Elisabeth Roudinesco, Pourquoi la psychanalyse ?

(1999, Paris, Fayard)

 

La question à laquelle Elisabeth Roudinesco se propose de répondre dans cet essai part de la controverse qui oppose la psychanalyse à l’efficacité des traitements médicamenteux. La solution qu’elle tente de faire apparaître, se résume par la formule suivante : « La psychanalyse témoigne d’une avancée de la civilisation sur la barbarie. » (op.cit., p.9). Néanmoins, tout en s’essayant à une philosophie sociale peu convainquante, l’essai ne semble pas moins suivre qu’un seul but : déterminer l’utilité de la psychanalyse. Ainsi, la question de la psychanalyse semble surtout hantée par la question des parts de marché.

Finie l’époque glorieuse des bourgeoises hystériques et des aristocrates obsessionnels, aujourd’hui il ne nous reste guère plus que le « paradigme » (op.cit., p.18) de « l’homme dépressif ». D’après Roudinesco, la société « qui prône l’émancipation » et « accentue les différences », fait oublier à l’homme sa véritable « différance », au sens de Derrida. C’est d’ailleurs en raison de cette incapacité, et non, comme l’entendait Derrida, de son fait même, que le sujet abdique. Car l’absence de différance conditionne l’« inexistence du sujet ».

Partant de ce principe, Roudinesco s’efforce de montrer que l’être humain ne peut pas être réduit à ses fonctions neurologiques.(1) La force et l’universalité de cette opinion serait à l’origine de la misère actuelle de la psychanalyse. Il est difficile dès lors de se défaire de l’impression que, quoi qu’il en soit par ailleurs des intentions philosophiques de l’essai, la seule faiblesse de la psychanalyse qui nous soit donnée à voir, face aux psycho–, psyschana– et psychodysleptiques, consiste dans son manque de popularité, dans le fait que la psychanalyse se vende de plus en plus mal.(2)

La situation est donc la suivante : la « société dépressive », prise dans les affres d’une « mondialisation économique », préfère manifestement « la mutation d’un gène », « le cercle vicieux de la causalité externe », « la médecine scientifique », le « mécanisme biologique » et la « fin de l’histoire » (cf. op.cit., p.73), moins coûteuses, à « la transformation existentielle du sujet » et à son inconscient. Face à cette situation alarmante, la psychanalyse s’en remet au « pharmakon » philosophique. « Dès l’Antiquité » (cf. op.cit., p.77), les anciens grecs s’intéressaient déjà à l’inconscient. Mais Descartes, domestiquant la pensée inconsciente – n’en déplaise encore une fois à Monsieur Derrida –, fit le lit de la « psychiatrie dynamique » (ibid.) qui allait tenter d’exorciser l’inconscient à coups de « subconscience, de supraconscience ou d’automatisme ». Fort heureusement, « Schelling, Nietzsche et Schopenhauer » imprégnant de leur inconscient, « fortement teinté de romantisme », la « psychologie expérimentale » « de Herbart à Wundt en passant par Helmholtz et Fechner », préparaient le terrain à Freud, lequel n’avait plus dès lors qu’à effectuer « la synthèse de ces différentes conceptions de l’inconscient » (op.cit., p.81). C’est dans cette synthèse, où Freud associe « une philosophie de la liberté à une théorie du psychisme » – je pense où je ne suis pas, donc je suis libre –, que la civilisation fait entendre sa voix. Ainsi, nous retrouvons donc l’alternative qui nous était proposée dans la préface : psychanalyse ou avancée de la barbarie.

L’homme freudien, soutient Mme. Roudinesco, est un sujet libre qui « n’est plus maître dans sa propre maison ». Libre de quoi ? Libre, de n’être plus un neurone. Évidemment, cette nouvelle « responsabilité » est très lourde à porter, et les américains, ont tôt fait de réintroduire l’homme « physico-chimique ». Accusant Freud de lâcheté et de mensonge, les américains, sous le masque de l’« objectivité scientiste », se rendent coupables de la « jouissance de l’abolition de toute relation de l’homme à la Loi » (cf. op.cit., p.123).

Dans le domaine de l’inconscient, il existe, selon Roudinesco, une véritable « exception française » ; exception, qui tient moins à la supériorité nationale, qu’à une « expérience particulière », la « Révolution de 1789 ». Ainsi il faudrait penser, à l’encontre de l’analyse de Hannah Arendt (op.cit., p.130), que le « modèle français », « porteur d’un idéal de liberté », permet la meilleure « intégration réussie de la psychanalyse ». L’avenir de la psychanalyse, qui repose néanmoins en grande partie sur l’avènement d’une « nouvelle Europe des lumières », se jouera donc en France.

Dans la troisième partie de son livre, Elisabeth Roudinesco discute la nature de la psychanalyse, et son avenir.

Les scientistes, les américains, se trompent en concevant la psychanalyse comme « herméneutique » et, par conséquence, comme étant irrationnelle (op.cit., p.135). Partant de la fausse supposition qu’il « existerait une séparation radicale entre les sciences dites « exactes » et les sciences dites « humaines » », ces diffamations vont même jusqu’à une « traque à l’erreur » dans un texte « franchement » problématique du Docteur Lacan. Face à cette « normalisation policière de la pensée », l’essai nous rappelle que la science, « depuis Galilée », a donné « naissance à des approches multiples ». S’appuyant sur les réflexions de Gilles Gaston Granger, Roudinesco affirme que l’histoire des sciences se qualifie par « trois modalités de l’irrationnel ».

Par ailleurs, Freud avait lui-même avait déjà montré, grâce à son « irrationnel spéculatif », que la pulsion de mort permet « d’expliquer » (sic., op.cit., p.146) l’« essence du malaise dans la civilisation », le « crime », la « barbarie », les « génocides » – comme de bien entendu – l’« abomination » quasi « normale » (cf. op.cit.p.147) d’un Eichmann, et la « pensée nazie, qui utilise la science comme un délire », et ainsi de suite.

Mieux que la science, la psychanalyse, en la personne de Freud, « n’adhère qu’aux deux premières modalités de l’irrationnel » (op.cit., p.150). Cela se comprend aisément : un « pacte originel » lie la psychanalyse « à une définition d’un sujet fondé sur la raison » (op.cit., p.151). Les lumières psychanalytiques déconstruisent – au sens de Derrida –, les mythes scientifiques, les mythes fondateurs de la société occidentale (cf. op.cit., p.152), parce qu’elles permettent de transformer la métaphysique en métapsychologie. (Ainsi, nous devrions donc penser que Freud ne ferait que répéter le néokantisme de Herbart (1776-1841) ?)

Venons-en, enfin, au cœur philosophique de l’essai. La psychanalyse ne peut être sauvée qu’au moyen d’une collaboration avec la pensée de Jacques Derrida, à laquelle le livre nous a déjà préparé à grand renfort de notes en bas de page. Or, à la grande surprise du lecteur, ce renouveau philosophique de la psychanalyse tient à deux allusions énigmatiques : la « différance » permet au psychanalyste de « penser l’idée de différence sans céder au différentialisme », et la « déconstruction » lui permet « de renoncer à l’impérieuse figure de la maîtrise sans pour autant effacer l’idéal platonicien du maître » (op.cit., p.195). D’où il s’en suit sans doute une nouvelle éthique de la psychanalyse : « ne pas céder sur sa différance ».

 


1.) Cette entreprise n’est évidemment pas excessivement originale, comme le remarque Roudinesco elle-même p.66, note 4. En 1807, Hegel ironisait déjà au sujet de la « cranioscopie » de Gall, en affirmant que l’individu y est conçu comme étant un os  : « Die andere Seite der selbstbewußten Individualität aber, die Seite ihres Daseins ist das Sein als selbständig und Subjekt, oder als ein Ding, nämlich ein Knochen ; die Wirklichkeit und Dasein des Menschen ist sein Schädelknochen. » (Phénoménologie de l’esprit,1807, éd Meiner, p.222, tr. Lefèbvre, p. 237). [« Tandis que l’autre côté de l’individualité consciente de soi, c’est le côté de son existence en tant qu’autonome et sujet, ou encore, en tant qu’il est une chose, c’est-à-dire un os ; la réalité et l’existence de l’homme, c’est son os crânien. »].

2.) C’est du moins ce que semble sous-entendre la citation de J.-B. Pontalis que Roudinesco fournit dans ce contexte.


© Octobre 1999 Thierry SIMONELLI

 

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