Angelika Schober

 

Nietzsche. Cent ans de réception française. Travaux réunis par Jacques LE RIDER,

Les Editions Suger, Université de Paris VIII, 1999, 162p.

Le livre rassemble les communications d’un colloque tenu à l’Institut Universitaire de France les 9 et 10 octobre 1998 au cours duquel des chercheurs français, italiens et allemands ont abordé, à partir des perspectives très différentes, la question de la réception française de Nietzsche ainsi que celle des rapports nietzschéens à la France.

Paolo D’IORIO (ITEM-CNRS, « Les livres français de la bibliothèque de Nietzsche ») fait état des travaux entrepris en vue d’une élaboration du catalogue de la bibliothèque personnelle de Nietzsche. La saisie sur ordinateur de la totalité du fonds des livres de Nietzsche conservés à la Herzogin Anna Amalia Bibliothek permet désormais l’accès aux annotations de Nietzsche sur ses livres. Compte tenu du fait que 18.040 pages contiennent des annotations, une publication sur papier n’est pas envisageable, une version électronique du catalogue et des traces de lecture distribué sur CD-ROM cependant projetée. - Guiliani CAMPIONI (Université de Lecce, « Nietzsche, Taine und die décadence ») souligne des points communs entre Nietzsche et Taine: conception de l’homme supérieur qui reflète, à l’encontre du surhomme, les valeurs sociales et souffre de leur crise, critique de Michelet etc. Nietzsche est influencé par les théories esthétiques de Taine mettant en valeur le thème de l’énergie déchaînée caractérisant les « bêtes de proie » de la Renaissance. Le mythe de l’homme fort, incarné en César Borgia et répandu à la fin du XIXème siècle chez Taine, Bourget, Gebhart et Gobineau trouve son écho chez Nietzsche. - Renate MÜLLER-BUCK (chargée de l’édition de la correspondance de Nietzsche,  « Nietzsche auf der Suche nach französischen Lesern ») suit le philosophe à la recherche de lecteurs français en distinguant trois phases: au « prélude » de 1868, caractérisé par des rêves inspirés par Offenbach succède en 1876 une première approche à la suite de la rupture avec Wagner. Pendant l’hiver 1883/84, à l’occasion du séjour à Nice, une nouvelle approche se dessine sous le signe de Paul Bourget et de la psychologie. L’année 1888 verra Nietzsche enfin « plonger » entièrement dans la culture française, cette fois-ci non pas contre Wagner mais avec Wagner. - Aldo VENTURELLI (Université d’Urbino, « Nietzsche in der rue d’Ulm ») retrace le rayonnement de Nietzsche à travers l’Ecole Normale Supérieure qui commence avec Gabriel Monod. Sans pouvoir prouver une influence directe de la pensée de Nietzsche sur l’engagement des intellectuels pendant l’affaire Dreyfus, un « parallèle étonnant » existe entre le réseau de relations intellectuelles tissé depuis 1897/98 par Lucien Herr en faveur de Dreyfus et la première diffusion des œuvres de Nietzsche en France. La réception de Nietzsche dans le milieu de la rue d’Ulm prépare ainsi, plus que celle à Vienne autour de la Berggasse, le terrain pour les affrontements idéologiques et culturels du XXème siècle. - Jacques LE RIDER (Université de Paris VIII, Institut Universitaire de France) développe avec « Léon Brunschvicg face à Nietzsche » un aspect non approfondi dans son livre Nietzsche en France, de la fin du XIXe siècle au temps présents, (PUF, 1999). Tandis que Geneviève Bianquis regrettait que Brunschvicg traita Nietzsche avec un dédain injustifié, Le Rider montre « l’ambivalence » de ses commentaires  et rappelle que Sartre fit connaissance de Nietzsche au séminaire du vieux Brunschvicg dont il raillait « l’idéalisme critique ». - Elisabeth DECULTOT (CNRS) étudie « Les métamorphoses du nietzschéisme français dans les années 1930-1940 » à travers « le cas de Jean-Edouard Spenlé » qui modifia sensiblement son interprétation de Nietzsche sous l’influence du nazisme : en 1935, Nietzsche est pour lui méditerranéen, en 1943, il est devenu germanique, et en 1952, il s’inscrit de nouveau dans la tradition humaniste. Spenlé qui incarne dans l’après-guerre « une face refoulée de la vie universitaire » pendant l’Occupation, a ainsi « en quelque sorte exploité dans la diachronie l’extraordinaire polyphonie des textes nietzschéens ». Angèle KREMER-MARIETTI (Université d’Amiens) retrace l’évolution de « La Société Française d’Etudes Nietzschéennes » fondée en 1946 par Armand Quinot. Ses connaissances intimes de la Société à laquelle elle adhéra en 1957, et dont elle était l’administratrice et la responsable du Bulletin, lui permettent de dévoiler quelques anectodes conservées ainsi pour la communauté nietzschéenne. Des copies d’extraits des Etudes Nietzschéennes, la revue de la Société ronéotypée, illustrent la présentation, ainsi que des lettres de Geneviève Bianquis. – Pierre PENISSON (Université de Paris VIII) a transcrit le cours de Jean Wahl donné en Sorbonne les 2 et 9 décembre 1958 à partir des bandes magnétiques originales conservées par l’INA – Radio France. En transformant ses formules «comme dans une grande improvisation », Jean Wahl déploie une « pensée qui se cherche » et témoigne « de ce qu’a été Nietzsche en Sorbonne » à la fin des années cinquante. - Angelika SCHOBER (Université de Limoges, «Ecrits de femmes ») présente, en complétant son livre Ewige Wiederkehr des Gleichen ? Hundertzehn Jahre französische Nietzscherezeption (PULIM, 2000), la variété des écrits féminins sur Nietzsche dans les années 1980 et 1990 à travers l’exemple de Luce Irigaray, Noëlle Hausman, Sarah Kofman, Fauzia Assad-Mikhaïl, Béatrice Commengé et Angèle Kremer Marietti. S’y ajoute une liste bibliographique de quatre-vingt-dix titres écrits sur Nietzsche par des femmes en France depuis le début de la réception.

L’éventail des aspects traités par les neuf auteurs de ce volume confirme que la réception française de Nietzsche, ainsi que les rapports de Nietzsche à la France, sont loin d’être éclairés dans tous leurs détails et permettent toujours des découvertes intéressantes.