DOGMA

 

Michel Bourdeau

Petit précis de politique positive

 

Auguste Comte est sans conteste un des plus grands philosophes politiques du dix-neuvième siècle. Il faudra un jour se demander par quel concours de circonstances un fait aussi patent en est venu à être presque totalement oublié; car il est non moins incontestable que tout se passe aujourd'hui comme si la politique positive n'avait jamais existé, et on chercherait en vain, dans les ouvrages de philosophie ou de sciences politiques, le nom d'Auguste Comte, même là où cela s'imposerait le plus. Cette occultation présente au moins l'avantage qu'on peut sans crainte de trop se tromper supposer que le lecteur ignore à peu près tout de la politique positive. Cela ne veut pas dire qu'il n'en ait jamais entendu parler. Le malheur veut en effet que le nom de Comte nous parvienne précédé d'un réputation pour le moins peu flatteuse. Certains savent encore qu'il n'y a pas si longtemps Alain ou Maurras étaient tous deux nourris de cette pensée; mais de tels rappels déservent la cause de la politique positive plus qu'ils ne la servent, car elle apparaît ainsi liée à une époque dont il y a lieu de penser qu'elle est définitivement révolue. La situation est d'autant plus regrettable qu'une fois passé le premier moment de dépaysement il n'est pas besoin de beaucoup de temps pour se rendre compte que, dans bien de ses aspects, la pensée politique de Comte est d'une criante actualité. L'ouvrage se propose de lever ces préventions, afin que le lecteur puisse juger par lui même de la valeur de la politique positive.
Il est vrai qu'à une époque qui se dit post moderne, l'oeuvre de Comte paraît singulièrement anachronique. Celui qui, de guerre lasse, avait fini par lancer un Appel aux conservateurs récuse ouvertement ce qui est présenté de nos jours comme les règles les plus fondamentales du jeu politique. Où trouver plus antimoderne que cet adversaire déclaré de la souveraineté populaire, des droits de l'homme, de la liberté de conscience, bref de tous les grands principes de la vie démocratique ? Aux yeux de la plupart de nos contemporains, il en faut beaucoup moins pour être aussitôt classé parmi les plus dangereux des ennemis publics. Peut-être certains verront-ils là un excellent antidote contre le flot des discours ultra-libéraux qui s'abat sur nous; reste qu'il est difficile de se défaire de l'impression que Comte a choisi le mauvais côté. A première vue, Maurras avait d'excellentes raisons de placer l'Action Française sous le patronage de Comte. Il est pourtant indispensable de se défaire de cette première impression, et une lecture plus attentive montre que rien n'autorise à voir dans une politique de droite la vérité de la politique positive. L'exemple d'Alain est là pour prouver qu'une autre interprétation est possible. Bien qu'il se soit tenu soigneusement à l'écart des cercles positivistes orthodoxes et qu'il nous ait offert une libre réappropriation plutôt qu'une véritable exégèse, l'auteur des Propos semble beaucoup plus proche de celui qui se félicitait d'être resté «constamment républicain».
Ce que nul ne contestera, en revanche, c'est que la politique positive est parcourue, et cela dès le début, par l'opposition parfaitement explicite de deux modèles, anglais et français. Comme Tocqueville, l'ancien secrétaire de Saint-Simon avait bien vu que, depuis le dix-septième siècle, si ce n'est dès l'affranchissement des communes, France et Grande-Bretagne avaient suivi deux voies différentes qui pouvaient chacunes être proposées en exemple aux autres nations. Mais l'idée, aujourd'hui familière, d'une «exception française» lui aurait paru tout à fait inacceptable : c'est l'Angleterre qui fait exception à la règle, et le modèle francais est seul appelé à l'universalité. La question, déjà agitée dans la correspondance avec Stuart Mill, est loin d'être simple, et de part et d'autre les arguments ne manquent pas. Les habiles souriront et verront là une preuve supplémentaire du manque de perspicacité de Comte. Depuis bien avant la fin de la guerre froide, notre époque est caractérisée par le triomphe du modèle anglais, (ou anglo-américain[1]), et chacun sait que la mondialisation se confond bien souvent avec l'américanisation. Là encore on se gardera toutefois de conclure trop rapidement. Certes, il faut faire la part de ce qui, dans de tels discours, flatte le sentiment national : à une époque où la France a perdu une bonne partie du prestige dont elle jouissait sur la scène internationale, la tentation est forte de se complaire dans la contemplation nostalgique d'une splendeur révolue. Il est donc fort possible que, sur ce point comme sur bien d'autres, Comte se soit trompé. Mais la question ne doit pas être résolue avant même que d'être posée : outre qu'il y a lieu de faire la part de ce qui, dans l'actuel triomphe du modèle anglais, est à mettre sur le compte de circonstances passagères, continuer à penser que le modèle francais n'est pas aussi dépassé qu'on aimerait nous le faire croire ne signifie pas qu'on soit pour autant aveuglé par l'esprit de clocher.
Le programme de la politique positive se laisse résumer en quelques mots : instauration d'un nouveau pouvoir spirituel. L'idée en est clairement formulée dès avant la rédaction du Cours, dans le sixième des Opuscules de jeunesse, et servira constamment de leit-motiv aux développements ultérieurs. Malheureusement la proposition va tellement à l'encontre des principes les plus fondamentaux de notre vision du politique, nous sommes si peu préparés à l'entendre, qu'il semble préférable de renoncer provisoirement à en traiter directement et de se contenter à la place de simples travaux d'approche. Les efforts pour la présenter de façon systématique se heurtent en effet à une double obstacle. Tout d'abord, il est difficile d'imaginer mieux pour disqualifier la politique positive et la réduire à ce «catholicisme sans christianisme» que certains ont cru y voir. Qu'il s'agisse de Hobbes ou de Spinoza, la pensée politique moderne est née de la volonté d'affranchir le politique de la tutelle du théologique. Si séparation du pouvoir il y a, ce ne saurait être que celle établie par Montesquieu entre exécutif, législatif et judiciaire. L'idée de Comte n'est que l'expression d'une nostalgie pour le moyen-âge, qu'il partageait avec nombre de ses contemporains, et offre une preuve supplémentaire du caractère rétrograde de sa pensée. L'objection serait moins embarrassante si on disposait d'indices laissant espérer ne fût-ce qu'un début de mise en place de ce nouveau pouvoir spirituel. Sans exclure une telle éventualité, tout se passe pourtant comme si, à mesure que les années passaient, on s'éloignait davantage du but indiqué, qui apparaît ainsi comme une vue de l'esprit, un projet chimérique, totalement dépourvu du sceau de la positivité.
Sur le choix de la méthode, en revanche, il n'y a pas à hésiter. Il n'est pas question de donner l'enseignement de Comte pour une vérité établie, encore moins pour un décalogue, mais de le sortir de l'oubli et de l'offrir à la discussion; et puisqu'il fut un temps où cette doctrine a été amplement discutée, commentée, il serait regrettable de se priver des éclaircissements qui en ont résulté. En d'autres termes, il conviendra d'élargir l'horizon et, plutôt que de s'en tenir à la seule oeuvre de Comte, de suivre le dialogue qui s'est instauré entre lui et ses principaux interlocuteurs, notamment Stuart Mill ou Alain. C'est tout à l'honneur des Anglais que d'avoir les premiers reconnu les mérites du Cours de philosophie positive. L'auteur de L'utilitarisme n'a jamais caché que la lecture de l'ouvrage comptait parmi les événements majeurs de sa vie. Les questions agitées par les deux correspondants sont encore les nôtres, et l'examen des motifs qui on amené le philosophe anglais à prendre rapidement ses distances présente aujourd'hui encore un intérêt exceptionnel. Quant à l'auteur des Propos, qui curieusement n'a connu Comte qu'assez tard, ses silences, ou ses refus, ne sont pas moins instructifs que ses acquiescements. S'il en a très bien exposé et développé certains aspects, il a pris aussi beaucoup de libertés avec l'orthodoxie positiviste, et par exemple l'idée de reconstruire la politique positive sur la base de l'individualisme ouvertement revendiqué par le théoricien du radicalisme ne manque pas d'attraits.

L'ouvrage, qui se place donc à un point de vue qui n'est pas plus historique que dogmatique, comprend deux grandes parties. La première pourrait porter le titre donné à la leçon qui ouvre les trois volumes du Cours consacrés à la fondation de la science sociale : Considérations politiques préliminaires sur la nécessité et l'opportunité de la physique sociale, d'après l'analyse fondamentale de l'état politique actuel. Elle offre au lecteur un premier aperçu présystématique, destiné à le familiariser avec quelques uns des exemples les mieux à même de montrer comment les vues de Comte répondent à des préoccupations actuelles. Après quoi suivra, au risque de quelques redites, un exposé plus méthodique des points essentiels de la politique positive.
Plus précisément, l'introduction, reprenant les considérations qui précèdent, sera intitulée «la poisse dans la vitrine», expression empruntée à ce passage de Mort à crédit (épisode du Génitron), qui apporte, sur la réception du positivisme aux plus beaux jours de la troisième République, un témoignage inattendu : «Le buste même d'Auguste Comte, longtemps hissé en très bonne place, il plaisait pas aux clients, à la gauche du grand Flammarion, il a fallu qu'on le supprime. Il faisait du tort. Les abonnés renâclaient. Ils aimaient pas Auguste Comte. Autant Flammarion leur semblait nettement populaire, autant Auguste les débectait. Il jetait la poisse dans la vitrine... C'était comme ça! Rien à chiquer!»
Suivent deux chapitres, intitulés respectivement l'idée de consensus et régler le dedans par le dehors. La deuxième leçon du Cours est claire : les idées gouvernent le monde, en ce sens que «tout le mécanisme social repose finalement sur des opinions» (53). Plus précisément, «aucune société (...) ne peut se former et se maintenir sans l'influence d'un système d'idées quelconque, capable de surmonter l'opposition des tendances individuelles, si prononcées à l'origine, et de les faire concourir à un ordre constant» (1826, 329; cf. encore 51e l., 321-22 et 58e l., 732). Compte tenu de la situation faite au marxisme, il n'est pas besoin de s'expliquer sur cette négation, au moins apparente, du primat de l'économie ou de la lutte des classes. Reste que rien n'est plus facile que de se méprendre sur ce principe. L'accent mis sur la nécessité du consensus est souvent vécu comme un refus du pluralisme et partant comme une menace pour la démocratie, dans la mesure où ce dernier en serait constitutif. On sait depuis longtemps que la république vit de ses discordes, et Alain aimait à citer le mot de Marc-Aurèle : pousser ensemble, mais non penser ensemble. La recherche de la cohésion sociale engendrerait l'exclusion : incapable qu'elle est d'assimiler les éléments étrangers, elle conduirait au renfermement et interdirait tout progrès. Non seulement le consensus est obtenu par des moyens le plus souvent suspects (propagande, appel aux passions, endoctrinement); il est de surcroît vide de contenu. Les thèmes fédérateurs sont le plus souvent inconsistants, l'entente se réalisant sur une base minimale afin de masquer les désaccords. Contre cette invitation au conformisme intellectuel, il faudrait donc faire l'éloge du pluralisme, encourager les revendications minoritaires, proclamer le droit à la dissidence.
Qu'il y ait une part de vrai dans tout cela, nul ne le niera. Il ne s'agit pas de parler en faveur de la pensée unique, et, comme Mill (On Liberty, §2), Comte était fort attaché à la liberté de discussion. Mais, comme les partisans du pluralisme l'admettront sans peine, il produit lui aussi des effets indésirables : dissolution des liens sociaux, relativisme, crise des valeurs, individus livrés à eux-mêmes; — qu'on le tienne ensuite pour le principal responsable des maux dont souffre notre société, laissons cela à l'appréciation de chacun. En revanche, il importe de voir qu'ériger le pluralisme en principe premier est tout simplement absurde : il faut d'abord que vous et moi nous mettions d'accord pour lui reconnaître une valeur. Agree to disagree disent les anglais; désaccord sur fond d'accord, pourrait-on traduire. De là découle la théorie du gouvernement, puisque gouverner, c'est toujours contenir les divergences et développer les convergences (CP 205); de là découle en particulier la théorie du pouvoir spirituel, puisque, si en un sens les idées gouvernent le monde, en un autre, elles ont besoin d'être gouvernées. Mais ce n'est pas encore le lieu de développer toutes ces conséquences, et il suffira d'en retenir pour le moment ce qui touche à l'idée d'autorité.
Tout d'abord, l'autorité dérive du concours, et non le concours de l'autorité. En deuxième lieu, l'adhésion à ce système d'idées générales ne peut être que librement consentie, et il ne servirait à rien de chercher à l'obtenir par la contrainte. Ceci étant, l'élaboration de cette doctrine, dans la mesure où elle requiert des capacités spécifiques et un travail soutenu, incombe non à l'ensemble du corps social mais à une fraction de celui-ci, recrutée selon les époques chez les prêtres, les philosophes ou les savants. Tous ont besoin de comprendre, mais tous n'ont pas besoin d'être docteurs. L'étymologie est là pour nous rappeler que le concept d'autorité trouve son origine dans le domaine intellectuel : l'autorité appartient au premier chef à l'auteur. Comte a vu très tôt que la théorie du consensus obligeait à faire une place à l'idée de foi, dissociée de toute connotation théologique pour ne plus désigner que «la disposition à croire spontanément, sans démonstration préalable, aux dogmes proclamés par une autorité compétente; ce qui est, en effet, la condition générale indispensable pour permettre l'établissement et le maintien d'une véritable communion intellectuelle et morale» (1826, 388). La foi positive n'a rien d'irrationnel puisqu'elle porte sur des dogmes toujours démontrables. Corrélativement, l'autorité spirituelle «n'est pas plus susceptible de décret que d'interdiction» puisqu'elle «repose toujours sur une confiance spontanément accordée à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose préalablement un libre assentiment continu de conviction et de persuasion à une commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine aussitôt» (57e l., p.652 et 667-8).
Le chapitre suivant, qui examine une autre idée maîtresse de la politique positive, témoigne aussi de son évolution. L'ancien polytechnicien, qui ne tenait pas en haute estime les hommes de loi, a toujours pensé qu'un réformateur qui ne voyait rien de plus urgent que de changer de constitution commettait une grossière erreur. L'entreprise était vouée à l'échec, puisqu'elle commençait par la fin. Toute réorganisation doit respecter l'ordre prescrit par la nature des choses : agir sur les pensées, puis sur les moeurs et alors seulement sur les institutions. Mais l'idée qu'il faut régler le dedans par le dehors appartient davantage à la seconde carrière de Comte. La maxime résume la solution du grand problème humain : comment subordonner l'égoïsme à l'altruisme ? La rencontre de Clotilde, la découverte de l'amour ont, on le sait, bouleversé tant la vie de Comte que son oeuvre, qui se propose désormais de mettre un terme à la longue insurrection de l'esprit contre le coeur. L'esprit, déclare-t-il, n'est pas destiné à régner mais à servir; et à ceux qui ne veulent voir là qu'une démission de la raison, il répond que l'esprit doit toujours être le ministre et non l'esclave du coeur, que la solution du problème humain continuera à dépendre essentiellement de l'intelligence. Les pensées en effet devront toujours être systématisées avant les sentiments, car l'ordre extérieur fournit la seule «base objective de la sagesse humaine» (1848, 345). L'homme dépend du monde; lorsqu'il s'agit de lutter contre l'arbitraire des passions, l'observation des phénomènes naturels dans ce qu'ils ont de régulier, d'immuable, lui fournit un excellent exemple à suivre. Cette maxime prouve que, contrairement à ce qui a souvent été dit, le positivisme religieux ne renie nullement l'héritage des Lumières, cette confiance dans le pouvoir qu'a la raison de rendre l'homme meilleur. La science est une école de morale. Certes elle nous permet d'envoyer des hommes sur la lune, de faire marcher les paralytiques. Mais sa valeur humaine ne se borne pas là; elle est aussi une école de modestie, puisque nous ne faisons jamais qu'utiliser à notre profit un ordre que nous n'avons pas créé et auquel nous restons soumis. Voilà pourquoi Comte estimait que, pour réorganiser la société, il fallait commencer par enseigner l'astronomie aux ouvriers, ce à quoi il a longtemps consacré une bonne partie de ses loisirs. A une époque où cette discipline a été rayée des programmes de l'enseignement, l'idée peut paraître bien naïve. Mais faut-il ensuite tant s'étonner des désordres qui règnent dans les cités ?
La seconde partie comprend trois chapitres, intitulés respectivement : science et politique, statique et dynamique, morale et sociologie.
Pour le jeune secrétaire de Saint Simon, la tâche réservée à son temps était claire : « les savants doivent aujourd'hui élever la politique au rang des sciences d'observation» lit-on dans «l'Opuscule fondamental» qu'est le Plan des travaux scientifiques nécessaires à la réorganisation de la société. L'histoire montre en effet un double progrès des sciences. Chaque discipline passe tour à tour par l'état théologique, métaphysique et positif; mais les disciplines ne deviennent positives que l'une après l'autre, a raison du degré croissant de complexité des phénomènes qu'elles étudient. La politique est ainsi la dernière des sciences à parvenir à la positivité. Cette situation explique le contraste entre les deux grandes parties du Cours. Jusqu'à la biologie, Comte n'a eu qu'à systématiser les travaux existants; pour la sociologie en revanche, s'il se reconnaît des précurseurs, et en dernier lieu Condorcet, c'est à lui qu'il appartenait de la fonder, et c'est pourquoi elle occupe à elle seule autant de place que les cinq autres. Indépendamment de l'ampleur de ces développements, le surgissement de la sixième science marque un tournant dans l'histoire de l'humanité, qui entre enfin pleinement dans l'ère positive. Les conclusions générales du Cours tireront les conséquences de cet événement et revendiqueront pour la sociologie la présidence de l'échelle encyclopédique que les mathématiques lui contestaient, oubliant qu'un berceau ne saurait être un trône.
Conformément au principe science d'où prévoyance, prévoyance d'où action, la constitution de la sociologie s'accompagne d'une réflexion sur la nature de l'action politique. La complexité des faits étudiés explique qu'on ait longtemps douté de la possibilité de les soumettre à une étude positive. Aujourd'hui encore la politique est pensée comme le lieu de l'arbitraire puisque les lois sont instituées, nous dit-on, pour mettre une borne aux caprices des gouvernants qui, sans cela, pourraient faire tout ce qui leur passe par la tête. En réalité, la garantie la plus sûre contre l'arbitraire, c'est la découverte que, là aussi, les phénomènes sont soumis à des lois. Certes, ceux-ci sont plus complexes, donc plus modifiables, mais l'idée d'ordre modifiable, et avec elle la théorie des limites de l'action humaine donne la clé de l'art politique. L'humanité marche par une impulsion propre. «Ici comme ailleurs, et même plus qu'ailleurs, il ne s'agit point de gouverner les phénomènes, mais seulement d'en modifier le développement» (48e l., 151). Dans l'échelle encyclopédique, la biologie précède immédiatement la sociologie. Fort de l'axiome qui veut que l'inférieur porte le supérieur, Comte pense souvent celle-ci à partir de celle-là, ce qui ne peut manquer de surprendre. Bien des fois, pourtant, l'analogie entre l'art médical et l'art politique est fort éclairante, comme dans le textes où, après avoir comparé la marche de la civilisation à la locomotion animale, qui «ne s'exécute pas, à proprement parler, en ligne droite, mais selon une série d'oscillations, inégales et variables (...) autour d'un mouvement moyen», il ajoute : «Dans l'organisme social, en vertu de sa complication supérieure, les maladies et les crises sont encore plus inévitables, à beaucoup d'égards, que dans l'organisme individuel» (Ibid.).
La sociologie se divise en deux parties : la statique et la dynamique. La première étudie l'ordre, les conditions d'existence; la seconde, le progrès, le mouvement. Dans son livre Sur le gouvernement représentatif, Mill a critiqué la devise Ordre et progrès qui résume la politique positive; il s'était montré moins sévère dans le Système de logique et la distinction, qui n'est pas sans rappeler celle de la synchronie et de la diachronie, reste aujourd'hui encore utile. La dynamique, qui s'organise toute entière autour de la loi des trois états, possède une incontestable supériorité, puisqu'elle est seule à être en prise sur le concret. A l'opposé, la statique est abstraite : elle néglige les différences entre les sociétés, pour ne considérer que les traits qu'elles ont toutes en commun. Mais c'est aussi la partie la plus difficile. C'est à son propos qu'ont surgi les premiers désaccords avec Mill, et Alain n'avait pas tort d'estimer que la fascination pour la dynamique est le propre des esprits faibles. Contre le zèle intempestif des révolutionnaires, il importe de rappeler qu'il n'y a pas de progrès sans ordre, que l'ordre est autant la fin que la condition du progrès.
De ce point de vue, la statique n'est autre que la théorie du consensus, entendu cette fois dans son sens premier, emprunté à la médecine, où il désigne «l'harmonie spontanée qui doit toujours tendre à régner entre l'ensemble et les parties» (48e l., 106). Elle traite des conditions d'une union stable, et il est bon de rappeler à ce propos l'importance que l'équilibre, notion statique par excellence, occupe depuis Pareto (ou même Mill) chez les économistes libéraux, et plus récemment encore chez Rawls.
L'axiome premier de la statique pose qu'il n'y a pas de société sans gouvernement[2]. La division du travail en effet, tout en étant la condition sine qua non du progrès, en compromet à chaque instant les acquis. Elle rétrécit dramatiquement l'horizon, encourage l'esprit de détail, le repli sur soi, et menace à terme de dissoudre les liens sociaux. Qu'il s'agisse de l'ouvrier sur une chaîne de montage ou du savant dans son laboratoire, le mal est identique : peu importe le cours général du monde, pourvu qu'il y ait des boulons à visser ou des mesures à effectuer. Il est donc indispensable de lutter contre les effets délétères de la spécialisation, et de ramener sans cesse à la considération de l'ensemble des esprits trop facilement enclins à la dispersion. «C'est donc la prédominance habituelle de l'esprit d'ensemble qui constitue nécessairement le caractère invariable du gouvernement, sous quelque aspect qu'on l'envisage» (48e l., 278). On retrouve ainsi, en politique, ce souci d'unité, de vision synoptique, si caractéristique de la philosophie.
A la statique appartient nombre des vues les plus originales, les plus profondes et aussi les plus méconnues de Comte. Ainsi de sa théorie de la famille, institution ou s'effectuera toujours l'apprentissage de la vie sociale, et dont notre époque reconnaît qu'il est grand temps de la requalifier. Ainsi encore de l'opposition de la solidarité et de la continuité. Les rapports humains s'organisent autour des deux grands axes que sont l'espace et le temps. Le présent s'imposant comme de lui-même à l'attention, nous sommes naturellement portés à privilégier nos liens avec nos contemporains, au détriment de ceux, moins visibles mais non moins forts, qui nous unissent aux membres passés ou même futurs de l'humanité. Le propre de l'homme n'est pourtant pas dans la solidarité, qui vaut également entre les animaux, mais dans la continuité, dans cette influence des générations les unes sur les autres, qui fait que vivre avec les morts est un des grands privilèges de l'humanité. D'où la nécessité de lutter sans cesse contre l'oubli; d'où également tout un système de commémorations, de fêtes, qui commence par la refonte du calendrier, et constitue un aspect central de la politique positive.
Parmi les nombreux changements survenus après 1848, le moindre n'est pas l'introduction d'une septième science, la morale, qui vient ravir à la sociologie la présidence de l'échelle encyclopédique, et l'on sait l'influence qu'une telle décision devait exercer sur Durkheim, tout comme les vifs débats suscités au tournant du siècle par l'idée que la sociologie fonderait une science des moeurs. Comte n'avait pas attendu la rencontre avec Clotilde pour reconnaître les liens intimes qui unissent morale et politique, et pour subordonner celle-ci à celle-là. Mais la morale restait étrangère au système des sciences; pour qu'elle soit incorporée à l'encyclopédie, il fallait que la méthode subjective ait permis une réévaluation des rapports de l'homme et de l'humanité. S'il n'y a pas de place chez Comte pour la psychologie, ce n'est pas que les phénomènes psychiques ne méritent pas d'être étudiés, mais parce que l'homme est un animal social et qu'en prenant pour objet l'individu, celle-ci se condamne à manquer à coup sûr ce qu'elle vise. C'est donc à la sociologie, ou subsidiairement à la biologie, qu'il appartient de chercher les lois de l'entendement. Comte le répète à satiété : la psychologie est tributaire de la métaphysique, l'individu dont elle parle n'est qu'une vicieuse fiction qui n'a jamais existé que dans l'esprit des métaphysiciens, l'homme proprement dit n'existe pas, et il n'y a de réel que l'humanité.
L'introduction de la morale vient corriger ce qu'une telle doctrine peut avoir d'excessif et faire une place à l'individu. S'il reste vrai qu'il faut définir l'homme par l'humanité, et non l'humanité par l'homme, le Grand-Être a ceci de singulier qu'il ne fonctionne jamais que par des organes finalement personnels. La mort a surpris Comte alors qu'il se préparait à écrire le traité de morale qui devait former le second volume de la Synthèse subjective, mais les indications contenues dans les derniers écrits ne laissent pas de surprendre. Le noyau devait en être constitué par cet ultime avatar de la phrénologie qu'est le «tableau cérébral». Fidèle en cela à l'héritage des idéologues, la septième science traite moins de la morale que du moral, qu'elle entend ne pas séparer du physique. Il s'ensuit que «loi morale» ne se prend pas du tout dans le sens qu'on lui prête d'ordinaire. Comme en physique, la loi n'est rien d'autre qu'un rapport constant de succession ou de similitude. Les lois morales sont le pendant des lois intellectuelles, et c'est d'ailleurs sur cette base que s'établit le partage entre sociologie et morale : la première s'en tient essentiellement à l'intelligence et à l'activité, négligeant les sentiments dont les lois ne peuvent être établies que par la morale. Le chapitre trois le laissait déjà pressentir : la morale est définie à partir de l'affectivité, comme le montre cet aphorisme à première vue énigmatique : il nous faut des devoirs pour faire des sentiments.

Le Système de morale annoncé en 1854 étant encore présenté comme un Traité d'éducation universelle, l'esprit de la politique positive invite à conclure sur ce dernier point. Comte est un grand théoricien de l'éducation, et il est scandaleux que son nom ne figure pas parmi les classiques de la pédagogie. A la différence de Montaigne ou de Rousseau, par exemple, il parlait pourtant en connaissance de cause, tous les témoignages s'accordant même à reconnaître en lui un professeur hors pair. Cette omniprésence de l'enseignement se manifeste dans son oeuvre presque plus encore que dans sa vie. La plupart des écrits trouvent leur origine dans des cours professés devant les publics les plus divers, mais le rapport concerne le contenu lui-même : parmi les bénéfices escomptés du Cours, les deux premières leçons donnent la refonte générale du système d'éducation, et l'idée même d'encyclopédie est là pour rappeler la destination immédiatement pédagogique de la classification des sciences qui constitue le but principal de l'ouvrage. C'est toutefois dans son rapport à la politique que l'éducation demande à être prioritairement conçue : comme on l'a vu, la marche de la réorganisation prescrit de commencer par systématiser les pensées. L'éducation universelle est le principal attribut du pouvoir spirituel : cette affirmation constamment répétée est la preuve la plus manifeste du rôle central accordé à l'éducation dans la politique positive, en même temps qu'elle offre peut-être la façon la plus sûre d'approcher la notion si embarrassante de pouvoir spirituel.
Les idées de Comte, et à un moindre degré celles d'Alain, ont exercé une influence directe sur le système éducatif de la troisième République. Pourtant, il serait faux d'en conclure qu'elles ne seraient plus bonnes à méditer. Tout commence par l'affectivité et c'est pourquoi la famille reste la première éducatrice; là comme ailleurs, la science est subordonnée à la morale; l'éducation doit être universelle, elle doit s'adresser à tous, sans distinction de sexe, de nationalité, d'appartenance sociale, et en chacun à toutes ses facultés, intellectuelles, physiques, esthétiques; tout enseignement spécial présuppose donc un solide enseignement général; «on ne peut apprendre à raisonner qu'en raisonnant, avec certitude et précision, sur des cas nettement appréciables» (CP, 102); le développement de l'enfant récapitule celui de l'humanité; l'enseignement doit développer l'esprit d'ensemble, etc. .Tous ceux qui s'occupent de réformer l'École gagneraient à ne pas trop perdre de vue ces vérités de bon sens.
La politique positive est-elle autre chose qu'une nostalgie passéiste pour la république des professeurs, quand ce n'est pas pour le moyen âge ? Peut-elle survivre aux conditions qui lui ont donné naissance ? Il est difficile de croire que l'homme contemporain, dont on se plaît à dire qu'il a perdu ses repères, puisse rester indifférent à une philosophie qui proclame que la réorganisation de la société passe nécessairement par la constitution d'un système d'idées librement acceptées par chacun, et qui se donne comme but premier l'élaboration et la diffusion de ce corps de doctrines. La politique positive devrait également profiter de l'actuel regain d'intérêt pour la philosophie morale. Celui que Mill décrivait comme un homme «ivre de morale» répond en effet assez bien à une telle demande, tout en coupant court à certains abus possibles. L'inventeur du mot altruisme n'avait pas attendu qu'on prenne conscience des étroites limites du modèle du choix rationnel pour reconnaître le rôle de l'affectivité dans la vie morale. La nature explicitement politique de sa pensée est une garantie contre le repli sur soi qui accompagne trop souvent la considération exclusive de l'éthique. Enfin, en nous rappelant qu'il n'y a pas de meilleure formation pour le citoyen que l'enseignement des sciences correctement compris, il nous prémunit contre ces dérives possibles que sont l'endoctrinement et le fanatisme.

Mai 1999.

 


[1] Ce n'est pas la même chose : le premier est caractérisé par la persistance d'une aristocratie, qui précisément n'a jamais existé aux États-Unis.
[2] La thématique de l'organe et de la fonction, empruntée à la biologie; là aussi, la fonction crée l'organe.


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