DOGMA

Thierry Simonelli

La production inconsciente chez Schelling


Nous nous intéresserons à un moment transitoire de la pensée de Schelling, c'est-à-dire le moment où il se détache de l'influence fichtéenne. Les textes que nous lirons sont : Introduction à : Idées d'une philosophie de la nature comme introduction à l'étude de cette science (1797), Première esquisse d'un système de la philosophie de la nature (1799), et Introduction à l'esquisse d'un système de la philosophie de la nature (1799).

Sous l'influence de la critique hölderlinienne du Moi absolu, Schelling se détache progressivement de la doctrine de la science de Fichte. C'est la notion de nature qui permet à Schelling de résoudre les problèmes de la conception fichtéenne du Moi (cf. M. Frank, ESPh, pp.81-90). Chez Fichte, l'idée d'une philosophie de la nature était impossible. La nature ne pouvait être qu'une limitation de la liberté du Moi. Chez lui, la connaissance de la nature repose sur une limitation réelle de l'autonomie du Moi. Dans ce cas, il ne s'agit pas de reconnaître des objets naturels, mais de déterminer les lois universelles qui les conditionnent.

Schelling tente de réunir la nature et l'esprit en une unité plus fondamentale. La question philosophique de Schelling se formule de la manière suivante : « comment peut-on concevoir à la fois les représentations comme se dirigeant d'après les objets, et les objets comme se dirigeant d'après les représentations » ? (Schelling, Ausgewählte Schriften, Band 1 [=AS1], p.416, Système de l'idéalisme transcendantal, 1800). Selon Schelling, ni la philosophie théorique, ni la philosophie pratique ne peuvent répondre à cette question. La réponse relève d'un « chaînon intermédiaire » qui se situe entre la philosophie théorique et la philosophie pratique. Ce chaînon intermédiaire doit permettre de penser une « action » unique qui se divise en une production de la nature objective et la volonté libre d'un sujet. Cette action originelle est « inconsciente » dans la production de la nature et « consciente » dans la volonté du sujet (id.). Il n'y a donc plus d'opposition véritable entre la nature et l'esprit. La nature constitue, selon Schelling, une étape de la réalisation de soi du sujet conscient.

En faisant de la nature une étape inconsciente et préréflexive de la conscience de soi, Schelling n'a plus besoin de rejeter l'« intuition intellectuelle », comme le font Kant et Hölderlin. Mais l'« intuition intellectuelle » ne peut plus consister dans l'appréhension immédiate de soi du Moi absolu de Fichte.

Grâce à la « cooriginarité » du Moi et du non-Moi, Schelling peut penser l'« intuition intellectuelle » comme un mouvement d'aller et de retour entre la représentation de soi réflexive, finie, et l'unité infinie, préréflexive. Ce mouvement conditionne un devenir, qui repose sur une refente essentielle dans le Moi qui oscille entre l'élan (« Streben ») et l'inhibition (« Hemmung »).

Dans sa Première esquisse d'un système d'une philosophie de la nature, Schelling,  tout comme Hölderlin, nomme l'objet originel inconditionné de la philosophie l'« être lui-même » (« das Seyn selbst », AS1, p.327). De l'objet inconditionné de la philosophie, il sera par conséquent impossible de dire qu'il est. L'objet particulier déterminé participe seulement à cet être (« nimmt nur an dem Seyn Theil »).

Au niveau de l'intuition, tout être, comme objet déterminé, ne peut être conçu autrement que comme « forme » de l'être, qui fait l'objet de la philosophie de la nature. L'être de la philosophie de la nature constitue la construction active suprême (« die höchste construirende Thätigkeit », AS1 p.328), qui fonde tout objet, sans pouvoir devenir objet lui-même. L'être absolu est donc, selon Schelling, un agir absolu. La nature doit dès lors être conçue comme un activité essentiellement continue (« continuirlich-wirksame Naturthätigkeit », p.329). L'objet de la nature est le produit « mort » de cette activité. Dans son produit, l'activité naturelle se cristallise, s'arrête et disparaît.

La philosophie de la nature doit libérer l'action naturelle figée dans les produits au moyen de l'action connaissante. De cette manière, elle peut soutenir l'évolution de la nature. L'activité préréflexive de la nature ne peut cependant pas être connue. Même en pensant la nature comme une activité constructrice pure, la philosophie de la nature doit d'abord se situer au niveau des produits. Les produits seuls sont accessibles à l'intuition, et, par conséquent, à la connaissance. Mais la philosophie de la nature ne peut pas s'arrêter à ces produits. Elle doit entamer un progrès infini, grâce auquel l'activité productrice se représente dans l'intuition du produit; et le produit lui-même et son intuition sont dépassés par la production libre (AS1, p.357).

L'idée de la nature comme « grandeur infinie » relève donc d'une succession infinie, d'élans et d'inhibitions du flux producteur. La nature ressemble à un fleuve, qui produit des tourbillons quand il rencontre des obstacles. Les « produits naturels » sont les tourbillons du fleuve de l'action naturelle.

Mais ces tourbillons ne sont jamais permanents. Les produits ne sont pas simplement des étants fixes ; ils relèvent encore d'une reproduction permanente de l'action naturelle. Selon Schelling, la série (« Reihe » ) qui représente ce devenir infini, peut elle-même être représentée comme une oscillation infinie d'un « 1 - 1 + 1 .... » où se manifeste la grandeur infinie = 1. Cette grandeur infinie s'efface dans ses produits, mais se répète toujours dans les nouvelles productions en produisant la différence comme le moyen terme entre elle-même et le néant (AS1, id., p.381).

Le mouvement de la reproduction permanente de la nature constitue une rupture (« Bruch ») dans la nature. La nature ne relève ni de la productivité pure – la productivité pure est une indétermination, une forme (« Je näher der Produktivität, desto näher der Gestaltlosigkeit », AS1, p.366) – ni du produit. La nature est un chaînon intermédiaire entre les deux, comme passage permanent de la productivité au produit, ou comme produit infiniment productif (AS1, p.367).

L'alternance entre élan et inhibition qui caractérise la production naturelle, peut être retrouvée dans la philosophie transcendantale idéaliste de Schelling (AS1, System des transcendentalen Idealismus, p.399). L'activité pure de l'esprit peut être réfléchie par ses produits, mais cette réflexion sera partielle. L'esprit ne consiste pas dans ses produits, mais il insiste dans le clivage infini des actions opposées (AS1, p.335). La conscience de soi est ainsi conditionnée par une activité inconsciente, qui la reproduit à chaque moment, infiniment (AS1, p.336). Chaque Moi, comme produit de l'opposition entre élan et inhibition, est un Moi fini, une conscience de soi déterminée et partielle poussée à se dépasser infiniment par une activité inconsciente. M Frank remarque à ce propos :

La conscience de quelque chose comme quelque chose de bien déterminé va donc de pair avec un inconscient que l'on pourrait caractériser comme structural. Ce dont aucune conscience de quelque chose ne peut prendre conscience est précisément cette part d'infini qui contribuait à produire son objet. En d'autres termes : le moi considère la limitation de son action originelle infinie (et sans une telle limitation, pas de conscience) comme l'action d'une chose en soi. Ce paralogisme relève d'une nécessité de nature structurale. (ESPh, p.92)

D'après Manfred Frank, on peut affirmer que Schelling a pensé une activité inconsciente qui implique un moi comme une méprise structurale. Le Moi n'est qu'un simple produit, un effet dira Lacan, d'une activité inconsciente qui le dépasse infiniment. Ainsi le Moi peut essayer d'assumer cette productivité infinie dont il n'est qu'un produit passager, en engageant un devenir qui oscille entre l'élan inconscient et l'inhibition consciente. Nous pourrions voir dans cette conception un premier modèle de la conception de la cure psychanalytique : L'« inconscient » se manifeste dans ses produits conscients : les images du rêve, les « associations libres », ou les « surdéterminations ». Celles-ci constituent une réflexion de la production inconsciente infinie, mais elles arrêtent en même temps le mouvement de cette production. Si le sujet reste au niveau des « reflets », il empêche la libre circulation de son activité inconsciente. De cette manière, on peut donc comprendre que le sujet doit « traverser » l'imaginaire et le fantasme pour « devenir son fondement ». Nous trouvons le modèle d'une telle éthique dans la conception du génie chez Schelling.

L'activité consciente et l'activité inconsciente appartiennent à une racine commune (AS1, 339). La même productivité consciente/inconsciente qui se manifeste médiatement dans la production des produits naturels, se manifeste d'une manière immédiate dans l'activité consciente/inconsciente du génie. La nature est essentiellement et originellement homogène avec l'esprit. Selon Schelling, la nature est « l'organisme visible de notre entendement » (AS1, p.340). La philosophie de la nature et la philosophie transcendantale constituent donc deux versants d'une seule science.

Pour la philosophie de la nature, il s'agit de passer de la nature comme objet (« natura naturata ») à la nature comme productivité et comme sujet (« natura naturans », AS1, p.352). La philosophie de la nature ne consiste pas simplement dans la connaissance de la nature, mais elle consiste encore dans la production de la nature : « philosopher sur la nature [...] veut dire [...] créer la nature » (« über die Natur philosophieren [...] heißt, [...] die Natur schaffen » (AS1, p. 322, cf. aussi p. 346). L'activité infinie de la philosophie de la nature consiste à dépasser infiniment les produits imaginaires (« Scheinprodukte »). De cette manière elle peut libérer la productivité libre de la nature, en soutenant le processus de production.

Dans la philosophie transcendantale il s'agit d'effacer les inhibitions de la productivité pure de l'esprit. C'est à cet endroit que la philosophie de Schelling se distingue le plus nettement de la philosophie kantienne et fichtéenne. Pour Kant et pour Fichte, le devoir moral constituait l'intérêt suprême de la raison. La raison kantienne, tout comme le Moi de Fichte relevait d'un devoir qui conditionnait un devenir réel infini de la raison. Chez Schelling, la philosophie pratique ne constitue plus qu'un « moyen terme » (AS1, p.401) dans le système transcendantal.

On pourrait dire que pour Schelling, la philosophie ne doit plus postuler un devoir moral comme auto-affirmation de la raison, mais elle doit postuler le laisser-être de la vie, de la nature et de l'esprit. Mais si la tâche d'une philosophie de la nature relève de l'infini, la philosophie transcendantale permet de dépasser l'oscillation de la production et de la réflexion dans le génie. L'identité du conscient et de l'inconscient, de la nécessité et de la liberté se manifeste dans la notion « obscure » du génie, et dans l'art (ASI, p.684).

Selon Schelling, le génie est animé par un destin incompréhensible, qui le pousse à révéler l'identité infinie. L'art devient ainsi le lieu de la révélation, le miracle de la réalité du Très Haut, qui est la source originelle de tout objet, et de toute objectivité en général (ASI, p,686, 687). Le génie réalise « par instinct » ce qu'aucun entendement ne réussit jamais. L'art constitue donc aussi un modèle pour la science. L'art peut réunir d'un seul coup ce que la science doit viser à travers sa progression infinie. Selon Schelling, l'art relève du sacré, car dans l'art brûle une flamme unique qui réunit originellement la nature et l'histoire, la vie, l'agir et le penser (ASI, p,696).


Bibliographie

Schelling Friedrich Wilhelm Joseph

 

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