Stéphane Martin-Simig
martin-simig@gmx.ch
Éthique et probabilités
Wie könnte Etwas aus seinem Gegensatz entstehn?
Nietzsche, Jenseits von Gut und
Böse
Résumé
La
loi dite de Hume constate l’impossibilité de dériver un
énoncé déontique de prémisses purement ontiques.
Elle paraît nous priver de tout espoir de fonder jamais une éthique
objective. Mais cette ignorance forcée peut devenir la source paradoxale
d’une telle éthique, si l’on veut bien adopter une
définition probabiliste de la valeur
morale.
Abstract
According to the so-called
“Hume’s law”, deontic statements cannot be derived from purely
ontic premises. Whilst this seems to deprive us of any hope of ever finding an
objective grounding for an ethic, this very ignorance can turn out to provide
for that grounding, if one is willing to accept a probability-based definition
of moral value.
Il est entendu
depuis Hume au moins qu'un énoncé déontique ne peut
dériver exclusivement de prémisses ontiques. Une expression de
forme p → Oq [1] où p ne contient pas déjà le
symbole ‘O’ ou un équivalent n’est pas un
théorème dans une logique modale assez proche de notre
compréhension ordinaire des modalités. Parfois nommée
« loi de Hume » [2], cette impossibilité contraint de
renoncer à donner un fonds empirique aux jugements moraux comme on en
donne aux théories naturelles. La recherche éthique paraît
ainsi condamnée à flotter toujours dans la nue des ratiocinations,
sans trouver pour s’appuyer un terrain solide, sauf peut-être
à recourir au mirage de la convention commune. Mais celle-ci n’est
pas mieux assurée au bout du compte et ne résout le
problème de la fondation morale qu’au prix d’un renoncement
caché.
On concède souvent que cette
indépendance du fait et du devoir ne s'applique pas aux
énoncés nécessaires. En vertu de l'adage leibnizien [3] omne necessarium debitum est, Lq → Oq offre un
théorème acceptable de la logique déontique [4]. Cette
exception suffirait déjà pour dériver nombre de
règles normatives. Mais les questions morales contingentes, par quoi nous
voulons désigner les points de devoir portant sur des actions possibles
mais non inéluctables, ne se tranchent pas si simplement et nous laissent
dans l’incertitude.
La nécessité du doute
moral et sa conséquence
Un raisonnement cartésien
par le doute universel s’applique alors opportunément. Ce doute
méthodique est nécessité par l’impossibilité
de dériver un énoncé déontique
d’énoncés empiriques. Ne pouvant recueillir de
l’observation de quoi pencher en faveur d’une conception
éthique plutôt que d’une autre, je suis forcé de les
repousser toutes si je ne veux me réfugier dans la mauvaise
foi.
Un inquisiteur honnête, s’il se pose le
problème de définir les comportements éthiques, commencera
par écarter toutes les définitions que la tradition lui propose.
Il ne voudra recevoir aucune injonction comme évidente, si fort que le
pressent les impulsions de la coutume ou de son éducation. Toute maxime
morale touchant des contingents exclue, s’il se demande, afin de se
calquer sur lui, quelle résolution prendrait un sujet éthique
exemplaire placé devant un dilemme, il ne pourra, par un paradoxe,
trouver de réponse qu’en s’appuyant sur ses connaissances
empiriques.
Tout ce qu’il sait de ce sujet, auteur
hypothétique d’une conduite juste, c’est qu’il est un
homme, dans telles circonstances, qui doit choisir entre telles alternatives. La
règle de Hume interdit de donner davantage de contenu à
l’idée d’un acteur éthique. Or la probabilité
qu’un sujet quelconque adopte telle option se décèle par
l’expérience. Si je sais que les hommes, devant l’obligation
de choisir entre A et B, préfèrent A dans un tiers des cas et B
dans les deux autres tiers, et que l’on me demande avec quelles chances un
homme concret, disons Titus, de qui je ne sais rien sinon qu’il est un
homme et dans le même dilemme, choisira A, je devrai conclure que cette
probabilité vaut un tiers aussi. La conséquence s’applique
au sujet éthique autant qu’à Titus.
La
même raison qui nous empêche de connaître directement la
conduite du sujet éthique que nous nous donnons pour modèle nous
oblige à le traiter comme un sujet en général. Ne pouvant
observer ses actions, nous en prenons comme meilleure estimation celles de
l’homme quelconque. Ceci offre le moyen de dériver
d’énoncés empiriques un jugement éthique
probable.
La déonticité comme
probabilité
La probabilité que le sujet
éthique postulé accomplisse telle action est un indicateur de la
valeur éthique de celle-ci [5]. Cette relation permet de réduire
la question éthique à une estimation probabiliste.
Les
modalités ontiques se laissent aisément exprimer dans le langage
des probabilités. Poser Lp signifie que la probabilité de p est
égale à l'unité, Mp revient à dire qu'elle n'est pas
égale à zéro. Nous pouvons construire par analogie une
théorie associant à chaque proposition un réel compris
entre 0 et 1 et qui exprime son degré d'obligation. Dans ce qui suit,
nous représenterons par Pr(p) la probabilité (ontique) de la
proposition p et par Ob(p), le degré auquel elle est obligatoire ou
éthiquement contraignante, avec Ob(p) = 1 pour une proposition absolument
obligatoire, Ob(p) = 0 pour une proposition tout à fait défendue
et Ob(p) ≠ 0 pour une proposition permise.
Nous aurons
Lp ↔ Pr(p) = 1
Mp ↔ Pr(p) ≠
0
Op ↔ Ob(p) = 1
et
Pp ↔ Ob(p)
≠ 0
Le principe du necessarium debitum deviendra sous
ces nouveaux atours
Pr(p) = 1 → Ob(p) = 1
Si,
comme nous avons suggéré, nous définissons la valeur
éthique d’une conduite par la probabilité que le sujet
éthique la préfère aux alternatives, nous
aurons
Ob(p) = Pr(p/S)
où Pr(p/S) est la
probabilité conditionnelle de réalisation de l’action p
compte tenu de la condition restrictive S, qui limite la considération
aux actions du sujet éthique. Pr(p/S) est la probabilité de p
mesurée uniquement dans le sous-ensemble des actions du sujet
éthique.
Par le raisonnement déroulé plus haut,
on estimera la valeur de Pr(p/S) égale à Pr(p) [6]. Ceci par
l’impossibilité humienne d’identifier la composition de S
(l’ensemble des actions du sujet éthique) et celle de son
intersection avec l’ensemble des occurrences de p. Ne pouvant mesurer ce
que vaut Pr(p/S), nous sommes réduits à la poser égale
à Pr(p). La conséquence en est l’équivalence quo
ad nos : Ob(p) = Pr(p) [7].
Il devient alors aisé
de se déterminer dans un dilemme. C’est l’option la plus
probable qui devra recueillir l’assentiment et l’emporter sur les
alternatives, car nous devons préférer l’acte dont la valeur
éthique estimée est la plus
forte.
***
Le raisonnement se
laisse aisément ramasser en quelques lignes :
- Aucun
énoncé éthique contingent ne se dérive
d’énoncés empiriques ;
- Donc, je ne puis
connaître objectivement quelle maxime éthique s’applique dans
une circonstance ;
- Je me donne pour modèle un sujet
éthique hypothétique ;
- Par force, j’ignore les
actes de ce sujet modèle ;
- Mais je peux connaître la
probabilité qu’un sujet quelconque accomplisse un choix
donné dans des circonstances données ;
- Cette
probabilité pour un sujet quelconque est aussi la meilleure estimation de
la probabilité que le sujet éthique accomplisse le même
choix ;
- C’est cette dernière que j’adopte comme
estimateur de valeur éthique.
La conséquence
leibnizienne de la nécessité à l’obligation est un
cas particulier du même principe. Si la probabilité d’un acte
vaut l’unité, s’il est inévitable qu’il
s’accomplisse - c’est le cas des actes tautologiques, de ceux que
forcent les lois physiques, etc. -, la probabilité que le sujet
éthique le commette et son éthicité seront aussi de 1. Mais
cette liaison de la probabilité et de la déonticité
s’étend aux propositions contingentes. Ce n’est pas seulement
que la nécessité fait la loi, la probabilité, à sa
mesure, la pose aussi.
La probabilité attribuée au
choix du sujet éthique n’est qu’une inférence
probable. Le sujet éthique, s’il était possible de le
connaître, se conduirait peut-être tout autrement, la
probabilité de ses actes pourrait être toute
différente ; mais par hypothèse il nous est refusé de
le savoir. Titus fait sans doute parfois d’autres choix que ceux que je
lui impute alors que je ne sais rien de lui sinon qu’il est un
homme ; mais, dans mon ignorance, c’est mon meilleur pari de le tenir
pour un homme ordinaire, en lui attribuant ces actions que je connais comme plus
fréquentes chez les hommes en
général.
L’incapacité de connaître
les valeurs éthiques avec certitude, puisqu’elles sont
indérivables de l’empirie, paraît une malédiction qui
nous condamne à ne jamais savoir nos devoirs objectivement. Mais elle
n’empêche pas que nous les déterminions sous la forme de
probabilités. Par ceci le corpus de notre connaissance déontique
ne se distingue pas de nos prédictions ontiques, puisqu’elles aussi
ne sont que des généralisations probables appliquées sur
l’inconnu.
Si nous sommes empêchés de mesurer
immédiatement la valeur déontique d’une action, il ne nous
est pas défendu de nous interroger sur la probabilité que celle-ci
prenne telle ou telle valeur, ni de déterminer quelle de ces valeurs est
plus probable. Il en va de même dans ce cas que dans l’estimation de
la valeur plus probable d’une grandeur empirique que des obstacles rendent
inobservable. Souvent des évènements échappent à
notre perception pour des raisons contingentes et nous nous satisfaisons de leur
supposer des probabilités assises sur les données que nous
possédons par ailleurs. Le problème des valeurs éthiques
n’est pas différent. Nous ne pouvons les observer pour des raisons
nécessaires et nous devons nous contenter
d’estimations.
Le calcul des probabilités est
inventé pour nous permettre de lancer nos conjectures sur le domaine de
notre ignorance. Que celle-ci soit, quant à une catégorie de
propositions, nécessaire - comme lorsqu’il en va de propositions
morales - ou contingente - lorsque la question porte sur des objets qui se
dérobent pour le moment à notre capacité
d’investigation - n’a pas d’influence sur son
applicabilité.
Cette conception de la morale offre une
définition pollocratique - d’aucuns diront ochlocratique - de la
praxis. Elle gagnera sans doute le mépris des adeptes d’une
éthique aristocratique, mais aussi elle aide à saisir
l’infondation de cette dernière. La probabilité que les
choix d’une minorité soient indicatifs de ceux du sujet
éthique est d’autant plus faible que cette minorité est
resserrée. Les raisons en sont les mêmes qui font qu’un
échantillon restreint extrait de la population de tous les hommes nous
éclairera moins certainement sur Titus qu’un échantillon
plus riche.
Les fréquences des conduites humaines peuvent
changer le temps passant, leurs majorités se renversent, un acte courant
devient rare ou un acte inusité se fait courant. Les probabilités
imputées aux préférences du sujet éthique
évolueront semblablement, et avec elles nos évaluations
déontiques. Notre connaissance de la morale se transforme au cours du
temps par l’apparition de données nouvelles, comme notre
compréhension du monde physique. À mesure que les données
s’accumulent, nos représentations des fréquences doivent
s’affiner. On pourrait parler dans ce sens de progrès moral comme
on parle de progrès épistémique.
La
déonticité conditionnelle
Lorsque des
circonstances entrent comme des éléments essentiels dans la
définition du dilemme, les probabilités inconditionnées des
choix des sujets quelconques ne fournissent plus nécessairement la
meilleure estimation des probabilités d’action du sujet
éthique. L’inférence ne doit tirer ses matériaux que
des fréquences manifestées dans ces circonstances
précises.
Nous voyons que les membres d’une
société semblable à la nôtre commettent des meurtres
avec une probabilité de Pr(p), plus petite que 0,5. La probabilité
que nous attribuons au sujet éthique d’en perpétrer aussi
est de Pr(p), celle qu’il ne s’y livre point de 1-Pr(p), plus grande
par hypothèse. La valeur éthique du meurtre sera moindre que celle
de s’en abstenir et il faudra s’interdire de tuer son
prochain.
Mais la probabilité d’un acte peut changer
lorsqu’on le regarde à la lumière d’une qualification,
Pr(p/q) peut différer de Pr(p). Il en ira de même des valeurs
éthiques. La valeur de -p, qui est plus grande, prise sans restrictions,
que celle de p, sera peut-être inférieure dans la circonstance q.
Un choix éthique doit tenir compte de toutes les données
pertinentes : Il s’agit de s’appuyer sur l’estimation des
actes du sujet éthique la plus fine qu’il est possible. La mort
infligée à autrui se justifiera, si, dans une certaine condition
effectivement présente, la majorité [8] des sujets, et donc le
sujet éthique estimé, se décideraient en sa
faveur.
La déonticité des
évènements
Ce qu’on vient d’exposer de
la valeur éthique des conduites se dit aussi bien par transposition de la
valeur déontique des évènements et de leurs assemblages. La
mesure axiologique d’un évènement dans une circonstance
donnée, la place qu’il occupe alors sur l’échelle du
bien, s’interprète comme la probabilité qu’il surgisse
dans la même circonstance dans un monde éthique
hypothétique, comme la valeur d’un acte est la probabilité
qu’il soit l’œuvre du sujet éthique.
Parmi
les mondes imaginables, il en est une série qui suscitent les mêmes
circonstances enveloppant l’évènement dont la valeur est en
question, et dans lesquelles celui-ci peut se réaliser selon plusieurs
modalités. L’un de ces mondes est le monde éthique qui nous
sert de modèle. La probabilité que telle modalité s’y
réalise fournit un indicateur de sa
déonticité.
Puisqu’on ne peut déterminer
cette probabilité comme on mesurerait une propriété
accessible à l’observation - le monde référentiel
flotte hors de la portée de nos moyens de connaissance -, on doit
l’estimer par les données tirées du seul monde accessible,
le nôtre. La valeur éthique d’une modalité de
l’évènement sera supposée égale à sa
probabilité ou, plus prosaïquement, sa fréquence dans cet
univers-ci. C’en est la meilleure estimation rationnelle.
Nous devons croire qu’un évènement plus
fréquent ici-bas est plus probablement réalisé dans le
meilleur des mondes, que sa valeur est plus grande que celles de ses
alternatives. Prise à rebours, l’équivalence signifie que le
meilleur est aussi plus fréquent. Si p semble valoir mieux que -p, notre
monde lui donnera naissance plus souvent. Cette raison nous persuade de tenir
notre monde pour un monde plus enclin à abriter le bien que le mal. Du
moins, ceci paraît davantage plausible.
Cette
préférence statistique de notre monde pour le meilleur choix, ou
cette conviction que nous pouvons en avoir, offre peut-être un argument
pour une ontodicée que d’aucuns trouveront consolante. Notre
univers n’est sans doute pas le meilleur des kosmoï possibles, mais
il y montre une inclination probable.
La valeur
conséquentielle et la valeur procédurale
Il est
devenu banal d’opposer une éthique conséquentialiste, qui
juge la valeur des actes à la bonté de leurs effets, et une
éthique procédurale, qui apprécie leur accord avec un
système de règles. Le critère défini plus haut est
clairement de nature procédurale : Il enjoint de commettre les
actions plus probablement conformes à celles du sujet éthique.
Cette règle ne renferme pas dans son énoncé la
considération de ses effets ; elle peut entrer en conflit avec la
maximisation de la déonticité des
conséquences.
Supposons, pour un exemple de l’approche
conséquentialiste, un sujet obligé de choisir entre l'action p ou
l'action -p, alors que chacune peut appeler les conséquences A ou -A avec
des probabilités inégales. Ce problème de décision
se laisse figurer par un tableau semblable au suivant :
|
A |
-A |
| p |
Pr(A/p) |
Pr(-A/p) |
| -p |
Pr(A/-p) |
Pr(-A/-p) |
Chaque intersection d’une ligne et d’une colonne donne
la probabilité d’un des futurs possibles A ou -A, laquelle est
conditionnée par le choix préalable du sujet.
L’espérance éthique de p est
E(p) =
Ob(A)Pr(A/p) + Ob(-A)Pr(-A/p)
celle de -p est
E(-p) =
Ob(A)Pr(A/-p) + Ob(-A)Pr(-A/-p)
La valeur éthique de A est
estimée selon sa probabilité Pr(A), celle de -A selon la
probabilité complémentaire Pr(-A). Nous aurons
|
A |
-A |
Espérance éthique |
| p |
Pr(A/p) |
Pr(-A/p) |
E(p) = Pr(A)Pr(A/p) + Pr(-A)Pr(-A/p) |
| -p |
Pr(A/-p) |
Pr(-A/-p) |
E(-p) = Pr(A)Pr(A/-p) + Pr(-A)Pr(-A/-p) |
On confronte ainsi la valeur d’un acte selon l’approche
procédurale, où elle égale sa probabilité, et selon
l’approche conséquentialiste, qui la donne comme la somme des
probabilités en général de ses conséquences,
pondérées par leurs probabilités sous la condition de sa
réalisation.
Le critère procédural donne
l’avantage à p lorsque Pr(p) > Pr(-p) ; un choix
conséquentialiste préfère p lorsque Pr(A)Pr(A/p) +
Pr(-A)Pr(-A/p) > Pr(A)Pr(A/-p) + Pr(-A)Pr(-A/-p). À moins de
l’hypothèse invraisemblable de la conformité
préétablie des deux critères, il faut accepter que les
choix éthiques ne maximisent pas la déonticité de leurs
conséquences dans toutes les occasions.
Éthique et épistémique
Avec le
« Que dois-je faire ? » se pose le « Que dois-je
croire ? », qui s’y trouve renfermé. Le choix de
croyance, quels que soient son registre et l’objet de son application, est
une décision, sujette aux lois pratiques. Elle doit se trancher en tant
que telle, par l’estimation des convictions du sujet
éthique-épistémique, celui qui croit ce qu’il est
plus avisé de croire.
Mais la validité du
raisonnement par le recours à la majorité dans l’ignorance
dépend de l’ampleur de cette dernière. Les questions pour
lesquelles l’empirie ne peut offrir d’indices se laissent trancher
selon la plus grande fréquence absolue. Ce sont entre autres les
questions métaphysiques.
Lorsque l’observation nous
renseigne en revanche, les données qu’elle a fournies conditionnent
la valeur déontique des croyances possibles. L’opinion probable du
sujet modèle doit se chercher parmi les hommes qui possèdent le
stock de savoir empirique touchant au problème. La fréquence des
convictions parmi ceux qui les ignorent n’est pas pertinente [9].
La déonticité probabiliste face à quelques
autres critères possibles
La démarche que
l’on vient d’esquisser se distingue nettement d’autres
principes de moralité suggérés dans la littérature.
Elle ne s’appuie pas sur un ancrage transcendant.
L’existence ou l’absence d’une divinité n’y font
rien, ce sont les actes des hommes empiriques qui servent à estimer les
choix moraux (ou plus justement leurs probabilités). S’il
était un dieu dont les consignes nous soient communiquées et que
la majorité des hommes s’en détournaient, c’est
l’exemple de ces derniers qu’il faudrait suivre, puisque la chance
serait plus grande que l’homme éthique en fasse autant. La
moralité consisterait à désobéir à
l’ordonnance divine.
L’utilitarisme classique, qui fait
de l’attraction du plaisir et de la répugnance pour la douleur les
critères du juste et de l’injuste [10], ne se confondrait avec elle
que si dans leurs conduites les hommes paraissaient toujours guidés par
ces deux moteurs. Si les facteurs algédoniques paraissent jouer dans le
comportement des hommes un rôle assez grand pour que les implications des
deux principes se recouvrent très souvent, l’expérience ne
confirme pas leur accord permanent. L’utilitarisme s’inscrit en
outre dans une conception conséquentialiste ; ceci fait encore une
différence d’avec le probabilitarisme éthique.
La règle d’universalisation kantienne, qui veut
qu’un acte soit moral si sa maxime se laisse porter à
l’universel, n’y est pas non plus analytiquement identique. Il
faudrait que les hommes se déterminent dans la plupart des moments comme
des sujets kantiens. Cela n’est pas nécessaire a priori, on
s’en doute. La loi de l’éthique probabiliste serait :
« Conduis-toi toujours comme il paraît plus probable que se
conduirait un sujet moral exemplaire dont tu ignores tout sinon qu’il est
plongé dans les mêmes circonstances qui entourent ton
action. » Elle n’est pas forcément conforme - ni ne
répugne dans tous les cas - à la possibilité d’une
maxime universelle.
La conception probabiliste présente en
revanche des affinités avec les systèmes du droit naturel. Non que
la nature fasse la justice, mais, en conditionnant pour tout ce qui n’est
pas de culture les conduites plus fréquentes des sujets, elle informe nos
estimations de celles que suivra l’acteur éthique. Si une part de
nos schèmes comportementaux nous sont imposés par notre biologie
et si l’animal humain possède une inclination à tels actes
plus qu’à leurs contraires, il paraît plausible de les
imputer au sujet moral.
Le probabilitarisme éthique
manifeste un air de famille avec la doctrine habermassienne de l’action
juste comme distillat d’une discussion juste, car cette dernière
pourrait bien pencher par la force de sa nature vers un critère de
majorité. Mais il importe d’en saisir les différences. Le
sujet modèle n’est pas conçu comme un membre d’une
société de délibérateurs transparents,
angéliques et innocents des biais et des ruses des sujets ordinaires. Les
qualifications qui entourent sa conduite admettent l’intervention de
l’ignorance et même d’une certaine prudence mondaine ;
elles font de lui un sujet limité comme les hommes de chair et
d’os. Ces concessions sont inéluctables pour bâtir une
éthique à portée humaine.
Le recours
d’Habermas à la communication idéale prétend
résoudre le problème éthique en s’accordant
d’abord une condition impossible. Le probabilitarisme en revanche
n’exige aucune hypothèse irréaliste. Le sujet modèle
est un sujet dont les actes sont éthiques (au moins dans les
circonstances du problème), mais il n’est pas besoin d’en
faire un dieu, il n’est pas nécessaire de le douer
d’omniscience. Nous voulons une règle appropriée à
des sujets ordinaires, avec leurs imperfections. Un critère qui
supposerait des sujets parfaits et trop différents des hommes
véritables perdrait son utilité en pratique.
La
difficulté d’une application univoque à des circonstances
concrètes fait un reproche toujours adressé au principe de
l’universalisation. L’impossibilité
d’interpréter avec certitude les lois de la nature ou le vouloir
divin, celle de construire un espace de communication parfaite empêchent
autant de s’en servir comme de fondements fermes pour une morale. Mais
rien ne paraît s’opposer dans le principe à
l’estimation des probabilités d’action des humains par
l’observation et la déduction.
La règle de
plus grande probabilité d’adéquation aux actes d’un
sujet éthique possible ne contredit pas systématiquement les
autres critères ; elle pourrait se combiner avec eux de multiples
façons. Si d’aventure un philosophe prouvait par des syllogismes
incontestables que l’un deux constitue la maxime de tout sujet
modèle, la méthode d’estimation fréquentioriste
resterait le moyen d’en clarifier les instances ambiguës. Mais elle
nous exonère d’attendre un miracle si improbable.
Conclusion
Comme tout critère, celui que nous
discutons repose sur des hypothèses qu’il est possible de
nier ; la confiance qu’on doit lui accorder dépendra de leur
vraisemblance. Il faut identifier l’action morale à l’action
d’un sujet éthique hypothétique et accepter que la
probabilité de celle-ci indique assez bien la valeur de celle-là.
Il est nécessaire de concéder qu’une éthique est
possible, que le discours sur l’éthique n’est pas un verbiage
insensé. Ces axiomes ne sont pas absolument démontrables, sauf par
le recours à d’autres énoncés qu’il faudrait
bien se résoudre à postuler. Mais, pour leur défense, les
deux premiers ne paraissent point trop inintuitifs et le troisième est
nécessité par le besoin d’offrir une réponse à
la question qu’on s’est d’abord
posée.
L’application intrépide du critère
majoritaire heurtera sans doute les convictions morales du lecteur, et ceci
l’incitera peut-être à le repousser. Il devra
considérer que tout autre critère éthique rigoureux
(même une règle fondée dans l’objectivité,
s’il nous était par impossible donné d’en disposer),
s’il en déroulait les conséquences sans ciller ni se laisser
corrompre par le préjugé, aurait pour effet d’abord de le
scandaliser.
L’exploration des fréquences est toujours
susceptible de découvrir une majorité inattendue, propre à
nous décontenancer. La même remarque vaut pour les investigations
scientifiques ; celles-ci dévoilent souvent dans leur cours quelque fait
imprévu qui paraît une absurdité à la lumière
du sens commun, avant d’être accepté comme allant de soi.
L’enrichissement de nos connaissances éthiques doit nous obliger
aussi à réviser sans cesse nos convictions.
La valeur
d’un système de morale au surplus est augmentée par sa
brutalité dans l’ébranlement de nos certitudes
spontanées. Une définition de l’action juste qui validerait
seulement nos désirs ou nos coutumes ne nous serait que d’une
piètre valeur - soit qu’elle manquerait de rigueur, soit
qu’elle serait trop bien calquée sur nos préjugés
pour n’en pas être le fruit. Sous cet aspect, la comparaison du
critère probabilitariste avec ses alternatives tourne bien à
l’avantage du
premier.
Notes
[1] Nous suivons
la convention standard du calcul des modalités qui note Op une
proposition obligatoire, exprimant une injonction morale, Pp, une proposition
permise, Lp, une proposition ontiquement nécessaire et Mp, une
proposition ontiquement possible. Pr(A) désigne la probabilité, au
sens ordinaire, de l’évènement A, Pr(A/B), la
probabilité conditionnelle de A lorsque B.
[2] Le lecteur
intéressé par cette loi, ou plutôt cette constatation, de
Hume pourra consulter l’essai de Håkan Salwén,
précisément intitulé Hume’s Law, an Essay on Moral
reasoning. On consultera aussi The is-ought problem : an investigation in
philosophical logic de Gerhard Schurz. Nous mettons en annexe le passage
correspondant du Traité de la nature humaine.
[3]
Leibniz le mentionne et le dérive dans ses Elementa Juris Naturalis (A VI, 1, 470) : « Omne necessarium debitum est, qvia
simpliciter necessarium est necessarium viro bono. Necessarium enim est, qvod
omni casu existit, ergo et in præsenti. »
[4] Du
moins est-il accepté dans la plupart des systèmes de logique
déontique.
[5] Donner la conduite d’un sujet
éthique supposé comme l’étalon de la valeur morale
nous est aussi suggéré par Leibniz, qui dresse dans son ouvrage
déjà cité un tableau lumineux :
| Iustum, Licitum |
|
Possibile |
|
| Iniustum, Illicitum |
est qvicqvid |
Impossibile |
est fieri a viro bono. |
| Aeqvum, Debitum |
|
Necessarium |
|
| Indebitum |
|
Omissibile |
|
Ce tableau ne se préoccupe que de modalités
(possibile, licitum, aeqvum, necessarium, etc.), non
de probabilités, mais l’échelle des premières
n’est qu’une simplification des secondes. Si l’on peut
définir des modalités déontiques dans les termes de
modalités ontiques en faisant entrer en scène le vir bonus,
il ne doit pas être plus difficile d’exprimer par le même
artifice des probabilités morales sous l’apparence de
probabilités positives.
On préviendra une objection
trop facile en remarquant qu’il n’est pas nécessaire pour
l’efficacité du raisonnement que ce sujet éthique qui doit
servir de modèle existe en effet, ni même qu’il puisse
exister, mais seulement qu’il soit pensable. Il en va de lui comme des
théorèmes de la géométrie qui se prédiquent
d’objets impossibles à concrétiser (des points sans
dimension, des droites infinies, des figures idéalisées en quelque
manière...), mais servent parfaitement à guider les
opérations pratiques appliquées à des corps réels et
grossiers.
Leibniz, il est vrai, va plus loin que ces
définitions et s’efforce de déterminer le vir
bonus : « Vir bonus est, quisquis amat
omnes. » et « AMAMUS eum cuius felicitate
delectamur. » Il poursuit en développant une théorie
de la justice entendue comme une sorte d’utilitarisme altruiste. Ceci
constitue le début d’une dérivation du fait au devoir-faire
et contrevient à l’interdiction humienne. Nous
préférons nous en tenir à l’indétermination
complète pour nous du sujet modèle.
[6] À
rebours de la procédure suivie d’habitude, il s’agit
d’estimer la proportion d’un élément dans un
échantillon inconnu (les actions éthiques possibles), connaissant
sa proportion dans la population totale (l’ensemble des actions). Cette
dernière grandeur est l’estimateur désiré.
Pour décider ensuite quelle action éthique surgirait
plus probablement dans la circonstance d’un dilemme, on pariera sur la
plus fréquente dans l’échantillon
présumé.
[7] Le raisonnement conclut à
l’indépendance de Pr(p) et de Pr(S) faute d’indice qui
permette de trancher quant à leur
liaison.
L’égalité Pr(p) = Ob(p) se justifie
aussi par une considération parlant davantage à l’intuition
qu’à la raison : Lorsque Pr(p) = 1, la valeur éthique
est égale à la probabilité. L’affirmation d’une
possibilité stricte Pr(p) < 1 est comme un adoucissement de la
nécessité Pr(p) = 1. La permission stricte Ob(1) < 1 est un
adoucissement analogue de l’obligation Ob(p) = 1. Par Pr(p) = Ob(p),
l’affaiblissement de l’obligation accompagne celui de la
nécessité.
[8] Nous employons le terme
« majorité » pour désigner la plus
fréquente des alternatives possibles. Lorsque l’on a affaire
qu’à deux options, cette majorité est absolue ; si
elles sont plus nombreuses, il s’agira de pluralité relative. Nous
nous abstenons de préciser à chaque reprise que ce qui vaut pour
la binarité s’entend de la n-arité.
[9]
À noter qu’un raisonnement analogue ne peut se construire pour
restreindre la population des sujets dignes de servir d’échantillon
au calcul de l’obligatoriété d’une proposition
métaphysique ou morale, puisqu’aucune connaissance empirique
n’est disponible dans ces questions. Une aristocratie
épistémique existe dans la science, certains y sont mieux
dotés pour inférer la vérité et leur avis est plus
pertinent, mais une égalité d’ignorance règne dans
les matières privées du support empirique.
[10] Selon
les mots de J. St. Mill (Utilitarism, chap. 4) :
« happiness is the sole end of human action, and the promotion of
it the test by which to judge of all human conduct; from whence it necessarily
follows that it must be the criterion of morality, since a part is included in
the whole. »
Bibliographie
Hume,
David. A Treatise of Human Nature, Being an Attempt to Introduce the
Experimental Method of Reasoning into Moral Subjects, première
édition anonyme 1739. Disponible en ligne : http://www.gutenberg.org/etext/4705.
Leibniz,
Gottfried Wilhelm, Elementa Juris Naturalis (1669-1671), in Sämtliche Schriften und Briefe, Hrsg. von der Preussischen Akademie
der Wissenschaften, Reihe 6 (Philosophische Schriften), Band 1, Otto
Reichl Verlag, Darmstadt, 1930.
McNamara, Paul, Deontic
Logic, The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Spring 2006 Edition), Edward
N. Zalta (ed.). Disponible en ligne : http://plato.stanford.edu/archives/spr2006/entries/logic-deontic/.
Mill, John Stuart, Utilitarianism, septième
édition, Londres, 1879 (première édition 1863). Disponible
en ligne : http://www.gutenberg.org/etext/11224.
Schurz, Gerhard, The is-ought problem : an investigation in
philosophical logic, Dordrecht [etc.] : Kluwer, cop.
1997.
Salwén, Håkan, Hume's law : an essay on moral
reasoning, Stockholm : Almqvist and Wiksell Intern.,
2003.
Annexe
Le passage de Hume qui nous
intéresse est le suivant (Treatise of Human Nature, Book III, Of Morals, part I, Of Virtue and Vice in General, Sect. i., Moral Distinctions Not Derived from Reason) : « Nor does
this reasoning only prove, that morality consists not in any relations, that are
the objects of science; but if examined, will prove with equal certainty, that
it consists not in any matter of fact, which can be discovered by the
understanding. This is the second part of our argument; and if it can be made
evident, we may conclude, that morality is not an object of reason. But can
there be any difficulty in proving, that vice and virtue are not matters of
fact, whose existence we can infer by reason? Take any action allowed to be
vicious: Wilful murder, for instance. Examine it in all lights, and see if you
can find that matter of fact, or real existence, which you call vice. In
which-ever way you take it, you find only certain passions, motives, volitions
and thoughts. There is no other matter of fact in the case. The vice entirely
escapes you, as long as you consider the object. You never can find it, till you
turn your reflection into your own breast, and find a sentiment of
disapprobation, which arises in you, towards this action. Here is a matter of
fact; but it is the object of feeling, not of reason. It lies in yourself, not
in the object. So that when you pronounce any action or character to be vicious,
you mean nothing, but that from the constitution of your nature you have a
feeling or sentiment of blame from the contemplation of it. Vice and virtue,
therefore, may be compared to sounds, colours, heat and cold, which, according
to modern philosophy, are not qualities in objects, but perceptions in the mind:
And this discovery in morals, like that other in physics, is to be regarded as a
considerable advancement of the speculative sciences; though, like that too, it
has little or no influence on practice. Nothing can be more real, or concern us
more, than our own sentiments of pleasure and uneasiness; and if these be
favourable to virtue, and unfavourable to vice, no more can be requisite to the
regulation of our conduct and behaviour.
I cannot forbear adding to
these reasonings an observation, which may, perhaps, be found of some
importance. In every system of morality, which I have hitherto met with, I have
always remarked, that the author proceeds for some time in the ordinary way of
reasoning, and establishes the being of a God, or makes observations concerning
human affairs; when of a sudden I am surprized to find, that instead of the
usual copulations of propositions, is, and is not, I meet with no proposition
that is not connected with an ought, or an ought not. This change is
imperceptible; but is, however, of the last consequence. For as this ought, or
ought not, expresses some new relation or affirmation, it is necessary that it
should be observed and explained; and at the same time that a reason should be
given, for what seems altogether inconceivable, how this new relation can be a
deduction from others, which are entirely different from it. But as authors do
not commonly use this precaution, I shall presume to recommend it to the
readers; and am persuaded, that this small attention would subvert all the
vulgar systems of morality, and let us see, that the distinction of vice and
virtue is not founded merely on the relations of objects, nor is perceived by
reason. »