Thierry Simonelli (1998)

 

Conscience et être chez Hölderlin

 

Hölderlin reprend la critique fichtéenne de la réflexion. Dans un court fragment intitulé Jugement et Être (1794/95, dans Ouvres, pp.282-283), Hölderlin tente de résoudre le problème fichtéen de la réflexion à l'aide du concept de jugement.

Kant identifiait penser et juger (cf. Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, KW IV, §22, p.304). Juger signifie, selon Kant : rapporter les connaissances données à l'unité de l'aperception (Crp, p.860 ; KrV, B141). Ceci implique qu'il est impossible de juger de cette unité transcendantale de l'aperception, qui est d'emblée présupposée par tout jugement, par toute pensée. Chez Kant, cette « moitié du Moi » devait donc nécessairement rester obscure. Fichte a éclairé l'unité transcendantale de l'aperception à la lumière de son Moi absolu.

Juger veut dire rapporter un prédicat à un sujet dans une synthèse qui constitue la connaissance de l'objet. Dans le cas où cet objet est le sujet lui-même, le Moi se divise en sujet et en prédicat. Dans ce sens, explique Hölderlin, l'action de juger constitue la division la plus originelle du sujet et de l'objet dans l'« intuition intellectuelle ». Le jugement (« Urteil ») est une division originelle (« Ur-teilung »), qui refend le sujet de la conscience de soi.

Le jugement recèle donc trois éléments distincts : le sujet, son rapport à l'objet et la condition nécessaire d'un tout (« die notwendige Voraussetzung eines Ganzen »), dont le sujet et l'objet ne sont que des parties. Si dans le jugement pratique, le Moi se rapporte à un non-moi, le Moi se rapporte au Moi dans le jugement théorique (« Ich bin Ich »).

Quand je dis : je suis je, le sujet (je) et l'objet (je) ne sont pas unis de telle manière que l'on puisse procéder à aucune séparation sans altérer la nature de ce qui doit être séparé ; au contraire, le moi n'est possible que grâce à la séparation du je et du moi. (Jugement et Être, dans Ouvres, p.282)

Le Moi relève de la conscience de soi, mais cette conscience de soi repose sur une division, où je me rapporte à moi-même en me divisant et en me distinguant de moi-même. D'un côté, il y a donc le sujet qui perçoit l'acte pur et de l'autre côté, il y a l'objet : le sujet réfléchi. Cette distinction ne peut cependant pas être originelle car elle présuppose une unité. La conscience de soi, comme division dans le soi, repose sur une totalité immédiate. Hölderlin part donc des problèmes de la conception fichtéenne du sujet. Mais la solution qu'il propose pour résoudre ceux-ci est cependant très différente de celle de Fichte.

Hölderlin désigne la totalité immédiate présupposée par la conscience de soi, du terme être : « L'Être exprime l'union du sujet et de l'objet. » (id., Ouvres, p.282, Werke in einem Band, p.598). L'être est, selon Hölderlin, le troisième élément de la structure du Moi, où se situe le rapport du sujet à l'objet. L'être est le lieu où le sujet et l'objet sont liés de telle manière qu'il serait impossible de les diviser sans les annuler.

L'« intuition intellectuelle » ne relève pas d'un jugement, selon Hölderlin, car le jugement est un acte de division. La division ne peut cependant jamais produire une unité, car elle conditionne le mouvement de la division infinie du Moi. Ainsi, Hölderlin rencontre donc à son tour le problème du troisième sujet. Comme union originelle du sujet et de l'objet, l'être résiste à la conscience de soi.

Quelques années plus tard dans un texte intitulé : La démarche de l'esprit poétique (Ouvres, pp.610-627 ; Über die Verfahrensweise des poetischen Geistes, 1798/99, loc.cit., pp. 617-639), Hölderlin semble avoir trouvé une véritable solution. La structure triadique du Moi est constituée de telle sorte qu'il y a toujours un élément qui échappe à la conscience et à l'« intuition intellectuelle ». La synthèse du Moi est donc essentiellement partielle et le sujet n'arrive jamais complètement à s'appréhender soi-même dans la conscience de soi. Nous voyons que Hölderlin reste en deçà de la solution fichtéenne du problème. Si Fichte était animé du désir d'expliquer l'« intuition intellectuelle » comme condition de possibilité de la réflexion, Hölderlin accepte une résolution partielle du problème du troisième sujet. D'après lui, le sujet préréflexif ne peut simplement pas être connu. Il reste nécessairement un être obscur qui ne peut pas être connu autrement que par la médiation de la réflexion. Mais, à l'inverse de Fichte, Hölderlin ne pense pas qu'une telle conception du sujet soit insuffisante. Le Moi peut se connaître dans l'action de l'opposer ou dans celle du rapporter (« als Entgegensetzendes oder als Beziehendes », op.cit., p.627), mais il ne peut jamais se connaître dans sa structure complète.

Selon Hölderlin, il n'y a que trois possibilités pour le Moi de se représenter son identité à partir de l'opposition de soi à soi :

1. Le moi peut refuser de reconnaître la réalité de l'opposition (moi = moi), de manière à ce que celle-ci puisse apparaître comme unité. Mais dans ce cas l'unité elle-même ne sera qu'une unité fictive qui nie le médium de sa réflexion et qui ne peut, par conséquent, plus se représenter et se reconnaître.

2. Il peut poser l'opposition comme réelle, de manière dogmatique, mais dans ce cas, l'unité des opposés harmoniques ne peut plus être garantie. Un troisième Moi devient dès lors nécessaire, qui puisse rapporter l'un des Mois opposés à l'autre. Dans le cas d'une opposition réelle, le Moi ne pourra donc pas se reconnaître, que ce soit dans son acte d'opposer qui le fait éclater dans deux opposés réels, ou que ce soit dans son acte synthétique qui doit unifier les opposés réels dans une identité.

3. Le Moi peut finalement, tout comme Lacan, décider de trancher ce noud par un coup d'épée (« s'il voulait trancher d'un coup d'épée ce noud éternel », op.cit. Ouvres, p.624, Werke in einem Band, p.629). En se posant comme identique à l'opposé harmonique, le Moi est conduit à l'échec. Si la différence de l'opposition n'est pas réelle, le Moi ne peut pas se reconnaître réflexivement et si elle est réelle, le Moi ne peut plus se reconnaître comme Moi dans l'opposé harmonique, comme il ne peut plus rapporter ces opposés à une unité.

La solution du problème consiste, selon Hölderlin, dans l'idée d'un fondement radicalement non-réflexif du Moi. Il appelle cette « moitié du Moi » radicalement non-réflexive : l'être. L'être ne peut jamais être connu de manière immédiate. Il ne peut être connu qu'au moyen de la réflexion. Le Moi n'est donc pas transparent à lui-même parce qu'il repose sur un être qui ne peut pas être réfléchi.

Si nous interprétons Lacan à la lumière de Hölderlin, l'idée du sujet de l'inconscient semble à nouveau légitime. Tout comme le « sujet véritable » de Lacan, la conscience de soi glisse de reflet en reflet et de représentation en représentation, sans jamais atteindre la conscience de soi du Moi absolu de Fichte. Mais le « sujet-objet » de Hölderlin se distingue aussi du « sujet-objet » structural de Lacan par son être. L'être du sujet de Lacan est un pur être logique. L'être du sujet de Hölderlin ne relève cependant pas de la logique. On pourrait dire tout au plus que la logique, pour autant qu'elle relève de la pensée et du jugement, repose sur cet être. Dans ce sens, la logique du signifiant ne permettrait toujours pas d'expliquer la constitution du sujet véritable, même si elle permet de décrire le phénomène métonymique conditionné par ce sujet véritable.

À partir de Hölderlin nous pouvons déterminer plusieurs orientations philosophiques, suivant la signification que nous donnons à la notion d'être. Si nous donnons un sens matériel à la notion d'être, nous pourrions concevoir une filiation qui conduit de Hölderlin à Feuerbach, à Marx, à Nietzsche et finalement à Freud. Si nous déterminons la notion d'être dans le sens de l'être d'une action, nous pourrions concevoir une filiation qui conduit de Hölderlin à Schelling et à Schopenhauer et à Lacan. Nous allons relire Schelling dans ce sens, afin de montrer la proximité de cette pensée avec la conception lacanienne du sujet. Ceci devra aussi nous permettre de nous intéresser de plus près à l'orientation philosophique de l'éthique de la psychanalyse.


 

Hölderlin, Ouvres, Édition publiée sous la direction de Philippe Jaccottet, 1967, Éditions Gallimard, Paris

. Werke in einem Band, 1990, Carl Hanser Verlag, Munich, Berlin..

1998 Thierry SIMONELLI