Auguste Comte est sans conteste un des plus grands philosophes politiques du
dix-neuvième siècle. Il faudra un jour se demander par quel concours
de circonstances un fait aussi patent en est venu à être presque
totalement oublié; car il est non moins incontestable que tout se passe
aujourd'hui comme si la politique positive n'avait jamais existé, et
on chercherait en vain, dans les ouvrages de philosophie ou de sciences politiques,
le nom d'Auguste Comte, même là où cela s'imposerait le
plus. Cette occultation présente au moins l'avantage qu'on peut sans
crainte de trop se tromper supposer que le lecteur ignore à peu près
tout de la politique positive. Cela ne veut pas dire qu'il n'en ait jamais entendu
parler. Le malheur veut en effet que le nom de Comte nous parvienne précédé
d'un réputation pour le moins peu flatteuse. Certains savent encore qu'il
n'y a pas si longtemps Alain ou Maurras étaient tous deux nourris de
cette pensée; mais de tels rappels déservent la cause de la politique
positive plus qu'ils ne la servent, car elle apparaît ainsi liée
à une époque dont il y a lieu de penser qu'elle est définitivement
révolue. La situation est d'autant plus regrettable qu'une fois passé
le premier moment de dépaysement il n'est pas besoin de beaucoup de temps
pour se rendre compte que, dans bien de ses aspects, la pensée politique
de Comte est d'une criante actualité. L'ouvrage se propose de lever ces
préventions, afin que le lecteur puisse juger par lui même de la
valeur de la politique positive.
Il est vrai qu'à une époque qui se dit post moderne, l'oeuvre
de Comte paraît singulièrement anachronique. Celui qui, de guerre
lasse, avait fini par lancer un Appel aux conservateurs récuse
ouvertement ce qui est présenté de nos jours comme les règles
les plus fondamentales du jeu politique. Où trouver plus antimoderne
que cet adversaire déclaré de la souveraineté populaire,
des droits de l'homme, de la liberté de conscience, bref de tous les
grands principes de la vie démocratique ? Aux yeux de la plupart de nos
contemporains, il en faut beaucoup moins pour être aussitôt classé
parmi les plus dangereux des ennemis publics. Peut-être certains verront-ils
là un excellent antidote contre le flot des discours ultra-libéraux
qui s'abat sur nous; reste qu'il est difficile de se défaire de l'impression
que Comte a choisi le mauvais côté. A première vue, Maurras
avait d'excellentes raisons de placer l'Action Française sous le patronage
de Comte. Il est pourtant indispensable de se défaire de cette première
impression, et une lecture plus attentive montre que rien n'autorise à
voir dans une politique de droite la vérité de la politique positive.
L'exemple d'Alain est là pour prouver qu'une autre interprétation
est possible. Bien qu'il se soit tenu soigneusement à l'écart
des cercles positivistes orthodoxes et qu'il nous ait offert une libre réappropriation
plutôt qu'une véritable exégèse, l'auteur des Propos
semble beaucoup plus proche de celui qui se félicitait d'être resté
«constamment républicain».
Ce que nul ne contestera, en revanche, c'est que la politique positive est parcourue,
et cela dès le début, par l'opposition parfaitement explicite
de deux modèles, anglais et français. Comme Tocqueville, l'ancien
secrétaire de Saint-Simon avait bien vu que, depuis le dix-septième
siècle, si ce n'est dès l'affranchissement des communes, France
et Grande-Bretagne avaient suivi deux voies différentes qui pouvaient
chacunes être proposées en exemple aux autres nations. Mais l'idée,
aujourd'hui familière, d'une «exception française» lui
aurait paru tout à fait inacceptable : c'est l'Angleterre qui fait exception
à la règle, et le modèle francais est seul appelé
à l'universalité. La question, déjà agitée
dans la correspondance avec Stuart Mill, est loin d'être simple, et de
part et d'autre les arguments ne manquent pas. Les habiles souriront et verront
là une preuve supplémentaire du manque de perspicacité
de Comte. Depuis bien avant la fin de la guerre froide, notre époque
est caractérisée par le triomphe du modèle anglais, (ou
anglo-américain[1]), et chacun
sait que la mondialisation se confond bien souvent avec l'américanisation.
Là encore on se gardera toutefois de conclure trop rapidement. Certes,
il faut faire la part de ce qui, dans de tels discours, flatte le sentiment
national : à une époque où la France a perdu une bonne
partie du prestige dont elle jouissait sur la scène internationale, la
tentation est forte de se complaire dans la contemplation nostalgique d'une
splendeur révolue. Il est donc fort possible que, sur ce point comme
sur bien d'autres, Comte se soit trompé. Mais la question ne doit pas
être résolue avant même que d'être posée : outre
qu'il y a lieu de faire la part de ce qui, dans l'actuel triomphe du modèle
anglais, est à mettre sur le compte de circonstances passagères,
continuer à penser que le modèle francais n'est pas aussi dépassé
qu'on aimerait nous le faire croire ne signifie pas qu'on soit pour autant aveuglé
par l'esprit de clocher.
Le programme de la politique positive se laisse résumer en quelques mots
: instauration d'un nouveau pouvoir spirituel. L'idée en est clairement
formulée dès avant la rédaction du Cours, dans le
sixième des Opuscules de jeunesse, et servira constamment de leit-motiv
aux développements ultérieurs. Malheureusement la proposition
va tellement à l'encontre des principes les plus fondamentaux de notre
vision du politique, nous sommes si peu préparés à l'entendre,
qu'il semble préférable de renoncer provisoirement à en
traiter directement et de se contenter à la place de simples travaux
d'approche. Les efforts pour la présenter de façon systématique
se heurtent en effet à une double obstacle. Tout d'abord, il est difficile
d'imaginer mieux pour disqualifier la politique positive et la réduire
à ce «catholicisme sans christianisme» que certains ont cru
y voir. Qu'il s'agisse de Hobbes ou de Spinoza, la pensée politique moderne
est née de la volonté d'affranchir le politique de la tutelle
du théologique. Si séparation du pouvoir il y a, ce ne saurait
être que celle établie par Montesquieu entre exécutif, législatif
et judiciaire. L'idée de Comte n'est que l'expression d'une nostalgie
pour le moyen-âge, qu'il partageait avec nombre de ses contemporains,
et offre une preuve supplémentaire du caractère rétrograde
de sa pensée. L'objection serait moins embarrassante si on disposait
d'indices laissant espérer ne fût-ce qu'un début de mise
en place de ce nouveau pouvoir spirituel. Sans exclure une telle éventualité,
tout se passe pourtant comme si, à mesure que les années passaient,
on s'éloignait davantage du but indiqué, qui apparaît
ainsi comme une vue de l'esprit, un projet chimérique, totalement dépourvu
du sceau de la positivité.
Sur le choix de la méthode, en revanche, il n'y a pas à hésiter.
Il n'est pas question de donner l'enseignement de Comte pour une vérité
établie, encore moins pour un décalogue, mais de le sortir de
l'oubli et de l'offrir à la discussion; et puisqu'il fut un temps où
cette doctrine a été amplement discutée, commentée,
il serait regrettable de se priver des éclaircissements qui en ont résulté.
En d'autres termes, il conviendra d'élargir l'horizon et, plutôt
que de s'en tenir à la seule oeuvre de Comte, de suivre le dialogue qui
s'est instauré entre lui et ses principaux interlocuteurs, notamment
Stuart Mill ou Alain. C'est tout à l'honneur des Anglais que d'avoir
les premiers reconnu les mérites du Cours de philosophie positive.
L'auteur de L'utilitarisme n'a jamais caché que la lecture de
l'ouvrage comptait parmi les événements majeurs de sa vie. Les
questions agitées par les deux correspondants sont encore les nôtres,
et l'examen des motifs qui on amené le philosophe anglais à prendre
rapidement ses distances présente aujourd'hui encore un intérêt
exceptionnel. Quant à l'auteur des Propos, qui curieusement n'a
connu Comte qu'assez tard, ses silences, ou ses refus, ne sont pas moins instructifs
que ses acquiescements. S'il en a très bien exposé et développé
certains aspects, il a pris aussi beaucoup de libertés avec l'orthodoxie
positiviste, et par exemple l'idée de reconstruire la politique positive
sur la base de l'individualisme ouvertement revendiqué par le théoricien
du radicalisme ne manque pas d'attraits.
L'ouvrage, qui se place donc à un point de vue qui n'est pas plus historique
que dogmatique, comprend deux grandes parties. La première pourrait porter
le titre donné à la leçon qui ouvre les trois volumes du
Cours consacrés à la fondation de la science sociale :
Considérations politiques préliminaires sur la nécessité
et l'opportunité de la physique sociale, d'après l'analyse
fondamentale de l'état politique actuel. Elle offre au lecteur un
premier aperçu présystématique, destiné à
le familiariser avec quelques uns des exemples les mieux à même
de montrer comment les vues de Comte répondent à des préoccupations
actuelles. Après quoi suivra, au risque de quelques redites, un exposé
plus méthodique des points essentiels de la politique positive.
Plus précisément, l'introduction, reprenant les considérations
qui précèdent, sera intitulée «la poisse dans la vitrine»,
expression empruntée à ce passage de Mort à crédit
(épisode du Génitron), qui apporte, sur la réception
du positivisme aux plus beaux jours de la troisième République,
un témoignage inattendu : «Le buste même d'Auguste Comte,
longtemps hissé en très bonne place, il plaisait pas aux clients,
à la gauche du grand Flammarion, il a fallu qu'on le supprime. Il faisait
du tort. Les abonnés renâclaient. Ils aimaient pas Auguste Comte.
Autant Flammarion leur semblait nettement populaire, autant Auguste les débectait.
Il jetait la poisse dans la vitrine... C'était comme ça! Rien
à chiquer!»
Suivent deux chapitres, intitulés respectivement l'idée de
consensus et régler le dedans par le dehors. La deuxième
leçon du Cours est claire : les idées gouvernent le monde,
en ce sens que «tout le mécanisme social repose finalement sur des
opinions» (53). Plus précisément, «aucune société
(...) ne peut se former et se maintenir sans l'influence d'un système
d'idées quelconque, capable de surmonter l'opposition des tendances individuelles,
si prononcées à l'origine, et de les faire concourir à
un ordre constant» (1826, 329; cf. encore 51e l., 321-22 et
58e l., 732). Compte tenu de la situation faite au marxisme, il n'est
pas besoin de s'expliquer sur cette négation, au moins apparente, du
primat de l'économie ou de la lutte des classes. Reste que rien n'est
plus facile que de se méprendre sur ce principe. L'accent mis sur la
nécessité du consensus est souvent vécu comme un refus
du pluralisme et partant comme une menace pour la démocratie, dans la
mesure où ce dernier en serait constitutif. On sait depuis longtemps
que la république vit de ses discordes, et Alain aimait à citer
le mot de Marc-Aurèle : pousser ensemble, mais non penser ensemble. La
recherche de la cohésion sociale engendrerait l'exclusion : incapable
qu'elle est d'assimiler les éléments étrangers, elle conduirait
au renfermement et interdirait tout progrès. Non seulement le consensus
est obtenu par des moyens le plus souvent suspects (propagande, appel aux passions,
endoctrinement); il est de surcroît vide de contenu. Les thèmes
fédérateurs sont le plus souvent inconsistants, l'entente se réalisant
sur une base minimale afin de masquer les désaccords. Contre cette invitation
au conformisme intellectuel, il faudrait donc faire l'éloge du pluralisme,
encourager les revendications minoritaires, proclamer le droit à la dissidence.
Qu'il y ait une part de vrai dans tout cela, nul ne le niera. Il ne s'agit pas
de parler en faveur de la pensée unique, et, comme Mill (On Liberty,
§2), Comte était fort attaché à la liberté
de discussion. Mais, comme les partisans du pluralisme l'admettront sans peine,
il produit lui aussi des effets indésirables : dissolution des liens
sociaux, relativisme, crise des valeurs, individus livrés à eux-mêmes;
— qu'on le tienne ensuite pour le principal responsable des maux dont
souffre notre société, laissons cela à l'appréciation
de chacun. En revanche, il importe de voir qu'ériger le pluralisme en
principe premier est tout simplement absurde : il faut d'abord que
vous et moi nous mettions d'accord pour lui reconnaître une valeur. Agree
to disagree disent les anglais; désaccord sur fond d'accord, pourrait-on
traduire. De là découle la théorie du gouvernement, puisque
gouverner, c'est toujours contenir les divergences et développer les
convergences (CP 205); de là découle en particulier la théorie
du pouvoir spirituel, puisque, si en un sens les idées gouvernent le
monde, en un autre, elles ont besoin d'être gouvernées. Mais ce
n'est pas encore le lieu de développer toutes ces conséquences,
et il suffira d'en retenir pour le moment ce qui touche à l'idée
d'autorité.
Tout d'abord, l'autorité dérive du concours, et non le concours
de l'autorité. En deuxième lieu, l'adhésion à ce
système d'idées générales ne peut être que
librement consentie, et il ne servirait à rien de chercher à l'obtenir
par la contrainte. Ceci étant, l'élaboration de cette doctrine,
dans la mesure où elle requiert des capacités spécifiques
et un travail soutenu, incombe non à l'ensemble du corps social mais
à une fraction de celui-ci, recrutée selon les époques
chez les prêtres, les philosophes ou les savants. Tous ont besoin de comprendre,
mais tous n'ont pas besoin d'être docteurs. L'étymologie est là
pour nous rappeler que le concept d'autorité trouve son origine dans
le domaine intellectuel : l'autorité appartient au premier chef à
l'auteur. Comte a vu très tôt que la théorie du consensus
obligeait à faire une place à l'idée de foi, dissociée
de toute connotation théologique pour ne plus désigner que «la
disposition à croire spontanément, sans démonstration préalable,
aux dogmes proclamés par une autorité compétente; ce qui
est, en effet, la condition générale indispensable pour permettre
l'établissement et le maintien d'une véritable communion intellectuelle
et morale» (1826, 388). La foi positive n'a rien d'irrationnel puisqu'elle
porte sur des dogmes toujours démontrables. Corrélativement, l'autorité
spirituelle «n'est pas plus susceptible de décret que d'interdiction»
puisqu'elle «repose toujours sur une confiance spontanément accordée
à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose
préalablement un libre assentiment continu de conviction et de persuasion
à une commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément
l'exercice et les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi
ruine aussitôt» (57e l., p.652 et 667-8).
Le chapitre suivant, qui examine une autre idée maîtresse de la
politique positive, témoigne aussi de son évolution. L'ancien
polytechnicien, qui ne tenait pas en haute estime les hommes de loi, a toujours
pensé qu'un réformateur qui ne voyait rien de plus urgent que
de changer de constitution commettait une grossière erreur. L'entreprise
était vouée à l'échec, puisqu'elle commençait
par la fin. Toute réorganisation doit respecter l'ordre prescrit par
la nature des choses : agir sur les pensées, puis sur les moeurs et alors
seulement sur les institutions. Mais l'idée qu'il faut régler
le dedans par le dehors appartient davantage à la seconde carrière
de Comte. La maxime résume la solution du grand problème humain
: comment subordonner l'égoïsme à l'altruisme ? La rencontre
de Clotilde, la découverte de l'amour ont, on le sait, bouleversé
tant la vie de Comte que son oeuvre, qui se propose désormais de mettre
un terme à la longue insurrection de l'esprit contre le coeur. L'esprit,
déclare-t-il, n'est pas destiné à régner mais à
servir; et à ceux qui ne veulent voir là qu'une démission
de la raison, il répond que l'esprit doit toujours être le ministre
et non l'esclave du coeur, que la solution du problème humain continuera
à dépendre essentiellement de l'intelligence. Les pensées
en effet devront toujours être systématisées avant les sentiments,
car l'ordre extérieur fournit la seule «base objective de la sagesse
humaine» (1848, 345). L'homme dépend du monde; lorsqu'il s'agit
de lutter contre l'arbitraire des passions, l'observation des phénomènes
naturels dans ce qu'ils ont de régulier, d'immuable, lui fournit un excellent
exemple à suivre. Cette maxime prouve que, contrairement à ce
qui a souvent été dit, le positivisme religieux ne renie nullement
l'héritage des Lumières, cette confiance dans le pouvoir qu'a
la raison de rendre l'homme meilleur. La science est une école de morale.
Certes elle nous permet d'envoyer des hommes sur la lune, de faire marcher les
paralytiques. Mais sa valeur humaine ne se borne pas là; elle est aussi
une école de modestie, puisque nous ne faisons jamais qu'utiliser à
notre profit un ordre que nous n'avons pas créé et auquel nous
restons soumis. Voilà pourquoi Comte estimait que, pour réorganiser
la société, il fallait commencer par enseigner l'astronomie aux
ouvriers, ce à quoi il a longtemps consacré une bonne partie de
ses loisirs. A une époque où cette discipline a été
rayée des programmes de l'enseignement, l'idée peut paraître
bien naïve. Mais faut-il ensuite tant s'étonner des désordres
qui règnent dans les cités ?
La seconde partie comprend trois chapitres, intitulés respectivement
: science et politique, statique et dynamique, morale et sociologie.
Pour le jeune secrétaire de Saint Simon, la tâche réservée
à son temps était claire : « les savants doivent aujourd'hui
élever la politique au rang des sciences d'observation» lit-on dans
«l'Opuscule fondamental» qu'est le Plan des travaux scientifiques
nécessaires à la réorganisation de la société.
L'histoire montre en effet un double progrès des sciences. Chaque discipline
passe tour à tour par l'état théologique, métaphysique
et positif; mais les disciplines ne deviennent positives que l'une après
l'autre, a raison du degré croissant de complexité des phénomènes
qu'elles étudient. La politique est ainsi la dernière des sciences
à parvenir à la positivité. Cette situation explique le
contraste entre les deux grandes parties du Cours. Jusqu'à la
biologie, Comte n'a eu qu'à systématiser les travaux existants;
pour la sociologie en revanche, s'il se reconnaît des précurseurs,
et en dernier lieu Condorcet, c'est à lui qu'il appartenait de la fonder,
et c'est pourquoi elle occupe à elle seule autant de place que les cinq
autres. Indépendamment de l'ampleur de ces développements, le
surgissement de la sixième science marque un tournant dans l'histoire
de l'humanité, qui entre enfin pleinement dans l'ère positive.
Les conclusions générales du Cours tireront les conséquences
de cet événement et revendiqueront pour la sociologie la présidence
de l'échelle encyclopédique que les mathématiques lui contestaient,
oubliant qu'un berceau ne saurait être un trône.
Conformément au principe science d'où prévoyance, prévoyance
d'où action, la constitution de la sociologie s'accompagne d'une
réflexion sur la nature de l'action politique. La complexité des
faits étudiés explique qu'on ait longtemps douté de la
possibilité de les soumettre à une étude positive. Aujourd'hui
encore la politique est pensée comme le lieu de l'arbitraire puisque
les lois sont instituées, nous dit-on, pour mettre une borne aux caprices
des gouvernants qui, sans cela, pourraient faire tout ce qui leur passe par
la tête. En réalité, la garantie la plus sûre contre
l'arbitraire, c'est la découverte que, là aussi, les phénomènes
sont soumis à des lois. Certes, ceux-ci sont plus complexes, donc plus
modifiables, mais l'idée d'ordre modifiable, et avec elle la théorie
des limites de l'action humaine donne la clé de l'art politique. L'humanité
marche par une impulsion propre. «Ici comme ailleurs, et même plus
qu'ailleurs, il ne s'agit point de gouverner les phénomènes, mais
seulement d'en modifier le développement» (48e l., 151).
Dans l'échelle encyclopédique, la biologie précède
immédiatement la sociologie. Fort de l'axiome qui veut que l'inférieur
porte le supérieur, Comte pense souvent celle-ci à partir de celle-là,
ce qui ne peut manquer de surprendre. Bien des fois, pourtant, l'analogie entre
l'art médical et l'art politique est fort éclairante, comme dans
le textes où, après avoir comparé la marche de la civilisation
à la locomotion animale, qui «ne s'exécute pas, à
proprement parler, en ligne droite, mais selon une série d'oscillations,
inégales et variables (...) autour d'un mouvement moyen», il ajoute
: «Dans l'organisme social, en vertu de sa complication supérieure,
les maladies et les crises sont encore plus inévitables, à beaucoup
d'égards, que dans l'organisme individuel» (Ibid.).
La sociologie se divise en deux parties : la statique et la dynamique. La première
étudie l'ordre, les conditions d'existence; la seconde, le progrès,
le mouvement. Dans son livre Sur le gouvernement représentatif,
Mill a critiqué la devise Ordre et progrès qui résume
la politique positive; il s'était montré moins sévère
dans le Système de logique et la distinction, qui n'est pas sans
rappeler celle de la synchronie et de la diachronie, reste aujourd'hui encore
utile. La dynamique, qui s'organise toute entière autour de la loi des
trois états, possède une incontestable supériorité,
puisqu'elle est seule à être en prise sur le concret. A l'opposé,
la statique est abstraite : elle néglige les différences entre
les sociétés, pour ne considérer que les traits qu'elles
ont toutes en commun. Mais c'est aussi la partie la plus difficile. C'est à
son propos qu'ont surgi les premiers désaccords avec Mill, et Alain n'avait
pas tort d'estimer que la fascination pour la dynamique est le propre des esprits
faibles. Contre le zèle intempestif des révolutionnaires, il importe
de rappeler qu'il n'y a pas de progrès sans ordre, que l'ordre est autant
la fin que la condition du progrès.
De ce point de vue, la statique n'est autre que la théorie du consensus,
entendu cette fois dans son sens premier, emprunté à la médecine,
où il désigne «l'harmonie spontanée qui doit toujours
tendre à régner entre l'ensemble et les parties» (48e
l., 106). Elle traite des conditions d'une union stable, et il est bon de rappeler
à ce propos l'importance que l'équilibre, notion statique par
excellence, occupe depuis Pareto (ou même Mill) chez les économistes
libéraux, et plus récemment encore chez Rawls.
L'axiome premier de la statique pose qu'il n'y a pas de société
sans gouvernement[2]. La division
du travail en effet, tout en étant la condition sine qua non du
progrès, en compromet à chaque instant les acquis. Elle rétrécit
dramatiquement l'horizon, encourage l'esprit de détail, le repli sur
soi, et menace à terme de dissoudre les liens sociaux. Qu'il s'agisse
de l'ouvrier sur une chaîne de montage ou du savant dans son laboratoire,
le mal est identique : peu importe le cours général du monde,
pourvu qu'il y ait des boulons à visser ou des mesures à effectuer.
Il est donc indispensable de lutter contre les effets délétères
de la spécialisation, et de ramener sans cesse à la considération
de l'ensemble des esprits trop facilement enclins à la dispersion. «C'est
donc la prédominance habituelle de l'esprit d'ensemble qui constitue
nécessairement le caractère invariable du gouvernement, sous quelque
aspect qu'on l'envisage» (48e l., 278). On retrouve ainsi, en
politique, ce souci d'unité, de vision synoptique, si caractéristique
de la philosophie.
A la statique appartient nombre des vues les plus originales, les plus profondes
et aussi les plus méconnues de Comte. Ainsi de sa théorie de la
famille, institution ou s'effectuera toujours l'apprentissage de la vie sociale,
et dont notre époque reconnaît qu'il est grand temps de la requalifier.
Ainsi encore de l'opposition de la solidarité et de la continuité.
Les rapports humains s'organisent autour des deux grands axes que sont l'espace
et le temps. Le présent s'imposant comme de lui-même à l'attention,
nous sommes naturellement portés à privilégier nos liens
avec nos contemporains, au détriment de ceux, moins visibles mais non
moins forts, qui nous unissent aux membres passés ou même futurs
de l'humanité. Le propre de l'homme n'est pourtant pas dans la solidarité,
qui vaut également entre les animaux, mais dans la continuité,
dans cette influence des générations les unes sur les autres,
qui fait que vivre avec les morts est un des grands privilèges de l'humanité.
D'où la nécessité de lutter sans cesse contre l'oubli;
d'où également tout un système de commémorations,
de fêtes, qui commence par la refonte du calendrier, et constitue un aspect
central de la politique positive.
Parmi les nombreux changements survenus après 1848, le moindre n'est
pas l'introduction d'une septième science, la morale, qui vient ravir
à la sociologie la présidence de l'échelle encyclopédique,
et l'on sait l'influence qu'une telle décision devait exercer sur Durkheim,
tout comme les vifs débats suscités au tournant du siècle
par l'idée que la sociologie fonderait une science des moeurs. Comte
n'avait pas attendu la rencontre avec Clotilde pour reconnaître les liens
intimes qui unissent morale et politique, et pour subordonner celle-ci à
celle-là. Mais la morale restait étrangère au système
des sciences; pour qu'elle soit incorporée à l'encyclopédie,
il fallait que la méthode subjective ait permis une réévaluation
des rapports de l'homme et de l'humanité. S'il n'y a pas de place chez
Comte pour la psychologie, ce n'est pas que les phénomènes psychiques
ne méritent pas d'être étudiés, mais parce que l'homme
est un animal social et qu'en prenant pour objet l'individu, celle-ci se condamne
à manquer à coup sûr ce qu'elle vise. C'est donc à
la sociologie, ou subsidiairement à la biologie, qu'il appartient de
chercher les lois de l'entendement. Comte le répète à satiété
: la psychologie est tributaire de la métaphysique, l'individu dont elle
parle n'est qu'une vicieuse fiction qui n'a jamais existé que dans l'esprit
des métaphysiciens, l'homme proprement dit n'existe pas, et il n'y a
de réel que l'humanité.
L'introduction de la morale vient corriger ce qu'une telle doctrine peut avoir
d'excessif et faire une place à l'individu. S'il reste vrai qu'il faut
définir l'homme par l'humanité, et non l'humanité par l'homme,
le Grand-Être a ceci de singulier qu'il ne fonctionne jamais que par des
organes finalement personnels. La mort a surpris Comte alors qu'il se préparait
à écrire le traité de morale qui devait former le second
volume de la Synthèse subjective, mais les indications contenues
dans les derniers écrits ne laissent pas de surprendre. Le noyau devait
en être constitué par cet ultime avatar de la phrénologie
qu'est le «tableau cérébral». Fidèle en cela
à l'héritage des idéologues, la septième science
traite moins de la morale que du moral, qu'elle entend ne pas séparer
du physique. Il s'ensuit que «loi morale» ne se prend pas du tout
dans le sens qu'on lui prête d'ordinaire. Comme en physique, la loi n'est
rien d'autre qu'un rapport constant de succession ou de similitude. Les lois
morales sont le pendant des lois intellectuelles, et c'est d'ailleurs sur cette
base que s'établit le partage entre sociologie et morale : la première
s'en tient essentiellement à l'intelligence et à l'activité,
négligeant les sentiments dont les lois ne peuvent être établies
que par la morale. Le chapitre trois le laissait déjà pressentir
: la morale est définie à partir de l'affectivité, comme
le montre cet aphorisme à première vue énigmatique : il
nous faut des devoirs pour faire des sentiments.
Le Système de morale annoncé en 1854 étant encore
présenté comme un Traité d'éducation universelle,
l'esprit de la politique positive invite à conclure sur ce dernier point.
Comte est un grand théoricien de l'éducation, et il est scandaleux
que son nom ne figure pas parmi les classiques de la pédagogie. A la
différence de Montaigne ou de Rousseau, par exemple, il parlait pourtant
en connaissance de cause, tous les témoignages s'accordant même
à reconnaître en lui un professeur hors pair. Cette omniprésence
de l'enseignement se manifeste dans son oeuvre presque plus encore que dans
sa vie. La plupart des écrits trouvent leur origine dans des cours professés
devant les publics les plus divers, mais le rapport concerne le contenu lui-même
: parmi les bénéfices escomptés du Cours, les deux
premières leçons donnent la refonte générale du
système d'éducation, et l'idée même d'encyclopédie
est là pour rappeler la destination immédiatement pédagogique
de la classification des sciences qui constitue le but principal de l'ouvrage.
C'est toutefois dans son rapport à la politique que l'éducation
demande à être prioritairement conçue : comme on l'a vu,
la marche de la réorganisation prescrit de commencer par systématiser
les pensées. L'éducation universelle est le principal attribut
du pouvoir spirituel : cette affirmation constamment répétée
est la preuve la plus manifeste du rôle central accordé à
l'éducation dans la politique positive, en même temps qu'elle offre
peut-être la façon la plus sûre d'approcher la notion si
embarrassante de pouvoir spirituel.
Les idées de Comte, et à un moindre degré celles d'Alain,
ont exercé une influence directe sur le système éducatif
de la troisième République. Pourtant, il serait faux d'en conclure
qu'elles ne seraient plus bonnes à méditer. Tout commence par
l'affectivité et c'est pourquoi la famille reste la première éducatrice;
là comme ailleurs, la science est subordonnée à la morale;
l'éducation doit être universelle, elle doit s'adresser à
tous, sans distinction de sexe, de nationalité, d'appartenance sociale,
et en chacun à toutes ses facultés, intellectuelles, physiques,
esthétiques; tout enseignement spécial présuppose donc
un solide enseignement général; «on ne peut apprendre à
raisonner qu'en raisonnant, avec certitude et précision, sur des cas
nettement appréciables» (CP, 102); le développement de l'enfant
récapitule celui de l'humanité; l'enseignement doit développer
l'esprit d'ensemble, etc. .Tous ceux qui s'occupent de réformer l'École
gagneraient à ne pas trop perdre de vue ces vérités de
bon sens.
La politique positive est-elle autre chose qu'une nostalgie passéiste
pour la république des professeurs, quand ce n'est pas pour le moyen
âge ? Peut-elle survivre aux conditions qui lui ont donné naissance
? Il est difficile de croire que l'homme contemporain, dont on se plaît
à dire qu'il a perdu ses repères, puisse rester indifférent
à une philosophie qui proclame que la réorganisation de la société
passe nécessairement par la constitution d'un système d'idées
librement acceptées par chacun, et qui se donne comme but premier l'élaboration
et la diffusion de ce corps de doctrines. La politique positive devrait également
profiter de l'actuel regain d'intérêt pour la philosophie morale.
Celui que Mill décrivait comme un homme «ivre de morale» répond
en effet assez bien à une telle demande, tout en coupant court à
certains abus possibles. L'inventeur du mot altruisme n'avait pas attendu
qu'on prenne conscience des étroites limites du modèle du choix
rationnel pour reconnaître le rôle de l'affectivité dans
la vie morale. La nature explicitement politique de sa pensée est une
garantie contre le repli sur soi qui accompagne trop souvent la considération
exclusive de l'éthique. Enfin, en nous rappelant qu'il n'y a pas de meilleure
formation pour le citoyen que l'enseignement des sciences correctement compris,
il nous prémunit contre ces dérives possibles que sont l'endoctrinement
et le fanatisme.
Mai 1999.