Michèle Pichon
Quand le peintre rêve les éléments :
Approche bachelardienne de l’Abstraction naturaliste
(Conférence prononçée le 20 octobre 2006 au sein du
Groupe d'Études et de Recherches Épistémologiques, Paris.)
Mon propos sera ici de développer et
d’approfondir quelques-uns des thèmes abordés dans mon
ouvrage « Esthétique et épistémologie du
naturalisme abstrait », plus particulièrement ce qui en
constitue le thème principal : l’utilisation des travaux de
Bachelard sur l’imagination matérielle pour analyser certaines
pratiques picturales propres aux courants que l’on appelle
« abstraits ». Deux questions devront être
posées : 1) Cette démarche est-elle légitime,
s’il est vrai que, dans les oeuvres publiées de son vivant, on ne
trouve pas, de la part de l’auteur, de références à
la peinture ? 2) Quel peut être son apport à la
compréhension et à la connaissance de la peinture
abstraite ?
Le premier point de cet exposé sera
destiné à montrer la légitimité de la
démarche. Je me fonderai, pour cela, d’une part sur la distinction
faite par Bachelard entre imagination formelle et imagination matérielle
ainsi que sur sa définition de l’imagination matérielle,
d’autre part sur des textes publiés après sa mort et
réunis dans un livre intitulé « Le droit de
rêver », textes où il est question de la
peinture.
Je montrerai ensuite comment il est possible de comprendre la
démarche de certains peintres abstraits comme l’expression
d’une sollicitation de l’imagination par les matières
élémentaires, air, eau terre et feu et comment, du même
coup, leurs oeuvres s’inscrivent dans le cadre d’une forme
d’abstraction de type naturaliste, qu’ils
reconnaissent ou non en la nature une source d’inspiration.
L’intérêt d’une telle analyse peut être
envisagé de deux points de vue différents :
1)
D’un point de vue esthétique, elle apporte un éclairage
nouveau pour comprendre et distinguer les différents courants abstraits.
Il n’est pas certain, en effet, que les débats qui
s’instaurèrent dans les années 50 et 60 autour de la
question de l’art dit « abstrait » sont
aujourd’hui tranchés. La question était d’abord celle
de la définition de l’abstraction. A cette question
s’ajoutait celle de la relation entre abstraction et
naturalisme, la réponse à la seconde découlant de
celle donnée à la première : une oeuvre pouvait-elle
être à la fois naturaliste et abstraite ? Que faire des
courants atypiques représentés par des peintres qui
prétendaient trouver dans la nature une source d’inspiration, mais
refusaient d’inscrire leur démarche dans le cadre de
l’opposition entre abstraction et figuration ou se réclamaient de
l’abstraction. Nous verrons comment le concept d’imagination
matérielle peut donner à certaines de ces oeuvres un
éclairage susceptible de proposer des solutions à ce vieux
débat.
2) D’un point de vue épistémologique,
l’examen des caractéristiques de l’espace particulier
élaboré par certains peintres abstraits naturalistes que
j’ai nommé dans l’ouvrage cité
« élémentaristes » permet de
réinsérer ces pratiques picturales dans un contexte culturel plus
vaste et de montrer que cet espace fût, peu de temps après,
théorisé par les mathématiciens et les physiciens, et
d’abord par le père de la géométrie fractale :
Benoît Mandelbrot.
Je me bornerai ici à l’examen du
premier point de vue.
I) La distinction entre imagination
formelle et imagination matérielle est-elle pertinente et légitime
pour analyser la fonction de l’imagination dans la création
picturale ?
Oui pour deux raisons : La première
se fonde sur ladéfinition des concepts d’imagination
formelle et d’imagination matérielle. Alors que l’imagination
de tout homme peut être sollicitée par les matières
élémentaires et que le poète exprime dans ses oeuvres des
images matérielles, on ne voit pas pourquoi la production de telles
images serait impossible à d’autres artistes, notamment à un
peintre. Une deuxième raison de se servir de ces concepts pour aborder
les oeuvres picturales est que Bachelard lui-même a fait cette
démarche, comme en témoignent certains textes publiés
après sa mort.
1) Rappelons tout d’abord la distinction
entre imagination formelle et imagination matérielle. Que nous dit
Bachelard dans l’introduction de « L’eau et les
rêves » ?
L’imagination formelle donne vie
à la cause formelle. Elle produit le pittoresque et la
variété. Au contraire, les forces imaginantes constitutives de
l’imagination matérielle « creusent le fond de
l’être ; elles veulent trouver dans l’être à
la fois le primitif et l’éternel ». Elles
donnent vie à la cause matérielle. Elles produisent, non
des formes périssables, de vaines images, mais des
« germes où la forme est enfoncée dans une
matière, des germes où la forme est
interne. »
L’imagination formelle ignore la
matière, ses potentialités et ses contraintes. C’est
pourquoi son exubérance est sans limites. Pour elle, toutes les formes
sont possibles. L’imagination matérielle, au contraire, trouve la
source de ses créations dans l’intimité de la
matière. Celle-ci possède, en puissance, sous forme de
« germes », des formes qu’elle a le pouvoir de
produire en elle-même et par elle-même, sans intervention d’un
agent extérieur. Elles sont constitutives de son essence. En ce sens, on
peut les dire primitives et éternelles. C’est
là, dans ces germes, que l’imagination matérielle trouve le
principe de son activité formelle. Elle ne produit que les formes qui
germent dans l’intimité de la matière. On peut aussi bien
dire que la matière induit ces formes dans le psychisme
imaginant.
L’étude des images matérielles permet
à Bachelard d’en distinguer quatre types. On pourrait dire quatre
types d’imaginaire matériel ou encore quatre manière de
rêver l’intimité de la matière. La classification des
matières présente dans les anciennes cosmologies lui fournit le
critère de cette distinction : chaque type peut être
caractérisé par l’élément auquel
l’imagination s’attache de manière
privilégiée : terre, eau, air ou feu. Les productions de
l’imagination matérielle semblent suivre une loi que Bachelard
propose de nommer « loi des quatre
éléments ».
C’est en termes de
forces que Bachelard parle de l’imagination matérielle. Elle
est dynamique. Dans « L’air et les songes », il
nous dit qu’elle pénètre la matière,
qu’elle vit la matière en la rêvant.
L’élément imaginé, dans son dynamisme, est conducteur
du psychisme imaginant qui épouse et vit ce dynamisme. De cette
in-duction (conduire dedans) matérielle et dynamique
résulte une « Einfülhung
spécialisée » : le rêveur se fond dans
une matière particulière plutôt qu’il ne se disperse
dans un univers différencié. Il vit la course des nuages,
l’enroulement de la vague, le tournoiement de l’oiseau. Si le vol
est l’image aérienne par excellence, c’est parce qu’il
épouse les mouvements de l’air. Rêver le vol, c’est se
laisser conduire par ces mouvements. L’imagination formelle décrit
l’oiseau, ses ailes et son plumage, comme elle décrit le bateau
ballotté dans la tempête. Rêver l’intimité de
l’air, c’est rêver un « vol sans ailes »,
dira Bachelard. Il y a, pour le rêveur, une participation
substantielle, une participation de la dynamique imaginaire à la
dynamique élémentaire. Cette dynamique met en jeu des forces. Il y
a un « énergétisme imaginaire » qui se
confond avec les forces présentes au sein de chaque
élément, déterminant la direction et la vitesse des
mouvements qui l’animent. L’imagination matérielle est une
imagination des forces.
Que se passe-t-il lorsque ces images
matérielles sont exprimées, projetées dans des oeuvres
d’art ?
On sait que Bachelard s’est
intéressé essentiellement à la poésie. Même
s’il y a très peu de références à
d’autres formes d’art dans les oeuvres publiées de son
vivant, on trouve tout de même quelques allusions.
Dans
« l’eau et les rêves », par exemple, il nous
explique la nécessité de l’adaptation des formes à
une matière. L’artiste doit harmoniser la forme et la
matière, subordonner la causalité formelle à la
causalité matérielle. L’auteur précise que le
problème se pose au poète comme au sculpteur. Cette allusion
appelle trois remarques :
1 - Comme on pouvait s’y attendre,
Bachelard note que les deux formes d’imagination, formelle et
matérielle, sont nécessairement actives dans la création
artistique, pas seulement en poésie.
2 - Non seulement elles sont
actives, mais leur action doit s’harmoniser et le lien est de
subordination. C’est l’imagination formelle qui doit
s’adapter aux contraintes imposées par les images
matérielles.
3 - Qu’est-ce que cela signifie pour le
poète ? de quelle matière s’agit-il ? Il
s’agit, bien sûr, des substances élémentaires,
l’air, la terre, l’eau, le feu. Il est donc exigé du
poète qu’il harmonise ses images formelles avec la dynamique de
l’élément qui sollicite son imagination. On voit mal, en
effet, l’intimité de la matière terrestre
évoquée par la description du vol d’un oiseau...
Mais,
pour le sculpteur ? De quelle matière s’agit-il ? De
celle de l’élément qui sollicite l’imagination. Mais
le sculpteur travaille aussi une matière : le bronze, le granit, le
bois.... On pourrait dire que la matière du poète, ce sont les
mots. Mais, dans le cas du sculpteur, la main est en prise avec une
matière qu’il faut choisir en accord avec la matière
élémentaire qui sollicite l’imagination et à laquelle
il convient d’adapter les formes. Mais est-il possible de faire du granit,
du bronze ou du fer, par exemple, une matière aérienne ? Le
sculpteur qui travaille ce type de matériaux ne rêve-t-il que la
matière terrestre ?
Et, que dire du peintre ? Lui aussi
travaille une matière. La main est une sorte de médiateur entre
les images matérielles et la matière qu’elle travaille.
Gouache, peinture à l’huile, peinture acrylique... constituent
des matières différentes auxquelles d’autres peuvent se
mélanger, colles, résines, sable... par exemple. Dans ce cas
aussi, il doit y avoir adaptation de la matière travaillée
à la matière rêvée et les formes qu’il est
possible d’obtenir dans la première doivent être en germe
dans la seconde.
2) Ces questions, qui ne sont pas abordées
dans les principaux ouvrages sur l’imagination matérielle, le sont
dans des textes souvent très courts publiés dans « Le
droit de rêver ».
Il y est question de la gravure et
de la sculpture, toujours en relation avec une oeuvre particulière qui
est commentée. On trouve là des réponses à la
question que nous nous posions : oui, le sculpteur qui travaille une
matière par nature terrestre, peut en faire le support d’une
rêverie aérienne en utilisant la lumière. Il fait en sorte
que la lumière du ciel travaille la matière. Comment le fer, par
exemple, travaillé par Chillida, révèle-t-il des
réalités aériennes ? Sur un rocher, face à la
mer, l’artiste construit une sorte d’antenne qui doit vibrer
à tous les mouvements du vent : Le peigne du vent.
« Le fer multiplié en ses branches par le marteau rêveur
donnera toute son ampleur à la chevelure du vent. » A propos
d’oeuvres en fer qui doivent être suspendues, Bachelard parle de
cages-oiseaux ou d’oiseaux-cages qui vont s’envoler. Travailler le
fer c’est aussi travailler et rêver le feu. De même travailler
une matière comme la glaise, c’est rêver le mélange de
l’eau et de la terre.
Mais c’est aux textes sur la peinture que
nous accorderons le plus d’attention, en particulier à celui
intitulé : « Le peintre sollicité par les
éléments ». Que trouve-t-on dans ce
texte ?
Tout d’abord, une réflexion sur la couleur. La
couleur est une force créante. Elle naît d’un constant
échange de forces entre matière et lumière. Elle
travaille la matière. C’est donc par la médiation de
la couleur que le peintre adapte la matière qu’il travaille
à la matière élémentaire que privilégie sa
rêverie. On pourrait dire qu’en activant la matière picturale
grâce à la couleur, il rêve une matière
élémentaire dans son intime profondeur. Bachelard parle
d’une couleur voulue par le peintre parce qu’elle exprime la
sollicitation de son imagination par un élément particulier. Il la
distingue de la couleur acceptée ou de la couleur
copiée. Ainsi un jaune de Van Gogh. Ce n’est ni le jaune
du blé, ni celui de la chaise de paille. C’est le feu en tant
qu’élément privilégié par son imagination et
c’est le feu qui habite l’âme du peintre.
Un autre
exemple est donné par le bleu de Monet, expression d’une
participation à l’élément aérien. Bachelard
explique comment, dans la représentation de la cathédrale, cette
couleur combative entre dans la lutte entre les éléments,
l’air et la pierre, par exemple, dans la brume du matin :
« Un jour, Claude Monet a voulu que la cathédrale fût
vraiment aérienne - aérienne dans sa substance, aérienne au
coeur même de ses pierres. Et la cathédrale a pris à la
brume bleuie toute la matière bleue que la brume elle-même avait
prise au ciel bleu... Voyez comme elle répond, en ses mille nuances de
bleu, à tous les mouvements de la brume. Elle a des ailes, des bleus
d’aile, des ondulations d’ailes. » La pierre grise,
dit encore Bachelard, s’est métamorphosée en
« pierre de ciel ». Monet a fait d’un monde
immobile de pierres « un drame de la lumière
bleue ».
Substituons l’ocre au bleu. La
cathédrale au soleil couchant devient « éponge de
lumière ». Elle est « un astre doux, un astre
fauve, un être endormi dans la chaleur du jour ». Voici les
tours « plus près de la terre, plus terrestres, flambant
seulement un peu comme un feu bien gardé dans les pierres d’un
foyer ». Voici donc que dans la lutte entre la pierre et
l’air intervient le feu.
La couleur est ce qui dévoile
l’intimité de la matière. Elle dit par quel
élément l’imagination du peintre est sollicitée.
C’est par la couleur que s’opère une transmutation de la
matière. La pierre devient brume, puis astre ou feu endormi dans un
foyer.
Nous avons parlé de la couleur. Mais qu’en est-il de la
forme ?
Bachelard remarque que lorsque la cathédrale devient
aérienne, devient « pierre de ciel »,
« un peu de ses pourtours s‘évapore et
désobéit doucement à la géométrie des
lignes ». La matière aérienne est peu compatible
avec une rigueur euclidienne des contours. C’est à cette
matière que les formes s’adaptent.
Dans des textes où
il est question de Chagall, on trouve aussi un certain nombre
d’allusions à une adaptation des formes et de leur dynamique
à l’élément aérien.
Est-il possible
d’utiliser ces données pour analyser certaines oeuvres abstraites.
On se doute bien qu’il ne s’agira pas d’oeuvres abstraites
géométriques. Les matières élémentaires ne
produisent pas ce type de formes, à l’exception peut-être des
cristaux. Mais l’Abstraction n’est pas uniquement de type
géométrique. On parle d’Abstraction lyrique,
d’Abstraction naturaliste... Ces expressions ne désignent-elles
pas, dans certains cas au moins, des oeuvres qui mettent en jeu, d’une
manière particulière, l’imagination matérielle ?
Partant de l’analyse Bachelardienne, nous proposerons une
hypothèse : Que serait la démarche d’un peintre dont
l’imagination serait sollicitée par les éléments et
qui ne créerait que des oeuvres abstraites ? A quoi pourrait
ressembler son univers pictural ?Nous verrons ensuite s’il
existe des peintres dont la démarche vérifie cette
hypothèse.
II) La fonction de l’imagination
matérielle dans la création d’oeuvres picturales
abstraites
Remarquons d’abord que toute oeuvre picturale
met en jeu les deux types d’imagination, formelle et matérielle,
lesquelles doivent coopérer et être en accord. Il est des oeuvres
qui manifestent de manière évidente une libre exubérance de
l’imagination formelle, multipliant les images faciles et variées.
Cela n’exclut pas une présence de l’imagination
matérielle qui se trouve alors au service de l’imagination formelle
dont elle sert les besoins. Ainsi le peintre de paysage qui souhaite
représenter des voiliers dans la tempête ou une bataille navale, va
nécessairement exprimer dans ses images une dynamique propre à
l’élément correspondant : enroulement des vagues,
mouvements ondulatoires... La prééminence de l’imagination
formelle n’exclut pas l’adaptation des formes à une
matière élémentaire. Bachelard souligne cette
nécessaire adaptation des formes descriptives du paysage aux exigences de
la matière élémentaire, lorsqu’il évoque
notamment l’oeuvre de Chagall et nous explique comment son art de
peindre les contours des nuages, de les faire vibrer, dit tout sur les
mouvements aériens.
Il arrive, inversement, que l’imagination
matérielle jouisse d’une relative autonomie et fasse naître
des formes internes à la matière, en germe dans cette
matière, formes qui vont se mettre à vivre pour elles-mêmes,
faisant fi des caprices de l’imagination formelle. Il en est ainsi des
multiples mouvements tourbillonnaires présents dans les ciels de Van
Gogh. Autonome, l’imagination matérielle devient dominante et
subordonne l’imagination formelle : les tourbillons aériens
emportent dans leur mouvement les cyprès aussi bien que le chemin qui
conduit à l’église d’Auvers, puis ils emportent
l’église elle-même, secouée par la tempête
jusque dans ses fondements.
Plus l’imagination matérielle
devient dominante, plus les contours des objets s’estompent, comme le
montre la cathédrale de Monet.
Alors, proposons une
hypothèse :
Supposons que l’imagination formelle soit
totalement subordonnée aux exigences de l’imagination
matérielle, que l’artiste se désintéresse
complètement des formes anecdotiques, des formes qui racontent. Seules
apparaîtraient alors les formes en germe dans les substances
élémentaires, engendrées par leur dynamique et induites par
la participation de l’imagination à la vie de
l’élément. Il n’y aurait pas déficit
d’activité formelle, mais l’imagination formelle serait
exclusivement au service de l’imagination matérielle. En fin de
compte, nous serions face à des oeuvres qui offriraient le spectacle
d’un monde de substances élémentaires, des formes et de la
dynamique propres à chacune.
Trouvons-nous des oeuvres qui offrent
un tel spectacle ?
On est tenté de répondre oui. Il
suffit de penser, par exemple, à des oeuvres qualifiées de
nuagistes, celles de Pierre Graziani par exemple, monde d’air et
d’eau, de volutes, de brumes ondulantes, de flux aériens, ou encore
celui de René Duvillier où le tourbillon investit tout
l’espace. Là, point de bateau, point d’oiseau, seulement une
dynamique propre à l’élément qui sollicite
l’imagination, air ou eau. D’autres oeuvres peuvent prétendre
vérifier notre hypothèse : Que dire des étranges
paysages de Zao Wou-Ki? ou encore des espaces de Léon Zack parcourus de
volutes capricieuses, de vortex, de tourbillons ébauchés ?
Que dire encore de l’univers tellurique de Jean Piaubert, de ses
explosions, de ses méandres morcelés, de ses turbulences
pétrifiées ? Bien d’autres oeuvres classées
dans les catégories fourre-tout du tachisme ou de l’art informel
pourraient encore venir à l’esprit.
Mais, avant qu’il
soit possible de valider notre hypothèse par des références
précises, il convient de la poursuivre en essayant de décrire la
démarche d’un artiste qui ne créerait que des formes en
germe dans les substances élémentaires, et de caractériser,
d’autre part, ces formes elles-mêmes.
Bachelard souligne que
l’imagination matérielle dynamique n’élabore pas ses
images à partir des images perçues, mais effectue
d’emblée une abstraction. Elle n’élabore pas
une image à partir, par exemple de l’observation d’un
oiseau, de l’océan ou d’un torrent. Elle participe
immédiatement à leur mouvement. Ainsi, « le mouvement
de vol donne tout de suite, en une abstraction foudroyante, une image
dynamique parfaite, achevée, totale... »
(« L’air et les songes »)
Abstraire veut
dire « tirer de ». C’est une opération de
l’esprit qui consiste à isoler dans un objet ou un ensemble
d’objets des éléments qui ne sont pas donnés
séparément dans la réalité. Le poète ne
décrit pas l’oiseau. Il exprime l’image du vol, le
« vol en soi », le « vol sans ailes »,
« le mouvement qui chante ». le vol ailé est un
caprice de l’imagination formelle. De même, le poète
crée une image dynamique de la flamme sans décrire le feu qui
brûle dans la cheminée. S’il s’agit bien
d’abstraire, ce n’est pas une opération intellectuelle.
L’abstraction est opérée, non par l’intellect, mais
par l’imagination matérielle. Elle procède d’une
Einfhülung avec la matière élémentaire. Elle
est immédiate, « foudroyante ». Elle
s’exprime dans une métaphore.
Supposons une démarche
analogue de la part d’un peintre. Comme chez le poète,
l’imagination abstrairait les formes et les mouvements de la substance
élémentaire. Comment s’exprimerait cette abstraction ?
Non par une métaphore, par des mots, mais par une image picturale
produite par un acte, un geste de la main. La pénétration et
l’induction de l’imagination dans l’élément
élu s’accompagneraient d’une induction de la main qui en
restituerait immédiatement la dynamique. La main matérialiserait
l’abstraction opérée par l’imagination comme le fait
le verbe dans le cas du poète. Il ne pourrait s’agir de
représentation. La fulgurance de l’abstraction opérée
par l’imagination et exprimée immédiatement par une image
picturale créée par la main, exige une démarche gestuelle.
Toutefois cette gestualité n’impliquerait pas nécessairement
de la part de l’artiste une extrême rapidité
d’exécution. La vitesse d’exécution, en effet, serait
déterminée par les forces actives au sein de
l’élément inducteur et les mouvements qu’elles
produisent. Elle serait, de ce fait, très variable. L’eau violente
et l’eau dormante, la lave en fusion, le ciel bleu sans nuage et le vent
soufflant en tempête, ne peuvent induire les mêmes
gestes.
Comment pourrait-on caractériser les formes produites par ce
type de démarche ? Elles devraient présenter, semble-t-il,
deux caractéristiques essentielles :
1 - Ces formes seraient
irrégulières, morcelées, floues, fluctuantes. Il
s’agit là, en effet, d’une caractéristique des formes
qui naissent au sein des substances élémentaires. Ces
dernières ne peuvent faire l’objet d’une description
géométrique précise, du moins en termes de
géométrie euclidienne, ni d’une description topologique
précise. Le monde élémentaire est un monde de formes
irrégulières, extrêmement mobiles, oscillantes,
inachevées, enchevêtrées souvent, qui se fondent et
s’interpénètrent. Seule la matière tellurique peut
présenter des formes plus stables, mais elles sont
irrégulières, à l’exception peut-être de la
matière cristalline. On devrait retrouver dans les images picturales
cette caractéristique : des formes inachevées,
irrégulières, morcelées, fluctuantes, chevauchantes...
2 – Il serait possible de repérer, dans cet univers de formes
propres aux substances élémentaires,des formes
archétypales se présentant à travers une grandes
diversité de motifs. Pourquoi ? Bachelard, on s’en souvient,
qualifie de primitives et éternelles les formes
internes aux éléments. Chacun peut remarquer, en effet, que,
derrière une grande diversité apparente, les mêmes
structures se répètent au sein des matières
élémentaires, des sortes de motifs archétypiques qui
peuvent appartenir plus spécifiquement à un élément,
mais que l’on retrouve en général dans tous. Méandres
et ondulations sont certes caractéristiques des mouvements d’eau,
mais on retrouve des ondulations dans les mouvements d’air, dans la
matière terrestre. Les formes turbulentes apparaissent dans l’eau,
mais aussi dans l’air, dans la matière stellaire, dans les
solides. L’éclair comme le réseau fluvial dessinent des
arborescences. Le tracé d’explosion caractérise aussi bien
un cratère lunaire, une fusée de feu d’artifice et une
éclaboussure de matière liquide. Les craquelures qui apparaissent
dans la matière solide sont un motif que l’on retrouve dans
l’écume. Ces archétypes peuvent être conçus
comme des sortes d’essences qui se manifestent à travers une grande
diversité de formes élémentaires.
Si notre
hypothèse est légitime, nous devrions retrouver, dans les formes
picturales, cette caractéristique. Si le geste de l’artiste
exprimant l’abstraction de l’imagination matérielle est en
quelque sorte induit par la dynamique de l’élément
élu, alors il produira des variantes en nombre infini de formes
primitives et éternelles, internes aux
éléments. Notons qu’il en est ainsi en poésie :
les poètes élaborent une grande diversité d’images
à partir d’un archétype identique : le vol par exemple,
le mouvement des vagues ou la turbulence de la flamme. Cette diversité,
ces variations sur un même archétype n’ont rien à voir
avec la variété anecdotique née de
l’exubérance de l’imagination formelle lorsque celle-ci est
dominante. Au service de l’imagination matérielle,
l’imagination formelle ne produit pas la variété, mais des
variations sur un archétype.
En quoi cette démarche
serait-elle un naturalisme ?
Le geste du peintre exprimerait une
participation imaginaire à la vie, à la dynamique des substances
élémentaires. Il ne s’agirait en aucune manière, pour
l’artiste, de prendre pour modèle des phénomènes
naturels visibles comme peut le faire le peintre de paysage, ce qui suppose
représentation et intention de figuration, même si l’artiste
déforme et transforme le paysage visible. La notion de naturalisme se
rapporterait au processus créateur plutôt qu’à
l’objet créé. Instrument de l’imagination
matérielle, le geste agirait à la manière de la nature en
tant que processus producteur des formes propres aux différentes
matières élémentaires.
Non seulement les
phénomènes visibles ne constitueraient pas le sujet du tableau ou
un modèle, mais il se pourrait que certains artistes ne reconnaissent pas
la nature comme une source d’inspiration. L’analyse de Bachelard
permet de comprendre ce paradoxe. En effet, les images matérielles
portent des valeurs psychiques dont elles sont l’expression
spontanée. Elles contiennent des archétypes psychiques qui, dans
la rêverie ou dans les productions artistiques, se manifestent dans une
grande diversité d’images. L’eau violente, par exemple, est
un archétype de la colère « un des premiers
schèmes de la colère universelle »
(« L’eau et les rêves »). Pour que surgissent
ces images, la perception d’un paysage n’est pas nécessaire.
« On rêve avant de contempler. Avant d’être un
spectacle conscient, tout paysage est une expérience
onirique. » (« L’eau et les
rêves ») Entre la vie de l’élément et
certains contenus psychiques, il y a une sorte d’équivalence, de
correspondance, de « sympathie », de sorte que ces
contenus sont spontanément projetés dans des images
matérielles. Les tourbillons de Van Gogh sont sa tempête
intérieure, sa « colère
créante ». Il n’est même pas nécessaire
que ces contenus psychiques accèdent à une conscience claire. Ils
se présentent d’emblée dans des images où la
conscience pourra, après coup, les reconnaître. Ainsi Bachelard
peut-il dire que l’imagination matérielle est naturelle et
non éduquée. Le geste du peintre pourrait donc
apparaître comme une mise en scène d’images
matérielles et de contenus psychiques associés. Ni les uns ni les
autres ne feraient l’objet d’une conceptualisation
préalable ; ils seraient en quelque sorte
« agis » et non représentés.
« .... Outre les images de la forme... Il y a les images de la
matière, des images directes de la matière, la vue les
nomme, mais la main les connaît. »
(« L’eau et les
rêves »)
Plaçons-nous maintenant du point de vue du
spectateur.
Les images matérielles proposées par le peintre
sollicitent son imagination. Il est à son tour invité à
pénétrer dans l’intimité de
l’élément. Dans une oeuvre où les images
matérielles s’accompagnent d’images formelles descriptives
du paysage, il lui est relativement facile de retrouver
l’élément élu. La double nature aérienne et
ignée des tourbillons de Van Gogh est immédiatement
perçue. Mais, supposons que le tableau ne contienne que des images
matérielles. Qu’est-ce qui va induire une participation de
l’imagination à la vie de tel ou tel élément ?
Les formes seules ne le peuvent pas puisque nous avons vu qu’elles sont
souvent communes à plusieurs substances élémentaires, voire
à toutes. Il s’agira plutôt de la couleurpuisque
c’est elle, selon Bachelard, qui dévoile l’intimité de
la matière. Mais cette couleur est elle-même enracinée dans
une matière picturale adaptée à la substance
élémentaire. Les caractéristiques de cette matière
picturale vont donc aussi conduire l’imagination du spectateur vers un
élément particulier : densité et viscosité,
mouvements et rythmes qui y sont associés.
Notons cependant que,
devant un tableau, le spectateur peut être placé dans une situation
visuelle où il est difficile d’identifier un élément
particulier. Imaginons que les tourbillons qui envahissent les ciels de Van Gogh
se présentent seuls, sans autre indication concernant le paysage. Leur
nature aérienne serait beaucoup moins évidente en raison de la
densité de la matière picturale et des couleurs. Dans certains
tableaux de Turner, la dissolution des contours des objets conduit
l’imagination à une forme de nomadisme au sein des
éléments, l’air, l’eau et le feu étant
étroitement mêlés. Ces rêves nomades peuvent
d’ailleurs se produire face à des paysages naturels, par exemple
par temps de brume et de brouillard.
En résumé, nous
faisons l’hypothèse d’une démarche picturale où
l’imagination formelle serait entièrement subordonnée
à l’imagination matérielle. L’imagination
matérielle, sollicitée par un élément élu,
opérerait une abstraction et exprimerait immédiatement dans un
geste sa participation à la vie de l’élément. Il en
résulterait une oeuvre contenant exclusivement des formes en germe dans
l’élément, internes à celui-ci, engendrées par
sa dynamique. Ces formes se caractériseraient par
l’inachèvement, le morcellement, la mobilité et par la
présence de structures archétypiques perceptibles derrière
des variations infinies. Pour le spectateur, ces oeuvres, largement ouvertes,
fonctionneraient comme « inducteurs » de l’imagination
dans la vie des éléments.
Il convient maintenant de
montrer qu’il existe bien, dans ce que l’on appelé
l’Abstraction, des démarches picturales et des oeuvres qui
vérifient notre hypothèse. Elles appartiennent à un courant
que j’ai nommé Elémentarisme ou, plus exactement
Naturalisme abstrait élémentariste, voulant connoter
par ce mot le fondement et la spécificité de la
démarche : la sollicitation de l’imagination par les
éléments et la totale subordination de l’imagination
formelle à l’imagination matérielle. Le terme m’a
semblé légitime bien qu’il fût déjà
utilisé pour désigner un mouvement de nature totalement
différente. En effet Théo Van Doesbourg nomma ainsi le courant
dissident qu’il créa contre l’orthodoxie néo-plastique
de Mondrian.
Qui sont ces peintres ? Dans quel contexte ce courant est-il
apparu ?
Pour les situer dans un contexte historique et culturel,
il faut revenir au débat qui s’instaura dans les années 50
et 60 autour de la question de l’Abstraction. Pour l’essentiel, la
question était de savoir si figuration et abstraction constituaient deux
démarches picturales différentes en nature, ne mettant en jeu ni
les mêmes moyens, ni le même langage, ni les mêmes
finalités, ni la même conception de la peinture, ou bien s’il
fallait voir entre elles un lien de continuité, l’abstraction
n’étant qu’un degré extrême de la
déformation, de la transposition imposée par tout artiste à
la réalité visible, cette dernière devenant, dans le cas de
l’Abstraction, impossible à reconnaître. Le débat
était d’autant plus complexe que les défenseurs des
différents points de vue n’accordaient pas forcément le
même sens au terme abstraction.
A cette confusion vint s’en
ajouter une autre lorsque apparurent des tendances atypiques, certains peintres
refusant d’inscrire leur démarche dans le cadre d’une
opposition entre abstraction et figuration et revendiquant un lien
évident, selon eux, de leur oeuvre avec la nature qu’ils
magnifiaient et en laquelle ils prétendaient trouver une source
d’inspiration. Pourtant leur peinture n’était ni descriptive,
ni anecdotique. Et, plus paradoxal encore, certains peintres reconnus comme
abstraits, revendiquant eux-mêmes cette étiquette, disant
explicitement que leur peinture n’avait aucun lien avec la nature et
encore moins avec la réalité visible, voyaient leurs oeuvres
commentées par la critique à l’aide de métaphores
empruntées à des paysages naturels. Tel fut le cas des nuagistes.
Ils ne se considéraient pas comme des peintres figuratifs. Si certains,
parmi eux, reconnaissaient que la nature était pour eux une source
d’inspiration, d’autres, comme Frédéric Benrath,
niaient catégoriquement s’y référer. Les nuagistes
n’étaient d’ailleurs pas les seuls à voir leurs
oeuvres abondamment commentées à l’aide d’images
naturalistes. Ce fut notamment la cas d’oeuvres comme celle de zao Wou-Ki,
de Léon Zack ou encore de Jean Piaubert.
Alors, on inventa toutes
sortes de catégories, plus mal définies les unes que les autres
et, en conséquence, le plus souvent chevauchantes, pour désigner
ces oeuvres : nuagisme, tachisme, matiérisme, art
informel....
C’était un fait : on constatait
l’émergence de démarches picturales qui entraient mal dans
le cadre de l’opposition entre figuration et abstraction. Refusant ce
cadre, ou se réclamant de l’abstraction, elles produisaient des
oeuvres qui, par une quasi-nécessité, induisaient des visions
figuratives.
Si l’on utilise l’analyse bachelardienne, la
raison en devient évidente et il n’y a rien là de
paradoxal : il y a bien des oeuvres qui induisent une vision que l’on
peut appeler figurative en ce sens que nous y retrouvons des formes internes aux
matières élémentaires sans aucune référence
anecdotique aux paysages.
Quelles sont les preuves qui nous permettent
d’affirmer que ces oeuvres vérifient bien notre
hypothèse ?
1) Les formes qui les composent comportent bien
les deux caractères que nous avons dégagés : ce sont
des formes irrégulières, morcelées, floues et nous y
trouvons les archétypes caractéristiques de la dynamique des
substances élémentaires : spirale, ondulations, arborescence,
explosions, craquelures.
2) Il y a adaptation de la matière
picturale à la matière élémentaire :
matière plus ou moins fluide, dense ou visqueuse.
3) Il y a
adaptation de la couleur et de la lumière aux différentes
matières élémentaires : la couleur, ses nuances, sa
transparence, sa luminosité, nous permettent d’identifier les
substances.
4) La pratique de ces peintres est une pratique gestuelle, le
geste étant lui-même adapté à la dynamique
d’une matière élémentaire et à une
matière picturale : geste ample, lent, griffé,
tourbillonnant...
5) Ces oeuvres vérifient la loi des quatre
éléments. Il est possible, dans les images picturales de
repérer l’élément élu. En
réalité, on note toujours la présence d’un ou
plusieurs autres éléments. Voyons pourquoi et de quelle
manière.
L’imagination matérielle, nous dit Bachelard,
bien que favorisant un élément aime jouer à les combiner.
Dans ces unions imaginaires, qui n’excluent pas, bien entendu, luttes et
conflits, il note la présence de deux éléments, jamais
trois : « Dans le règne de l’imagination
matérielle, toute union est mariage et il n’y a pas de mariage
à trois. » ( « L’eau et les
rêves »)
Pourquoi ce caractère nécessairement
dualiste du mélange ? la raison est d’ordre psychologique.
L’élément matériel porte des valeurs psychiques
contradictoires : l’eau est substance de vie et de mort à la
fois, la dynamique de l’air est celle de l’élévation,
mais aussi de la chute, le feu porte des valeurs de mort et de renaissance...
Cette ambivalence psychologique s’exprime dans les images
matérielles par une participation d’un élément
antagoniste de sorte que l’image est toujours duelle et que le
mélange est toujours conflictuel.
Il semblerait cependant
qu’en peinture, le dualisme ne semble pas aussi exclusif qu’en
poésie. Il serait plus juste de parler de dualité dominante. La
présence d’un troisième élément, voire des
quatre, n’est pas exclue. Ces éléments, certes,
n’entrent pas dans le mariage proprement dit en tant qu’acteurs.
Ils jouent plutôt un rôle de médiateurs, ou de catalyseurs.
Ils sont des instruments des transformations, des mélanges et des
transmutations. Bachelard compare le peintre à un alchimiste. Si on
reprend l’exemple de la cathédrale de Monet, on
s’aperçoit qu’il y a toujours un élément
médiateur : au soleil couchant, elle n’est pas la proie des
flammes, elle conserve sa dynamique aérienne ; entre la pierre et le
feu, l’air intervient pour ôter au feu son énergie et sa
dynamique. Le matin, c’est l’eau qui sert de médiateur entre
la pierre et l’air, de sorte que la cathédrale semble
enveloppée dans une brume vaporeuse.
Nous allons trouver, chez les
peintres naturalistes abstraits élémentaristes, une dualité
dominante constituée par l’élément élu et un
élément étroitement uni à lui ainsi que un, voire
deux éléments médiateurs.
On peut donc opérer
une classification fondée d’abord sur l’élément
élu, celui qui sollicite en premier lieu l’imagination (peintres de
l’air, de l’eau, de la terre, du feu) et voir ensuite comment, au
sein de chaque catégorie, on peut trouver des paysages oniriques
très différents en fonction de l’élément
associé.
J’ai proposé, dans mon livre
« Esthétique et épistémologie du Naturalisme
abstrait », ce type de classification. Il n’est pas question ici
de reprendre toutes ces analyses. Je me bornerai à quelques
généralités sur chacune des catégories en indiquant
seulement quelques exemples.
1) Les peintres de
l’air :
Les images aériennes possèdent deux
caractéristiques essentielles. Elles sont substantiellement pauvres.
Elles sont dynamiques ; ce sont des images ascensionnelles. On peut
envisager de mesurer la participation de l’air dans les images
matérielles par un coefficient d’élévation qui peut
être indiqué par la direction des lignes et des touches
colorées (emportées vers le haut), par la position et
l’intensité des zones lumineuses (haut, bas), par la faible
densité de la matière (substance pauvre). Mais il va de soi que
ces caractères peuvent être amplifiés ou
tempérés par la présence de l’élément
allié.
L’eau et la terre tempèrent la dynamique des
images aériennes. Lorsqu’il s’agit de l’eau, on obtient
un univers de nuages, de brumes, de rivières ou de cascades
célestes. C’est l’univers du nuagiste Pierre Graziani.
Lorsqu’il s’agit de la terre, on a un univers de matière
minérale flottant sur le ciel. On rencontre ce type d’univers
onirique dans l’oeuvre de Léon Zack : Ce sont
d’abord des agrégats de matière épaisse et granuleuse
flottant sur des espaces lumineux. Ils deviennent ensuite de plus en plus
fluides et transparents. De nature d’abord tellurique, les taches se
dématérialisent par l’effet de la lumière. Elles
commencent à ressembler à des pierres précieuses.
Le
feu, théoriquement,amplifie les mouvements aériens. Mais
l’alliance de l’air et du feu peut être beaucoup plus
complexe, comme dans l’oeuvre de Marcelle Loubchansky, peintre
des espaces célestes et sidéraux dont l’imagination allie
rêverie aérienne et rêverie constellante. Les explosions de
matière stellaire retombent en pluies ardentes à la manière
de fusées de feux d’artifice ; des nuées floconneuses
de matière ignée s’écroulent sur
elles-mêmes.
2) Les peintres de
l’eau :
L’eau ne possède pas de dynamique
spécifique. Elle se présente dans la nature sous des formes
multiples : eaux bondissantes des ruisseaux, des torrents et des cascades,
enroulement des vagues, ondulations des eaux d’un lac, eaux dormantes...
L’eau est une substance polydynamique dont le mouvement est toujours
structuré par l’action d’un autre élément,
terre, air et même le feu qui active les geysers. Aussi, l’eau
est-elle par excellence, l’instrument des mélanges.
La
dynamique des mondes oniriques des peintres de l’eau va donc
dépendre étroitement des éléments associés.
Associée à l’air, elle devient turbulente. Des forces
ascensionnelles investissent son mouvement sans parvenir à créer
un mode aérien.Dans les oeuvres du peintre lyonnais Paulette
Bacon, la présence dominante de l’eau unie à l’air
impose les horizontales et les obliques. Le ciel est vécu comme un
« liquide fluant ». Des formes ondoyantes,
turbulentes, volantes ou « nageantes » flottent dans des
espaces éclairés par des lueurs. Bachelard parle de ces
poètes chez qui « une symbiose des images donne
l’oiseau à l’eau profonde et le poisson au
firmament » (« L’air et les
songes »).
La présence de la terre affecte à la
fois la substance de l’eau et sa dynamique ; elle perd sa
transparence et sa profondeur ; elle devient trouble, lourde et lente.
L’oeuvre du nuagiste René Laubiès est
l’expression d’une rêverie mésomorphe entre eau et
terre. Des traces sont en suspension dans une matière dont on ne sait si
elle est en voie de dissolution ou de cristallisation. Entre les deux
éléments, entre la puissance dissolvante de l’eau et celle,
asséchante de la terre, il n’y a ni combat, ni mélange
substantiel. La matière n’a même pas la consistance des boues
et des limons. Laubiès est plutôt le peintre des nuages de terre,
des poussières de terre au fil de l’eau .
Dans le
règne des matières élémentaires, rien ne semble plus
contraire que l’eau et le feu. Mais leur alliance fascine
l’imagination. La rencontre est toujours conflictuelle et donne naissance
à des univers oniriques très singuliers. Un bon exemple en est
l’oeuvre de René Duvillier. « Vous êtes le
feu dans l’eau », lui dit un jour André Breton...
Duvillier est le peintre de l’eau violente et du feu. Le tourbillon est
omniprésent. « Vents »,
« Orages », « Les javelots de la mer »,
« Pluies d’épées sur la mer »... Les
titres des tableaux évoquent la violence de l’eau et le combat pour
l’apprivoiser et la maîtriser. Ils nous indiquent aussi la nature
ignée des armes utilisées.
3) Les peintres de la
terre
La terre induit des rêveries actives ou contemplatives.
Soit elle appelle l’imagination à vaincre sa résistance,
à la transformer, à l’informer, soit elle l’appelle
à l’observer et à en explorer
l’intériorité.
La matière tellurique est
stable. La substance prime le mouvement. Sa mise en mouvement exige
l’intervention de forces extérieures et les changements sont lents.
Elle offre au rêveur une résistance. Son coefficient de
résistance dépend des substances élémentaires
associées. A la minéralité dure des pierres, des rochers et
du métal s’oppose la texture molle et collante des boues et des
limons.
On devra donc s’attendre à des paysages oniriques
différents suivant que le rêveur pénètre dans
l’intimité de cet élément ou tente de le transformer
et suivant le type de résistance qu’il rencontre.
La
participation de l’air à la rêverie tellurique peut provoquer
la fusion du rocher et du nuage ou donner à la pierre cristalline une
nature céleste. On peut aussi assister à un dialogue entre forces
telluriques et forces aériennes sans mélange des deux substances.
C’est le cas chez Frédéric Benrath (jusqu’aux
années 80 environ). Des gerbes de matière hérissée,
griffée ou tourbillonnante, une minéralité dure, incisive,
pénètrent l’air et les autres substances. Ou bien des
courbes de collines ou de cratères marquent une rupture entre un univers
tellurique sombre et un monde aérien de ciels parfois embrasés,
rupture entre deux abîmes : abîme du ciel et abîme de la
terre.
Le feu consume la terre de l’intérieur ou la fait
exploser. L’oeuvre de Jean Piaubert propose un
véritable voyage en « Tellurie »...
L’artiste incorporait à la peinture résines, sable et
cailloutis obtenant ainsi une matière dense que la lumière,
donnée par la couleur, éclaire de l’intérieur. Cette
matière est fissurée, marquée de lignes sinueuses au relief
accidenté, de rides et de sillons irréguliers, d’explosions,
de crevasses. L’impression est celle d’un univers
pétrifié, d’un univers de marnes et de sables durcis, de
laves, de planètes mortes. Mais cette tendance pétrifiante est
largement tempérée par le feu. Le mouvement est toujours
présent en puissance, comme si l’on assistait au premier instant
d’un surgissement, au premier instant d’un drame
cosmique.
L’eau dissout la terre, la rend molle et visqueuse. Le
monde de Zao Wou-Ki est entre terre et eau.
Même si, pour
ce peintre, la nature n’est plus une source d’inspiration directe,
son monde onirique est bien celui des éléments. Claude Roy notait
très justement: « Il ne décrivait pas le mouvement des
nuages, les eaux douces de la mer, des arbres dans la tranquillité de la
terre et dans l’agitation du vent. Il écrivait ce mouvement. Il
l’épousait, l’invitait, le mimait. Il nous faisait devenir,
en entrant dans sa vue, le mouvement lui-même. »
La
rêverie de Zao Wou-Ki est celle d’un terrestre. La terre investit
tous les autres éléments. L’air et l’eau sont en voie
de solidification. Les images de la matière dure sont présentes
sous forme d’enchevêtris, d’éclaboussures typiquement
terrestres, de bras épineux. La matière solide apparait
également sous forme de masses sombres évoquant des silhouettes
rocheuses.
L’eau ne parvient pas à imposer sa dynamique. Il
en résulte un univers de sables mouillés, d’argile, de
limons. Apparaissent parfois des terres gelées, d’une blancheur
opaque, tourmentée de plis et de fractures d’où
émergent encore des bras hérissés, des sortes de branches
mortes. La prééminence de la terre se manifeste aussi dans une
rêverie cristalline qui vitrifie lacs, vagues et cascades. Le mouvement
arrêté de coulées d’un blanc laiteux leur donne
l’aspect de stalactites. C’est une peinture peu céleste.
L’air n’a pas de transparence. Il n’y a pas de dynamique
ascensionnelle.
4) Les peintres du feu
Le feu est force
avant d’être substance. Sa dynamique varie selon qu’il habite
le ciel ou la terre : ascension verticale rapide ou expansion
multidirectionnelle lente. Il peut associer sa puissance à celle de
l’air ou brûler à l’intérieur de la terre. Bien
que sa rencontre avec l’eau puisse paraître antinaturelle, nous
avons vu que l’imagination aime à les unir.
Le feu est force
de changement et de renouvellement, de mort et de vie. Parce qu’il
engendre la lumière, il est condition d’existence du monde
phénoménal. Dans l’imaginaire collectif, il brûle au
coeur de l’homme et lui insuffle la vie. Pour la pensée antique, il
est le principe organisateur de l’univers, le feu artiste.
Il est
aisé d’inverser la métaphore du feu-artiste. L’artiste
est le feu. L’art naît de l’action créatrice et
organisatrice du feu. Nous trouvons cette identification chez la plupart des
artistes dont l’imagination est sollicitée par le feu. Maître
de la lumière, l’artiste fait surgir une infinité de mondes
possibles.
« L’art, c’est le feu »,
dit Paul Jenkins. Peindre, c’est pour l’artiste faire vivre
le feu qui est en lui.
Peintre du feu et du vent, il peint des
« phénomènes », des
« événements », des choses qui apparaissent.
Ce sont des coulées et des expansions de couleurs intensément
lumineuses. Des torrents chromatiques emportés par un souffle puissant
dans un mouvement ascensionnel aérien. On note la violence des rouges,
presque toujours dominants. Parfois les coulées se chargent d’une
incisive minéralité. Parfois elle semblent se dissoudre en vapeurs
irisées. Le feu devient liquide ardent. Terre et eau participe à
un échange de substance entre les éléments principaux. ll
n’y a rien de violent dans cet univers. La vigueur du geste n’est
jamais agressive.
Chu teh-Chun allie l’eau au
feu. A partir des années 60, le geste rapide et griffé
générateur d’un graphisme heurté cède la place
à un mouvement plus ample dont résulte un univers plus fluide,
plus mouvant. La fonction rythmique n’est pas assurée par le trait,
mais par des sortes de foyers incandescents qui ponctuent chaque tableau. Ils
demeureront une constante. Curieusement, ce feu ne confère pas aux
matières qu’il anime une dynamique nettement ascensionnelle. Mais
il les rend extrêmement mobiles, imprimant au paysage
élémentaire un rythme voletant ou bondissant. La rêverie de
Chu Teh-Chun allie le feu qui brûle et l’eau qui court, la flamme et
le ruisseau.
III) Quel peut être l’apport de
cette approche de l’Abstraction naturaliste à la connaissance
et à la compréhension de la peinture abstraite ?
Elle apporte un certain éclairage pour distinguer les
différents courants au sein de ce que l’on appelle le naturalisme
abstrait, concept dont la définition est imprécise et
l’extension, du même coup, complètement arbitraire.
La
notion est due au critique Michel Ragon qui dans un article de 1962 la met en
relation avec celle de paysagisme abstrait et distingue deux
démarches : le paysagisme abstrait découlerait
d’une vision synthétisante et panoramique du paysage alors que le
naturalisme abstrait procèderait d’une vision plus
analytique qui découpe, décompose et fragmente le paysage.
A
cette distinction qui se révèle très vite peu satisfaisante
lorsqu’on analyse la démarche des artistes classés dans
chacune des catégories, je propose d’en substituer une autre qui
prend en compte l’originalité de la démarche
élémentariste et, du même coup, apporte un nouvel
éclairage aux autres démarches.
L’expression
paysagisme abstrait pourrait être réservée
à une démarche où l’artiste ressent et tente de
capter les rythmes d’un paysage. Cette notion de rythme est explicitement
évoquée par un certain nombre de peintres : Bazaine,
Ubac, Messagier... Ce rythme éprouvé serait
abstrait du paysage et exprimé par le geste, tout autre
élément étant exclu. La faculté abstractisante
serait, dans ce cas, la sensation. Le rythme éprouvé
induirait immédiatement une gestuelle dont il déterminerait les
caractéristiques. Le paysage est dans ce cas une source
d’inspiration directe. Il doit être senti.
Dans le cas du
naturalisme élémentariste, nous avons vu que
l’abstraction est opérée par l’imagination.
Elle porte non sur les rythmes d’un paysage mais sur la dynamique des
matières élémentaires. Cette dynamique exprime certains
contenus psychiques immédiatement, sans que la perception de ces
substances élémentaires dans un paysage réel soit
nécessaire.
A ces deux catégories, il convient d’en
ajouter une troisième qui prend en compte, en effet, une
esthétique du fragment. L’artiste abstrait des détails du
paysage, parfois infimes (écorces, fissures ou fractures dans un rocher,
flaques d’eau...). Extraits de leur contexte, ces éléments
entrent dans de nouvelles compositions. On trouve cette démarche chez
Tapiès (fragments de vieux murs), James guitet (inspiration
née d’une contemplation des matières naturelles),
Hossiason et Key Sato (monde des pierres), Olivier Debré
(mouvements d’eau abstraits des paysages des bords de Loire),
John-Franklin Koenig (fragments de ciel balayés par les vents)...
Ces peintres ne peignent pas sur le motif, tout au plus, ils
s’inspirent de croquis. La nature est une source d’inspiration
indirecte, souvent ancienne et parfois inconsciente. Il semblerait que, dans ce
cas, la faculté abstractisante soit la mémoire. Celle-ci
sélectionne des images de détails du paysage, imprimées
lors d’une perception ancienne et réactualisées longtemps
après dans des images picturales. Tous ces peintres sont
matiéristes au sens où il y a toujours de leur part une recherche
portant sur la texture, les propriétés de la matière
picturale, les reliefs. James Guitet parlait à ce propos de
sensualisme, entendant par là le plaisir éprouvé
à travailler la matière. On peut penser qu’au contact de
cette matière picturale, à travers les sensations qu’elle
produit, des fragments de perception resurgissent. Ce qui est jeu c’est
donc la mémoire affective. La matière picturale fonctionne
comme une sorte d’analogon des matières qui furent l’objet
des anciennes perceptions. C’est pourquoi j’ai qualifié ce
naturalisme de naturalisme abstrait sensualiste et analogique.
On a donc trois types d’abstraction naturaliste qui mettent en jeu
des facultés cognitives différentes dans le processus
d’abstraction : la faculté abstractisante peut être
l’imagination (élémentarisme), la sensation (paysagisme
abstrait) ou la mémoire (naturalisme sensualiste et analogique). Il va de
soi que ces différentes démarches ne sont pas exclusives et que
l’on peut les trouver dans les oeuvres d’un même peintre,
à des moments différents ou dans une même
oeuvre.
Jusque là, le mot « abstrait » a
été envisagé dans son sens étymologique et
c’est en ce sens qu’il nous a paru légitime à
condition de préciser que l’abstraction n’est pas ici une
démarche intellectuelle mais une opération de l’imagination,
de la mémoire ou de la sensation.
Le problème est que cette
définition ne rend pas compte de ce que l’on appelle, en
français, art abstrait. Elle se rapproche plus de l’anglais
« abstract art » ou de l’expression
« Abstract expressionism » apparue aux Etats-Unis au
début des années 50 pour qualifier des peintres qui
n’avaient pas tous renoncé à la figuration. Or, en
Français, on réserve le terme d’art abstrait à
un art non-figuratif, c’est-à-dire qui ne figure en rien la
réalité visible, celle-ci fût-elle déformée et
transformée ou stylisée au point qu’il devienne impossible
de la reconnaître. La notion de naturalisme abstrait contiendrait donc une
contradiction puisque les trois tendances que nous avons évoquées
supposent, d’une manière ou d’une autre une forme de
figuration de la réalité visible, même si elle est
« abstraite ».
L’examen du langage pictural
propre à ces démarches permet de résoudre ce
paradoxe.
L’oeuvre d’art est un objet qui s’adresse aux
sens, à la vue lorsqu’il s’agit d’un tableau. Elle
s’adresse aussi à l’esprit. De ce point de vue, tout
élément pictural, graphique ou chromatique est un signe. Dans un
tableau, les significations ne sont pas seulement données par les lignes,
les formes et les couleurs, mais aussi par la manière dont ces
éléments sont assemblés et organisés. Chacun prend
sens dans sa relation avec les autres. Ils constituent un langage et il
existe plusieurs langages picturaux.
Un signe pictural (un cheval bleu, un
triangle jaune...) possède deux faces, un signifié et un
signifiant. Qu’est-ce qui est signifié ? La réponse la
plus commune consiste à dire que l’art figuratif figure la
réalité visible tout en exprimant la subjectivité de
l’artiste alors que l’art abstrait ne figure en rien des objets
visibles, il exprime seulement. En réalité, il est impossible,
dans l’art figuratif, de dissocier les choses représentées
et la subjectivité de l’artiste. Ce que disent les signes
picturaux, c’est un rapport au monde, un mode de présence au monde
propre à l’artiste qui s’exprime dans un style. Le style
exprime ce que Henri Maldiney appelle le « quoi » des
choses, la manière dont elles sont données à
l’artiste, son mode de présence à elles.
Que
l’art dise le quoi des choses, cela n’implique pas que ces
choses soient nécessairement figurées. Elles peuvent
l’être ou non. Le langage figuratif ne dissocie pas le sujet du
monde ; il exprime le sujet en racontant le monde. Le langage que
l’on appelle abstrait « abstrait » le sujet ; il
dit le « quoi » des choses sans dire les choses.
Quelles sont les caractéristiques qui en
résultent ?
La représentation picturale du monde
extérieur visible repose sur un certain nombre de règles de
combinaison des éléments graphiques et chromatiques. Il existe des
méthodes pour dessiner tel ou tel objet, pour représenter le
volume, l’espace... Pour exprimer un rapport au monde singulier,
l’artiste ne dispose pas de règles, ni de significations
préalablement données. En créant son style, il invente un
langage. Or, en tant qu’il raconte le monde, le signe pictural est
univoque. Les conventions grâce auxquelles le peintre dessine un cheval,
permettent au spectateur de le reconnaître. Mais en tant qu’il
exprime un rapport au monde singulier, le signe est équivoque. Le
langage figuratif se sert de l’image du monde pour exprimer le sujet. De
là vient l’illusion qu’une oeuvre figurative comporte des
messages aisés à décoder. Mais en tant que ces images
disent aussi un rapport au monde, les signes sont
équivoques.
Supprimons le monde pour ne garder que le sujet, le
« quoi ». Nous avons un langage abstrait
composé de signes totalement équivoques. Le spectateur ne dispose
d’aucun code commun pour l’interpréter, il est libre de
choisir son interprétation. Cela ne veut pas dire que, pour
l’artiste, le signe est arbitraire. Il obéit à une logique
psychologique. C’est le signe choisi par l’artiste, plus ou moins
consciemment pour dire quelque chose de son rapport au monde. Le peintre
abstrait ne dispose pas de signes ayant a priori une signification. Il donne une
valeur expressive à des éléments graphiques et chromatiques
en créant entre eux certains rapports de sorte qu’ils deviennent la
manifestation sensible de faits psychiques. Il crée son propre
langage.
Cette autonomie du signe et sa conséquence, la
liberté totale d’interprétation donnée au spectateur,
les peintres abstraits ne les ont pas tous assumées. « Par
quoi remplacer l’objet ? », demandait Kandinsky.
Pourquoi penser qu’il fallait le remplacer ?... L’Abstraction
géométrique est effectivement une tentative pour le remplacer. Il
y a chez les peintres de ce courant une tentative pour recréer des
significations a priori, un code commun permettant de décoder, dans
l’oeuvre, des messages préalablement déterminés.
Ainsi on associe à des figures géométriques et à des
couleurs, à des éléments picturaux stables d’une
oeuvre à l’autre, une signification préalable. On invente un
« langage » pictural commun. Telles furent les tentatives de
Kandinsky, de Mondrian, d’Auguste Herbin...
D’autres courants
abstraits, en revanche, ont totalement assumé l’autonomie du signe.
C’est le cas de ce que l’on a appelé Abstraction lyrique, art
informel, naturalisme abstrait... Ces catégories sont souvent
chevauchantes, nous l’avons noté. Ce sont des courants
expressionnistes où les éléments graphiques et chromatiques
ne renvoient à aucune signification donnée a priori, à
aucune forme visible ou géométrique. La trace laissée par
une gestuelle est purement expressive et le spectateur est libre d’en
choisir la ou les significations.
C’est la notion
d’informel qui va nous permettre de dégager la
spécificité de ce langage abstrait. Le terme ne signifie pas ici
« absence de forme » car créer une oeuvre c’est
informer une matière.
Informer, c’est à la fois
donner une forme, façonner et faire savoir,
donner une information. La matière brute possède des formes
qui ne font rien savoir. En l’informant, l’artiste en fait le
véhicule d’une information. Il en fait un signe.
Une oeuvre
figurative délivre des informations tant par la représentation que
par le style. La liberté du spectateur n’est pas totale car
certaines significations sont imposées par la représentation. En
revanche, face à une oeuvre informelle, la liberté est totale. Le
signe est autonome. Mais, en plus, il est mobile, fuyant, insaisissable. Une
caractéristique essentielle de l’art informel est ce que Jean
Paulhan nommait la métamorphose. Croit-on percevoir un lac ou un
rocher ? Voilà qu’une autre signification s’impose.
Croit-on percevoir de la colère dans un geste griffé ou un
tourbillon ? Ceux-ci disparaissent dans un aplat de couleur transparente et
la signification disparaît avec eux. Non seulement l’oeuvre
informelle ne donne aucune information déterminée par la nature et
le choix des signes, mais elle ne permet aucune interprétation stable.
Plutôt que d’informer, elle crée indéfiniment de
l’information.
Le signe informel est autonome. Il est
puissance infinie de signification. Il est instable et insaisissable. Le
langage informel ne prétend pas transmettre de l’information. Il
crée de l’information.
A l’intérieur de
cette catégorie du langage informel, comment caractériser le
langage naturaliste abstrait ?
Il est abstrait en ce sens qu’il
abstrait le rapport au monde du sujet et qu’il n’y a pas intention
de représentation d’éléments d’un paysage
visible. Le peintre paysagiste abstrait ne représente pas les rythmes
naturels, il exprime des rythmes éprouvés au contact de la nature.
La démarche naturaliste sensualiste n’est pas fondée sur une
intention de représenter des fragments de paysage autrefois
perçus, l’artiste exprime le surgissement d’une
image-souvenir au contact de la matière picturale. Le peintre
élémentariste ne représente pas un paysage
élémentaire, il exprime des contenus de son
imagination.
C’est une peinture expressionniste où le signe
est autonome, précède sa signification et se caractérise
par son caractère insaisissable, instable, par sa constante
métamorphose. C’est, en ce sens, un art
« informel ».
Mais, direz-vous, il y a bien, dans ce
cas, quelque chose comme une figuration. Soit. Mais il n’y a pas de
représentation, intention de représenter le monde visible. Si des
réalités naturelles apparaissent dans l’oeuvre, c’est
parce qu’il y a une correspondance ou une équivalence entre
certains contenus psychiques et certains phénomènes naturels. Les
rythmes intérieurs trouvent leur expression dans ceux du paysage. La
sensation éprouvée au contact de la matière picturale est
identique à celle éprouvée au contact de certains
détails de paysages et s’exprime en eux. Une dynamique psychique
s’exprime dans les images matérielles et donc dans la dynamique
propre aux substances élémentaires.
Les
réalités naturelles ne sont pas représentées, elles
se présentent, elles apparaissent comme une manière
d’exprimer ou de manifester de manière sensible le
« quoi » des choses, un mode singulier de rapport avec le
monde. Parler de naturalisme abstrait élémentariste n’est
donc pas contradictoire et le fait que ces oeuvres induisent des visions
figuratives n’a rien de surprenant.
