Dans sa préface au
Brouillon Général,
Olivier Schefer en appelle à une considération de la
physiologie et de la médecine de Novalis; c’est ce
à quoi notre recension s’attarde tout
particulièrement.
Une analogistique.
Au fragment 142 du
Brouillon général,
daté des mois de Septembre-octobre 1798, Novalis émet
l’idée d’une « philosophie de la
médecine », terme auquel il s’empresse de
substituer celui de « Philosophie de la
physiologie. »
[1] Selon cette physiologie, il ne pourrait,
semble-t-il, y avoir de centre de contrôle unique du corps
humain car, pour Novalis, la physiologie est une science dynamique,
s’attachant à du mobile, et nécessite une
pensée qui possède les même
propriétés. Ainsi, lorsqu’il décrit les
réseaux physiologiques de l’être - il critique
d’ailleurs, à ce propos, la physiologie de
L’Âme du monde de Schelling qui a le tort de ne
débuter qu’avec l’irritabilité et non,
comme il le souhaite, par le processus, le contact entre au moins
deux pôles, la «
chaîne »
-, selon une double partition fondée sur le rapport
intérieur-extérieur, il nous oblige d’abord
à prendre la mesure de cette duplicité, Novalis
l’explicite dans un fragment intitulé
« cosmologie »; «
Le corps est
l’intérieur dans le monde opposé et
l’esprit est l’extérieur -le solide-
etc».
[2] Nous
sommes ici en présence de la pensée physiologique
même; la division-union du corps et de l’esprit y est
montrée dans toute sa complexité. Nous disons bien
division-union prenant ainsi le soin de marquer que les deux
forces, les deux pôles constitutifs de la physiologie,
s’influencent mutuellement, se répondent
harmoniquement chacun de leur côté et agissent selon
une loi de réflexion. L’un est miroir de
l’autre; ce qui, d’un côté, est une
pensée, est, de l’autre côté, une
combustion. Novalis dit en effet que tout contact est à la
fois une séparation et une liaison, «
Ce qui
de l’autre côté est brûler, fermenter,
pousser, etc., est ici penser, ressentir, etc. ».
[3]
Le corps répète matériellement les processus
spirituels de l’esprit. Il faut bien voir que Novalis ne
postule pas un accomplissement de l’esprit par et dans le
corps, une espèce d’ombre portée de la
spiritualité dans la matière. Novalis ne pense pas
non plus à une sorte d’incarnation, transposition de
l’esprit dans le corps, mais plutôt, selon nous,
à un phénomène d’analogie.
[4] Dans sa logique, en effet, Novalis
conçoit les contrastes comme des analogies
inversées.
[5] On
ne peut, en ce sens, penser le corps et l’esprit comme
participant et « participable » tel que le
Platon le formule dans la quatrième hypothèse du
Parménide. Nous devons plutôt adopter le
concept de «
Relations
réciproques »
[6] et, selon celui-ci, le même et
l’autre seraient donc des analogies et non des
participations. L’
«
analogistique » est cette
discipline, dont rêvait Novalis, qui aurait pu nous permettre
de comprendre ces analogies inversées. Selon celle-ci,
l’esprit peut imiter ce qu’il appelle les
«
symptômes externes »
[7] parce qu’il possède
en lui un certain nombre d’analogies avec la nature. Si nous
retournons à la cosmologie de Novalis, nous nous apercevons
alors que c’est l’organe, l’organe corporel, qui
se trouve au centre de la réciprocité de
l’intérieur et de l’extérieur.
L’organe y est considéré à la fois comme
principe de séparation et de liaison entre
l’intérieur et l’extérieur; mais, comme
agent de liaison, l’organe reçoit une
définition positive. Novalis dit de lui qu’il est en
mouvement, qu’il réalise donc par le même fait
le passage de l’un à l’autre;
«
-la mesure des deux- ou en général
leur fonction ».
[8], c’est pour cette raison que Novalis
l’appelle le «
principe potentialisant
».
[9]
L’organologie.
L’organe est la médiation -et en tant que
médiation il assure la séparation-liaison de
l’intérieur à l’extérieur-,
médiation qui rend les liens entre les contraires plus
ténus, plus forts, plus reliés entre eux.
Intérieur et extérieur demeurent infinis en soi, mais
Novalis précise que l’organe, au même moment
qu’il homogénéise ces deux opposés,
constitue aussi l’intégral et la différentielle
des ces deux mystères. L’extérieur n’est
donc pas moins mystérieux, profond et complexe que son
opposé; il est un «
intérieur
élevé à l’état de
mystère ».
1[0] L’extériorité est donc
revêtue d’une dignité.
1[1] En cela, l’extérieur
devient aussi infini que ne l’est l’intérieur;
Novalis dit qu’ils sont des «
mystères
infinis opposés ».
1[2] Pour cette raison, il peut prétendre
relier le style d’un auteur à sa constitution et
à son humeur en proposant une stylistique physiologique et
même une thérapeutique du style puisque, relié
à la physiologie de son auteur, un style peut donc
être sain ou maladif.
1[3] Ce motif sera repris par Nietzsche dans le
Gai savoir, au fragment 370
1[4], lorsqu’il explique que par le
maniement attentionné de l’induction -le fait de
remonter à partir d’une oeuvre à la
personnalité de son créateur- il arrive à
atteindre une acuité dans l’évaluation de ce
qui se trouve à la source de la création;
«
Est-ce la faim ou bien l’abondance qui
créé ici? »
1[5] L’induction au coeur de la stylistique
physiologique de Novalis et de Nietzsche est rendue possible par
cette réciprocité, ce rapport
lié-séparé des oppositions. À propos de
ce rapport, nous ne pouvons ignorer la difficulté
d’approfondir son fonctionnement; le fragment 691 des mois
d’Octobre-novembre 1798
1[6] renvoie l’élucidation
théorique des rapports en général à
l’algèbre. Mais, déjà, aux mois de
septembre et d’octobre, Novalis concevait la base commune de
toutes les sciences et de tous les arts à l’image de
l’algèbre. L’algèbre est mise en
équation, symbolisation; Novalis va jusqu’à
dire que «
l’algèbre est la poésie
»
1[7]; or, selon
lui, romantiser est un exercice analogue à
l’algébrisation.
1[8] L’algèbre est cette
symbolisation de «
Rapports - analogies -
ressemblances - actions réciproques des sciences entre
elles ».
1[9]
L’organologie sera cette algébrisation des mouvements
organiques décrits par la physiologie. Dans les termes de la
physique de Novalis, l’organe est un composé, de
matière et de mouvement, mais, surtout, une matière
«
variable. »
2[0] Force et mouvement sont pour lui des
synonymes
2[1], et avec
cette précision nous pouvons alors comprendre son
entêtement à vouloir saisir le passage de la
matière au mouvement, et vice-versa.
Cette bipartition de l’organe en matière et mouvement
trouve sa justification épistémologique dans sa
théorie du langage qui postule que voyelles et consonnes
sont elles-même des expressions de la force et de la
matière. Selon l’antique tradition des Hébreux,
de laquelle Novalis tire cette théorie, les voyelles
représentent la force ou le mouvement infini, duquel
provient le rythme infini.
2[2] Les consonnes désignent la
matière, qui n’est rien d’autre que la figure de
chaque corps, sa limitation, ses rebords. Cette capacité de
la consonne à figurer et, donc, à rendre le flou
davantage déterminé, repose sur le fait que selon
Novalis celle-ci tend à ralentir le mouvement de la voyelle;
elle impose, en ce sens, une limitation de l’espace en
retardant le temps; le modèle selon lequel Novalis
échafaude cette philosophie du langage est celui qui
définit les voyelles comme l’âme des
lettres.
2[3] La
consonne donne donc du corps au langage alors que la voyelle, signe
de ponctuation chez les Hébreux, donne plutôt du
mouvement et de l’esprit. Du point de vue de Novalis, le
corps est donc «
un espace consonnisé
»
2[4], au
ralentit; c’est pourquoi il dit que la santé
consonnisée est une «
santé
formée ».
2[5] Force et matière, consonnes et
voyelles, se renforcent donc mutuellement, par un jeu
d’oscillation infinie; la santé d’un corps en
dépend. Ce que Novalis nomme la «
force
diversifiante », principe que nous tenons pour central
dans sa physiologie, demeure fixée sur ce modèle
linguistique, oscillation entre le mouvement et la pause, lui sert
à mesurer le degré de santé d’un corps
à partir de la musique.
2[6] Guérison et maladie seraient toutes
deux des questions d’ordre musicales. Très tôt
dans le
Brouillon, aux mois de septembre et octobre 1798,
Novalis définit la musique comme un liquide formé et
donc consonnisée.
2[7] Le modèle musical qu’il adopte
est celui du violon, les cordes vibrantes signifient alors le
mouvement de l’instrument, et elles symbolisent donc ses
voyelles, alors que les consonnes sont les positions des doigts sur
l’archet. L’archet est l’organe même,
c’est-à-dire le poumon.
2[8] Ainsi, chaque ton est associé à
un état physiologique précis; les tons
élevés sont de nature sthéniques, alors que
les tons bas sont au contraire asthéniques. Cette
stratégie musico-physiologique repose, selon nous, sur le
vieil adage orphico-pythagoricien selon lequel l’âme
est une colonne d’air; Novalis, en ce sens, précise
que l’air elle-même est un organe humain.
2[9] C’est pour cette raison
que l’âme réagit fortement aux rythmes de la
musique. Le ton, quant à lui, est relié à
l’air, il constitue son âme.
3[0] Chaque ton ainsi reproduit dans
l’oreille a donc à son tour un effet soit
sthénique soit asthénique sur le corps. Au fragment
437, Novalis tente de définir les prémisses de ce
qu’il nomme une «
Physiologie
mathématique ».
3[1] Selon lui, toute vie tracerait, en fait, une
courbe telle «
les contours vibrants d’une
corde».
3[2]
Force et faiblesse.
La santé se divise en une infinité de degrés;
ce sont ces degrés que Novalis nomme les
«
sphères ».
3[3] Selon une classification rigoureuse -
celles des sphères diluées et élastiques
opposées aux sphères compactes et élastiques
-, Novalis élabore ce qui ressemble à une typologie
des grands états pathologiques. Suivant cette
classification, une caractérologie est alors
élaborée;
Sphères ou santé compactes et élastiques.
Sphères ou santé diluées et
élastiques.
Le sanguin Le mélancolique
L’avenir Le passé
L’accélération Le ralentissement
Le colérique
La voyelle La consonne
Ce modèle est fondé sur la partition physiologique
voyelle/consonne, force/matière, sur laquelle Novalis ,
s’inspirant alors de la Cabbale, échafaude une seconde
partition, excitabilité/sensibilité. La hausse ou la
baisse de l’excitabilité et de la sensibilité
constitue alors le fondement de la maladie.
3[4]
Notes.