DOGMA


Dr Robert M. Palem

Avant propos à : Monique Charles, La psychanalyse ? Témoignage et commentaires d'un psychanalyste et d'une analysante, Paris, L'Harmattan, 2004.



Monique Charles est une analysante exemplaire. Elle entre en analyse pour d’assez bonnes raisons, très classique au demeurant (elle avait mis “ de la distance entre la vie et elle ”, elle était devenue “ l ’émigrée de sa vie ”…). Mais elle est quand même agrégée de philosophie, elle a droit à des égards et, je le crois, elle les a eus de la part de son analyste : Lucien Israël, nommément désigné dans cet ouvrage qui lui rend hommage.

On peut pervertir l’analyse et la rendre vaine de deux manières opposées : par la séduction (déployée et reçue) et par l’intellectualisation outrancière (“ une communication entre esprits bien pensants ”, l’analysante y avait songé). Monique Charles était apte, à coup sûr, à entraîner son analyste dans ces deux mauvaises voies (Anaïs Nin et le pasteur Pfister, en quelque sorte). Les deux lui furent épargnées par la maîtrise de l’analyste. Entrée en analyse “ comme en religion ”… ce fut, après coup, “ la voie du salut pour un chemin personnel et plus autonome ”, dit-elle. Analyste et analysante se sont mis d’accord, dès le début, sur l’essentiel : il faut donner du sens à la vie, sinon on la perd (au propre ou au figuré). Tout le récit s’articule autour de cet impératif catégorique et d’une phrase heureuse du thérapeute (“ La vie vous aime ”), par le jeu d’un débattement [*] autour du Sujet, d’une équivoque toujours possible sur le locuteur. Peu importe, l’analyse n’est faite que de là de faux objets du désir (ou abandonnés) et de sujets fuyants ou divisés. Et l’on passe de l’objet d’une fausse science, la “ suicidologie ”, par exemple, au Sujet de l’inconscient (sensu Freud et surtout Lacan) : objet de la cure, mais peut-être pas d’une Science au sens le plus rigoureux du terme. Cette ambiguïté, voire cette contradiction, a été bien soulignée par le Pr. Daniel Widlocher (au Congrès Psychiatrie et SNC, à la Cité de Sciences de Paris, le 5 novembre 2003) dans la table ronde sur “ L’humanisme en question ”, aux côtés d’Angèle Kremer Marietti… et de Monique Charles précisément.

Il s’agit, en fait, de renouer des liens et de mettre de l’ordre : c’est un objectif scientifique, mais pas exclusivement. Une méthodologie à tout le moins.

Avec le recul, Monique Charles trouve que Lucien Israël avec ces deux visées (trouver du sens et dégager la liberté de l’être) avec la bienveillance sans l’hypocrite neutralité, s’écartait, pour le meilleur, de la cure orthodoxe et de l’analyse lacanienne ; plus proche en cela de ces analystes existentiels que furent Henri Ey (qu’il estimait) et Victor Frankl, ce dernier répétant inlassablement dans ses ouvrages que l’existence n’est pas régie par la recherche du plaisir (Freud) ou de la puissance (Adler), mais par la “ volonté de sens ”, c’est-à-dire par une volonté de découvrir ou de donner un sens à la vie.

Monique Charles avait les moyens intellectuels de faire une exploitation théorique, linguistique, psychanalytique ou philosophique de cette histoire, la sienne. Elle eut pu nous offrir une de ces effarantes pièces montées affectionnées par les “ pâtissiers du Signifiant (C.J. Blanc). Elle a préféré nous raconter une “ leçon de vie ” autrement probante (instructive) où psychanalyse et philosophie reprennent leurs places respectives, chacune conduisant insensiblement à la porte (à l’orée) de l’autre. De là à dire, comme Lacan, que la psychanalyse reprend auprès des philosophes “ son bien ”, Monique Charles n’a pas cette imp(r)udence. Elle est plutôt pour les rapports de bon voisinage, à défaut de cohabitation… Comme ce projet qu’elle a longuement caressé d’écrire un livre avec son analyste, “ en duo ” : “ l’enfant de Ca ”, en quelque sorte.

Elle remarque d’ailleurs que, au fur et à mesure, que progresse sa psychanalyse, elle perd méthode de réflexion et maîtrise du discours ! Plutôt décourageant pour quelqu’un qui a été nourri à la pensée “ claire et distincte ” de Descartes. Cela s’arrangera par le suite.

L’originalité de son témoignage, après-coup, (dans tous les sens du terme) est d’avoir constellé son récit de citations bien choisies des œuvres écrites de son analyste dont elle se fait ici la propagandiste reconnaissante. J’allais dire son “ Maître ”, puisqu’elle avoue, en introduction, qu’elle “ était plutôt et depuis longtemps à la recherche d’un véritable Maître sur qui appuyer ses déterminations et la quête de Sa Vérité ”. Une vérité qu’elle ne trouvait pas dans les livres, autre paradoxe.

Belles pages sur l’amour de transfert, comment l’on devient “ l’autre ‘plus moi-même que moi’ que nous portons tous en nous… Contre l’analyse “ chemin de douleur ” ou “ chemin de croix ”, jargonophasie...

“ La psychanalyse n’est pas qu’une affaire de sexe et je ne fais pas métier de penser ” lui lance Israël, bousculé et peut-être excédé. Qu’à cela ne tienne, Monique Charles pense pour deux. Monique Charles attend beaucoup de l’analyse et de l’analyste… “ Un dieu secourable qui m’aide à accomplir ma destinée et qui fasse même mes quatre volontés ! ”. Bien sûr, elle n’en a pas pour son argent, pour ses attentes démesurées, elle en convient... “ IL ‘le salaud’ ne me répondait pas ! Quoi que je dise… ” Elle menace : “ C’est comme ça qu’on devient mécréant. Trop de foi sans réponse. Trop d’amour à sens unique.. ” Et pourtant, Lucien Israël décrit comme “ attentif, souriant, rieur, narquois, cordial, grave, serviable ” ne ressemble pas du tout à ces “ psys-cachalots ”, ces muets qui ne savent que souffler bruyamment ! “ Six ans après, ils soufflent encore ; et ils croient qu’ils sont psys ”, ironise Marcel Rufo.

Les pages les plus intéressantes et originales sont peut-être celles où s’exprime l’idée d’un “ amour vrai, autrement dit de l’amour sorti du traquenard généralisé de l’Œdipe ”, de la “ sortie de l’Œdipe ”. Avec cette citation de Lucien Israël, particulièrement inspiré : “ L’Œdipe vent et achète ; le véritable amour vénal, c’est l’amour oedipien ”. Il faudra “ oser oublier ce passé, ne pas se sentir lié à ce passé… ” pour que “ se recouvre la liberté du sujet ”.

Cette offrande de liberté, dont Monique Charles garde le souvenir radieux et reconnaissant, n’est pas sans nous remettre en mémoire cette déclaration de Sabina Spielrein (à Freud) : “ Je voudrais me séparer complètement du Docteur Jung et suivre mon propre chemin. Mais je ne pourrai le faire que lorsque je serai assez libre pour pouvoir l’aimer… ” ! Et le dieu des psychanalystes reconnaîtra les siens.

Au terme de sa traversée analytique, elle peut conclure réconciliée : “ je suis celle que je suis et ce n’est déjà pas si mal ! ” Certes. Fidèle, sans le dire, à la tradition philosophique qui l’a nourrie (“ deviens ce que tu es ”) qui, comme dirait l’autre, reprend “ son bien ”.

La différence est peut-être en ceci que la psychanalyse associe une philosophie de la liberté à une théorie du psychisme. Le paradoxe est qu’à une mise en acte de la liberté est associée dans la pensée de Freud, rigoureusement matérialiste, comme l’on sait, la notion d’ “ appareil psychique ” qui n’a jamais vraiment eu les faveurs de la philosophie.

Dans la perspective psychologique de Freud, comme le souligne D. Widlocher, il n’y a pas place pour l’idée d’un sujet comme agent se reconnaissant dans sa fonction d’agent de la pensée. Reste à savoir si la perspective lacanienne du sujet de l’inconscient résout cette aporie, aux prix d’autres aliénations (nous en sommes convaincus). Il semblerait que Lucien Israël ait, très sagement, voulu éviter de tomber du Charybde freudien en Scylla lacanien et qu’il ait de la sorte mis au point une technique personnelle, ouverte, amicale, humaniste dont Monique Charles porte ici un très éloquent et vibrant témoignage.



[*] Espace entre une carrosserie et l’essieu d’une automobile (Robert, Supplément 1877, p. 146)

 

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