DOGMA

Thierry Simonelli

Le monde, « Vu à la télé »

(Extrait de Th. Simonelli, Günther Anders. De la désuétude de l’homme, Paris, Éd. du Jasmin, novembre 2004)

Lui non plus n’avait rien produit.
Lui aussi avait simplement servi sa machine.
Lui aussi avait dû se synchroniser à son rythme.
Lui non plus n’était pas concerné par le fait que quelque chose se réalisât.
Puis, vint la fin de la journée de travail.
(AM 2, p. 75)


Si le monde du travail est le monde de la rationalisation, de l’organisation, des engagements et du contrat, le temps du repos est le temps de la liberté, de la jouissance et du plaisir. Si dans et par son travail, il est impossible de se réaliser, le temps du repos garde du moins la possibilité d’un retour à soi. Mais pour la plupart, le temps du repos est surtout et d’abord le temps du divertissement, le moment de la télévision. Ici commence une autre vie ; notre vie comme travailleurs de la consommation (AM 2, p. 170).

On pourrait situer l’origine de la télévision à partir de la naissance de la deuxième révolution industrielle (au sens de Anders). Le point de départ tient dans ce que Anders appelle « la perversion de la demande et de l’offre » (AM 1, p. 39). Cette perversion dépasse la « perversité ordinaire » de la relation offre-demande.
La perversité ordinaire correspond en partie à ce que Marx avait déjà laissé entendre dans la formule de la production des besoins. Dans les Manuscrits économico-politiques de 1844, Marx écrivait en effet : « Tout homme spécule sur le fait de susciter un nouveau besoin chez l’autre afin de le contraindre à un nouveau sacrifice, afin de le placer dans une nouvelle dépendance et ainsi de le tenter à une nouvelle forme de jouissance (Genuss) [...][1] » Comme les besoins humains, contrairement aux besoins animaux, sont toujours des besoins sociaux[2], leur quantité, leur qualité et leur forme restent suspendus à la société et au processus de production.
Dans sa Critique de l’économie politique (1857-58), Marx développe ce point. Il écrit : « La production ne fournit pas seulement la matière au besoin, mais elle fournit également un besoin à la matière.[3] » La production produit en même temps le besoin « en créant un type déterminé de consommation et la faculté de consommer elle-même en tant que besoin[4] ».
Mais le besoin ou la demande ne peuvent plus être laissés au hasard, ils doivent d’emblée entrer dans le processus de production, et ceci de manière bien plus directe que ne le pensait Marx. La demande ne peut pas rester un heureux effet secondaire de la production, mais doit se métamorphoser en un produit à part entière.
Selon Anders, la perversité ordinaire y rajoute également une inversion de la hiérarchie du rapport produit-demande. Seule la première citation des Manuscrits, ci-dessus, laisse entendre le côté volontaire, le caractère planifié de la production de la demande. La production de la demande y précède, en quelque sorte, la production de l’offre.
La raison de cette inversion tient au développement des forces de production par le recrutement de la science et de la technique comme premiers moteurs économiques. Ainsi, sur le plan économique, la pente prométhéenne se manifeste dans notre « manque de manque » (Mangel an Mangel, AM 2, pp. 19, 215). Nos besoins sont insuffisants pour assurer l’écoulement de la production écrasante des marchandises.
La confusion, voire l’inversion du créateur et de sa créature donnent lieu à une situation historique originale, qui se caractérise par un déplacement du sujet du besoin (ou du manque). Au déplacement du sujet du travail se rajoute donc un déplacement du sujet du besoin.
Le premier pas, celui de la perversité ordinaire de la relation produit-offre, consiste dans l’inversion de l’ordre temporel : ce n’est plus la demande qui suscite l’offre, mais l’offre qui précède et doit solliciter la demande.
Un deuxième pas est franchi quand cette inversion est elle-même subvertie. Car, remarque Anders, la perversité ordinaire maintient l’être humain à la place du sujet du besoin. Même si le besoin du consommateur lui est, pour une large part, hétéronome, il reste le besoin d’une personne, le besoin de l’être humain.
La pente prométhéenne altère ce rapport en lui donnant une inclinaison inverse. Dans le monde du travail d’abord, l’homme n’est plus « une machine parmi les machines », comme le pensait Marx à partir du concept de travail abstrait[5], mais une machine au service de machines (AM 1, p. 34). Dans le monde du divertissement ensuite, l’homme ne jouit plus de sa liberté, mais travaille au service de la consommation.
La production du manque, la production du besoin passe d’abord par la publicité : « On produit donc des moyens de publicité afin de produire le besoin de produits qui ont besoin de nous ; pour que, en liquidant ces produits, nous assurions la continuation de la production de ces produits. » (AM 2, p. 16)
Pourtant, la télévision ne se limite pas à une simple machine publicitaire. Sa fonction première est de produire un monde. Ce faisant, elle prend le relais des grands systèmes philosophiques. La télévision produit une vue d’ensemble, une vision panoramique (Übersicht) du monde. Mais la similarité entre télévision et système philosophique va plus loin encore. Confortablement installés dans notre fauteuil en tant que spectateurs, nous parvenons avec une déconcertante facilité à la représentation que les grands idéalismes ne réussissaient qu’au prix d’un pénible travail du concept. Le monde de la télévision n’est pas seulement un monde transparent, pouvant être saisi dans son ensemble, mais il est également notre monde, un monde pour nous. Si l’idéalisme se caractérise par la transformation du monde en propriété – pour nous – la télévision transforme le consommateur du monde en idéaliste (AM 1, p. 113). Dans cette perspective, l’homme-spectateur n’est plus, à proprement parler, une partie de ce monde. Le monde est une pièce de théâtre qui se déroule devant le sujet, pour le sujet, mais à laquelle le sujet ne participe pas. Le monde entier semble nous appartenir. Cet aspect rend la télévision bien plus efficace, et son efficacité bien plus invisible que la seule publicité qu’elle déverse.
Comment la télévision réussit-elle ce coup de force ?
La réponse tient dans la théorie pragmatiste (AM 1, pp. 155-159) du jugement[6]. Celle-ci part d’une analyse de la nature de l’information (Natur von Nachricht[7]). L’information renseigne sur une personne, une chose, un phénomène absents. La personne informée est informée in absentia. Dans ce sens, l’information peut opérer comme une perception, une sensation ou même une réflexion représentative. « Parler signifie : parler de ce qui est absent. » La parole représente ce qui ne se présente pas en-soi-même. Mais la présence de l’information n’en reste pas moins une présence seulement représentée. Et il en va de même pour l’impératif : l’impératif s’adresse bien à une personne présente, mais appelle ce qui reste absent pour le moment.
Il ne faut pourtant pas en conclure que la chose dont on parle reste complètement absente du fait de sa présence représentée. Le parler-sur attrape une facette singulière (sonderbar) de l’objet que Anders appelle factum. Le côté étrange de ce factum consiste dans ce que, inversement à l’objet, il est mobile et transmissible (AM 1, p. 156).
Anders n’affirme pas que le factum rend présent l’objet représenté et il n’est même pas question de présence partielle. Si l’on s’en tient à sa formulation, le factum transmis par l’information permet au destinataire de faire comme si l’objet était présent. Et ce comme si de la présence se situe dans une dimension pragmatique. Le comme si du factum me permet de « prendre des disposition pratiques », de calculer, de prévoir, de réfléchir sur ce que sera mon action. Le comme si de la présence n’existe que pour une action, pour une manipulation anticipée.
Une petite parenthèse sur la traduction française permet de clarifier ce point. On pourrait discuter de la traduction de über (sur) par « qui concerne » comme l’interprétation du traducteur ne tenant pas compte de la polysémie accordée au terme de « sur » dans l’original. J’y reviendrai. Plus problématique semble toutefois la suppression pure et simple du « was mit dem Gegenstande ‘los ist’ » (ce qui se passe, ce qu’il en est de l’objet), jouant du « etwas losgelöst », quelque chose de détaché de l’objet. Car la formulation proposée par Anders - « ce qu’il en est » - rend impossible l’idée d’une récupération partielle de la présence de la chose. Le « ce qu’il en est » situe d’emblée ce quelque chose de détaché dans le contexte de la manipulation à venir. La traduction française du livre, au contraire, interprète ce passage dans le sens d’une présence partielle de la chose[8].
D’abord, Anders ne tente nulle part de sauver la présence de la chose-même et d’appuyer ainsi sa critique sur la perte d’un être ou d’une présence originels. La télévision ne se caractérise pas par un oubli de l’origine ! Sinon, la critique andersienne de Heidegger n’aurait plus aucun sens. Au contraire, la position que défend Anders et qui fait ironiquement ressembler l’analyse de la ‘chute’ prométhéenne (prometheisches Gefälle) aux analyses heideggeriennes de la déchéance (Verfall), disqualifie d’emblée cette présence qui chez Heidegger fonde l’authenticité, c’est-à-dire la possibilité de l’arrachement à l’aliénation de la quotidienneté.
Ensuite, l’absence inhérente au discours et à la parole est inscrite dans la nature même du « parler sur ». Dans ce sens, les médias ne transforment ou ne dénaturent pas le langage en lui soustrayant quelque mystérieuse présence partielle. La critique des médias s’appuie ailleurs, sur le rapport habituel entre le mot et la chose. Selon Anders, les médias ne sont pas problématiques en ce qu’ils ôtent la présence de la chose, mais dans la mesure où ils subvertissent clandestinement ce qu’ils présentent comme leur attribut majeur : la représentation adéquate de la réalité.
Finalement, et il s’agit là sans doute du point le moins subtil dans ce contexte, le parler sur passe d’emblée par-dessus la chose qu’il n’entend même pas saisir en elle-même. La préposition « sur » de l’expression « parler sur » en prend un sens particulier, d’après Anders. Dans la perspective pragmatiste, le parler sur ... indique la position de supériorité pratique du locuteur. Si parler sur ... rend disponible le factum, il le soumet en même temps au locuteur. En façonnant son action sur l’objet par le biais du factum, le locuteur acquiert, du moins potentiellement, une maîtrise sur l’objet absent. C’est-à-dire que cette maîtrise ne dépend en rien d’une quelconque présence partielle. C’est ce que Anders montre dans la suite du texte.
Le point culminant de la non-présence réside dans la nature anthropomorphe de la parole[9]. Le parler sur prépare la chose à l’usage, à la manipulation. Ainsi la conception pragmatique du langage peut-elle être traduite dans les termes de la conception classique du jugement. Le « ce qu’il en est », le « ce qui se passe », voire même « ce qui est le cas », n’est rien d’autre que le prédicat (AM, p. 157).
Sous cet angle, il est tout à fait déroutant de traduire le factum par fait, ainsi que le fait systématiquement la traduction française. Anders le distingue justement du fait (Tatsache, AM, p. 157). Le factum, le produit fini de la parole, est le produit de la scission et de la manipulation du fait.
Anders ne développe pas une conception logique du jugement , mais une conception communicationnelle et pragmatique  : « Mais l’information [Nachricht] n’est pas divisée en deux parties parce qu’elle constitue un jugement ; le jugement est divisé en deux parties parce qu’il constitue une information. (ibid.) » Le jugement est conçu comme une forme de communication, comme un parler sur ... adressé à quelqu’un. Sans ce troisième axe pragmatique (celui du destinataire) du langage, la position de Anders resterait incompréhensible.
Faisons un pas de plus. La notion de prédicat, le « produit fini » préparé pour le destinataire, dépasse aussi bien le contexte de la logique que celui de la communication. Le « sur » du parler sur ... marque aussi bien le pouvoir (potentiel) que la liberté. Maîtriser la chose, pouvoir exercer un pouvoir sur elle, signifie être libre par rapport à cette chose. La préparation que suppose le prédicat dans l’optique du travail fait déjà partie du travail, de la manipulation.
De ce fait, le jugement est aussi pré-jugé. L’information, loin d’être une simple représentation, se présente comme produit d’une manipulation. En tant que produit, l’information peut servir d’intermédiaire à une autre production ou s’effacer dans la consommation. Dans les deux cas, le produit est produit par rapport à une fin. Du point de vue pragmatique donc, l’information peut être vue comme une offre répondant à une demande, comme une solution apportée à un problème, comme réponse apportée à une question. La portée du prédicat est déterminée par le problème ou la question pour lequel il a été apprêté.
Selon Anders, ce phénomène - la présence du pré-jugé dans le produit -, conduit non pas à une Aufhebung ou suppression du sujet dans le prédicat, mais à une suppression pure et simple du sujet par le prédicat : « par tout contenu de l’information, le destinataire est privé de la chose-même [Gegenstand selbst], comme elle disparaît dans l’ombre, derrière le seul prédicat. » (AM 1, p. 158)
Ce qui est en fait une maîtrise de la prédication sur la chose même, le pouvoir du produit sur une multiplicité d’options (l’information comme sélection) a un effet secondaire tout à fait hégélien : « Le messager est le maître du maître.[10] »
Or, c’est précisément la nature pragmatique du jugement, et l’inversion qu’elle conditionne qui permet de rapprocher l’information de la marchandise. Ce pas est systématiquement franchi par les médias qui produisent d’emblée l’information comme marchandise, comme bien de consommation ou de jouissance (Genussmittel).
La production de l’information rajoute néanmoins un élément nouveau à l’information : si cette dernière permet de rendre mobile le factum d’un objet absent en le faisant, pour ainsi dire, disparaître dans le prédicat, les médias font disparaître cette disparition-même. Autrement dit, la production de l’information escamote le préjugé à l’œuvre dans l’information pour faire paraître une présence inaltérée. Le résultat du processus de production se présente, se met en lumière comme présent originel, comme matière brute. La différence par rapport à la parole authentique chez Heidegger en devient plus claire. Ce qui chez Anders se présente comme éclosion de l’être est déjà un produit apprêté pour la consommation. La présence de l’être ou de l’origine, caractérise une stratégie de vente et non pas une herméneutique de la présence dissimulée. Rater ce point, c’est rater la position philosophique de Anders. Ramener sur scène une présence partielle, c’est transformer la critique en son contraire, c’est assimiler Anders à cette position heideggerienne qu’il a récusée durant toute sa vie, qu’il a critiquée tout au long de son œuvre.
La télévision entraîne une inversion autrement complexe que le monde des machines. Le monde des machines se présente d’emblée comme produit. Et quand bien même ce produit subvertit et transforme profondément le rapport traditionnel de l’offre et de la demande, l’effacement du sujet ne s’y fait pas sans traces. L’être humain continue de s’y manifester dans ses dysfonctionnements, dans ses ratages, ses échecs, ses rigidités, du fait de son insuffisance ou même de sa pathologie. Dans le monde des machines, l’être humain se présente comme point d’achoppement, comme résistance interne. Il ne s’agit pas d’une résistance ouverte, volontaire ou préméditée. Nous résistons surtout malgré nous, là où nous ne « fonctionnons » pas comme prévu, où nous échouons, où nous sommes malades, névrotiques et inadaptés.
L’inversion de la télévision se distingue d’abord par le fait de ne pas laisser de traces, de ne plus laisser place à la manifestation de dysfonctionnements, c’est-à-dire dans la réalisation de l’harmonie du monde et de son consommateur.
Comme le processus sous-jacent à la communication médiatique est celui du jugement pragmatique, il n’y a a priori même pas d’inversion du rapport ‘naturel’. Il appartient à la ‘nature’ même de l’information de naître du jugement. Il y a donc tout au plus une occultation sélective d’une partie de cette ‘nature’ ; l’occultation du processus de production par le produit.
La télévision fournit une information à laquelle a été soustraite l’apparence de l’apprêt. Le produit de la télévision n’apparaît plus comme produit. Ainsi la télévision réalise-t-elle une inversion du médiat et de l’immédiat. La différence perceptible entre le monde et sa reproduction y est absente, l’hiatus entre la réalité et son image est complètement escamoté.
La télévision ne livre pas seulement des images du monde, mais elle livre le monde, dans son ensemble.
Ce qui distingue le monde télévisé du monde extérieur, du monde non-médiatisé, c’est que le premier est prêt à la consommation. La sélection, l’évaluation, le jugement, la reconstitution cohérente à l’aune du jugement pragmatique constituent autant d’étapes qui distinguent le fait du jugement, et le fait de l’information. Et de même qu’un plat cuisiné sied plus immédiatement à la consommation qu’un potager, de même l’information s’assimile plus immédiatement qu’une simple perception. L’information bien faite ne nécessite plus aucun effort de lecture, de déchiffrement ou d’interprétation. Son prêt-à-consommer rend cet effort d’emblée superflu.
Il ne serait donc nullement exagéré d’accorder une fonction et un statut transcendantales à la télévision. Avant même de pouvoir réaliser les trois synthèses de l’intuition, de la reproduction dans l’imagination et de la récognition dans le concept, qui selon Kant conditionnent toute expérience, la télévision déverse une expérience finie. Ainsi, la spontanéité médiatisée précède celle de notre entendement et nous décharge en même temps du travail de l’expérience.
Dès lors, la conception classique de la vérité comme adéquation s’inverse. Le monde qui vient vers nous, à travers les médias, nous contraint à la position du consommateur. Le monde cuisiné et préchauffé constitue un fantôme (tout à la fois présent et absent) qui s’impose comme réalité.
Le monde fantôme des médias se substitue au monde extérieur et l’occulte. Le monde extérieur est celui que nous vivons à l’intérieur de nos maisons : « Car le monde extérieur cache le monde extérieur. Ce n’est que quand la porte se ferme derrière nous que l’extérieur devient visible, ce n’est que quand nous sommes devenus des monades sans fenêtres que l’univers se reflète devant nous. » (AM 1, p. 110)
Mais la fonction de la télévision ne s’arrête pas là. L’inversion du médiat et de l’immédiat occasionne une autre inversion : celle du réel et du fictif. Cela ne signifie pas que le fictif prenne seulement le dessus, qu’il se substitue à la réalité. L’image du monde devient elle-même la matrice du monde (AM 2, p. 210). La consommation du monde télévisé inverse l’ordre hiérarchique de la chose et de sa représentation. La représentation digestible se met à la place de l’objet représenté et lui impose sa propre nature. La représentation ne tire plus sa valeur de la pertinence ou de la justesse de l’adéquation au monde, mais le monde lui-même doit tendre vers les conditions de sa reproductibilité. Ce n’est plus alors qu’au moment où il est susceptible d’être représenté par la télévision que le monde extérieur acquiert sa dignité de monde réel. En dehors de ce qui peut en figurer comme spectacle, le monde reste opaque, confus et désordonné.
Il n’en reste pas moins que la représentation télévisée induit un ordre trompeur. Les images ne révèlent pas de liens. Elles sont monadiques et en tant que telles, elles escamotent les contextes. Là se tient une différence fondamentale avec la communication langagière.
Avec la télévision, l’image se substitue au monde et devient elle-même monde et modèle du monde. Dans le monde comme image, la différence même entre le monde et sa reproduction est effacée, la substitution qui a lieu ne se manifeste pas. C’est la raison pour laquelle le monde représenté en vient à être cette vérité pour laquelle le monde extérieur par opposition fournit une simple matière brute.
De la même manière, dans la production industrielle, la matière brute de la représentation ne doit pas être laissée au hasard. Et de même que pour la production des marchandises matérielles, la matière brute de l’émission télévisée doit être préparée le plus tôt possible. Dans le meilleur des cas, elle est d’emblée assimilée au processus de production. Ainsi, en tant que matière brute, elle n’existe plus que comme moyen de production de la marchandise finale. Il s’y ajoute que cette transformation est globale, car l’industrie du divertissement a une faim universelle et ne connaît aucun tabou. Il n’y a plus de hors-télévision, de hors-image.
Le monde en acquiert une nature téléologique qui ne relève pas d’un simple principe régulateur ; la téléologie du monde devient constitutive. Le monde, tel qu’il est ‘en soi’ n’est pas encore un monde (AM 1, p. 188) ; il a à devenir monde par le truchement de la télévision. Ce n’est que dans sa représentation imagée que le monde extérieur se réalise comme monde.
Ce fait suppose un profond changement de la perception. Dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Walter Benjamin soutenait que le cinéma correspond à l’altération de la structure perceptive des habitants des métropoles. L’élément caractéristique du cinéma est le choc. La perception du métropolitain est structurée par le traumatisme. Contrairement au monde de Benjamin, le monde à l’époque de sa reproduction télévisée n’a plus rien de traumatisant. Le monde de la reproduction télévisée est un monde de la consommation jouissive. Car la télévision transforme le monde en une collection d’objets de consommation (Genussmittel, AM 1, p. 194). Ainsi, le danger que représente la télévision ne consiste pas dans le fait de produire du divertissement ou d’être un outil de divertissement. Il naît de la transformation du monde en divertissement. Le monde lui-même se présente comme matière à divertissement.
En tant que transcendantale, cette transformation de la perception n’apparaît toutefois pas en tant que telle. Les conditions de l’expérience, remarque Anders (AM, p. 200), ne constituent pas des objets de la connaissance.
En fin de compte, le monde de la télévision apparaît aussi comme un appareil. Et, comme appareil, le monde nous nourrit de schémas (Schablonen) à visée pragmatique. L’efficience pragmatique des schémas est de nature transcendantale : « Les schémas [Schablonen] constituent donc des formes aprioriques de conditionnement [apriorische Bedingungs-Formen], mais pas seulement de l’intuition, pas seulement de l’entendement, pas seulement du sentiment [Gefühl], mais également du comportement et de l’agir – c’est-à-dire des matrices d’une étendue d’application et d’une universalité d’efficience [Leistungs-Universalität] que même les philosophes les plus spéculatifs n’avaient jamais envisagée [...]» (AM 1, p. 169). La manière dont aujourd’hui nous rions, dont nous aimons, dont nous pensons ou parlons ne nous provient plus des écoles ou des églises, mais bel et bien de la télévision (AM 2, p. 137).
L’efficience transcendantale de la télévision dépasse donc de loin le seul plan de la connaissance ou de l’expérience cognitive. Nous sommes impliqués par cette machine dans notre totalité d’êtres pensants, sentants et agissants. Et le monde, livré quotidiennement comme l’eau du robinet, nous habitue à notre rôle de moyen d’écoulement pour les marchandises, leur consommation. Les images ne font plus simplement partie du monde. Notre monde est devenu un monde d’images et l’image est devenue la catégorie principale de notre être (AM 2, p. 250).
De cette manière, la télévision réalise l’un des idéaux de la production mécanique : la fusion de la production et de la consommation. Le terme même d’« émission » est caractéristique en ce qu’il signifie en même temps la chose et son écoulement. Si la possession suppose la durée, l’émission télévisée ne peut jamais donner lieu à une quelconque possession. La seule possession qui reste au spectateur est la possibilité de recevoir des livraisons.
De ce qui précède, il est clair que le monde de la télévision se situe d’emblée en dehors de la problématique de la réification, comme la forme même de l’objectalité en est absente. L’émission comme produit reste, en quelque sorte, dans un état liquide. Les produits y correspondent à une tendance générale, un corollaire de l’accélération nécessaire de la consommation. Et comme le détour par la forme objectale s’y avère superflu, on assiste à une accélération considérable de l’écoulement des marchandises. C’est ce que Anders appelle la « liquéfaction » (Liquidierung, AM 2, pp. 56, 266).
Grâce à la liquéfaction, la consommation et le consommateur se voient, à leur tour, soumis à un changement de nature.
Les produits issus de la liquéfaction n’ont plus besoin d’être préparés, chauffés ou même mâchés ; ils peuvent être avalés d’emblée, dans l’état de leur livraison. Leur « chaleur de fabrique » reste perceptible au moment de la consommation.
Quant au consommateur : « La seule image qui rende pertinemment compte du fait que nous envisageons, est celle de la mère et du nourrisson [Säugling]. L’industrie est la mère, les auditeurs ou les spectateurs les nourrissons. En tant que spectateurs, nous ne sommes pas seulement des ‘nourrissons’ parce que les puérilités [kindische Zeug] que nous recevons nous infantilisent (ce qui, la plupart du temps, est vrai d’ailleurs), mais parce que la méthode, par laquelle les produits nous sont livrés [...] relève de ‘l’inoculation’ [Einflößung[11]]. » (AM 2, p. 51)
On comprend alors pourquoi la télévision a pu devenir la machine la plus représentative de la deuxième révolution industrielle. La télévision est l’aide au développement contre la faim dans le monde des marchandises. Elle y réussit en tant qu’appareil de production de l’homme comme acheteur, comme consommateur, et c’est-à-dire comme moyen au service de ses produits (AM 1, p. 210).
Le problème de l’adaptation de l’homme au processus de production a donné naissance à un appareil d’une efficacité sans mesure et dont la « terreur douce » (AM 2, p. 131) passe inaperçue. Ni la psychotechnique, ni la psychopharmacologie, ni les biotechnologies (ou physiotechniques) ne semblent en mesure d’assurer un succès aussi massif que la télévision. Elle est une machine spécialisée dans la production de l’harmonie de la production et de la consommation, du monde et de la conscience, de l’individuel et du social. Et elle y réussit en produisant le monde comme représentation et l’homme comme être de masse. Devant la télévision « tout un chacun est en quelque sorte employé et occupé comme travailleur à domicile » dans la production de l’homme de masse (Massenmensch, AM 1, p. 103).
Les mécanismes d’harmonisation (Gleichschaltung) de la télévision sont radicalement différents des matraques et des appareils idéologiques des dictatures classiques, désormais obsolescents. Le conformisme réalisé par la télévision prend tous les traits d’une harmonie préétablie où offre et demande congruent. Et ce coup de force se fait sans aucune violence, sans aucun forage. Il passe par le plaisir et la jouissance de la consommation. Les mécanismes d’harmonisation n’y apparaissent plus comme tels.
Qui plus est, la production de l’homme de masse ne ressemble en rien à la production de masses. La consommation télévisée se fait en solitaire, derrière les murs de la maison, de l’appartement. L’homme de masse est en réalité un ermite de masse. La massification se fait de manière solipsiste (AM 2, p. 181).
Le bon fonctionnement de l’harmonie du monde qui en résulte repose sur le cercle de la société conformiste. Plus un pouvoir est total, plus ses ordres sont imperceptibles. Plus les ordres sont imperceptibles, plus notre obéissance paraît évidente. Plus notre obéissance paraît évidente, plus nous avons l’illusion d’être libres. Et, finalement, plus nous nous croyons libres, plus le pouvoir s’avère total. Si, au XIXe siècle, il était possible de penser qu’il n’y avait rien à perdre hormis les chaînes, aujourd’hui nous nous croyons libres du fait de nos chaînes.

Résumons les réflexions de Anders aux huit thèses suivantes (AM 2, pp. 252-256) :
1. La télévision nous dérobe la possibilité même de l’expérience. En ingurgitant des expériences toutes faites, notre faculté de perception, notre faculté de jugement se mettent au diapason des images déversées. La seule expérience sensible qui reste est celle du mur d’images, livré à domicile à l’état liquide, imperceptible comme jugement et inaccessible à la critique.
2. De ce fait, il nous devient impossible de distinguer réalité et représentation. En devenant réalité, la représentation n’usurpe pas la place de la réalité, elle absorbe la réalité dans la représentation. La seule réalité est celle qui, susceptible de se mettre en scène, apparaît comme image.
3. Dès lors que le fantôme du monde devient matrice du monde, il conditionne une « imitation inversée ». Chaque image (Bild) tend à prendre la forme d’un idéal (Vorbild). Le monde avant ou après l’image n’a plus le droit d’exister qu’à titre de décalque du décalque.
4. La livraison liquéfiée et liquéfiante nous transforme en consommateurs permanents et nous fige dans la position de la passivité du nourrisson. De même que nous voyons des images d’un monde auquel nous ne participons pas, nous entendons des discours auxquels nous ne pouvons répondre. Voir devient ainsi du voyeurisme, écouter (hören) une variante de l’obéissance (Hörigkeit). Comme les images qui présentifient un monde absent, nous sommes, en tant que spectateurs, présents et absents tout à la fois.
5. La passivation équivaut à une perte de liberté. Mais à une perte de liberté qui ne se manifeste pas comme telle. Devant la télévision, nous ne faisons pas l’expérience de la passivité. Au contraire, nous nous retrouvons dans la position d’une toute-puissance et d’une omniscience virtuelles, vécues comme jouissives. Le monde est à la portée de la main qui tient la télécommande.
6. Du fait d’être gavé d’images, nous sommes gorgés d’idéologie. Les images isolées, séparées, décontextualisées interdisent toute représentation cohérente d’un ensemble, d’une situation, d’un fait, concrets. Cette parcellisation de l’image conditionne une sorte de cécité causale face à l’ici et au ceci.
7. L’infantilisation machinale nous fige dans la phase « orale industrielle ». L’assimilation de nourriture en vient à constituer le seul modèle de l’expérience.
8. Afin d’être le plus largement comestible, l’image doit être désamorcée. Dans le flot sursaturant des images, les différences s’estompent pour laisser place au nivellement harmonieux. De même qu’un grand nombre d’enseignes lumineuses se neutralisent et donnent lieu à une lueur uniforme (AM 2, p. 336), de même les images télévisées nous précipitent dans une indifférence générale où rien ne compte plus parce que tout y est unique et extraordinaire. L’ouverture intégrale au monde est la contrepartie de la cécité complète du spectateur.

[1] Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Garnier Flammarion, 1996, 3ème manuscrit, « Besoin, production et travail ». Ökonomisch-philosophische Manuskripte aus dem Jahre 1844, MEW 40, p. 546-547.
[2] Karl Marx, Travail salarié et capital, suivi de Salaire, prix et profit, et de Salaire (extraits), traductions revues par Michel Fagard, Paris, Messidor/Éditions sociales, 1985, « Cologne, 7 avril ». Lohnarbeit und Kapital, MEW 6, p. 412.
[3] Karl Marx, Manuscrit de 1857-1858, texte français établi par Gilbert Badia et al., introduction et notes Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Éditions sociales, 1980, Introduction, partie 2) a1). Karl Marx, Grundrisse der Kritik der Politischen Ökonomie (1857-1858), Berlin, Dietz Verlag, 1953, p. 14.
[4] Karl Marx, op.cit., pp. 14-15.
[5] Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Garnier Flammarion, 1996. Ökonomisch-politische Manuskripte, MEW 40, pp. 474, 548.
[6] La traduction de « Nachricht » par « nouvelle » n’est assurément pas fausse. Mais elle se révèle tout à fait insuffisante. Nachricht signifie également avis, renseignement et plus généralement : information. Le terme d’information semble fournir la meilleure traduction dans la mesure où il rend compte en même temps de la polysémie du terme de Nachricht et du rapport explicite à la théorie de la communication.
[7] Réduire systématiquement le terme allemand de « Nachricht » à « nouvelle », ainsi que le fait la traduction française de l’Antiquiertheit, ne rend pas seulement l’argumentation de Anders incompréhensible, mais en réduit surtout la portée et le sens. À suivre Anders, le monde produit par la télévision n’est pas le seul fait du journal de 20 heures, mais surtout celui des émissions de divertissement qui n’ont aucun rapport avec les nouvelles.
[8] Assurément, le passage du texte original peut prêter à confusion, mais le fait de supprimer tout simplement une subordonnée explicative n’arrange rien., alors que dans le contexte et dans la phrase de Anders, la non-présence même partielle de la chose semble claire ; « la qualité de l’objet » ou ce « quelque chose que l’on a détaché de l’objet » (trad. p. 180, AM, pp. 156-157) pointe directement dans la direction d’une théorie de l’émanation. Un tel glissement est tout à fait contraire à l’idée de Anders.
[9] Sur ce point, Anders est plus proche de Cassirer que de Heidegger. Voir à ce propos les chapitres II et III du premier volume de la Philosophie des formes symboliques. Interrogé sur qui étaient ses maîtres, Anders répond en effet : « C’étaient mon père et Ernst Cassirer, ensuite c’étaient Edmund Husserl et Martin Heidegger [...]. » Elke Schubert (éd), Günther Anders antwortet, p. 101.
[10] Dans la traduction nous lisons : « Le messager est le maître du maître qui souhaite apprendre la nouvelle. » (p. 182, je souligne) . Cette dernière précision est absente du texte original : dans quelle mesure et pourquoi le maître souhaiterait-il apprendre la nouvelle ? Disons que les nouvelles sont mauvaises, car ces petites ‘précisions’ de la part du traducteur sont plutôt nombreuses dans le texte français. Et, comme elles ne sont jamais signalées en tant que suppléments spontanés issus de l’inspiration du traducteur, le lecteur sera toujours en droit de se demander s’il est en train de lire Anders ou Christophe David. Seul le texte original lui permettrait de faire la part de choses.
[11] Étymologiquement, la traduction par « influence » pourrait d’abord sembler mieux adaptée. « Influence » serait pertinent pour jouer du double sens qui résonne dans l’Einflößung : le verbe allemand beinflußen et le nom Einfluß signifient justement « influencer » et « influence ». J’ai néanmoins préféré le terme d’inoculation pour préserver le sens de l’introduction, de l’intromission quasi-organique du produit dans le corps. C’est ce que suppose l’image de la mère et du nourrisson. Étymologiquement, la présence de oculus dans « inoculer » est un heureux et pertinent hasard puisque les produits inoculés, en l’occurrence, sont des images.


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