Quest-ce quun labyrinthe ? Celui du jardin des Plantes est en surplomb mais il nen est pas moins le miroir de nos circonvolutions interminables, confuses et insondables. Chercher le fil pour trouver lantre du Minotaure, cest être en voyage souterrain, sur des Holzwege à rebours de la ratio. Le labyrinthe, comme le note Angèle Kremer Marietti dans lintroduction, renferme le chemin de lorigine et de la vérité originaire, le chemin qui conduit à la racine dernière, la vérité radicale. Cest la redécouverte de cette vérité abyssale enfouie par lhomme que Nietzsche a entreprise et que lauteur de cet ouvrage a su expliquer, exploiter et déployer avec force et finesse. On ne peut donc que se réjouir de la réédition de ce livre publié il y a plus de vingt-cinq ans.
Qualifier de labyrinthique la pensée de Nietzsche, cest sexposer et sopposer aux deux courants dinterprétation qui démontrent à coup de citations le caractère systématique ou les contradictions insurmontables de la pensée nietzschéenne. En montrant que ce qui est en jeu pour Nietzsche nest ni la construction dun système ni un relativisme absolu, lauteur renvoie dos à dos ces deux perspectives dont la grille de lecture monoculaire a omis trois principes à luvre dès Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik : lart dionysiaque comme expression de la vérité radicale, le caractère perspectiviste parce que radical de la philosophie nietzschéenne, la métaphysique comme linconscient de lhomme.
Lécueil de tout discours sur la conception nietzschéenne de la connaissance et de la vérité est, comme lécrit Angèle Kremer Marietti (p.111) de confondre théorie de la connaissance et enquête critique sur le savoir. Par le questionnement radical que constitue la méthode généalogique nietzschéenne, la vérité noccupe plus la place suprême dans le panthéon des valeurs éternelles mais elle est où même les philosophes rechignent à aller : dans le labyrinthe du corps qui constitue la vérité radicale, le tréfonds (Urgrund) de lhumain. Archaïque, transhistorique, la vérité radicale de linconscient ou encore la volonté de puissance détrône le statut ontologique que se sont octroyées les vérités de la science, de la religion, du langage, du sujet, linstance mathématique, les lois de la nature et de la logique.
A laune des désirs et des peurs humains, ces vérités-illusions-croyances disent la vérité radicale en la maudissant, en camouflant son caractère unheimlich. La vérité radicale est révélation de soi, reconnaissance du tréfonds de lâme, acceptation de la volonté de puissance structurant le moi (der Übermensch), le monde (die ewige Wiederkehr) et le rapport au monde ( Amor fati).
Tel le Dieu de la théologie négative, la vérité radicale se définit selon trois types de questions : ce quelle nest pas (les vérités utiles), où elle est (là où on se refuse à la voir) et pour qui elle est (pour celui capable daffronter le tragique, le radicalement autre, la mort) (pp.221-2).
Le grand mérite de louvrage est de donner une place centrale au Nietzsche Wahrheitssucher et de montrer larticulation entre vérité radicale et volonté de puissance(270-282). La vérité nest en aucun cas évacuée par Nietzsche. Le fameux cryptogramme denn - es gibt keine «wahrheit »ne sonne pas le glas de la recherche de la vérité du Grundtext mais sanctionne une rupture avec le dualisme tant épistémologique que moral. Ainsi la volonté de puissance, objectivation de la vérité radicale, se dégage de la structure pyramidale comme une réalité indéfectible au cur de lhomme. La nouvelle psychologie nietzschéenne détecte la volonté de puissance à luvre dans la métaphysique, la morale et la science (pp.241-258). La volonté de puissance nest ni bonne ni mauvaise, elle est ce par quoi nous créons et détruisons, identifions, nommons, jugeons. Celui qui entrouvre les portes de linconscient à la psychanalyse, cest Dionysos, où comme conclut lauteur, le véritable miroir profond de Dionysos dans lequel se profile lavenir.
Le lecteur daujourdhui habitué à consulter la précieuse Kritische Studienausgabe regrette que lédition de référence de lauteur (Kröner) nécessite un travail un peu fastidieux pour retrouver les aphorismes cités daprès luvre fantôme der Wille zur Macht . Ce petit inconvénient renvoie dailleurs le lecteur à un chapitre noir dans lhistoire de la réception du labyrinthe Nietzsche sous lemprise desprits peu enclins à sonder les profondeurs : la pyramide Nietzsche avec en son centre le Livre, der Wille zur Macht. Cest donc avec dautant plus de joie que lon (re)découvre un Nietzsche enlabyrinthiné.