Annie Petit
Université Paul-Valéry, Montpellier,
France
Animalité et humanité : proximité et
altérité
selon H. Bergson [*]
( Colloque Animalité et humanité,
Institut d'anthropologie et de sociologie,
Université de Lausanne, Décembre 1998 ;
Revue Européenne des sciences sociales, T. XXXVII, 1999, n°115,
pp. 171-183.)
Henri Bergson (1859-1941) s'est beaucoup interrogé sur les rapports
entre "animalité et humanité", et c'est à ce titre que
j'aimerais ici rappeler ses analyses. Je dois d'emblée avouer que je
ne sais rien de la connaissance que Portmann pouvait avoir de Bergson, et faire
intervenir celui-ci dans un colloque consacré à celui-là peut
surprendre. Mais il m'a paru intéressant de confronter leurs positions
: dans leurs thèses, il m'a semblé déceler quelques proximités,
riches de discussions ; et, du point de vue des méthodes et de l'ambition
spéculative, j'ai cru trouver à la fois des exigences et des
audaces comparables. Je m'autorise de l'esprit d'ouverture qu'ils me semblent
avoir l'un et l'autre bien illustré pour oser penser que parler de l'un à propos
de l'autre peut servir à éclairer la pensée de tous les
deux.
Henri Bergson fournira ici le fil directeur des analyses. Je m'appuierai tout
particulièrement sur les thèses de L'Évolution créatrice et
sur les passages fameux où Bergson discute les liaisons et divergences
entre animalité et humanité. Mais d'abord, je rappellerai que
l'animal est très tôt et souvent convoqué par le philosophe
dans ses recherches sur les modes de conscience. Je montrerai, par ailleurs,
qu'après L'Évolution, tout en prenant soin de toujours
bien distinguer comment hommes et animaux s'insèrent dans le monde,
Bergson invite l'humanité à assumer une commune participation à l'élan
vital ; le dernier ouvrage de Bergson, Les Deux sources de la morale et
de la religion, apporte de ce point de vue d'importants éclaircissements
et compléments.
I. L'ANIMAL RÉVÉLATEUR
1. Le propre de l'homme
La manière dont H. Bergson commence ses interrogations philosophiques
ne semble guère introduire aux méditations comparées sur
animalité et humanité. Il part d'une réflexion sur le
temps, ce temps que les mathématiques désignent par le symbole
t, et
dont la définition conceptuelle lui paraît si différente
de ce qu'en vit une conscience :
"Approfondissant certains concepts philosophiques aux contours bien définis,
je les ai vus se fondre en quelque chose de fuyant et de flou qui s'est trouvé être
du psychologique. Je ne me doutais guère quand j'ai commencé à critiquer
l'idée que la philosophie et la mécanique se font du temps que
je m'acheminais vers des études de psychologie et que j'aboutirais à traiter
des Données immédiates de la conscience"
[1].
Ainsi Bergson s'intéresse-t-il d'abord à la conscience, la nôtre,
la conscience humaine, aux efforts que nous faisons pour la saisir, en parler,
voire l'expliquer, à la manière que nous avons d'en décrire
des "états" et même de les quantifier ... L'
Essai entreprend
ce patient travail de description
[2],
retrouvant dans les profondeurs de la conscience la dynamique d'une durée
continue difficile à exprimer, dévoilant la distinction de plus
en plus nette entre conscience immédiate et conscience réfléchie
et l'occultation de celle-là par celle-ci, montrant enfin comment la
méconnaissance de notre durée nous fait méconnaître
notre liberté. Plus tard,
Matière et mémoire approfondit
l'analyse de certains processus psychologiques et des niveaux de conscience
mis en oeuvre : la perception, la mémoire, les processus de représentation,
de rappel des souvenirs, de reconnaissance ... et tout cela débouche
sur la question générale des relations du corps et de l'esprit.
Ainsi, les domaines abordés dans les deux premiers ouvrages de Bergson
concernent les modes d'appréhension que "nous" — c'est-à-dire
les hommes — avons du monde, nos façons de le percevoir, d'y agir,
d'en prendre conscience, de se le représenter, de se le remémorer,
etc. Bref, ces deux premiers ouvrages sont explicitement, disons, "anthropocentrés".
Cependant, dès l'
Essai, l'animal et ses modes d'être prennent
déjà une place importante dans les méditations de Bergson.
L'analyse des rapports de l'animal au monde permet au philosophe de mieux comprendre
ceux de l'homme au monde. Ainsi s'en réfère-t-il à l'expérience
animale pour argumenter contre la conception de l'espace comme milieu vide
homogène
[3].
"Il est douteux que l'animal perçoive le monde extérieur absolument
comme nous et surtout qu'il s'en représente tout à fait comme nous
l'extériorité. Les naturalistes ont signalé, comme un fait
digne de remarque, l'étonnante facilité avec laquelle beaucoup
de vertébrés et même quelques insectes arrivent à se
diriger dans l'espace. (...) On a essayé d'expliquer ce sentiment de la
direction par la vue ou l'odorat, et plus récemment par une perception
des courants magnétiques, qui permettrait à l'animal de s'orienter
comme une boussole. Cela revient à dire que l'espace n'est pas aussi homogène
pour l'animal que pour nous, et que les déterminations de l'espace, ou
directions, ne revêtent point pour lui une forme purement géométrique.
Chacune d'elles lui apparaîtrait avec sa nuance, sa qualité propre.
On comprendra la possibilité d'une perception de ce genre, si l'on songe
que nous distinguons nous-mêmes notre droite et notre gauche par un sentiment
naturel , et que ces deux déterminations de notre propre étendue,
nous présentent bien alors une différence de qualité ; c'est
même pourquoi nous échouons à les définir. À vrai
dire, les différences qualitatives sont partout dans la nature ; et l'on
ne voit pas pourquoi deux directions concrètes ne seraient point aussi
marquées dans l'aperception immédiate que deux couleurs"
[4].
L'ambivalence de cette évocation de l'animal est ici exemplaire. S'il
s'agit bien de souligner la différence de sa perception de l'espace
et de la nôtre, il s'agit aussi, grâce à lui, de nous amener à reconnaître
que nous-mêmes avons aussi affaire à un espace du même genre
que le sien, que nous disposons aussi d'une perception qualitative. Ainsi l'animal
est-il ici évoqué comme révélateur, modèle
même d'un rapport au monde immédiat, naturel, qu'il nous faut
retrouver. On peut même dire qu'ici Bergson renvoie l'homme à une
animalité essentielle trop oubliée. En même temps, il ne
s'agit certes pas d'une invitation à la confusion identitaire : Bergson
reste soucieux de faire ressortir les différences entre l'animal et "nous",
et leurs énoncés peut même paraître reprendre d'habituels
discours hiérarchisants.
"Mais la conception d'un milieu vide homogène (...) paraît exiger
une espèce de réaction contre cette hétérogénéité qui
constitue le fond même de notre expérience. Il ne faudrait donc
pas dire seulement que certains animaux ont un sens spécial de la direction,
mais encore et surtout que nous avons la faculté spéciale de percevoir
ou de concevoir un espace sans qualités"
[5].
Or, si l'on prête à ces formulations l'attention qu'elles méritent,
on voit que Bergson se garde bien de dire les différences comme hiérarchie.
Au contraire, il souligne la "spécialité" que chacun a par rapport à l'autre.
Ainsi le philosophe évite-t-il toute désignation de la différence
en opposition comme en rapports de supériorité/infériorité,
et s'applique-t-il à rendre sensibles des rapports animalité/
humanité qui sont de différence et de similarité, de proximité tout
en étant d'altérité
[6].
On fait des constats similaires lorsque l'animal réapparaît dans
l'
Essai à propos d'un autre aspect du rapport humain à l'espace
: lorsque Bergson soutient que l'idée d'un espace homogène "est
déjà acheminement à la vie sociale".
"L'animal ne se représente probablement pas comme nous, en outre de ses
sensations, un monde extérieur bien distinct de lui, qui soit la propriété commune
de tous les êtres conscients. La tendance en vertu de laquelle nous nous
figurons nettement cette extériorité des choses et cette homogénéité de
leur milieu est la même qui nous porte à vivre en commun et à parler"
[7].
Ainsi, alors que l'animal, dans sa coexistence au monde, resterait pour ainsi
dire empêtré dans l'intériorité indistincte, l'homme,
dans sa conscience de l'extériorité du monde, gagne aussi la
conscience d'autres consciences et le désir de communiquer avec elles.
Mais, il faut remarquer, là encore, combien les propos de Bergson diffèrent
des discours classiques sur la "conscience" dont l'animal serait dépourvu
: de deux manières au moins puisque d'une part si Bergson attribue à l'humanité une
tendance propre, il se garde bien de la décrire comme un manque ou une
absence dans l'animalité ; d'autre part, ce propre de l'humanité ici
repéré est rapporté à un sens de "l'extériorité" alors
que les thèses classiques sur la conscience propre de l'homme la rapporte
plus habituellement à son intériorité. Mieux, à lire
la suite du texte, et sa description du propre de la conscience humaine, elle
serait plutôt source de distance à la conscience profonde de soi,
et écran à l'immédiate correspondance de la conscience
au monde :
"Mais à mesure que se réalisent plus complètement les conditions
de la vie sociale, à mesure aussi s'accentue davantage le courant qui
emporte nos états de conscience du dedans au dehors : petit à petit
ces états se transforment en objets ou en choses ; ils ne se détachent
pas seulement les uns des autres, mais encore de nous. Nous ne les apercevons
plus alors que dans le milieu homogène où nous avons figé l'image
et à travers le mot qui leur prête sa banale coloration. Ainsi se
forme un second moi qui recouvre le premier, un moi dont l'existence a des moments
distincts, dont les états se détachent les uns des autres et s'expriment
sans peine par des mots"
[8].
Le propre de l'homme serait la constitution du monde comme extériorité et
la rupture avec le naturel.
A chacun donc des propriétés ambivalentes : l'animal indifférencié du
monde est en même temps apte à en percevoir les infimes nuances,
tandis que l'homme, qui s'applique à les effacer, conquiert, dans cet
appauvrissement, les riches possibilités d'une conscience de soi et
des consciences partagées. Dès l'
Essai Bergson rencontre
ainsi la question de la différence entre animalité et humanité à laquelle
L'Évolution
créatrice sera largement consacrée.
2. La continuité et le changement
Lorsque dans
Matière et mémoire Bergson reprend des analyses
psychologiques des phénomènes de perception et de mémoire,
on retrouve, ici et là, pour les mieux éclairer, des références à l'animal.
Ainsi, très tôt, Bergson juge-t-il bon, afin comprendre le rôle
de la matière cérébrale, de l'examiner dans "la série
animale".
"Suit-on en effet, pas à pas, le progrès de la perception externe
depuis la monère jusqu'aux vertébrés supérieurs ?
On trouve qu'à l'état de simple masse protoplasmique la matière
vivante est déjà irritable et contractile, qu'elle subit l'influence
des stimulants extérieurs, qu'elle y répond par des réactions
mécaniques, physiques et chimiques. A mesure qu'on s'élève
dans la série des organismes, on voit le travail physiologique se diviser.
Des cellules nombreuses apparaissent, se diversifient, tendent à se grouper
en système. En même temps, l'animal réagit par des mouvements
plus variés à l'excitation extérieure. Mais, même
lorsque l'ébranlement reçu ne se prolonge pas tout de suite en
mouvement accompli, il paraît simplement en attendre l'occasion, et la
même impression qui transmet à l'organisme les modifications ambiantes
le détermine ou le prépare à s'y adapter. Chez les vertébrés
supérieurs, la distinction devient sans doute radicale entre l'automatisme
pur, qui siège surtout dans la moelle, et l'activité volontaire,
qui exige l'intervention du cerveau. On pourrait s'imaginer que l'impression
reçue, au lieu de s'épanouir en mouvements encore, se spiritualise
en connaissance. Mais il suffit de comparer la structure du cerveau à celle
de la moelle pour se convaincre qu'il y a seulement une différence de
complication, et non pas une différence de nature entre les fonctions
du cerveau et l'activité réflexe du système médullaire"
[9].
Tout en affirmant ainsi, du plus simple des vivants au plus compliqué,
une continuité relevant de la seule "différence de complication" et
non de "différence de nature", Bergson souligne aussi le changement
intervenant chez les animaux à système cérébral,
permettant des réponses volontaires aux excitations
[10].
Pas question donc de nier les différences, les distances, mais pas question
non plus d'effacer les proximités.
Dans un autre passage de
Matière et mémoire Bergson renvoie à l'animal
comme révélateur de processus psychologiques de l'homme. Ainsi
lorsque, pour montrer qu'il est erroné de croire que nous partons de
la perception d'objets individuels, Bergson compare les "origines tout utilitaires
de notre perception des choses" à la perception animale :
"Au discernement de l'utile doit se borner d'ordinaire la perception des animaux.
C'est l'herbe en général qui attire l'herbivore : la couleur et
l'odeur de l'herbe, senties et subies comme des forces (...) sont les seules
données immédiates de sa perception extérieure ; sur ce
fond de généralité et de ressemblance sa mémoire
pourra faire valoir les contrastes d'où naîtront les différenciations
; il distinguera alors un paysage d'un autre paysage, un champ d'un autre champ
; mais c'est là, nous le répétons, le superflu de la perception
et non pas le nécessaire"
[11].
Bergson considère donc ici l'animal comme donnant le modèle de
notre perception originaire ; opération qu'il compare d'ailleurs avec
des processus de discernement tout physique et matériel, qui peuvent
se produire sans qu'il y ait même conscience :
"Il n'y a pas de différence essentielle entre l'opération par laquelle
un acide tire du sel sa base et l'acte de la plante qui extrait invariablement
des sols les plus divers les mêmes éléments qui doivent lui
servir de nourriture. Faites maintenant un pas de plus ; imaginez une conscience
aussi rudimentaire que celle de l'amibe s'agitant dans une goutte d'eau : l'animalcule
sentira la ressemblance et non pas la différence des diverses substances
organiques qu'il peut s'assimiler. Bref, on suit du minéral à la
plante, de la plante aux plus simples êtres conscients, de l'animal à l'homme,
le progrès de l'opération par laquelle les choses et les êtres
saisissent dans leur entourage ce qui les attire, ce qui les intéresse
pratiquement, sans qu'ils aient besoin d'abstraire, simplement parce que le reste
de l'entourage reste sans prise sur eux ; cette identité de réaction
est le germe que la conscience humaine développe en idées générales"
[12].
Sans discuter ici cette genèse de nos idées générales,
on soulignera, une fois encore, l'insistance avec laquelle Bergson s'applique à insérer
l'homme dans la continuité des choses et êtres naturels, tout
en se préoccupant de rendre compte du "propre de la pensée humaine".
L'Évolution créatrice use pareillement de l'animal pour
préciser notre identité différenciée
[13].
II. ÉCARTS ET DIVERGENCES
La réflexion de Bergson sur les relations animalité-humanité devient
particulièrement importante, centrale même dans
L'Évolution
créatrice. D'emblée, l'auteur s'en rapporte à l'un
et l'autre domaines :
"L'histoire de l'évolution de la vie, si incomplète qu'elle soit
encore, nous laisse déjà entrevoir comment l'intelligence s'est
constituée par un progrès ininterrompu, le long d'une ligne qui
monte, à travers la série des Vertébrés, jusqu'à l'homme"
[14].
Présenté au départ comme enquête sur "notre intelligence", "l'intelligence
humaine", sur la formation de "nos concepts" et de "notre logique", sur le
fonctionnement de "notre pensée"
[15],
le propos de ce nouvel ouvrage peut paraître encore plutôt "anthropocentré".
Cependant, la manière dont Bergson engage la recherche — en liant
théorie de la connaissance et théorie de la vie et en tentant
la genèse de l'entendement du point de vue de l'évolution générale
de la vie
[16] — l'élargit
aussitôt. Il ne saurait être question ici de suivre les développements
de ces problématiques complexes ; mais on en retiendra le constant renvoi
de l'homme au flux des êtres vivants.
1. L'élan originel
Dès les premières pages du premier chapitre, il est clair que,
pour l'auteur, l'homme existe avant tout comme être vivant. Ainsi, c'est
l'expérience du "je dure" — et non pas celle du "je pense" — qui
est présentée comme expérience première
[17],
et qui conduit Bergson à s'interroger sur le mode d'être du "corps
vivant"
[18]. Et si, lorsqu'il cherche
les caractéristiques d'un "corps vivant", il refuse de considérer
l'individualité comme essentielle, c'est qu'elle ne lui semble pas assez
convenir à tous les vivants. Quant à lui, il s'en réfère
aux vivants, y compris les plus frustres, au moins du règne animal,
dont le Lombric, l'Hydre, l'Oursin, voire l'Infusoire
[19],
les Insectes et les Crustacés — qui sont évoqués
comme exemple, voire comme "preuve" pour définir le vivant par la "continuité interrompue" de
son "évolution"
[20]. Cette
attitude est confirmée par la manière dont il exprime son ralliement
au transformisme
[21] : pas question
de penser que l'homme intelligent en soit le but et l'aboutissement. Soucieux
d'éviter toute interprétation d'"après coup", le philosophe
veut plutôt suivre l'évolution dans son "courant", afin de mieux
comprendre la continuité et l'originalité des formes émergentes
[22].
Les lectures "mécanistiques" comme les "finalistes"
[23],
dans leurs formes plus ou moins radicales ou sournoises, lui en paraissant
tout aussi incapables, il les évacue toutes ensemble, dénonçant
leurs proximités
[24] ; et
il veut les "dépasser"
[25] en
renvoyant au processus d'un "élan vital" aux cheminements créatifs
divergents
[26]. Or, tout ce qui
est dit de cet "élan" donne de l'importance à la communauté originelle
des vivants. Tous les êtres, bien que partagés sur des lignes
conserveraient "quelque chose de commun" "comme des camarades séparés
depuis longtemps gardent les mêmes souvenirs d'enfance" :
"Des bifurcations ont eu beau se produire, des voies latérales s'ouvrir
où les éléments dissociés se déroulaient d'une
manière indépendante ; ce n'en est pas moins par l'élan
primitif du tout que se continue le mouvement des parties. Quelque chose du tout
doit donc subsister dans les parties. (...) On devrait retrouver jusque dans
les derniers ruisselets quelque chose de l'impulsion reçue à la
source"
[27].
Bergson montre alors les difficultés des différentes interprétations
des adaptations, variations, mutations, etc., et de leurs corrélations
; il dénonce les explications trop exclusivement renvoyées aux
activités fonctionnelles, tout comme les "pierres d'achoppement des
théories vitalistes"
[28].
Et, à son tour, examinant certains curieux parallèles ou/et certaines
analogies de structures entre organismes ayant évolué indépendamment
[29],
il en tire argument au bénéfice de son hypothèse.
"Bon gré mal gré, c'est à un principe interne de direction
qu'il faudra faire appel pour obtenir cette convergence d'effets"
[30].
Deux aspects au moins des analyses bergsoniennes sont ici à retenir.
D'abord, quant au type de relations dont Bergson entend tirer argument. Pour
trouver des convergences significatives, c'est-à-dire obtenues "par
des moyens dissemblables sur des lignes divergentes"
[31],
l'auteur entreprend de comparer, par exemple, rien de moins que l'oeil humain
et l'oeil du Peigne, soulignant que l'ancienneté bien établie
de la divergence — ici entre Mollusques et Vertébrés — oblige à s'interroger
sur la source des similitudes avérées ; or, en rappelant des
proximités énigmatiques, Bergson ne cherche cependant pas à effacer
des altérités qu'au contraire il souligne. Dans cette attention
portée à la fois à l'autre et au même, dans le souci
de repérer le devenir autre d'une unité identique originelle
et le même des différences, ne peut-on être tenté de
voir certaines parentés avec le sens des "proximités à distance" que
Portmann a illustré
[32] ?
Un autre trait essentiel de l'hypothèse présentée par
Bergson au terme de ses analyses critiques des systèmes d'explication évolutionniste,
est le parti pris pour une certaine "interprétation psychologique" de
l'évolution
[33]. Mais il
ne s'agirait en aucun cas de voir l'intervention d'une "cause psychologique" comme
prédétermination — ce qui ferait retourner à une
forme d'explication mécanique ou finaliste — ou de l'identifier à un "effort
conscient de l'individu" — ce qui en limiterait singulièrement
la portée
[34]. Cette "cause" serait
une sorte d'"impulsion", de "tendance à changer", une "espèce
d'effort mais un effort autrement plus profond que l'effort individuel, autrement
indépendant des constances", bref, elle est la poursuite de l'élan
originel de la vie, passé dans les organismes développés,
poussant les vivants à toujours inventer d'autres formes d'être,
et faisant exploser le flux évolutif en de toujours imprévisibles
nouveautés. Or, là encore, et plus paradoxalement peut-être,
on serait tenté de rapprocher les thèses bergsoniennes de certaines
de Portmann. Car enfin dans la manière dont Portmann a donné tant
d'importance à ce qu'il appelle "l'auto-présentation", n'y a-t-il
pas bien des motivations critiques et positives proches de celles de Bergson
? Certes, Bergson trouve l'élan commun et essentiel des vivants dans
leurs profondeurs, alors que Portmann met plutôt en valeur leurs manifestations
externes, leur morphologie, disons leurs surfaces ; mais l'un et l'autre entendent
dépasser par là les grilles trop étroites des analyses
fonctionnelles, souligner une gratuité des finalités de la vie,
où ils refusent l'un comme l'autre de voir les seuls soucis de la survie
ou de l'auto-conservation
[35].
Quand, au terme de longues analyses, Bergson précise "la signification
de l'évolution" qu'il croit pouvoir en tirer, on retrouve et le souci
de relier la diversité des organismes à un "élan de vie" défini
comme "exigence de création"
[36],
et le souci d'en affirmer la diversité des formes.
2. Diversités
Les chapitres centraux de
L'Évolution créatrice, où Bergson
engage sa propre "étude du mouvement évolutif", développent
de plusieurs façons ces thèses dont les fils directeurs sont
le dépassement conjoint du mécanisme et du finalisme et l'attention à la
diversité des formes créées par l'évolution
[37].
Leur enjeu est clair : "suivre les grandes lignes", "définir les directions
principales de l'évolution" et :
"en les suivant les unes et les autres, il s'agit surtout de déterminer
le rapport de l'homme à l'ensemble du règne animal et la place
du règne animal lui-même dans l'ensemble du monde organisé"
[38].
De l'analyse, qui commence alors par le second point en développant
la parenté des plantes et des animaux, on ne retiendra ici que les principes
de l'argumentation : les différences sont plutôt de "degré",
de "proportions" et elles relèvent moins de la présence ou absence
de caractères que de divergences des "tendances" à les développer
; la continuité étant reconnue, l'animal s'affirme cependant
par une plus grande mobilité et l'émergence de phénomènes
de conscience ; les divergences attestent alors autant leur originelle communauté que
leur complémentaire dissociation
[39].
A propos de l'évolution des animaux, dont Bergson se préoccupe
ensuite plus particulièrement, on retiendra d'abord qu'il la repère
avant tout par le corps :
"À mesure qu'on s'élève dans la série animale, on
voit la forme même du corps dessiner un certain nombre de directions bien
déterminées"
[40].
Et, bien sûr, Bergson insiste sur une unité de "l'animalité" dont
procèdent tous les animaux en-deçà des formes simples
ou complexes par lesquelles ils se donnent.
Il faut cependant être très attentif aux analyses bergsoniennes
pour en bien saisir le sens. En effet, bien qu'il dénonce expressément
les "erreurs et puérilités du finalisme"
[41],
l'auteur décrit l'évolution des animaux d'une manière
qui peut paraître équivoque et faire appel à une sorte
de fonctionnalisme utilitaire. Ainsi dans cette page retraçant le devenir
de la faune des temps primaires :
"Les Mollusques d'abord avaient une coquille plus universellement que ceux d'aujourd'hui.
Les Arthropodes en général étaient pourvus d'une carapace
: c'étaient des crustacés. les plus anciens Poissons eurent une
enveloppe osseuse d'une dureté extrême. L'explication de ce fait
général doit être cherchée, croyons-nous, dans une
tendance des organismes mous à se défendre les uns contre les autres,
en se rendant, autant que possible, indévorables. Chaque espèce,
dans l'acte par lequel elle se constitue, va à ce qui lui est le plus
commode. (...) Parmi les espèces animales, beaucoup s'arrangèrent
pour vivre aux dépens des autres animaux. Un organisme qui est animal,
c'est-à-dire mobile, pourra profiter de sa mobilité pour aller
chercher des animaux sans défense et s'en repaître, tout aussi bien
que des végétaux. Ainsi, plus les espèces se faisaient mobiles,
plus sans doute elles devenaient voraces et dangereuses les unes pour les autres.
(...) La peau dure et calcaire de l'Echinoderme, la carapace du Crustacé et
la cuirasse ganoïde des anciens Poissons ont probablement eu pour origine
commune un effort des espèces animales pour se protéger contre
les espèces ennemies. Mais cette cuirasse derrière laquelle l'animal
se mettait à l'abri le gênait dans ses mouvements et parfois l'immobilisait.
(...) L'animal qui s'est enfermé dans une citadelle ou dans une armure
se condamne à un demi-sommeil. C'est dans cette torpeur que vivent aujourd'hui
encore les Echinodermes et même les Mollusques. Arthropodes et Vertébrés
en furent sans doute menacés également. Ils y échappèrent
(...) Dans les deux directions en effet, nous voyons la poussée de la
vie reprendre le dessus. Les Poissons échangent leur cuirasse ganoïde
pour des écailles. Longtemps auparavant, les Insectes avaient paru, débarrassés
eux aussi, de la cuirasse qui avait protégé leurs ancêtres. À l'insuffisance
de leur enveloppe protectrice ils suppléèrent, les uns et les autres,
par une agilité qui leur permettait d'échapper à leurs ennemis
et aussi de prendre l'offensive, de choisir le lieu et le moment de la rencontre.
(...) L'intérêt bien entendu de l'animal était donc de se
rendre plus mobile"
[42].
Or, tout en renvoyant ainsi les tendances évolutives au "commode", à "l'utile", à "l'intérêt",
Bergson se garde bien d'en faire les ressorts essentiels de l'évolution — ce
serait renouer avec des explications fonctionnelles ou exogènes
[43].
En en reconnaissant la "cause profonde" dans "l'impulsion", dans "la poussée
de la vie", Bergson fait appel à une dynamique endogène de l'évolution
qu'on pourrait dire comme auto-évolution.
Quant aux nombreuses et fameuses pages consacrées à l'intelligence
et à l'instinct
[44], elles
confirment exemplairement la présentation du processus évolutif
comme créateur de différences par dissociations/divergences à partir
d'une confusion originaire. Ainsi Bergson souligne-t-il l'origine commune,
l'entrepénétration première des modes qui se préciseront
par la suite comme modes d'être et de connaître instinctifs ou
intelligents ; mais, précise-t-il, s'il faut reconnaître dans
chacun des "traces", des "franges" de ce qui a évolué ailleurs
et autrement, pas question de rapporter les uns aux autres
[45] ni
d'établir des hiérarchies entre les caractères des uns
et des autres
[46]. Pour combattre
les confusions réductrices, Bergson entrelace soigneusement la double
reconnaissance du même et de l'autre :
"Instinct et intelligence représentent donc deux solutions divergentes, également élégantes,
d'un seul et même problème"
[47] ;
tandis que, contre les valorisations anthropocentriques de la conscience et
de l'intelligence, il s'applique non seulement à rappeler que nos comportements
ont leur part d'inconscience et d'instinct
[48],
mais encore à souligner combien les comportements conscients et intelligents
relèvent de déficits, de limitations, de pertes
[49].
En tout cas l'analyse différentielle des avantages et inconvénients
contrebalancés substitue aux prétentions d'évaluer des
supériorités, un discours valorisant l'altérité.
L'appel bergsonien au développement de "l'intuition" est du même
type. Il est une sorte de revalorisation de l'instinct puisqu'il s'agit pour
des êtres intelligents de réactiver l'instinct-sympathie délaissé par
leur évolution. Cependant, l'intuition est tout autre que l'instinct
puisque précisément elle est développée par des êtres
d'intelligence :
"... l'intuition, je veux dire l'instinct devenu désintéressé,
conscient de lui-même, capable de réfléchir son objet et
de l'élargir indéfiniment." (...) "L'intelligence reste le noyau
lumineux autour duquel l'instinct, même élargi et épuré en
intuition, ne forme qu'une nébulosité vague." (...) "Mais si [l'intuition]
dépasse l'intelligence, c'est de l'intelligence que sera venue la secousse
qui l'aura fait monter au point où elle en est. Sans l'intelligence, elle
serait restée, sous forme d'instinct"
[50].
Où l'on retrouve le souci bergsonien de sensibiliser aux proximités
en veillant à souligner les distances.
On soulignera enfin, dans la présentation bergsonienne de l'évolution
diversifiante, l'insistance de l'auteur sur la "part de la contingence" qu'il
y décèle :
"La part de la contingence est donc grande dans l'évolution. Contingentes,
le plus souvent, sont les formes adoptées, ou plutôt inventées.
Contingente, relative aux obstacles rencontrés en tel lieu, à tel
moment, la dissociation de la tendance primordiales en telles et telles tendances
complémentaires qui créent des lignes divergentes d'évolution.
Contingents les arrêts et les reculs ; contingentes, dans une large mesure,
les adaptations"
[51].
Si l'on essaie alors de résumer comment Bergson, dans sa conception
de l'évolution créatrice, présente les rapports entre
animalité et humanité, on parlera certes d'un apparentement,
cependant complexe. Partageant une "origine commune", participant d'un même "élan" qui
les a fait être, il y a communauté de leurs "sources" ; mais dans
leur continuité il y a changement, irréversible différence-divergence,
qui ne peut aller qu'en s'aggravant.
"L'harmonie se trouverait plutôt en arrière qu'en avant . elle tient à une
identité d'impulsion et no pas à une aspiration commune" (p. 51)
; "L'harmonie n'est pas en avant, mais en arrière. l'unité vient
d'une
vis a tergo : elle est donnée au début comme impulsion,
et non pas au bout comme attrait" (p. 104).
Aussi, selon Bergson, l'homme ne saurait ni avoir la nostalgie d'une animalité perdue,
ni s'enorgueillir d'un dépassement. L'animal et l'homme furent si proches
aux origines qu'ils étaient confondus ; en chacun, maintenant lointains,
l'élan auto-créateur de la vie s'exprime et se transmet.
III. ANIMAL, NOTRE LOINTAIN
1. l'homme, être religieux
Dans les
Deux sources de la morale et de la religion, Bergson exploite
sur un tout autre terrain ces relations de lointaine proximité entre
animalité et humanité. De fait, l'animal sert à repérer
chez l'homme différents modes d'être social : un mode où la
pression du groupe l'impose comme "obligation", et un mode gouverné par
l'attrait et l'"aspiration"
[52].
Et dans l'ordre humain, à "l'élan vital" sous forme d'élan
d'amour, sont rapportées certaine variabilité et une éventuelle
ouverture de la "société"
[53]
Pour notre propos c'est surtout l'analyse bergsonienne de la "fonction fabulatrice" humaine
que l'on retiendra ici. Comment comprendre, se demande l'auteur, que des êtres
caractérisés par l'intelligence et la raison soient aussi portés à user
de l'irrationnel ? Et Bergson d'y retrouver un substitut d'instinct :
"Nous dirions (...) que la tendance considérée est un instinct,
si ce n'était justement à la place d'un instinct que surgissent
dans l'esprit ces images fantasmatiques. Elles jouent un rôle qui
aurait
pu être dévolu à l'instinct et qui le serait, sans doute,
chez un être dépourvu d'intelligence. Disons provisoirement que
c'est de
l'instinct virtuel, entendant par là qu'à l'extrémité de
l'autre ligne d'évolution, dans les sociétés d'insectes,
nous voyons l'instinct provoquer mécaniquement une conduite comparable,
pour son utilité, à celle que suggèrent à l'homme,
intelligent et libre, des images quasi hallucinatoires"
[54].
Où l'on voit à nouveau jouer une assimilation qui aussitôt
s'exprime en différence. Mais une différence qui retient également
l'identité de l'origine commune :
"Chez l'homme, l'instinct n'est pas supprimé, mais il est éclipsé ;
il ne reste de lui qu'une lueur vague autour du noyau, pleinement éclairé ou
plutôt lumineux, qu'est l'intelligence"
[55].
Aussi tout en voyant dans la fonction fabulatrice, une sorte de résurgence
de l'instinct au sein de l'intelligence
[56],
Bergson en fait quelque chose de propre à l'homme — et ce qui
fait de l'homme un être religieux
[57] :
lui seul se représente sa mort, une éventuelle vie après
la mort, d'éventuels dieux qui interdisent ou commandent, protègent
ou s'opposent, etc., lui seul croit et pratique la magie, et module la religion
en superstition ou en mystique. Mais Bergson précise aussi que cela
vaut pour tout homme - dit "primitif" ou prétendu "civilisé" — et
il dénonce la l'orgueil de ceux qui prétendent ignorer la force
en tout homme d'une "logique du corps, prolongement du désir qui s'exerce
bien avant que l'intelligence lui ait trouvé une forme conceptuelle"
[58],
et "l'homme primitif qui sommeille au fond de chacun de nous"
[59].
A nouveau d'ailleurs Bergson soutient sa thèse en reprenant la confrontation
des comportements de l'animal et de l'homme, en "replaç(ant) l'homme
dans l'ensemble des vivants et la psychologie dans la biologie"
[60].
2. L'animalité de l'humanité ?
Par ce rapide parcours de quelques aspects de la philosophie bergsonienne nous
avons essayé de montrer les rapports complexes établis entre
animal et homme : une identité — d'origine — mais une opposition — de
cheminement. Pour chacun une part d'instinct et une part d'intelligence, mais
de telle façon que le développement de l'un estompe celui de
l'autre, ou le transforme.
Ainsi, d'une part, Bergson nous invite et à reconnaître et assumer
l'animalité en nous, à ne pas la renier, au contraire même à la
mieux retrouver, à la mieux exploiter ; mais, d'autre part, s'il la
faut d'une certaine manière cultiver, il faut en même temps s'en
déprendre, puisque l'homme, autre que l'animal, ne saurait refaire le
développement de l'animalité et ne peut que la transformer dans
le sens du développement proprement humain — ce que dit clairement
l'appel au développement de l'intuition où il ne s'agit pas de
voir un retour de l'instinct mais la promotion d'une invention de l'intelligence.
Bref, l'écart entre animalité et humanité, loin de se
combler, ne peut que s'agrandir. Pour l'homme les voies de l'animalité ne
peuvent être reprises et retrouvées, pas plus que les animaux
ne peuvent s'engouffrer dans celles de l'humanité. Mais, cet éloignement
irréversible est pour chacun la condition de développements nouveaux
et imprévisibles, toujours plus lointains.
[*] Les textes de Bergson sont
cités
Essai sur les données immédiates de la conscience (1889)
=
EDIC ;
Matière et mémoire (1896) =
MM ;
L'Évolution
Créatrice (1907) =
EC ;
L'Énergie spirituelle (1919)
=
ES ;
Les Deux sources de la morale et de la religion (1932)
=
DSMR ;
La Pensée et le mouvant, (1934) =
PM ;
avec la pagination des premières éditions P.U.F, indiquée également
dans les marges de l'édition
Oeuvres, P.U.F, 1971. Les autres
textes - documents, correspondance, pièces diverses ... sont citées
d'après
Mélanges, P.U.F, 1972.
Écrits et Paroles sont
cités
E.P.
[1] E.P., II, p. 240.
[2] Cf.
E.D.I.C., chap. I,
analysant plusieurs séries d'expériences : celles d'états
complexes (p. 6-23) — désir devenant passion, plaisir et joie
ou peine et tristesse, sentiments esthétiques ou moraux, effort musculaire
ou effort intellectuel de l'attention — et celles d'états simples
(p. 23-41) — sensations affectives ou représentatives.
[3] La critique est particulièrement
dirigée contre Kant qui nous a dotés d'un espace "intuition", "forme
a
priori de la sensibilité", "réalité sans qualité" ;
pour Bergson, cet "espace" est une conception de l'homme et non une donnée
immédiate, c'est une idée produite par l'activité de l'esprit,
et il convient de bien distinguer la conception / représentation de
l'espace et la perception de l'étendue.
[4] Ibid., p. 71-72.
[5] Ibid., p. 72.
[6] Ce que J. Dewitte appelle "la
proximité à distance" : cf. son article "La Proximité à distance
- De la fraternité comme paradigme épistémologique dans
Le Paradigme de la filiation, Paris, L'Harmattan, 1995, p. 331-346.
[7] Ibid., p. 103 ; cf. plus
loin : "Une vie intérieure aux moments bien distincts, aux états
bien caractérisés, répond mieux aux exigences de la vie
sociale".
[8] Ibid. ; cf. aussi la description
de ce niveau de vie consciente comme ne donnant accès qu'à un "moi
impersonnel", qu'à "l'ombre de nous-mêmes"... p. 98-99.
[9] M.M., p. 24-25.
[10] Cf.
M.M., p. 25 : "Que
se passe-t-il dans l'action réflexe ? Le mouvement centripète
communiqué par l'excitation se réfléchit tout de suite
par l'intermédiaire des cellules nerveuses de la moelle, en un mouvement
centrifuge déterminant une contraction musculaire. En quoi consiste,
d'autre part, la fonction du système cérébral ? L'ébranlement
périphérique, au lieu de se propager directement (...) remonte à l'encéphale
d'abord, puis redescend aux mêmes cellules motrices de la moelle qui
intervenaient dans le mouvement réflexe. Qu'a-t-il donc gagné à ce
détour ? (...) Les cellules des diverses régions dites sensorielles
de l'écorce, (...) permettent à l'ébranlement reçu
de gagner
à volonté tel ou tel mécanisme moteur
de la moelle épinière et de
choisir ainsi son effet" — c'est
l'auteur qui souligne.
[11] M.M., p. 176-177.
[12] M.M., p. 177-1798.
[13] CF.
E.C., p. 213, et
214 à propos de l'analyse de la déduction et de l'induction
[14] Ibid., p. V - ce sont
les premières lignes de l'Introduction.
[15] Ibid., p. V et VI.
[16] Cf.
ibid., p. IX : "Une
théorie de la connaissance, qui ne replace pas l'intelligence dans l'évolution
générale de la vie, ne nous apprendra ni comment les cadres de
la connaissance se sont constitués, ni comment nous pouvons les élargir
ou les dépasser".
[17] Cf.
ibid., premières
lignes de la p. 1
: "L'existence dont nous sommes le plus assurés
et, que nous connaissons le mieux est incontestablement la nôtre" ...
.
[18] Cf.
ibid., p. 12 et
sq.
[19] Cf.
ibid., p. 13 pour
les premiers, p. 15 pour l'Infusoire, reprise comme exemple avec l'Amibe, p.
34-35 .
[20] Ibid., p. 18.
[21] Au moins "comme traduction
suffisamment exacte et précise des faits connus"-
ibid. p. 23.
[22] Cf.
ibid. p. 28 et
sq.
[23] Ibid. p. 30 sq.
[24] Par exemple : "L'erreur du
finalisme radical, comme d'ailleurs celle du, mécanisme radical, est
d'étendre trop loin l'application de certains concepts naturels à notre
intelligence. (...) Le finalisme radical est tout près du mécanisme
radical sur la plupart des points. L'une et l'autre doctrines répugnent à voir
dans le cours des choses ou même simplement dans le cours de la vie,
une imprévisible création de forme. (...) L'application rigoureuse
du principe de finalité, comme celle du principe de causalité mécanique,
conduit à la conclusion que 'tout est donné'
ibid. p.
45-46.
[25] Ibid. p. 50, 90.
[26] Ibid. chap. I, p. 51,
53-54 et surtout 88-98.
[27] Ibid. p. 54.
[28] Voir contre les premières
cf. p. 36 ; contre les secondes cf. p. 42-43.
[29] Cf.
ibid. p. 55-85.
Bergson souligne qu'il prend ses exemples tant dans la phylogenèse que
dans l'ontogenèse, cf. p. 75.
[30] Ibid. p. 77.
[31] Ibid. p. 55 ; Bergson
poursuit "
La force de la preuve serait d'ailleurs proportionnelle au degré d'écartement
des lignes d'évolution choisies, et au degré de complexité des
structures similaires qu'on trouverait sur elles" - souligné par
Bergson.
[32] L'expression est de Jacques
Dewitte, dans "La Proximité à distance. De la fraternoté comme
paradigme épistémologique", dans
Le Paradigme de la filiation,
L'Harmattan, Paris, 1995, p.331-346.
[33] Cf.
ibid. p. 54 : "Si
notre hypothèse est fondée, si les causes essentielles qui travaillent
le long de ces divers chemins sont de nature psychologique ..." ; voir aussi
p. 52. Cf. aussi p. 77-84, l'analyse particulière réservée
au "néo-lamarckisme" qui, selon Bergson, a l'avantage sur les thèses
darwiniste et néo-darwinistes de faire appel à un "principe interne
de direction" , et p. 78 : "Le néo-lamarckisme est donc, de toutes les
formes actuelles de l'évolutionnisme, la seule qui soit capable d'admettre
un principe interne et psychologique de développement, encore qu'il
n'y fasse pas nécessairement appel. (...) Reste à savoir si le
terme 'effort' ne doit pas se prendre dans un sens plus profond, plus psychologique
encore qu'aucun néo-lamarckien ne le suppose".
[34] Cf.
ibid. p. 86-88.
[35] Chez Bergson voir la critique
de ceux qui ne savent rendre compte que des phénomènes de répétition
dans la vie — c'est-à-dire les "mécanistes". Sur Portmann,
voir les analyses de Jacques Dewitte dans "La donation première de l'apparence.
De l'anti-utilitarisme dans le monde animal selon A. Portmann", dans
Ce
que donner veut dire, Éditions de la découverte, 1993, p.
20-32 et "La redécouverte de la question téléologique",
Études
phénoménologiques, n° 23-24, 1996, p. 9-42, avec réédition
du texte de Portmann sur "L'auto-présentation".
[36] Cf.
E.C., p. 252. Voir
aussi p. 251, où Bergson renvoie à "l'élan" qui 'fait
de la série entière des vivants une seule immense vague courant
sur la matière"
[37] Ibid., chap. II, p.
99-106.
[38] Ibid., p. 106.
[39] Sur tout cela voir p. 107-
120.
[40] Ibid., p. 121. Cf.
aussi p. 133-134, où, pour étudier la divergence entre l'évolution
des Arthropodes et des Vertébrés, Bergson l'entame par "un coup
d'oeil jeté" sur leur système nerveux.
[41] Ibid., p. 127
[42] Ibid., p. 131-132
[43] Cf.
ibid., p. 133 : "On
pourra toujours expliquer par leur intérêt particulier la transformation
des espèces. On donnera ainsi la cause immédiate de leur variation.
Mais on n'en donnera souvent ainsi que la cause la plus superficielle. La cause
profonde est l'impulsion qui lança la vie dans le monde". (...) "Les
plus gros succès ont été pour ceux qui ont accepté les
plus gros risques". Même formule à propos de l'évolution
de l'activité psychique, et de l'intérêt immédiat
ou aléatoire du développement de l'instinct et de l'intelligence,
p. 144 : "Le plus grand succès fut d'ailleurs remporté, ici encore,
du côté où était le plus gros risque".
[44] Cf.
ibid., chap. II, à partir
de p. 136.
[45] Cf.
ibid., p. 137 : "De
ce que l'instinct est toujours plus ou moins intelligent, on en a conclu qu'intelligence
et instinct sont choses du même ordre (...). En réalité,
ils ne s'accompagnent que parce qu'ils se complètent, et ils ne se complètent
que parce qu'ils sont différents" ;
[46] Cf.
ibid., p. 142 : "Au
début, les avantages et inconvénients de l'instrument naturel
et de l'instrument fabriqué se balancent si bien qu'il est difficile
de dire lequel des deux assurera à l'être vivant un plus grand
empire sur la nature".
[47] Ibid., p. 144 - phrase
soulignée par l'auteur.
[48] Cf.
ibid., p. 145 : "quand
nous accomplissons machinalement une action habituelle, quand le somnambule
joue automatiquement son rêve, l'inconscience peut être absolue" ;
[49] Cf. par exemple
ibid., p.
145 : "Cette inadéquation de l'acte à la représentation
est précisément ici ce que nous appelons conscience" ; p. 146
: "C'est le déficit de l'instinct, la distance de l'acte à l'idée
qui deviendra conscience".
[50] Ibid., p. 178-179.
[51] Ibid.. p. 255. Cf aussi
p. 262 la définition de l'être vivant comme "centre d'action (qui)
représente une certaine somme de contingence s'introduisant dans le
monde". Et voir p. 266 le rejet de l'idée d'un "projet" ou d'un "plan" de
l'évolution, en particulier d la pensée de l'humanité comme "but" de
l'évolution.
[52] Cf.
D.S.M.R., chap.
I. ; les animaux modèles du premier mode ici convoqués sont ceux
qui dans
L'Évolution créatrice étaient les représentants
de la lignée du plus grands développement de l'instinctif : les
Arthropodes et plus particulièrement les Hyménoptères
- Abeilles et Fourmis.
[53] Cf.
ibid., p. 97-98.
[54] Ibid., p. 114.
[55] Ibid., p. 125-126.
[56] elle fonctionne au besoin
précise Bergson comme "une réaction défensive de la nature
contre le pouvoir de l'intelligence" p. 127.
[57] Cf.
ibid., p. 127,
et p. 135 sq.
[58] Ibid., p. 175.
[59] Ibid., p. 185.
[60] Ibid., p.186.