DOGMA


Maxime Bonin


Rudolf Carnap : Son empirisme logique initial, ses sources et ses critiques

Faculté de philosophie, Université Laval, 28 avril 2003



« Tout le programme empiriste de réduction du langage théorique des sciences dans un langage des observations fut un échec. Mais un échec important. » (Pierre Jacob, L’empirisme logique, p.18)


Le positivisme logique fut d’une grande fécondité pour la philosophie au XXe siècle. Ce courant philosophique fut principalement élaboré par un groupe restreint de savants basés à Vienne, en Autriche. Un de ses membres se distingua de ses confrères par son attitude radicale face à la philosophie spéculative. Il se fit aussi connaître par son ambition de construire un langage logique et unitaire de la science. Ainsi Rudolf Carnap, le plus philosophe des membres du Wiener Kreis, se rattachant autant aux travaux logiques de Russell et Wittgenstein qu’aux réflexions épistémologiques de Ernst Mach élabora un projet philosophique original et considérable. Nous nous proposons d’étudier ce projet. Après avoir fait quelques remarques sur les influences épistémologiques et logiques de Carnap, nous tracerons d’abord le terrain épistémologique qu’entend couvrir son projet initial. À cet effet, nous nous référerons au manifeste du Cercle de Vienne : La conception scientifique du monde[1] de 1929. Ensuite, nous entendons discuter de la thèse forte de Carnap exprimée dans Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage[2] de 1931. Ainsi, nous verrons comment Carnap entend répondre au problème de la démarcation entre la science et la métaphysique par une théorie vérificationniste de la signification. Nous terminerons notre étude en présentant les réponses de Carnap à propos de la question de la validité de la connaissance et son espoir de fonder l’unité de la science par un langage unitaire ; un projet exposé de façon succincte dans L’ancienne et la nouvelle logique[3] de 1930. Notre travail d’épistémologie se fonde aussi sur plusieurs œuvres de références exhaustivement dénombrées dans la bibliographie. Du côté anglophone, nous avons parcouru l’autobiographie intellectuelle de Carnap publiée dans The philosophy of Rudolf Carnap[4]. Du côté francophone, nous avons arpenté les œuvres de Pierre Jacob[5], Antonia Soulez[6] et Jan Sebestik[7]. En guise de complément à cette étude, nous avons aussi parcouru le Tractatus[8] de Wittgenstein, certains textes de Bertrand Russell ayant trait à l’atomisme logique[9] ainsi qu’un essai où Karl Popper critique le critère vérificationniste de Carnap[10].


Le positivisme d’Ernst Mach

À l’appellation « néopositivisme », nous préférons celle de « positivisme logique ». Cette dernière, comme une carte de visite, nous renseigne immédiatement à qui nous avons affaire. À première vue, la qualification de l’épistémologie carnapienne de « positivisme » ne semble pas poser problème. Certains pourraient y voir un contresens après avoir comparé leurs prémisses épistémologiques respectives. Cependant, nous préférons présenter les différences majeures entre ces deux épistémologies tout en précisant que celles-ci ne sont pas aussi incompatibles que certains peuvent le penser.

À première vue, le projet du Cercle de Vienne nous apparaît comme une tentative de fonder la validité de la science empirique et même de lui donner le monopole de la connaissance valide. Tout comme Auguste Comte et Ernst Mach, Carnap rejette catégoriquement la métaphysique et affirme l’unité de la science. En plus de cela, il importe de souligner la filiation entre le Cercle de Vienne et le physicien Ernst Mach. Avant d’être baptisé Wiener Kreis, le Cercle de Vienne avait pour raison sociale la Société Ernst-Mach. Ce groupe de savants était dirigé par Moritz Schlick qui occupait la Chaire d’Histoire et de philosophie des sciences inductives de l’Université de Vienne depuis 1921. Cette chaire fut tout d’abord créée en 1895 en l’honneur de Ernst Mach et baptisée par lui-même, mais changea de vocation lors de sa succession alors que Boltzmann remania son titre en celui de Professeur de physique théorique et de philosophie naturelle[11]. Il y a donc une certaine filiation entre le Cercle de Vienne et Mach au niveau académique.
Cette filiation s’avère problématique en raison de l’orientation de leurs épistémologies respectives. Rappelons-nous la caractérisation faite de l’épistémologie de Mach. Il s’agit d’une épistémologie reconstructive semblable à celles de Comte et Whewell. Elle se donne pour tâche d’analyser de manière critique la formation et le développement des principaux concepts scientifiques. Mach adopte la méthode historico-critique afin de répondre à ses questions sur le travail du physicien, sur la validité des théories, sur les concepts de mesure, d’observation, de loi scientifique et d’explication[12].
Mach en vient à une théorie nommée « empirisme pur ». Son enquête épistémologique a pour idée régulatrice que la certitude provient exclusivement de l’observation. Selon lui, les théories scientifiques sont un amas d’observations et de concepts divers. Le travail de l’épistémologue est de purger de la science les concepts n’ayant aucun corrélat observationnel[13]. Il en viendra donc à éliminer la métaphysique de la science en affirmant que :Les sensations sont donc les données ultimes sur lesquelles repose toute notre connaissance. Il n’y a pas d’objet derrière les sensations : substance, chose en soi, causalité sont des concepts métaphysiques, anthropomorphiques, formés par abstraction en isolant certaines aspects d’expériences répétées et en projetant derrière les phénomènes des entités ou relations fictives.[14]
En principe, Carnap se distingue de Mach par l’abandon de la méthode historico-critique au profit de l’analyse logique du langage. Nous ferons voir au lecteur que malgré ce supposé rejet de la méthode historico-critique, Carnap en fera largement usage dans son entreprise d’élimination de la métaphysique illustrée dans son Überwindung de 1931. Aussi, nous remarquons qu’il adopte la thèse phénoménaliste de Mach dans l’élaboration de son Aufbau. D’ailleurs, son critère de signification ne tient-il pas son origine dans cette thèse forte de Mach ? La thèse selon laquelle tout fait complexe se réduit à une donnée ultime, la sensation, n’est peut-être pas aussi éloignée que l’on puisse penser de la thèse de l’atomisme logique de Russell et Wittgenstein.



L’atomisme logique de Russell et Wittgenstein

Tout comme Mach, Russell et Wittgenstein postulaient l’existence de données ultimes, les atomes. À part cela, tout oppose ces deux théories. L’atomisme logique soutient que la réalité est constituée de particules distinctes, séparées, dont les constituants ultimes sont des atomes. Or, ces atomes sont les constituants ultimes du langage et non pas les constituants ultimes du monde physique. Le primat du langage sur le monde physique distingue donc l’atomisme logique du positivisme de Mach. Pour Russell et Wittgenstein le constituant ultime est la proposition atomique alors que pour Mach, c’est la sensation.

Une distinction de méthode oppose aussi ces deux théories. La méthode machienne est historico-critique, la méthode adoptée par Russell est logique. Par l’analyse historico-critique des concepts de la science, Mach en est arrivé à une donnée primaire, la sensation. Russell est arrivé aux atomes logiques « en tant que résidus ultimes de l’analyse[15] ». En somme, pouvons-nous conclure que ces deux doctrines ne s’opposent pas parce qu’elles ne parlent absolument pas de la même chose ? Mach parle du monde et Russell, du langage ?
La théorie initiale de l’atomisme logique de Russell avait pour clé de voûte la thèse de l’isomorphie. Cette thèse implique qu’il y a une identité de structure entre le langage et la réalité. Donc, si l’analyse logique réduit le langage à des propositions atomiques, il doit exister des faits dans le monde dénotés par ces dernières. En fait, l’atomisme logique se révèle être le plus ambitieux projet de l’histoire de la philosophie analytique. Comme nous l’avons vu, l’analyse logique implique une certaine théorie du monde, une certaine ontologie. Russell a donc posé l’existence, dans le monde, des faits généraux, des relations, des faits existentiels, etc. Quant à lui, Wittgenstein se refusait à réifier les éléments de la logique. Il affirma donc que les propositions de la logique sont tautologiques ou contradictoires, c’est-à-dire qu’elles ne disent rien sur le monde et qu’elles sont vraies ou fausses en vertu de leur seule forme[16].



Le projet épistémologique initial de Carnap

Le projet initial d’empirisme logique de Carnap est issu d’un mélange inextricable de ces deux grands projets philosophiques. Le projet épistémologique de Carnap consiste en une reformulation formelle de tout discours à portée cognitive. Grâce à une analyse logique du langage, l’épistémologue sera tout d’abord en mesure d’établir une démarcation entre le véritable domaine de la science et le champ de la métaphysique. Cette démarcation sera établie au moyen d’une théorie de la signification. Pour être porteur de sens, l’énoncé complexe doit pouvoir se réduire, en bout de ligne, à des données empiriquement observables. Tout énoncé qui n’a pas de corrélat avec la base empirique est jugé insensé (unsinnig). Carnap précise que ces pseudo-énoncés relèvent du domaine de la philosophie métaphysique. Il critique la tendance qu’a la philosophie de construire des théories abstraites. Il rapatrie la thèse de Wittgenstein qui affirme que la seule philosophie valide est celle qui se fait critique du langage (Sprachkritik). La philosophie a pour tâche légitime de clarifier les concepts de la science et de construire un langage formel unitaire. Ce langage parfait, cette syntaxe logique, sera à la fois le critère de validité et le facteur unificateur de la science. Carnap reçut maintes critiques qui le força à assouplir et à corriger sa théorie initiale. La critique de Karl R. Popper quant à l’inefficacité de son critère de démarcation et le renversement de Hilbert par les théorèmes d’incomplétude de Gödel mirent en péril le projet en germe d’un langage parfait, unitaire et consistant.
Le projet du Cercle de Vienne circulait, en 1929, sous la forme d’une brochure, surnommée « la brochure jaune » par ses auteurs[17], sous le titre Conception scientifique du monde. Elle présentait explicitement ses thèses et son attitude envers la science. En fait, il est dit que « La conception scientifique du monde ne se caractérise pas tant par des thèses propres que par son attitude fondamentale [...] : Elle vise la science unitaire[18] ». Elle pousse les savants à se réunir en communauté de recherche. Elle rejette la métaphysique au profit d’une connaissance où « tout n’est que surface[19] ». Le Cercle de Vienne se donne pour méthode l’analyse logique qui permettra de démasquer les problèmes philosophiques traditionnels comme des pseudo-problèmes[20]. Le progrès de la science dépend de cette norme de signification. Selon les ‘Viennois’, le progrès de la science est garanti par « la substitution de résultats partiels vérifiables à de vastes généralités non testées qui se recommandent seulement d’un certain appel à l’imagination[21] ».



La démarcation

Officiellement, le néopositivisme opère une démarcation entre science et non-science par une théorie de la signification. Cette théorie est inspirée du Tractatus de Wittgenstein. Carnap opère une tripartition des domaines de signification. Il y a les énoncés analytiques qui tirent leur valeur de vérité par leur forme : tautologie et contradiction. Tous les autres énoncés doués de sens sont synthétiques a posteriori. Cela veut dire qu’il s’agit d’énoncés sur le monde. L’énoncé est signifiant si et seulement si il peut être déduit d’énoncés d’observation du genre « x est vert ». Tous les autres énoncés sont récusés au titre de pseudo-énoncé. Ces énoncés, dont font partie ceux de la métaphysique, ne signifient rien. Ils doivent donc être rejetés.

L’article Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage paru en 1931 dans la revue Erkenntnis. Il s’agit d’un texte majeur de la tradition néopositiviste. Dans ce texte, Carnap critique de façon virulente la métaphysique et plus particulièrement celle de Heidegger. La métaphysique est plus que l’ennemie théorique de Carnap, elle est son ennemie personnelle. Comprenons qu’il n’a pas reçu une éducation philosophique mais bien une éducation scientifique et logique. En lisant les textes du philosophe qui monopolisait l’attention des intellectuels allemands, Martin Heidegger, Carnap n’y comprend rien. Son dégoût pour la métaphysique, remarque son ancien étudiant Willard V. Quine, lui venait de l’influence du Tractatus de Wittgenstein et de sa répulsion naturelle face à l’obscurité et à l’irresponsabilité de celle-ci[22]. Doté de l’arme antimétaphysique qu’est l’analyse logique, Carnap se disait prêt à dépasser (überwindung), à éliminer la métaphysique. Son essai de 1931 traite du critère de vérification de la signification du mot et de l’énoncé, des mots métaphysiques sans signification ainsi que du problème du verbe « être ».
Officieusement, la méthode historico-critique de Mach semble avoir été utilisée par Carnap pour récuser la validité des concepts de la métaphysique. Par exemple, il critiquera la valeur des mots « principe » et « Dieu » en procédant de manière historique plutôt que par une analyse formelle. À l’origine, le mot principe avait une signification. Il signifiait le commencement dans le temps. Les philosophes l’ont vidé de son contenu empirique et lui ont fait prendre un sens transcendant. Le terme était autrefois utilisé pour signifier une relation temporelle et causale. Il est maintenant utilisé pour signifier une relation ambiguë. De même, le terme Dieu a d’abord eut un corrélat réel dans les divers phénomènes de la nature. La philosophie lui a retiré cette base empirique et a fait de Dieu un être transcendant. On reconnaît ici la critique machienne de la métaphysique où il faisait état « des concepts métaphysiques [...] formés par abstraction en isolant certains aspects d’expériences répétées et en projetant derrière les phénomènes des entités ou relations fictives.[23] ».Néanmoins, ici, la méthode historique ne sert qu’à illustrer la manière par laquelle un mot perd sa signification sans en recouvrer de nouvelle. La signification d’un mot est toujours jugée d’après le critère vérificationniste. L’acception mythologique du terme dieu est sensée puisqu’elle offre un corrélat empiriquement observable. Avec le temps, le terme a perdu sa signification originelle, il s’est détaché de sa méthode de vérification et il n’est aujourd’hui qu’un pseudo-concept, c’est-à-dire un concept vide chargé de représentations confuses. Selon nos conjectures, la méthode historique fut utilisée pour rendre compte de l’existence des mots métaphysiques. En effet, comment expliquer l’existence de tels mots étant donné qu’un mot a pour fonction de dénoter alors que les termes de la métaphysique ne dénotent pas ? Aucune analyse formelle ne peut répondre à ce problème, voilà pourquoi Carnap fait intervenir l’analyse historique. En dépit de cela, il reste que la véritable méthode de Carnap est l’analyse logique du langage. En fin de compte, c’est en vertu de la théorie de la signification que l’acception mythologique du terme dieu est jugée signifiante tandis que l’acception métaphysique est insensée.

En somme, Carnap critique les métaphysiciens d’exploiter les failles du langage ordinaire. Il accuse les « carences logiques du langage[24] » de rendre possible la formulation de simili-énoncés. Afin de démontrer cela, Carnap emprunte les phrases d’un texte populaire de Martin Heidegger et les réduit à leur forme logique pour mettre à jour leur invalidité. L’erreur de Heidegger tient au fait qu’il utilise le mot « néant » et « rien » comme des noms d’objets alors qu’ils devraient être utilisés comme des énoncés existentiels négatifs (∼∃x). Heidegger dit « Dehors, il n’y a rien » et transpose cela dans un énoncé positif d’existence : « Dehors, il y a le Néant ». Malgré ce changement de vocable (rien = néant), la forme logique de l’énoncé demeure la même. Voilà notre reconstruction de la forme logique de cette expression : [∼∃x tel que d(x)], c’est-à-dire il n’y a pas de x tel que pour au moins une valeur de x, x est dehors. Or, l’erreur de Heidegger, comme nous l’avons déjà dit, est de se méprendre et d’entendre son énoncé comme ayant la forme [∃x tel que (x=N) et que d(N)]. Grâce à la réduction des énoncés de la métaphysique à une forme logiciste, Carnap prétend que l’on est en mesure de constater les erreurs logiques des plus grands philosophes.
Le grand ennemi des antimétaphysiciens est le verbe « être ». Carnap soutient que la majorité des fautes logiques commises par les métaphysiciens sont dues à un mauvais usage du verbe « être ». Le verbe « être » sert à la fois d’indicateur d’existence (j’existe) et de copule entre un prédicat et un sujet (je suis un philosophe). Dans le langage ordinaire, celui qu’utilise le métaphysicien, la distinction entre ces deux fonctions logiques n’est pas explicite. Dans cette optique, Carnap, dans son entreprise d’élimination de la métaphysique, loue le développement de la logique moderne. En effet, celle-ci ne se préoccupe pas d’analyser la signification des termes pour distinguer l’énoncé existentiel de l’énoncé prédicatif. Son idéographie permet plutôt d’introduire ces deux énoncés de nature différente par deux formes syntaxiques distinctes. L’énoncé existentiel se symbolise ainsi : ∃x ; l’énoncé prédicatif revêt cette forme : F(a). Par cette distinction, Carnap prétend confondre le cogito cartésien. Déduire mon existence [∃x] du fait que « je pense » [Fa] est impossible. De F(a) je ne peux qu’inférer l’existence de F. Donc, si « je pense » est vrai, je peux seulement en déduire qu’il existe une chose qui pense.
L’épistémologie carnapienne trace la démarcation entre science et métaphysique par une théorie de la signification. Il s’agit là de l’innovation qu'ont apportée les néopositivistes au positivisme. Comme nous l’avons vu, cette théorie de la signification prend pour critère la réduction à un énoncé élémentaire d’observation. Cette théorie de la signification est établie par rapport aux règles logiques d’un langage logique idéal. Ce langage symbolique est celui des Principia Mathematica de Russell et Whitehead. Il adopte les règles de la théorie des types de Russell et, de plus, prétend pouvoir poser ces règles métalogiques à l’intérieur de ce même langage.



Unité de la science : « il n’y a que LA science[25] »

Le chapitre VIII de L’ancienne et la nouvelle logique de Carnap expose exhaustivement les arguments soutenant la thèse néopositiviste de la science unitaire. L’auteur débute par distinguer la logique pure de la logique appliquée. La logique pure ne s’occupe que de problèmes formels alors que la logique appliquée consiste en une « analyse logique des concepts et des propositions des diverses branches de la science[26] ». Cette analyse démontre que tous les concepts de la science, autant des sciences de la nature que de la psychologie et des sciences sociales, se rapportent à une base commune. Reprenant la thèse phénoménaliste de Mach, Carnap réduit tous les concepts à des éléments primitifs : « aux contenus immédiats de la conscience[27] ». Ainsi, Carnap écrit que « tous les concepts physiques peuvent être rapportés aux concepts [du psychisme] individuel, puisque tout processus physique peut être, en principe, reconnu au moyen de perceptions.[28] ». La validité de la connaissance scientifique est donc assurée par l’intersubjectivité des éléments primitifs, les perceptions.

Notre auteur esquisse un « arbre généalogique des concepts (Konstitutionssystem), où tout concept de la science trouve sa place de façon fondamentale, résultant de son mode de déduction à partir des autres et, en définitive, à partir du donné.[29] ». Cet arbre généalogique montre que tous les concepts des différentes sciences se réduisent à la même souche primitive, les perceptions. Donc, il n’y a pas plusieurs sciences distinctes, mais une seule, unitaire : « c’est ainsi que l’analyse logique, avec les procédés de la logique nouvelle, conduit à une science unitaire[30]. ».
Pour se démarquer du premier positivisme, Carnap affirme qu’il néglige sciemment la « thèse métaphysico-posivitiste » qui pose la « réalité du donné »[31]. En fait, il refuse les conséquences ontologiques de son analyse. Contrairement à l’atomisme de Russell, Carnap se refuse d’attribuer une « réalité » au donné primitif. Nous en concluons qu’il s’agit de la raison principale pour laquelle il favorise dans ce texte de 1930 la thèse phénoménaliste de réduction du physique au psychique. Néanmoins, nous savons qu’il abandonnera tardivement cette thèse au profit de la thèse physicaliste adoptée par la majorité des membres du Cercle de Vienne.
Finalement, cet extrait nous présente comment Carnap entend fonder l’unité et la validité de la science grâce à une réduction aux notions primitives des concepts scientifiques. Grâce à la « logique appliquée », qui est l’analyse logique des concepts de scientifiques, Carnap démontre que l’ensemble des concepts des diverses sciences peut se réduire à une souche commune. De là, il en infère qu’il n’existe pas plusieurs sciences spécifiquement différentes mais bien une seule et même science. Notons qu’ici, le projet ultime de Carnap, l’élaboration d’un langage unitaire de la science, n’est pas encore développé. Un tel langage parfait assuré par une syntaxe logique était supposé fonder l’unité et la validité de la science et empêcher la formulation d’énoncés métaphysiques. Par l’étude de ce texte de 1930, nous sommes en mesure de voir que l’unité de la science se voyait déjà établie grâce à la seule analyse logique. L’idée du langage de la science unitaire se trouve dans le texte Le dépassement de la métaphysique de 1931. Malgré tout, ce langage parfait ne fut jamais achevé. Les critiques de Popper et d’autres eurent raison de cette entreprise ambitieuse. Ainsi, Carnap abandonna le projet d’une syntaxe logique et se fit pionnier du développement de la sémantique.



Critique de Popper

La critique de Popper contre le critère de démarcation de Carnap fut décisive. Popper démontre que l’élimination de la métaphysique par une théorie de la signification est impossible. Selon cet épistémologue, le critère vérificationniste comme critère de démarcation entre métaphysique et science est à la fois trop restrictif et trop libéral. Il est trop restrictif puisqu’il exclue toutes les théories ainsi que les concepts scientifiques abstraits. La théorie de la relativité de Einstein et les concepts physiques de force, de masse et d’énergie, par exemple, seront comptés au nombre des propositions métaphysiques dénuées de sens. Ils sont du domaine de la métaphysique puisqu’ils ne peuvent se réduire à des énoncés d’observation. Le cas le plus flagrant est celui des lois universelles, dont celle de la relativité. Hume, un philosophe dont se réclament les membres du Cercle de Vienne, démontre qu’il est impossible d’inférer un énoncé universel, par induction, à partir de faits empiriques particuliers. Ainsi, selon la théorie de la signification de Carnap, la théorie de la relativité est métaphysique puisqu’on ne peut l’inférer par induction ni la considérer comme une fonction de vérité d’énoncés d’observations. D’autre part, le critère de vérification est trop libéral puisqu’il n’exclue pas la pseudo-science qu’est l’astrologie puisqu’elle se fonde sur « une grande masse de matériaux inductifs ». [32]
En réponse au problème de la démarcation, Popper propose le critère de réfutabilité. Selon ce critère, un énoncé appartient à la science si et seulement si il peut être réfuté par l’expérience. Tout autre énoncé est non-scientifique mais jamais dénué de sens. Popper ne voit pas la métaphysique comme l’ennemie de la science. Au contraire, selon lui, la majorité des théories scientifiques modernes ont un fondement métaphysique. Démocrite et Épicure ont élaboré une théorie métaphysique de la constitution du monde par des particules indivisibles : les atomes. Les scientifiques ont repris cette idée et lui ont donné un statut scientifique en lui donnant des conditions de réfutabilité. Le véritable danger, selon Popper, est de croire que le problème de la signification est un véritable problème. Il considère que les œuvres de Wittgenstein et de Carnap posent des pseudo-problèmes dont les conséquences peuvent être nocives. Le danger de ces pseudo-problèmes consiste en ce que l’on récuse toute pensée non-scientifique alors que ces réflexions sont des germes très féconds pour le progrès de la science.



Conclusion

Nous avions pour objet d’étude le projet épistémologique initial de Rudolf Carnap. Afin de faire une présentation sensée, nous avons d’abord retracé les deux influences principales du Cercle de Vienne. Nous avons fait un résumé succinct de l’épistémologie historico-critique ainsi que de la thèse phénoménaliste de Ernst Mach. Nous avons expliqué l’atomisme logique de Russell et Wittgenstein. Ensuite, nous avons présenté le projet épistémologique de Carnap. Son programme impliquait deux thèses fortes : l’exigence de l’élimination de la métaphysique comme critère de démarcation et la thèse de l’unité de la science établie par une analyse logique. Nous avons, par la suite, discuter de ces deux thèses. Finalement, nous avons exposer la critique de Popper qui fut, selon nous, la cause de l’abandon du programme initial de Carnap et son remaniement qui provoqua la libéralisation de l’empirisme logique.



Bibliographie

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Jacob Pierre, L’Empirisme logique : ses antécédents, ses critiques, Paris, Éditions de Minuit, 1980
Russell Bertrand, Écrits de logique philosophique, trad. J.-M. Roy, Paris, PUF, coll. Épiméthée, 1989
Schilpp Paul Arthur, The philosophy of Rudolf Carnap, LaSalle, Open Court, 1963
Sebestik Jan et Soulez Antonia dir., Le Cercle de Vienne : Doctrines et Controverses, Paris, L’Harmattan, 2001
Soulez Antonia dir., Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Paris, PUF, coll. Philosophie d’aujourd’hui, 1985
Wittgenstein Ludwig, Tractatus logico-philosophicus, trad. G.G. Granger, Paris, Gallimard, Tel, 1993


[1] Hahn, Neurath, Carnap, « La conception scientifique du monde » in Antonia Soulez dir., Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, pp.108-151.
[2] Rudolf Carnap, « Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage » in Soulez, Ibid., pp.153-179.
[3] Rudolf Carnap, L’ancienne et la nouvelle logique, trad. Vouillemin, Paris, Hermann, 1933
[4] Paul A. Schilpp, The philosophy of Rudolf Carnap, La Salle, Open Court, 1963[5] Pierre Jacob dir., De Vienne à Cambridge : L’héritage du positivisme logique de 1950 à nos jours, Paris, Gallimard, 1980 et Pierre Jacob, L’Empirisme logique : ses antécédents, ses critiques, Paris, Éditions de Minuit, 1980[6] Antonia Soulez dir., Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Paris, 1985
[7] Jan Sebestik et Antonia Soulez dir., Le Cercle de Vienne : Doctrines et controverses, Paris, L’Harmattan, 2001
[8] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, trad. G.-G. Granger, Paris, Gallimard, Tel, 1993
[9] Bertrand Russell, « La philosophie de l’atomisme logique », Écrits de logique philosophique, trad. J.-M. Roy, Paris, PUF, 1989
[10] Karl R. Popper, « La démarcation entre la science et la métaphysique » in Pierre Jacob, De Vienne à Cambridge : L’héritage du positivisme logique de 1950 à nos jours, Paris, Gallimard, 1980, pp.121-176
[11] A.J. Ayer, « Le Cercle de Vienne » in Jan Sebestik et Antonia Soulez dir., Op. Cit., pp. 59-60-63
[12]
Jan Sebestik, « « Préhistoire » du Cercle de Vienne » in Antonia Soulez dir., Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Paris, 1985, p.93
[13] Ibid., p.93-94
[14] Ibid., p.94
[15] Bertrand Russell, Op. Cit., p.338
[16] Wittgenstein, Op. Cit., 4.46, p.68
[17]
Antonia Soulez, « La Conception Scientifique du monde : Le Cercle de Vienne » in Soulez dir., Op. Cit., p.106
[18] Hahn, Neurath, Carnap, Op. Cit., p.115
[19] Ibid.
[20] Ibid.
[21] Ibid.
[22]
Willard V. Quine, « Le combat positiviste de Carnap » in Jan Sebestik et Antonia Soulez dir., Op. Cit., p.170
[23]
Jan Sebestik, « « Préhistoire » du Cercle de Vienne » in Antonia Soulez dir., Op. Cit., p.94
[24] Rudolf Carnap, « Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage » in Soulez dir., Op. Cit., p.165
[25] Rudolf Carnap, L’ancienne et la nouvelle logique, p.32
[26] Ibid., p.31
[27] Ibid.
[28] Ibid.
[29] Ibid.
[30] Ibid., p.32
[31] Ibid.
[32] Karl R. Popper, Op. Cit., p.125

 

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