Thierry Simonelli
Valeur et Objectivité en Sciences Humaines
(Paru dans RES PUBLICA, juin 2001)
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Reason’s claim to be absolute presupposes that
a true community exists among men. [...] At the close of the liberal
era, however, thinking in terms of mere existence, of sober self-preservation,
has spread over the whole society. All men have become empiricists.
(Max Horkheimer[1])
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Parmi les problèmes épistémologiques les plus dérangeants
des sciences humaines figure certainement celui de leur manque de ‘scientificité’.
En fait, le terme de science y serait tout au plus à entendre comme
analogie. N’en déplaise à certains structuralistes français,
les sciences de l’homme sont très loin de pouvoir satisfaire,
ne serait-ce qu’en partie, les critères de précision,
de clarté et de vérifiabilité objective auxquels sont
habitués les physiciens, les chimistes ou les mathématiciens.
L’abîme qui sépare les deux acceptions du terme de science
devient d’ailleurs particulièrement frappant quand les physiciens
se mettent à relire leurs propres lois, les mathématiciens ou
logiciens leurs propres théorèmes reformulés et interprétés
à la lumière des philosophes.
Les Impostures intellectuelles de Jean Bricmont et de Alan Sokal dressent
un impressionnant catalogue des ces bizarreries quasi-surréalistes.
La formule de Feyerabend – « anything goes »
- semble y prendre une tournure tout à fait inattendue. Ainsi, on peut
lire sous la plume de philosophes ou de psychanalystes que les équations
mathématiques sont sexuées[2],
ou tout à fait au contraire, qu’ils n’ont plus aucun rapport
avec un quelconque sujet, que le théorème de Gödel montre
l’absence de fondements des mathématiques[3] ;
tout ceci sans oublier le déjà classique « principe
de Gödel-Debray »[4].
On pourrait spéculer sur les raisons sociologiques, philosophiques
et psychologies qui poussent certains penseurs à se prendre intuitivement
pour des scientifiques accomplis, voire pour des théoriciens de la
science, capables de brasser des savoirs dont l'étendue ferait pâlir
les physiciens ou les mathématiciens les plus avisés. S’il
est vrai que peu de penseurs mettent à jour la témérité
théorique d’un Althusser ou d’un Lacan, affirmant que le
marxisme ou la psychanalyse sont des sciences, « la »
science n’y garde pas moins une place privilégiée. À
ce propos, Jean Bricmont a d’ailleurs très justement souligné
l’ambiguïté de ces penseurs par rapport à la science.
D’une part, la science, essentiellement diabolique, responsable des
grandes catastrophes politiques, sociales et psychologiques de l’ère
postmoderne, doit être chassée comme seule cause originelle de
la « maîtrise » et donc, par association d’idées,
du pouvoir dictatorial, du fascisme, de toute forme d’oppression. D'autre
part, elle n’en reste pas moins le seul critère convaincant,
semble-t-il, du sérieux d’une théorie. Dans ces cas, le
rejet de la science se fait assez régulièrement au nom d’une
méta– ou hyper–science qui permet de corriger les ‘erreurs’
de la science, de remémorer ses oublis, de boucher ses trous, de dire
enfin toute la vérité sur le réel et ceci, bien entendu,
sans se fourvoyer dans la maîtrise, par un simple « mi-dire ».
Car il ne faut pas s’en étonner, la logique, classique ou moderne,
doit elle-aussi être dépassée dans la mesure où
elle figure dans le catalogue des maîtrises. Il va sans dire que l’idée
de verser les douces voix de ces nouveaux chants philosophiques dans les oreilles
d’étudiants en science risque de faire froid dans le dos à
plus d’un.
Faut-il croire pour autant que les « sciences » humaines
soient condamnées à se limiter au combat avec les sciences de
la nature ? La question de savoir si les sciences doivent retourner à
la faculté de philosophie, ou la philosophie dans les laboratoires
des physiciens n’est certainement pas sans intérêt. Mais
elle n’en réduit pas moins la portée et la signification
politiques aussi bien de la science que des sciences humaines. Mis à
part quelques exceptions, la « querelle des facultés »
semble d’ailleurs assez rarement être une querelle pour la vérité ;
le nom de vérité n’y cache bien plus souvent que de simples
querelles intra-universitaire où des carrières se décident
et de grands noms se construisent, en l’absence de grands penseurs.
Faut-il s’étonner de la crise des sciences humaines, de la querelle
des sciences ? Historiquement, les sciences humaines, ou sciences de
l’esprit sont nées d’une crise, et elles ont essayé
de se constituer par recours à un problème qui ne s’est
jamais vraiment résolu : celui de la différence entre science
et sciences culturelles historiques.
Si l’on regarde du côté allemand et du côté
français, il n’est pas trop difficile de constater une certaine
difficulté de communication. Alors que les protagonistes de la querelle
allemande regardent assez peu du côté de la France[5]
et choisissent leur interlocuteurs surtout dans le monde anglo-saxon, les
penseurs français, peut-être du fait de la barrière linguistique,
semblent se satisfaire du contexte national et parfois même métropolitain[6].
Il m’a paru intéressant dès lors de rappeler très
brièvement quelques éléments originels de la « querelle
de la méthode » qui pourraient contribuer aux discussions
actuelles. Il va sans dire, et peu nombreux sont ceux qui l'exigeraient, que
les sciences de l’homme ne peuvent s'aligner telles quelles sur la ou
les méthodes d’investigations des sciences naturelles. Il y a
là des impossibilités de principe et des impossibilités
toutes matérielles. Par impossibilité de principe, j’entends
l’impossibilité d’une application directe de l’outil
mathématique ou même logique (symbolique) aux problèmes
philosophiques, sociologiques, historiques, etc. Le problème de la
perspective, du point de vue, de la sélection, de l’interprétation
et de l’attribution d’un sens aux phénomènes y sont
plus lourdes, plus complexes et non-maîtrisables qu’ils ne le
sont dans les conditions idéales d’un laboratoire ou d’un
raisonnement ou calcul pur au sein d’un système axiomatique[7].
Par conditions matérielles j'entends principalement la quasi-impossibilité
de vérifier une hypothèse par recours à des expériences
répétées dans des conditions identiques. Même au
laboratoire de psychologique, la répétition d’une même
série de tests avec un même sujet ne s'assure que très
difficilement d’une itération identique, donnant lieu à
des ajustements progressifs de l’hypothèse, dès qu’il
est question d’analyser des schémas de réaction ou de
comportement complexes.
L’objectivité des « sciences humaines » pour
autant qu’objectivité il puisse y avoir, semble donc condamnée
à ne jamais satisfaire aux très hautes exigences d’objectivité
requises et mises en œuvre par les sciences naturelles; sans même
mentionner les mathématiques et la logique symbolique.
Ce que j’aimerais montrer par la suite avec Rickert et Weber, c’est
que cet idéal non atteint ne conduit pas nécessairement
au rejet assumé de toute forme d’objectivité en sciences
humaines. De même, la prise en compte de l’impossibilité
des procédures de vérification des sciences naturelles ou des
raisonnements mathématiques n’implique pas nécessairement
une fuite dans le constructivisme ou le relativisme post-structuraliste ou
post-moderne. Car si l’idéal scientifique ne peut sérieusement
être déclaré principe constitutif des « sciences
humaines », rien ne l'empêche de figurer comme principe régulateur
de la recherche.
Valorisation et Référence à la Valeur
Vers la fin du dix-neuvième siècle, la philosophie universitaire
allemande était secouée par la « querelle de la méthode ».
Les premiers représentants de cette querelle étaient d’abord
les grandes écoles du néo-kantisme : l’école
de Marbourg – Cohen et Natorp
[8]
–, et l’école de l’Allemagne du sud-ouest (Bade) -
Windelband et Rickert.
Le « retour à Kant »
[9],
qui constituait la devise de l’école de Marbourg, tenait dans l'idée
suivante : « L’idéalisme en général
ramène les choses aux phénomènes et aux idées. En
revanche, la critique de la connaissance dissèque la science [exacte]
dans les présuppositions et les principes supposées par leurs
lois. Comme critique de la connaissance, l’idéalisme a moins pour
objet les choses ... que les faits scientifiques.
[10] »
(Hermann Cohen) En tant que théorie de la connaissance, la philosophie
doit en même temps déduire la structure transcendantale de la connaissance
de la connaissance des sciences de la nature et apporter une analyse critique
de ces sciences. Mais il faut souligner que pour les tenants de l’École
de Marbourg, la philosophie ne se limite nullement à la théorie
de la connaissance.
La question d’une possible théorie de la connaissance des disciplines
traditionnellement appelées sciences de l’esprit se situe plutôt
du côté de l’École de l’Allemagne du sud-ouest.
Et il ne serait peut-être pas exagéré de situer la première
formulation concise de la querelle de la méthode chez Wilhelm Windelband.
En 1894, dans un article intitulé « Histoire et sciences naturelles »
(
Geschichte und Naturwissenschaft) Windelband introduit une distinction
entre deux types de connaissance, entre deux types de science. Selon une conception
tout à fait kantienne, Windelband soutient que la différence de
l’objet s’avère moins pertinente pour la distinction des
sciences que la différence des méthodes ou des démarches.
D’un côté, les sciences de la nature procèdent selon
une démarche nomothétique, de l’autre, les sciences dites
de l’Esprit se caractérisent par leur démarche idiographique.
[11]
Tandis que la démarche nomothétique constitue une recherche de
lois et de concepts empiriques universels, la démarche idiographique
de l’histoire s’intéresse principalement à la représentation
de l’individuel et du particulier.
L'élève de Windelband, Heinrich Rickert, reprend, développe
et problématise cette distinction par le biais d’une argumentation
plus détaillée. Tout au long des 650 pages de son ouvrage
La
limite des concepts des sciences de la nature (
Die Grenzen der Naturwissenschaftlichen
Begriffsbildung[12]), il argumente
en faveur d’une distinction logique ou épistémologique
[13]
des méthodes. À l'instar de son maître, Rickert n’accepte
pas l’idée d’une réduction de la philosophie à
la théorie de la connaissance des sciences naturelles. En même
temps, l’historisme, la démarche idiographique conduit presque
naturellement au relativisme et en exclut toute scientificité objective.
La tâche de la philosophie est donc la suivante : déterminer
les limites des concepts des sciences naturelles et analyser la possibilité
d’une objectivité des sciences dites de l’esprit.
La distinction ontologique cartésienne entre corps et âme permet
peut-être de rendre compte du réel, mais elle ne permet pas de
déduire, voire de légitimer différents types de connaissance.
L’exemple le plus flagrant de cette insuffisance est celui de la psychologie.
Rien ne s’oppose en effet à ce qu’une approche du type des
sciences naturelles s’intéresse à l’âme
[14].
Une telle connaissance permet par ailleurs d’apporter un nombre important
de connaissances qui ne seraient jamais accessibles à une psychologie
introspective ou à une philosophie de la psychologie. Inversement, un
historien ou un archéologue est tout à fait en mesure de s’intéresser
à la particularité de certains corps physiques. Selon Rickert,
cette convergence s’explique du fait de l’unicité de la réalité.
La réalité est « moniste »
[15]
et comprend aussi bien le corporel que le psychique. Le dualisme, pour autant
qu’il s’avère incontournable, ne doit pas être situé
du côté du réel, mais du côté de la connaissance.
La connaissance peut procéder suivant deux voies distinctes. D’une
part, elle peut viser l’établissement de concepts et de lois universels,
de l’autre elle peut viser l’appréhension de particularités
et de singularités ne pouvant être universalisées. Connaître
la nature signifie connaître les lois et les concepts universels et reproductibles.
Or, si la nature épistémologique des sciences naturelles suffit
pour concevoir la méthode de ces sciences, celle des sciences historiques
est moins évidente.
Les sciences historiques s’intéressent à la singularité
et à la particularité. L’idée d’une « loi »
historique serait dès lors une « contradictio in adjecto »
[16].
Ce qui conduirait à penseur que l’idée même d’une
science historique s’avère contradictoire. Et comme si ce point
ne suffisait pas encore pour condamner définitivement les « sciences »
historiques, le problème de la valeur vient compliquer d'avantage la
situation compromise. La question de la valeur tient à la spécificité
de l’objet des sciences historiques. Si la nature regorge d’une
très généreuse multiplicité d’exemples pour
le scientifique, l’approche historique se heurte nécessairement
à un trop et un trop peu d’objets. D’une part, l’historien,
par exemple, ne dispose jamais de l’ensemble des informations qui seraient
nécessaires à l’établissement d’une connaissance
certaine. D'autre part, même le peu d’éléments dont
il dispose est trop riche, trop divers et trop multiple dans ses singularités
pour donner lieu à une image cohérente
[17].
Si la première limite est indépassable, la seconde est susceptible
d’une solution qui permettrait en même temps de réintroduire
une possibilité d’objectivité dans les sciences historiques
et d’éviter, ou du moins de minimiser l’écueil du
relativisme et du subjectivisme.
L’approche historique requiert une sélection, une distinction de
ce qui, parmi ses objets, est pertinent pour une analyse et ce qui ne l’est
pas. Mais alors que cette sélection ne semble pas nécessairement
inquiéter les sciences naturelles les sciences historiques y trouvent
leur fondement. La méthode historique ne s’intéresse pas
à tous les objets, mais exclusivement à ceux susceptibles d’avoir
d’une signification historique. Cette importance particulière qui
distingue le fait historique des faits non historiques constitue sa valeur.
Plus précisément : c’est la valeur d’un fait
qui le qualifie ou non comme fait historique. Les faits historiques sont
constitués
par la valeur
[18]. On comprendra
que cette constitution sélective du fait historique exclut l’idée
même de l’idiographie. Les sciences historiques ne peuvent pas décrire
la réalité telle quelle, mais elles doivent la reconstruire à
partir d’une sélection déterminée par des valeurs.
Difficile de penser dans ce cas que le relativisme subjectiviste ne soit pas
au fondement des sciences historiques.
Face à ce problème, Rickert propose une solution astucieuse. Il
n’y a de science que de l’universel. Or, la méthode historique
semble d’emblée doublement enfreindre ce principe : par la
particularité de son objet d’une part, par la construction du fait
historique déterminée par une valeur de l’autre. Mais, d’après
Rickert, la détermination par une valeur n’équivaut nullement
à une détermination valorisante. En fait, il faut distinguer deux
approches différentes de la notion de valeur : le rapport aux valeurs
et la valorisation. La valorisation repose sur des facteurs subjectifs et s’avère
difficilement partagée. Par conséquent elle doit être exclue
des sciences historiques. À côté des valeurs subjectives,
on trouve néanmoins des valeurs partagées. Le fait d’être
partagées ne signifie pas pour autant que ces valeurs puissent servir
de base à une valorisation. Les sciences historiques doivent s’abstenir
de toute valorisation, quelle que soit sa possible objectivité.
Une précision de la notion d’objet des sciences historiques permet
d’éclaircir l’idée du rapport aux valeurs. L’objet
principal de toute histoire est constitué par la vie sociale des êtres
humains. Même les corps physiques, dans le cas de l’archéologie
par exemple, sont susceptibles d’une interprétation historique
se rapportant nécessairement à la vie sociale. L’objet historique
est caractérisé par la signification qu’il peut revêtir
au sein d’une société humaine
[19].
Pour cette raison, la valeur qui intéresse l’historien est essentiellement
la valeur sociale. En se rapportant aux valeurs sociales d’une société,
d’une communauté d’une époque déterminée,
l’historien ne juge pas et n’évalue pas. Bien au contraire,
ce rapport lui donne accès à des valeurs sociales normatives universelles.
Le rapport aux valeurs, sur lequel repose l’approche historique, se conçoit
dès lors de la manière suivante. L’historien doit d’abord
identifier les valeurs sociales et le biens culturels qui déterminent
de fait l’État, le droit, l’économie, l’art,
la littérature, etc. des personnes d’une société
et d’une époque déterminées. Ces valeurs lui fournissent
un fondement objectif pour l'interprétation, c’est-à-dire
la sélection des faits historiques. Il ne s’agit nullement de « prendre
position » par rapport à tel ou tel événement,
telle ou telle œuvre, mais de la réinscrire dans le contexte des
valeurs qui les ont fait naître. La méthode historique ne doit
pas se laisser guider par des appréciations personnelles, mais par les
« réalités culturelles signifiantes dans leur mouvement
temporel »
[20]. Ainsi,
la compréhension historique ne requiert aucune intuition mystérieue,
aucun « revivre » subjectif du passé, et peut se
passer de l’idée de valeurs absolues et intemporelles.
Radicalisation de la question de la valeur (Weber)
Le thème du « désenchantement du monde »,
qui traverse l’œuvre de Max Weber, se rattache directement à
la question des valeurs. Il apparaît au sein de l'interprétation
historique de la compréhension, voire de la conception du monde d’une
époque culturelle qui se caractérise par la prépondérance
croissante de la connaissance scientifique : «
Das Schicksal
einer Kulturepoche, die vom Baum der Erkenntnis gegessen hat, ist es, wissen
zu müssen, daß wir den Sinn des Weltgeschehens nicht aus dem noch
so sehr vervollkommneten Ergebnis seiner Durchforschung ablesen können,
sondern ihn selbst zu shcaffen imstande sein müssen, daß « Weltanschauungen »
niemals Produkt fortschreitenden Erfahrungswissens sein können ...
[21] »
Dans « La science comme profession »,Weber écrit
de même : «
Daß die Wissenschaft heute ein
fachlich betriebener 'Beruf' ist im dienste der Selbstbesinnung und der Erkenntnis
tatsächlicher Zusammenhänge, und nicht eine Heilsgüter und Offenbarungen
spendende Gnadengabe von Sehern (und) Propheten oder ein Bestandteil des Nachdenkens
von Weisen und Philosophen über den Sinn der Welt – das freilich
ist eine unentrinnbare Gegebenheit unserer historischen situation, aus der wir,
wenn wir uns selbst treu bleiben, nicht herauskommen können.[22] »
L’incroyable croissance des connaissances acquises par les sciences a
laissé un vide autour des questions fondamentales sur les fondements
ou les fins du monde en général et de l’existence humaine
en particulier.
[23]
Ce principe est irréversible dans la mesure où il repose sur un
principe qui caractérise, d’après Weber, l’ensemble
des sciences. Ce principe, ou cette présupposition consiste dans la conviction
que « en principe, nous pouvons
maîtriser toute chose
au moyen du
calcul »
[24].
L’ « intellectualisation » et la « rationalisation »
de la vie n’apportent pas une connaissance accrue des conditions de cette
vie, mais uniquement les calculs et les moyens techniques de la maîtrise
de processus objectivés. Le progrès des sciences n’apporte
aucune 'consolation'. Celui qui meurt n’est jamais à la pointe
d’un savoir scientifique en mouvement permanent. De cette « vie
de l’esprit » l’individu ne peut à chaque fois
que saisir une infime partie passagère. Les sciences naturelles ne répondent,
d’après Weber, qu’à une seule question « Que
devons-nous faire si nous voulons maîtriser la vie de manière technique ?
Quant aux questions de savoir si nous devons ou voulons la maîtriser techniquement
et si tout ceci a un sens quelconque , les sciences ne s’y intéressent
pas ou alors le présupposent tout simplement.
[25] »
La même chose est vraie par ailleurs pour les sciences culturelles. Les
sciences de l’art (
Kunstwissenschaft) ne posent pas la question
à savoir s’il doit y avoir ou non des œuvres d’art,
la jurisprudence ne se demande pas si la loi, ou telles lois doivent exister.
A l’instar des sciences naturelles, elles peuvent présupposer des
valeurs, mais elles ne peuvent pas les soutenir de manière scientifique.
Ainsi, le désenchantement du monde n’est qu’un autre nom
pour la rationalisation du monde. Cette dernière est irréversible
pour autant que nous ne voulions pas « nous trahir ». Le
processus de rationalisation s’impose avec la force de ce qui s’apparente
au destin des cultures occidentales depuis des siècles
[26].
À l’instar de Nietzsche, Weber soutient que ce mouvement issu de
la morale chrétienne a cpmme effet de se tourner contre ses propres dogmes.
Malgré la coloration éthique et existentiale de ces constats,
il est bien connu que Weber ne recommande ni un retour en arrière, tel
que le fera Heidegger, ni une moralisation, ou une finalisation morale des sciences
comme Dilthey et Troeltsch
[27].
D’après Weber, il existe néanmoins un corrélat subjectif
et éthique du désenchantement : l’honnêteté
intellectuelle
[28] et la personnalité.
La personnalité se caractérise par « la constance de
son rapport intérieur à certaines “valeurs” dernières »
[29].
Ces concepts de personnalité et d’honnêteté intellectuelle
s’opposent vigoureusement à la conception romantique naturaliste
de la personnalité. De même que le monde rationalisé ne
permet plus de fournir un sens ou un but pour la vie, les conceptions religieuses
et romantiques ne devraient plus garantir les valeurs de la personnalité.
Elles ne devraient pas s’opposer à la rationalisation, mais passer
par cette dernière. Seule une éthique de la responsabilité
permettrait alors une régulation morale et une limitation de la « maîtrise
du monde »
[30].
Néanmoins, chez Max Weber, aucun espoir ne semble permis dans ce sens.
D’une part, Weber soutient une séparation radicale des sphères
de l’être et du devoir. Les énoncés descriptifs et
cognitifs des sciences ne peuvent en aucune façon communiquer avec les
énoncés normatifs pragmatiques de la valorisation : « Il
n’existe absolument aucun pont qui mène de l’analyse vraiment
“empirique” de la réalité donnée [...] au constat
ou à la critique de la “validité” d’un jugement
de valeur quelconque [...].
[31] »
De l’autre, les différences entre morales ou éthiques ne
relèvent pas d’une alternative, mais reposent sur un « combat
mortel inévitable à l’image du combat entre “Dieu”
et le “Diable”.
[32] »
Et, pour aller plus loin, Weber remarque encore que les valeurs sont irrémédiablement
liés à des systèmes religieux ou à des conceptions
du monde.
[33]
Il ne faut pas en déduire que les valeurs puissent entraver l’objectivité
des sciences. Il semble clair qu’aucune recherche scientifique ne peut
jamais se défaire complètement de tout
a priori de valeur.
Le raisonnement correct, la pertinence ou l’intérêt de la
connaissance (ce qui est «
wissenswert »
[34]).
L’intérêt des sciences ne les rend pas moins objectives ou
scientifiques selon Weber, mais cet intérêt, motivé par
des valeurs morales, n’est plus susceptible d’une discussion rationnelle,
à mois de se transformer en un discours cognitif, empirique dépourvu
de contraintes pragmatiques.
En résumé, l’ensemble du domaine de la morale et des valeurs
repose donc, selon Weber, à une « décision »
plus ou moins irrationnelle.
[1] Zeitschrift für
Sozialforschung, dtv-Reprint, 1980, tome IX, p.
370.
[2] Jean Bricmont,
« Impostures intellectuelles, Quelques réflexions sur
l'épistémologie et les sciences humaines », "Haalt de
psychotherapie de 21ste eeuw?" Garant, Leuven 1999. Pour la traduction
française - « Impostures intellectuelles, Quelques
réflexions sur l'épistémologie et les sciences
humaines » - voir
http://www.dogma.lu
[3]
Gérard pommier,
La névrose infantile de la psychanalyse,
Point Hors Ligne, 1989, p. 70,
p.79.
[4] Voir Jacques
Bouveresse,
Prodiges et vertiges de l’analogie, Raisons
d’agir, Paris, 1999.
[5]
Le discours philosophique de la modernité de Jürgen Habermas
semble constituer la seule grande exception à cette
règle.
[6] Heureusement,
cette règle connaît également des exceptions. Voir p.ex.
dans ce contexte : Angèle Kremer-Marietti,
Wilhelm Dilthey et
l’anthropologie historique, 1971, Éditions Seghers,
Paris.
[7] Voir à ce
propos les très intéressant Article de Karl-Otto Apel sur les
trois phases du positivisme logique : « Sprache und
Ordnung : Sprachanalytik versus Sprachhermeneutik », dans
Transformation der Philosophie, tome 1,1976, Francfort, surhkamp, pp.
167-196, et plus particulièrement
pp.168-184.
[8] Bien que Ernst
Cassirer soit le personnage peut-être le mieux connu de Marbourg, il y a
lieu de penser que sa philosophie est plutôt atypique. Par de nombreux
aspects, elle se rapproche de celle du néo-kantisme de Cologne. Ce qui
fait que, à mon avis, il ne serait pas prudent de l’inscrire trop
hâtivement ni dans l’une, ni dans l’autre des deux
écoles.
[9] Selon
l’expression d’Edouard Zeller (1862). Voir également :
Otto Liebmann,
Kant und die Epigonen,
[10] Hermann Cohen,
Prinzipien der Infinitesimal-methode und seine Geschichte, 1883, Berlin,
Duemmler, p. 49.
[11] Wilhelm
Windelband, « Geschichte und Naturwissenschaft » (1894),
Präludien, tome II, 1915 (5
è éd.)
Tübingen.
[12] Heinrich
Rickert,
die Grenzen der naturwissenschaftlichen Begriffsbildung, 1902,
1913, Tübingen, J.C.B. Mohr (Paul
Siebeck).
[13] Ibid.,
p.9.
[14] Ibid.,
p.170.
[15] Heinrich Rickert,
Kulturwissenschaft und Naturwissenschaft, 1921, Tübingen, J.C.B.
Mohr (Paul Siebeck), p.16.
[16]
Rickert,
Die Grenzen der natrurwissenschaftlichen Begriffsbildung,
p.227.
[17] Ibid. p.
292-296.
[18]
Kulturwissenschaft und Naturwissenschaft,
p.93.
[19] Rickert,
Die
Grenzen der natrurwissenschaftlichen Begriffsbildung,
p.505.
[20]Rickert,
Die
Grenzen der natrurwissenschaftlichen Begriffsbildung,
p.516.
[21] Max Weber,
Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre, J.C.B. Mohr,
Tübingen, 1922,
71988,
p.154.
[22] Max Weber,
« Wissenschaft als Beruf »,
op.cit.,
p.609.
[23] 16 ans plus tard,
en 1935, Husserl réitère ce constat dans « Die Krisis
der europäischen Wissenschaften und die transzendentale
Phänomenologie ». La crise des sciences relève moins des
sciences ou de leur scientificité mais de la question à savoir
« ce que la science en général signifiait pour
l’être humain, ce qu’elle peut signifier pour lui. »
De simples « sciences factuelles » créent des
« hommes factuels ». Mais ces derniers, dans la
« détresse de leur vie » (
Lebensnot) ne
trouvent plus de réponses dans cette science. (Krisis, Felix Meiner,
Hambourg,
21982,
pp.3-5.)
[24] Max Weber,
« Wissenschaft als Beruf »,
op.cit.,
p.594.
[25] Weber,
op.cit., p.600.
[26]
Weber,
op.cit.,
p.593.
[27]
D’après Troeltsch, une philosophie de « l’histoire
matérialiste » peut apporter une solution au relativisme
historique
[28] Weber,
Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie I, J.C.B Mohr,
Tübingen, 1920,
91988,
p.569.
[29] Weber,
« Roscher und Knies »,
Wissenschaftslehre,
p.132.
[30] Johannes
Weiß, « Max Weber : Die Entzauberung der Welt », dans
Grundprobleme der großen Philosophen, IV, Vandenhoeck &
Ruprecht, Göttingen,
1991.
[31] Weber, « Knies und
das Irrationalitätsproblem »,
Wissenschaftslehre, p.61.
[32] Weber,
« Der Sinn der Wertfreiheit der soziologischen und ökonomischen
Wissenschaften. », dans
Wissenschaftslehre,
p.507.
[33]
Wissenschaftslehre, p.
154
[34]
« Wissenschaft als Beruf », dans
Wissenschaftslehre,
p. 599.