DOGMA

Olivier Lahbib

La signification vitaliste de la connaissance chez Ernst Mach




Le projet de Mach, philosophe des sciences, possède l’originalité de rendre conscient l’enjeu de la connaissance, qui est proprement pour lui une expression de la vie, et de l’instinct de survie. L’entreprise humaine de la connaissance ne s’explique par par une décision rationnelle, mais d’aprés un besoin vita, physiologique. On peut parler à propose de Mach d’une vision vitaliste du monde et de la science , au sens où le vitalisme consacre une puissance vitale indépendante et antérieure à la raison. Cependant la référence au vitalisme semble difficilement compatible avec la complexité de la recherche scientifique moderne. Comment espérer que les tendances vitales, premières en l’homme, puissent donner lieu à un effort proprement intellectuel ? De fait, si la connaissance est inscrite dans le fait même de la sensation (telle que la décrit Mach), et dans la nécessité vitale, elle n’est pas une spécificité humaine, mais tous les êtres vivants pourraient, dans cette mesure, être destinés, à connaître. La question est donc de savoir pourquoi seul l’homme développe une système de connaissances, tandis que les autres animaux en restent à une forme d’expérience, en outre rarement transmissible : cette réponse, Mach la formule en manifestant la spécificité humaine, c’est-à-dire l’utilisation d’un outil essentiel pour la construction de la connaissance scientifique : le langage et les symboles. La difficulté pourtant demeure, car comment articuler l’expérience vitale, dans laquelle hommes et animaux en général sont plongés, et la capacité à formuler théoriquement l’expérience vécue ?
Nous devons nous interroger sur l’effectivité de la réponse de Mach, qui tend à naturaliser la démarche scientifique : n’est-il pas de fait contraint de reconnaître le caractère conventionnel et artificiel de la constitution scientifique par rapport à l’origine de la connaissance dans la sensation.
Quelle signification Mach donne-t-il à la sensation, comme fondement de toute connaissance ? (I)
En quoi la théorie vitaliste de l’économie de pensée est-elle nécessairement dépendante d’une conception conventionaliste de la démarche scientifique ? (II)
Comment la science issue d’une conception vitaliste peut-elle admettre, sans contradiction, la référence nécessaire à l’a priori ? (III)


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La signification de la sensation chez Mach


§ 1 La sensation ou l’Elément

Le rapport du sujet au monde qui l’entoure se trouve analytiquement contenu dans la notion de phénomène. Aussi Mach rencontre la même question qui se pose à tout phénoménologue: comment la connaissance phénoménale peut -elle échapper à la possible accusation de relativisme ou au moins de subjectivisme qui entache l’existence d’un sujet phénoménalement situé ? Si la connaissance est le produit d’un sujet lui même phénoménalisé, alors il faut abandonner l’idée que le phénomène soit connu de façon universelle, objective, c’est-à-dire connaissable hors des limites de la subjectivité individuelle, indépendamment d’une existence incarnée. Pour accéder à l’objectivité, et à l’universalité qui sont les exigences premières de la connaissance, il faut donc déplacer l’axe de la connaissance : on tient pour acquis dans le mode transcendantal kantien de fondation du savoir que le donné lui même ne porte pas les conditions de la connaissance, celles-ci provenant d’une activité intellectuelle; le corps (avec ses sensations) est le lieu de l’expérience qui fournit le donné, mais c’est l’acte de l’intelligence qui est la condition de l’objectivité. Ce modèle convient à la description schématique de la connaissance fidéle au modèle transcendantal. Mais il ne permet pas de décrire la position d’E. Mach.
La différence principielle entre la théorie de la connaissance transcendantale et la théorie de Mach consiste justement dans la définition du phénomène, ou plutôt dans le statut d’objectivité du phénomène. Donné passif, le phénomène dans la philosophie transcendantale (nous entendons ici le sens kantien) ne possède pas la puissance de se hisser de lui même à la connaissance, tandis que le phénomène chez Mach est sensation, au sens précis que Mach donne à la sensation : la sensation n’est pas seulement ce qui est vécu par un sujet sentant, la sensation est aussi l’élément , ce en quoi toute expérience phénoménale se décompose. L’élément est ce à quoi renvoie toute sensation, l’élémentaire, les constituants premiers de l’expérience sensible, les informations premières présentes dans et pour le corps. La distinction entre la pensée et le corps n’ayant pas lieu, la sensation comme élément, ou sensation ( de l’) élémentaire, n’est pas susceptible d’information singulière et arbitraire. Ce qui est ainsi vécu n’est pas le produit d’une opinion personnelle, mais proprement un vécu physiologique : “On peut décomposer les phénomènes en éléments, que nous nommons sensations dans la mesure où ils sont liés à des processus déterminés du corps humain, et peuvent être considérés comme déterminés par eux”[1]. La sensation renvoie aux lois de la physiologie : ce qui est en question c’est l’état physique de tel corps, à l’égard de l’état du monde : “une couleur est un objet physique”[2] , ce sont les liaisons entre les événements du monde physique qui vont varier d’un corps à l’autre, selon sa position, ses mouvements. Si les corps sont structurellement proches, les sensations élémentaires sont sans différences essentielles. La tâche de la science commence lorsqu’elle doit décrire le réel en étudiant les liaisons établies entre eux; Aussi pour définir simplement les notions, doit-on dire que l'élément permet de qualifier la sensation sous sa face objective. La sensation a donc deux faces, d’un côté, elle est subjective (désignons là commdément par le mot de sensation) , mais de l’autre elle définit la réalité sensible, mesurable et effective, elle est l'élément . Mais l’option psycho-physique de Mach doit nous convaincre qu’il s’agit de la même réalité, vue de façon arbitrairement différente. Ce concept à deux visages permet à Mach d’écarter le problème récurrent de la chose en soi.
Mach repousse définitivement la définition de la sensation comme une impression provoquée sur un sujet par le donné extérieur. Une telle configuration de la sensation nous renverrait encore à l’hypothèse d’une réalité existant en soi, qui comme telle serait inaccessible, mais seulement donnée pour nous sous la forme relative de la sensation et de sa validité subjective. Si la sensation ne valait pas de façon objective, la seule objectivité originelle reviendrait à la chose en soi, et le processus de la connaissance ne parviendrait ainsi jamais à établir une forme d’objectivité non relative. La définition du phénomène doit forcément pour ces raisons enfermer l’objectivité de la sensation, ce qui veut dire que le sensible a une valeur épistémologique propre : la connaissance commence dans le fait de la sensation.
La relativité de la sensation, comme les illusions de la sensation ne sont plus des arguments qu’il faudrait évoquer pour rejeter sa valeur épistémologique. Précisément Mach inverse les codes habituels de la connaissance : la connaissance n’est pas une démarche artificielle qui viendrait qualifier le donné; elle est attachée à sa forme d’existence et de donation. Plus radicalement cela veut dire que le phénomène n’est pas l’apparence, ni même l’apparition des choses, car il n’y a pas, au delà de l’apparition, les choses pensées indépendamment de leur apparition . Le plan d’existence de la sensation recouvre déjà, d’emblée, celui du savoir, comme si la connaissance s’effectuait sans l’activité intellectuelle d’un sujet.
La phénoménologie de Mach saisit d’emblée le phénomène -ce qui est sensation ou l’élément, pour lui comme le premier degré, non pas seulement du connu, mais de la connaissance.


§ 2 La critique de la croyance en la matière

Mach considère le réel à partir des sensations qui sont pour lui tout ce qui de la réalité est connaisable. Comment affirmer que nos sensations représentent une réalité matérielle de manière fidèle ? Une telle question ne correspond pas à la perspective machienne. La matière ne désigne pas une réalité révélée par les sensations, et pour reprendre l’expression husserlienne, la matière n’est pas le “transcendant” qui échapperait à l’interrogation phénoménologique. Ce que nous appelons est une manière conventionnelle d’exprimer une relation suffisamment cohérente et solide entre des sensations; nous dérivons de l’examen de propriétés, l’existence d’un corps : “la chose, le corps, la matière, ne sent rien en effet hors de la connexion des éléments, des couleurs, des sons..., autrement dit de ce qu’on nomme leurs caractéristiques”[3] . Par là, Mach se prémunit radicalement de la croyance en une existence en soi des choses, indépendante de notre sensation. Il montre en quoi il ne faut pas être dupe de la puissance du langage qui assure une permanence aux choses, à travers la permanence des désignations. Mais c’est là la puissance d’abstraction du langage contre laquelle le scientifique doit s’élever. Le physicien doit méthodologiquement se montrer défiant, et désontologiser la connaissance : la connaissance ne vise pas un connu qui aurait par soi une existence et une identité. Connaître consiste à rendre cohérents des points de vues différents, des sensations multiples. Comme le montre l’usage d’instruments d’observation comme le microscope, la même “réalité” a des aspects différents selon l’approche qu’elle subit. L’oeil nu ne vise pas une réalité semblable à celle du microscope. Il revient à la décision de l’observateur d’accorder ces points de vue. Le travail de la science ne s’inspire pas de la réalité, qu’elle ne prétend pas traduire dans son être en soi. C’est bien plutôt la réalité qui doit se plier à la pluralité des regards et des sensations. Ou plutôt il n’y a pas de réalité hors de l’appréciation de la sensation : “c’est l’apanage de l’homme que d’avoir la capacité de déterminer arbitrairement et consciemment un point de vue”[4] . Il ne peut confondre son pouvoir avec l’illusion à laquelle il participe d’un “noyau constant” qui serait la réalité. C’est aussi par ce même désir de facilité qu’il s’imagine devoir donner plus de solidité ou de “réalité supérieure à l’espace et au temps, à l’encontre des couleurs, des sons et des odeurs”. Pourtant ce que nous nommons une réalité n’est constituée que de l’association de ces données sensorielles, en remarquant d’ailleurs que pour Mach, l’espace et le temps sont eux aussi réductibles à des sensations; car l’espace dans lequel nous percevons les caractéristiques de ce que nous appelons un corps n’est rien qu’une détermination issue de notre être physiologique, des mouvements et de l’orientation de notre corps. De la même façon, nous ne pouvons tenir notre corps pour une réalité, une matière même animée : notre corps n’est rien d’autre qu’un “complexe d’éléments” : la réalité dans sa pure objectivité ne paraît qu’nn fantasme de métaphysicien. “un cube, vu de près, nous semble grand, et petit de loin; différent selon qu’il est perçu par l’oeil gauche ou par l’oeil droit; il est dans certains cas dédoublé, et si nous fermons les yeux, invisible. Les propriétés d’un seul et même corps apparaissent donc modifiés par le nôtre, et conditionnés par lui”[5] . Il est d’autant plus difficile de connaître le corps comme une matière stable que son évidence matérielle dépend tout entière de la coordination de nos sensations. En outre, la connaissance de notre propre corps dans sa permanence dépend aussi de la perception du monde réel changeant autour de nous. Il est donc problématique de parler d’un moi corporel, s’il est est simplement un complexe de sensations, et sans doute tout aussi difficile de définir à partir de là l’unité du moi pensant.


§ 3 Le statut du Moi

Contrairement à la philosophie transcendantale (kantienne ou husserlienne) qui fait apparaître dans un premier temps le pôle de l'egoïté, la phénoménologie machienne, accomplit pour le coup d’emblée une réduction supplémentaire : le moi est réductible à une série de sensations, qui constituent les racines de toute présence. Encore une fois : pas de présence hors de l'actualité de la sensation. Le pôle essentiel selon Mach est donc la sensation, le phénomène lui même , en quoi d'ailleurs se résout le sujet. En même temps, en définissant le sujet sentant comme un aspect de l'analyse de la sensation , la phénoménologie de Mach dépasse l'objection qui demeure contre le phénomène pur, la question de son rapport avec l'objectivité. Décrivant un phénomène approché dans le refus d'une attitude de transcendance, la philosophie transcendantale doit en général justifier comment le sujet pensant vient s'articuler avec le sujet percevant : il lui faut lier l'activité synthétique du jugement avec l'activité synthétique de la perception. Pour Mach, la sensation porte en elle même la condition de l'objectivité. Il élimine ainsi la difficile question de la synthèse transcendantale, par un moyen extrême et radical, en faisant disparaître le pôle du sujet. Le sujet n'est plus une entité autosuffisante. La sensation assure sa propre unité. A l'esprit n'incombe pas la tâche d'unifier le donné, de constituer les règles de l'objectivité, car l'objectivité est le mode même d'être de la sensation. Il s'ensuit que la constitution objective des phénomènes ne nécessite pas un travail d'objectivation de l'esprit. La tâche de la connaissance consiste à définir les différentes relations entre les éléments, sans que cela consiste à objectiver ce qui serait de l'ordre de la sensation, dans sa portée uniquement subjective. Le Moi n'est pas une fonction logique extérieure au temps et à l'espace, dans la mesure où l'identité psychophysique dit bien sa confusion première avec le monde; l'homme n'est qu'une partie de la nature, comme aime à le rappeler E.Mach[6]. “Le Moi est insauvable”[7] , nous dit -il, au sens où le Moi n’est pas une entité existant par soi, indépendamment de ce qu’il ressent et de ce qui est ressenti : le Moi n’est ni une substance, ni une structure transcendantale qu’on pourrait isoler de son contenu; il n’est effectivement que le contenu vécu, le monde est ce qui constitue son unité; Mach se passe, comme on pouvait s’en douter, de la fonction de l’aperception pure. La reconnaissance de mon existence dans sa continuité a pour seule condition le contenu vécu; la sensation assure à elle seule la forme d’unité, l’aperception empirique. Pour le dire autrement, le film de mon “Moi”, de mon existence est le film même des événements hors de moi.Le principe d’une connaissance définie comme connaissance psychophysique, c’est qu’elle n’est pas la synthèse de deux mouvements s’opérant séparément , d’un côté l’opération du corps, de l’autre celle de l’âme. Tout au contraire la conscience vient de la sensation, accompagne les gestes et les postures du corps.
On pourrait même ajouter que l’exploration de l’hypothèse moniste chez Mach permet de voir se résoudre un problème que Kant ne parvient pas lui même à clore, si l’on en croît en tout cas les critiques post-kantiennes, de Fichte ou de Hegel. En effet, le dualisme de Kant établit la connaissance comme l’acte de synthèse de la pensée sur la réalité sensible, plus précisément la mise en oeuvre d’une série de synthèses qui informent le donné sensible, passif, le divers sensible, dont la provenance est extérieure. La pensée ordonne le sensible, et lui impose une intelligibilité. Mais de fait, il faut que le contenu se laisse persuader par la forme, épouse ses limites et reste tranquille en elles. Mais le donné n’est pas en lui même constitué et ordonné, il l’est de façon superficielle, il reste le donné passif que la connaissance contraint à répondre à ses questions. Au contraire l’hypothèse psycho-physique machienne ne dissocie pas évidemment le sujet pensant et le donné sensible: le sentant est senti. La question de l’adaptation des catégories de la pensée humaine à la réalité n’a plus lieu d’être, le solipsisme est une position philosophique insensée[8]. La tâche de connaître est remise à la sensation et à sa fonction moniste. La sensation porte en elle-même son sens.
Quelle tâche est alors reconnue au sujet connaissant ? Le travail scientifique ne consiste pas à observer passivement les phénomènes, mais à résumer l'expérience par le moyen de l'abstraction, à organiser sous des lois les événements : une loi physique est beaucoup plus qu'une fonction de synthèse, elle réalise une économie; la tendance à l'économie est le but de la science : “la science elle-même peut donc être considérée comme un problème de minimum, qui consiste à exposer les faits aussi parfaitement que possible avec la moindre dépense intellectuelle”[9] Prise dans le processus vital de la sensation, l’activité scientifique va seulement consister à développer renforcer et faciliter la tendance à l’adaptation et à la survie. Suivant la finalité de la vie, la science n’est qu’un moyen déployé par le vivant et donc le scientifique ne va pas faire autre chose qu’améliorer les capacités de maîtrise de l’environnement, à quoi travaille déjà la perception. Mais si sensation répond à une forme de finalité vitale, en quoi le processus de connaissance, dans l’élaboration même de la science est-il seulement dépendant du besoin vital ? Accomplissant la Réduction de la connaissance à une pure fonction vitale, il nous faut dégager quelle conséquence se trouve alors engagée pour la rationalité humaine .


II. La théorie vitaliste de la connaissance


§ 4 Le principe de l’économie de penser

Ce principe définit l'accord de nos pensées avec les sensations, il est l'expression théorique de ce qui a lieu dans l'expérience : l'adaptation de la pensée au donné sensible (tâche impartie dans la philosophie transcendantale à la déduction transcendantale) est précisément l'acte même du vivant : la vie adapte ses réactions en inventant des moyens d'épargner ses efforts. Ce n'est donc plus la réflexion qui doit trouver le lien entre ce qui est abstrait et ce qui est sensible, mais dans le mode de réaction du vivant, dans l'existence sensible se trouvent les ressources, non pas pour s'élever au concept comme un mode opératoire autonome, mais pour utiliser des instruments conceptuels, dont la nature n'est jamais radicalement différenciée de la motivation empirique portée par la vie.
La rencontre de Husserl et de Mach a lieu sur la question de la signification instrumentale que Mach donne aux productions de la science. C'est là le cœur de l'opposition que Husserl manifeste à l'égard de Mach, qui instrumentalise les outils conceptuels, qui ne leur accorde pas un statut de nécessité pure. La rencontre de Mach et de Husserl a donc lieu de façon essentielle à propos du statut empirique des principes logiques. Ce que Husserl reproche évidemment à Mach, et sans doute plus encore à Avenarius (qu'il ne distingue pas dans un premier temps), c'est de donner à la connaissance un principe uniquement empirique. L'idéal de la rationalité humaine, dans son niveau le plus universel et le plus objectif -la science- est réduit à une expression biologique. La thématisation du principe d'économie fait apparaître outre sa dépendance à l'égard d'un mode de penser psychologique, - le psychologisme - condamné par Husserl, sa particulière dette à l'égard de la théorie darwinienne[10]. La démarche de fondation du savoir suivie par Mach donne une portée conceptuelle à une détermination qui serait simplement celle de la vie[11]. De la même façon que la sensation est le principe de la connaissance, chez tous les vivants, il appartient au vivant d'épargner ses efforts dans l'organisation de son savoir issu des sensations. Ce qu'accomplit Mach, c'est le passage d'une détermination biologique à une détermination conceptuelle, comme s'il y avait une réelle continuité entre l'ordre des tendances biologiques, et des fonctions conceptuelles. Le glissement n'est pas justifié pour Husserl et il implique une absolue méconnaissance de l'ordre de la pensée pure. Mach se conduit en effet comme un scientifique qui croit que les fonctions réelles peuvent s'élargir en outils de réflexion. Il met donc sur le même plan la représentation du comportement du vivant et la réflexion conceptuelle. Husserl peut sans mal montrer que “l'économie de pensée appliquée à la science donne comme résultat de dégager les bases anthropologiques des différentes méthodes d'investigation”[12]. Il apparaît que la manière dont Mach envisage la rationalité soit proprement l'opposé de la manière de Husserl, car le fait est confondu avec la loi. Cela en deux sens: Mach énonce l'idée que le fait de la connaissance, celui du vivant dans son projet de survie, s'organise d'après une loi, qui serait dans le vivant lui même, celle qui permet d'embrasser un maximum de cas avec un minimum de principes. Le fait se déplie sous forme de norme. Mais d'autre part, cette loi n'a pas d'autre origine que le principe même de la survie qui vaut pour tous les êtres vivants. Pourquoi cette loi apparaît -elle seulement sous la forme particulière de la connaissance chez l'homme, en tant que seul capable de connaissance scientifique ? L'idée d'une norme inscrite dans le fait du vivant s'appuie sur une interprétation de la vie elle -même comme processus d'adaptation.
Mais Mach est-il alors fidèle au principe vitaliste, ne confond-il pas les principes théoriques et vitalistes , car à travers l’idée d’un idéal que la connaissance devrait remplir, ce n’est plus la vie qui est première, mais un certain nombre de concepts présupposés. En ce sens, la construction de Mach recouvre un cercle logique . Comme Husserl l'écrit, la manière de penser impliquée dans l'expression d'économie de la pensée “n'acquiert sa justification que si l'on confronte la pensée de fait avec la norme idéale connue avec évidence, norme qui est ainsi le proteron té phusei”[13] . Il faut en effet justifier que les pensées répondent aux mêmes principes téléologiques que le vivant. Admettre un principe d'économie dans le réel, c'est poser dans le réel une norme que le vivant serait chargé de suivre. Il faut donc que la connaissance de l'idéal précède la connaissance des faits[14]. Outre la confusion d'un principe biologique et d'un principe logique, confusion contenue dans ce principe d'épargne, et qui manifeste plus largement l'ignorance de la différence entre une théorie naturelle et une théorie logique, c'est plus globalement la manière même de penser de Ernst Mach, sa manière de penser comme physicien qui est en cause : on ne peut concevoir l'activité scientifique comme continuation de l'activité naturelle, sans détruire la définition de la science. L'accusation de Husserl à l'égard de Mach est comprise dans sa critique du naturalisme, c'est-à-dire dans l'idée que la science ne prétendrait pas tenir ses fondements d'une véritable théorie de la science, mais d'une pratique uniquement empiriste. L'idée d'une théorie de la science est indispensable si l'on veut fonder avec une véritable nécessité les instruments conceptuels utilisés par le savant. Le savant machien utilise en quelque sorte les instruments que la pensée naturelle lui fournit, il ne réfléchit pas ses instruments au sens où il leur donnerait la nécessité universelle qui justifie des connexions idéales entre les vérités qu'il produit. La pensée du savant se règle sur une expérience qui dément toute interprétation a priori. Au contraire la manière de penser de Husserl se révèle ici vraiment proche de celle du mathématicien. Les mathématiciens construisent des concepts sans recourir à l'induction et à l'expérimentation; au contraire , pour Mach le physicien, un concept n'a pas de validité propre au delà de l'usage expérimental qu'on lui donne. On retrouve l'opposition essentielle entre une conception radicalement transcendantale du savoir, au sens où les concepts ne dépendent pas d'une expérience ni naturelle ni psychologique, et une conception empiriste du savoir, où la sensation prévaut toujours sur son interprétation, qui ne s'épuise pas dans des schèmes conceptuels.


§ 5 Le problème de la genèse empirique des concepts

Sur ce point d'ailleurs, la manière de penser l'expérience et les outils de schématisation conceptuelle est un autre critère de différenciation. Le fait même que la sensation doive être pensée astucieusement et économiquement à travers des concepts et des symboles qui épargnent la répétition des mêmes expériences, montre le caractère proprement utilitaire et conventionnel des instruments dans lesquelles les opérations mentales de connaissance se trouvent résumées. La forme du concept n’ a pas chez Mach, une nécessité idéale , mais n’est que la traduction d'un besoin de simplification provisoire. Le principe de l'économie contient alors encore une autre contradiction, celle du caractère instrumental et contingent de la forme de la connaissance par rapport à son contenu. La connaissance comme adaptation du vivant à des formes de connaissance, sans que ces formes de connaissance soient inscrites dans la forme du vivant, c'est-à-dire -dans une optique transcendantale- , dans les structures essentielles de sa perception, ou dans la pré-constitution de l'esprit à produire des schèmes, donne l'impression que cette adaptation est purement accidentelle et donc superficielle. Si l'accord exigé n'est pas principalement fondé sur le pôle du sujet, comme c'est le cas dans la conception transcendantale de la connaissance, il ne l'est pas non plus avec Mach totalement sur le plan de l'objet, car il faudrait pour cela qu'il existe une transition fluide entre la sensation et le concept. Son caractère provisoire apporte en cela un démenti.
Il est vrai que le concept peut avoir une genèse empirique, et comme l'explique Mach, “l'homme forme ses concepts de la même façon que l'animal”[15], avec la différence notable que la possession du langage permet à l'homme de constituer des instruments beaucoup plus généraux et abstraits. Le concept est la somme d'expériences et d'associations qui sont représentées sous une forme unique et globale. L'existence même du concept valide en ce sens le principe de l'économie de pensée. Dans le même ordre d'idées, la classification des concepts, comme celle des mots obéit d'après Mach à un principe d'adaptation : le vivant grâce à ses concepts ou à ses symboles peut réagir plus rapidement à une situation, en tant qu'il a grâce au concept la possibilité d'une réaction déterminée[16]. L'humanité suit ce chemin pour parvenir à construire des concepts ne se ramenant pas immédiatement à une expérience simple et immédiate. En cela, le concept perd son rôle de représentation d'une simple expérience. “Ces mots abstraits , scientifiques, ont pour rôle de rappeler le lien de toutes les réactions de l'objet désignées dans sa définition, et d'attirer ces souvenirs dans la conscience comme au bout d'un fil. Que l'on pense à la définition de l'hydrogène, de la quantité de mouvement d'un système mécanique, ou du potentiel en un point. Chaque définition peut contenir de nouveaux concepts, de telle sorte que, seuls, les derniers concepts, fondations de cette construction abstraite, ne peuvent se ramener à des réactions sensibles dont ils sont les signes”[17]. De tels concepts ne sont pas la traduction directe d'une réalité, mais le résultat d'un processus d'abstraction facilité par la disponibilité des signes et des conventions , en cela comme l'écrit encore Mach, “on ne s'étonnera plus que leur contenu ne puisse tenir dans un représentation individuelle d'un instant"”[18]. L'arbitraire est présent dans la production du concept, puisque plusieurs expériences peuvent être représentées sous des concepts différents, et Mach donne comme exemple à ce sujet, le morceau de fer, qui peut être : “un poids, ou bien une masse, un conducteur de la chaleur, ou de l'électricité, un aimant, un corps solide, un corps chimiquement simple, autant d'appellations, qui sont autant de concepts”[19]. Certes Mach est fidèle à la règle énoncée avec la définition de la sensation comme origine de toute science, en parlant d'un chemin qui va des éléments au concept et à nouveau du concept à l'élément, mais une telle correspondance est bientôt dépassée, dans la spécialisation du concept qui s'abstrait de l'expérience sensible. Il faut admettre qu'il y a une différence importante entre le concept vulgaire acquis d'une façon inconsciente, par répétition, par automatismes[20], et le concept scientifique qui est l'objet d'un travail conscient de l'esprit. Comment le concept scientifique se forme-t-il et sa règle de formation est-elle comparable à celle qui produit le concept chez tous les êtres vivants[21]. Pour le vivant en général, le concept permet de retenir d'une situation ce qui l'intéresse particulièrement, en faisant abstraction de ce qui ne le sert pas. L'abstraction n'est donc certes pas dans la sensation, mais dans la capacité que le principe d'économie ou d'adaptation nous offre d'extraire des composés de sensations, les éléments qui nous sont les plus utiles, et qui restent ainsi en mémoire sous une forme abstraite. La baie recherchée par l'oiseau, préférée aux autres composantes d'un paysage, est identifiée par le simple privilège accordée à certaines sensations. Le plaisir gustatif procuré par telle espèce de baie définit une intensité qui prédispose certaines sensations à passer au niveau du concept. L'intensité de la sensation ouvre sur les phénomènes psychologiques de l'attention et de l'intérêt. On peut comprendre que la genèse des concepts les plus abstraits, ceux de la science, puisse admettre à son principe non pas un intérêt seulement sensible, mais aussi des buts plus haut, comme la recherche de l'efficacité et de la cohérence dans la résolution d'un problème. Cela permet à Mach de définir le concept comme “la connaissance des réactions que l'on doit attendre de la classe désignée d'objets (faits), connaissance associée au mot ou au terme ”[22] . L’exemple du concept de travail est exemplaire pour Mach : sa longue histoire commence sans doute par un objet utilisé dans des circonstances où la notion d'équilibre n'est pas encore formulée de façon scientifique, c'est le levier[23]. Aussi le concept qui remplace une expérience ne nous donne plus un accès immédiat à celle-ci, il la reproduit de façon abstraite, dans la suite des procédés de l'abstraction. Le concept peut évoquer des expériences qui ne sont pas encore advenues, il ne nous donne plus forcément l'intuition immédiate des circonstances, Mach parle d'“intuition potentielle”. Grâce à elle, est remplacée l'“intuition actuelle”, comme est révélé le caractère précieux du concept pour “représenter et symboliser dans la pensée de grandes classes de faits”[24]. Le pouvoir d'abstraction du concept est aussi un pouvoir de simplification. La capacité d'intégrer un fait dans une classe de faits implique que soient négligés tous les facteurs qui sont inutiles à l'étude menée. Si la science part du phénomène, de la sensation donnée dans l'être psychophysique, le principe de la science est l'abstraction. Le savant est celui qui sait négliger les événements indépendants, pour ne prêter attention qu'aux relations, aux permanences entre les circonstances[25].


§ 6 Le conventionnalisme en sciences

Ne faut-il pas voir dans l'hypothèse rejetée par Mach une réponse déjà prête à l'objection formulée par Husserl à propos de l'absence de toute fondation logique du savoir chez Mach, quand ce dernier écrit : “Si par essence, l'homme n'était qu'un pur logicien au lieu d'être avant tout un psychologue, il serait arrivé d'une façon très simple à l'abstraction qui conduit au principe de l'inertie...”[26]. A travers la dénonciation de l'accés direct pour la logique à des principes fondamentaux, c'est sans doute la définition de la pensée catégoriale qui est remise en cause, non pas l'idée d'une physique a priori, mais la détermination de principes a priori, valant avant l'expérience pour s'appliquer à elle. Pour Mach, il faut selon son expression “extorquer l'expérience”, ce qui suppose que l'adaptation de la pensée aux choses n'est pas inscrite dans le vivant, mais dans sa faculté de s'adapter en tâtonnant[27]. Au delà, de cette faculté d’adaptation empirique, le résultat de la science est surprenant. Non seulement le concept scientifique est le résultat d'un patient réglage, car il n'a pas en lui même la légitimité de s'imposer sans de nombreux essais, mais sa valeur est toujours hypothéquée par l'arbitraire de l'attention humaine, l'intérêt pour certains phénomènes, certaines relations : “je crois d'ailleurs que, pour apprécier de tels concepts (ici la force), on doit les considérer comme quelque chose de hasardeux au point de vue intellectuel, quelque chose qui a besoin d'être justifié par le succès. Qui nous garantit que dans nos abstractions nous faisons attention aux circonstances vraiment importantes, et que celles que nous laissons de côté sont réellement indifférentes” ? Notre connaissance est toute de convention , par ses instruments conceptuels et par ces choix d'investigation elle reste accidentelle. Le concept n'est donc pas directement lié aux faits, et dans la mesure où l'on peut reconstituer son lien aux faits qu'il est censé représenter, il ne concerne pas tous les faits. “Mais si les concepts ne sont pas de purs mots, s'ils ont leurs racines dans les faits, il faut néanmoins se garder de tenir pour équivalents les concepts et les faits, et de confondre les uns avec les autres”. La science se développe sur des bases conceptuelles qui délaissent la stricte correspondance d'une expérience et de son concept. La science se meut, de son propre aveu, dans la contingence: “les concepts, influencés par les besoins intellectuels de l'humanité prise dans son ensemble , portent l'empreinte de la civilisation de leur temps”[28]. A la relativité des instruments s'ajoute donc la relativité de ses préoccupations, celles de son époque. C'est donc une pensée conventionaliste que Mach rejoint , comme le montre P. Duhem dans son Analyse de l'ouvrage de Mach: la mécanique[29], exprimant avec netteté le caractère totalement hypothétique de toute connaissance scientifique, dans la mesure où le processus d'adaptation des pensées aux choses est un procédé où les instruments de la connaissance choisis pour leur efficacité ne prétendent pas à une véritable authenticité[30]. L'instrumentalisation des concepts et de l'acte scientifique de connaître ne diminue pas pour autant la validité de l'entreprise : Mach en ce sens distingue bien la prétention scientifique et la prétention métaphysique. Ce statut conventionnel des instruments de la science empirique pose un problème lorsqu'il s'agit de valider la cohérence des pensées elles-mêmes. C'est un autre aspect du principe d'économie de pensée, le rapport d'adaptation des pensées aux pensées. Cela définit pour Mach la logique. Mais la cohérence est-elle seulement un prolongement du projet biologique de survie ? Dans ce cas, la logique elle-même ne possède pas une nécessité en soi, mais relative à l'efficacité de la pensée.


§ 7 Le statut de la logique

Qu’en est-il de la thèse vitaliste pour la logique, en quoi la forme supérieure de rationalité qu’est la logique est -elle touchée par le point de vue vitaliste ? L'efficacité de la logique ne tient pas à la nature particulière de ses propositions, mais elle n'est que la conséquence du procédé général d'adaptation. Mach indique même que “ces deux processus , l'adaptation des représentations aux faits et l'adaptation des pensées entre elles, ne sont pas nettement séparables”[31]. Cette parenté entre les deux formes d'adaptation est d'ailleurs assez facile à comprendre si l'on part du fait de “l'intérêt biologique immédiat et personnel de l'individu”. C'est grâce à la médiation du langage que l'adaptation des pensées entre elles trouve son principe d'effectuation. “il faut observer attentivement les concordances et les différences;il faut rechercher les éléments déjà connus et déjà dénommés, dont on peut penser que le fait nouveau se compose. Seule une activité psychique fortifiée au service de la vie peut y suffire”. C'est grâce à la mobilisation des souvenirs que nous adaptons nos réactions aux problèmes actuels. Cela constitue le premier degré de l'adaptation, “une nouvelle combinaison de souvenirs intuitifs, effectuée grâce à l'activité de l'imagination”. Le deuxième niveau consiste à comparer non plus des souvenirs mais des concepts, dont nous disposons souvent sous formes de symboles,qui représentent en premier des expériences ou des souvenirs. Mach évoque une motivation psychologique totalement empirique pour justifier le désir que nos pensées s'accordent entre elles. Nous sommes anxieux de la réussite de nos projets. La réussite provoque chez nous une “impression d'allègement”. La contradiction apparaît alors simplement comme un malaise, un défaut dans l'attente, une insatisfaction[32] . Il n'y a pas proprement en l'homme, pas plus que chez l'animal, une disposition logique originaire, mais le confort dicte seul l'apparition de l'exigence de cohérence. Ces propos que n'aurait pas reniés Nietzsche, et qui appartiennent à une psychologie qu'on pourrait presque nommer psychologie des profondeurs, tant elle démythifie la tendance rationnelle en l'homme, se doublent pourtant d'un appel au langage, d'une référence à la cohérence interne portée par un processus de désignation. Si toutes les adaptations de pensées ne se font pas par le moyen du langage, elles aboutissent toutes à une expression verbale, “sous forme de concepts et de jugements”. Ne faut-il pas alors reconnaître que le système des mots et des symboles porte une cohérence propre, pouvant servir de support au processus d'adaptation, comme si la pensée devait s'en remettre à une structure quasi indépendante, cohérente et normative, formée à partir de la logique propre du langage. De sorte que la cohérence de nos pensées est le résultat de l'emploi des mots eux-mêmes, qui portent en eux la règle de leur usage. Cette logique immanente n'est pas examinée par Mach, qui la saisit de façon toute factuelle: “tous les processus scientifiques d'adaptation (...) consistent dans la correction mutuelle que des groupes de concepts et de jugements exercent les uns sur les autres”[33]. Les symboles scientifiques impliquent un usage normatif. On pourrait même attribuer aux possibilités contenues dans les mots et les concepts de construire une dialectique, comme l'ont illustré les philosophes grecs : le processus d'adaptation était déjà présent dans les paradoxes des Eléates et dans le progrès de la pensée philosophique, depuis les débuts de l'humanité. L'adaptation des pensées entre elles définit-elle en dernier lieu un principe de fondation de la science qui soit une alternative ? En effet, si l'on examine avec Mach le système de Newton, ce dernier tire bien de l'expérience huit définitions et trois lois du mouvement, mais ces principes ne sont pas des éléments hétérogènes, ils sont compatibles et cohérents, “ils portent la marque d'une adaptation réciproque”. La construction théorique de la science est impossible si le chercheur en reste à la simple expérience, il doit au contraire composer sa théorie d'après un principe de cohérence qui comme telle n'existe pas dans le rapport immédiat à l'expérience. Ainsi ce sont les paradoxes des rapports entre les notions dégagées de l'expérience qui offrent le meilleur moteur pour construire l'édifice théorique[34]. Dans de telles conditions, faut-il réduire encore une fois le désir de cohérence à la répulsion éprouvée face à ce qui ne s'harmonise pas. Le sens du paradoxe peut-il être complètement expliqué par ce besoin de moindre effort, d'économie ? Est -il de même nature que la règle qui oblige à ramener la nouveauté à des principes déjà connus ? “L'arrangement économique, harmonique, organique des pensées, que nous ressentons comme un besoin biologique, dépasse de beaucoup ce qu'exige logiquement l'absence de contradictions", écrit Mach[35]; il faut donc justifier que le même principe puisse engendrer, à la fois, une méthodologie qui pose l'économie et la simplification comme principe de recherche, et une théorie formelle, celle de la logique et de la non-contradiction. Pour Mach, la logique n'est pas une doctrine originaire, elle est apparue à partir de la pratique réelle des sciences, en procédant à l'abstraction des pensées réelles. Cela justifie qu'elle n'apporte rien en termes de connaissance, qu'elle n'enseigne aucun nouveau savoir, car toute recherche féconde exploite “un contenu représenté d'une façon vivante”[36]. ( Par exemple en géométrie, les relations simplement logiques entre les propositions et les figures ne suffisent pas, il faut une présence, une forme de familiarité avec les problèmes. Finalement la puissance symbolique de la pensée humaine est une aide efficace pour le progrès des sciences, parce qu'elle économise les forces, parce qu'elle permet de voir de façon rapide et essentielle ce que l'expérience ne peut faire voir.


III. Le statut de l’ a priori dans la théorie machienne de la connaissance

La fondation vitaliste de la connaissance engagée par Mach rencontre le thème de la fonction de l’apriori, comme le dernier obstacle à la réduction de la connaissance à un processus d’adaptation; c’est aussi le principe de la rationalité que Mach, par ses attaques phénoménalistes, fragilise.


§ 8 L’exemple des géométries non-euclidiennes

De fait, Mach prétend se passer de toute référence à l'a priori. Il faut nettement distinguer l'usage logique et scientifique des concepts et l'existence d'un a priori conceptuel ou intuitif. Ainsi même les mathématiques ne peuvent pas se prévaloir d'un mode d'existence originel, ou a priori, car comme l'écrit Mach, “nous avons affaire en mathématique à une construction de pensées édifiées sur le tard, le résultat des expérimentations mentales antérieures”[37]. Il ne s'agit pas d'autre chose, en géométrie par exemple, que de l'idéalisation d'expériences fondatrices[38] .Mach réduit l'habituelle conception de l'espace géométrique et des figures géométriques à une source uniquement expérimentale. L'espace des géomètres n'est pas un autre espace, superposé à notre expérience véritable de l'espace réel ou physiologique, mais “il consiste bien plutôt en une multitude d'expériences physiques conceptuellement idéalisées par des concepts et des formules, lesquels sont mis en connexion avec les sensations d'espace”[39]. S'il n'est qu'une idéalisation, c'est que l'espace réel est bien le seul espace disponible pour notre intuition, et qu'il n'existe pas une autre dimension, purement intellectuelle à laquelle nous pourrions accéder de façon aussi immédiate qu'au premier. L'espace géométrique est en quelque sorte contenu dans l'espace physique, le géomètre ne peut accéder au premier “sans expérience physique”, comme d'ailleurs les figures géométriques ne sont pas effectivement perçues dans l'espace réel, mais fondées sur des corps vécus dans la réalité. Il n'y a donc pas de différence de nature entre les objets géométriques et les objets physiques, sinon que concernant le premier, “son matériel expérimental est remarquablement léger et disponible”[40], mais une différence de degré dans l'implication expérimentale de ces objets. Evidemment la découverte des géométries non euclidiennes contemporaines des travaux de Mach, représente une forte objection contre l'origine empirique de la géométrie. Mach, dans un texte des Populär-wissenschaftliche Vorlesungen , se situe par rapport à ces nouvelles géométries . Car si effectivement la géométrie classique est totalement dépendante “de l'expérience que nous faisons des objets corporels et du fait que des mesures concrètes sont mises en connexion avec ces objets”[41], au point, comme l'écrit Mach, de n'être que l'idéalisation des expériences communes, il semble impossible de concevoir une géométrie qui ne reposerait sur aucune expérience réelle. En effet, dans la mesure où Mach pense la géométrie sur le modèle de la science physique, la géométrie poussant l'esprit d'économie jusqu'à minimiser la référence de la pensée à une présence physique, l'idée d'une forme spatiale a priori, préalable à tout contenu, comme les géométries non-euclidiennes en font l'hypothèse s'y montre en complète contradiction. Cependant, l'accueil que fait Mach aux nouvelles géométries n'est pas totalement négatif, puisqu'elles demeurent pour lui des formes d'idéalisations possibles, différentes de l'espace euclidien, mais des variations possibles issues d'“expérimentations mentales” : “le physicien ne peut par principe rejeter la possibilité d'expériences analogues dans l'espace tridimensionnel, bien que les phénomènes qui contraindraient à admettre une géométrie lobatchevskienne ou riemanienne présentent un contraste si fantastique avec celle à laquelle nous avons été habitués jusque là que personne ne se risque à tenir leur occurrence pour probable”[42]. Dans une courte allusion à Riemann, dans la Connaissance et l'erreur, Mach avance que l'espace riemanien à deux dimensions traduit à sa façon l'expérience de l'espace physiologique, la surface de la peau, mais que “les sensations des mouvements des membres, tout spécialement des bras, des mains et des doigts, nous donnent des renseignements sur une troisième dimension”[43]. On remarque en outre que dans La Mécanique , Mach prenant prétexte de la possibilité des nouvelles géométries, affirme que leur hypothèse est une bonne raison de considérer la géométrie euclidienne comme non fondée a priori : “Selon nous, cette conception , à laquelle Riemann surtout a travaillé, est fort importante. Les propriétés de notre espace nous apparaissent aussitôt comme des objets d'expérience et toutes les pseudo-théories géométriques qui prétendaient les établir a priori sont ruinées” [44].La stratégie de Mach est donc de ne refuser aucune hypothèse, puisque le propre de la science est bien de construire des hypothèses d'explication, même si elles semblent loin de ressembler aux éléments dont elles sont censées justifier les relations. La détermination scientifique de l'espace n'échappe donc pas à ce regard qui règle la définition des notions scientifiques sur les besoins de l'explication. Les outils et les symboles que la science construit ne désignent pas des existences en soi, l'espace physique comme l'espace géométrique ne sont que des variables de la démarche scientifique.
On constate aussi combien les réflexions de Mach ne seront pas si éloignées de la recherche que Husserl entreprendra plus tard dans les textes contemporains de la Krisis, et dans l'Origine de la géométrie, à propos du fond non pas empirique sur lequel se produit la géométrisation de l'espace, mais tenant compte de la réduction transcendantale husserlienne, mais plus radicalement sur ce qu'il appelle “le monde de la vie” . Le passage de l'expérience originelle de l'espace, à travers la perception et la chair, aux vérités pures de la géométrie définit le projet d'une science totale du phénomène au sens husserlien. S'il n'est pas redevable à Mach des conditions du problème que lui-même rencontrera, puisque d'après lui Mach ne pense jamais vraiment dans la forme de la chair, ni au niveau de la réduction au «monde de la vie», il en reste comme les autres psychologues qu'il a abondamment lus, au niveau du corps-objet, Husserl y repère au moins les principales difficultés à écarter.
Dans la perspective machienne, l'espace (et aussi le temps) ne sont donc en physique, comme ensuite en mathématique, que des dépendances des éléments, “ils (représentent) des dépendances factuelles réciproques entre les éléments que caractérisent les sensations proprement dites (dépendance des éléments d'un processus par rapport à un autre”. Les sensations de temps et d'espace ne sont ressenties qu'à travers les rapports entre d'autres sensations, “...nous ne connaissons ce que nous appelons espace et temps qu'à partir de certains phénomènes, il est clair que les déterminations spatiales et temporelles ne sont définies qu'à partir des autres phénomènes”[45]. Il faut bien reconnaître que le temps et l'espace n'existent qu'en fonction des termes qui les font percevoir. “Nous reconnaissons les situations dans l'espace à travers l'affection de notre rétine, de nos appareils optiques ou de tout autre appareil de mesure... Les déterminations spatiales sont des déterminations de phénomènes par d'autres phénomènes”. Ce ne sont pas des variables abstraites, simplement inventées pour ordonner l'expérience, car l'irréversibilité du temps est le meilleur critère de sa réalité[46]. Ce que nous appelons l'idéalité dans la connaissance, comme l'idéalité du temps ou de l'espace chez Kant, ne consiste que dans l'impression d'une permanence, celle du développement de la pensée à partir de l'expérience.
§ 9 La critique du principe de causalité :
Lorsque Mach parle ici d'idéalisation, il pourrait nous donner un accès à un procédé de l'esprit qui contrairement à la généralisation n'est pas de même nature ou ne dérive pas de l'expérience. Mais il affirme au contraire que le rapport du physique et du psychique dont il part permet de déterminer à l'avance les pensées qu'un physicien associera à un fait[47], non pas d'un point de vue a priori, mais ce genre de pré-détermination, d'anticipation n'est que le résultat de l'auto-observation des liaisons entre le sujet et les événements de son histoire. Cela correspond donc non pas à une détermination qui anticipe d'après des principes indépendants de l'expérience, mais d'après le souvenir d'une histoire. L'a priori se résout en autobiographie, pour le dire schématiquement. Ou encore l'a priori, qui viendrait qualifier le procédé d'anticipation, n'est que l'appellation illusoire de ce qui est seulement très familier. Il en va de même pour le rapport de cause à effet ; nous héritons de ce rapport comme l'acquis majeur de la critique kantienne, comme l'expression la plus haute du problème transcendantal, l'application de la catégorie à l'expérience qu'elle synthétise et ordonne. Mais dans la perspective machienne, le rapport de la cause à l'effet ne repose pas sur un principe d'ordre, expression de l'a priori, mais il s'analyse plus modestement comme la perception de la cause et de l'effet comme “les parties les plus frappantes d'un phénomène”[48]. La causalité n'est donc qu'une liaison empiriquement définie, qui porte en cela la relativité de notre lecture du monde, nous ne voyons que les événements les plus frappants, ceux qui nous concernent davantage . Lecture partiale et encore une fois économique[49], qui n'embrasse qu'une partie des conditions réelles de l'expérience. Par exemple, à la fin du XIX° siècle, le modèle de la liaison causale se trouve dans la réduction de tous les phénomènes de la nature à de purs phénomènes de mouvement. Comme l'établit Wundt dans son ouvrage sur les Axiomes physiques et leurs relations au principe de causalité (1866), en simplifiant toutes les causes en causes de mouvement. C'est le paradoxe de l'application du principe de causalité, qui néglige les modifications les plus difficiles à connaître, les modifications des qualités sensibles, pour chercher à penser uniquement les modifications des lieux, et les déplacements. Wundt dans cette perspective peut écrire :“Nous devons réduire toute modification à cette seule modification représentable en laquelle le représenté demeure identique; nous devons autrement dit réduire toute modification au mouvement"”[50]. La loi de causalité implique que l'événement soit compris de façon univoque, elle porte en elle une exigence de simplification, d'une interprétation restrictive que Mach repère et met en question : ne peut-il y avoir de physique que mécaniste ? L'explication en physique n'est-elle rigoureusement envisageable que sous la forme de la mécanique ? [51] Justement un des traits les plus connus de Mach est de chercher à dépasser le modèle d'explication mécaniste en physique. “ L'opinion qui fait de la Mécanique, la base fondamentale de toutes les autres branches de la physique, et suivant laquelle tous les phénomènes physiques doivent recevoir une explication mécanique, est, selon nous, un préjugé”[52]. Sur quoi ce préjugé repose-t-il ? Il semble que si la méthode d'explication mécaniste doive être rejetée comme “la plus superficielle”, c'est qu'elle s'appuie sur une conception schématique de la causalité. Mach oppose à la conception mécaniste qui isole des phénomènes d'un registre particulier, une méthode qu'on appellerait analogique[53]. Mach veut une “physique comparée”, qui montre l'appartenance des phénomènes à “toutes les branches de la physique”. Il n'est pas question comme on l'a fait jusqu'à présent de réduire tous les phénomènes du monde matériel à des mouvements, comme dans la manière de penser de Descartes[54]. Cela paraît exigible deux points de vue : d'abord le principe de l'économie de pensée suppose que tous les phénomènes physiques soient représentés par des principes qui sont en harmonie entre eux. Ensuite, les phénomènes étudiés ne sont pas réductibles à des mouvements, car comme on le sait le phénomène est pour Mach ce qui se donne dans l'ensemble psycho-physique qu'est l'homme. Il n' y a pas de phénomènes qui puissent être ainsi réductibles. Le procédé analogique n'isole pas certains phénomènes et ne privilégie pas comme le fait l'application du principe de causalité un aspect du problème, au contraire il rapproche sur le mode empirique des aspects distincts, il compare des modèles possibles; il reconstitue l'unité de la nature, rendue abstraite et superficielle par la loi a priori de la causalité mécanique[55]. Si la causalité n'est pas l'exemple du maintien d'une catégorie a priori chez Mach, mais plutôt permet une analyse paradigmatique de sa disparition, il revient à un autre concept de sa théorie d'assumer d'une certaine façon le rôle qui revient à la fonction de l' a priori, c'est ce qu'il nomme l'expérimentation mentale .


§ 10 L'expérimentation mentale

Celle-ci consiste dans “le procédé d'épuration logique et économique (pour) étudier le contenu des expériences mis sous forme de pensées”[56]. Ce qui veut dire que l'expérimentation physique peut être relayée et même remplacée dans certains cas par une expérimentation se déroulant uniquement dans l'ordre de la pensée. Peut-on attribuer en cela un statut pour l'expérimentation mentale différent de celui de l'abstraction ou de l'idéalisation dont on a parlé concernant les vérités mathématiques ? Il le semble, puisque les spéculations du physicien définissent des voies qu'il suivra dans l'expérimentation. D'une façon établie, il précède l'expérience réelle, en imaginant les différentes voies que le réel pourrait suivre. C'est d'après Mach, en procédant ainsi que Apelt aurait formulé la loi d'inertie, “on y a été conduit par l'expérience mentale et la méthode de la variation continue”[57]. Il ne s'agit pas de spéculations qui n'auraient aucun rapport avec l'expérience, car “l'expérience antérieure conditionne le succès d'une expérience mentale”[58]. L'expérimentation mentale a bien une vertu heuristique : comme l'écrit Cassirer dans Substance et fonction, à propos de Mach et du principe d'inertie : “c'est surtout en pratiquant la variation mentale des facteurs concourant à un certain résultat que l'on pourra superviser et éclairer le domaine d'ensemble des faits eux-mêmes. C'est à cette seule condition que se manifeste nettement la signification de chaque facteur particulier; c'est alors que l'information véhiculée par la perception peut prendre l'allure d'un complexe ordonné dans lequel nous appréhendons clairement la signification dévolue à chaque élément dans la construction de l'ensemble. Les traits essentiels qui sous-tendent sa prétention à la légalité vont se distinguer des traits fortuits susceptibles de changer à volonté...”[59] . Mais Mach ne va pas jusqu'au bout de la logique qui serait celle de la variation et de la réduction éidétique, il ne va pas jusqu'à penser proprement l'a priori, pourtant sa référence au Ménon de Platon, à propos de la réminiscence qu'il qualifie d'expérience mentale, montre son projet de dériver de l'expérience la disposition à anticiper l'expérience; posant la question : jusqu'où peut-il soumettre la capacité de deviner (présente chez l'humain) à une simple répétition ou adaptation des leçons de l'expérience ? A propos du cas du jeune esclave du Ménon, la réduction empirique de la réminiscence peut s'expliquer par l'argument précédemment exposé, c'est-à-dire le rejet du caractère a priori des mathématiques. C'est bien contre une tradition de la philosophie de la connaissance que Mach produit ses concepts. L'expérimentation mentale, avec les restrictions qui s'imposent à elle et qui la distinguent de la véritable définition de l'a priori répète encore la différence entre le phénoménisme physique de Mach et la conception qu'on qualifierait de transcendantale de Hertz Cette différence se laisse clairement apercevoir : comme l'exprime de façon parfaitement claire Cassirer, si “chez Mach les concepts fondamentaux de la physique sont le produit ou l'impression passive laissés par l'action des choses sur nos organes des sens , chez Hertz, ils sont l'expression d'un processus intellectuel extrêmement complexe, processus en lequel l'activité théorique s'exprime librement, et ne rencontre l'expérience qu'une fois atteint son but, pour en obtenir sa confirmation ou sa rectification. C'est pourquoi Hertz tient fermement à la possibilité et à la nécessité d'une pure science de la nature en son sens kantien ”[60]. Mach, dans le geste de recourir à l'expérimentation mentale, n'avoue-t-il pas qu'il n'y pas de recherche scientifique sans fictions, sans constructions, et que l'inventivité méthodologique est la seule source de fécondité scientifique ? Alors dans ce cas, on comprend mal sa pugnacité contre l’hypothèse atomiste. Cette hypothèse ne pouvait selon lui, dans sa polémique avec Botzmann[61] , être retenue, car elle n’était pas conforme à la sensation. Mais la limite de cette position apparaît clairement : car la loi de l’économie de penser paraît difficile à concilier avec l’exigence de l’inventivité méthodologique, fondée dans le procédé de l’expérience de pensée, et avec de l’autre, l’exigence d’une fidélité à la sensation, comme unique source de vérité. L’hypothèse atomiste est féconde, bien qu’elle ne paraisse ni économique, ni conforme aux sensations. Il ne semble pas que Mach puisse, en tant que physicien, rester fidèle à ses principes théoriques.


***



Quelle fonction donner à la vie dans la connaissance ? Mach, comme Husserl, fait intervernir la notion de vie dans la connaissance. La connaissance est la solution au problème de la vie. La définition de la vie diffère cependant radicalement. La vie ne renvoie pas chez Mach, au monde de la vie, ou à la Ur-doxa, mais la vie est le processus physiologique qui soumet la connaissance à son ordre. Cette vie ou ce processus vital qui transcende l’ordre de la connaissance, est-il en lui-même rationnel, ou la rationalité n’est-elle par rapport à lui qu’un forme extérieure et accidentelle ? Autrement dit, la vie n’est-elle rationnelle que par l’effet de conventions habilement choisies ? Ainsi pourrait se formuler le problème de la connaissance chez Mach. La rationalité formelle et la valeur heuristique de l’a priori ne sont pas fondées, avec la cohérence requise, dans la perspective machienne. Pourtant il est remarquable, à ce propos de lire le conseil de Mach à Husserl, concernant la valeur du principe psycho-physique. Enjoignant à Husserl de prendre ce principe comme point de déprt de la recherche philosophique [62], il annonce peut-être ce qui n'est pas encore la "Ur-doxa", ou "le Lebenswelt" : «...ce qui, pour Husserl, est un abaissement de la pensée scientifique, son contact avec la pensée vulgaire (“aveugle”?), m'apparaît comme un élément de grandeur, car c'est ainsi que la science prend racine dans la vie profonde de l'humanité et réagit puissamment sur celle-ci »[63].



[1] Grundlinien der Lehre von Bewegungsempfidungen, 1875 p. 54 cité dans AS p. 20
[2] L’analyse des sensations , trad. aux éditions J.Chambon, 1996, p. 21 (notée dorénavant AS .)
[3] AS, p. 11
[4] AS p. 12
[5] AS p. 14
[6]
AS p. 311 le moi naît, croît, disparaît. Il n'est rien de fixe, il est insauvable.
[7] AS p. 27
[8] L'analyse des sensations (notée AS) p. 312
[9] La Mécanique trad. E. Bertrand , libraire A. Hermann 1904, reprint éd . J. Gabay 1987 , p. 457 . On peut ajouter que la référence à la théorie de Darwin est aussi présentée comme une simple hypothèse : “je considère la théorie de l'évolution comme une hypothèse de travail pour les sciences de la nature, qui doit être approfondie et dont la valeur se limite à faciliter la compréhension provisoire des données expérimentales” AS, p. 75
[10] Husserl, Recherches logiques tome I, (notées LU) : LU I , 207 , trad. p, 228 “Identifier la tendance à la plus grande rationalité possible avec une tendance biologique à l'adaptation , ou la déduire de celle-ci, puis la charger encore de la fonction d'une force physique fondamentale - c'est là une somme d'aberrations....”
[11] AS p. 48 & CE p. 174
[12] LU I 197 (§ 54), trad. p. 217
[13] LU I, 208; trad. p. 230
[14] LU I 208-209 trad p. 230-231: “L'on reconnaît ainsi l'usteron proteron. Avant toute théorie de l'économie de pensée, nous devons déjà connaître l'idéal, nous devons savoir ce que la science s'efforce d'atteindre idealiter, ce que sont idealiter et ce que produisent les enchaînements réglés par des lois.."
[15] CE, p. 135.
[16] Ibid. p. 136
[17] Ibid. p. 137
[18] Ibid. p. 137
[19] Ibid p. 138
[20] Ibid. p. 140 “on apprend à parler et à comprendre une langue comme on apprend à marcher. Les différents éléments d'une activité, qui nous est devenue familière, s'effacent pour notre conscience”.
[21] voir la Mécanique, p. 250.
[22] Ibid. p. 141
[23] voir ibid. p. 142
[24] La connaissance et l'erreur, p. 143
[25] Ibid. p.146 “le rôle prédominant de l'abstraction dans la science est évident. Il n'est pas possible de faire attention à tous les détails d'un phénomène, et il n'y aurait pas de bon sens à le faire. Nous observons précisément les circonstances qui ont un intérêt pour nous, et celles dont elles paraissent dépendre. La première tâche qui s'offre au savant est ainsi de faire ressortir dans sa pensée les circonstances qui dépendent les unes des autres, et de laisser de côté comme accessoire ou indifférent tout ce dont le phénomène qu'il étudie semble indépendant. En fait les plus importantes découvertes se font par ce procédé de l'abstraction”.
[26] Ibid. p. 147
[27] voir une remarque en CE p. 297, à propos de l'organisation de la nature et l'opposition entre les êtres organisés et la matière inorganisée : “la nature n'est pas astreinte à commencer par ce qui est le plus simple par notre entendement”.
[28] Ibid.
[29] par exemple “la loi de réfraction est une méthode de reconstruction concise, résumée, faite à notre usage et, en outre, uniquement relative au côté géométrique du phénomène” écrit Mach Mécanique p 453 . Duhem, en tire dans son compte rendu (p. 446) un principe qui s'accorde avec sa propre théorie par exemple énoncée dans la théorie physique , “(une formule de mécanique) prétend uniquement être une représentation condensée de l'expérience; la seule manière d'en éprouver la valeur, la seule démonstration dont elle soit susceptible consiste donc à la mettre en regard des faits qu'elle veut représenter; elle sera d'autant meilleur qu'elle représentera un plus grand nombre de faits, avec une plus grande exactitude et par des procédés plus simples”.
[30] La mécanique, p. 476.
[31] CE p.175
[32] CE p. 178 “ Pour les besoins de la vie, les pensées s'adaptent aux faits et s'harmonisent entre elles. Dés que la pensée s'est suffisamment fortifiée, un désaccord entre les pensées est déjà en lui-même une peine, et on cherche à écarter ce malaise intellectuel, même si aucun intérêt pratique n'est en jeu”.
[33] CE p.179
[34] CE p. 188 Ainsi c'est dans les paradoxes eux-mêmes que se trouve la force d'impulsion la plus puissante, pour pousser l'adaptation des pensées entre elles, et conduire par là à de nouveaux éclaircissements et à de nouvelles découvertes.
[35] Pour Mach la simplification des théories, la réduction des hypothèses est à mettre au compte du principe d'économie , comme il le montre avec l'exemple de Maxwell (ibid. p. 189)
[36] CE p. 45
[37] CE p. 209
[38] AS p. 171
[39] CE , p.303
[40] CE p. 303
[41] A S, p. 172
[42] Populär-wissenschaftliche Vorlesungen 1896, s. 416-417, traduction par G. Garreta E.Mach, l'épistémologie comme histoire naturelle de la science dans La philosophie et la science, sous la direction de P. Wagner, folio-essais, p. 1055.
[43] CE p.329-330. Toujours dans le même passage de la Mécanique, p.460-461 note 1, Mach s'attribue la pensée de l'hypothèse d'un espace à plus de trois dimensions, non seulement parce que notre expérience du réel nous l'impose, mais encore “comme auxiliaire physique et mathématique”.
[44] La mécanique , p. 460
[45] Ernst Mach , Die Geschichte und die Wurzel des Satzes von der Erhaltung der Arbeit, 1872, p. 27
[46] voir CE p. 307
[47] AS p. 298
[48] CE p. 274; plus fondamentalement, il n'y a pas pour Mach de causalité au sens où nous l'entendons, dans la nature : “dans la nature, il n'y a ni causes ni effets”, car “la nature n'est présente qu'une seule fois” La Mécanique, p. 451. La notion de causalité sera donc remplacée par la notion de fonction, qui permet de relier entre eux les différents aspects d'un phénomène sans introduire nécessairement de priorité temporelle, voir par exemple CE p. 277.
[49] La Mécanique, p. 453
[50] Wundt les Axiomes physiques et leurs relations au principe de causalité (1866), p. 125
[51] voir Cassirer, tome IV de la philosophie des formes symboliques. “ce qui distingue l'analyse de Mach et lui confère , à première vue, une place singulière, c'est qu'il insiste beaucoup sur la différence entre l'exigence d'une explication causale de la nature et le postulat de la connaissance mécaniste de la nature” trad. p. 117
[52] La Mécanique , p. 464
[53] Par exemple,CE p. 227 , 234 sq
[54] Sur ce point la lecture de P. Duhem dans son compte rendu de l'ouvrage de Mach, la Mécanique est parfaitement conforme à la perspective de l'auteur ( Analyse de l'ouvrage de Mach, bulletin des sciences mathématiques, tome 27, (1903) pp. 261-283) (repris à la suite de l'évolution de la Mécanique (1903) de P. Duhem, Vrin, 1992. p. 445 &459 & 461.
[55] Sur ce point la lecture de Duhem est moins flatteuse, car il décèle chez Mach un retour aux théories des formes substantielles, voir même référence p. 462.
[56] CE p. 200
[57] CE p. 204
[58] CE p. 206, voir aussi La Mécanique p. 491, à propos des “expérimentations mentales” de Neumann, “dans l'expérimentation mentale on peut modifier des circonstances accessoires pour permettre à de nouveaux côtés d'un phénomène de se détacher de l'ensemble. Mais on ne peut supposer a priori que l'univers entier est sans influence”.
[59] Cassirer, Substance et fonction, trad. p. 207
[60] Cassirer , tome 4 de la Philosophie des formes symboliques, trad. p. 135 comme l'indique cette citation de Hertz : “ Tous les énoncés exposés sont des jugements a priori au sens kantien. Ils reposent sur des lois de l'intuition interne et sur celles des formes logiques propres à l'énonciateur. Ils n'ont pas plus de connexion avec l'expérience externe que n'en ont ces intuitions et ces formes”. Hertz, Les principes de la mécanique, p. 53.
[61] Nous renvoyons sur ce point à notre article la critique de la théorie atomiste chez Ernst Mach, dans la revue l’Enseignement philosophique, numéro mars-avril 2003.
[62] La mécanique, p. 462
[63]La mécanique, p. 464.

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