Thierry Simonelli
Le canular
« Un de nos amis sest exclamé, après avoir écouté la conférence dun intellectuel célèbre : X fut brillant. Bien entendu, je nai pas compris un traître mot de ce quil a dit. » Quoi de mieux pour se mettre dans lambiance que cette délicieuse histoire tirée de la préface à la seconde édition des Impostures Intellectuelles ?
En 1996, après quelques mois passés sur les textes dauteurs « post-modernes » (Lacan, Derrida, Deleuze, Kristeva, Baudrillard, Virilio, Irigaray ), le physicien américain Alan Sokal rédige une parodie philosophique désopilante [1]. La pointe de la parodie consistait dans le fait quelle ne se présentait pas comme telle. La blague fut parfaite quand les éditeurs de la très sérieuse revue américaine post-moderne Social Text en acceptèrent la publication dans un numéro spécial destiné, à répondre aux critiques scientifiques du postmodernisme. On simagine sans peine le rire de ces critiques, voyant lun des leurs jouer au brillant cancre.
Douverture de jeu larticle de Sokal remet en effet en question ce « dogme imposé par la longue hégémonie des Lumières sur la pensée occidentale, qui peut brièvement être résumé ainsi : il existe un monde extérieur à notre conscience [ ] ». On y apprend également que « la réalité physique tout autant que la réalité sociale, est fondamentalement une construction linguistique et sociale », ou encore que « le p dEuclide ou le G de Newton, quon croyait jadis constants et universels, sont maintenant perçus dans leur indéniable historicité ».
Le livre
Sokal dévoila aussitôt son canular. En fait, derrière un texte post-moderne, très sérieux en apparence, se cache une parodie qui elle-même repose sur une critique épistémologique. Cest ce quallait dévoiler le livre Impostures Intellectuelles que Sokal publiait ensemble avec Jean Bricmont, professeur de physique théorique et de mathématiques. Dans leur livre, Bricmont et Sokal dénoncent et critiquent lusage souvent superflu et non-maîtrisé de formules scientifiques par les penseurs post-modernes. Ils relèvent, texte par texte, les bizarreries pseudo-scientifiques ou mathématiques chez les auteurs français les plus en vogue.
Le problème que traquent Sokal et Bricomt consiste dans ces raccourcis qui, dans la pensée postmoderne, mènent aisément du comme si de lanalogie à la science établie. Lusage de formules savantes, incompréhensibles ou simplement insensées, y repose souvent sur la volonté de maintien dun « pouvoir intellectuel » plus ou moins usurpé.
Le terme dimposture est fort, et il rajoute à lidée de lerreur celle de la tromperie volontaire. Le terme dimposture nest donc pas choisi au hasard, car il pointe vers des véritables abus intellectuels usant du caractère « incontestable » de la science et de la scientificité. Ces abus sont au nombre de quatre : les recours au vocabulaire et aux théories scientifiques peu ou pas comprises, limportation sans justification de concepts scientifiques en sciences humaines, lusage de termes savants hors contexte avec une intention intimidatrice, et le recours au jeux de mots en guise de réflexions ou de démonstrations.
Le colloque
Les réactions déclenchées par la publication de louvrage sont nombreuses, passionnées et parfois ouvertement et volontairement injurieuses. Malheureusement, ce sont les accusations et les jugements sommaires qui lemportent de loin sur les argumentations.
Cest pour remédier à cette triste situation, et surtout pour redonner toute leur force aux questions soulevées par Sokal et Bricmont que Angèle Kremer Marietti, philosophe et épistémologue, a organisé le colloque Éthique et Epistémologie, dont les actes viennent de paraître chez lHarmattan.
Passons rapidement en revue quelques contributions.
Anouk Barberousse rappelle que loin dêtre les « pourfendeurs de la tradition française », Sokal et Bricmont sinscrivent dans la traduction française de lépistémologie et de lhistoire des sciences de Cavaillès et Canguilhem. Elle saccorde donc avec Sokal et Bricmont pour rappeler les règles élémentaires du travail intellectuel en sciences naturelles aussi bien quen sciences humaines telles que la lecture et la compréhension des notions, théories et textes utilisés, le maintien des significations contextuelles des notions scientifiques et lexclusion des homonymies faussement savantes. Autant de règles de rigueur qui font partie de la formation universitaire de base.
Jacqueline Feldman reconnaît dans « laffaire Sokal » et le livre de Sokal et Bricmont une nouvelle version de la guerre des « deux cultures » (C.P. Snow). Cette incompréhension éclate dans la remarque du mathématicien Jacques Hadamard selon lequel « les philosophes sont des gens qui, dans une chambre noire, cherchent un chat noir qui ny est pas et le trouvent », ou celle du philosophe Alain qui voit le mathématicien comme prolétaire intellectuel, ayant besoin dun objet pour penser. Au-delà du débat épistémologique, la question de limposture intellectuelle cache des questions éthiques de part et dautre des deux camps. À ce propos Jacqueline Feldman rappelle les quatre valeurs éthiques de la science énoncées par le sociologue Merton : le communautarisme, luniversalisme, le désintéressement et le scepticisme organisé. Quatre valeurs qui savèrent particulièrement problématiques en sciences humaines. Favorisant le caractère purement discursif du savoir, les post-modernes séloignent de toute attention à lempirique. J. Feldman rappelle quil existe pourtant plusieurs types déthiques de la communication cognitive qui pourraient sappliquer aux sciences humaines tout en évitant le réductionnisme scientifique.
Esquissant une conclusion de létat de la discussion, Angèle Kremer Marietti souligne linsuffisance du modèle des « deux cultures » dans le débat autour de Sokal et Bricmont. Elle remarque à juste titre que rien ne nous empêche de rajouter aux deux cultures mentionnées la culture musicale, la culture des arts plastiques, la culture poétique, etc., qui représentent autant de types de pensée au sens noble du terme. Le débat dépasse donc la seule opposition entre sciences de la nature et sciences sociales ou philosophie. En fait, selon Angèle Kremer Marietti, il touche plutôt à deux types de jugement qui traversent toute forme de pensée. Partant de lopposition kantienne entre jugement réflexif et jugement déterminant, elle rappelle la différence entre connaissance et pensée aussi bien que leur dépendance réciproque. La confusion provient du fait que les épistémologies réfléchissantes ont cru pouvoir se substituer à la connaissance scientifique elle-même. Au-delà du problème purement technique de labord des sciences naturelles, dont le post-modernisme se débarrasse à grand renfort dhomonymies et de jeux de mots, Angèle Kremer Marietti soutient que les formes de pensée scientifiques, philosophiques ou artistiques ne peuvent faire léconomie de critères de rigueur. Mais la reconnaissance des ces critères nécessite en même temps une bien difficile prise en compte des limites des différentes formes dinvestigation. Angèle Kremer Marietti conclut sur une remarque de L.-M. Vacher [2] rappelant que contrairement à une croyance superficielle, le relativisme socioculturel est moins un signe de liberté qu « une excuse idéologique aux pires horreurs historiques ou politiques ».
Bibliographie :
Alan Sokal, Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997 ; Livre de Poche, 1999.
Angèle Kremer Marietti (éd.), Éthique et Épistémologie, Autour du livre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, LHarmattan, collection « Épistémologie et Philosophie des Sciences », Paris, février/mars 2001.
Un dossier très complet de laffaire est accessible sur le site Internet de Alan Sokal : http://www.physics.nyu.edu/faculty/sokal/index.html .
Plusieurs intervenants du colloque (dont Jean Bricmont) publient régulièrement des articles en ligne dans la revue électronique DOGMA : http://www.dogma.lu .