À l’appellation « néopositivisme », nous préférons celle de « positivisme logique ». Cette dernière, comme une carte de visite, nous renseigne immédiatement à qui nous avons affaire. À première vue, la qualification de l’épistémologie carnapienne de « positivisme » ne semble pas poser problème. Certains pourraient y voir un contresens après avoir comparé leurs prémisses épistémologiques respectives. Cependant, nous préférons présenter les différences majeures entre ces deux épistémologies tout en précisant que celles-ci ne sont pas aussi incompatibles que certains peuvent le penser.
À première vue, le projet du Cercle de Vienne nous apparaît
comme une tentative de fonder la validité de la science empirique et même
de lui donner le monopole de la connaissance valide. Tout comme Auguste Comte
et Ernst Mach, Carnap rejette catégoriquement la métaphysique et
affirme l’unité de la science. En plus de cela, il importe de souligner
la filiation entre le Cercle de Vienne et le physicien Ernst Mach. Avant d’être
baptisé Wiener Kreis, le Cercle de Vienne avait pour raison sociale la
Société Ernst-Mach. Ce groupe de savants était dirigé par
Moritz Schlick qui occupait la Chaire d’Histoire et de philosophie des
sciences inductives de l’Université de Vienne depuis 1921. Cette
chaire fut tout d’abord créée en 1895 en l’honneur
de Ernst Mach et baptisée par lui-même, mais changea de vocation
lors de sa succession alors que Boltzmann remania son titre en celui de Professeur
de physique théorique et de philosophie naturelle[11].
Il y a donc une certaine filiation entre le Cercle de Vienne et Mach au niveau
académique.
Cette filiation s’avère problématique en raison de l’orientation
de leurs épistémologies respectives. Rappelons-nous la caractérisation
faite de l’épistémologie de Mach. Il s’agit d’une épistémologie
reconstructive semblable à celles de Comte et Whewell. Elle se donne pour
tâche d’analyser de manière critique la formation et le développement
des principaux concepts scientifiques. Mach adopte la méthode historico-critique
afin de répondre à ses questions sur le travail du physicien, sur
la validité des théories, sur les concepts de mesure, d’observation,
de loi scientifique et d’explication[12].
Mach en vient à une théorie nommée « empirisme
pur ». Son enquête épistémologique a pour idée
régulatrice que la certitude provient exclusivement de l’observation.
Selon lui, les théories scientifiques sont un amas d’observations
et de concepts divers. Le travail de l’épistémologue est
de purger de la science les concepts n’ayant aucun corrélat observationnel[13].
Il en viendra donc à éliminer la métaphysique de la science
en affirmant que :Les sensations sont donc les données ultimes sur
lesquelles repose toute notre connaissance. Il n’y a pas d’objet
derrière les sensations : substance, chose en soi, causalité sont
des concepts métaphysiques, anthropomorphiques, formés par abstraction
en isolant certaines aspects d’expériences répétées
et en projetant derrière les phénomènes des entités
ou relations fictives.[14]
En principe, Carnap se distingue de Mach par l’abandon de la méthode
historico-critique au profit de l’analyse logique du langage. Nous ferons
voir au lecteur que malgré ce supposé rejet de la méthode
historico-critique, Carnap en fera largement usage dans son entreprise d’élimination
de la métaphysique illustrée dans son Überwindung de 1931.
Aussi, nous remarquons qu’il adopte la thèse phénoménaliste
de Mach dans l’élaboration de son Aufbau. D’ailleurs, son
critère de signification ne tient-il pas son origine dans cette thèse
forte de Mach ? La thèse selon laquelle tout fait complexe se réduit à une
donnée ultime, la sensation, n’est peut-être pas aussi éloignée
que l’on puisse penser de la thèse de l’atomisme logique
de Russell et Wittgenstein.
Tout comme Mach, Russell et Wittgenstein postulaient l’existence de données
ultimes, les atomes. À part cela, tout oppose ces deux théories.
L’atomisme logique soutient que la réalité est constituée
de particules distinctes, séparées, dont les constituants ultimes
sont des atomes. Or, ces atomes sont les constituants ultimes du langage et non
pas les constituants ultimes du monde physique. Le primat du langage sur le monde
physique distingue donc l’atomisme logique du positivisme de Mach. Pour
Russell et Wittgenstein le constituant ultime est la proposition atomique alors
que pour Mach, c’est la sensation.
Une distinction de méthode oppose aussi ces deux théories. La méthode
machienne est historico-critique, la méthode adoptée par Russell
est logique. Par l’analyse historico-critique des concepts de la science,
Mach en est arrivé à une donnée primaire, la sensation.
Russell est arrivé aux atomes logiques « en tant que résidus
ultimes de l’analyse[15] ».
En somme, pouvons-nous conclure que ces deux doctrines ne s’opposent pas
parce qu’elles ne parlent absolument pas de la même chose ? Mach
parle du monde et Russell, du langage ?
La théorie initiale de l’atomisme logique de Russell avait pour
clé de voûte la thèse de l’isomorphie. Cette thèse
implique qu’il y a une identité de structure entre le langage et
la réalité. Donc, si l’analyse logique réduit le langage à des
propositions atomiques, il doit exister des faits dans le monde dénotés
par ces dernières. En fait, l’atomisme logique se révèle être
le plus ambitieux projet de l’histoire de la philosophie analytique. Comme
nous l’avons vu, l’analyse logique implique une certaine théorie
du monde, une certaine ontologie. Russell a donc posé l’existence,
dans le monde, des faits généraux, des relations, des faits existentiels,
etc. Quant à lui, Wittgenstein se refusait à réifier les éléments
de la logique. Il affirma donc que les propositions de la logique sont tautologiques
ou contradictoires, c’est-à-dire qu’elles ne disent rien sur
le monde et qu’elles sont vraies ou fausses en vertu de leur seule forme[16].
Le projet initial
d’empirisme
logique de Carnap est issu d’un mélange inextricable de ces deux
grands projets philosophiques. Le projet épistémologique de Carnap
consiste en une reformulation formelle de tout discours à portée
cognitive. Grâce à une analyse logique du langage, l’épistémologue
sera tout d’abord en mesure d’établir une démarcation
entre le véritable domaine de la science et le champ de la métaphysique.
Cette démarcation sera établie au moyen d’une théorie
de la signification. Pour être porteur de sens, l’énoncé complexe
doit pouvoir se réduire, en bout de ligne, à des données
empiriquement observables. Tout énoncé qui n’a pas de corrélat
avec la base empirique est jugé insensé (unsinnig). Carnap précise
que ces pseudo-énoncés relèvent du domaine de la philosophie
métaphysique. Il critique la tendance qu’a la philosophie de construire
des théories abstraites. Il rapatrie la thèse de Wittgenstein qui
affirme que la seule philosophie valide est celle qui se fait critique du langage
(Sprachkritik). La philosophie a pour tâche légitime de clarifier
les concepts de la science et de construire un langage formel unitaire. Ce langage
parfait, cette syntaxe logique, sera à la fois le critère de validité et
le facteur unificateur de la science. Carnap reçut maintes critiques qui
le força à assouplir et à corriger sa théorie initiale.
La critique de Karl R. Popper quant à l’inefficacité de son
critère de démarcation et le renversement de Hilbert par les théorèmes
d’incomplétude de Gödel mirent en péril le projet en
germe d’un langage parfait, unitaire et consistant.
Le projet du Cercle de Vienne circulait, en 1929, sous la forme d’une
brochure, surnommée « la brochure jaune » par ses
auteurs[17],
sous le titre Conception scientifique du monde. Elle présentait explicitement
ses thèses et son attitude envers la science. En fait, il est dit que « La
conception scientifique du monde ne se caractérise pas tant par des
thèses
propres que par son attitude fondamentale [...] : Elle vise la science
unitaire[18] ».
Elle pousse les savants à se réunir en communauté de recherche.
Elle rejette la métaphysique au profit d’une connaissance où « tout
n’est que surface[19] ».
Le Cercle de Vienne se donne pour méthode l’analyse logique qui
permettra de démasquer les problèmes philosophiques traditionnels
comme des pseudo-problèmes[20].
Le progrès de la science dépend de cette norme de signification.
Selon les ‘Viennois’, le progrès de la science est garanti
par « la substitution de résultats partiels vérifiables à de
vastes généralités non testées qui se recommandent
seulement d’un certain appel à l’imagination[21] ».
Officiellement, le néopositivisme opère une démarcation
entre science et non-science par une théorie de la signification. Cette
théorie est inspirée du Tractatus de Wittgenstein. Carnap opère
une tripartition des domaines de signification. Il y a les énoncés
analytiques qui tirent leur valeur de vérité par leur forme :
tautologie et contradiction. Tous les autres énoncés doués
de sens sont synthétiques a posteriori. Cela veut dire qu’il s’agit
d’énoncés sur le monde. L’énoncé est
signifiant si et seulement si il peut être déduit d’énoncés
d’observation du genre « x est vert ». Tous les autres énoncés
sont récusés au titre de pseudo-énoncé. Ces énoncés,
dont font partie ceux de la métaphysique, ne signifient rien. Ils doivent
donc être rejetés.
L’article Le dépassement de la métaphysique par l’analyse
logique du langage paru en 1931 dans la revue Erkenntnis. Il s’agit d’un
texte majeur de la tradition néopositiviste. Dans ce texte, Carnap critique
de façon virulente la métaphysique et plus particulièrement
celle de Heidegger. La métaphysique est plus que l’ennemie théorique
de Carnap, elle est son ennemie personnelle. Comprenons qu’il n’a
pas reçu une éducation philosophique mais bien une éducation
scientifique et logique. En lisant les textes du philosophe qui monopolisait
l’attention des intellectuels allemands, Martin Heidegger, Carnap n’y
comprend rien. Son dégoût pour la métaphysique, remarque
son ancien étudiant Willard V. Quine, lui venait de l’influence
du Tractatus de Wittgenstein et de sa répulsion naturelle face à l’obscurité et à l’irresponsabilité de
celle-ci[22]. Doté de l’arme
antimétaphysique qu’est l’analyse logique, Carnap se disait
prêt à dépasser (überwindung), à éliminer
la métaphysique. Son essai de 1931 traite du critère de vérification
de la signification du mot et de l’énoncé, des mots métaphysiques
sans signification ainsi que du problème du verbe « être ».
Officieusement, la méthode historico-critique de Mach semble avoir été utilisée
par Carnap pour récuser la validité des concepts de la métaphysique.
Par exemple, il critiquera la valeur des mots « principe » et « Dieu » en
procédant de manière historique plutôt que par une analyse
formelle. À l’origine, le mot principe avait une signification.
Il signifiait le commencement dans le temps. Les philosophes l’ont vidé de
son contenu empirique et lui ont fait prendre un sens transcendant. Le terme était
autrefois utilisé pour signifier une relation temporelle et causale. Il
est maintenant utilisé pour signifier une relation ambiguë. De même,
le terme Dieu a d’abord eut un corrélat réel dans les divers
phénomènes de la nature. La philosophie lui a retiré cette
base empirique et a fait de Dieu un être transcendant. On reconnaît
ici la critique machienne de la métaphysique où il faisait état « des
concepts métaphysiques [...] formés par abstraction en isolant
certains aspects d’expériences répétées et
en projetant derrière les phénomènes des entités
ou relations fictives.[23] ».Néanmoins,
ici, la méthode historique ne sert qu’à illustrer la manière
par laquelle un mot perd sa signification sans en recouvrer de nouvelle. La signification
d’un mot est toujours jugée d’après le critère
vérificationniste. L’acception mythologique du terme dieu est sensée
puisqu’elle offre un corrélat empiriquement observable. Avec le
temps, le terme a perdu sa signification originelle, il s’est détaché de
sa méthode de vérification et il n’est aujourd’hui
qu’un pseudo-concept, c’est-à-dire un concept vide chargé de
représentations confuses. Selon nos conjectures, la méthode historique
fut utilisée pour rendre compte de l’existence des mots métaphysiques.
En effet, comment expliquer l’existence de tels mots étant donné qu’un
mot a pour fonction de dénoter alors que les termes de la métaphysique
ne dénotent pas ? Aucune analyse formelle ne peut répondre à ce
problème, voilà pourquoi Carnap fait intervenir l’analyse
historique. En dépit de cela, il reste que la véritable méthode
de Carnap est l’analyse logique du langage. En fin de compte, c’est
en vertu de la théorie de la signification que l’acception mythologique
du terme dieu est jugée signifiante tandis que l’acception métaphysique
est insensée.
En somme, Carnap critique les métaphysiciens d’exploiter les failles
du langage ordinaire. Il accuse les « carences logiques du langage[24] » de
rendre possible la formulation de simili-énoncés. Afin de démontrer
cela, Carnap emprunte les phrases d’un texte populaire de Martin Heidegger
et les réduit à leur forme logique pour mettre à jour leur
invalidité. L’erreur de Heidegger tient au fait qu’il utilise
le mot « néant » et « rien » comme
des noms d’objets alors qu’ils devraient être utilisés
comme des énoncés existentiels négatifs (∼∃x).
Heidegger dit « Dehors, il n’y a rien » et transpose cela
dans un énoncé positif d’existence : « Dehors,
il y a le Néant ». Malgré ce changement de vocable (rien
= néant), la forme logique de l’énoncé demeure la
même. Voilà notre reconstruction de la forme logique de cette expression :
[∼∃x tel que d(x)], c’est-à-dire il n’y a pas
de x tel que pour au moins une valeur de x, x est dehors. Or, l’erreur
de Heidegger, comme nous l’avons déjà dit, est de se méprendre
et d’entendre son énoncé comme ayant la forme [∃x tel
que (x=N) et que d(N)]. Grâce à la réduction des énoncés
de la métaphysique à une forme logiciste, Carnap prétend
que l’on est en mesure de constater les erreurs logiques des plus grands
philosophes.
Le grand ennemi des antimétaphysiciens est le verbe « être ».
Carnap soutient que la majorité des fautes logiques commises par les métaphysiciens
sont dues à un mauvais usage du verbe « être ».
Le verbe « être » sert à la fois d’indicateur
d’existence (j’existe) et de copule entre un prédicat et un
sujet (je suis un philosophe). Dans le langage ordinaire, celui qu’utilise
le métaphysicien, la distinction entre ces deux fonctions logiques n’est
pas explicite. Dans cette optique, Carnap, dans son entreprise d’élimination
de la métaphysique, loue le développement de la logique moderne.
En effet, celle-ci ne se préoccupe pas d’analyser la signification
des termes pour distinguer l’énoncé existentiel de l’énoncé prédicatif.
Son idéographie permet plutôt d’introduire ces deux énoncés
de nature différente par deux formes syntaxiques distinctes. L’énoncé existentiel
se symbolise ainsi : ∃x ; l’énoncé prédicatif
revêt cette forme : F(a). Par cette distinction, Carnap prétend
confondre le cogito cartésien. Déduire mon existence [∃x]
du fait que « je pense » [Fa] est impossible. De F(a) je
ne peux qu’inférer l’existence de F. Donc, si « je
pense » est vrai, je peux seulement en déduire qu’il
existe une chose qui pense.
L’épistémologie carnapienne trace la démarcation entre
science et métaphysique par une théorie de la signification. Il
s’agit là de l’innovation qu'ont apportée les néopositivistes
au positivisme. Comme nous l’avons vu, cette théorie de la signification
prend pour critère la réduction à un énoncé élémentaire
d’observation. Cette théorie de la signification est établie
par rapport aux règles logiques d’un langage logique idéal.
Ce langage symbolique est celui des Principia Mathematica de Russell et Whitehead.
Il adopte les règles de la théorie des types de Russell et, de
plus, prétend pouvoir poser ces règles métalogiques à l’intérieur
de ce même langage.
Le chapitre VIII de L’ancienne et la nouvelle logique de Carnap expose exhaustivement les arguments soutenant la thèse néopositiviste de la science unitaire. L’auteur débute par distinguer la logique pure de la logique appliquée. La logique pure ne s’occupe que de problèmes formels alors que la logique appliquée consiste en une « analyse logique des concepts et des propositions des diverses branches de la science[26] ». Cette analyse démontre que tous les concepts de la science, autant des sciences de la nature que de la psychologie et des sciences sociales, se rapportent à une base commune. Reprenant la thèse phénoménaliste de Mach, Carnap réduit tous les concepts à des éléments primitifs : « aux contenus immédiats de la conscience[27] ». Ainsi, Carnap écrit que « tous les concepts physiques peuvent être rapportés aux concepts [du psychisme] individuel, puisque tout processus physique peut être, en principe, reconnu au moyen de perceptions.[28] ». La validité de la connaissance scientifique est donc assurée par l’intersubjectivité des éléments primitifs, les perceptions.
Notre auteur esquisse un « arbre généalogique des concepts
(Konstitutionssystem), où tout concept de la science trouve sa place de
façon fondamentale, résultant de son mode de déduction à partir
des autres et, en définitive, à partir du donné.[29] ».
Cet arbre généalogique montre que tous les concepts des différentes
sciences se réduisent à la même souche primitive, les perceptions.
Donc, il n’y a pas plusieurs sciences distinctes, mais une seule, unitaire : « c’est
ainsi que l’analyse logique, avec les procédés de la logique
nouvelle, conduit à une science unitaire[30]. ».
Pour se démarquer du premier positivisme, Carnap affirme qu’il néglige
sciemment la « thèse métaphysico-posivitiste » qui
pose la « réalité du donné »[31].
En fait, il refuse les conséquences ontologiques de son analyse. Contrairement à l’atomisme
de Russell, Carnap se refuse d’attribuer une « réalité » au
donné primitif. Nous en concluons qu’il s’agit de la raison
principale pour laquelle il favorise dans ce texte de 1930 la thèse phénoménaliste
de réduction du physique au psychique. Néanmoins, nous savons qu’il
abandonnera tardivement cette thèse au profit de la thèse physicaliste
adoptée par la majorité des membres du Cercle de Vienne.
Finalement, cet extrait nous présente comment Carnap entend fonder l’unité et
la validité de la science grâce à une réduction aux
notions primitives des concepts scientifiques. Grâce à la « logique
appliquée », qui est l’analyse logique des concepts de
scientifiques, Carnap démontre que l’ensemble des concepts des diverses
sciences peut se réduire à une souche commune. De là, il
en infère qu’il n’existe pas plusieurs sciences spécifiquement
différentes mais bien une seule et même science. Notons qu’ici,
le projet ultime de Carnap, l’élaboration d’un langage unitaire
de la science, n’est pas encore développé. Un tel langage
parfait assuré par une syntaxe logique était supposé fonder
l’unité et la validité de la science et empêcher la
formulation d’énoncés métaphysiques. Par l’étude
de ce texte de 1930, nous sommes en mesure de voir que l’unité de
la science se voyait déjà établie grâce à la
seule analyse logique. L’idée du langage de la science unitaire
se trouve dans le texte Le dépassement de la métaphysique de
1931. Malgré tout, ce langage parfait ne fut jamais achevé. Les critiques
de Popper et d’autres eurent raison de cette entreprise ambitieuse. Ainsi,
Carnap abandonna le projet d’une syntaxe logique et se fit pionnier du
développement de la sémantique.
La critique de Popper contre le critère de démarcation
de Carnap fut décisive. Popper démontre que l’élimination
de la métaphysique par une théorie de la signification est impossible.
Selon cet épistémologue, le critère vérificationniste
comme critère de démarcation entre métaphysique et science
est à la fois trop restrictif et trop libéral. Il est trop restrictif
puisqu’il exclue toutes les théories ainsi que les concepts scientifiques
abstraits. La théorie de la relativité de Einstein et les concepts
physiques de force, de masse et d’énergie, par exemple, seront comptés
au nombre des propositions métaphysiques dénuées de sens.
Ils sont du domaine de la métaphysique puisqu’ils ne peuvent se
réduire à des énoncés d’observation. Le cas
le plus flagrant est celui des lois universelles, dont celle de la relativité.
Hume, un philosophe dont se réclament les membres du Cercle de Vienne,
démontre qu’il est impossible d’inférer un énoncé universel,
par induction, à partir de faits empiriques particuliers. Ainsi, selon
la théorie de la signification de Carnap, la théorie de la relativité est
métaphysique puisqu’on ne peut l’inférer par induction
ni la considérer comme une fonction de vérité d’énoncés
d’observations. D’autre part, le critère de vérification
est trop libéral puisqu’il n’exclue pas la pseudo-science
qu’est l’astrologie puisqu’elle se fonde sur « une
grande masse de matériaux inductifs ». [32]
En réponse au problème de la démarcation, Popper propose
le critère de réfutabilité. Selon ce critère, un énoncé appartient à la
science si et seulement si il peut être réfuté par l’expérience.
Tout autre énoncé est non-scientifique mais jamais dénué de
sens. Popper ne voit pas la métaphysique comme l’ennemie de la
science. Au contraire, selon lui, la majorité des théories scientifiques
modernes ont un fondement métaphysique. Démocrite et Épicure
ont élaboré une théorie métaphysique de la constitution
du monde par des particules indivisibles : les atomes. Les scientifiques
ont repris cette idée et lui ont donné un statut scientifique
en lui donnant des conditions de réfutabilité. Le véritable
danger, selon Popper, est de croire que le problème de la signification
est un véritable problème. Il considère que les œuvres
de Wittgenstein et de Carnap posent des pseudo-problèmes dont les conséquences
peuvent être nocives. Le danger de ces pseudo-problèmes consiste
en ce que l’on récuse toute pensée non-scientifique alors
que ces réflexions sont des germes très féconds pour le
progrès de la science.
Nous avions pour objet d’étude le projet épistémologique initial de Rudolf Carnap. Afin de faire une présentation sensée, nous avons d’abord retracé les deux influences principales du Cercle de Vienne. Nous avons fait un résumé succinct de l’épistémologie historico-critique ainsi que de la thèse phénoménaliste de Ernst Mach. Nous avons expliqué l’atomisme logique de Russell et Wittgenstein. Ensuite, nous avons présenté le projet épistémologique de Carnap. Son programme impliquait deux thèses fortes : l’exigence de l’élimination de la métaphysique comme critère de démarcation et la thèse de l’unité de la science établie par une analyse logique. Nous avons, par la suite, discuter de ces deux thèses. Finalement, nous avons exposer la critique de Popper qui fut, selon nous, la cause de l’abandon du programme initial de Carnap et son remaniement qui provoqua la libéralisation de l’empirisme logique.
[1] Hahn, Neurath, Carnap, « La
conception scientifique du monde » in Antonia Soulez dir., Manifeste
du Cercle de Vienne et autres écrits, pp.108-151.
[2] Rudolf Carnap, « Le
dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage » in
Soulez, Ibid., pp.153-179.
[3] Rudolf Carnap, L’ancienne
et la nouvelle logique, trad. Vouillemin, Paris, Hermann, 1933
[4] Paul A. Schilpp, The
philosophy of Rudolf Carnap, La Salle, Open Court, 1963[5] Pierre
Jacob dir., De Vienne à Cambridge : L’héritage du positivisme
logique de 1950 à nos jours, Paris, Gallimard, 1980 et Pierre Jacob,
L’Empirisme
logique : ses antécédents, ses critiques, Paris, Éditions
de Minuit, 1980[6] Antonia
Soulez dir., Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Paris,
1985
[7] Jan Sebestik et Antonia
Soulez dir., Le Cercle de Vienne : Doctrines et controverses, Paris, L’Harmattan,
2001
[8] Ludwig Wittgenstein,
Tractatus logico-philosophicus, trad. G.-G. Granger, Paris, Gallimard, Tel,
1993
[9] Bertrand Russell, « La
philosophie de l’atomisme logique », Écrits de logique
philosophique, trad. J.-M. Roy, Paris, PUF, 1989
[10] Karl R. Popper, « La
démarcation entre la science et la métaphysique » in
Pierre Jacob, De Vienne à Cambridge : L’héritage du positivisme
logique de 1950 à nos jours, Paris, Gallimard, 1980, pp.121-176
[11] A.J.
Ayer, « Le Cercle de Vienne » in Jan Sebestik et Antonia
Soulez dir., Op. Cit., pp. 59-60-63
[12] Jan
Sebestik, « « Préhistoire » du Cercle de
Vienne » in Antonia Soulez dir., Manifeste du Cercle de Vienne et
autres écrits,
Paris, 1985, p.93
[13] Ibid., p.93-94
[14] Ibid.,
p.94
[15] Bertrand Russell,
Op. Cit., p.338
[16] Wittgenstein,
Op. Cit., 4.46, p.68
[17] Antonia Soulez, « La
Conception Scientifique du monde : Le Cercle de Vienne » in
Soulez dir., Op. Cit., p.106
[18] Hahn, Neurath,
Carnap, Op. Cit., p.115
[19] Ibid.
[20] Ibid.
[21] Ibid.
[22] Willard
V. Quine, « Le combat positiviste de Carnap » in Jan Sebestik
et Antonia Soulez dir., Op. Cit., p.170
[23] Jan
Sebestik, « « Préhistoire » du Cercle de
Vienne » in Antonia Soulez dir., Op. Cit., p.94
[24] Rudolf
Carnap, « Le dépassement de la métaphysique par l’analyse
logique du langage » in Soulez dir., Op. Cit., p.165
[25] Rudolf
Carnap, L’ancienne et la nouvelle logique, p.32
[26] Ibid., p.31
[27] Ibid.
[28] Ibid.
[29] Ibid.
[30] Ibid., p.32
[31] Ibid.
[32] Karl
R. Popper, Op. Cit., p.125