Peut-être est-ce faire preuve d’une certaine inactualité
que de faire appel à la figure et aux écrits de Bernard Groethuysen
(1880-1946) pour évoquer les pathologies de la politique moderne. Car
parler de Groethuysen aujourd’hui, c’est faire référence
à un penseur dont les travaux ont été entourés d’un
silence prolongé au sein de la tradition philosophique, tant allemande
que française, comme si Groethuysen n’était connu que de
ceux qui l’ont côtoyé[1]
ou qui ont eu connaissance de son grand oeuvre paru en 1927 conjointement en
Allemagne et en France : Origines de l’esprit bourgeois en France[2].
La chape d’obscurité est si grande que, dans un article consacré
au philosophe en 1980, le critique Henri Meschonnic écrit : « Groethuysen
ne semble plus relever que de l’histoire d’une revue, la NRF,
d’une amitié — celle de Paulhan. Bref, il ne laisse que sa
mort »[3].
Philosophe allemand de formation et historien des idées français
d’adoption, B. Groethuysen est né le 9 janvier 1880 à Berlin,
en pleine Allemagne bismarckienne et meurt d’un cancer le 17 septembre
1946 à Paris, ville de l’exil définitif qu’il a choisi
en 1932 en quittant l’Allemagne de Weimar. Personnage à multiples
facettes — philosophe, sociologue, historien des idées religieuses,
politiques ou artistiques, critique littéraire, essayiste —, Groethuysen
a été une figure marquante de la vie intellectuelle des années
trente, en Allemagne comme en France. Nous rappellerons, entre autres, qu’il
a été, côté français, étroitement mêlé
à l’aventure de la Nouvelle Revue Française, qu’il
a fondé avec son ami Jean Paulhan en 1927, chez Gallimard, la collection
« Bibliothèque des idées », d’une importance
capitale pour le développement des sciences humaines en France, collection
qu’il inaugure lui-même avec ses Origines de l’esprit bourgeois
en France ; il a également contribué à faire découvrir
au public français les différents courants de la pensée
allemande[4] (en particulier Nietzsche,
Wilhelm Dilthey, Edmund Husserl, Georg Simmel), ainsi que nombre d’écrits
de Kafka, Freud, Musil[5]. Côté
allemand, Groethuysen a édité plusieurs volumes des Œuvres
complètes de Wilhelm Dilthey, son maître en philosophie[6]
et il a été l’élève remarqué de Georg
Simmel. Il participe, en effet, au séminaire privé qui se tient
dans le salon de G. Simmel, où il rencontre presque tous les philosophes
allemands d’origine juive qui devront quitter l’Allemagne nazie
(Martin Buber, Ernst Bloch, Walter Benjamin).
Pourtant l’œuvre de Groethuysen, apparue en ordre dispersé,
éclatée entre l’Allemagne et la France, a souvent été
considérée comme inclassable dans la mesure où il apparaissait
difficile de la rattacher à un système de pensée déterminé.
Il est vrai que les intérêts de Groethuysen sont dès le
départ fort variés : il étudie l’histoire de
l’art, l’économie, la philosophie et la psychologie dans
les universités de Munich et de Berlin, où il suit les cours de
Dilthey, Wölfflin, Gomperz, Menzer et Simmel. Il présente en février
1904 une thèse de doctorat sous la direction de Paul Stumpf sur la sympathie,
Das Mitgefühl[7]. C’est
sans doute sous l’influence de Simmel, qui a mis en lumière le
rôle de la sociabilité et de la conversation, que Bernard Groethuysen
développe son goût pour le XVIIIe siècle, lequel
le conduit dès 1904 à voyager à Paris dans le but de préparer
une histoire de la Révolution française. De ce vaste programme,
qui devait comporter une dizaine de volumes, nous ne disposons que du premier,
paru en allemand et en français en 1927 : Origines de l’esprit
bourgeois en France, d’un article synthétique et programmatique
sur « Les origines sociales de l’incrédulité bourgeoise
en France », paru en 1939 à New York dans la revue de l’École
de Francfort[8], d’un choix
de textes de Montesquieu paru en 1946[9],
l’année de la mort de Groethuysen, ainsi que d’un ensemble
de textes sur Rousseau et Montesquieu (vraisemblablement des notes prises en
vue des cours que donnait Groethuysen en tant que priva dozent à
l’Université de Berlin dans les années 1910-1920)[10].
Parallèlement, Groethuysen publie en 1931 son Anthropologie philosophique
[11].
Il peut paraître surprenant que cet « historien de l’épopée
de la bourgeoisie » — c’est ainsi que Groethuysen se qualifiait
— ne se soit jamais directement exprimé sur la vie politique
elle-même, encore moins sur ses propres engagements. À l’exception
cependant d’un texte, Dialectique de la démocratie,
dernier ouvrage écrit par Bernard Groethuysen et publié à
Vienne en 1932[12], qui sera au
cœur de notre étude en tant qu’il est dédié
à l’examen des problèmes posés à la pensée
de la démocratie. L’ouvrage paraît dans la collection « Demokratie
und Partei », dirigée par un collègue de Bernard Groethuysen
à l’Université de Berlin, Peter Richard Rohden (1891-1942)[13],
où il prend place dans une suite d’études consacrées
aux systèmes politiques de l’Allemagne, de la France et de l’Angleterre,
ainsi qu’au bolchévisme et au fascisme.
Dialectique de la démocratie[14]
se présente, selon les termes mêmes de Bernard Groethuysen, comme
un « essai herméneutique », dont l’objectif
est d’analyser la « problématique idéologique »[15]
qui est au fondement de la démocratie moderne. En qualifiant ainsi son
approche, Groethuysen assume pleinement sa fidélité à l’héritage
de Dilthey, autrement dit à une herméneutique historique articulée
autour de l’idée du « comprendre ». En effet,
la grande opposition qui traverse toute l’œuvre de Wilhelm Dilthey,
en réponse à sa volonté d’établir et de défendre
la spécificité des sciences humaines (Geisteswissenschaften)
dans leur distinction d’avec les sciences de la nature (Naturwissenschaften)
est celle de l’expliquer (erklären) et du comprendre (verstehen) :
« Nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique ».
Si l’explication définit l’approche qui règne de manière
hégémonique dans les sciences expérimentales, la compréhension
— ou encore l’interprétation — définit la modalité
selon laquelle les sciences de l’esprit se rapportent de manière
élective à leur objet, l’homme. Comprendre, c’est
alors dévoiler le ou les sens immanents à toute réalité
humaine, c’est-à-dire réintroduire les événements
dans l’« ensemble vécu » où ils prennent
sens : « Ainsi le fait de partir de la vie et de maintenir avec
elle une relation persistante de cohésion (Zusammenhang) forme-t-il
le premier trait fondamental de la structure des sciences de l’esprit ;
elles reposent en tout cas sur le vécu, la compréhension et l’expérience
vitale »[16]. Aussi les
sciences de l’esprit se sont-elles historiquement développées
au milieu de la pratique de la vie, conduites, comme l’exprime Groethuysen
à propos de Dilthey, « par l’idée d’une
interprétation qui ressusciterait en quelque sorte la pensée en
lui rendant ce caractère de vitalité qu’elle avait à
son origine »[17]. Le
parti pris historiciste de Dilthey oriente le trajet du sens : la vie donne
sens au monde, et il n’y a que le chemin de l’interprétation
de la vie vers le monde ; la signification commence dans l’homme
et son histoire d’abord.
La question du sens reconduit, chez Groethuysen, à une « dialectique »
du vivre et du connaître dont les premières pages de l’Anthropologie
philosophique notent la tension et qui ne va pas cesser de hanter son auteur
et de le contraindre à un incessant va et vient entre « la
logique immanente des idées » et « les nouveaux problèmes
que font naître leur prise de contact avec la vie »[18].
C’est ainsi que les analyses menées dans les Origines de l’esprit
bourgeois en France ressaisissent le « bourgeois » comme
« celui qui a renversé l’ordre des questions »
en concevant le monde « en fonction de la vie »[19] :
« La philosophie bourgeoise n’est pas fondée sur la spéculation :
elle est le résultat d’une expérience vitale »[20].
Le « bourgeois des temps modernes » a son « monde »
à lui et c’est de ce monde qu’il faut partir pour le comprendre,
en s’attachant à élucider le rapport entre l’image
du monde qu’il s’est forgé et les conceptions de l’univers
que l’on rencontre dans la philosophie ou la littérature :
« C’est sous cet angle que je voudrais essayer ici de comprendre
le bourgeois, comme une espèce d’homme, comme notre façon
d’être homme, de penser et d’agir »[21].
Dialectique de la démocratie reflète cette même préoccupation,
centrale chez Groethuysen : le rapport de l’individu à la
société, mais aussi celui de l’individu à sa propre
image ou à sa propre conscience de soi.
S’agissant de la place de la politique, l’exigence herméneutique
a pour conséquence que, pour Bernard Groethuysen, elle « ne
se conçoit qu’au moyen des idées que nous trouvons dans
la science » ; et de même « la science ne peut
être envisagée qu’en tenant compte des données sociales »[22].
Il y va peut-être là d’une limite de l’approche herméneutique
à penser le réel de la politique, que nous aurons à apprécier
ultérieurement. Ainsi, dans La condition humaine, André
Malraux dit-il du personnage de Gisors qu’il a construit à la ressemblance
de son ami Groethuysen : « Gisors ne parlait politique que sur
le plan de la philosophie ».
C’est dans le droit fil de cette direction de recherche que Groethuysen
aborde dans Dialectique de la démocratie la question de la démocratie
sous un angle bien particulier : celui de l’idéologie
qui lui est coextensive, à l’examen critique de laquelle est dédié
le premier chapitre, intitulé : « L’idéologie
démocratique ». L’usage du terme d’idéologie
pourrait ici surprendre, sauf à conférer à la notion une
teneur herméneutique, que certes B. Groetuysen ne définit jamais,
mais dont il fait clairement usage. Groethuysen prête, en effet, au terme
d’idéologie une positivité tout à fait tangible :
ainsi, dans les Origines de l’esprit bourgeois en France, le catholicisme
représente-t-il une idéologie déterminée par rapport
à laquelle la bourgeoisie marque sa distance. Ce que la bourgeoisie française
du XVIIIe siècle trouve en effet à opposer à
l’idéologie religieuse de l’Église, c’est une
« idéologie profane » (voire une absence d’idéologie) :
c’est ainsi que le bourgeois « fut obligé de se créer
sa propre idéologie, en dehors des façons de voir transmises par
la tradition religieuse, et qu’une idéologie profane vint remplacer
celle qu’avait conçue la religion. [...] Dans cette vision profane
des choses se forme l’image d’un monde qui se suffit à lui-même
[...] Cette image que le bourgeois se fait du monde devient une partie intégrante
de sa conscience »[23].
Le terme d’idéologie, loin d’être assimilable à
la notion de fausse conscience, comme l’a entendu la postérité
marxienne, fonctionne bien plutôt ici comme un équivalent de celui
de Weltanschauung : une « vision-conception du monde »
au sens d’un système plus ou moins organisé de représentations,
de notions, d’images, de valeurs grâce auquel une collectivité
(ou un individu) organisent en un « ensemble » la diversité
de leur expérience (nous retrouvons la notion de Zusammenhang,
qui gouverne la méthodologie historique de Dilthey).
Le terme d’« idéologie démocratique »,
qui est au cœur de l’enquête de Groethuysen dans Dialectique
de la démocratie recouvre, quant à lui, l’ensemble des
éléments constitutifs de l’idée même
de démocratie (doctrines, concepts, valeurs, mythes) — nous parlerions
en termes contemporains de paradigme — et indique que l’enjeu de
cet essai est de s’affronter à l’élucidation et à
la reformulation de ce qu’il en est de l’exigence démocratique.
Le premier temps de l’analyse de Groethuysen est consacré à
une exposition dialectique et critique des principes et des impératifs
qui structurent l’idée démocratique et développe
une série d’« oppositions dialectiques », dont
la plus fondamentale est celle de la communauté et de l’individu.
Ainsi Bernard Groethuysen décline-t-il dans ses oppositions essentielles
le double caractère de la démocratie, qui est à
la fois un régime politique mis au service des individus (le plus souvent
succédant à une forme quelconque d’absolutisme) et un gouvernement
« de tous par tous », autrement dit par une volonté
collective, dont Groethuysen note qu’elle apparaît d’emblée
« problématique » du fait même de son indétermination.
Faut-il la définir comme volonté de la majorité, volonté
de tous, volonté générale ou encore volonté de la
nation ? Ce double caractère de la démocratie procède
d’ailleurs de ce que Groethuysen nomme sa « justification originaire »[24] :
« L’idéologie démocratique se conçoit d’abord
comme une tentative de justification de la communauté politique face
à l’individu »[25].
Une telle situation suppose donc déjà que « la collectivité
elle-même est devenue problématique » en tant qu’elle
n’est plus pour l’individu « une réalité
en quelque sorte absolue, logique ; elle n’est plus à ses
yeux une partie constituante de ce milieu environnant dans lequel l’homme
vit »[26]. Le point de
départ de Groethuysen tient donc dans le constat que, d’un point
de vue structural, la démocratie comme procédure repose sur deux
principes normatifs, deux impératifs distincts : le principe du consensus
rationnel et public donné aux intérêts universalisables
et le principe du droit à l’affirmation de la liberté individuelle :
« [...] il s’opère une séparation entre ce qui
se présente comme une réalité pour tous, c’est-à-dire
l’“universellement humain” ou l’homme naturel en général
et la société qui ne se justifie plus dès lors par son
existence, par son “Da-sein”, mais qui ne peut trouver sa
propre justification que dans la mesure où elle peut fonder son droit
légitime, aux yeux de l’individu, c’est-à-dire de
chacun de ses membres »[2].
Cette première distinction se trouve précisée par la seconde
opposition, centrale pour la suite de l’analyse en tant qu’elle
représente un véritable « moment dialectique »,
entre un « moment » ou une « idée »
juridique et un « moment » ou une « idée »
sociologique de la démocratie, ces deux moments se donnant à
entendre non comme des moments historiquement déterminables mais bien
plutôt comme des moments structuraux : « L’idéologie
démocratique apparaît donc comme le rapport entre une idée
juridique et une idée sociologique. Quant au moment dialectique,
il réside dans la contradiction entre les deux idées ; il
entraîne toujours de nouveaux problèmes, à l’intérieur
de cette idéologie et dans les formes politiques qui se constituent à
l’image de cette idéologie »[27].
Si la doctrine du contrat social héritée de Rousseau permet, en
effet, à la communauté politique de donner à l’idéologie
démocratique son « fondement juridique », Groethuysen
n’en souligne pas moins que le moment sociologique trouve, lui, « son
expression dans l’idée de la volonté générale :
“Le peuple peut vouloir ; le peuple veut” »[28].
De fait, le contrat social ne crée qu’une certaine situation juridique,
laquelle « devrait produire une certaine réalité sociologique »[29],
et la difficulté réside dans la « contradiction permanente »
à laquelle nous sommes reconduits « dès que l’on
pose la question du rapport entre la volonté générale
et la volonté de tous »[30].
C’est ainsi que la dialectique entre les moments juridique et sociologique
se transforme en contradiction entre la « démocratie du peuple »
et la « démocratie de droit »[31].
Dans les textes qu’il consacre à l’examen de la pensée
de Rousseau[32], Groethuysen insiste
déjà sur la dualité de principes — « dualité
d’idéals » — qui déterminent la constitution
politique de Rousseau — l’« idée contractuelle
et l’idée sociale » — en notant que ces deux principes
ne s’impliquent pas nécessairement l’un l’autre car
le « fait juridique du contrat » ne conduit pas nécessairement
à l’« idée sociale : « L’idée
contractuelle, qui permet d’établir l’égalité
des citoyens, ne mène pas nécessairement à la conception
de l’unité sociale. De même l’idée sociale,
si elle aboutit à l’idée du moi collectif, n’a pas
comme conséquence logique la liberté et l’égalité
des citoyens qui la composent »[33].
Car aux yeux de Groethuysen, si la conception politique de Rousseau est celle
qui « pousse l’idée sociale jusqu’à ses
dernières extrémités »[34]
en affirmant le principe de l’« unité du moi collectif »[35],
elle nous confronte en même temps à des contradictions, à
un « dilemme »[36]
entre la liberté naturelle de l’individu et la souveraineté
de la société, entre la volonté générale
et la volonté de tous, la seconde se rabattant d’ailleurs sur la
« volonté de la majorité »[37].
La volonté de tous ne correspond, en effet, qu’à une manière
de représenter la volonté générale : l’ensemble
ou la majorité des individus constituant un peuple, s’ils expriment
la volonté du peuple ne la composent pas pour autant. Et le « vrai
problème en politique » pour Rousseau — autrement dit
« le problème de la démocratie »[38]
— pourrait se formuler de la manière suivante : « trouver
pour faire des lois un homme ou un groupe d’hommes dont la volonté
s’accordât nécessairement avec la volonté générale
ou qui fût capable de traduire sans défaillance la volonté
générale en actes législatifs »[39].
La solution démocratique proposée par Rousseau — « façonner
les cœurs et les esprits de manière à ce que chacun, réalisant
pleinement son être social, s’élève au niveau de la
volonté générale »[40]
— donne les moyens de conserver à la fois dans leur intégrité
les deux principes sur lesquels elle s’édifie : elle assure
d’une part, l’existence et la conservation du corps social, de l’autre
la liberté et l’égalité des citoyens.
Les formes historiques de la démocratie des temps modernes nous confrontent
cependant au fait que la dualité de ces deux sphères, celle de
l’intérêt individuel et celle de l’intérêt
général, se manifeste de manière exemplaire au sein de
l’individu lui-même, en ce qu’il est à la fois citoyen
et homme privé, citoyen et bourgeois. En effet, lorsqu’il
cultive son champ ou qu’il exploite son industrie et cherche à
en tirer le plus grand profit en fonction de ses intérêts individuels,
lorsqu’il conclut des contrats et qu’il « gagne de l’argent »,
« le citoyen reste toujours homme privé »[41].
Il est proprement citoyen lorsqu’il participe à l’élaboration
de lois qui auront peut-être pour résultat de limiter son action
ou ses bénéfices, avec pour conséquence que « le
moi économique s’oppose ici au nous politique »[42].
Car le citoyen et la loi ont contracté dans l’idéologie
démocratique un lien indissoluble : « La valeur du citoyen
s’exprime par un rapport direct avec la valeur que l’on accorde
au pouvoir législatif en tant qu’expression du politique »[43].
Cependant, si le citoyen est « l’homme qui vit dans la communauté
et pour la communauté » et le bourgeois « l’homme
de la volonté individuelle guidée par la raison »[44],
tous deux ne sont pas pour autant condamnés à un irréductible
antagonisme : « Le bourgeois peut très bien s’entendre
avec le citoyen, puisque tous deux veulent empêcher qu’un
autre individu ne les domine »[45].
C’est ainsi qu’ils se retrouveront unis, par exemple, contre l’absolutisme
royal, tous deux partant d’un même principe, le « droit
à l’autodétermination », qu’ils déclinent
différemment : le bourgeois entend par là le droit de l’individu
à disposer de lui-même, le citoyen le droit du peuple à
se gouverner soi-même. En ce nouage réside, pour Groethuysen, « le
fondement idéologique commun à la démocratie et au libéralisme.
Tous deux s’expriment au nom de la liberté. Tous deux ont un adversaire
commun : le souverain absolu, le “despote”, qui commet à
l’égard de l’individu et de l’ensemble du peuple des
“actes arbitraires” »[46].
Si l’opposition entre libéraux et démocrates, entre « libéralisme
individualiste » et « démocratie collective »,
est au fondement de la « dialectique active »[47]
qui parcourt l’histoire de la démocratie, elle n’exclut pas
pour autant la possibilité d’une « union idéologique »
entre libéralisme et démocratie, laquelle est aux yeux de Groethuysen
« caractéristique de tout le développement politique
moderne »[48]. Ce « complexe
de motifs libéraux »[49]
présent dans l’idéologie démocratique moderne apparaît
d’une « importance capitale puisqu’il permet de justifier
et de mettre en valeur l’intérêt individuel, tel qu’il
se manifeste en dehors de la sphère politique. Nous avons vu que, dans
la démocratie, l’homme ne peut être que partiellement citoyen.
Le moi collectif ne se manifeste en lui que par l’action politique dans
les formes »[50]. Mais
la « différence essentielle » entre la démocratie
et le libéralisme ne saurait pour autant se trouver oubliée, car
le différend ne se résorbe pas : « Le démocrate
dit : “Nous voulons constituer une collectivité dont la volonté
doit être déterminante pour nous tous.” Le libéral
dit : “Je veux être mon propre maître.” »[51].
Le citoyen aura à répondre de cet état de fait en tant
que la liberté du peuple lui importe, mais la réponse dépend,
nous dit Groethuysen, « de la valeur qu’une collectivité
du peuple peut s’attribuer »[52].
On comprend mieux dès lors que l’on ait érigé le
peuple et la liberté comme les mythes conjoints qui accompagnent le développement
de la politique dite « moderne » (autrement dit, dans les
termes de Groethuysen, « bourgeoise ») : « L’individu
veut être libre ; et en même temps, chacun devrait se sentir
en harmonie avec la collectivité du peuple »[53].
Ces deux principes sont en interaction permanente et semblent se relancer l’un
l’autre en une sorte de complémentarité : le droit
reconnu à chacun d’être soi-même et de mettre en œuvre
sa liberté s’affronte sans cesse au règne de la loi supposée
incarner le collectif, autrement dit l’universel. Groethuysen avait formulé
un constat identique dans son J.-J. Rousseau : « Étrange
difficulté que rencontre celui qui veut garder la souveraineté
du peuple. Pour établir l’unité du moi collectif, il doit
définir la volonté générale de manière à
ce qu’elle ne se dissolve pas en une quantité de volontés
particulières. [...] Ce qu’on retient ainsi de l’idée
du peuple, c’est son essence idéale, son âme, c’est
l’esprit social, le vrai sens de la vie commune, la vie nationale, telle
qu’elle serait si le moi collectif pouvait se manifester sans alliage,
si tous les individus pouvaient s’unir dans un même sentiment qui
effacerait toutes les divisions, tout ce qu’il y a de particulier, pour
ne laisser subsister qu’une harmonie sociale. Mais quand au sortir du
temple que nous avons érigé à la divinité nationale,
nous descendons vers la masse, la vision du peuple en soi, du peuple-idée
s’évanouit »[54].
Afin de surmonter le principe purement formel de la collectivité et
de dépasser le caractère tout aussi formel de la volonté
générale, l’idéologie démocratique s’est
alors tournée vers cette personnalité collective — « sujet
national hypostasié »[55]
— que représente la nation : « À la place
d’une citoyenneté politique générale et formelle,
apparaît une citoyenneté spécifique : française,
allemande, anglaise, etc. Le citoyen n’est plus le porte-parole d’une
volonté générale, mais de cette volonté nationale
définie par son caractère spécifique »[56].
Groethuysen est alors conduit à reformuler la dialectique immanente à
la démocratie comme l’affrontement entre « deux pensées »,
celle de la « démocratie libérale » et celle
de la « démocratie nationale » : « [...]
l’une mène à la mise en valeur libérale de
l’activité propre de l’individu, l’autre à la
mise en valeur nationale de la volonté de la collectivité »[57].
Et le devenir national de la démocratie modifie profondément le
rapport entre l’homme privé et le citoyen en instaurant un « nouveau
type d’homme important pour le développement de la politique moderne :
l’homme de parti »[58].
En abordant, dans le second chapitre de Dialectique de la démocratie,
la question des formes politiques qui se constituent à l’image
de l’idéologie démocratique, Bernard Groethuysen montre
que la formation des partis permet d’expliquer la problématique
moderne de la démocratie dans la mesure où ils sont l’expression
même de la « dialectique de la démocratie »,
de ses moments successifs ou de ses « époques ».
Alors que Rousseau aurait sans aucun doute répondu par la négative
à la question : Doit-il et peut-il y avoir des partis dans une démocratie ?,
en affirmant que la volonté collective est « une »
par principe, la formation historique des partis — même si elle
est, pour Groethuysen, « le signe d’un problème »[59]
— montre au contraire qu’il n’en est rien. La multiplicité
des partis est admise comme un fait établi, et chacun d’entre eux
interprète à sa façon la volonté générale
supposée une. La démocratie n’a donc pas su résoudre
le conflit entre individu et société et les partis se donnent
comme des représentants concrets de cette opposition centrale. C’est
ainsi que le parti est devenu « un concept politique fondamental » :
« Le parti en tant que “nous” particularisé trouve
sa place idéologique entre le “moi” pur et simple et le “nous”
pur et simple, en tant qu’expressions respectives de la volonté
particulière et de la volonté générale. Je prends
soin de la collectivité ; mais je prends soin également
de moi : tous les deux sont rendus possibles par l’idée
de parti »[60]. Dans « l’homme
de parti », c’est de nouveau le citoyen qui prend la parole,
à côté de l’homme privé, de sorte que réapparaît
la « dualité des opinions » caractéristique
de l’idéologie démocratique : « L’homme
de parti est à la fois citoyen et bourgeois »[61].
Ce qui, aux yeux de Groethuysen, caractérise le parti en tant que construction
politique, c’est qu’il organise une « volonté particulière
généralisée »[62],
à partir de la revendication « que soit reconnu, comme expression
de la volonté générale, l’intérêt particulier
généralisé »[63].
Ainsi la démocratie autorise-t-elle les individus et les groupes à
soutenir leur particularité et à la défendre. En effet,
si le parti représente l’intérêt d’une couche
particulière de la société et semble par là contredire
le fondement de la volonté générale — les différents
intérêts qui opèrent dans la société démocratique
s’expriment bien dans le cadre de « formulations partisanes »[64]
—, son rôle n’en consiste pas moins à présenter
la volonté d’un certain groupe d’intérêts comme
relevant de ce que Groethuysen nomme «une volonté générale
présomptive »[65],
résultant de la décision de la majorité et maintenant l’hypothèse,
fondamentale pour la démocratie, d’une volonté générale
tendant à l’intérêt général. Car le
parti soutient qu’il parle au nom du sujet qui exerce la volonté
générale législative : « [...] Il ne dit
pas seulement : “Il y va de notre intérêt”,
mais : “Il y va de l’intérêt de tous” »[66].
Une telle volonté générale se présente alors « comme
le résultat tout à fait involontaire de volontés
de partis plus ou moins contradictoires »[67].
Mais l’acceptation de la volonté générale involontaire
ne peut se justifier que si l’on considère les décisions
de la majorité comme le meilleur moyen pour exprimer l’intérêt
général, car elle a pour conséquence « que la
théorie originelle de la démocratie est singulièrement
relativisée »[68],
alors que la volonté générale « se présente
comme un moment essentiel nécessaire et intégrateur de la formation
politique de la collectivité »[69].
De manière à éclairer la relation entre ce qu’il
nomme l’idéologie de parti et l’idéologie démocratique,
Groethuysen examine le fonctionnement du système des partis (« système
de partis développé ») à l’intérieur
de la société démocratique en distinguant deux formes :
a) le « parti des sans-parti » ou parti du centre (ou
une coalition de partis du centre), qui veut représenter l’intérêt
de tous et ne représente en fait l’intérêt de personne,
seulement « une sorte d’intérêt moyen »[70] ;
b) le « parti de la volonté nationale : un seul parti
prétend exprimer la volonté nationale à l’exclusion
de tous les autres alors qu’il n’exprime que la volonté d’une
minorité. À partir de cette distinction, Groethuysen propose d’isoler
les différents « stades » de la dialectique
démocratie-parti — « uniquement sur le plan des idées »,
précise-t-il. Il désigne le premier stade comme l’époque
sans parti de la démocratie, « où s’opposent
simplement la volonté particulière individuelle et la volonté
générale collective »[71].
Dans un second stade, le stade du parti, qui correspond à
un état transitoire de la démocratie, « l’intérêt
particulier conçu à l’origine de façon purement individuelle
est collectivisé dans les partis eux-mêmes »[72].
Ce stade est caractérisé par la contradiction des exigences des
différents groupes d’intérêts et l’affrontement
généralisé des partis, donc par un effet de relativisation
de la démocratie (la « relativité des partis »).
Au troisième et dernier stade, un des partis établit, à
la place d’un pouvoir majoritaire, un pouvoir minoritaire : un seul
parti, le parti de la volonté nationale, prétend exprimer
la volonté nationale, et la volonté nationale est la volonté
d’une minorité. C’est ce type de parti qui devient l’exécuteur
des exigences de la collectivité démocratique telle qu’elle
s’exprime dans la coalition sociale, mais n’avait pu se réaliser
auparavant à cause de la fixation partisane des intérêts
particuliers et réalise ainsi l’« exigence sociologique »
de la démocratie : « La volonté générale
devait être la volonté du moi collectif. Mais ce
moi collectif était en soi trop peu déterminé, de sorte
que le caractère formel de la volonté générale n’a
pu être surmonté. Ce moi collectif devient maintenant une personnalité
nationale. Et ainsi, la volonté générale acquiert
son caractère effectivement dynamique, qui lui permet d’exercer
son pouvoir contre l’intérêt particulier. [...] La détermination
nationale du moi collectif a donné à la volonté
générale le caractère concret qui était nécessaire
pour introduire cette volonté en tant que moment dynamique dans
la vie de la collectivité »[73].
Deux remarques de Groethuysen retiendront, à ce stade de l’analyse,
notre attention. Elles doivent leur force singulière à leur caractère
lapidaire et dénué de toute forme d’explication. La première
concerne le risque majeur, pour la démocratie, « qu’un
parti déterminé exerce seul le pouvoir »[74].
La seconde remarque fait allusion à la manière dont le fascisme
s’est organisé « pour empêcher un retour à
la relativité des partis »[75].
Ce sont les seuls moments du texte où Groethuysen mentionne la politique
de son temps, en précisant toutefois que toute référence
concrète excèderait les limites de son propos. Nous tirerons en
conclusion les conséquences de ces notations.
Au lieu de s’en expliquer, Groethuysen nous soumet « une autre
tendance », la seule qui permettrait selon lui d’échapper
à l’aporie de l’idéologie de parti (laquelle reconduit
à l’antinomie des intérêts particuliers et de l’intérêt
général) en perfectionnant « dans l’intérêt
de la collectivité, l’intérêt particulier déjà
généralisé dans un parti donné »[76].
Mais on ne peut atteindre un tel but dans la collectivité existante en
maintenant des groupes d’intérêts divergents, dont Groethuysen
nous dit qu’ils relèvent d’« oppositions de classes »[77].
Leur élimination n’est pensable qu’à la condition
d’une « transformation de la structure sociale »[78] elle-même
: « Le but final sera de supprimer la tension, fondamentale pour l’idéologie
démocratique, entre le citoyen et le bourgeois, c’est-à-dire
entre l’homme politique et l’homme économique, et d’accéder
ainsi à un type d’homme unique qui puisse se présenter
comme la réalisation de l’intention de la collectivité,
propre à la démocratie elle-même »[79].
Tel est l’enjeu auquel répond le type de parti révolutionnaire
que Groethuysen appelle de ses vœux.
La postulation d’un « type de parti révolutionnaire »
fait entrer la dialectique de la démocratie dans une nouvelle phase,
dont Bernard Groethuysen nous dit qu’elle est sa « phase
ultime »[80] et qu’il
qualifie de « moment révolutionnaire »[81].
Le moment révolutionnaire apparaît chez Groethuysen comme l’unique
réponse possible — l’espoir d’une relève dialectique
—, à ce qu’il nomme « la crise actuelle de la démocratie
»[82] (ou encore la « crise
de la démocratie moderne »). C’est donc sous la figure
— médicale et politique — de la crise, et d’une
crise inhérente au développement du processus démocratique
lui-même, que Groethuysen ressaisit les contradictions, dérives,
dysfonctionnements de l’idéologie démocratique.
Dans ce diagnostic, il relève en particulier le risque majeur que ferait
encourir à la démocratie — s’il n’est pas déjà
présent — le choix de privilégier son fondement juridique
à l’exclusion de son « moment sociologique »
et de croire qu’une « axiomatique juridique »[83]
serait une base suffisante pour garantir la collectivité démocratique.
Si la justification juridique devient le seul argument, « on assiste
à un singulier appauvrissement du monde démocratique des idées.
En même temps, se pose alors la question de la valeur du droit face à
l’intérêt général. Et cette question précisément
est d’une importance capitale dans la crise actuelle de la démocratie »[84].
Cette remarque apparaît singulièrement pertinente face à
la procéduralisation généralisée des rapports sociaux
qui caractérise notre monde contemporain, qu’il s’agisse
du procès de production, régulé par un ensemble de « contrats »
(contrats de participation, contrats d’objectifs, contractualisation du
management, etc.) ou des effets d’institutionnalisation des rapports sociaux
eux-mêmes, dont la figure du contrat devient la métaphore générale
(toutes sortes d’activités sociales se trouvent ainsi « contractualisées »,
jusqu’à l’intervention étatique elle-même :
contrats avec les rouages régionaux, avec les banlieues, avec la ville,
etc.). On a pu apercevoir dans cette inflation de la forme contrat une manière
de reconnaître la liberté des individus. Mais si la matrice juridique
est ici à la fois une pratique et un langage, et assure d’une certaine
manière la diction des rapports sociaux, il nous faut rappeler qu’il
n’y aurait pas de rapports sociaux s’ils n’étaient
aussi, comme le dit Marx dans l’Idéologie allemande,
« pour nous », c’est-à-dire vécus au
travers des actions par lesquelles les individus produisent ces « nous ».
L’insistance de Groethuysen sur le « moment sociologique »
de la démocratie me semble aller dans le même sens.
Envisager la « transformation révolutionnaire du parti »[85]
signifie que le parti ne représente plus seulement la forme dans laquelle
s’exprime un intérêt devenu commun, mais qu’il assume
pleinement son caractère de « formation politique »[86].
Le parti se caractérise par le fait qu’il ne peut réellement
faire valoir cet intérêt commun que s’il parvient à
le présenter comme intérêt général :
« L’intérêt économique particulier doit
apparaître sous la forme d’un intérêt de la collectivité,
s’il veut avoir une valeur politique »[87].
Si le parti révolutionnaire est à même de prendre en
charge l’intérêt de la collectivité entière,
c’est précisément parce qu’il est en mesure de « s’élever
au-dessus des frontières de cette collectivité particulière
et de faire valoir l’intérêt qu’il représente
comme une valeur supranationale ou internationale. Il se libère
ainsi des limites qui lui étaient assignées par les fonctions
qu’il avait à remplir dans une certaine société.
Il devient une formation à déterminer sur le plan international
et son point de vue idéologique lui permet d’accéder à
des exigences générales qui visent à la transformation
de la société »[88].
Un tel groupe d’intérêts est capable de faire advenir
l’« idéologie de la démocratie de la collectivité »[89]
à partir du moment où il fonde ses exigences au-delà
du national, dans ce que Groethuysen appelle un « internationalisme
de parti »[90] :
« Les liaisons de l’intérêt d’un groupe économique
et d’une idéologie supranationale — qui se dissolvent en
une classe représentée par un parti — font naître
alors une nouvelle forme de parti : le parti de classe. Celui-ci, qui est
encore un parti à côté d’autres, pose à
la société existante une exigence révolutionnaire
basée sur un intérêt de classe auquel il donne une justification
internationale »[91].
Le parti révolutionnaire est ainsi porteur de la « conscience
critique et réfléchie » de la collectivité à
l’égard de la société tout entière car il
n’apparaît pas simplement comme l’interprète de la
volonté générale, mais il est véritablement en position
« de dire oui ou non à l’ordre social établi »[92],
et ce faisant d’exercer « ses fonctions de juge à
l’égard de la société existante »[93].
Il devient ainsi une « force autonome », capable de « transformer
la société elle-même »[94]
et de faire entrer le processus dialectique qui se joue entre la démocratie
et le parti dans sa phase ultime : la formation « d’une
nouvelle société sans partis »[95].
L’exigence d’une « démocratie sans partis »
achèverait ainsi la dialectique démocratique en consacrant l’opposition
radicale entre démocratie et libéralisme, si l’on se souvient
que, pour Groethuysen, c’est précisément de l’opposition
dialectique entre citoyen et bourgeois que sont nés les partis. Aussi
la caractéristique du parti révolutionnaire réside dans
le fait qu’à la différence du parti de la volonté
nationale, il implique sa propre autodissolution, laquelle repose sur
« l’élimination de l’“homme privé”
ou, en d’autres mots, sur l’élimination de l’individu
économique qui agit de façon indépendante »[96].
Cependant, le texte de Groethuysen se referme sur une équivoque,
c’est-à-dire sur une proposition à double entrée,
donc indécidable : « Le but du type de parti révolutionnaire
serait la création d’une démocratie sans parti, ou
d’une démocratie dans laquelle le parti n’aurait plus pour
fonction que de faire prévaloir par une élite la volonté
de la collectivité »[97].
Démocratie sans parti ou dictature du prolétariat ? Car la
question qui ne peut manquer ici d’être soulevée est celle
du rapport de Groethuysen au marxisme. Certes, Jean Paulhan a accrédité
l’image d’un Groethuysen « marxiste », et même
« communiste de stricte observance »[98].
La compagne de Groethuysen, Alix Guillain, était réputée
pour être « une communiste enragée, une Pasionaria »[99],
si l’on en croit André Berne-Joffroy, et aussi pour avoir donné
en 1939 la première traduction française scientifiquement établie
du premier livre du Capital. Groethuysen aurait écrit en 1918
un texte portant sur « Démocratie et communisme »,
texte perdu, qui, selon les indications données par Alix Guillain, serait
un fragment sur le « communisme spirituel ». Doit-on alors
parler d’un marxisme implicite de Groethuysen ? Dialectique de
la démocratie fait en effet usage d’un certain vocabulaire
— les notions de classe, de parti de classe, de révolution —,
mais il ne s’agit pas là à proprement parler des catégories
inventées par Marx et Engels, même si on ne peut s’empêcher
de les en rapprocher. S’il tient compte dans ses analyses des conditions
économiques et sociales, Groethuysen ne se réfère pas pour
autant au capitalisme, pas plus qu’il n’analyse le substrat économique
de la démocratie et ses conséquences sur l’idéologie.
En revanche, sa définition du type de parti révolutionnaire répond
presque trait pour trait à la caractérisation du parti communiste
que nous lisons dans la seconde partie du Manifeste du parti communiste
(« Prolétaires et communistes »). On y apprend que
les communistes ne forment pas un parti à part ; qu’ils ne
sont pas opposés aux autres partis ouvriers ; enfin, qu’ils
« mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants
de la nationalité et communs à tout le prolétariat et [...]
les intérêts du mouvement dans son ensemble »[100].
Peut-être nous faudrait-il plutôt penser le marxisme de Groethuysen
à la fois comme point de référence obligé et cependant
absent de son œuvre. La difficulté tient au style d’analyse
pratiquée par Groethuysen, qui part du mode de pensée pour comprendre
le mode de pensée (l’idéologie démocratique). Un
style qui réalise une singulière interaction entre le registre
de la critique herméneutique et celui de l’analyse idéologique
de Marx sans que soient pour autant explicités les rapports entre ces
deux modes critiques