Morgan Gaulin
La cosmopoétique de Mallarmé
« Les deux idées, le monde et Dieu, sont des corrélats».
(Friedrich Schleiermacher, Dialectique, p.194, #219)
Maurice Blanchot faisait remarquer que Mallarmé avait porté une
attention toute particulière au«va-et-viens de la conscience
qui rentre et sort de soi»(1).Or, il demeure un thème peu discuté par
les commentateurs de Mallarmé, et qui a tout à voir avec ce mouvement
de la conscience; soit, celui qui pourrait avantageusement se comparer à l’insistance,
qui était déjà celle des romantiques allemands, à propos
du mobilisme universel, mobilisme à la fois interne et externe, va-et-viens
illimitée des choses et des rapports entre choses, de la présence
et de l’absence des mots, ce que Blanchot nommait, justement, «l’alternance ».
L’oeuvre, ce mot si mallarméen, tout comme le langage qui s’y
accomplit et y disparaît tout à la fois, est un mouvement perpétuel
et c’est ce mouvement qui détermine, qui structure, pour être
plus précis, ce que nous décidons de nommer la cosmopoétique
de Mallarmé.
Dans une lettre du 17 Mai 1867 adressée à Lefébure, Stéphane
Mallarmé laisse tomber le terme de « corrélation » et,
de manière plus précise, l’expression énigmatiquede « phases
corrélatives ».(2) La corrélation concerne alors la beauté,
et sept jours plus tard, toujours à Lefébure, Mallarmé renchérit, évoquant
la « corrélation intime » que partagent la Poésie et
l’Univers. Nous tenons, dans cet article, à centrer notre interrogation
sur cet arrière-planesthético-métaphysique, à partir
duquel il nous sera possible de dégager, bien que schématiquement,
les principes généraux de cette cosmopoétique. Avant Mallarmé,
l’écrivain ayant parlé de corrélation avec le plus
d’insistance, est sans nul doute Friedrich Schleiermacher; l’un et
l’autre, à y voir de plus près, partagent des intuitions
métaphysiques communes. Une cosmopoétique doit tout d’abord
s’entendre au sens ou l’entendaient déjà les Frühromantiker;
soit, comme l’espace esthétique et métaphysique qui puisse
nous permettre de considérer que tout ce qui est s’interpénètre,
interagit, se com-pénètre; il s’agit de l’intuition,
selon laquelle tout participe de tout, et qu’il nous est désormais
demandé d’étudier ces rapports entre choses, entre temps.
La corrélation entre beauté, Poésie, art et Univers, implique
que tout se trouve lié en un rapport de correspondance; la cosmopoétique
signifie ce jeu de correspondances, multiples, infinies, qui se concentreront
en une force vitale et productive dans les fragments sur le Livre de Mallarmé.
« Sinueuses et mobiles variations de l’Idée. »(3)
Il ne peut y avoir, selon Mallarmé, de contemplation fixe et impassible(4)
de ce qu’il nomme l’Idée, non seulement parce que les conditions
de sa contemplation sont elles-même variables, comme l’ont remarqué plusieurs
commentateurs, mais bien, d’abord, parce que l’Idée elle-même
est de nature variable, telle la courbe sinueuse que décrit la géométrie
du Coup de dés; nature que Mallarmé prend soin d’appeler,
dans “La musique et les lettres», les « sinueuses et mobiles
variations de l’Idée. » La sinuosité rappelle le
mouvement de toute tentative humaine en vue de fonder le Savoir; c’est-à-dire,
la forme que prend le savoir humain lui-même. Dans sa Dialectique,
paru en 1833, Friedrich Schleiermacher remarque déjà que ce qu’il
nomme l’oscillation (Schwingung) est le mouvement qui résulte
de l’incertitude du sujet, quant au rapport de la pensée à l’objet
qu’elle tente de s’approprier. L’utopie constitutive de toute
forme de pensée consiste alors à tenter d’annuler ou de
surmonter cette oscillation; ainsi, « Toute pensée émet
un coup de dés »(5), mais ce coup de dés n’arrive, à aucun
moment, à abolir l’incertitude constitutive du savoir humain;
Si nous parlons du conflit au sein d’un seul et même (individu),
alors il est, dans l’oscillation, incertain quant au rapport de sa pensée
a l’objet, et l’oscillation ne cesse pas
avant que la conscience ne repose sur une construction immuable.(6)
Incertitude infinie, donc, face à ce qui demeure à la fois non-fondable
et infiniment hors d’atteinte ou, si l’on veut, indéfini
et indéterminé, tout à la fois. Sur ce point, nous nous
sentons obligés de revenir à la traduction que donne Nietzsche
du terme d’apeiron(7), tel qu’il le rencontre chez Anaximandre.(8)
Ce dernier, introduit le concept d’apeiron dans sa discussion
du problème du devenir. Le devenir, pense-t-il, est un « luxe »,
une liberté que prend un être par rapport à son origine.
C’est précisément cette liberté, ce fait d’être
dégagé des contraintes téléologiques, qui se trouve à même
cette origine et qui nous permet, avec Nietzsche, de comprendre l’apeiron comme
un infini-indéfini. L’infini est indéfini parce qu’il
rompt avec sa matrice originelle; à partir de ce moment, la marge de
liberté qu’il acquiert devient inversement proportionnelle à la
certitude quant à son propre destin. L’infini doit donc nécessairement être
indéfini, pense Nietzsche, puisque c’est le fait même d’être
défini qui constitue une limite. L’indéfini peut alors
recevoir les qualités d’illimité et d’indéterminé qui,
pour lui, en découlent. Le fait que Nietzsche ait compris que pour qu’il
y ait un devenir éternel, il faut, simultanément, que l’être
originel ne puisse être contraint par la définition nous permet
de le ranger, sur ce point précis, dans une tradition de pensée à tendance
mystique, celle de la théologie négative. Ce courant affirme,
depuis longtemps, que l’infini est ce qui ne se laisse point définir
et, donc, ce qui échappe infiniment à la définition. La
définition, selon Nietzsche, est donc porteuse de mort; elle est en
fait une limitation de l’espace et du temps, caractéristique de
ce qui est mortel;
Sans doute, cette unité dernière au sein de l’Indéfini,
ce sein maternel de toute chose, ne peut être désigné par
l’homme que de façon négative; c’est l’être
auquel on ne peut donner
aucun prédicat tiré du monde du devenir, on peut donc le considérer
comme l ‘équivalent de la « chose en soi » de Kant.(9)
Nietzsche nous ramène donc lui-même à Kant, puis, par le
fait même, aux Premiers Romantiques allemands, qui furent les tout premiers
penseurs post-kantiens de l’histoire de la philosophie.(10) Le devenir,
infini, c’est-à-dire, implicitement, l’absence de naissance
et de mort, se nomme l’Indéfini, l’état auquel Nietzsche
identifie l’absence de définitions, de propriétés
limitées, connaissables et par là-même circonscrites. L’Infini
est donc avant tout un Indéfini. La chose en soi kantienne, le noumène,
n’est donc pas, selon Nietzsche, une source inépuisable de prédicats,
un nombre infini de qualités, lesquelles ne pourraient jamais être énumérées
et qualifiées une fois pour toute. L’Infini nietzschéen
n’est donc pas un Infini-Illimité tel que, par exemple, nous le
retrouvons chez Démocrite, Épicure ou Lucrèce. Selon ces
derniers, il existe, en effet, une infinité d’Infinis, un nombre
infini d’univers contenant, chacun en eux-même l’Infini;
ce sont les cosmoi d’Épicure, des touts naissant d’un
Tout, indivisible et toujours le même, sorte de matrice originelle à partir
de laquelle les infinis multiples sont générés.
L’infinitisation du fini.
Nous croyons que c’est la Dialectique de Schleiermacher qui offre
la perspective la plus riche de l’environnement post-kantien, à la
fois par ce qu’elle conserve et critique de la philosophie de Kant. Il
y est dit, entre-autre, qu’en notre conscience, une co-existence nous
est donnée avec un Autre; mais, cet Autre demeure, selon les mots même
de Schleiermacher, mystérieux, indéterminé et insaisissable.
Nous retrouvons donc l’approfondissement philosophique des thèses
que Schleiermacher a d’abord développées dans ses Discours de
1799, et dont nous avons traité ailleurs.(11) Pour connaître cet
Autre, ajoute-t-il, «il faut donc sortir hors de nous-même. »(12)
Ceci fait d’abord en sorte que l’être de Dieu est donné dans
le monde, et non hors de celui-ci. Hors de notre conscience, en effet, l’être
de Dieu est « donné dans les choses.”(13) La recherche du
principe originel doit donc passer par la création, commencer par le
bas, pour parler en termes théologiques, par le « il y a » parménidien
ou par ce que Mallarmé nomme “La Nature”.(14) Mallarmé ajoute
alors qu’il nous faut désormais abandonner le projet qui consiste à vouloir
ajouter à cette création première une seconde création.
La création a déjà eu lieu, « on n’y ajoutera
pas »(15); le pouvoir de créer ne nous est donc plus disponible,
il n’appartient qu’au principe originel; en l’occurrence, «quelque
chose comme» un Dieu, un Dieu non nommé, absent. Ce qui demeure
possible, pour nous humains, consiste plutôt à tenter de saisir
ce qui se trouve à l’intérieur même de la nature.
Or, cette nature, au fond, est un produit du temps; ainsi, avant même
d’étudier la musique, l’on doit comprendre de quelle façon
Mallarmé conçoit cette temporalité, au fondement même
de tout l’art musical et, ainsi, de toute production artistique. Il s’agit
donc d’abord de « saisir les rapports, entre temps ».(16)
La nature, le créé, le donné, espace et temps; soit, ce
qui renvoie aux catégories kantiennes de la perception, sont ce à partir
de quoi la poésie et la religion, en tant que « création
humaine », prennent forme. Religion et poésie se confondent désormais,
selon Schleiermacher, pour qui l’artiste fait office de médiateur
entre l’infini et le fini.(17) En ce sens, c’est bien la doctrine
de l’infini telle que la développe déjà Schleiermacher
,dans les Discours de 1799, qui doit retenir notre attention. Le fini
y est présenté comme une représentation de l’infini
comme, analogiquement, dans l’herméneutique, la partie signifie
le tout, et vice-versa;
Prendre chaque chose particulière comme une partie du tout, chaque
chose limitée comme une représentation de l’infini, c’est
là la religion.(18)
Schleiermacher, Schelling et Novalis s’entendent tous sur ce point; l’intuition
de l’universel se fait au moyen du particulier et, donc, comme le rappelle
Paul Audi à propos de Schelling, le particulier signifie l’universel,
d’ou la signification dite allégorique de la poésie, fonction
qui lui permet de signifier par-delà elle-même.(19) La recherche
infinie de l’infini, à partir du fini, est, selon nous, un dénominateur
commun aux Premiers Romantiques et à Stéphane Mallarmé. À partir
de ce constat, nous devons nous demander ce qui permet à l’expression
poétique de figurer l’infini, ou, en d’autres termes, nous
nous demandons de quelle manière s’établit la fonction
allégorique du poème. Ces questions se ramènent toutes,
nécessairement, à une seule; soit celle qui cherche à savoir
s’il y a quelque chose dans la lettre qui soit davantage que de la simple
lettre? Sur cette question, Werner Hamacher souligne, à juste titre,
la place qu’occupent ensemble Schleiermacher et Mallarmé dans
la très courte liste des écrivains qui osent revendiquer la nécessité d’une
histoire de l’écriture.(20) Cette histoire est rendue nécessaire
parce que l’écriture a le droit de revendiquer son autonomie face
au discours et à la parole. Cette autonomie prend racine sur deux versants;
d’abord, nous devons constater que l’écriture ne possède
pas la même structure que la logique de la représentation « objectivante » de
la parole; ensuite, celle-ci affiche bel et bien une forme matérielle.(21)
L’écriture est donc quelque chose en soi, et non seulement une
simple fixation empirique de la parole; ses caractéristiques ne se retrouvent
pas dans le discours oral. La lettre possède ainsi une puissance d’image
qui doit être prise en compte par la poétique, c’est ce à quoi
nous convie tout particulièrement Mallarmé. Le signe graphique
n’est donc pas l’équivalent du signe phonétique.
Par-contre, ce qui surprend, remarque Hamacher, c’est que Schleiermacher
conçoive le signe graphique comme étant tout aussi transparent à notre
oeil que ne l’est le signe phonétique; il est, explique-t-il,
un schème de toute activité sensible.(22)
Selon Schleiermacher, l’écriture, en tant que schème de
la sensibilité, se situe à la frontière du pôle
organique et du pôle intellectuel de la raison(23); celle-ci demeure
donc infiniment inconnue, et indéterminable, une sorte de point de contact.
Schleiermacher parle de l’écriture comme d’un clair-obscur,
d’un angle-mort de la pensée herméneutique et, en tant
que telle, elle demeure un élément incommensurable de la compréhension.
L’incommensurabilité de l’écriture, Mallarmé,
lui aussi, en prend la mesure lorsqu’il parle de ce « pli de sombre
dentelle »(24), auquel il identifie le jeu graphique du blanc et du noir
sur la page et qui contient, ajoutet-t-il, « l’infini tissé par
mille, chacun selon le fil ou prolongement ignoré son secret, assemble
des entrelacs distants ou dort un luxe à inventorier, stryge, noeud,
feuillages et présenter. »(25) Toute la doctrine mallarméenne
de l’écriture se retrouve dans ce passage. Il s’agit de
reconnaître que l’ordre et la disposition typographique, en soi,
produisent déjà, avant toute intention de signifier, un effet
grandiose, illimité et infini, dont la compréhension humaine
ne cessera de tenter de prendre la mesure. Penser l’écriture en
tant que dentelle, amène à considérer que le jeu du blanc
et du noir - de la trace et de l’espacement - relève d’emblée
de la géométrie. L’écriture, comme schème
apriori de la sensibilité, de ce que Schleiermacher nomme aussi l’affection
organique, doit donc se déchiffrer à partir de son motif; motif
pictural, bien-sûr, mais aussi, et peut-être surtout, motif musical,
puisqu’un motif est toujours, fondamentalement, un rythme, une ordonnance
dans le temps et dans l’espace. « La différence des caractères
d’imprimeries »(26), rappelle Mallarmé, joue un rôle
fondamental pour la lecture. Grâce au jeu typographique, Mallarmé entend
ainsi donner au poème un air de « Musique entendue au concert. »(27)
Chaque mot devient alors une station sur laquelle le lecteur est forcé de
s’arrêter; la scansion du Coup de dés met, de manière
radicale, l’emphase sur l’arrêt fréquent, la pause
longue; et, celle-ci favorise le travail de la mémoire. Le poème
doit pouvoir se mémoriser tout aussi facilement que l’air de musique.
Le thème, si cher à Mallarmé, de la musique et des lettres,
doit d’abord se penser comme mouvement spatio-temporel de la lettre graphique.
Motifs, dispositions, aménagements géométriques; voilà ce
qui mènera plus tard Paul Valéry vers l’architecture. Gaston
Bachelard soulignait, à ce sujet, que la métaphysique tend à spatialiser
la pensée. L’interaction du dedans et du dehors, de l’intérieur
et de l’extérieur, est ainsi à entrevoir à la fois
comme un exercice poétique et philosophique. Platon a déjà donné ses
lettres de noblesse à la géométrie; elle devait, selon
lui, servir d’antichambre à la métaphysique. Le poète,
tel que Mallarmé le conçoit, lorsqu’il dessine, à l’aide
du blanc et du noir sur la page, se rapproche avantageusement du philosophe.
Le blanc ouvre, le noir referme; cette opposition spatiale donne le rythme.
La position d’une lettre sur la page a pour effet de donner un rythme
de lecture, comme, de manière analogique, un édifice impose un
rythme au regard du spectateur au moyen de la disposition spatiale de ses parties.
L’écriture doit donc faire l’objet d’une réflexion
de nature géométrique, de calculs mathématiques, propres à engendrer,
en soi, du sens; c’est pourquoi Mallarmé pense que la disposition
typographique engendre ce qu’il nomme les « subdivisions prismatiques
de l’Idée. »(28)
L’Idée s’incarne donc avant tout en une géométrie
en blanc et noir. Détacher un seul morceaux de ce motif, une seule partie
de ce tout, engendre immédiatement une modification du Tout. La partie
est donc solidaire du Tout, et vice-versa; c’est pourquoi tout, absolument
tout, doit être calculé;
Tout est ébauché, je n’ai plus que la place de certains
poèmes intérieurs à trouver, ce qui est fatal et mathématique.
Ma vie entière a son Idée et toutes mes
minutes y concourent. Je compte publier le tout d’un bloc, et ne détacher
des fragments, auparavant, que pour mes intimes amis comme vous...(29)
Nous croyons que la raison pour laquelle Mallarmé refusa de donner à la
postérité ses manuscrits dédiés à former
le Livre, repose dans ce fait que, selon lui, ce doit être tout ou rien;
le profane doit pouvoir lire le Tout, l’ensemble intégral du Livre,
complété, ou ne rien lire; car, la mécompréhension
serait alors totale. Cette théorie littéraire du Livre absolue
renvoie, analogiquement, au cercle herméneutique du tout et de la partie,
dans lequel on ne peut comprendre l’un sans l’autre. S’il
en manque un, alors il nous manque tout. La partie et le tout, c’est-à-dire
chez Mallarmé, le Tout qu’est le Livre et ses différentes
parties, sont donc considérés tel que le sont le monde et Dieu
chez Schleiermacher, soit, comme des corrélâts.(30) La conscience
religieuse rejoint donc ici la poésie. Schleiermacher, précise(31)
que pour atteindre partiellement l’infini, l’on peut passer par
l’intermédiaire de ce qu’il appelle l’humanité,
et la totalité des relations humaines, ou bien, au contraire, passer
par l’amour intérieur du monde que nous portons en nous. Intuition à partir
de la partie ou intuition à partir du tout, reconstruction à partir
du microcosme qu’est l’homme, ou déduction à partir
de l’univers comme macroscosme, constituent les deux possibilités
que reprend mallarmé afin d’approcher l’Infini. C’est à l’intérieur
de cette problématique que nous positionnons la remarque qu’il
fait à propos de la relation dialectique du moi à l’univers,
C’est t’apprendre que je suis maintenant impersonnel, et non plus
Stéphane que tu
as connu, - mais une aptitude qu’à l’Univers Spirituel à se
voir et à se développer, à travers
ce qui fut moi.(32)
Ce développement progressif de l’univers dans le sujet intérieur
reprend la théorie de l’être comme microcosme(33), rendant
possible ce que Novalis nomme la « vie auto-imageante ».(34) Schleiermacher
remarque, de même, que l’art peut réunir l’univers(35)
au moi, l’Infini au fini, parce qu’il est capable de représenter à la
fois l’intérieur extériorisé et l’extérieur
intériorisé en ce qu’il nomme déjà, avant
Mallarmé, le Moi. Le Moi de Mallarmé, comme celui de Schleiermacher,
n’est donc pas, selon nous, simplement à entrevoir comme l’intérieur
ou, plus précisément, l’intériorité d’un
sujet, mais, bien plus, comme une instance médiatrice particulière
entre l’Infini, d’une part, et, d’autre part, le fini. Le
Moi mallarméen est cette instance ou s’opèrent ce qu’il
nomme dans Igitur, « les combinaisons de l’Infini vis-à-vis
de l’absolu. »(36) Ces combinaisons se réalisent d’abord
selon un processus musical interne, à partir de ce que Mallarmé nomme
nos fibres intérieurs, et que nous devons remettre au coeur de ce que
nous avons nommé ailleurs l’orphisme de Mallarmé, orphisme
qui se fonde sur une théorie de l’âme toute particulière.
Moi et hors-moi. Prélude à une philosophie de l’expression.
Friedrich Schleiermacher met l’emphase, sur le dualisme entre une pensée
et sa réalisation, dans le domaine de l’art. Mais, ce dualisme,
Schleiermacher explique que, dans le champ de l’esthétique, il
peut être partiellement vaincu. L’intuition constitue une telle
possibilité. D’abord, il est primordial de noter que la personnalité créatrice
est toute différente de celle qui ne créé pas. Nous devons
alors parler d’une différence qualitative, et non seulement quantitative.
Il y a, en effet, dans l’ordre de la psychologie, un type créatif
et un type réceptif. Dans l’exercice de la contemplation, l’on
renonce généralement à soi-même, l’on s’oublie,
en quelque sorte, au profit d’un Autre. La création, dans sa phase
affirmative, expressive, se trouve à l’opposé d’une
telle positivité réceptrice. Le type créateur affirme
les contenus de son Moi et tente de l’extérioriser, de l’exprimer.
Mais, pour être capable de créer, il nous faut d’abord emmagasiner
l’univers en ce Moi dont parlent, ensemble, les Fruhromantiker et
Mallarmé. La création implique donc les deux moments, réceptivité et
extériorisation, et dans l’ordre d’une psychologie transcendantale,
l’artiste devient par le fait même un médiateur capable
d’embrasser, de résumer en lui, l’ensemble de l’univers.
Voilà de quelle manière l’individuel a alors la capacité de
signifier l’Universel.(37) Ce n’est certes pas d’une création
au sens d’une creatio ex nihilo qu’il faut parler, mais
plutôt d’une re-création. L’intuition (Einfühlung)
est donc une capacité, une force de reception, et c’est pourquoi
nous traduisons souvent ce terme allemand par « empathie »; par
la capacité d’ « être-avec » l’objet visé par
la conscience, ou si l’on veut, par ce talent de devenir comme la chose
ou l’individualité que l’on cherche à comprendre.
L’extérieur se résume donc, et se reconstruit, à partir
de l’intuition, dans l’intériorité de l’individu.
Schleiermacher comprend alors l’artiste qui est capable d’extérioriser
ce contenu intérieur non pas comme un second Dieu mais comme un nouveau
prêtre, c’est-à-dire un médium. Mais, qu’y
a-t-il au juste, entre le fait d’être capable d’extérioriser
ce contenu, et le fait de demeurer refermé sur lui? - Notons, au passage,
que Freud, selon nous, n’offre aucunes réponses à ce problème.(38)
Schleiermacher, lui, à propos de cette question, parle d’une décision
séminale, qui est une décision volontaire d’exprimer quelque
chose. Pour Schleiermacher, un texte, une oeuvre, émerge de cette décision
(Keimentschluss). Le Schluss, c’est l’arrêt;
l’arrêt, pourrait-on dire, de la ratiocination (Räsonieren)
intérieure et, d’une certaine manière, la décision
peut ainsi être pensée comme une « mise en boîte » de
ce qui a été préalablement intégré. Le Keimen,
quant à lui, renvoie à la germination intérieure, la naissance,
progressive, lente, d’une idée. Nous entrevoyons donc la décision
comme la concrétisation, effective, d’une méditation. Le
pôle technique de l’interprétation est alors concerné par
la connexion (Zusammenhang) de la décision séminale à la
production effective de l’oeuvre. Qu’est-ce qui fait donc le créateur,
ou, selon les termes de Mallarmé, qu’est-ce qui engendre « l’occupation
de créer »?(39)
Examinons les réponses qu’apportent Schleiermacher et Mallarmé à cette
question. Schleiermacher discute, dans son Herméneutique, de
ce qu’il appelle les « degrés » de la décision
séminale. Le degré maximal rempli le tout de la vie de l’auteur,
ou, pour reprendre Mallarmé, « dure une vie ».(40) Cette
décision rempli donc toute une vie et repose, selon Mallarmé et
Schleiermacher, sur la volonté libre de l’artiste.(41) Le degré minimal,
Schleiermacher dit de lui qu’il engendre un ouvrage occasionnel, qui
n’est pas nécessairement connecté à l’ensemble
de la carrière de l’artiste et, généralement, il
ne constitue qu’une pure coincidence. Mallarmé parle de même
d’une création selon le moment, ou selon l’occasion, « Au
gré, selon la disposition, plénitude, hâte. »(42)
La possibilité même de cette décision de créer, à quelque
degré qu’elle se situe, repose probablement sur une forme de surestimation
de soi-même, et sur la satisfaction d’être à l’origine
d’un mouvement d’influences.(43) Mallarmé nomme cela « le
besoin d’agir ».(44) Ce besoin se réalise donc sous la forme
de ce que nous avons appelé plus tôt une re-création, mais,
celle-ci, prend d’abord vie dans ce que nous avons l’habitude de
nommer le style; l’expression artistique est une « mise en style » du
monde, une re-disposition des parties formant le Tout. Mais, il nous faut immédiatement
préciser que ce ré-aménagement, cette remise en forme
du tout, du monde, Mallarmé le conçoit d’une manière
qui est peu anodine; c’est qu’il observe dans Igitur que « L’infini
sort du hasard ».(45) Cette seule observation a de quoi faire frémir
n’importe quelle exégèse qui prétendrait systématiser
l’oeuvre de Mallarmé. Il parle, dans ce même texte, de l’univers,
de l’Absolu, des combinaisons de l’Infini, du souffle, de la parole,
et enfin de l’être. Notons qu’il réserve la majuscule
aux termes « Infini » et « Absolu ». Il croit encore, à cette époque,
que le Moi est capable de s’ériger en Absolu; « moi projeté absolu ».(46)
Projection qui disparaîtra du Coup de dés. L’Absolu,
chez le dernier Mallarmé, ne demeurera, en effet, qu’un point
de fuite irréalisable, c’est pourquoi seul l’Infini demeure
la seule constante métaphysique de son oeuvre, à propos de l’Absolu
il dira; « un roc/faux manoir/tout de suite/évaporé en
brumes/qui imposa/une borne à l’infini »(47) L’Absolu
tombe donc aux mains de l’Infini, il y est évaporé, dissout
et rejeté dans un avenir incertain, d’ou l’ouverture de
ce que Nietzsche appelait l’avenir; la pensée ne peut donc contenir
l’espace-temps et c’est de cette façon que nous comprenons
la remarque judicieuse de Paul Audi, selon laquelle le jet se subsume sous
la condition d’un « projet ».(48) Les fragments sur le Livre
déploient ce jeu de l’Infini en une infinité d’images
prismatiques, se faisant, se défaisant, constituant au fil des pages
l’ensemble parties-Tout, telle une cellule vivante s’érigeant
infiniment et indéfiniment vers l’Absolu, par hyperplasie.
Ce mot, nous l’empruntons à la cytologie moderne, il désigne
cette faculté de grandir, de manière autonome, de manière
illimitée, tout en conservant, au-dedans de soi, la structure qui était
présente dès le départ. Le Livre est cette cellule qui
s’accroît, comme un arbre qui ne cesserait de grandir, mais qui
demeurerait toujours de la même espèce, du même genre. Le
Livre n’est pas une machine, c’est un Totalorganismus, un être
vivant renfermant en lui un nombre infini de correspondances entre ses parties,
décrivant une « totale arabesque »(49), un monde issu de l’Infini
et tardant à revenir sur lui-même, donnant naissance au monde
par ce processus que Mallarmé nomme la « dispersion volatile ».(50)
Ce mot n’est pas sans rappeler l’hylozoisme des philosophies
romantiques de la nature. Selon ce concept, toute la matière du monde
se trouve en mouvement, grâce au jeu infini des combinaisons entre choses
et entre rapports de choses; l’Infini prend progressivement la place
de l’Absolu, de la divinité. À la formule panthéiste
la plus répandue, selon laquelle « tout est Dieu », la cosmopoétique
de Mallarmé oppose donc la suivante; « tout est Infini »,
en prenant soin, contrairement à Hegel, d’inclure sous cet Infini
ce que ce dernier nommait le faux-infini, qu’il définissait comme
un infini sensible. Or, Mallarmé pense bien que le sensible porte en
lui un Infini qui n’est pas moins véritable que l’Infini
qu’Hegel attribue à l’unité de l’être
et du savoir.(51)
Ces quelques considérations ne doivent pas masquer la longue histoire
dans laquelle Mallarmé s’insère, et nous sommes tentés
de comparer ses réflexions sur le monde au beau terme d’enthéisme,
forgé par le Naturphilosoph Carl Gustav Carus, dans un ouvrage
paru en 1849, s’intitulant Psyche. Carus fit remarquer que contrairement
au panthéisme classique des cosmologies de son époque, l’enthéisme,
tel qu’il le définit, ne postule point un rapport d’identité entre
une chose ou un être particulier et la divinité, mais précise
seulement qu’en toutes choses réside une part de l’Infini.
Ceci nous permet de comprendre que la partie, sans s’identifier au Tout,
le signifie, le dénote, et que cette dénotation varie infiniment
dans sa distance à l’égard de la chose qu’elle dénote.
Ainsi, la cosmopoétique offre, selon nous, un avantage net sur les cosmologies
panthéistes parce qu’elle nous semble plus attentive aux degrés
de variance qui s’instituent dans les rapports entre choses et temps.
Notes.
1. Cité in Maurice Blanchot, L’espace littéraire,
p.144.
2.Mallarmé, Correspondance, éd. de Henri Mondor et Lloyd
James Austin, Paris, Gallimard, 11 volumes, 1959-1985, lettres citées
in Éric Benoit, Mallarmé et le mystère du « Livre »,
Paris, Honoré Champion, 1998, p.16.
3.Mallarmé, « La musique et les lettres », in Igitur.
Divagations. Un coup de dés, Paris, Poésie Gallimard, 1976,
p.358.
4.Nous empruntons le terme à Paul Audi, La tentative de Mallarmé,
Paris, PUF, Perspectives Critiques, 1997, p.26.
5.Mallarmé, Un coup de dés, p.429.
6.Schleiermacher, Dialectique, Paris, Cerf, 1997, p.83, éd. L.
Jonas, #86.
7.Le terme grec désignant, selon Nietzsche, l’Infini.
8.Voir Nietzsche, La naissance de la philosophie à l’époque
de la tragédie grecque, Paris, Gallimard, 1938, p.41, note 1.
9.Ibid, p.41-42.
10.Schleiermacher, Novalis, et tous les Premiers Romantiques (Les Schlegel,
Wackenroeder et le Schelling de la philosophie de la nature et de l’art)
doivent être considérés comme le premier linéament
de la pensée et de l’esthétique post-kantiennne. Sur ce
sujet, on lira les remarques de Ernst Behler, Fruhrmantik, Berlin, New
York, Walter de Gruyter, 1992, p.37-45 et de Rudolf Haym, Die Romantische
Schule. Ein Beitrag zur Geschichte des Deutschen Geistes, Hildesheim New
York, Verlag, 1977, l’ensemble du deuxième chapitre. Il faudra
aussi se questionner, tôt ou tard, sur l’importance de la Critique
de la faculté de juger de Kant sur l’ensemble du Premier romantisme
allemand. Nous combinons cette dette des Fruhromantiker à Kant,
aux remarques de Dominique Combe, «L’oeuvre pure», in Les
Poésies de Stéphane Mallarmé, Société des Études
Romantiques, Paris, SEDES, 1998, pp.181-190, ou il présente une partie
de l’arrière-plan post-kantien dans l’univers de Mallarmé.
11.Voir notre mémoire de Maîtrise, L’herméneutique
théologique de Schleiermacher, Université de Montréal,
2001, le premier chapitre.
12.Schleiermacher, Dialectique, p.188, 3 éd. A. Arndt, #213,3.
13.Ibid, p.188, 5, éd. A. Arndt, #213,5.
14.Mallarmé, «La musique et les lettres», p.356.
15.Ibid, p.356.
16.Ibid, p.156.
17.Voir Charles Taylor, Sources of the Self, Cambridge, Harvard University
Press, 1989, p.378.
18.Schleiermacher, Discours sur la religion, p.154, Über die
Religion. Reden an die Gebildeten unter ihren Verächtern, édition
de Rudolf Otto, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1991, p.148.
19.Paul Audi, La tentative de Mallarmé, p.22.
20.Werner Hamacher considère, dans cette tradition, les noms de Francis
Ponge et de Johann-Georg Hamann avec ceux de Schleiermacher et Mallarmé.
Voir son «Hermeneutische Ellipsen: Zirkel und Schrift bei Schleiermacher»,
in Nassen, Ulrich, (éd.), Texthermeneutik, Paderborn, Schoningh,
1979. Hamacher n’est pas sans subir l’influence des travaux de
Jacques Derrida.
21.Ibid, p.93.
22.Schleiermacher, Hermeneutik und Kritik, éd. Manfred Frank,
Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1977, p.455.
23.Nous avons déjà traité de la distinction entre l’organique
et l’intellectuel chez Schleiermacher dans notre chapitre sur la dialectique.
Voir Morgan Gaulin, L’herméneutique théologique de Schleiermacher,
mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 2001,
le deuxième chapitre.
24.Mallarmé, Écrits sur le Livre, p.146, 5.31.
25.Ibid.
26.Ibid, Préface au Coup de dés, p.406.
27.Ibid, p.407.
28.Ibid, p.405.
29.Mallarmé, Écrits sur le Livre, p.143, 5.27.
30.Rappelons que Schleiermacher envisage, de la même manière,
Dieu et le monde, comme des corrélats; «Les deux idées,
le monde et Dieu, sont des corrélats.» (Schleiermacher, Dialectique,
1997, p.194, 219).
31.Morgan Gaulin, L’heméneutique théologique de Schleiermacher,
2001, pp.11-12.
32.Mallarmé, Écrits sur le Livre, p.141, 5.24.
33.Nous avons souligné l’importance, pour le Premier romantisme
allemand, de la théorie de l’être comme microcosme, résumé,
si l’on veut, de l’ensemble de l’univers, modèle réduit
du cosmos, in « Vers une philosophie poétique », Dire,
Volume 12, numéro 1, Janvier-Février 2003, pp.12-14.
34.Voir ses Fragments, p.176-177.
35.Schleiermacher conçoit le terme d’ « univers » comme
un des noms de l’Infini. Notons que Schleiermacher donne aussi le nom
d’ « origine » à l’Infini, et que les noms de « partie » et
de « tout » sont eux aussi des noms de l’Infini. On lira, à cet
effet, le chapitre deux des Discours sur la religion.
36.Mallarmé, Igitur, p.44.
37.Manfred Frank le remarque à propos de Schleiermacher, et Paul Audi
fait de même pour Mallarmé, voir P. Audi, 1997, pp.22-23, note
2.
38.Voir Otto Rank, L’art et l’artiste, Paris, Payot, 1998.
39.Mallarmé, 1976, « Quant au Livre », p.253.
40.Mallarmé, ibid, p.254.
41.Mallarmé, ibid, p.253-254, et Schleiermacher, Herméneutique,
pp.105-120, Hermeneutik, éd. Manfred Frank, 1977, tout le chapitre
deux.
42.Mallarmé, ibid, p.254.
43.Ibid, p.253.
44.Ibid, .253.
45.Mallarmé, Igitur, p.44.
46.Ibid, p.44.
47.Mallarmé, Un coup de dés, p.423.
48.Paul Audi, op. cit., p.85.
49.Mallarmé, « La musique et les lettres », in Igitur,
p.357.
50.Mallarmé, Ibid, p.353.
51.Sur cette question de l’Infini chez Hegel, nous renvoyons notre lecteur
aux beaux développements de Jean-Marie Lardic, L’Infini et
sa logique. Étude sur Hegel, Paris, L’Harmattan, 1995, surtout
le chapitre 4 sur « l’Infini dans la doctrine du concept »,
les pages 164-186.
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