Isabelle Madelon-Wienand,
doctorante,
U.F.R. d’études germaniques, Paris-IV.

 

Angèle Kremer Marietti, Nietzsche, L’homme et ses labyrinthes.

Paris : L’Harmattan, 1999.

Qu’est-ce qu’un labyrinthe ? Celui du jardin des Plantes est en surplomb mais il n’en est pas moins le miroir de nos circonvolutions interminables, confuses et insondables. Chercher le fil pour trouver l’antre du Minotaure, c’est être en voyage souterrain, sur des Holzwege à rebours de la ratio. ‘Le labyrinthe’, comme le note Angèle Kremer Marietti dans l’introduction, ‘ renferme le chemin de l’origine et de la vérité originaire, le chemin qui conduit à la racine dernière, la vérité radicale’. C’est la redécouverte de cette vérité abyssale enfouie par l’homme que Nietzsche a entreprise et que l’auteur de cet ouvrage a su expliquer, exploiter et déployer avec force et finesse. On ne peut donc que se réjouir de la réédition de ce livre publié il y a plus de vingt-cinq ans.

Qualifier de labyrinthique la pensée de Nietzsche, c’est s’exposer et s’opposer aux deux courants d’interprétation qui démontrent à coup de citations le caractère systématique ou les contradictions insurmontables de la pensée nietzschéenne. En montrant que ce qui est en jeu pour Nietzsche n’est ni la construction d’un système ni un relativisme absolu, l’auteur renvoie dos à dos ces deux perspectives dont la grille de lecture monoculaire a omis trois principes à l’œuvre dès Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik : l’art dionysiaque comme expression de la vérité radicale, le caractère perspectiviste parce que radical de la philosophie nietzschéenne, la métaphysique comme l’inconscient de l’homme.

L’écueil de tout discours sur la conception nietzschéenne de la connaissance et de la vérité est, comme l’écrit Angèle Kremer Marietti (p.111) de confondre théorie de la connaissance et enquête critique sur le savoir. Par le questionnement radical que constitue la méthode généalogique nietzschéenne, la vérité n’occupe plus la place suprême dans le panthéon des valeurs éternelles mais elle est où même les philosophes rechignent à aller : dans le labyrinthe du corps qui constitue la vérité radicale, le tréfonds (Urgrund) de l’humain. Archaïque, transhistorique, la vérité radicale de l’inconscient ou encore la volonté de puissance détrône le statut ontologique que se sont octroyées les vérités de la science, de la religion, du langage, du sujet, l’instance mathématique, les lois de la nature et de la logique.

A l’aune des désirs et des peurs humains, ces vérités-illusions-croyances disent la vérité radicale en la maudissant, en camouflant son caractère unheimlich. La vérité radicale est révélation de soi, reconnaissance du tréfonds de l’âme, acceptation de la volonté de puissance structurant le moi (der Übermensch), le monde (die ewige Wiederkehr) et le rapport au monde ( Amor fati).

Tel le Dieu de la théologie négative, la vérité radicale se définit selon trois types de questions : ce qu’elle n’est pas (les vérités utiles), où elle est (là où on se refuse à la voir) et pour qui elle est (pour celui capable d’affronter le tragique, le radicalement autre, la mort) (pp.221-2).

Le grand mérite de l’ouvrage est de donner une place centrale au Nietzsche Wahrheitssucher et de montrer l’articulation entre vérité radicale et volonté de puissance(270-282). La vérité n’est en aucun cas évacuée par Nietzsche. Le fameux cryptogramme ‘denn - es gibt keine «wahrheit »’ne sonne pas le glas de la recherche de la vérité du Grundtext mais sanctionne une rupture avec le dualisme tant épistémologique que moral. Ainsi la volonté de puissance, objectivation de la vérité radicale, se dégage de la structure pyramidale comme une réalité indéfectible au cœur de l’homme. La nouvelle psychologie nietzschéenne détecte la volonté de puissance à l’œuvre dans la métaphysique, la morale et la science (pp.241-258). La volonté de puissance n’est ni bonne ni mauvaise, elle est ce par quoi nous créons et détruisons, identifions, nommons, jugeons. Celui qui entrouvre les portes de l’inconscient à la psychanalyse, c’est Dionysos, où comme conclut l’auteur, ‘ le véritable miroir profond de Dionysos dans lequel se profile l’avenir’.

Le lecteur d’aujourd’hui habitué à consulter la précieuse Kritische Studienausgabe regrette que l’édition de référence de l’auteur (Kröner) nécessite un travail un peu fastidieux pour retrouver les aphorismes cités d’après l’œuvre fantôme der Wille zur Macht . Ce petit inconvénient renvoie d’ailleurs le lecteur à un chapitre noir dans l’histoire de la réception du labyrinthe Nietzsche sous l’emprise d’esprits peu enclins à sonder les profondeurs : la pyramide Nietzsche avec en son centre ‘ le Livre’, der Wille zur Macht. C’est donc avec d’autant plus de joie que l’on (re)découvre un Nietzsche ‘enlabyrinthiné’.