
La question à laquelle Elisabeth Roudinesco se propose de répondre dans cet essai part de la controverse qui oppose la psychanalyse à lefficacité des traitements médicamenteux. La solution quelle tente de faire apparaître, se résume par la formule suivante : « La psychanalyse témoigne dune avancée de la civilisation sur la barbarie. » (op.cit., p.9). Néanmoins, tout en sessayant à une philosophie sociale peu convainquante, lessai ne semble pas moins suivre quun seul but : déterminer lutilité de la psychanalyse. Ainsi, la question de la psychanalyse semble surtout hantée par la question des parts de marché.
Finie lépoque glorieuse des bourgeoises hystériques et des aristocrates obsessionnels, aujourdhui il ne nous reste guère plus que le « paradigme » (op.cit., p.18) de « lhomme dépressif ». Daprès Roudinesco, la société « qui prône lémancipation » et « accentue les différences », fait oublier à lhomme sa véritable « différance », au sens de Derrida. Cest dailleurs en raison de cette incapacité, et non, comme lentendait Derrida, de son fait même, que le sujet abdique. Car labsence de différance conditionne l« inexistence du sujet ».
Partant de ce principe, Roudinesco sefforce de montrer que lêtre humain ne peut pas être réduit à ses fonctions neurologiques.(1) La force et luniversalité de cette opinion serait à lorigine de la misère actuelle de la psychanalyse. Il est difficile dès lors de se défaire de limpression que, quoi quil en soit par ailleurs des intentions philosophiques de lessai, la seule faiblesse de la psychanalyse qui nous soit donnée à voir, face aux psycho, psyschana et psychodysleptiques, consiste dans son manque de popularité, dans le fait que la psychanalyse se vende de plus en plus mal.(2)
La situation est donc la suivante : la « société dépressive », prise dans les affres dune « mondialisation économique », préfère manifestement « la mutation dun gène », « le cercle vicieux de la causalité externe », « la médecine scientifique », le « mécanisme biologique » et la « fin de lhistoire » (cf. op.cit., p.73), moins coûteuses, à « la transformation existentielle du sujet » et à son inconscient. Face à cette situation alarmante, la psychanalyse sen remet au « pharmakon » philosophique. « Dès lAntiquité » (cf. op.cit., p.77), les anciens grecs sintéressaient déjà à linconscient. Mais Descartes, domestiquant la pensée inconsciente nen déplaise encore une fois à Monsieur Derrida , fit le lit de la « psychiatrie dynamique » (ibid.) qui allait tenter dexorciser linconscient à coups de « subconscience, de supraconscience ou dautomatisme ». Fort heureusement, « Schelling, Nietzsche et Schopenhauer » imprégnant de leur inconscient, « fortement teinté de romantisme », la « psychologie expérimentale » « de Herbart à Wundt en passant par Helmholtz et Fechner », préparaient le terrain à Freud, lequel navait plus dès lors quà effectuer « la synthèse de ces différentes conceptions de linconscient » (op.cit., p.81). Cest dans cette synthèse, où Freud associe « une philosophie de la liberté à une théorie du psychisme » je pense où je ne suis pas, donc je suis libre , que la civilisation fait entendre sa voix. Ainsi, nous retrouvons donc lalternative qui nous était proposée dans la préface : psychanalyse ou avancée de la barbarie.
Lhomme freudien, soutient Mme. Roudinesco, est un sujet libre qui « nest plus maître dans sa propre maison ». Libre de quoi ? Libre, de nêtre plus un neurone. Évidemment, cette nouvelle « responsabilité » est très lourde à porter, et les américains, ont tôt fait de réintroduire lhomme « physico-chimique ». Accusant Freud de lâcheté et de mensonge, les américains, sous le masque de l« objectivité scientiste », se rendent coupables de la « jouissance de labolition de toute relation de lhomme à la Loi » (cf. op.cit., p.123).
Dans le domaine de linconscient, il existe, selon Roudinesco, une véritable « exception française » ; exception, qui tient moins à la supériorité nationale, quà une « expérience particulière », la « Révolution de 1789 ». Ainsi il faudrait penser, à lencontre de lanalyse de Hannah Arendt (op.cit., p.130), que le « modèle français », « porteur dun idéal de liberté », permet la meilleure « intégration réussie de la psychanalyse ». Lavenir de la psychanalyse, qui repose néanmoins en grande partie sur lavènement dune « nouvelle Europe des lumières », se jouera donc en France.
Dans la troisième partie de son livre, Elisabeth Roudinesco discute la nature de la psychanalyse, et son avenir.
Les scientistes, les américains, se trompent en concevant la psychanalyse comme « herméneutique » et, par conséquence, comme étant irrationnelle (op.cit., p.135). Partant de la fausse supposition quil « existerait une séparation radicale entre les sciences dites « exactes » et les sciences dites « humaines » », ces diffamations vont même jusquà une « traque à lerreur » dans un texte « franchement » problématique du Docteur Lacan. Face à cette « normalisation policière de la pensée », lessai nous rappelle que la science, « depuis Galilée », a donné « naissance à des approches multiples ». Sappuyant sur les réflexions de Gilles Gaston Granger, Roudinesco affirme que lhistoire des sciences se qualifie par « trois modalités de lirrationnel ».
Par ailleurs, Freud avait lui-même avait déjà montré, grâce à son « irrationnel spéculatif », que la pulsion de mort permet « dexpliquer » (sic., op.cit., p.146) l« essence du malaise dans la civilisation », le « crime », la « barbarie », les « génocides » comme de bien entendu l« abomination » quasi « normale » (cf. op.cit.p.147) dun Eichmann, et la « pensée nazie, qui utilise la science comme un délire », et ainsi de suite.
Mieux que la science, la psychanalyse, en la personne de Freud, « nadhère quaux deux premières modalités de lirrationnel » (op.cit., p.150). Cela se comprend aisément : un « pacte originel » lie la psychanalyse « à une définition dun sujet fondé sur la raison » (op.cit., p.151). Les lumières psychanalytiques déconstruisent au sens de Derrida , les mythes scientifiques, les mythes fondateurs de la société occidentale (cf. op.cit., p.152), parce quelles permettent de transformer la métaphysique en métapsychologie. (Ainsi, nous devrions donc penser que Freud ne ferait que répéter le néokantisme de Herbart (1776-1841) ?)
Venons-en, enfin, au cur philosophique de lessai. La
psychanalyse ne peut être sauvée quau moyen dune collaboration
avec la pensée de Jacques Derrida, à laquelle le livre nous a
déjà préparé à grand renfort de notes en
bas de page. Or, à la grande surprise du lecteur, ce renouveau philosophique
de la psychanalyse tient à deux allusions énigmatiques :
la « différance » permet au psychanalyste de « penser
lidée de différence sans céder au différentialisme »,
et la « déconstruction » lui permet « de renoncer à
limpérieuse figure de la maîtrise sans pour autant effacer lidéal
platonicien du maître » (op.cit., p.195). Doù il sen
suit sans doute une nouvelle éthique de la psychanalyse : « ne
pas céder sur sa différance ».
1.) Cette entreprise nest évidemment pas excessivement originale, comme le remarque Roudinesco elle-même p.66, note 4. En 1807, Hegel ironisait déjà au sujet de la « cranioscopie » de Gall, en affirmant que lindividu y est conçu comme étant un os : « Die andere Seite der selbstbewußten Individualität aber, die Seite ihres Daseins ist das Sein als selbständig und Subjekt, oder als ein Ding, nämlich ein Knochen ; die Wirklichkeit und Dasein des Menschen ist sein Schädelknochen. » (Phénoménologie de lesprit,1807, éd Meiner, p.222, tr. Lefèbvre, p. 237). [« Tandis que lautre côté de lindividualité consciente de soi, cest le côté de son existence en tant quautonome et sujet, ou encore, en tant quil est une chose, cest-à-dire un os ; la réalité et lexistence de lhomme, cest son os crânien. »].
2.) Cest du moins ce que semble sous-entendre la citation de J.-B. Pontalis que Roudinesco fournit dans ce contexte.
© Octobre 1999 Thierry SIMONELLI