Olivier Lahbib
La signification vitaliste de la connaissance chez Ernst Mach
Le projet de Mach, philosophe des sciences, possède l’originalité de
rendre conscient l’enjeu de la connaissance, qui est proprement pour lui
une expression de la vie, et de l’instinct de survie. L’entreprise
humaine de la connaissance ne s’explique par par une décision rationnelle,
mais d’aprés un besoin vita, physiologique. On peut parler à propose
de Mach d’une vision vitaliste du monde et de la science , au sens où le
vitalisme consacre une puissance vitale indépendante et antérieure à la
raison. Cependant la référence au vitalisme semble difficilement
compatible avec la complexité de la recherche scientifique moderne. Comment
espérer que les tendances vitales, premières en l’homme,
puissent donner lieu à un effort proprement intellectuel ? De fait, si
la connaissance est inscrite dans le fait même de la sensation (telle que
la décrit Mach), et dans la nécessité vitale, elle n’est
pas une spécificité humaine, mais tous les êtres vivants
pourraient, dans cette mesure, être destinés, à connaître.
La question est donc de savoir pourquoi seul l’homme développe une
système de connaissances, tandis que les autres animaux en restent à une
forme d’expérience, en outre rarement transmissible : cette réponse,
Mach la formule en manifestant la spécificité humaine, c’est-à-dire
l’utilisation d’un outil essentiel pour la construction de la connaissance
scientifique : le langage et les symboles. La difficulté pourtant demeure,
car comment articuler l’expérience vitale, dans laquelle hommes
et animaux en général sont plongés, et la capacité à formuler
théoriquement l’expérience vécue ?
Nous devons nous interroger sur l’effectivité de la réponse
de Mach, qui tend à naturaliser la démarche scientifique : n’est-il
pas de fait contraint de reconnaître le caractère conventionnel
et artificiel de la constitution scientifique par rapport à l’origine
de la connaissance dans la sensation.
Quelle signification Mach donne-t-il à la sensation, comme fondement de
toute connaissance ? (I)
En quoi la théorie vitaliste de l’économie de pensée
est-elle nécessairement dépendante d’une conception conventionaliste
de la démarche scientifique ? (II)
Comment la science issue d’une conception vitaliste peut-elle admettre,
sans contradiction, la référence nécessaire à l’a
priori ? (III)
***
La signification de la sensation chez Mach
§ 1 La sensation ou l’Elément
Le rapport du sujet au monde qui l’entoure se trouve analytiquement contenu
dans la notion de phénomène. Aussi Mach rencontre la même
question qui se pose à tout phénoménologue: comment la connaissance
phénoménale peut -elle échapper à la possible accusation
de relativisme ou au moins de subjectivisme qui entache l’existence d’un
sujet phénoménalement situé ? Si la connaissance est le
produit d’un sujet lui même phénoménalisé, alors
il faut abandonner l’idée que le phénomène soit connu
de façon universelle, objective, c’est-à-dire connaissable
hors des limites de la subjectivité individuelle, indépendamment
d’une existence incarnée. Pour accéder à l’objectivité,
et à l’universalité qui sont les exigences premières
de la connaissance, il faut donc déplacer l’axe de la connaissance
: on tient pour acquis dans le mode transcendantal kantien de fondation du savoir
que le donné lui même ne porte pas les conditions de la connaissance,
celles-ci provenant d’une activité intellectuelle; le corps (avec
ses sensations) est le lieu de l’expérience qui fournit le donné,
mais c’est l’acte de l’intelligence qui est la condition de
l’objectivité. Ce modèle convient à la description
schématique de la connaissance fidéle au modèle transcendantal.
Mais il ne permet pas de décrire la position d’E. Mach.
La différence principielle entre la théorie de la connaissance
transcendantale et la théorie de Mach consiste justement dans la définition
du phénomène, ou plutôt dans le statut d’objectivité du
phénomène. Donné passif, le phénomène dans
la philosophie transcendantale (nous entendons ici le sens kantien) ne possède
pas la puissance de se hisser de lui même à la connaissance, tandis
que le phénomène chez Mach est sensation, au sens précis
que Mach donne à la sensation : la sensation n’est pas seulement
ce qui est vécu par un sujet sentant, la sensation est aussi l’élément
, ce en quoi toute expérience phénoménale se décompose.
L’élément est ce à quoi renvoie toute sensation, l’élémentaire,
les constituants premiers de l’expérience sensible, les informations
premières présentes dans et pour le corps. La distinction entre
la pensée et le corps n’ayant pas lieu, la sensation comme élément,
ou sensation ( de l’) élémentaire, n’est pas susceptible
d’information singulière et arbitraire. Ce qui est ainsi vécu
n’est pas le produit d’une opinion personnelle, mais proprement un
vécu physiologique : “On peut décomposer les phénomènes
en éléments, que nous nommons sensations dans la mesure où ils
sont liés à des processus déterminés du corps humain,
et peuvent être considérés comme déterminés
par eux”[1]. La sensation renvoie
aux lois de la physiologie : ce qui est en question c’est l’état
physique de tel corps, à l’égard de l’état du
monde : “une couleur est un objet physique”[2] ,
ce sont les liaisons entre les événements du monde physique qui
vont varier d’un corps à l’autre, selon sa position, ses mouvements.
Si les corps sont structurellement proches, les sensations élémentaires
sont sans différences essentielles. La tâche de la science commence
lorsqu’elle doit décrire le réel en étudiant les liaisons établies
entre eux; Aussi pour définir simplement les notions, doit-on dire que
l'élément permet de qualifier la sensation sous sa face objective.
La sensation a donc deux faces, d’un côté, elle est subjective
(désignons là commdément par le mot de sensation) , mais
de l’autre elle définit la réalité sensible, mesurable
et effective, elle est l'élément . Mais l’option psycho-physique
de Mach doit nous convaincre qu’il s’agit de la même réalité,
vue de façon arbitrairement différente. Ce concept à deux
visages permet à Mach d’écarter le problème récurrent
de la chose en soi.
Mach repousse définitivement la définition de la sensation comme
une impression provoquée sur un sujet par le donné extérieur.
Une telle configuration de la sensation nous renverrait encore à l’hypothèse
d’une réalité existant en soi, qui comme telle serait inaccessible,
mais seulement donnée pour nous sous la forme relative de la sensation
et de sa validité subjective. Si la sensation ne valait pas de façon
objective, la seule objectivité originelle reviendrait à la chose
en soi, et le processus de la connaissance ne parviendrait ainsi jamais à établir
une forme d’objectivité non relative. La définition du phénomène
doit forcément pour ces raisons enfermer l’objectivité de
la sensation, ce qui veut dire que le sensible a une valeur épistémologique
propre : la connaissance commence dans le fait de la sensation.
La relativité de la sensation, comme les illusions de la sensation ne
sont plus des arguments qu’il faudrait évoquer pour rejeter sa valeur épistémologique.
Précisément Mach inverse les codes habituels de la connaissance
: la connaissance n’est pas une démarche artificielle qui viendrait
qualifier le donné; elle est attachée à sa forme d’existence
et de donation. Plus radicalement cela veut dire que le phénomène
n’est pas l’apparence, ni même l’apparition des choses,
car il n’y a pas, au delà de l’apparition, les choses pensées
indépendamment de leur apparition . Le plan d’existence de la sensation
recouvre déjà, d’emblée, celui du savoir, comme si
la connaissance s’effectuait sans l’activité intellectuelle
d’un sujet.
La phénoménologie de Mach saisit d’emblée le phénomène
-ce qui est sensation ou l’élément, pour lui comme le premier
degré, non pas seulement du connu, mais de la connaissance.
§ 2 La critique de la croyance en la matière
Mach considère le réel à partir des sensations qui sont
pour lui tout ce qui de la réalité est connaisable. Comment affirmer
que nos sensations représentent une réalité matérielle
de manière fidèle ? Une telle question ne correspond pas à la
perspective machienne. La matière ne désigne pas une réalité révélée
par les sensations, et pour reprendre l’expression husserlienne, la matière
n’est pas le “transcendant” qui échapperait à l’interrogation
phénoménologique. Ce que nous appelons est une manière conventionnelle
d’exprimer une relation suffisamment cohérente et solide entre des
sensations; nous dérivons de l’examen de propriétés,
l’existence d’un corps : “la chose, le corps, la matière,
ne sent rien en effet hors de la connexion des éléments, des couleurs,
des sons..., autrement dit de ce qu’on nomme leurs caractéristiques”[3] .
Par là, Mach se prémunit radicalement de la croyance en une existence
en soi des choses, indépendante de notre sensation. Il montre en quoi
il ne faut pas être dupe de la puissance du langage qui assure une permanence
aux choses, à travers la permanence des désignations. Mais c’est
là la puissance d’abstraction du langage contre laquelle le scientifique
doit s’élever. Le physicien doit méthodologiquement se montrer
défiant, et désontologiser la connaissance : la connaissance ne
vise pas un connu qui aurait par soi une existence et une identité. Connaître
consiste à rendre cohérents des points de vues différents,
des sensations multiples. Comme le montre l’usage d’instruments d’observation
comme le microscope, la même “réalité” a des
aspects différents selon l’approche qu’elle subit. L’oeil
nu ne vise pas une réalité semblable à celle du microscope.
Il revient à la décision de l’observateur d’accorder
ces points de vue. Le travail de la science ne s’inspire pas de la réalité,
qu’elle ne prétend pas traduire dans son être en soi. C’est
bien plutôt la réalité qui doit se plier à la pluralité des
regards et des sensations. Ou plutôt il n’y a pas de réalité hors
de l’appréciation de la sensation : “c’est l’apanage
de l’homme que d’avoir la capacité de déterminer arbitrairement
et consciemment un point de vue”[4] .
Il ne peut confondre son pouvoir avec l’illusion à laquelle il participe
d’un “noyau constant” qui serait la réalité.
C’est aussi par ce même désir de facilité qu’il
s’imagine devoir donner plus de solidité ou de “réalité supérieure à l’espace
et au temps, à l’encontre des couleurs, des sons et des odeurs”.
Pourtant ce que nous nommons une réalité n’est constituée
que de l’association de ces données sensorielles, en remarquant
d’ailleurs que pour Mach, l’espace et le temps sont eux aussi réductibles à des
sensations; car l’espace dans lequel nous percevons les caractéristiques
de ce que nous appelons un corps n’est rien qu’une détermination
issue de notre être physiologique, des mouvements et de l’orientation
de notre corps. De la même façon, nous ne pouvons tenir notre corps
pour une réalité, une matière même animée :
notre corps n’est rien d’autre qu’un “complexe d’éléments” :
la réalité dans sa pure objectivité ne paraît qu’nn
fantasme de métaphysicien. “un cube, vu de près, nous semble
grand, et petit de loin; différent selon qu’il est perçu
par l’oeil gauche ou par l’oeil droit; il est dans certains cas dédoublé,
et si nous fermons les yeux, invisible. Les propriétés d’un
seul et même corps apparaissent donc modifiés par le nôtre,
et conditionnés par lui”[5] .
Il est d’autant plus difficile de connaître le corps comme une matière
stable que son évidence matérielle dépend tout entière
de la coordination de nos sensations. En outre, la connaissance de notre propre
corps dans sa permanence dépend aussi de la perception du monde réel
changeant autour de nous. Il est donc problématique de parler d’un
moi corporel, s’il est est simplement un complexe de sensations, et sans
doute tout aussi difficile de définir à partir de là l’unité du
moi pensant.
§ 3 Le statut du Moi
Contrairement à la philosophie transcendantale (kantienne ou husserlienne)
qui fait apparaître dans un premier temps le pôle de l'egoïté,
la phénoménologie machienne, accomplit pour le coup d’emblée
une réduction supplémentaire : le moi est réductible à une
série de sensations, qui constituent les racines de toute présence.
Encore une fois : pas de présence hors de l'actualité de la sensation.
Le pôle essentiel selon Mach est donc la sensation, le phénomène
lui même , en quoi d'ailleurs se résout le sujet. En même
temps, en définissant le sujet sentant comme un aspect de l'analyse de
la sensation , la phénoménologie de Mach dépasse l'objection
qui demeure contre le phénomène pur, la question de son rapport
avec l'objectivité. Décrivant un phénomène approché dans
le refus d'une attitude de transcendance, la philosophie transcendantale doit
en général justifier comment le sujet pensant vient s'articuler
avec le sujet percevant : il lui faut lier l'activité synthétique
du jugement avec l'activité synthétique de la perception. Pour
Mach, la sensation porte en elle même la condition de l'objectivité.
Il élimine ainsi la difficile question de la synthèse transcendantale,
par un moyen extrême et radical, en faisant disparaître le pôle
du sujet. Le sujet n'est plus une entité autosuffisante. La sensation
assure sa propre unité. A l'esprit n'incombe pas la tâche d'unifier
le donné, de constituer les règles de l'objectivité, car
l'objectivité est le mode même d'être de la sensation. Il
s'ensuit que la constitution objective des phénomènes ne nécessite
pas un travail d'objectivation de l'esprit. La tâche de la connaissance
consiste à définir les différentes relations entre les éléments,
sans que cela consiste à objectiver ce qui serait de l'ordre de la sensation,
dans sa portée uniquement subjective. Le Moi n'est pas une fonction logique
extérieure au temps et à l'espace, dans la mesure où l'identité psychophysique
dit bien sa confusion première avec le monde; l'homme n'est qu'une partie
de la nature, comme aime à le rappeler E.Mach[6]. “Le
Moi est insauvable”[7] , nous
dit -il, au sens où le Moi n’est pas une entité existant
par soi, indépendamment de ce qu’il ressent et de ce qui est ressenti
: le Moi n’est ni une substance, ni une structure transcendantale qu’on
pourrait isoler de son contenu; il n’est effectivement que le contenu vécu,
le monde est ce qui constitue son unité; Mach se passe, comme on pouvait
s’en douter, de la fonction de l’aperception pure. La reconnaissance
de mon existence dans sa continuité a pour seule condition le contenu
vécu; la sensation assure à elle seule la forme d’unité,
l’aperception empirique. Pour le dire autrement, le film de mon “Moi”,
de mon existence est le film même des événements hors de
moi.Le principe d’une connaissance définie comme connaissance psychophysique,
c’est qu’elle n’est pas la synthèse de deux mouvements
s’opérant séparément , d’un côté l’opération
du corps, de l’autre celle de l’âme. Tout au contraire la conscience
vient de la sensation, accompagne les gestes et les postures du corps.
On pourrait même ajouter que l’exploration de l’hypothèse
moniste chez Mach permet de voir se résoudre un problème que Kant
ne parvient pas lui même à clore, si l’on en croît en
tout cas les critiques post-kantiennes, de Fichte ou de Hegel. En effet, le dualisme
de Kant établit la connaissance comme l’acte de synthèse
de la pensée sur la réalité sensible, plus précisément
la mise en oeuvre d’une série de synthèses qui informent
le donné sensible, passif, le divers sensible, dont la provenance est
extérieure. La pensée ordonne le sensible, et lui impose une intelligibilité.
Mais de fait, il faut que le contenu se laisse persuader par la forme, épouse
ses limites et reste tranquille en elles. Mais le donné n’est pas
en lui même constitué et ordonné, il l’est de façon
superficielle, il reste le donné passif que la connaissance contraint à répondre à ses
questions. Au contraire l’hypothèse psycho-physique machienne ne
dissocie pas évidemment le sujet pensant et le donné sensible:
le sentant est senti. La question de l’adaptation des catégories
de la pensée humaine à la réalité n’a plus
lieu d’être, le solipsisme est une position philosophique insensée[8].
La tâche de connaître est remise à la sensation et à sa
fonction moniste. La sensation porte en elle-même son sens.
Quelle tâche est alors reconnue au sujet connaissant ? Le travail scientifique
ne consiste pas à observer passivement les phénomènes, mais à résumer
l'expérience par le moyen de l'abstraction, à organiser sous des
lois les événements : une loi physique est beaucoup plus qu'une
fonction de synthèse, elle réalise une économie; la tendance à l'économie
est le but de la science : “la science elle-même peut donc être
considérée comme un problème de minimum, qui consiste à exposer
les faits aussi parfaitement que possible avec la moindre dépense intellectuelle”[9] Prise
dans le processus vital de la sensation, l’activité scientifique
va seulement consister à développer renforcer et faciliter la tendance à l’adaptation
et à la survie. Suivant la finalité de la vie, la science n’est
qu’un moyen déployé par le vivant et donc le scientifique
ne va pas faire autre chose qu’améliorer les capacités de
maîtrise de l’environnement, à quoi travaille déjà la
perception. Mais si sensation répond à une forme de finalité vitale,
en quoi le processus de connaissance, dans l’élaboration même
de la science est-il seulement dépendant du besoin vital ? Accomplissant
la Réduction de la connaissance à une pure fonction vitale, il
nous faut dégager quelle conséquence se trouve alors engagée
pour la rationalité humaine .
II. La théorie vitaliste de la connaissance
§ 4 Le principe de l’économie de penser
Ce principe définit l'accord de nos pensées avec les sensations,
il est l'expression théorique de ce qui a lieu dans l'expérience
: l'adaptation de la pensée au donné sensible (tâche impartie
dans la philosophie transcendantale à la déduction transcendantale)
est précisément l'acte même du vivant : la vie adapte ses
réactions en inventant des moyens d'épargner ses efforts. Ce n'est
donc plus la réflexion qui doit trouver le lien entre ce qui est abstrait
et ce qui est sensible, mais dans le mode de réaction du vivant, dans
l'existence sensible se trouvent les ressources, non pas pour s'élever
au concept comme un mode opératoire autonome, mais pour utiliser des instruments
conceptuels, dont la nature n'est jamais radicalement différenciée
de la motivation empirique portée par la vie.
La rencontre de Husserl et de Mach a lieu sur la question de la signification
instrumentale que Mach donne aux productions de la science. C'est là le
cœur de l'opposition que Husserl manifeste à l'égard de Mach,
qui instrumentalise les outils conceptuels, qui ne leur accorde pas un statut
de nécessité pure. La rencontre de Mach et de Husserl a donc lieu
de façon essentielle à propos du statut empirique des principes
logiques. Ce que Husserl reproche évidemment à Mach, et sans doute
plus encore à Avenarius (qu'il ne distingue pas dans un premier temps),
c'est de donner à la connaissance un principe uniquement empirique. L'idéal
de la rationalité humaine, dans son niveau le plus universel et le plus
objectif -la science- est réduit à une expression biologique. La
thématisation du principe d'économie fait apparaître outre
sa dépendance à l'égard d'un mode de penser psychologique,
- le psychologisme - condamné par Husserl, sa particulière dette à l'égard
de la théorie darwinienne[10].
La démarche de fondation du savoir suivie par Mach donne une portée
conceptuelle à une détermination qui serait simplement celle de
la vie[11]. De la même façon
que la sensation est le principe de la connaissance, chez tous les vivants, il
appartient au vivant d'épargner ses efforts dans l'organisation de son
savoir issu des sensations. Ce qu'accomplit Mach, c'est le passage d'une détermination
biologique à une détermination conceptuelle, comme s'il y avait
une réelle continuité entre l'ordre des tendances biologiques,
et des fonctions conceptuelles. Le glissement n'est pas justifié pour
Husserl et il implique une absolue méconnaissance de l'ordre de la pensée
pure. Mach se conduit en effet comme un scientifique qui croit que les fonctions
réelles peuvent s'élargir en outils de réflexion. Il met
donc sur le même plan la représentation du comportement du vivant
et la réflexion conceptuelle. Husserl peut sans mal montrer que “l'économie
de pensée appliquée à la science donne comme résultat
de dégager les bases anthropologiques des différentes méthodes
d'investigation”[12]. Il apparaît
que la manière dont Mach envisage la rationalité soit proprement
l'opposé de la manière de Husserl, car le fait est confondu avec
la loi. Cela en deux sens: Mach énonce l'idée que le fait de la
connaissance, celui du vivant dans son projet de survie, s'organise d'après
une loi, qui serait dans le vivant lui même, celle qui permet d'embrasser
un maximum de cas avec un minimum de principes. Le fait se déplie sous
forme de norme. Mais d'autre part, cette loi n'a pas d'autre origine que le principe
même de la survie qui vaut pour tous les êtres vivants. Pourquoi
cette loi apparaît -elle seulement sous la forme particulière de
la connaissance chez l'homme, en tant que seul capable de connaissance scientifique
? L'idée d'une norme inscrite dans le fait du vivant s'appuie sur une
interprétation de la vie elle -même comme processus d'adaptation.
Mais Mach est-il alors fidèle au principe vitaliste, ne confond-il pas
les principes théoriques et vitalistes , car à travers l’idée
d’un idéal que la connaissance devrait remplir, ce n’est plus
la vie qui est première, mais un certain nombre de concepts présupposés.
En ce sens, la construction de Mach recouvre un cercle logique . Comme Husserl
l'écrit, la manière de penser impliquée dans l'expression
d'économie de la pensée “n'acquiert sa justification que
si l'on confronte la pensée de fait avec la norme idéale connue
avec évidence, norme qui est ainsi le proteron té phusei”[13] .
Il faut en effet justifier que les pensées répondent aux mêmes
principes téléologiques que le vivant. Admettre un principe d'économie
dans le réel, c'est poser dans le réel une norme que le vivant
serait chargé de suivre. Il faut donc que la connaissance de l'idéal
précède la connaissance des faits[14].
Outre la confusion d'un principe biologique et d'un principe logique, confusion
contenue dans ce principe d'épargne, et qui manifeste plus largement l'ignorance
de la différence entre une théorie naturelle et une théorie
logique, c'est plus globalement la manière même de penser de Ernst
Mach, sa manière de penser comme physicien qui est en cause : on ne peut
concevoir l'activité scientifique comme continuation de l'activité naturelle,
sans détruire la définition de la science. L'accusation de Husserl à l'égard
de Mach est comprise dans sa critique du naturalisme, c'est-à-dire dans
l'idée que la science ne prétendrait pas tenir ses fondements d'une
véritable théorie de la science, mais d'une pratique uniquement
empiriste. L'idée d'une théorie de la science est indispensable
si l'on veut fonder avec une véritable nécessité les instruments
conceptuels utilisés par le savant. Le savant machien utilise en quelque
sorte les instruments que la pensée naturelle lui fournit, il ne réfléchit
pas ses instruments au sens où il leur donnerait la nécessité universelle
qui justifie des connexions idéales entre les vérités qu'il
produit. La pensée du savant se règle sur une expérience
qui dément toute interprétation a priori. Au contraire la manière
de penser de Husserl se révèle ici vraiment proche de celle du
mathématicien. Les mathématiciens construisent des concepts sans
recourir à l'induction et à l'expérimentation; au contraire
, pour Mach le physicien, un concept n'a pas de validité propre au delà de
l'usage expérimental qu'on lui donne. On retrouve l'opposition essentielle
entre une conception radicalement transcendantale du savoir, au sens où les
concepts ne dépendent pas d'une expérience ni naturelle ni psychologique,
et une conception empiriste du savoir, où la sensation prévaut
toujours sur son interprétation, qui ne s'épuise pas dans des schèmes
conceptuels.
§ 5 Le problème de la genèse empirique des concepts
Sur ce point d'ailleurs, la manière de penser l'expérience et les
outils de schématisation conceptuelle est un autre critère de différenciation.
Le fait même que la sensation doive être pensée astucieusement
et économiquement à travers des concepts et des symboles qui épargnent
la répétition des mêmes expériences, montre le caractère
proprement utilitaire et conventionnel des instruments dans lesquelles les opérations
mentales de connaissance se trouvent résumées. La forme du concept
n’ a pas chez Mach, une nécessité idéale , mais n’est
que la traduction d'un besoin de simplification provisoire. Le principe de l'économie
contient alors encore une autre contradiction, celle du caractère instrumental
et contingent de la forme de la connaissance par rapport à son contenu.
La connaissance comme adaptation du vivant à des formes de connaissance,
sans que ces formes de connaissance soient inscrites dans la forme du vivant,
c'est-à-dire -dans une optique transcendantale- , dans les structures
essentielles de sa perception, ou dans la pré-constitution de l'esprit à produire
des schèmes, donne l'impression que cette adaptation est purement accidentelle
et donc superficielle. Si l'accord exigé n'est pas principalement fondé sur
le pôle du sujet, comme c'est le cas dans la conception transcendantale
de la connaissance, il ne l'est pas non plus avec Mach totalement sur le plan
de l'objet, car il faudrait pour cela qu'il existe une transition fluide entre
la sensation et le concept. Son caractère provisoire apporte en cela un
démenti.
Il est vrai que le concept peut avoir une genèse empirique, et comme l'explique
Mach, “l'homme forme ses concepts de la même façon que l'animal”[15],
avec la différence notable que la possession du langage permet à l'homme
de constituer des instruments beaucoup plus généraux et abstraits.
Le concept est la somme d'expériences et d'associations qui sont représentées
sous une forme unique et globale. L'existence même du concept valide en
ce sens le principe de l'économie de pensée. Dans le même
ordre d'idées, la classification des concepts, comme celle des mots obéit
d'après Mach à un principe d'adaptation : le vivant grâce à ses
concepts ou à ses symboles peut réagir plus rapidement à une
situation, en tant qu'il a grâce au concept la possibilité d'une
réaction déterminée[16].
L'humanité suit ce chemin pour parvenir à construire des concepts
ne se ramenant pas immédiatement à une expérience simple
et immédiate. En cela, le concept perd son rôle de représentation
d'une simple expérience. “Ces mots abstraits , scientifiques, ont
pour rôle de rappeler le lien de toutes les réactions de l'objet
désignées dans sa définition, et d'attirer ces souvenirs
dans la conscience comme au bout d'un fil. Que l'on pense à la définition
de l'hydrogène, de la quantité de mouvement d'un système
mécanique, ou du potentiel en un point. Chaque définition peut
contenir de nouveaux concepts, de telle sorte que, seuls, les derniers concepts,
fondations de cette construction abstraite, ne peuvent se ramener à des
réactions sensibles dont ils sont les signes”[17].
De tels concepts ne sont pas la traduction directe d'une réalité,
mais le résultat d'un processus d'abstraction facilité par la disponibilité des
signes et des conventions , en cela comme l'écrit encore Mach, “on
ne s'étonnera plus que leur contenu ne puisse tenir dans un représentation
individuelle d'un instant"”[18].
L'arbitraire est présent dans la production du concept, puisque plusieurs
expériences peuvent être représentées sous des concepts
différents, et Mach donne comme exemple à ce sujet, le morceau
de fer, qui peut être : “un poids, ou bien une masse, un conducteur
de la chaleur, ou de l'électricité, un aimant, un corps solide,
un corps chimiquement simple, autant d'appellations, qui sont autant de concepts”[19].
Certes Mach est fidèle à la règle énoncée
avec la définition de la sensation comme origine de toute science, en
parlant d'un chemin qui va des éléments au concept et à nouveau
du concept à l'élément, mais une telle correspondance est
bientôt dépassée, dans la spécialisation du concept
qui s'abstrait de l'expérience sensible. Il faut admettre qu'il y a une
différence importante entre le concept vulgaire acquis d'une façon
inconsciente, par répétition, par automatismes[20],
et le concept scientifique qui est l'objet d'un travail conscient de l'esprit.
Comment le concept scientifique se forme-t-il et sa règle de formation
est-elle comparable à celle qui produit le concept chez tous les êtres
vivants[21]. Pour le vivant en général,
le concept permet de retenir d'une situation ce qui l'intéresse particulièrement,
en faisant abstraction de ce qui ne le sert pas. L'abstraction n'est donc certes
pas dans la sensation, mais dans la capacité que le principe d'économie
ou d'adaptation nous offre d'extraire des composés de sensations, les éléments
qui nous sont les plus utiles, et qui restent ainsi en mémoire sous une
forme abstraite. La baie recherchée par l'oiseau, préférée
aux autres composantes d'un paysage, est identifiée par le simple privilège
accordée à certaines sensations. Le plaisir gustatif procuré par
telle espèce de baie définit une intensité qui prédispose
certaines sensations à passer au niveau du concept. L'intensité de
la sensation ouvre sur les phénomènes psychologiques de l'attention
et de l'intérêt. On peut comprendre que la genèse des concepts
les plus abstraits, ceux de la science, puisse admettre à son principe
non pas un intérêt seulement sensible, mais aussi des buts plus
haut, comme la recherche de l'efficacité et de la cohérence dans
la résolution d'un problème. Cela permet à Mach de définir
le concept comme “la connaissance des réactions que l'on doit attendre
de la classe désignée d'objets (faits), connaissance associée
au mot ou au terme ”[22] .
L’exemple du concept de travail est exemplaire pour Mach : sa longue histoire
commence sans doute par un objet utilisé dans des circonstances où la
notion d'équilibre n'est pas encore formulée de façon scientifique,
c'est le levier[23]. Aussi le concept
qui remplace une expérience ne nous donne plus un accès immédiat à celle-ci,
il la reproduit de façon abstraite, dans la suite des procédés
de l'abstraction. Le concept peut évoquer des expériences qui ne
sont pas encore advenues, il ne nous donne plus forcément l'intuition
immédiate des circonstances, Mach parle d'“intuition potentielle”.
Grâce à elle, est remplacée l'“intuition actuelle”,
comme est révélé le caractère précieux du
concept pour “représenter et symboliser dans la pensée de
grandes classes de faits”[24].
Le pouvoir d'abstraction du concept est aussi un pouvoir de simplification. La
capacité d'intégrer un fait dans une classe de faits implique que
soient négligés tous les facteurs qui sont inutiles à l'étude
menée. Si la science part du phénomène, de la sensation
donnée dans l'être psychophysique, le principe de la science est
l'abstraction. Le savant est celui qui sait négliger les événements
indépendants, pour ne prêter attention qu'aux relations, aux permanences
entre les circonstances[25].
§ 6 Le conventionnalisme en sciences
Ne faut-il pas voir dans l'hypothèse rejetée par Mach une réponse
déjà prête à l'objection formulée par Husserl à propos
de l'absence de toute fondation logique du savoir chez Mach, quand ce dernier écrit
: “Si par essence, l'homme n'était qu'un pur logicien au lieu d'être
avant tout un psychologue, il serait arrivé d'une façon très
simple à l'abstraction qui conduit au principe de l'inertie...”[26].
A travers la dénonciation de l'accés direct pour la logique à des
principes fondamentaux, c'est sans doute la définition de la pensée
catégoriale qui est remise en cause, non pas l'idée d'une physique
a priori, mais la détermination de principes a priori, valant avant l'expérience
pour s'appliquer à elle. Pour Mach, il faut selon son expression “extorquer
l'expérience”, ce qui suppose que l'adaptation de la pensée
aux choses n'est pas inscrite dans le vivant, mais dans sa faculté de
s'adapter en tâtonnant[27].
Au delà, de cette faculté d’adaptation empirique, le résultat
de la science est surprenant. Non seulement le concept scientifique est le résultat
d'un patient réglage, car il n'a pas en lui même la légitimité de
s'imposer sans de nombreux essais, mais sa valeur est toujours hypothéquée
par l'arbitraire de l'attention humaine, l'intérêt pour certains
phénomènes, certaines relations : “je crois d'ailleurs que,
pour apprécier de tels concepts (ici la force), on doit les considérer
comme quelque chose de hasardeux au point de vue intellectuel, quelque chose
qui a besoin d'être justifié par le succès. Qui nous garantit
que dans nos abstractions nous faisons attention aux circonstances vraiment importantes,
et que celles que nous laissons de côté sont réellement indifférentes” ?
Notre connaissance est toute de convention , par ses instruments conceptuels
et par ces choix d'investigation elle reste accidentelle. Le concept n'est donc
pas directement lié aux faits, et dans la mesure où l'on peut reconstituer
son lien aux faits qu'il est censé représenter, il ne concerne
pas tous les faits. “Mais si les concepts ne sont pas de purs mots, s'ils
ont leurs racines dans les faits, il faut néanmoins se garder de tenir
pour équivalents les concepts et les faits, et de confondre les uns avec
les autres”. La science se développe sur des bases conceptuelles
qui délaissent la stricte correspondance d'une expérience et de
son concept. La science se meut, de son propre aveu, dans la contingence: “les
concepts, influencés par les besoins intellectuels de l'humanité prise
dans son ensemble , portent l'empreinte de la civilisation de leur temps”[28].
A la relativité des instruments s'ajoute donc la relativité de
ses préoccupations, celles de son époque. C'est donc une pensée
conventionaliste que Mach rejoint , comme le montre P. Duhem dans son Analyse
de l'ouvrage de Mach: la mécanique[29],
exprimant avec netteté le caractère totalement hypothétique
de toute connaissance scientifique, dans la mesure où le processus d'adaptation
des pensées aux choses est un procédé où les instruments
de la connaissance choisis pour leur efficacité ne prétendent pas à une
véritable authenticité[30].
L'instrumentalisation des concepts et de l'acte scientifique de connaître
ne diminue pas pour autant la validité de l'entreprise : Mach en ce sens
distingue bien la prétention scientifique et la prétention métaphysique.
Ce statut conventionnel des instruments de la science empirique pose un problème
lorsqu'il s'agit de valider la cohérence des pensées elles-mêmes.
C'est un autre aspect du principe d'économie de pensée, le rapport
d'adaptation des pensées aux pensées. Cela définit pour
Mach la logique. Mais la cohérence est-elle seulement un prolongement
du projet biologique de survie ? Dans ce cas, la logique elle-même ne possède
pas une nécessité en soi, mais relative à l'efficacité de
la pensée.
§ 7 Le statut de la logique
Qu’en est-il de la thèse vitaliste pour la logique, en quoi la forme
supérieure de rationalité qu’est la logique est -elle touchée
par le point de vue vitaliste ? L'efficacité de la logique ne tient pas à la
nature particulière de ses propositions, mais elle n'est que la conséquence
du procédé général d'adaptation. Mach indique même
que “ces deux processus , l'adaptation des représentations aux faits
et l'adaptation des pensées entre elles, ne sont pas nettement séparables”[31].
Cette parenté entre les deux formes d'adaptation est d'ailleurs assez
facile à comprendre si l'on part du fait de “l'intérêt
biologique immédiat et personnel de l'individu”. C'est grâce à la
médiation du langage que l'adaptation des pensées entre elles trouve
son principe d'effectuation. “il faut observer attentivement les concordances
et les différences;il faut rechercher les éléments déjà connus
et déjà dénommés, dont on peut penser que le fait
nouveau se compose. Seule une activité psychique fortifiée au service
de la vie peut y suffire”. C'est grâce à la mobilisation des
souvenirs que nous adaptons nos réactions aux problèmes actuels.
Cela constitue le premier degré de l'adaptation, “une nouvelle combinaison
de souvenirs intuitifs, effectuée grâce à l'activité de
l'imagination”. Le deuxième niveau consiste à comparer non
plus des souvenirs mais des concepts, dont nous disposons souvent sous formes
de symboles,qui représentent en premier des expériences ou des
souvenirs. Mach évoque une motivation psychologique totalement empirique
pour justifier le désir que nos pensées s'accordent entre elles.
Nous sommes anxieux de la réussite de nos projets. La réussite
provoque chez nous une “impression d'allègement”. La contradiction
apparaît alors simplement comme un malaise, un défaut dans l'attente,
une insatisfaction[32] . Il n'y a
pas proprement en l'homme, pas plus que chez l'animal, une disposition logique
originaire, mais le confort dicte seul l'apparition de l'exigence de cohérence.
Ces propos que n'aurait pas reniés Nietzsche, et qui appartiennent à une
psychologie qu'on pourrait presque nommer psychologie des profondeurs, tant elle
démythifie la tendance rationnelle en l'homme, se doublent pourtant d'un
appel au langage, d'une référence à la cohérence
interne portée par un processus de désignation. Si toutes les adaptations
de pensées ne se font pas par le moyen du langage, elles aboutissent toutes à une
expression verbale, “sous forme de concepts et de jugements”. Ne
faut-il pas alors reconnaître que le système des mots et des symboles
porte une cohérence propre, pouvant servir de support au processus d'adaptation,
comme si la pensée devait s'en remettre à une structure quasi indépendante,
cohérente et normative, formée à partir de la logique propre
du langage. De sorte que la cohérence de nos pensées est le résultat
de l'emploi des mots eux-mêmes, qui portent en eux la règle de leur
usage. Cette logique immanente n'est pas examinée par Mach, qui la saisit
de façon toute factuelle: “tous les processus scientifiques d'adaptation
(...) consistent dans la correction mutuelle que des groupes de concepts et de
jugements exercent les uns sur les autres”[33].
Les symboles scientifiques impliquent un usage normatif. On pourrait même
attribuer aux possibilités contenues dans les mots et les concepts de
construire une dialectique, comme l'ont illustré les philosophes grecs
: le processus d'adaptation était déjà présent dans
les paradoxes des Eléates et dans le progrès de la pensée
philosophique, depuis les débuts de l'humanité. L'adaptation des
pensées entre elles définit-elle en dernier lieu un principe de
fondation de la science qui soit une alternative ? En effet, si l'on examine
avec Mach le système de Newton, ce dernier tire bien de l'expérience
huit définitions et trois lois du mouvement, mais ces principes ne sont
pas des éléments hétérogènes, ils sont compatibles
et cohérents, “ils portent la marque d'une adaptation réciproque”.
La construction théorique de la science est impossible si le chercheur
en reste à la simple expérience, il doit au contraire composer
sa théorie d'après un principe de cohérence qui comme telle
n'existe pas dans le rapport immédiat à l'expérience. Ainsi
ce sont les paradoxes des rapports entre les notions dégagées de
l'expérience qui offrent le meilleur moteur pour construire l'édifice
théorique[34]. Dans de telles
conditions, faut-il réduire encore une fois le désir de cohérence à la
répulsion éprouvée face à ce qui ne s'harmonise pas.
Le sens du paradoxe peut-il être complètement expliqué par
ce besoin de moindre effort, d'économie ? Est -il de même nature
que la règle qui oblige à ramener la nouveauté à des
principes déjà connus ? “L'arrangement économique,
harmonique, organique des pensées, que nous ressentons comme un besoin
biologique, dépasse de beaucoup ce qu'exige logiquement l'absence de contradictions", écrit
Mach[35]; il faut donc justifier
que le même principe puisse engendrer, à la fois, une méthodologie
qui pose l'économie et la simplification comme principe de recherche,
et une théorie formelle, celle de la logique et de la non-contradiction.
Pour Mach, la logique n'est pas une doctrine originaire, elle est apparue à partir
de la pratique réelle des sciences, en procédant à l'abstraction
des pensées réelles. Cela justifie qu'elle n'apporte rien en termes
de connaissance, qu'elle n'enseigne aucun nouveau savoir, car toute recherche
féconde exploite “un contenu représenté d'une façon
vivante”[36]. ( Par exemple
en géométrie, les relations simplement logiques entre les propositions
et les figures ne suffisent pas, il faut une présence, une forme de familiarité avec
les problèmes. Finalement la puissance symbolique de la pensée
humaine est une aide efficace pour le progrès des sciences, parce qu'elle économise
les forces, parce qu'elle permet de voir de façon rapide et essentielle
ce que l'expérience ne peut faire voir.
III. Le statut de l’ a priori dans la théorie machienne de la
connaissance
La fondation vitaliste de la connaissance engagée par Mach rencontre le
thème de la fonction de l’apriori, comme le dernier obstacle à la
réduction de la connaissance à un processus d’adaptation;
c’est aussi le principe de la rationalité que Mach, par ses attaques
phénoménalistes, fragilise.
§ 8 L’exemple des géométries non-euclidiennes
De fait, Mach prétend se passer de toute référence à l'a
priori. Il faut nettement distinguer l'usage logique et scientifique des concepts
et l'existence d'un a priori conceptuel ou intuitif. Ainsi même les mathématiques
ne peuvent pas se prévaloir d'un mode d'existence originel, ou a priori,
car comme l'écrit Mach, “nous avons affaire en mathématique à une
construction de pensées édifiées sur le tard, le résultat
des expérimentations mentales antérieures”[37].
Il ne s'agit pas d'autre chose, en géométrie par exemple, que de
l'idéalisation d'expériences fondatrices[38] .Mach
réduit l'habituelle conception de l'espace géométrique et
des figures géométriques à une source uniquement expérimentale.
L'espace des géomètres n'est pas un autre espace, superposé à notre
expérience véritable de l'espace réel ou physiologique,
mais “il consiste bien plutôt en une multitude d'expériences
physiques conceptuellement idéalisées par des concepts et des formules,
lesquels sont mis en connexion avec les sensations d'espace”[39].
S'il n'est qu'une idéalisation, c'est que l'espace réel est bien
le seul espace disponible pour notre intuition, et qu'il n'existe pas une autre
dimension, purement intellectuelle à laquelle nous pourrions accéder
de façon aussi immédiate qu'au premier. L'espace géométrique
est en quelque sorte contenu dans l'espace physique, le géomètre
ne peut accéder au premier “sans expérience physique”,
comme d'ailleurs les figures géométriques ne sont pas effectivement
perçues dans l'espace réel, mais fondées sur des corps vécus
dans la réalité. Il n'y a donc pas de différence de nature
entre les objets géométriques et les objets physiques, sinon que
concernant le premier, “son matériel expérimental est remarquablement
léger et disponible”[40],
mais une différence de degré dans l'implication expérimentale
de ces objets. Evidemment la découverte des géométries non
euclidiennes contemporaines des travaux de Mach, représente une forte
objection contre l'origine empirique de la géométrie. Mach, dans
un texte des Populär-wissenschaftliche Vorlesungen , se situe par rapport à ces
nouvelles géométries . Car si effectivement la géométrie
classique est totalement dépendante “de l'expérience que
nous faisons des objets corporels et du fait que des mesures concrètes
sont mises en connexion avec ces objets”[41],
au point, comme l'écrit Mach, de n'être que l'idéalisation
des expériences communes, il semble impossible de concevoir une géométrie
qui ne reposerait sur aucune expérience réelle. En effet, dans
la mesure où Mach pense la géométrie sur le modèle
de la science physique, la géométrie poussant l'esprit d'économie
jusqu'à minimiser la référence de la pensée à une
présence physique, l'idée d'une forme spatiale a priori, préalable à tout
contenu, comme les géométries non-euclidiennes en font l'hypothèse
s'y montre en complète contradiction. Cependant, l'accueil que fait Mach
aux nouvelles géométries n'est pas totalement négatif, puisqu'elles
demeurent pour lui des formes d'idéalisations possibles, différentes
de l'espace euclidien, mais des variations possibles issues d'“expérimentations
mentales” : “le physicien ne peut par principe rejeter la possibilité d'expériences
analogues dans l'espace tridimensionnel, bien que les phénomènes
qui contraindraient à admettre une géométrie lobatchevskienne
ou riemanienne présentent un contraste si fantastique avec celle à laquelle
nous avons été habitués jusque là que personne ne
se risque à tenir leur occurrence pour probable”[42].
Dans une courte allusion à Riemann, dans la Connaissance et l'erreur,
Mach avance que l'espace riemanien à deux dimensions traduit à sa
façon l'expérience de l'espace physiologique, la surface de la
peau, mais que “les sensations des mouvements des membres, tout spécialement
des bras, des mains et des doigts, nous donnent des renseignements sur une troisième
dimension”[43]. On remarque
en outre que dans La Mécanique , Mach prenant prétexte de la possibilité des
nouvelles géométries, affirme que leur hypothèse est une
bonne raison de considérer la géométrie euclidienne comme
non fondée a priori : “Selon nous, cette conception , à laquelle
Riemann surtout a travaillé, est fort importante. Les propriétés
de notre espace nous apparaissent aussitôt comme des objets d'expérience
et toutes les pseudo-théories géométriques qui prétendaient
les établir a priori sont ruinées” [44].La
stratégie de Mach est donc de ne refuser aucune hypothèse, puisque
le propre de la science est bien de construire des hypothèses d'explication,
même si elles semblent loin de ressembler aux éléments dont
elles sont censées justifier les relations. La détermination scientifique
de l'espace n'échappe donc pas à ce regard qui règle la
définition des notions scientifiques sur les besoins de l'explication.
Les outils et les symboles que la science construit ne désignent pas des
existences en soi, l'espace physique comme l'espace géométrique
ne sont que des variables de la démarche scientifique.
On constate aussi combien les réflexions de Mach ne seront pas si éloignées
de la recherche que Husserl entreprendra plus tard dans les textes contemporains
de la Krisis, et dans l'Origine de la géométrie, à propos
du fond non pas empirique sur lequel se produit la géométrisation
de l'espace, mais tenant compte de la réduction transcendantale husserlienne,
mais plus radicalement sur ce qu'il appelle “le monde de la vie” .
Le passage de l'expérience originelle de l'espace, à travers la
perception et la chair, aux vérités pures de la géométrie
définit le projet d'une science totale du phénomène au sens
husserlien. S'il n'est pas redevable à Mach des conditions du problème
que lui-même rencontrera, puisque d'après lui Mach ne pense jamais
vraiment dans la forme de la chair, ni au niveau de la réduction au «monde
de la vie», il en reste comme les autres psychologues qu'il a abondamment
lus, au niveau du corps-objet, Husserl y repère au moins les principales
difficultés à écarter.
Dans la perspective machienne, l'espace (et aussi le temps) ne sont donc en physique,
comme ensuite en mathématique, que des dépendances des éléments, “ils
(représentent) des dépendances factuelles réciproques entre
les éléments que caractérisent les sensations proprement
dites (dépendance des éléments d'un processus par rapport à un
autre”. Les sensations de temps et d'espace ne sont ressenties qu'à travers
les rapports entre d'autres sensations, “...nous ne connaissons ce que
nous appelons espace et temps qu'à partir de certains phénomènes,
il est clair que les déterminations spatiales et temporelles ne sont définies
qu'à partir des autres phénomènes”[45].
Il faut bien reconnaître que le temps et l'espace n'existent qu'en fonction
des termes qui les font percevoir. “Nous reconnaissons les situations dans
l'espace à travers l'affection de notre rétine, de nos appareils
optiques ou de tout autre appareil de mesure... Les déterminations spatiales
sont des déterminations de phénomènes par d'autres phénomènes”.
Ce ne sont pas des variables abstraites, simplement inventées pour ordonner
l'expérience, car l'irréversibilité du temps est le meilleur
critère de sa réalité[46].
Ce que nous appelons l'idéalité dans la connaissance, comme l'idéalité du
temps ou de l'espace chez Kant, ne consiste que dans l'impression d'une permanence,
celle du développement de la pensée à partir de l'expérience.
§ 9 La critique du principe de causalité :
Lorsque Mach parle ici d'idéalisation, il pourrait nous donner un accès à un
procédé de l'esprit qui contrairement à la généralisation
n'est pas de même nature ou ne dérive pas de l'expérience.
Mais il affirme au contraire que le rapport du physique et du psychique dont
il part permet de déterminer à l'avance les pensées qu'un
physicien associera à un fait[47],
non pas d'un point de vue a priori, mais ce genre de pré-détermination,
d'anticipation n'est que le résultat de l'auto-observation des liaisons
entre le sujet et les événements de son histoire. Cela correspond
donc non pas à une détermination qui anticipe d'après des
principes indépendants de l'expérience, mais d'après le
souvenir d'une histoire. L'a priori se résout en autobiographie, pour
le dire schématiquement. Ou encore l'a priori, qui viendrait qualifier
le procédé d'anticipation, n'est que l'appellation illusoire de
ce qui est seulement très familier. Il en va de même pour le rapport
de cause à effet ; nous héritons de ce rapport comme l'acquis majeur
de la critique kantienne, comme l'expression la plus haute du problème
transcendantal, l'application de la catégorie à l'expérience
qu'elle synthétise et ordonne. Mais dans la perspective machienne, le
rapport de la cause à l'effet ne repose pas sur un principe d'ordre, expression
de l'a priori, mais il s'analyse plus modestement comme la perception de la cause
et de l'effet comme “les parties les plus frappantes d'un phénomène”[48].
La causalité n'est donc qu'une liaison empiriquement définie, qui
porte en cela la relativité de notre lecture du monde, nous ne voyons
que les événements les plus frappants, ceux qui nous concernent
davantage . Lecture partiale et encore une fois économique[49],
qui n'embrasse qu'une partie des conditions réelles de l'expérience.
Par exemple, à la fin du XIX° siècle, le modèle de
la liaison causale se trouve dans la réduction de tous les phénomènes
de la nature à de purs phénomènes de mouvement. Comme l'établit
Wundt dans son ouvrage sur les Axiomes physiques et leurs relations au principe
de causalité (1866), en simplifiant toutes les causes en causes de mouvement.
C'est le paradoxe de l'application du principe de causalité, qui néglige
les modifications les plus difficiles à connaître, les modifications
des qualités sensibles, pour chercher à penser uniquement les modifications
des lieux, et les déplacements. Wundt dans cette perspective peut écrire
:“Nous devons réduire toute modification à cette seule modification
représentable en laquelle le représenté demeure identique;
nous devons autrement dit réduire toute modification au mouvement"”[50].
La loi de causalité implique que l'événement soit compris
de façon univoque, elle porte en elle une exigence de simplification,
d'une interprétation restrictive que Mach repère et met en question
: ne peut-il y avoir de physique que mécaniste ? L'explication en physique
n'est-elle rigoureusement envisageable que sous la forme de la mécanique
? [51] Justement un des traits les
plus connus de Mach est de chercher à dépasser le modèle
d'explication mécaniste en physique. “ L'opinion qui fait de la
Mécanique, la base fondamentale de toutes les autres branches de la physique,
et suivant laquelle tous les phénomènes physiques doivent recevoir
une explication mécanique, est, selon nous, un préjugé”[52].
Sur quoi ce préjugé repose-t-il ? Il semble que si la méthode
d'explication mécaniste doive être rejetée comme “la
plus superficielle”, c'est qu'elle s'appuie sur une conception schématique
de la causalité. Mach oppose à la conception mécaniste qui
isole des phénomènes d'un registre particulier, une méthode
qu'on appellerait analogique[53].
Mach veut une “physique comparée”, qui montre l'appartenance
des phénomènes à “toutes les branches de la physique”.
Il n'est pas question comme on l'a fait jusqu'à présent de réduire
tous les phénomènes du monde matériel à des mouvements,
comme dans la manière de penser de Descartes[54].
Cela paraît exigible deux points de vue : d'abord le principe de l'économie
de pensée suppose que tous les phénomènes physiques soient
représentés par des principes qui sont en harmonie entre eux. Ensuite,
les phénomènes étudiés ne sont pas réductibles à des
mouvements, car comme on le sait le phénomène est pour Mach ce
qui se donne dans l'ensemble psycho-physique qu'est l'homme. Il n' y a pas de
phénomènes qui puissent être ainsi réductibles. Le
procédé analogique n'isole pas certains phénomènes
et ne privilégie pas comme le fait l'application du principe de causalité un
aspect du problème, au contraire il rapproche sur le mode empirique des
aspects distincts, il compare des modèles possibles; il reconstitue l'unité de
la nature, rendue abstraite et superficielle par la loi a priori de la causalité mécanique[55].
Si la causalité n'est pas l'exemple du maintien d'une catégorie
a priori chez Mach, mais plutôt permet une analyse paradigmatique de sa
disparition, il revient à un autre concept de sa théorie d'assumer
d'une certaine façon le rôle qui revient à la fonction de
l' a priori, c'est ce qu'il nomme l'expérimentation mentale .
§ 10 L'expérimentation mentale
Celle-ci consiste dans “le procédé d'épuration logique
et économique (pour) étudier le contenu des expériences
mis sous forme de pensées”[56].
Ce qui veut dire que l'expérimentation physique peut être relayée
et même remplacée dans certains cas par une expérimentation
se déroulant uniquement dans l'ordre de la pensée. Peut-on attribuer
en cela un statut pour l'expérimentation mentale différent de celui
de l'abstraction ou de l'idéalisation dont on a parlé concernant
les vérités mathématiques ? Il le semble, puisque les spéculations
du physicien définissent des voies qu'il suivra dans l'expérimentation.
D'une façon établie, il précède l'expérience
réelle, en imaginant les différentes voies que le réel pourrait
suivre. C'est d'après Mach, en procédant ainsi que Apelt aurait
formulé la loi d'inertie, “on y a été conduit par
l'expérience mentale et la méthode de la variation continue”[57].
Il ne s'agit pas de spéculations qui n'auraient aucun rapport avec l'expérience,
car “l'expérience antérieure conditionne le succès
d'une expérience mentale”[58].
L'expérimentation mentale a bien une vertu heuristique : comme l'écrit
Cassirer dans Substance et fonction, à propos de Mach et du principe d'inertie
: “c'est surtout en pratiquant la variation mentale des facteurs concourant à un
certain résultat que l'on pourra superviser et éclairer le domaine
d'ensemble des faits eux-mêmes. C'est à cette seule condition que
se manifeste nettement la signification de chaque facteur particulier; c'est
alors que l'information véhiculée par la perception peut prendre
l'allure d'un complexe ordonné dans lequel nous appréhendons clairement
la signification dévolue à chaque élément dans la
construction de l'ensemble. Les traits essentiels qui sous-tendent sa prétention à la
légalité vont se distinguer des traits fortuits susceptibles de
changer à volonté...”[59] .
Mais Mach ne va pas jusqu'au bout de la logique qui serait celle de la variation
et de la réduction éidétique, il ne va pas jusqu'à penser
proprement l'a priori, pourtant sa référence au Ménon de
Platon, à propos de la réminiscence qu'il qualifie d'expérience
mentale, montre son projet de dériver de l'expérience la disposition à anticiper
l'expérience; posant la question : jusqu'où peut-il soumettre la
capacité de deviner (présente chez l'humain) à une simple
répétition ou adaptation des leçons de l'expérience
? A propos du cas du jeune esclave du Ménon, la réduction empirique
de la réminiscence peut s'expliquer par l'argument précédemment
exposé, c'est-à-dire le rejet du caractère a priori des
mathématiques. C'est bien contre une tradition de la philosophie de la
connaissance que Mach produit ses concepts. L'expérimentation mentale,
avec les restrictions qui s'imposent à elle et qui la distinguent de la
véritable définition de l'a priori répète encore
la différence entre le phénoménisme physique de Mach et
la conception qu'on qualifierait de transcendantale de Hertz Cette différence
se laisse clairement apercevoir : comme l'exprime de façon parfaitement
claire Cassirer, si “chez Mach les concepts fondamentaux de la physique
sont le produit ou l'impression passive laissés par l'action des choses
sur nos organes des sens , chez Hertz, ils sont l'expression d'un processus intellectuel
extrêmement complexe, processus en lequel l'activité théorique
s'exprime librement, et ne rencontre l'expérience qu'une fois atteint
son but, pour en obtenir sa confirmation ou sa rectification. C'est pourquoi
Hertz tient fermement à la possibilité et à la nécessité d'une
pure science de la nature en son sens kantien ”[60].
Mach, dans le geste de recourir à l'expérimentation mentale, n'avoue-t-il
pas qu'il n'y pas de recherche scientifique sans fictions, sans constructions,
et que l'inventivité méthodologique est la seule source de fécondité scientifique
? Alors dans ce cas, on comprend mal sa pugnacité contre l’hypothèse
atomiste. Cette hypothèse ne pouvait selon lui, dans sa polémique
avec Botzmann[61] , être retenue,
car elle n’était pas conforme à la sensation. Mais la limite
de cette position apparaît clairement : car la loi de l’économie
de penser paraît difficile à concilier avec l’exigence de
l’inventivité méthodologique, fondée dans le procédé de
l’expérience de pensée, et avec de l’autre, l’exigence
d’une fidélité à la sensation, comme unique source
de vérité. L’hypothèse atomiste est féconde,
bien qu’elle ne paraisse ni économique, ni conforme aux sensations.
Il ne semble pas que Mach puisse, en tant que physicien, rester fidèle à ses
principes théoriques.
***
Quelle fonction donner à la vie dans la connaissance ? Mach, comme Husserl,
fait intervernir la notion de vie dans la connaissance. La connaissance est la
solution au problème de la vie. La définition de la vie diffère
cependant radicalement. La vie ne renvoie pas chez Mach, au monde de la vie,
ou à la Ur-doxa, mais la vie est le processus physiologique qui soumet
la connaissance à son ordre. Cette vie ou ce processus vital qui transcende
l’ordre de la connaissance, est-il en lui-même rationnel, ou la rationalité n’est-elle
par rapport à lui qu’un forme extérieure et accidentelle
? Autrement dit, la vie n’est-elle rationnelle que par l’effet de
conventions habilement choisies ? Ainsi pourrait se formuler le problème
de la connaissance chez Mach. La rationalité formelle et la valeur heuristique
de l’a priori ne sont pas fondées, avec la cohérence requise,
dans la perspective machienne. Pourtant il est remarquable, à ce propos
de lire le conseil de Mach à Husserl, concernant la valeur du principe
psycho-physique. Enjoignant à Husserl de prendre ce principe comme point
de déprt de la recherche philosophique [62],
il annonce peut-être ce qui n'est pas encore la "Ur-doxa", ou "le Lebenswelt" : «...ce
qui, pour Husserl, est un abaissement de la pensée scientifique, son contact
avec la pensée vulgaire (“aveugle”?), m'apparaît comme
un élément de grandeur, car c'est ainsi que la science prend racine
dans la vie profonde de l'humanité et réagit puissamment sur celle-ci »[63].
[1] Grundlinien der Lehre von Bewegungsempfidungen,
1875 p. 54 cité dans AS p. 20
[2] L’analyse des sensations ,
trad. aux éditions J.Chambon, 1996, p. 21 (notée dorénavant
AS .)
[3] AS, p. 11
[4] AS p. 12
[5] AS p. 14
[6] AS p. 311 le moi naît, croît, disparaît. Il n'est rien
de fixe, il est insauvable.
[7] AS p. 27
[8] L'analyse des sensations (notée
AS) p. 312
[9] La Mécanique trad. E. Bertrand
, libraire A. Hermann 1904, reprint éd . J. Gabay 1987 , p. 457 . On peut
ajouter que la référence à la théorie de Darwin est
aussi présentée comme une simple hypothèse : “je considère
la théorie de l'évolution comme une hypothèse de travail
pour les sciences de la nature, qui doit être approfondie et dont la valeur
se limite à faciliter la compréhension provisoire des données
expérimentales” AS, p. 75
[10] Husserl, Recherches logiques
tome I, (notées LU) : LU I , 207 , trad. p, 228 “Identifier la tendance à la
plus grande rationalité possible avec une tendance biologique à l'adaptation
, ou la déduire de celle-ci, puis la charger encore de la fonction d'une
force physique fondamentale - c'est là une somme d'aberrations....”
[11] AS p. 48 & CE p. 174
[12] LU I 197 (§ 54), trad. p.
217
[13] LU I, 208; trad. p. 230
[14] LU I 208-209 trad p. 230-231: “L'on
reconnaît ainsi l'usteron proteron. Avant toute théorie de l'économie
de pensée, nous devons déjà connaître l'idéal,
nous devons savoir ce que la science s'efforce d'atteindre idealiter, ce que
sont idealiter et ce que produisent les enchaînements réglés
par des lois.."
[15] CE, p. 135.
[16] Ibid. p. 136
[17] Ibid. p. 137
[18] Ibid. p. 137
[19] Ibid p. 138
[20] Ibid. p. 140 “on apprend à parler
et à comprendre une langue comme on apprend à marcher. Les différents éléments
d'une activité, qui nous est devenue familière, s'effacent pour
notre conscience”.
[21] voir la Mécanique, p.
250.
[22] Ibid. p. 141
[23] voir ibid. p. 142
[24] La connaissance et l'erreur,
p. 143
[25] Ibid. p.146 “le rôle
prédominant de l'abstraction dans la science est évident. Il n'est
pas possible de faire attention à tous les détails d'un phénomène,
et il n'y aurait pas de bon sens à le faire. Nous observons précisément
les circonstances qui ont un intérêt pour nous, et celles dont elles
paraissent dépendre. La première tâche qui s'offre au savant
est ainsi de faire ressortir dans sa pensée les circonstances qui dépendent
les unes des autres, et de laisser de côté comme accessoire ou indifférent
tout ce dont le phénomène qu'il étudie semble indépendant.
En fait les plus importantes découvertes se font par ce procédé de
l'abstraction”.
[26] Ibid. p. 147
[27] voir une remarque en CE p. 297, à propos
de l'organisation de la nature et l'opposition entre les êtres organisés
et la matière inorganisée : “la nature n'est pas astreinte à commencer
par ce qui est le plus simple par notre entendement”.
[28] Ibid.
[29] par exemple “la loi de
réfraction est une méthode de reconstruction concise, résumée,
faite à notre usage et, en outre, uniquement relative au côté géométrique
du phénomène” écrit Mach Mécanique p 453 .
Duhem, en tire dans son compte rendu (p. 446) un principe qui s'accorde avec
sa propre théorie par exemple énoncée dans la théorie
physique , “(une formule de mécanique) prétend uniquement être
une représentation condensée de l'expérience; la seule manière
d'en éprouver la valeur, la seule démonstration dont elle soit
susceptible consiste donc à la mettre en regard des faits qu'elle veut
représenter; elle sera d'autant meilleur qu'elle représentera un
plus grand nombre de faits, avec une plus grande exactitude et par des procédés
plus simples”.
[30] La mécanique, p. 476.
[31] CE p.175
[32] CE p. 178 “ Pour les besoins
de la vie, les pensées s'adaptent aux faits et s'harmonisent entre elles.
Dés que la pensée s'est suffisamment fortifiée, un désaccord
entre les pensées est déjà en lui-même une peine,
et on cherche à écarter ce malaise intellectuel, même si
aucun intérêt pratique n'est en jeu”.
[33] CE p.179
[34] CE p. 188 Ainsi c'est dans les
paradoxes eux-mêmes que se trouve la force d'impulsion la plus puissante,
pour pousser l'adaptation des pensées entre elles, et conduire par là à de
nouveaux éclaircissements et à de nouvelles découvertes.
[35] Pour Mach la simplification des
théories, la réduction des hypothèses est à mettre
au compte du principe d'économie , comme il le montre avec l'exemple de
Maxwell (ibid. p. 189)
[36] CE p. 45
[37] CE p. 209
[38] AS p. 171
[39] CE , p.303
[40] CE p. 303
[41] A S, p. 172
[42] Populär-wissenschaftliche
Vorlesungen 1896, s. 416-417, traduction par G. Garreta E.Mach, l'épistémologie
comme histoire naturelle de la science dans La philosophie et la science, sous
la direction de P. Wagner, folio-essais, p. 1055.
[43] CE p.329-330. Toujours dans le
même passage de la Mécanique, p.460-461 note 1, Mach s'attribue
la pensée de l'hypothèse d'un espace à plus de trois dimensions,
non seulement parce que notre expérience du réel nous l'impose,
mais encore “comme auxiliaire physique et mathématique”.
[44] La mécanique , p. 460
[45] Ernst Mach , Die Geschichte und
die Wurzel des Satzes von der Erhaltung der Arbeit, 1872, p. 27
[46] voir CE p. 307
[47] AS p. 298
[48] CE p. 274; plus fondamentalement,
il n'y a pas pour Mach de causalité au sens où nous l'entendons,
dans la nature : “dans la nature, il n'y a ni causes ni effets”,
car “la nature n'est présente qu'une seule fois” La Mécanique,
p. 451. La notion de causalité sera donc remplacée par la notion
de fonction, qui permet de relier entre eux les différents aspects d'un
phénomène sans introduire nécessairement de priorité temporelle,
voir par exemple CE p. 277.
[49] La Mécanique, p. 453
[50] Wundt les Axiomes physiques et
leurs relations au principe de causalité (1866), p. 125
[51] voir Cassirer, tome IV de la
philosophie des formes symboliques. “ce qui distingue l'analyse de Mach
et lui confère , à première vue, une place singulière,
c'est qu'il insiste beaucoup sur la différence entre l'exigence d'une
explication causale de la nature et le postulat de la connaissance mécaniste
de la nature” trad. p. 117
[52] La Mécanique , p. 464
[53] Par exemple,CE p. 227 , 234 sq
[54] Sur ce point la lecture de P.
Duhem dans son compte rendu de l'ouvrage de Mach, la Mécanique est parfaitement
conforme à la perspective de l'auteur ( Analyse de l'ouvrage de Mach,
bulletin des sciences mathématiques, tome 27, (1903) pp. 261-283) (repris à la
suite de l'évolution de la Mécanique (1903) de P. Duhem, Vrin,
1992. p. 445 &459 & 461.
[55] Sur ce point la lecture de Duhem
est moins flatteuse, car il décèle chez Mach un retour aux théories
des formes substantielles, voir même référence p. 462.
[56] CE p. 200
[57] CE p. 204
[58] CE p. 206, voir aussi La Mécanique
p. 491, à propos des “expérimentations mentales” de
Neumann, “dans l'expérimentation mentale on peut modifier des circonstances
accessoires pour permettre à de nouveaux côtés d'un phénomène
de se détacher de l'ensemble. Mais on ne peut supposer a priori que l'univers
entier est sans influence”.
[59] Cassirer, Substance et fonction,
trad. p. 207
[60] Cassirer , tome 4 de la Philosophie
des formes symboliques, trad. p. 135 comme l'indique cette citation de Hertz
: “ Tous les énoncés exposés sont des jugements a
priori au sens kantien. Ils reposent sur des lois de l'intuition interne et sur
celles des formes logiques propres à l'énonciateur. Ils n'ont pas
plus de connexion avec l'expérience externe que n'en ont ces intuitions
et ces formes”. Hertz, Les principes de la mécanique, p. 53.
[61] Nous renvoyons sur ce point à notre
article la critique de la théorie atomiste chez Ernst Mach, dans la revue
l’Enseignement philosophique, numéro mars-avril 2003.
[62] La mécanique, p. 462
[63]La mécanique, p. 464.