Monique Charles
La spiritualité chez Kierkegaard ou
le monde habité par l'esprit de fraternité
Au
Dr. Jacques CHAZAUD
dont l’esprit vif et cordial invite vivement à écrire
selon l’esprit du cœur et non en lettres
mortes
Spiritualité, a-spiritualité, nouvelle
spiritualité ?
La spiritualité
n’est pour nous ni l’apanage de l’homme dit
« spirituel », ni celui du « pur »
esprit, ni, a fortiori, celui du « bel » esprit ; elle
n’est pas davantage définie dans le dogmatisme philosophique
qualifié de « spiritualisme », même si ce
spiritualisme s’origine dans l’idéalisme platonicien dont la
qualité de spiritualité n’est plus à
démontrer. Mais, au cours des siècles, eu égard à
l’évolution des sciences à haute exigence de rigueur
objective, un élan positiviste a discrédité le
côté supposé « fumeux » et sur-naturel
de tout courant spiritualiste.
Nous n’accrocherons pas non plus
la spiritualité au problème de Dieu. Dieu, oui ? Dieu,
non ? Dieu est-il mort ? Qu’en est-il de Dieu après la
Shoah, à l’ère de l’économie mondialiste ?
La question de la spiritualité n’est pas là, car, ainsi que
s’écrie Angèle Kremer Marietti dans un article
intitulé : « Où va Dieu ? »,
« la manipulation de Dieu est possible » et sert souvent de
renfort aux gagnants, voire aux « fanatismes religieux meurtriers au
nom de Dieu ». Aussi met-elle l’accent sur cette question
« à double face » : « sur le
sujet-interrogeant-sur-l’objet-Dieu » plutôt que sur
« l’objet-Dieu lui-même ». (1) La question est
là et permet de s’enquérir de cette « nouvelle
spiritualité » que l’on brandit aujourd’hui et dont
se font chevaliers autant les intellectuels religieux que les athées, ces
derniers rejetant les raisons de croire en Dieu et d’appartenir à
une religion (traditions familiales ou sociales, peur de la mort, consolation
quant aux misères diverses, réconfort d’un être tout
puissant et bon veillant sur nous...) comme indignes des concepts de Dieu et de
la spiritualité dont ils se font une idée plus haute que leurs
contemporains.
L’a-spiritualité n’est donc
pas liée à l’athéisme, à l’agnosticisme
et même aux philosophies matérialistes. En un sens, la
spiritualité sans Dieu est encore d'une exigence plus radicale que celle
qui se rapporte à Dieu. Il faut alors un courage quasi exceptionnel pour
que dans certaines « situations-limites » (la douleur, la
misère, l’amour en deuil, la mort d’un proche, notre mort
prochaine...) évoquées vivement par Karl Jaspers, nous soyons
capables de garder nos convictions humanistes, à savoir : continuer
à penser que l’homme vaut malgré tout, partout, et en
tout. Du courage aussi pour que nous puissions accepter que le bien, le
mal, le malheur, le bonheur.. soient peut-être en nous, de notre fait, et
que nous n’en chargions pas systématiquement des puissances
tutélaires divines ou maléfiques, ou encore le Hazard et la
Nécessité, concepts fourre-tout, témoignant surtout de
notre impuissance à savoir, ou, pire, de notre paresse à chercher
à savoir. Du courage enfin pour que nous ne nous servions pas des avatars
pénibles ou dramatiques de notre existence comme d’un magistral
alibi pour nous économiser la peine d’être citoyens actifs du
monde présent et à venir.
« Dieu l’a
voulu », « la Nature est ainsi », « tout
est Fatalité, Vanité »... mots commodes pour
démissionner de notre être-homme, demeurer dans une
indifférence de somnambule, se fondre dans la masse molle des hommes
incolores, insonorisés, des suiveurs d’hommes sur lesquels
s’appuient les dictatures et toutes les formes de terrorismes
intellectuels, politiques, religieux ...
Etre homme,
existentiellement parlant, signifie, en effet, revendiquer d’être
là, présent ici-maitenant. « Je suis
là », pose l’homme !
Cette parole aucune
philosophie, aucune religion, aucune politique, aucune morale... ne saurait la
donner à la place de l’homme en personne.
Heureusement
des voix s’élèvent :
« Et
c’est assez pour le poète, d’être la mauvaise
conscience de son époque », s’écrie Saint-John
Perse.
La mauvaise conscience de son époque, Kierkegaard
s’en fit la voix tonitruante. De quoi devenir le philosophe-poète
– identité qu’il revendiquait – maudit ! Et
maudit, il le devint à son époque au point de mourir seul à
l’hôpital comme un « pauvre diable », ou
n’importe quel quidam.
D’abord donner à être
spirituellement
fut la tâche essentielle que Kierkegaard se fixa dans sa
vie.
Ce qui, pour chaque homme, signifiait de devoir déterminer
ainsi qu’il le fit et le dit lui-même : « le lieu
où j’ai ma vie, le lieu où je suis pour
ainsi dire spirituellement ». (2)
« Spirituellement », le mot est prononcé et sa
signification est claire. Il s’agit pour chaque homme de parler à
la première personne aux autres hommes qu’il faut traiter comme des
personnes. JE-TU-NOUS, ces pronoms personnels sont indissociables, et leur lien
réalise le commandement : « Aime ton prochain comme
toi-même ». Les relier de la sorte fait que chacun, dans sa
personne et son histoire, réalise à sa manière la figure
paradigmatique du Christ. Hors de cette Imitation, il n’est pas de
chrétien et, partant, pas de christianisme ! Pas d’humanisme
non plus. Et toute religion est langue morte, et toute philosophie est parole
muette, si elles oublient en l’humain la nécessité de la
spiritualité au profit du verbe abstrait et intemporel.
Kierkegaard, à l’instar de Socrate, se préoccupe moins de
savoir, que de dire quelque chose à quelqu’un sur ce
qu’est une existence digne de lui, une existence à prendre en main
par lui-même. Or, que font en général ceux qui
prétendent savoir et qui, du coup, entendent qu’on les
écoute ? Ils asservissent leurs contemporains à leurs
idées – souvent soumises à leurs intérêts
– au lieu de les amener progressivement à penser par
eux-mêmes afin de vivre par eux-mêmes. Personnellement.
Pour remédier à cette carence, Kierkegaard entreprend une
véritable étude sociologique de son époque dans
l’espoir – qu’il sait sans doute utopique mais il faut bien
que quelqu’un ose « lever le
couteau » ! – d’agir sur elle. Pour ce faire,
il recense ceux qu’il nomme les « brigands
semi-cultivés »ou encore les « nouveaux
riches de la culture». (3) Parmi ceux dont il se fera de solides
adversaires, il nomme : les modernes politiciens qui
s’appuient à contresens sur Hegel en découvrant en surface
sa richesse conceptuelle qu’ils détournent pour cause de lecture
hâtive. Les innombrables auteurs à prémisses
constants, ce qui les délivre de donner une quelconque lumière sur
les choses de la vie. Les intellectuels qui comprennent tout mais
seulement « jusqu’à un certain point »...
autrement dit, qui sont en puissance infinie de délai, voire en rupture
perpétuelle d’engagement. Les journalistes qui
n’entendent rien ou pas grand chose aux choses dont ils parlent mais
s’entendent en virtuose à écrire ou parler pour la foule.
Et enfin et surtout, les ecclésiastiques qui cherchent certes le
royaume de Dieu, mais non sans s’être informés au
préalable des revenus de la paroisse ! Passe encore pour ce souci
bien terrestre, s’ils ne se servaient du support de
l’idéologie théologique, déguisée en savoir,
pour éradiquer chez leurs fidèles la quête, la recherche qui
accompagnent le désir de vivre personnellement.
Détruire les docents
Qui, par un jeu
d’écritures, rationalisent tout et dont les discours culturels
brandissent la nécessité là où il faudrait faire
surgir la liberté, et qui appellent à la rescousse la
fatalité là où il conviendrait d’invoquer la
responsabilité.
A l’encontre de ces docents, Kierkegaard
veut montrer que devenir sensé plutôt que savant, c’est
accomplir toutes choses et soi-même selon ce qu’on a compris
relativement hic et nunc en idée. Ce qui revient à accepter les
énigmes de l’existence au lieu de garantir nos incertitudes dans
des systèmes clos.
Contre donc ces docents, qui enferment les
velléités personnelles dans la clôture de leurs
théories dont ils se targuent d’être les
propriétaires, Kierkegaard lance en 1847 dans le Discours sur la
pureté du cœur :
« C’est une sorte de suicide spirituel que de vouloir
éteindre le désir »(4)
Or, le
désir n’est-il pas dévalué, voire proscrit, par les
prescripteurs de la-vie-selon-le-Bien et par les chantres des valeurs
spirituelles ?
Mais de quel Bien, de quelles valeurs
s’agit-il ? Et pour le bien de qui ?
C’est la
vaste question qui parcourt en grande partie l’œuvre de Kierkegaard
et qu’il condense dans le comment participer à cette
béatitude éternelle promise par le christianisme ? En bref,
c’est l’antique question du « vivre-bien »
qu’il reprend, étendue au
vivre-bien-ensemble-dans-des-institutions-justes. Question qui ne manque pas
aujourd’hui d’être celle de tous les penseurs de la veine
phénoménologique existentielle : K. Jaspers, E. Mounier, J. P
Sartre, E. Lévinas, P. Ricœur...
Mais pour être
convaincu qu’elle se pose déjà – et avec quelle
virulence ! – chez Kierkegaard, dont on retient surtout les
concepts-phares d’angoisse, de désespoir, de péché,
de sacrifice, de salut... et les fameux stades esthétique,
éthique, religieux, avec pour point culminant le « saut de la
foi » ! - il faut LIRE Kierkegaard pour ne pas devenir
« faussaires » dans les interprétations que
l’on émet de lui ; il faut en lire chaque ouvrage dans sa
totalité, sa disposition, sa structure, se rappeler que chacun
d’eux n’est qu’un moment de son œuvre immense, et que les Papierer (correspondance, journal, articles de presse, critiques
littéraires...) ne sont pas des écrits mineurs ou
superfétatoires, mais font partie intégrante de l’analyse
multiforme et en profondeur qu’il mène sur son époque, sur
les hommes qu’ils côtoient, sur les événements de tous
ordres qui arrivent... afin d’avoir et de projeter de plus en plus de
lumières .sur ce qu’il en est de l’homme, de son sens, de sa
destinée. Le problème de l’existence est donc son problème. Comme le remarque justement A. C. Harbard dans son introduction
à la Correspondance de Kierkegaard, « l’existence
peut et doit être dite, car elle a du sens. Mais elle requiert une
nouvelle forme de communication qui n’objective pas ce dont elle traite et
qui prend en compte celui qui parle comme celui à qui l’on
s’adresse », chacun étant toujours déjà dedans. Et pour que le lecteur pense différemment en pensant enfin
personnellement, il faut écrire différemment. Aussi entreprend-il
de multiplier les modes d’écriture. D’où tous ces
pseudonymes dont il s’affuble, où il n’est jamais
lui en entier, où il avance masqué. Non qu’il se plaise
à jouer au « Malin Génie » trompeur, mais
parce que sa démarche répond à une question de
méthode assortie aux modes de questions posées et aux
réponses qu’il est en mesure de donner sur l’essence de
l’homme et son vécu qui ne se laissent approcher, connaître
que par profils perspectifs, selon les angles abordés, les
époques, les traditions nationales... bref, l’air du temps et de
l’espace. « Le discours de Kierkegaard ne saurait donc
être qu’indirect, oblique et grevé de silences,
puisqu’il s’agit d’éveiller le lecteur »,
sans qu’il relève pour autant d’un « narcissique
retour à la subjectivité dans ce qu’il a
d’insupportablement particulier ». (5)
Et surtout et
en tous points, il ne se veut nullement directeur de conscience, magister, ainsi
qu’il le déclare dans Point de vue explicatif de mon
œuvre. Cet ensemble de pseudonymes lui permet, en effet,
d’aborder, sous couvert d’auteurs fictifs, en termes
littéraires, dans des situations concrètes, nombre de traits de
caractères et de problèmes fondamentaux qui dessinent et
assaillent l’homme. Il peut ainsi mettre en scène des fragments de
vie, des manières de choisir d’exister, sans livrer de morale
finale, de
conseils-qui-ne-servent-qu’à-ceux-qui-les-profèrent.
Lui, se retire alors... à bon entendeur, salut ! afin que chacun
puisse se faire l’aveu, dans l’intimité de lui-même, de
ce qu’il a compris et de ce qu’il est devenu désireux de
faire de sa vie. D’où aussi le ton d’ironie qui
accompagne tous ses propos (non religieux !) témoignant d’un
mélange de pudeur protectrice de son quant-à-soi, de retours
moqueurs sur lui-même, d’invitations au voyage à parcourir
par étapes sur le chemin de la vie, invitations adressées au
lecteur, et voyage dont il élucide les divers cheminements que le lecteur
devra effectuer en solitaire, aidé seulement d’un tracé en
pointillé que, lui, Kierkegaard, a disposé sur les routes
proposées, hors des sentiers battus.
Kierkegaard
espère ainsi que le lecteur trouvera à travers lui, mais non par
lui et comme lui, comment se comporter dans la « neuve
liberté » qu’il lui fait découvrir. Une
liberté qui appelle à choisir et qui, de ce fait, tentera et
repoussera, à la fois, le lecteur, tant est inéluctable
l’angoisse que déclenche l’inquiétante
possibilité de devoir penser, agir, sans savoir exactement que penser, que faire, les seules indications concernant – et encore en
style de « peut-être » – le comment penser mieux, le comment agir le plus possible en conscience et selon
soi-même. En tout état de cause, la cause défendue au
péril de lui-même par Kierkegaard, c’est d’essayer de
faire comprendre à tout prix ce qu’il faut pouvoir penser pour être en vérité.
Être Danois
Kierkegaard ne renie pas son origine qui rend compte, selon lui,
à bien des égards de ce qu’il est, de ce qu’il
désire, de ce qu’il veut réaliser. Il réfère
notamment sa préoccupation du bien-vivre plutôt que de
s’attacher à la réflexivité, à sa
« danité » et au fait que dans sa langue
maternelle, les mots détachés de la vie et des hommes pris en
particulier ne font pas sens et que leur halo à saveur de terroir est
plus adapté au vif de la communication orale qu’à
l’écrit qui fige. Il ne se prive pas d’ailleurs
d’émailler ses textes les plus ardus au plan philosophique
d’expressions populaires de la rue, de plaisanteries
légères, grivoises, afin de rappeler sans cesse que c’est de
l’homme qu’il s’agit, dans son être-au-monde et
avec-autrui. De là, il estime concevoir une philosophie
« saine », utile à tout un chacun et à
son époque, car elle est éloignée du goût du prestige
et de la scientificité qui caractérise en général la
philosophie allemande dont le verbe facilement universalisable se prête
davantage à la pensée sub speciae aeterni. Mais cet
éloignement de la concrétude et de l’individu singulier,
irrite Kierkegaard qui le stigmatise d’une boutade assassine :
« il y aura toujours un Allemand pour faire du vent et un Danois pour
l’avaler ! » (6)
C’est qu’en effet,
Kierkegaard le dit haut et fort, une conception de la vie est plus
féconde pour l’esprit qu’une somme de propositions
éclairées et éclairantes, sans doute, mais maintenues dans
l’abstraction impersonnelle. Un auteur, philosophe de surcroît, se
doit donc d’édifier une telle conception de la vie pratique sans
laquelle toute vie est dénuée de sens pour qui la vit, et
même dépourvue de poésie, ce qui rend tristes
l’existence et les existants. Doublement, en ce qui concerne les
existants, car la poésie est créatrice d’un monde assorti
à cette faculté esthétique éminemment
intérieure et personnelle qui les rend aptes à créer une
éthique de vie et par là à devenir les auteurs du style
d’existence qu’ils entendent et, de là, désirent
adopter. Nourris seulement d’abstraction philosophique – cette
« nourrice sèche » – les individus
s’effritent comme « sable sec ». (7)
Libérer la liberté, « joie
indescrptible » ! (8)
promise à ceux
qui sont capables de faire être leur être-propre qui, en
vérité, est leur être-en-vérité. A
l’instar de Socrate si formidablement libre dans et par son acceptation du
non-savoir-vivre remplacé par l’impératif de donner-sens-au-vivre que l’on vit.
Il faut le dire, et
H. B. Vergote dans son livre Sens et Répétition, si
approfondi et magnifique de compréhension intime de l’œuvre
entière de Kierkegaard, ne manque pas de le faire, Kierkegaard est un
penseur de la JOIE de vivre, joie qu’il y a plus de mérite à conquérir que de stagner dans la tristesse où se
complaisent tant de ses contemporains. Une des tâches de
l’homme est « d’être toujours en joie »,
(8) écrit-il dans son Journal. Aussi lutte-t-il contre ceux qui font
carrière littéraire à l’aide de ce mal impuni de
déverser de la tristesse et du désespoir :
« N’est-ce pas honte et péché que
d’écrire comme on fait des livres où l’on apprend aux
gens à douter de la vie et à en être
dégoûtés avant d’avoir vécu, au lieu de leur
enseigner à vivre ? » (9) Contre vents et marées
– et quoi qu’en disent ses détracteurs de naguère et
d’aujourd’hui – Kierkegaard était essentiellement
désireux de sauver ses contemporains de la désespérance
d‘une monotonie ambiante et de les sortir du lot commun d’un
conformisme ennuyeux.
Subjectivité et intersubjectivité
Mais oui ! au sein de ses
sarcasmes et de son humour souvent cinglant, il entre beaucoup d’amour
pour l’homme du commun chez Kierkegaard. C’est dire que pour
Kierkegaard « la subjectivité se situe au lieu de
l’intersubjectivité ». Et c’est méprise de
comprendre le « devenir subjectif » prôné par
lui comme « l’entreprise solitaire d’un ego
concentré sur la seule relation verticale à Dieu, sans regard pour
l’altérité humaine ». (10)
Attention
donc aux contresens quant à ses hymnes à l’Individu,
à l’Unique, au Singulier, à l’Extraordinaire (les
majuscules abondent dans la langue allemande). Ces termes ne conviennent
nullement à une apologie du culte de la personnalité solipsiste,
excentrique, sur-réaliste ; c’est dans et par la
relation avec autrui que l’individu parvient au Soi sensé et libre.
D’autre part, Kierkegaard a lu attentivement Stirner, Feuerbach,
Proudhon... et trouve, tant chez les libéraux que chez les socialistes,
des abstractions démoralisantes. Devenir donc un être
« d’Exception », ne signifie pour lui que le refus de
l’égalitarisme plat, de l’asservissement au nombre, du
vacarme de l’extériorité, de la foule où
l’individu se satisfait de n’exister que par procuration, où
il n’est plus qu’un « éternel
zéro ». Il suspecte donc les actions de masse :
l’union fait peut-être la force, mais l’addition
d’unités humaines livrées aux pulsions plus
qu’à la concertation mène directement aux rapports de force
et non au respect des droits de l’homme : « pourquoi mille
hommes agiraient-ils plus qu’un s’ils ressemblent à des
animaux ? ». Sans merci, il chasse aussi les marchands du temple,
critique la prééminence de l’économie qui voue
l’homme à la valeur de consommation : parce qu’il est
sur terre, l’homme n’en est pas pour autant « pomme de
terre ». Du coup, il dénonce violemment le pouvoir de
corruption de l’argent, condition pour passer maître des choses et
des personnes, et s’en prend aux professionnels de la politique et de la
religion dont la parole est souvent d’argent quand elle confond les gens
« bien » avec ceux qui ont
« du bien », quand elle met en rapport le hasard de
n’être pas « bien né »avec celui
d’être un être « pas bien », du moins pas
bien fréquentable, et quand elle identifie les « petites
gens » avec les gens « de peu ». (11)
« Il est magnifique d’être un homme !
»
s’écrie-t-il dans le Discours sur
le Lis et les Oiseaux, car l’homme prend conscience qu’il
peut travailler (avec Dieu serait beaucoup dire, du moins à son exemple)
à la re-création du monde. Car le mal de la civilisation
n’est pas vraiment celui de l’ordre établi, mais
réside dans cette manière de flirter avec la soi-disant
volonté de réformer les injustices sociales sans accepter de
consentir à des pertes et des sacrifices pour le bien commun. En outre,
tout se décide dans un climat de tourbillon où rien n’est
soigneusement étudié quant aux choses à changer ou aux
problèmes à résoudre. On tombe alors dans le ridicule et
l’inefficacité de ce chef de bataillon qui, se trouvant mal
placé par rapport à sa troupe disposée pour une parade et
qui, alors qu’on lui chuchotait : « commandant faites
demi-tour », crie « bataillon demi-tour ! »,
de sorte qu’il se retrouve dans la même fausse position et le
bataillon de même. Le malheur de notre époque est similaire. Nous
disons : « bataillon demi-tour ! » quand
nous-mêmes devrions faire ce demi-tour. (12)
Le changement
social – « réformateur », se
déclarait-il, pour « rehausser le prix » des valeurs
qui font le prix de la vraie vie – (13) ce changement ne peut
s’accomplir, sans être précédé de la
tâche éthique personnelle, de la « nouvelle
naissance », autrement dit d’une recherche de la
spiritualité en soi-même. Faute de quoi la chasse à la
justice tourne à la farce politique qui n’en finit pas et qui est
finalement lamentable.
Il faut s’en convaincre, la civilisation
malade provient de l’homme malade, et produit par ricochet l’homme
malade, cet homme sans telos qui l’anime, qui donne sens à ses
actes et ses activités ; cet homme qui en arrive à
l’aboulie du désespéré, le comble du mal – le
désespoir constituant ce que Kierkegaard nomme la «maladie
mortelle », et provoquant cette confusion des temps modernes que
l’homme est un être-pour-la-mort, comme si la mort, conclusion de la
vie, était aussi une conclusion condensant en elle tout le sens de
l’homme.
« Wo es war soll ich
werden »
Cet itinéraire obligé de
Freud pour que l’homme advienne en tant que JE conscient de lui-même
et responsable, pourrait convenir à Kierkegaard, qui fut lui-même
« un modèle exemplaire » du
« Devenir–Soi », comme le rappelle à juste
titre J. Chazaud. (14) Kierkegaard, pour l’avoir vécue, renforce
encore la difficulté de cette ascension conscientielle et spirituelle en
affirmant que l’esprit c’est toujours le refoulé. Le
processus en est quasi instinctuel du fait du « sollen » (le
fait de devoir), qui ne livre pas un sens immédiatement lisible et qui
mène donc à l’angoisse. Et ce, d’autant que notre
nature ne se pliant pas aisément au telos que nous projetons, rend le
sens visé difficilement réalisable. Du devoir-être
découle ainsi le vertige, car ce type de devoir n’offre pas
d’emblée un point fixe où se poser en toute fermeté,
mais un foisonnement de possibilités, de significations au sein duquel
l’unicité d’action recherchée sous
l’égide d’un sens unique se dérobe dans
l’illimité, l’indéterminé, le vague à
l’âme... états de vertige-angoisse qui conduisent presque
inéluctablement à vouloir en fin de compte ce qu’on ne veut
pas. Alors on se cache dans « le monde et sa broussaille comme Adam
parmi les arbres ». (15)
La tâche est, on le
conçoit, lourde, voire périlleuse, pour l’homme de bonne
volonté. La référence à Kant s’entend ici et
résonne chez Kierkegaard par-delà Freud (que, bien sûr,
Kierkegaard ne connaissait pas). Kant, en effet, avec son impératif
catégorique du devoir, fondement de la liberté en
l’homme-sujet (si je dois, je peux, et je suis libre de faire ou ne pas
faire mon devoir) et ses maximes de formalisation universelle et de respect de
la personne en moi et en autrui, précisait quelque peu le contenu du
« tu dois... », mais laissait cependant en suspens nombre de
réalités existentielles particulières alimentant de
douloureux conflits de devoirs à cause de l’impossibilité
d’harmoniser toujours la morale pratique ressortissant et convenant aux
différentes zones d’insertion auxquelles j’appartiens
(affectives personnelles, sociales, religieuses...). A cela, doit faire face le
JE qui advient, devient, et se constitue d’ailleurs par ses actes issus de
l’imbroglio de situations existentielles non généralisables,
actes qui sont à réaliser souvent dans l’urgence et sans
tutelle prescriptive point par point. D’où l’obligation du
choix, solitaire de toute façon, même s’il nous engage bien
au-delà de nous-mêmes en engageant le bien public. On
conçoit alors que ce choix n’est pas délesté
d’angoisse quand il s’agit de déterminer la forme pratique
que doit prendre notre respect du Devoir. D’où la tentation
d’agir selon coutumes et habitudes, de se répéter
« en arrière » en se démettant de notre
JE, et en se mettant sous couvert d’un être ou d’une
idéologie qui fixent ce que je dois faire et comment je
dois le faire, ce que je dois être et comment je dois
l’être.
De là naît
L’insensibilité spirituelle
lorsque
l’on écoute et que l’on suit les discours sur Etre-Soi en
général, sur le Bien, le Bon, le Bonheur... discours souvent
édifiants, d’autant qu’ils sont dits être
référés à La Vie, Le « bon »
Dieu, L’Etat, Le Parti... On ontologise et on technicise ainsi la
béatitude espérée dans une doctrine qui conviendrait
mieux, selon Socrate, à un « pourceau satisfait »
qu’à un homme en recherche de vérité
d’être. Socrate, pour sa part, préférait demeurer
malheureux que d’être pourvu d’une telle satisfaction
pétrifiante qui conduit forcément à
l’indifférence spirituelle somnolente, ou à la
déréalisation de soi en « belle âme »
qui poétise l’existence en nuées au lieu de la vivre.
L’insensibilité spirituelle n’est ainsi que la tentative du
moi de se réfugier loin de cette expérience difficile du moi
ayant-à-devenir-moi.
Pour que la spiritualité nous
habite et sorte le Je de ce hors-jeu, le travail de la pensée
s’intéressant au moi et à son existence est
nécessaire. Là intervient la « seconde
immédiateté », nommée
« répétition » ou
« reprise »(suivant les traductions ; concepts
pas faciles à entendre si on ne se contente pas de les entendre seulement
conceptuellement), signifiant que le passé remémoré suscite
une autre perception du vécu et que ce passé est, cette fois,
plein d’avenir.
Esprit es-tu
là ?
Grave question. L’essence de la
spiritualité est là, dans cette question. L’esprit, en
effet, ne s’éveille pas d’emblée, mais dans le
« redoublement », la
« répétition », la prise de conscience
de soi à propos des rencontres et des événements que
l’homme a vécus. Prise de conscience,
« répétition » qui s’œuvrent
à la faveur de « l’autre », être ou chose
que l’homme désire.
Car c’est bien dans ce
désir que l’homme se révèle à lui-même
en tant qu’être insatisfait, en manque ; un être qui,
donc, aspire à... est en mouvement. Du coup, esprit, homme, désir,
ne sont là que liés, quasi consubstantiels. Qu’est-ce que
l’esprit avant l’homme ? Qu’est-ce que
l’homme en qui l’esprit n’est pas, ou qui est dans le sommeil
de l’esprit, comme chez l’enfant sans souci dans un monde plein de
dieux, de féerie ? C’est d’une évidence
rare : l’esprit et l’homme se constituent l’un par
l’autre. Là où est l’esprit, il y a de l’homme
(sauf pour le grand Esprit de l’Au-delà ou de la fin de
l’Histoire !). Là où est l’homme, l’esprit
se doit d’être là. Et il advient dans la
« répétition », l’homme devenant
spirituel en répétant sans cesse son désir, dont il
peut ainsi vérifier la visée et le sens, au double sens de
l’orientation et de la signification. Toute vocation naît de cette
vérification. Aussi le désir est-il le guide-qui-pousse-en-avant
et impulse la « répétition » dorénavant
« en avant » et non plus « en
arrière » – Etrange rappel, n’est-ce pas, du
chemin psychanalytique qui libère l’homme du principe nommé
par Freud « compulsion de répétition », pour
l’amener à être, et passer du
« Es » au « Ich ». Par la
« répétition » se produit, dès lors, le
renouvellement du regard que l’on porte sur soi-même, resté
le même et devenu autre, et qui est, du même coup, regardé
autrement par l’autre.
Paradoxe du désir
(déjà génialement perçu par saint Augustin) qui est
de n’être en rien ce qu’il désire et qui ne se soutient
que de n’avoir pas... de n‘être jamais satisfait.
Paradoxe, nommé « maître utile » par
Kierkegaard dans le Post-Scriptum définitif et non scientifique aux
Miettes philosophiques en ce qu’il préside, du fait de
son mouvement perpétuel, à la formation de l’esprit en
l’homme. Mais un dur maître car, en retour, il faut payer la
rançon de l’angoisse : l’homme y perd, en effet, en
certitude ce qu’il gagne en conscience de soi. Kierkegaard en voit la
représentation dans la figure de Faust qui cherche le savoir total et
perd toute certitude, et dans celle de Don Juan qui cherche La femme et ne
l’obtient en aucune.
De là, à nouveau la
tentation de se tourner vers les systèmes de pensée fournissant
des réponses assurées, des déterminations
« substantielles », des stéréotypes... de
s’engoncer dans la « doctrinomanie ». Ils sont
nombreux ceux qui attendent d’un Individu, d’un Maître qui
leur semble savoir-être et penser, qu’il leur donne à penser
pour être. De là aussi la tentation d’être en foule.
Pourquoi court-on en foule ? Parce qu’on a peur de la solitude du
choix où éclate cet aveu que l’on est obligé de se
faire : que personne n’est à la place de personne et ne peut
s’y mettre.
« La passion est le vrai compteur
des forces de l’homme » (16)
Pour
juguler ces tentations, il n’est que la passion qui va forcer
l’esprit de l’homme à être fort contre elles, parce que
la passion fait sans cesse rebondir le désir quels que soient les
obstacles que lui opposent le monde, les autres et lui-même. Hors la
passion, triomphe la lâcheté toujours prête à saisir
les roses sans la croix des épines ; lâcheté qui recule
devant le sacrifice et l’incertitude du sort final de toute action et
engagement, et par laquelle recule également le monde. La
spiritualité ne s’attrape pas au vol pour éclater en
nous ; elle est un devoir, pas un droit de naissance ; elle a donc
besoin de nous, de notre participation résolue. Les raisons seules, sans
la passion qui nous habite, n’ont pas raison de notre inertie.
« Une raison est une chose étrange [...] si je la regarde avec
toute ma passion, elle se gonfle jusqu’à devenir une énorme
nécessité capable de remuer ciel et terre ; si je suis sans
passion, je la juge avec dédain ». (17 )
C’est
pourquoi Don Quichotte lui plaît par son inépuisable
vitalité passionnelle. Sans répit il sait changer le cap de ses
projets lorsque, gonflés à bloc, ils crèvent comme des
baudruches. Don Quichotte, pourtant , marche à pleins poumons vers
mille et une idées en folie qui sont sa vérité de
l’instant. Socrate aussi fut un infatigable marcheur en direction de la
vérité ; et quand il manquait de preuve logique pour
justifier la vérité de ses valeurs spirituelles, il les affirmait
par ses actes. Sa mort même, qu’il se donna en buvant la ciguë,
lui servit à prouver qu’il croyait suffisamment à
l’immortalité de l’âme pour convier ses amis à
fêter ce moment venu où il allait retrouver les poètes
disparus qu’il affectionnait. Quant à Abraham, « le plus
grand de tous », par la passion de sa foi en Dieu – passion qui
fut aussi son chemin de la passion qui rappelle celle du Christ – Abraham
dont la foi témoigne, et de sa capacité de sacrifier
n’importe quel amour pour obéir à Dieu, et de sa
volonté de sacrifier son envie de mettre la main sur les desseins de
Dieu. Ce même sacrifice que tout homme doit opérer par rapport
à ses tentatives de vouloir déchiffrer préalablement le
sens de la vie et de son histoire personnelle hors le cours et les
événements qui se déroulent dans sa vie. Il s’agit
tout bonnement de faire en croyant à ce que l'on fait, et, ce faisant, la
personne spirituelle se fait en chacun en son âme et conscience, et par la
perception du sens de son agir au fur et à mesure de son accomplissement.
Comme Abraham. Ce n’est qu’au sommet de la montagne de
Morija qu’Abraham comprit le sens de l’épreuve voulue par
Dieu et qu’il reçut, à nouveau, Isaac, le fils de la
promesse.
C’est là, par excellence le sens de la
« répétition » : mouvement et
moment de nouvelle qualité du Soi qui donne un nouveau sens à
soi-même, au monde et à autrui, et, cette fois, par-delà les
systèmes de représentations interpellant uniquement la froide
intelligence. Car c’est le cœur qui met et maintient notre être
à flot, apporte à l’esprit le « supplément
d’âme » qui ne laisse pas seulement les valeurs à
l’affiche, mais les fait palpiter jusqu’à l’action.
Voilà ce qui distingue la parole de l’homme animé par la
spiritualité des professions de foi des humanistes et des spiritualistes
grand teint, surtout armés de théories.
Touché
en plein cœur, sous ce coup seulement, l’homme
œuvre.
Socrate, Abraham, Job, Jésus...
sont les figures-paradigmes des savoirs-être et
savoirs-vivre, à l’exemple desquels doit tendre tout homme pour
devenir un homme selon l’esprit spirituel. Par eux, Kiekegaard, toujours
préoccupé de concrétude, peut faire comprendre comment on doit vivre quand on sait que l’on ne sait rien vraiment
si on le sait selon l’abstraction, « asile » pour les
têtes pleines. Il s’agit donc d’accepter plutôt un
savoir « en miettes » à visée non totalitaire,
mais qui approche la connaissance de l’existence. A la fascination des
idées « pures », Kierkegaard substitue la
primordialité de l’homme. « Un seul homme, rien
qu’un seul » vaut davantage que l’idéal d’une
Histoire grandiose pour laquelle on est capable de tuer, et même au nom de
Dieu, ce dont l’histoire d’Abraham nous met en garde :
« Dieu pourvoira »... La présence de l’agneau
du sacrifice dit d’évidence que Dieu ne saurait commander de tuer
un homme quel qu’il soit, a fortiori un enfant. (18 ) Dieu est amour. En
retour il demande à l’homme d’œuvrer suivant
l’inspiration et l’élan de l’amour, même si le
labeur est dur et si le verbe aimer pèse des tonnes ; de
l’amour seul peut naître en l’homme une qualité
essentielle : celle d’accepter d’être simplement un homme
parmi les hommes, autrement dit, la simplicité.
Ainsi le
devenir-homme qui sous-entend de faire triompher en nous l’esprit qui agit
et qui aime sur nos instincts, nos tendances immédiates, nos habitudes de
penser et d’être qui siègent en nous, ce devenir qui nous
sort de l’endormissement, est tâche ardue souvent méconnue.
On prend trop généralement l’homme comme étant un
point de départ alors qu’il n’est qu’un point
d’arrivée... si on y arrive jamais !... On n’est pas
homme, pas plus qu’on n’est chrétien, « comme on
est hollandais en Hollande » ! (19)
« La réflexion est tombée malade » (20)
A entendre ainsi Kierkegaard, Karl Jaspers estime
qu’il a quelque chose d’essentiellement différent et par cela
« d’effrayant » qui ne nous laisse pas en paix une
fois qu’on a commencé à le comprendre.
Nul repos,
nul reposoir, en effet, si l’on persévère à vouloir
acquérir une connaissance existentielle de l’homme. Tout
autre mode de connaissance est quelque peu pour lui une imposture. Dans son
ouvrage Jugez vous-mêmes, Kierkegaard nous met en garde :
« Avec cet entendement croissant, se développe une
espèce de connaissance de l’homme, celle de ce que nous sommes en fait et de nos jours ; elle relève des sciences
naturelles et de la statistique ; pour elle l’état de la
moralité humaine est un produit de la nature, explicable par le milieu,
le climat, le régime des vents, des pluies, des eaux... elle indique avec
exactitude le point où nous sommes... afin de pouvoir, ainsi habilement
instruits, à la fois nous garder des hommes et les exploiter ; afin
de réussir et d’acquérir des avantages de ce monde, ou aussi
de défendre, en les fardant notre propre misère et notre
médiocrité ou d’être avec bonne conscience
scientifiquement à même d’élever un soupçon si
d’aventure s’offre une meilleure perspective ». (21)
Accent prophétique !
C’est net et clair
pour Kierkegaard, aucune science ne peut lever l’énigme par
laquelle un individu peut toujours se faire l’instituteur de sa propre
réalité. Est-il une science capable de justifier objectivement
l’attitude de Socrate, le premier des Grecs à avoir su faire de sa
vie dans le « secret » une relation à l’absolu,
dont il proclame pourtant ne rien savoir, une véritable œuvre
d’art. Il n’est donc pas nécessaire de connaître
la vérité pour la faire être, mais il est indispensable de
l’accomplir pour la connaître, l’accomplissement devenant le
critère et l’éclaircissement de ce qu’un homme
comprend de la vérité.
En ce sens la foi n’est
pas une conclusion, mais une décision, un « passage
pathétique » dû au courage d’être sans
certitude rationnelle et permanente. La foi, s’écrie-t-il
« a quelque chose de commun avec l’ortie » :notre
raison « ne fait que se piquer quand elle veut sans plus la
saisir » et elle ne se possède pas « une fois pour
toutes », en propriétaire. La foi est pari comme
l’ensemble des valeurs qui nous transcendent. Socrate l’avait
compris ; il parlait souvent comme un fou, parce qu’il avait chaque
jour son « petit rendez-vous avec l’incertitude ».
Ainsi du « chevalier de la foi »... un voyageur errant,
infatigable, car « Dieu est quelque chose que l’on emporte
à tout prix ». Dieu n‘a « absolument rien de
frappant ». (22)
C’est pourquoi Kierkegaard fit
sienne la belle parole de Lessing : « Si Dieu tenait bien
enfermée dans sa main droite toute la vérité et dans sa
gauche l’unique et toujours vivace impulsion vers la vérité
[...] et s’il me disait: choisis ! je me jetterais avec
humilité sur sa main gauche et dirais : Père, donne ! La
vérité pure n’est que pour toi seul ».
(23)
« Se choisir au lieu de se
connaître » (24)
La liberté prend le
pas sur la pensée. C’est en vérité une philosophie de
l’action que développe Kierkegaard, une philosophie qui
libère la liberté du carcan de l’abstraction qui, certes, la
rend emblématique mais creuse. L’être vrai déborde la
logique. Par l’action l’homme change d’être en passant
de l’être possible, qui n’est encore qu’un
non-être, à l’être réel, à
« l’être qui est être » et l’est
devenu par-delà la diversité des possibles qui épuisent la
possibilité d’être-en-réalité chez celui qui
veut les passer tous en revue avant de choisir un type d’action et de se
choisir ainsi en acte. Acte qui implique toujours le risque de n’avoir pas
fait le meilleur choix, de n’avoir pas choisi le comment le plus
judicieux, le plus efficace ; acte qui suscite la crainte des regrets
après...
C’est ainsi...Voilà, pour l’homme
ici-là-maintenant, la situation de sa réalité
existentielle. L’homme condamné à l’action
« brute », visée au loin, parce qu’il est
« condamné à la liberté», comme le dira
Sartre, bien plus tard.
Ce sont alors ces hommes d’action par
qui on peut espérer voir fondre la masse moutonneuse des hommes
pâlots, des hommes falots, suiveurs plutôt que meneurs
d’hommes, sur lesquels s’appuient les dictateurs et toutes formes de
terrorismes intellectuels, politiques, religieux..
Aussi, en
choisissant l’action comme témoin de la
pensée-en-vérité et de la qualité de
spiritualité qui habite l’homme, la philosophie de Kierkegaard
renonce-t-elle délibérément à la prétention
d’un savoir rigoureux du sens du passé, du présent, de
l’avenir de l’humanité en général, et de tout
homme en particulier, et accepte-t-elle la part d’indétermination
que recèle toute philosophie vivante, à fond de liberté.
Toute foi aussi. Que voudrait dire une foi qui aurait l’objectivité
de la science ? Savoir, efface la croyance, dispense de croire. Un savoir
de la foi réduirait la foi à « une somme de
propositions, comme si Jésus » avait été
professeur et que les apôtres aient constitué une petite
société savante ». (25)
Ces hommes, mes prochains, proches et
lointains...
C’est dire que Kierkegaard nous trempe dans
l’eau-forte d’une philosophie de l’amour. L’amour
respire à fond au fond de toute son œuvre, en est le principe vital
et non une simple formule dite du bout des lèvres ou plaquée au
bas des lettres soi-disant d’amour ! De même le mot de
« frère » qui sonne tel un « grelot
tintant » dans les expressions « mes
frères », « nous sommes tous
frères », brandies dans les sermons, les discours à
l’humanisme grandiloquent tant il est vaste et vide.
Son amour
ne descend pas du ciel comme une visitation miraculeuse ou un coup de foudre
éblouissant. Non, son amour bat le pavé, court les rues. Et de cet
amour personne ne peut manquer : chacun a un prochain proche de lui.
Gémir du manque d’amour est un mal d’égoïstes.
Point n’est besoin d’appeler à cor et à cri
l’âme-sœur. Il suffit d’ouvrir les yeux autour de soi
pour apercevoir de multiples « comme moi ». Aussi foutaises,
selon lui, de s’interroger sentencieusement et en longue durée sur
« qui » aimer, « comment » aimer ?
« Aime le prochain comme toi-même » ! en six
mots, ce commandement force tel un crochet les cadenas de notre
quant-à-soi. Pas d’échappatoire, de sauve-qui-peut, le
prochain-comme-soi-même règle en bloc la question.
L’autre et moi, moi et l’autre, nous sommes enlacés. La loi
d’amour nous lie et rend réciproques le devoir
d’aimer les autres et le droit de s’aimer
soi-même.
Mais ce serait méprise que de voir dans
l’exhortation du devoir d’amour chez Kierkegaard une apologie du
sublime. L’amour porté à une telle hauteur, nuit à la
bonne volonté d’aimer les autres. Et Kierkegaard traite cette
surenchère vertueuse « d’amplification
rhétorique ». La loi d’amour n’est pas comme au
ciel inspirée par l’harmonie immédiate des âmes entre
elles. Si devoir il y a, c’est bien parce qu’il existe des prochains
pour lesquels nous n’avons que peu, ou pas du tout,
d’affinités électives. Qui prétendrait aimer
également tout le monde serait un parfait jocrisse. Comment saurions-nous
poétiser semblablement les disgrâces des uns et les grâces
des autres pour nous les faire tous aimer, par-dessus tout ? Kierkegaard
incline au contraire à se méfier des discours et des élans
trop généreusement humanistes, plus proches de
l’ébriété verbale ou de l’empathie de certains
pochards, que du prochain ! L’interprétation selon
l’esprit de la loi d’amour est bien plus simple : nous devons
aimer en chaque homme l’homme qui est en chacun de nous. En ce sens tout
homme au monde est mon prochain proche ou lointain, et moi-même : je
suis pour moi-même mon plus proche prochain. Amour paritaire qui
n’inclut pas que l’on soient tous pareils. Seul le respect pour
autrui et moi-même se doit d’être égalitaire en tant
que droit des hommes dont on n’exclut pas les différences mais
l’indifférence à leur égard.
Ainsi les Œuvres de l’amour où est traité de
manière analytique serrée ce rapport spirituel éthique
d’homme à homme, délivre, avant Sartre, ce vrai message
humaniste : l’homme n’est qu’un homme,
vérité profonde, mais rien ne vaut plus qu’un homme,
vérité plus profonde encore.
« Ne
soyons pas trop spiritualisés ! »
Oui, cette injonction vient bien de Kierkegaard ! Tout amour, même
religieux, doit exalter « la joie et la plénitude que
recèle le sensible ». Aussi s’insurge-t-il fortement
contre l’idée que l’esprit doit constamment lutter contre la
chair. Si cela était, « le mieux serait de nous livrer au plus
tôt à toutes les mortifications, à toutes les
manières de réduire la chair que nous apprennent les divagations
des mystiques ». La bonne santé même deviendrait
suspecte : les lépreux « auraient dû alors refuser
la guérison, puisqu’ils touchaient à la
perfection ! » Et il n’a pas de mots assez lapidaires
contre cet égarement redoutable de flageller sa chair, car « la
chair n’est pas le sensuel, elle est
l’égoïsme ». On peut rendre grâces à
Dieu dans la joie du plaisir qui donne chaud à l’âme. Il nous
est simplement recommandé de nous éloigner des relations purement
sexuelles où le sensible devient notre maître. Mais quand
l’esprit pénètre le sensible, se crée un rapport plus
spirituel qui tout à la fois fonde et est fondé par l’amour.
(26)
« Rebelle » aux traités savants et aux
sermons. Il parle, en homme aux hommes, des sujets qui les concernent
éminemment et dans un style qui ne s’adresse ni à des purs
esprits, ni à des cloportes. L’excès de spiritualité
détourne l’homme de l’homme : l’homme se
volatilise dans une trop belle idée de l’homme. A se vouloir esprit
saint ou raison pure, il se transforme en entité religieuse ou pensante
et y gagne l’ivresse ou la tristesse de la solitude des cimes.
Certes, Kierkegaard veut réveiller la spiritualité chez les
hommes, mais celle-ci consiste essentiellement à devenir simplement mais véritablement un homme ; et cet
litinéraire, comme vu précédemment, n’est pas
simple ! Certes Kierkegaard place l’amour au plus haut dans sa
philosophie. Mais l’amour, comme le devenir-soi-même, comme le
devenir-homme, est figure-limite, à atteindre... toujours loin
d’être atteinte, car l’amour est essentiellement
paradoxal.
Le terrible paradoxe de
l’amour
Vivre l’amour, parler d’amour,
amène aux plus profondes déterminations anthropologiques. Toute
histoire d’amour heureux ou malheureux révèle l’homme.
L’homme vit paisiblement, (trop !), en lui-même,
jusqu’à ce que s’éveille en lui « le
paradoxe de l’amour qu’il a pour lui-même sous la forme
de l’amour porté à un autre être, porté
à un être qui lui manque ». Le manque d’être,
perçu par le manque d’un être, est le détonateur qui
pousse l’homme vers les autres. Il faut l’admettre, l’amour de
soi est « à la base de tout amour » et c’est
dans l’épreuve du manque qu’il sort – par
égoïsme ! – de son égotisme. Ce mouvement va
réagir sur lui en son être, et sur la connaissance qu’il a de
lui-même, « de sorte que lui, qui croyait se connaître, ne
sait plus très bien s’il est un animal plus étrangement
composé que Typhon, ou s’il porte en sa nature quelque chose de
plus doux et de plus divin ». (27) L’amour de soi, où
l’on peut sombrer si l’on ne cherchait la communication et si
l’on ne désespérait pas de l’obtenir, est le trajet
d’une meilleure connaissance de soi. L’amour, en son essence, est
donc un mode de connaissance de la véritable essence de l’amour de
soi.
Est-ce à dire que, par là, existe, ou que peut
exister, une idyllique réciprocité des consciences entre les
hommes ? C’est là un des piège du désir que
cette illusion d’une compréhension mutuelle harmonieuse, illusion
qui va parfois jusqu’à la caricature. C’est niaiserie de
concevoir une réciprocité des consciences hors du mouvement
dialectique du moi-vers et par-l’autre, et de
l’autre-vers et par-moi. La communication réside dans
ce rapport multiplié, créant un moi-autre par un autre-autre qui
recrée moi-comme-l’autre et l’autre-comme-moi.
D’où ce paradoxe qu’il faut « s’aimer
soi-même pour enjoindre alors l’autre d’aimer le prochain
comme soi-même ». (28)
Paradoxe qui heurte. Tant une
morale bien-pensante serine qu’il faut s’oublier soi-même pour
aimer les autres. Dès lors, comment estimer la personne des autres digne
d’amour si l’on mésestime en soi sa propre personne ? Peut-on
accorder une bienveillante attention à l’autre si l’on fait
surtout attention à s’oublier soi-même ? Quelle forme
d’amour est-on capable de donner à l’autre pour son
bien-être, voire son bonheur, si l’on méconnaît en soi
le plaisir et le bonheur de s’aimer ?
Du paradoxe de
l’amour provient chez Kierkegaard toute la force qu’il accorde au
paradoxe nommé « maître » à penser. Le
paradoxe est, en effet, le mode de pensée assorti aux sentiments qui ne
sauraient être analysés et même ressentis de façon
claire et distincte telles les idées abstraites. Aussi faut-il pour
s’approcher de notre intériorité affective un penseur non
effrayé par l’imbroglio dialectique du paradoxe. Paradoxe qui loin,
donc, d’être un mal pour la pensée, la rend apte à
penser l’existence in vivo, là où la raison logique
s’arrête. Le paradoxe finit par emplir de passion la pensée
qui s’y aiguise, et, s’il la rend militante plutôt que
triomphante, il ne cesse de la hausser.
Le « penseur sans
paradoxe est comme l’amant sans passion, une belle
médiocrité », affirme-t-il dans Miettes philosophiques où les paradoxes sur le Dieu-Christ, esprit et chair, éternel et historique, sont
débusqués et affrontés dans toute l’ampleur de leurs
recoins. Pensée et paradoxe s’animent alors mutuellement au point
que la pensée atteint son point culminant en se faisant elle-même
« suprême paradoxe » à « vouloir
découvrir quelque chose qui échappe à son
emprise ». (29) : Savoir : l’essence de l’amour
divin et humain, de la foi et de la science, de l’esprit et de la
matière, de la vie et de la mort, de la liberté et de la
nécessité, de la société et de l’individu, du
désir et de l’éthique... est entreprise quasi impossible et,
en tout cas, sans fin – la pensée est sommée de ne pas
battre en retraite face à toutes ces questions de l’existence dont
la compréhension est tellement extensive dans le vécu
qu’elle ne se laisse pas comprimer dans les mots et les raisonnements.
L’amour et le mariage ? Non !
Oui !
Etre Soi, à soi-même, et
être-avec... communiquer en se créant et recréant au contact
de l’autre, mais avec le tact de le laisser être-soi l’autre,
trouver sa joie en, avec, l’autre, sans attendre le retour de la
reconnaissance de soi, ou de changer l’autre au profit du plaisir et de
l’élargissement orgueilleux de notre être propre... cette
essence de l’amour qui vise l’écoute et l’acceptation
de l’autre dans son hétérogénéité, sans
trop se préoccuper de recevoir selon ses désirs et
d’être compris à notre mesure, n’excède-t-elle
pas les possibilités de l’état de mariage ?
Oui, sans doute ! Les paradoxes magnifiques de spiritualité de
l’amour, mais difficiles à vivre pour notre ego et celui de
l’autre, semblent avoir poussé Kierkegaard au-delà du
mariage, dans la création spirituelle exigée et possible dans le
« saut de la foi. N’écrit-il pas : « Le
mariage n’est pas vraiment l’amour, et c’est pour cela
qu’on lit que les deux deviennent une chair et non un seul
esprit ». De plus, l’amour développé au sein du
mariage est surtout un foyer ardent d’amour de soi :
« l’amour et le mariage ne font que combiner plus
profondément l’amour-propre en se mettant à deux pour
être égoïstes ». (30)
Et pourtant... Que
de facettes chez Kierkegaard ! Mais ces facettes correspondent
d’ailleurs, selon lui, aux multiples points de vue perspectifs sur les
êtres et les choses de la vie. Dans La valeur esthétique
du mariage, il parle du mariage bienheureux où l’amour ne plie
pas ses ailes dans le temps ; il parle de l’amour comme de la
« substance du mariage » et du mariage comme de
l’apothéose de l’amour. Quel revirement ! Même les
amateurs des belles lettres et du beau sexe peuvent être charmés
par la vie conjugale autant que par les arts qu’ils privilégient,
car, déclame-t-il haut et fort : « le mariage est tout
spécialement le poétique », A Don Juan
« la tonnelle et sa frondaison, au chevalier le ciel nocturne et ses
étoiles {...] le firmament du mariage est plus élevé
encore. Telle est l’union conjugale ». Et si l’union
n’est pas telle, c’est « uniquement la faute des
hommes », de leur lâcheté, de
leur avidité de jouissance, en un mot : la faute
« des traîtres » de l’amour conjugal. Il en
excepte les « séducteurs » qui ne sont pas
« entrés » dans le mariage à cause de la
brièveté et de la légèreté de leurs
amours ; il en excepte aussi les « époux
divorcés »qui ont eu « le courage de se mettre en
révolte ouverte »contre la vie en couple reposant davantage sur
le protocole bourgeois et le prêchi-prêcha moralisant que sur
l’amour mutuel. Et il va jusqu’à s’en prendre sur un
ton peu amène à « ceux qui se révoltent en
pensée seulement, sans oser passer aux actes, à ces
misérables époux qui soupirent après l’amour depuis
longtemps évanoui [...] s’enferment comme des déments chacun
dans sa cellule conjugale, tirant sur leurs barreaux de fer et débitant
leurs sornettes sur [...] l’amère déception de leur
union ». (31)
Kierkegaard le répète :
l’amour qui flanche dans le temps, c’est par la faute des hommes. Ce
n’est pas de la faute du temps !
Surprise ! Alors que
Kierkegaard déclare dans Les stades immédiats de
l’eros que toute vie esthétique dans sa qualité et sa
saveur se situe uniquement dans l’instantanéité, il rend au
contraire les vertus et la jouissance de l’amour conjugal tributaires de
la détermination du temps. Il le précise : « je
renverse les termes et je dis : l’esthétique ne réside
pas dans l’immédiat, mais dans l’acquis »
L’amour qui trouve souvent « son ennemi dans le
temps » rencontre dans le mariage « sa victoire dans le
temps, son éternité dans le temps ». L’amour
conjugal résout ainsi l’énigme de la félicité
qui-dure-toujours, « tout en entendant sonner la pendule dont les
coups n’abrègent pas, mais prolongent son
éternité », car l’amour
« sain » « s’élabore dans le
temps », exige un « aspect historique »,
« incorruptible », don d’un « esprit
paisible » ; « il ne s’annonce pas comme
l’oiseau riche par un grand bruissement d’ailes »... et
puis d’en va ! « L’époux
idéal » pour une femme « n’est pas celui qui
l’est une fois dans sa vie, mais bien chaque jour », et
cela parce que « l’amour conjugal est armé »,
armé par la volonté, la spiritualité intérieure, non
par la « stricte nécessité du devoir », par
« le triste bâton du caporal » qu’est le devoir
conjugal, en lieu et place de « la baguette du chef
d’orchestre qui bat la mesure aux gracieuses figures du premier
amour ». « Quelle uniformité et pourtant quelle
profusion de changements » existent pour « ‘deux
âmes l’une à l’autre écloses’ »
dans leur vie d’époux qui, « semblable au
ruisseau », a « sa chanson chère à qui la
connaît, et chère parce qu’il la
connaît » ! (32)
L’amour qui bat de
l’aile dans le temps du mariage, ce n’est pas non plus de la faute
de la femme !
Certes, Kierkegaard n’hésite pas
à asséner à la femme de belles volées de bois
vert ! Notamment dans le célèbre pamphlet In vino
veritas, pastiche du fameux Banquet de Platon, où être
une femme apparaît décidément comme une
calamité ! La conséquence en est cruelle : si un homme
peut devenir un génie, un héros, un poète, un saint... et
non seulement ministre, général ou père de
famille...c’est à la condition d’avoir la chance de
n’obtenir la main d’aucune jeune fille, car la bêtise de
la femme représentant « l’absolu contraire à
l’absolu », tire l’homme vers le bas si l’homme se
lie à elle ! De là, « le maximum (qu’une
femme) puisse faire à un hommme [...] c’est de lui être
infidèle au plus tôt ! » (33)
Mais il
s’agit là – une fois de plus pour ce diable de
Kierkegaard de jouer à l’avocat du diable ! Et avec
quelle virtuosité ! – car dans l’ensemble de son
œuvre, il rend justice à la femme : « elle a en un
sens plus de perfection que l’homme » par son
« élévation du spirituel au-dessus du
charnel ». Du coup, elle est « beaucoup plus près de
Dieu que l’homme ». (34)
Qui a dit, ou qui dira mieux
l’éloge de la femme ? !
Elles sont nombreuses
les femmes à être scrutées par lui : Elvire,
Marguerite, Agnès, Cordélia, Sara, Anne, Marie, Marie-Madeleine...
Chacune brille d’un feu ! Il écrit même un article
intitulé Nouvelle Apologie de la nature de la femme, et un
autre : Apologie des origines supérieures de la femme,
dans lesquels il évoque une certaine « barbarie »
traitant la femme « comme un objet domestique, plutôt que de
voir en elle une œuvre d’art », et où il pose
« le principe » de sa « nature
supra-terrestre ». Il la magnifie même en attendant en elle le
« Messie » de l’Amour, parce que
« l’amour est tout pour elle », ce qui ne la rend pas
pour autant dépourvue de raison : la Révolution
française n’a-t-elle pas représenté « la
Raison sous les traits d’une femme » ? Et les
Saint-Simoniens ne mirent-ils pas, de ce fait, les femmes « sur
un pied de complète égalité avec
l’homme » ? Kierkegaard ne tarit donc pas sur les
« remarquables talents féminins » dans
« les choses de l’esprit », tant en ce qui concerne la
dialectique, la casuistique, la critique, la médecine, l’histoire,
le domaine industriel, le journalisme où même dans la mode
« elles étudient l’esprit de
l’époque ». En outre, elles excellent dans l’art.
(35)
Bref, il voit « avec joie venir le temps où les
dames [...] dépasseront, et de loin, les hommes », et
« ce printemps » où, quand les hommes se seront
« repentis de leurs péchés » à son
égard, « alors la femme, de nouveau, tendra la main à
l’homme ». (36
Voilà donc ce qu’il en
est de la fameuse misogynie attribuée si souvent à
Kierkegaard !
Kierkegaard vivant
Son
œuvre le suit... Car, à l’instar de Socrate, il ne se voulait
qu’une « occasion de vérité », et,
à l’imitation du Christ, « celui dont l’humeur
accueillante sauve les pensées captives qui soupirent après leur
délivrance ». (37)
Une délivrance par
l’esprit d’ouverture à des valeurs à mettre ou
remettre en place. Valeurs dont Kierkegaard s’est fait le chevalier
servant à travers son œuvre immense.
Place donc à
ces/ses valeurs :
Place à l’étranger, voire
à l’étrange ! qui nous désarçonne, nous
meut hors de notre quant-à-soi. – il est vrai que
l’œuvre de Kierkegaard est prodigue de cette étrange
étrangeté ! – . Le refus du racisme, de la
xénophobie, commence, en effet, en soi, chez soi, en ne demeurant pas
enfermé dans nos certitudes, nos préjugés, nos traditions,
nos us et coutumes... Kierkegaard nous montre le chemin qui mène vers les
autres par l’acceptation de l’autre dans ses différences, ses
qualités et ses manques. La recherche du tout-à-fait-semblable, le
désir de n’être qu’avec des pairs identiques à
soi, des frères élus, obturent la pensée, la vie et,
partant, le sens de la vie. Il n’est pas de spiritualité à
résonance de liberté, d’égalité, de
fraternité, dans cette clôture, sans l’ouverture à
l’humanité collective qui nous fait être citoyen du
monde.
Place à l’homme ! à l’homme simplement homme, à l’homme qui n’est pas
forcément héros ou saint ou savant, mais dont la liberté
d’être est libérée par l’esprit grâce
auquel il n’est pas le serf de sa nature, du hasard ou de la
nécessité, des dogmatismes de toutes sortes... un être qui
peut choisir en conscience et en étant responsable, et par là se choisir. Un être qui, de la sorte, se
définit-en-vérité par sa spiritualité.
Place à la femme ! qui n’est pas moins ni plus que
l’homme dans son être, ses droits et ses devoirs, mais plus proche
peut-être, selon Kierkegaard, de l’exhortation de
Fénelon : « croyez à l’amour, il prend tout,
il donne tout », réalisant ainsi le comble de la
spiritualité.
Place à la parole ! qui
échange, qui dialogue, qui dit-quelque-chose-à-quelqu’un.et
n’est donc pas prise dans les rets d’un sens
prédéterminé fixe et figé. Une parole vive, une
parole selon l’esprit, non en lettres mortes, une parole à
destinée de spritualité..
Place à la foi qui est
joie ! Foi religieuse ou foi laïque... qu’importe !... si
par elle la spiritualité vient au monde. Kierkegaard, dont l’ami
fidèle, secrétaire et fervent de ses écrits, Lévine,
était juif, aurait souscrit à la parole de Marek Halter :
« tout homme porte en lui une part du Messie ». Il aurait de
même mis en exergue cet aveu de Khalil Gibran :
« j’ai trouvé l’âme cheminant sur mon
sentier, car l’âme chemine sur tous les sentiers ».
Place à l’amour ! Kierkegaard en fait sa
parole-phare quant à la spiritualité. Il déclare
« toutes choses saintes et bonnes quand elles viennent de
l’amour ». (38)
Kierkegaard solitaire et solidaire
Ce qui vit,
reste et restera de Kierkegaard aujourd’hui et pour longtemps,
c’est :
Le
Kierkegaard-empêcheur-de-tourner-en-rond qui s’est battu tout seul
et sans relâche contre le fait de ne pas se battre pour donner un sens
à la vie qui donne sens à l’homme, contre tous les endormis
de la spiritualité, et contre ceux qui font même profession de se
vautrer dans l’indifférence spirituelle.
Le
Kierkegaard-comme-le-nœud-dans-le-bois qui fait le casse-tête du
menuisier, celui qui comme-l’arête-de-poisson empêche de se
goinfrer de pseudo valeurs, d’un faux humanisme à frères de
papier, d’une spiritualité postiche.
Le Kierkegaard-secret, qu’on ne saurait évoquer en
personne que par taches de lumière, en respectant les ombres qu’il
a voulu préserver à l’instar de tout homme qui sait
qu’il est d’abord pour lui-même son premier et dernier
secret.
Aussi est-il difficile de se faire une image fixe,
standard, stéréotypée... et donc fausse et fossile de
Kierkegaard.
Kierkegaard tel qu’en lui-même ?
Laissons-le dire ce qu’il disait de lui-même, à savoir
qu’il était aussi difficile de le décrire et de le
comprendre que pour un artiste de tenter « de peindre un lutin avec le
chapeau qui le rend invisible » !
Bibliographie
Les citations se
réfèrent aux textes cités ci-dessous et aux pages des
maisons et des années d’éditions
indiquées.
Œuvres de S. Kierkegaard
Œuvres complètes, 20 volumes, ’Orante, 1960
à 1986
Journal, 5 volumes, Gallimard, 1941 à
1961
Etapes sur le Chemin de la Vie, Gallimard, 1948
Crainte
et tremblement, Aubier1935
La Répétition,
Tisseau, 1948
Point de vue explicatif de mon œuvre, Tisseau,
1940
Correspondance, Editions des Syrtes, 2003
Autres œuvres
consultées
M. Charles, Lettres d’amour au philosophe de ma
vie,
Desclée de Brouwer, 1998
J. Chazaud, Idées
en folie, l’Harmattan, 1994
Flemming Fleinert, Kierkegaard, Dieu et la pécheresse,
Desclée de
Brouwer, 1999
- Kremer Marietti, Où va Dieu ?, Dogma,
2004,
Revue de l’université de Bruxelles, 1999
H.B. Vergote, Sens et Répétition, Cerf/Orante,
19982
Références
1. A. Kremer Marietti, Où va Dieu ?, p. 1,4,5
2 . Kierkegaard, Papierer, in Vergote I, p. 41
3. Kierkegaard, in
Vergote, p. 25, 26
4. Kierkegaard, OC, 13, p. 98
- Kiergegaard, Correspondance, ,
Introduction, A.C. Habbard p. 12.
6. Kierkegaard, in H.B. Vergote I, p. 49
7. Ibid., p. 55
8. Kierkegaard, Journal** p. 93
9. Kierkegaard, OC, 4 , p. 53
10. Kierkegaard, Correspondance,
Introduction,
A.C. Habbard, p. 14
11. M. Charles, Lettres ... p. 28,
29
12. Kierkegaard, in H.B. Vergote p. 240
13. in M. Charles, Lettres ... p. 91
14. J. Chazaud, Idées en
folie p. 52
15. Kierkegaard, OC, 16 p. 219
16.
Kierkegaard, Journal* p. 142
17. Kierkegaard, OC
3 p. 32
18. in M. Charles, Lettres... p. 24
19.
Kierkegaard, OC 7 p. 151
20. Kierkegaard, Journal**, p. 254
21. Kierkegaard, OC 18 p. 203
22. in M. Charles, Lettres... p. 98,99
23. Ibid., p.99
24.
Kierkegaard, OC 4, p. 232
25. in M. Charles, Lettres... p.98
26. Ibid. , p.73-74
27.
Kierkegaard, OC 7, p. 37
28. Ibid., p. 37
29. Ibid., p.35
30. in M. Charles, Lettres... p.
64
31. Kierkegaard, OC 4 p. 32, 87,
53,20
32. Ibid., p. 125,
124,127
126,122
85,131
130,
33. Kierkegaard, Etapes... p.47,52
55,57
34. Kierkegaard, OC 4 p. 83
35. Kierkegaard, OC
1 p.156,4,5
OC 4 p. 48
36. Kierkegaard, OC 1 p. 6,7
37. in Fleming Fleinert, Kierkegaard... p. 36
38. Kierkegaard OC 4 p.
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