DOGMA


Saïd Chelibi

De la Psychologie chez Foucault


Dans l’œuvre de Foucault, la psychologie est souvent mal différenciée de la psychanalyse et de la psychiatrie. Foucault en parle de manière assez périphérique, ne lui consacrant pas d’ouvrage spécifique, hormis Maladie mentale et psychologie, ouvrant assez hétéroclite écrit comme une suite de l’Histoire de la folie. Cependant, à bien considérer les choses, il ne faudrait pas s’y tromper et penser qu’il s’agit pour lui d’une matière accessoire. En effet, la psychologie court chez Foucault comme un fil rouge, dès ses premiers articles de 1950, jusqu’aux derniers travaux sur l’herméneutique du sujet écrits peu avant sa mort en 1984. Foucault reste dès lors, un auteur « inassimilable, irrécupérable par tous ceux qui voudraient le neutraliser en annulant la portée radicalement critique de son œuvre, en même temps qu’ineffaçable par tous ceux qui voudraient supprimer jusqu’à sa mémoire »[1]. Nous n’insisterons pas sur les motivations personnelles de Foucault à se pencher sur la psychologie. Limitons nous à deux remarques.
Tout d’abord, remarquons que Foucault a d’abord exercé comme psychologue avant de s’orienter définitivement vers la philosophie. Ensuite, des motivations personnelles entrent en ligne de compte dans son intérêt, comme il le souligne d’ailleurs lui-même : « Chaque fois que j’ai essayé de faire un travail théorique, ça a été à partir d’éléments de ma propre expérience : toujours en rapport avec des processus que je voyais se dérouler autour de moi »[2]. Mais ces facteurs ne sauraient clore le débat et nous pouvons trouver des raisons épistémologiques à l’intérêt de Foucault pour la psychologie.
Notre propos s’articulera autour de deux points. Dans une première partie, nous analyserons les analyses foucaldiennes sur la psychologie. Puis dans une seconde partie, nous avancerons une hypothèse sur la propension de Foucault à ne pas séparer nettement la psychologie d’avec la psychanalyse et la psychiatrie, car selon nous cela ne peut pas être dû à une négligence et tient surtout à des considérations épistémologiques.
Foucault se livre d’abord à une tentative d’élaboration de la psychologie, suivant les pas de Politzer, son illustre prédécesseur. Il articule cette reconstruction autour de deux axes : l’analyse existentielle et le marxisme. A cet égard soulignons l’originalité de Foucault. Alors que dans les années cinquante, la plupart des philosophes condamnent la psychologie – on se rappellera à ce propos la violente charge de Canguilhem – Foucault, prend le contre-pied de la tendance dominante et pense encore à la possibilité de résoudre les apories de la psychologie. Comme Politzer avait pour obsession de lutter contre l’abstrait, Foucault se détournait du modèle mécaniste de la psychologie du dix-neuvième siècle.
Nul ouvrage mieux que Maladie mentale et personnalité nous montre la tentative phénoménologique et marxiste du travail de refondation de Foucault. Cet ouvrage tient une place à part dans ses travaux, avec des considérations sur Pavlov, qu’il reniera par la suite au point d’interdire la réédition de son ouvrage, ou plutôt de le masquer en le republiant, sous une forme totalement remaniée, sous le titre de Maladie mentale et psychologie.
Deux thèses centrales tissent l’ensemble de l’ouvrage, reflet de l’engagement communiste de Foucault et commande de la part de Louis Althusser, son répétiteur à Normale : la phénoménologie et le marxisme. On peut penser que la fréquentation de ce dernier l’amena d’une part, à s’intéresser aux philosophes allemands et plus particulièrement à Binswanger et d’autre part, à entrer plus avant dans la théorisation marxiste. Il se donne pour objectif de fonder scientifiquement la psychologie avec un raisonnement en deux étapes : la première prend en compte la dimension psychologique de la maladie mentale, tandis que la seconde, qualifiée d’explication ultime, s’attachera plus spécifiquement à son arrière plan historique.
Voyons le premier point. La maladie ne se manifeste pas au hasard. Elle atteint d’abord les plus récentes sur le plan de l’ontogenèse, pour toucher ensuite les plus anciennes. En somme les maladies mentales résultent d’un processus de régression de l’évolution, ou de dissolution. La dissolution produira tous les symptômes négatifs de la maladie. Jackson ajoute que la dissolution n’est que partielle et qu’une symptomatologie positive (hallucinations, délire...) se manifestera sous l’action des structures nerveuses – inférieures hiérarchiquement aux centres atteints - non atteintes par le processus lésionnel. Foucault tout en soulignant la pertinence d’un tel processus, reproche cependant à Jackson de méconnaître la personnalité morbide et l’interprétation de la maladie. Nous comprenons que Jackson se maintient dans une perspective évolutionniste.
Afin de cerner la réalité de la maladie, Foucault se tourne vers l’analyse existentielle. Ainsi, il accorde à l’intuition le pouvoir d’accéder au cœur de la conscience morbide au moyen des propos avec lesquels il relatera son propre vécu. Cependant il ne faut point méconnaître le fait que la relation par le patient de ses troubles, la genèse et l’interprétation qu’il en fait, portent la marque du processus pathologique lui-même. Dès lors, pour saisir le processus pathologique, la référence à une objectivité extérieure, celle du médecin s’impose, pour conjuguer l’étude du dasein propre à la phénoménologie et son éclaircissement par la psychanalyse. Foucault pourrait se contenter d’une telle analyse déjà originale. Mais elle ne lui suffit pas et il se tourne vers un autre horizon théorique. En effet, il faut se rappeler l’engagement marxiste de Foucault des années cinquante, qui le pousse à ne pas ignorer l’approche historique qui, dans l’origine des maladies mentales, accorde une place essentielle, aux contraintes extérieures, tout en évitant les travers du culturalisme pour lequel chaque culture attribue une réalité et un sens à une maladie donnée.
Pour Foucault la société s’exprime à travers les formes de maladie mentale qu’elle se donne. Ainsi, les maladies psychiques satisfont à une évolution historique dont nous pouvons décrire les formes historiques de l’Antiquité à nos jours. Foucault cherche à comprendre comment la maladie finit par correspondre à un déviation par rapport à une norme qui aboutit à son rejet. Il répond que l’aliénation en rendant le malade étranger à lui-même, en le murant dans un délire foisonnant, en l’excluant de l’autre par l’hermétisme de ses propos, le plonge dans la schizophrénie, pathologie qui s’impose de plus en plus dans le champ clinique.
« Cette invasion de la schizophrénie dans les tableaux cliniques n’est peut-être plus seulement une mode de la psychiatrie qui remonterait à Bleuler ; mais bien l’effet sans cesse accentué d’une aliénation qui frappe le malade de tous les tableaux sociaux ; en le mettant entre parenthèses, la société marque le malade de stigmates, où le psychiatre lira les signes de la schizophrénie »[3]. Cette aliénation a pris des formes différentes selon les époques, formes répertoriées avec soin par Foucault, depuis l’Antiquité, qui a forgé la catégorie du possédé, connu sous le nom d’énergumène chez les Grecs et de captivé chez les Latins. Puis, « Si le XVIIIe siècle a restitué au malade mental la nature humaine, le XIXe siècle lui a contesté les droits et l’exercice des droits afférents à cette nature (...) Il ne l’a replacé dans une humanité abstraite qu’en le chassant de la société concrète : c’est cette “ abstraction”qui est réalisée dans l’internement. Le destin du malade est fixé dès lors pour plus d’un siècle : il est aliéné »[4]. Si l’aliénation explique le trouble psychopathologique, il reste à en comprendre son mécanisme d’action. Nous avons vu que Foucault récusait le principe de régression chère à Jackson. Dans un souci de conformisme idéologique, il se sent alors obligé d’adopter les théories du physiologiste russe Pavlov, que les communistes avaient adopté pour lutter contre l’influence de la psychanalyse, jugée science bourgeoise.
Pour Pavlov le fonctionnement normal du système nerveux requiert un équilibre entre son excitation et son inhibition. Quand les conditions sociales sont par trop aliénantes, une des formes électriques domine l’autre pour laisser éclore la pathologie. Foucault s’en inspire directement lorsqu’il affirme que la maladie apparaîtra, « lorsque l’individu ne peut maîtriser, au niveau de ses réactions, les contradictions de son milieu, lorsque la dialectique psychologique de l’individu ne peut se retrouver dans la dialectique de ses conditions d’existence »[5]. Foucault soutient que les entités nosographiques ne sont que l’expression de cette réaction de défense appropriée.
Maladie mentale et personnalité est unique au sens où c’est le seul livre dans lequel tentera de construire une psychologie d’inspiration matérialiste. Jamais plus il n’emploiera une terminologie d’inspiration physiologiste. Dans son long entretien avec entretien avec D. Trombadori, il revient sur son travail en ces termes : « Maladie mentale et personnalité est un ouvrage totalement détaché de tout ce que j’ai écrit par la suite. Je l’ai écrit dans une période où les différentes significations du mot aliénation, son sens sociologique, historique et psychiatrique, se confondaient dans une perspective phénoménologique, marxiste et psychiatrique. A présent, il n’y a plus aucun lien entre ces notions »[6].
Dans le parcours de Foucault, nous constatons qu’il se consacre à une critique épistémologique de la psychologie à travers deux ouvrages : l’Histoire de la folie à l’âge classique et Les Mots et Les Choses.
L’Histoire de la folie n’est pas une histoire de la psychiatrie, comme l’ont pensé les psychiatres, au premier rang desquels Henri Ey. Foucault à la fin de sa monumentale étude nous assure que : « Dans notre naïveté, nous nous imaginions peut-être avoir décrit un type psychologique, le fou, à travers cent cinquante ans de son histoire. Force nous est bien de constater qu’en faisant l’histoire du fou nous avons fait (...) l’histoire de ce qui a rendu possible l’apparition même d’une psychologie »[7]. Foucault ne cherche pas comme nous venons de le dire à concevoir une nouvelle histoire de la folie. Tout au contraire, il veut redonner la parole à la déraison, alors que jusqu’à maintenant on s’était seulement préoccupé du discours de la raison sur la folie. Pour cela, il utilise deux catégories pour dérouler l’hisoire de cette déraison. D’une part, celle d’expérience : ainsi, il pense que l’histoire se déroule selon un certain nombre d’expériences qui scandent son histoire de la Renaissance à l’époque moderne. D’autre part, celle de conscience de la folie. Dans la conscience critique, la raison porte un jugement sur la folie, mais manquant d’assurance, il se maintient encore des liens entre la raison et la folie. Le véritable partage s’amorce avec la conscience pratique qui projette toutes sortes de craintes sur la folie, ce qui permet à certains de stigmatiser le fou, bien que l’incertitude sur son statut demeure. La conscience énonciative désigne avec certitude le fou, asseyant définitivement son statut ontologique. Dès lors, entrera en action la conscience analytique qui triomphe dans l’objectivité de son savoir sur la folie. Le fou perd sa puissance imaginaire, prêt à subir les rigueurs de l’investigation scientifique. Le partage raison folie est consommé. Ces quatre formes de conscience s’agencent solidairement les unes aux autres selon le découpage temporel choisi par Foucault : Renaissance, âge classique et époque moderne.
L’âge classique, qui s’étend de la création de l’hôpital Général en 1656 jusqu’à la libération des aliénés par Philippe Pinel qui leur ôta leurs chaînes, forme une période cruciale. A ce moment la folie est reconnue comme déraison par la raison. Processus fondamental en ce qu’il permet l’instauration de deux domaines d’expérience, avec d’un côté l’internement et de l’autre le discours exclusif de la raison sur la folie. Le fou de l’âge classique est conçu comme l’asocial. En effet, il ne pouvait en être autrement, car si le fou était reconnu dans sa spécificité nosographique, cela tendrait à faire penser qu’une psychologie existait déjà, que l’âge classique avait exhumé de l’ignorance. Or, il n’en est rien. La confusion du fou avec l’asocial était une première raison de l’absence de psychologie à l’âge classique. On peut y adjoindre une deuxième, dans l’idée propre à cette période que la folie est perçue à travers une dimension éthique et résulte d’une volonté mauvaise. Dès lors, les asociaux, les débauchés, les blasphémateurs, les dissipateurs, les libertins seront condamnés et enfermés sous prétexte de comportement contraire aux bonnes mœurs. En conséquence, apparaissent vaines les prétentions d’une psychologie expérimentale, dans son ambition de saisir sur le modèle d’objectivité idéalisé de la science. Cette psychologie introuvable à l’âge classique, verra son apparition confirmée par les modifications apportées par l’expérience moderne de la folie. Pinel qui libère les aliénés de leurs chaînes, permet que désormais que la folie est désormais considérée comme une maladie mentale dont le lieu de prédilection sera l’asile qui naîtra à ce moment même. Pour que la folie soit considérée à l’instar d’une maladie mentale, il a fallu qu’elle brise tous les liens qu’elle entretenait avec le monde hétérogène de la déraison et que change la perception sociale à son égard.
Au sein de l’asile régnera l’analytique médicale : on pense saisir correctement ce qu’est le fou pour se donner des raisons de l’interner. Pinel à Bicêtre met en place le traitement moral de la folie, basé selon Foucault sur la culpabilisation du malade. Le moindre événement de la vie du malade est traqué pour mettre en évidence la vérité de la folie. La psychologie apparaît en deux temps : psychologie criminelle puis psychologie générale. Pour punir les criminels et les vices, on faisait surgir un scandale qui ternissait l’honneur de la personne incriminée. La psychologie érigeait en vérité ce scandale et tentait d’en saisir le sens dans l’intériorité de l’homme par le dévoilement de ses désirs cachés, pour les soumettre au jugement du jury populaire. « La psychologie, comme connaissance l’individu, doit être considérée historiquement dans un rapport fondamental aux formes du jugement que profère la conscience publique. De psychologie individuelle, il n’a pu y en avoir que par toute une réorganisation du scandale dans la conscience sociale »[8]. Les psychologues qui cherchent les origines du crime retrouvent un relâchement des mœurs antérieurement au forfait. Dès lors, ils n’hésitent pas afin de prévenir les crimes, à encourager l’avènement de mœurs plus rigoureuses.
Nous voyons bien que la psychologie repose sur appréciation morale. Dès que l’acte désespéré d’un accusé est ramené à la force de ses passions à laquelle il n’a pu se soustraire, cet acte acquiert une valeur psychologique qui le justifie par un état de folie et annule sa valeur criminelle.
Alors qu’à la Renaissance la folie communiquait avec l’au-delà et les puissances cosmiques qui venaient hanter le fou à travers les images foisonnantes de son animalité, qu’à l’âge classique elle devenait négativité et non-être de par les fureurs déchaînées de son animalité, à l’époque moderne, la liberté du fou signifie toujours une relation du fou à sa vérité.
Dès lors la folie parle un langage anthropologique au sens où la folie détient le secret et la perte des vérités humaines. Les conditions d’une psychologie se dégagent : en accédant à la vérité de l’homme, par une meilleure connaissance de la folie, cette science en permettra la guérison, confortée par le principe qu’en chaque démence persiste une parcelle de raison favorable à une intervention en faveur de la guérison. Cependant tout traitement psychologique suppose la répression de cette vérité du fou, pour laisser le champ libre à la raison du thérapeute. La vérité de l’homme sera saisie à partir de sa propre négativité. Idée forte de la psychologie du dix-neuvième siècle : la psychologie de la mémoire ne prendra tout son sens qu’à partir des altérations de celle-ci ; la psychologie de l’homme raisonnable seulement à partir de la folie. La folie annonce la vérité de l’homme et ce passage à une structure anthropologique ouvre les conditions de possibilité de la psychologie dans sa prétention à énoncer une vérité positive. Or toute la leçon de l’Histoire de la folie tient à l’affirmation que la vérité ne peut être saisie qu’à partir de l’homme fou. La folie loin de se laisser saisir en objet d’étude privilégié dans des tableaux nosographiques précis, devient au contraire selon l’expression de Frédéric Gros, « le transcendantal de toute psychologie possible »[9]. La folie conditionne la naissance de toute psychologie.
Comment dès lors, la psychologie pourra t-elle se dire objective et expérimentale ? Pour Foucault elle ne le pourra jamais. La volumineuse thèse de Doctorat de philosophie contient pour les trois-quarts des références à la psychiatrie. Les psychiatres, d'ailleurs ne s'y sont pas trompés. En effet, après 1968, réunis aux Journées de l'Evolution psychiatrique, ils se hâtèrent de condamner le livre et de le stigmatiser comme porte étendart du mouvement antipsychiatrique. La psychologie, quelle que soit son importance, n'occupe qu'un chapitre vers la fin du livre. Il en va de même dans Les Mots et Les Choses, qui approfondit la critique épistémologique de la psychologie, mais ne lui consacre qu'un chapitre. L'homme foucaldien est un doublet empirico-transcendantal: il est à la fois objet et source de toute connaissance. Aucune philosophie ne pouvait étudier l'homme au dix-sept et au dix-huitième siècle, car il manquait à leur horizon épistémologique.
Mais ce qui est sûr c'est que « émergence historique de chacune des sciences humaines se soit faite à l'occasion d'un problème, d'une exigence, d'un obstacle d'ordre théorique ou pratique; il a certainement fallu les nouvelles normes que la société industrielle a imposées aux individus pour que, lentement, au cours du XIXe siècle, la psychologie se constitue comme science[10] ». Seule une modification de l'épistémè classique a permis que l'homme devienne pour la première fois un objet de science. De plus les sciences humaines tombent dans le piège de la représentation qu'elles n'ont pu contourner. Comme le savoir de l'Age classique, elles se logent en elle. Mais en même temps, leur naissance est tributaire de l'apparition de l'homme, inexistant à l'Age classique.Il s'ensuit que l'usage des sciences de l'homme fait appel à une philosophie datée, celle de l'Age classique. Quand les sciences humaines usent de la représentation, elles traitent comme objet ce qui est leur condition de possibilité. Ainsi, il en découle que l'homme n'est pas l'objet des sciences humaines, car ce n'est pas lui qui les institue, mais la disposition générale de l'épistémè, qui leur impose l'homme comme objet d'étude. La conclusion de Foucault est sévère: «  Inutile donc de dire que les “sciences humaines” sont de fausses sciences; ce ne sont pas des sciences du tout; la configuration qui définit leur positivité et les enracine dans l'épistémè moderne les met en même temps hors d'état d'être des sciences »[11].
La psychologie apparue dans le sillage de l'épistémè moderne, risque en cas de mutation de cette dernière, de voir sa fin prochaine. Enfin Foucault porte le coup de grâce à la psychologie. Dans son entretien avec C. Bonnefoy, il nous précise que, « Dans Les Mots et Les Choses, j'ai voulu montrer de quelles pièces et de quels morceaux l'homme a été composé à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe. J'ai essayé de caractériser la modernité de cette figure, et ce qui m'a paru important, c'était de montrer ceci: ce n'est pas tellement parce qu'on a eu un souci moral de l'être humain qu'on a eu l'idée de le connaître scientifiquement, mais c'est au contraire parce qu'on a construit l'être humain comme objet d'un savoir possible que se sont ensuite développés tous les thèmes moraux de l'humanisme contemporain »[12]. Foucault s'attaque là à une légende tenace, celle selon laquelle les sciences humaines en général et la psychologie en particulier libéreraient l'homme de ses aliénations, en en ayant une meilleure connaissance. Pourquoi? Parce que « L'homme se volatilisait à mesure qu'on le traquait dans les profondeurs. Plus on allait loin, moins on le trouvait »[13].
A cette critique épistémologique de la psychologie, fait pendant une critique politique que l'on trouve dans Surveiller et punir. Au début du dix-huitième siècle s'impose une nouvelle politique pénale, dont les effets se font encore sentir jusqu'à aujourd'hui. En effet, au-delà de l'acte, ce qui retient l'attention des juges, c'est la personnalité de l'infracteur et ses antécédents. S'ouvre alors un espace de connaissance vite occupé par les psychologues et les psychiatres, qui répondent à un certain nombre de questions sur la dangerosité. La justice peut alors juger un individu, dont les experts lui auront précisé un certain nombre de traits de personnalité. Foucault dans Surveiller et punir s'efforce de reconstituer la manière dont s'est formée cette âme criminelle. L’âme deviendra la cible de la justice pénale dans une nouvelle stratégie du pouvoir pour investir les corps. Foucault adopte une position originale. Il se refuse à la tenir pour une idéologie ou une illusion.
Elle est bien réelle. Elle est produite par le corps, par l’effet du pouvoir qui s’exerce sur lui, chez les individus dressés, corrigés ou enfermés. Elle est aussi générée par le pouvoir chez tous ceux, qui toute leur vie, restent rivés à un appareil de production qui les assujetti, c’est-à-dire les constitue en individus. La conception de Foucault est très subversive : l’homme est déjà en soi l’objet d’un assujettissement, car son âme, la partie considérée comme la plus noble de son être, résulte de l’effet en retour de l’action que le pouvoir exerce sur le corps. La psychologie perd alors son objet d’étude qui se révèle une construction politique. Le délinquant, dont on va étudier l’âme ainsi définie, trouvera un lieu de prédilection : la prison, dans lequel il sera soumis à ce que Foucault nomme la discipline.
Les mécanismes disciplinaires gèrent la vie de l’individu au niveau du temps, des forces et des corps. « La discipline “fabrique”des individus ; elle est la technique spécifique d’un pouvoir qui se donne des individus à la fois pour objets et pour instruments de son exercice »[14]. Dans Surveiller et punir, Foucault met en évidence que la psychologie et la psychiatrie tirent leur origine de ce savoir constitué à partir des corps assujettis par les disciplines. Dès lors, à l’hôpital, à l’asile ou dans la prison entrent en jeu les mécanismes disciplinaires avec un quadrillage serré de la vie du patient. Ainsi, ils se transforment en institutions dans lesquelles les procédures de subjectivation servent d’instruments d’objectivation, pour que le pouvoir ne s’exerce pas sans donner de manière concomitante à la naissance d’un pouvoir. A partir de là il se forme de nouveaux champs de connaissance – la psychiatrie, la psychologie de l’enfant, la psychopédagogie – qui à leur tour font progresser le savoir et renforcent les mécanismes de pouvoir.
Ainsi, la psychologie et la psychiatrie criminelle deviendront le « grand alibi derrière lequel on maintiendra, au fond, le même système. Elles ne sauraient constituer une alternative sérieuse au régime de la prison, pour la bonne raison qu’elles sont nées avec lui. La prison que l’on voit s’installer aussitôt après le Code pénal se donne dès le départ, pour une entreprise de correction psychologique. C’est déjà un lieu médico-judiciaire. On peut donc mettre tous les incarcérés entre les mains de psychothérapeutes, ça ne changera rien au système de pouvoir et de surveillance généralisée en place au début du XIXe siècle »[15]. Nous remarquons que dans Surveiller et punir, comme dans l’Histoire de la folie, Foucault associe beaucoup la psychologie et la psychiatrie. Nous faisons l’hypothèse que ce qui retient surtout l’attention de Foucault c’est la psychiatrie.
Ce qui dans la psychiatrie motive les analyses de Foucault tient à la question du pouvoir. La psychiatrie fait partie d'un processus disciplinaire qui se charge du quadrillage de la vie de l'individu. Elle avance masquée, investie d'un savoir sur laquelle elle asseoit son pouvoir. Ce pouvoir lui a par exemple été confié par l'institution judiciaire qui lui confie les délicates missions expertales. Tout le monde en retire un bénéfice. La justice sort de son rôle répressif et se donne beau jeu de vouloir guérir. Les psychiatres retirent du travail expertal, d'une part une source confortable de revenus et d'autre part une augmentation massive de leur pouvoir. Ainsi, cela procure entre autres l'avantage de pouvoir tenir dans les rets du pouvoir psychiatrico-judiciaire, les délinquants, qui se devront de rendre des comptes aux deux institutions à la fois. Moyennement ces services rendus, les magistrats ferment les yeux sur la puérilité des concepts utilisés par les experts: immaturité affective, carence affective. Foucault forge la catégorie du grotesque pour les caractériser. Nous avions évoqué cette question du pouvoir qui obsédait notre philosophe. Il a fait le lien avec la psychiatrie. Il a consacré son cours du Collège de France de l’année 1973-1974 au pouvoir psychiatrique. Il a émis l’idée que le pouvoir psychiatrique pour se propager a utilisé un stratagème. Il avançait caché derrière des disciplines, la psychopédagogie, la psychopathologie, qu’il avait rétrocédé à la psychologie. Cela lui permettait de rester à l’arrière plan et de tirer les ficelles. La psychologie se donnait l’illusion d’une action dans ces domaines, alors qu’elle oeuvrait pour le compte de la psychiatrie. Nous apportons un argument à notre hypothèse : dans la dernière partie de ses travaux, Foucault abandonne ses recherches sur le pouvoir pour se consacrer à l’étude des philosophies de l’Antiquité. Or, que constatons nous à ce moment là ? Que Foucault se désintéresse de la psychologie, pour encenser ce qu’il appelle l’esthétique de l’existence. Foucault n’a plus besoin de la psychologie dans son champ de réflexion. Dès lors, L’art de vivre, c’est de tuer la psychologie, de créer avec soi-même et avec les autres des individualités, des êtres, des relations, des qualités, qui soient innomés. Si on n’arrive pas ça dans sa vie, elle ne mérite pas d’être vécue »[16]



[1] Eribon D., « L’art de l’inservitude », 2000, in Eribon D., (sous la direction de), L’infréquentable Michel Foucault. Renouveaux de la pensée critique, EPEL, 2001, p. 16-17.
[2] Foucault M., « Est-il donc important de penser ? », (Entretien avec D. Eribon), 1981, Dits et écrits, IV, N°296, p. 181-182.
[3] Foucault M., Maladie mentale et personnalité, 1954, PUF, Initiation Philosophique, p. 82-83.
[4] Ibid., p. 81.
[5] Ibid., p. 102.
[6] Foucault M., « Entretien avec Michel Foucault », (Entretien avec D. Trombadori), 1978, Dits et écrits, IV, N°281, p. 60.
[7] Foucault M., Histoire de la folie à l’âge classique, 1961, Tel Gallimard, 1972, p. 653.
[8] Ibid., p. 561.
[9] Gros F., Foucault et la folie, 1997, PUF, 1997, p. 79.
[10] Foucault M., Les Mots et Les Choses, 1966, Gallimard, 1966, p. 356.
[11] Ibid., p. 378.
[12] Foucault M., "L'homme est-il mort?", (Entretien avec C. Bonnefoy), 1966, Dits et écrits, I, N°39, p. 541.
[13] Foucault M., Les Mots et Les Choses, op. Cit., p. 664.
[14] Foucault M., Surveiller et punir, 1975, Gallimard, 1975, p. 172.
[15] Foucault M., « Des supplices aux cellules », (Entretien avec R. P. Droit), 1975, Dits et écrits, II, N°151, p. 717.
[16] Foucault M., « Conversation avec Werner Schroeter », (Entretien avec G. Courant et W. Schroeter), 1981, Dits et écrits, IV, N°308, p. 306.





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