Jean-Gérard Rossi

Angèle Kremer Marietti, Parcours philosophiques, 286 p.

- Ellipses - Paris - 1997.

 

Si la modernité s'est construite sur l'impossibilité de construire des systèmes philosophiques et si une certaine post-modernité s'est développée sur les décombres de savoirs volés en éclats, il n'en reste pas moins que la nécessité de produire une vision d'ensemble est toujours ressentie par le philosophe dès lors qu'il assume la vocation propre de la philosophie. La philosophie est en crise lorsque ce besoin n'est pas ressenti ou lorsque le doute s'empare du penseur et avec lui les démons du renoncement.

Avec Parcours philosophiques, Angèle Kremer Marietti démontre de manière magistrale qu'il est toujours actuel de ressaisir dans le cadre d'une réflexion critique le savoir et les interrogations de son temps - et que si la voie d'une «synthèse généralisante du savoir total» est aujourd'hui abandonnée, il n'en demeure pas moins impérieux non pas de s'engager sur des chemins qui ne mènent nulle part mais plutôt de parcourir les terrains où s'est toujours développée la philosophie de manière privilégiée, à savoir ceux de la connaissance et de la morale. Nul doute que le double patronage de Nietzsche et d'Auguste Comte, que l'auteur connaît à merveille et qui sont invoqués de manière récurrente à travers tout l'ouvrage, explique cette position à la fois nuancée et actuelle et qui permet, sur fond de déconstruction, de retisser la grande tapisserie des savoirs et des interrogations.

L'ouvrage comprend deux parties, l'une consacrée à l'épistémologie et à la philosophie de la connaissance, l'autre à l'éthique et à la philosophie morale. Il mêle à des synthèses hardies, où se révèle toute la maîtrise de l'auteur, des informations ponctuelles, témoignage d'une érudition peu commune. Ainsi apprend-on, entre autres, que le premier journal d'histoire de la philosophie, parut en 1715, sous le titre de Acta Philosophica avec comme directeur Christian August Heymann, ou trouve-t-on une présentation des idées d'Emile Picard sur l'épistémologie, et une analyse de la conception des sciences telle qu'elle apparaît dans un manuel de 1805 intitulé l'Abrégé de toutes les sciences à l'usage des enfants des deux sexes. En même temps l'ouvrage d’ Angèle Kremer Marietti peut être lu comme un manuel de haut niveau pour qui voudrait s'instruire aussi bien sur le néo-positivisme de Carnap, le scepticisme des Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus, la théorie des vertus chez Aristote ou les principes de la justice d'après Rawls. La richesse et la précision de telles analyses font de Parcours philosophiques un outil de travail d'une grande valeur pédagogique. L'ouvrage est d'ailleurs agrémenté de tableaux particulièrement clairs et instructifs, ainsi celui qui permet de saisir d'un seul coup d'œil les rapports entre jugements, catégories, schèmes et principes chez Kant (p. 95), celui donnant les quinze lois universelles d’Auguste Comte d’après le Système de politique positive, ou encore ceux servant à expliquer la conception aristotélicienne des vertus (p. 186-187). De la même manière on pourra apprécier la grille distribuant valeurs modernes et postmodernes. Particulièrement pertinentes, les dichotomies centre/dispersion, origine/différence, type/mutant, dessein/jeu, profondeur/surface, permettent d'éclairer bien des aspects de la philosophie des dernières décennies.

Concernant l'épistémologie on saura gré à l'auteur d'en donner une définition suffisamment large pour englober l'ensemble des recherches menées sur le terrain d'une réflexion sur la science au XXème siècle, mais suffisamment précise pour éviter qu'on la confonde purement et simplement avec la théorie de la connaissance comme c'est le cas chez les Anglo-saxons généralement. On se permettra de ne pas être d'accord avec Angèle Kremer Marietti lorsqu'elle fait du logicisme une thèse épistémologique, comme on fait d’ailleurs souvent alors que nous pensons qu'il vaut mieux réserver le terme de logicisme à la tentation de réduction des mathématiques à la logique - telle qu'elle apparaît notamment dans les Principia Mathematica de Russell et Whitehead. On peut ne pas souscrire à la définition réaliste de la loi scientifique c'est-à-dire comme « formule constatant un ordre invariable ou une régularité existant parmi les phénomènes et sous certaines conditions d'observation et d'expérience » (p. 163). Cette conception se retrouve lorsqu'il est question de « description exacte » ou de « description intelligible » du monde physique en rupture avec la reconnaissance du caractère hypothétique des lois, leur côté « mise en scène d'événements » avec le fait qu' « elles assument un état conditionnel ou hypothétique des phénomènes » (p. 164). Toutes ces positions étant expressément énoncées dans le présent ouvrage.

Concernant l'éthique et la philosophie morale Angèle Kremer Marietti reprend avec bonheur la distinction formulée par Le Senne entre proversion et rétroversion en soulignant que ces deux attitudes doivent être envisagées dans un rapport dialectique complexe et subtil pour rendre compte de l'agir. On saura gré à l'auteur de reprendre les analyses de la morale et de l'éthique qu'elle avait conduites dans des ouvrages antérieurs et qui ont le mérite de proposer une interprétation intéressante entre une réflexion morale axée sur les conditions anthropologiques et psychanalytiques du rapport qu'un agent entretient à la loi morale et une réflexion éthique axée sur la mise en évidence des fondements épistémologiques d'un savoir de l'agir moral.

C’est la richesse même des analyses de cette partie - que l1on pense notamment à celles consacrées a Schopenhuauer - qui nous fait regretter que l'auteur, qui manifeste par ailleurs sa familiarité avec la philosophie anglo-saxonne contemporaine, ait fait l'impasse sur la contribution de Davidson (cité p.206) à une théorie de l’ation, via une analyse du discours de l'action. De même on regrettera que la position de Robert Nozick (p.204, 254-255) ait été seulement évoquée pour être «exécutée» en quelques lignes. En un temps où chacun déplore ici et là le «consensus mou» ou la «pensée unique» il ne serait pas inutile que l'on rende justice à des formes de pensée susceptibles d'apporter la contradiction - la philosophie de Nozick en fait partie qui constitue la seule rivale sérieuse aux spéculations de Rawls dont la double référence à Kant et à Rousseau a de quoi rassurer les sociaux démocrates de l'intelligence.

On ne peut que redire combien l'ensemble de ces Parcours philosophiques est tonique, suggestif et instructif et en recommander la lecture aussi bien à ceux qui s'engagent dans la voie de la philosophie qu'à ceux qui, en chemin, veulent prendre le temps de porter un regard circulaire sur les territoires alentour.