1.
Les idées gouvernent le monde. La
première leçon du
Cours est formelle : les idées
gouvernent le monde, en ce sens que «tout le mécanisme social repose
finalement sur des opinions» (p. 38; le paragraphe mériterait
d'être cité intégralement, tout ce qui suit n'en
étant en quelque sorte qu'un long
commentaire
[1]).
La théorie du consensus, entendu comme «réunion des esprits
dans une même communion de principes»
[2]
repose tout entière sur ce fait primitif, déjà clairement
énoncé quelques années plus tôt, dans les
Considérations philosphiques sur la science et les savants :
«aucune société (...) ne peut se former et se maintenir sans
l'influence d'un système d'idées quelconque,
capable de surmonter l'opposition des tendances individuelles, si
prononcées à l'origine, et de les faire concourir à
un ordre constant» (EJ, 329). La pensée théologique avait
parfaitement senti cette nécessité et y a puisé
l'essentiel de son ascendant initial sur l'esprit humain. A ses
débuts en effet celui-ci se trouve enfermé dans un double cercle
vicieux. Il est bien connu qu'il n'y a pas plus de théorie
sans expérience que d'expérience sans théorie; mais,
passant du plan scientifique au plan politique, il n'est pas moins vrai
que l'intelligence ne peut se développer que par la vie en
société, laquelle à son tour serait impossible sans
l'adhésion de chacun à un certain nombre de principes
communs. La pensée théologique a ainsi fourni à
l'humanité et les hypothèses et la doctrine sociale dont
elle avait besoin pour prendre son
essor
[3].
1.1.
Deux objections. 1.11.
L'oubli de l'économie.
Telle qu'elle vient d'être présentée, la
théorie du consensus se prête d'emblée à une
double objection : la primauté du spirituel ne fait-elle pas bon
marché du primat de l'économie, La recherche de
l'unanimité n'équivaut-elle pas à un
éloge de la pensée unique ? Il y a une génération,
on se plaisait à répéter après Marx :
les
idées dominantes d'une époque sont les idées de la
classe dominante mais depuis lors le communisme a cessé
d'être l'opium des intellectuels et il n'est donc pas
indispensable de rappeler comment la théorie marxiste des
idéologies s'inscrit en faux contre la position comtienne. Le
matérialisme historique n'est cependant pas le seul à
accorder au développement des forces productives un rôle
prépondérant et on se tromperait peu en affirmant que même
aux plus beaux jours de la guerre froide, de part et d'autre du rideau de
fer, aucun gouvernement ne remettait sérieusement en cause le primat de
l'économie (quitte à le concevoir ensuite de façon
différente).
Certes, il n'y a pas
plus de place pour l'économie que pour la psychologie dans la
classification des sciences. Alors que, dans ses
Recherches sur les principes
mathématiques de la théorie des richesses, Cournot avait
jeté les fondements de l'économie mathématique, Comte
choisissait d'ignorer une discipline dont l'existence remontait
pourtant à l'antiquité, et cette exclusion a parfois
été tenue responsable du retard pris dans ce domaine par
l'université française. Le refus s'étendait
d'ailleurs à l'ensemble du programme de mathématique
sociale conçu par Condorcet. Alors que Comte tenait ce dernier pour son
principal prédécesseur, il ne l'a jamais suivi sur ce point.
La critique est acquise dès 1819, et constitue à ce titre une
composante essentielle de la sociologie positive. Le répétiteur
d'analyse à l'École Polytechnique poussait même
son rejet du calcul des probabilités jusqu'à se faire porter
absent les jours où il avait à enseigner cette partie du
programme.
L'histoire a unanimement pris
parti pour Condorcet et Cournot. Encore faut-il s'entendre. Il serait
inexact par exemple d'accuser l'ancien secrétaire de
Saint-Simon d'avoir ignoré l'économie politique. Bien
au contraire, c'est de là qu'il est parti et ses premiers
travaux ont été publiés dans des revues qui portaient pour
titre
L'industrie ou
Le producteur. Bien plus, sous un
rapport distinct du précédent, la primauté du
matériel est inscrite dans le principe de classification qui, en science
comme dans la société, subordonne partout le plus noble au plus
grossier. Le pouvoir repose sur la force. La théorie statique de
l'organisme social le dit on ne peut plus explicitement : «Il importe
de reconnaître que l'ordre social ne peut jamais avoir d'autre
base immédiate. Le célèbre principe de Hobbes sur la
domination spontanée de la force constitue, au fond, le seul pas capital
qu'ait encore fait, depuis Aristote jusqu'à moi, la
théorie positive du gouvernement [...]. Tous ceux que choque la
proposition de Hobbes trouveraient, sans doute, étrange que, au lieu de
faire reposer l'ordre politique sur la force, on voulût
l'asseoir sur la faiblesse» (II 299). Considéré de ce
point de vue, le pouvoir spirituel est simplement modérateur et Comte a
toujours dénoncé «le prétendu règne de
l'esprit» : l'image platonicienne du philosophe roi n'est
qu'une rêverie de métaphysicien, qui, prise au
sérieux, menacerait de saper les fondements de la vie sociale. Une fois
encore, le principe était acquis très tôt puisque le
Plan de 1822 faisait déjà dépendre
l'organisation sociale de l'état de la civilisation,
c'est-à-dire à la fois des sciences, des beaux-arts et de
l'industrie.
Comte ne
méconnaissait donc pas le pouvoir du froid argent comptant et, si elles
ne sont pas originales, les objections qu'il adresse à
l'économie politique ne sont pas tout à fait sans poids. En
premier lieu, l'
homo oeconomicus est une abstraction. Contre
l'arithmétique des plaisirs imaginée par Bentham, contre les
versions raffinées qu'en ont donné les théories du
choix rationnel, il faut toujours en revenir à cette donnée
première : l'homme ne se conduit pas d'ordinaire par calcul,
et il est le plus souvent incapable de calculer juste (CPS, 391). De
surcroît, l'économie oublie que les phénomènes
sociaux sont les plus modifiables de tous et accorde à des lois comme
celles de l'offre et de la demande une portée injustifiée.
Si l'humanité est soumise aux lois de l'ordre humain, elle
n'en dispose pas moins d'une marge de manoeuvre appréciable
que les économistes renoncent à utiliser, quand ils n'en
nient pas l'existence, et ces prétendus défenseurs de la
liberté, lorqu'ils nous demandent de laisser la vie
économique se régler d'elle-même, nous invitent
plutôt à nous démettre de nos responsabilités
(51è l, 67-68).
1.12.
Un refus du
pluralisme ? Sous un autre rapport encore, il est facile de se
méprendre sur cette nécessité d'opinions communes. La
recherche du consensus est souvent prise pour un refus du pluralisme, et partant
comme une menace pour la démocratie, dans la mesure où celui-ci en
serait constitutif. Il ne s'agirait pas seulement d'une
volonté d'entretenir l'instinct grégaire et le
penchant naturel au conformisme, mais d'une tentative résolument
anti-moderne pour comprimer l'individualité, maintenir les citoyens
dans l'hétéronomie et les empêcher de penser par
eux-mêmes. Empruntée au catholicisme, cette idée d'une
doctrine sociale constituerait une des traces les plus visibles de
l'influence de l'école rétrograde sur la politique
positive, laquelle serait par là même vouée à
l'échec, comme toutes les tentatives pour restaurer un type
d'organisation définitivement révolu.
Il est clair que le consensus en question
n'est pas cette unanimité issue de la palabre, à laquelle
nous avons substitué la règle démocratique de la
majorité
[4].
De ces deux solutions à ce qu'on a appelé le problème
de la décision collective, la seconde ne va pas sans de sérieuses
difficultés. Dès lors qu'il n'y a plus
unanimité, la majorité impose sa volonté à la
minorité. De quel droit ? La règle de la majorité
serait-elle autre chose que la tyrannie de la majorité ? Afin
d'éviter que la démocratie ne se transforme en son
contraire, ses partisans doivent montrer comment, une fois proclamés les
droits de l'homme, il est possible d'imposer à une
minorité une décision dont elle ne voulait pas, sans violer le
plus fondamental de tous les droits, la liberté. Comte, pour sa part,
s'intéresse non aux mécanismes de prises de décision
mais aux règles de la vie commune, et c'est à ce niveau,
beaucoup plus radical, qu'il lui est reproché de refuser le
pluralisme.
Il est donc urgent de prendre la
défense de ce dernier et de réaffirme haut et fort son
incomparable fécondité. On sait depuis longtemps que la
république vit de ses discordes et Alain se plaisait à citer le
mot de Marc Aurèle : pousser ensemble, non penser ensemble.
L'idée de consensus évoque celle d'adhésion;
or, l'auteur des
Propos ne cesse de le rappeler : penser, ce
n'est pas adhérer, c'est dire non. C'est de la
confrontation des idées, non de l'acquiescement béat, que
naît la vérité. Un esprit créateur se reconnaît
à la façon dont il prend ses distances à
l'égard de l'opinion reçue. Sans cette capacité
de l'individu à penser autrement que son voisin, il n'y
aurait pas de progrès.
Une position
comme celle de Comte serait donc non seulement chimérique, mais aussi
dangereuse. La recherche de l'unité n'engendrerait en fait
que l'exclusion. Il est bien connu qu'orthodoxie et
hérésie s'appellent l'une l'autre. Pour le
sectaire, toute question est vécue, sinon comme une agression, du moins
comme une menace. Incapable de supporter la contradiction, il se coupe de
quiconque ne partage pas son opinion pour se confiner dans un cercle
étroit où il est artificiellement protégé contre
toute mise en cause. Au lieu du pluralisme, où des parties ouvertes les
unes sur les autres cohabitent dans l'acceptation franche de leur
diversité, on aboutit au sectarisme, ou des groupuscules s'ignorent
les uns les autres, quand ils ne cherchent pas à
s'entredétruire. — A cela s'ajoute que le consensus
serait le plus souvent obtenu par des moyens suspects : appel aux passions,
propagande, etc. Visant à la compression de l'individualité
et non à son libre épanouissement, il exigerait l'abandon de
toute forme d'esprit critique. Endoctrinement, et non adhésion
rationnelle à un système d'idées préalablement
définies, il aurait pour principal ressort un vague sentiment
d'appartenance à un tout
indistinct.
Le consensus, enfin, serait vide
de contenu. Les thèmes fédérateurs sont le plus souvent
inconsistants, l'entente se réalisant sur une base minimale afin de
masquer les désaccords. Certes, il est possible de trouver des
propositions sur lesquelles tout le monde tombe d'accord. Qui par exemple
oserait parler contre la liberté, le droit, la justice, la
démocratie ou la paix ? Mais y a-t-il bien accord ? Les grands mots sont
si grands que toute tentative pour en cerner les contours est prise pour un
crime de lèse-majesté, ce qui permet ensuite à chacun de
les interpréter à sa guise. Les divergences l'emportent
toujours, puisqu'il est impossible de faire taire les
intérêts particuliers. Les rapprochements ne se réalisent
que sous la pression de la nécessité, quand des
intérêts vitaux sont en jeu : quand il faut par exemple faire front
contre un ennemi commun. Mais l'entente reste conjoncturelle, ponctuelle,
provisoire, et l'on se garde bien d'évoquer les questions
délicates qui risqueraient de réveiller les dissensions.
L'enseignement à tirer de ces diverses considérations est
clair. Faire reposer le mécanisme social sur l'opinion, c'est
lui donner un fondement bien fragile. Puisque la recherche du consensus est
vouée à l'échec, il faut encourager les
revendications, proclamer le droit à la dissidence, bref,
s'installer résolument dans le pluralisme conçu à la
fois comme une donnée d'expérience et comme un idéal
à atteindre.
1.2. Qu'il y
ait dans tout cela une bonne part de vrai, nul ne le niera. Encore faut il ne
pas tomber dans la caricature. La République Occidentale n'est ni
Le meilleur des mondes ni
1984 et il ne s'agit donc en
aucune façon de parler en faveur de la pensée unique. En tant que
dirigées contre la politique positive, les remarques qui
précèdent ratent deux fois leur cible : sur la nature et la
portée exactes du consensus, et d'abord sur les moyens d'y
parvenir.
1.21. On ne fera pas à Comte
l'injustice de croire qu'il voulait imposer une quelconque doctrine
officielle, encore moins forcer qui que ce soit à se rétracter ou
à professer une opinion qu'il rejetterait en son for
intérieur. Encore qu'on chercherait en vain chez lui un plaidoyer
pour la liberté de discussion analogue à celui qu'on trouve
chez Mill, il s'est toujours déclaré contre la censure et
pour la liberté de la presse, où il voyait une des conditions
essentielles de l'indépendance du pouvoir spirituel. Il
préconisait même un large usage de l'affichage mural,
susceptible de remplacer avantageusement journaux et périodiques. Quant
à la liberté de discussion, c'est une pièce
maîtresse de cet «empire de l'opinion publique» qui devait
être un des principaux caractères du régime final de
l'humanité. Rien n'est plus conforme en effet à la
tradition jacobine dont la politique positive est pour une part
l'héritière. L'éloge du club, «meilleur
correctif au cabaret» doit être compris dans cette perspective (DEP,
225; cf. 179-80). On notera qu'il y a loin de cette conception du club aux
debatting societies caractéristiques de la vie intellectuelle
anglaise. On notera également que, la fièvre
révolutionnaire de 1848 passée, les clubs cesseront
d'apparaître comme des relais indispensables : moins salutaires que
les salons, mais «moins dangereux que les journaux», leur fonction se
limitera «à seconder une noble dictature». «La doctrine
qui repousse les conciles et les parlements n'a aucun besoin des clubs, en
préparant un régime où l'exposition dispensera de la
discussion sans la susciter. Cependant, le positivisme doit prouver qu'il
ne craint point les réunions quelconques, en obtenant pour les
communications verbales, tant publiques que privées, autant de
liberté qu'envers les écrits, sous des garanties
équivalentes, complétées par une digne surveillance»
(IV, 383). C'est là, — ou à un moindre degré
dans les salons, où se fait sentir l'influence bienfaitrice de la
femme —, et non dans les assemblées parlementaires élues que
doit s'élaborer la véritable expression de l'opinion
politique.
Il est vrai que l'attitude de
Comte n'est pas sans équivoque. Celui qui voyait dans le dogmatisme
«l'état normal de l'intelligence humaine»
répugnait de toute évidence à faire une place à
l'exercice méthodique du doute comme moyen de rechercher la
vérité. Le doute n'est pas la suspension du jugement, mais
un état de crise, exclusivement destiné à assurer la
transition d'un dogmatisme à un autre. Face à l'esprit
positif, le scepticisme incarne, plus encore que la critique ou la
métaphysique, la puissance du négatif et de son action
dissolvante, sans que lui soit reconnu aucun mérite, ou presque.
Corrélativement, «ni l'homme ni l'espèce humaine
ne sont destinés à consumer leur vie dans une activité
stérilement raisonneuse, en dissertant continuellement sur la conduite
qu'ils doivent tenir. C'est à l'
action
qu'est appelée essentiellement la totalité du genre humain,
sauf une fraction imperceptible, principalement vouée par nature à
la contemplation.» Le domaine pratique ne constitue cependant pas une
sphère autonome : «toute action suppose des principes
préalables de direction que les individus ou les masses n'ont ni la
capacité ni le temps d'établir, ou seulement de
vérifier, autrement que par l'application même dans le plus
grand nombre des cas» (EJ, CPS, 385-86). C'est de la
nécessité de concilier ces deux faits que la politique positive a
puisé le projet d'une sorte de division du travail entre une classe
spéculative, investie d'une autorité spirituelle, et le
reste de la société, animée par une foi
positive.
De là à
l'idée que le meilleur moyen d'obtenir le consensus est de
maintenir le peuple dans l'ignorance, il n'y a qu'un pas, que
Comte s'est toujours bien gardé de franchir. Une telle attitude est
contraire à tout ce qu'on sait de celui qui fut l'un des
fondateurs de l'
Association polytechnique pour l'instruction
populaire et qui durant plus de vingt ans consacra le plus clair de ses
loisirs hebdomadaires à enseigner l'astronomie et l'histoire
aux prolétaires parisiens. L'éducation constitue
l'attribut par excellence du pouvoir spirituel; et c'est
l'attitude à son égard qui faisait la principale
différence entre positivistes et communistes. Tous deux en effet
s'accordent pour résumer la question sociale autour de deux points
: éducation et travail. Mais les communistes croient possible
d'atteindre le second avant le premier. C'est toujours la même
erreur qui consiste à «tenter la réorganisation temporelle
indépendamment de la spirituelle; c'est-à-dire à
construire l'édifice social sans bases intellectuelles et morales.
De là résulte, pour satisfaire aux justes exigences populaires, la
préférence stérile et subversive accordées aux
mesures politiques proprement dites [...] En un mot, la double solution du
commun problème social sera toujours empirique et révolutionnaire,
de manière à rester purement nationale, ou bien elle deviendra
rationnelle et pacifique,, avec un vrai caractère occidental, selon que
l'organisation du travail précédera ou suivra celle de
l'éducation» (DEP,
201-2
[5]).
Professeur hors pair — l'échec de ses candidatures à
l'École Polytechnique ou au Collège de France tiennent
à d'autres raisons — , Comte savait parfaitement que «la
véritable influence didactique dispose à méditer au lieu
d'en dispenser» (CP, 211). Sur ce point donc, le positivisme
apparaît bien comme l'héritier des Lumières. Avant
comme après la découverte du sentiment, c'est la raison qui
nous éclaire, et rejeter l'idée de consensus sous
prétexte qu'elle aurait parti lié avec l'obscurantisme
ne repose que sur l'incompréhension ou la mauvaise
foi.
Ceci permet également de disposer
d'une seconde objection : Comment est-il possible d'accorder la
liberté de discussion sans accorder la liberté de conscience
[6]
? On aura compris que le problème posé ne concerne que la
politique, à l'exclusion de tout ce qui touche la liberté de
pensée dans ses aspects métaphysiques. La théorie du libre
arbitre relèvant en effet d'un point de vue considéré
comme définitivement réfuté, la doctrine de la
causalité de la volonté, ou sa négation, tombe sous le coup
des critiques dirigées contre la notion de cause. La question une fois
réduite à sa dimension positive, il n'est pas difficile de
voir que la réponse se trouve dans l'existence d'une science
sociale. Dans la cité savante, la discussion est libre, sans qu'il
y ait pour autant de liberté de conscience. De même, bien
qu'on ne puisse y penser n'importe quoi, la salle de classe, ou
mieux encore l'entretien socratique sont des lieux de libre discussion
où chacun fait l'apprentissage de la liberté. La
manière forte n'y a pas de place; il ne s'agit pas
d'intimider l'interlocuteur, de le faire taire, mais de chercher
avec lui la vérité. Quand le positivisme se sera
réapproprié le vocabulaire religieux, et que la science sera
devenue dogme, il opposera ainsi le dogme démontré au dogme
révélé de la
théologie.
1.22.
Unité
et pluralité : les limites du pluralisme. Étant entendu que la
théorie du consensus ne vise pas à établir une
pensée unique, reste à en comprendre les véritables motifs.
Ceux-ci se dessinent en creux dans les insuffisances du pluralisme. Lui
reprocher son indifférence pour l'unité relèverait de
la pétition de principe mais, comme ses partisans l'admettent
volontiers, il a lui aussi nombre d'effets
indésirables.
Le pluralisme est plus un
cri de ralliement, ou un épouvantail, qu'un concept aux contours
bien définis; aussi ne faut-il pas s'étonner qu'on lui
adresse les reproches les plus contradictoires, comme d'abandonner
l'individu à lui-même et d'encourager l'esprit de
clocher. Le pluraliste parle pour la pluralité; mais laquelle ? ou
plutôt, une pluralité de quoi ? Il ne s'agit pas, à
l'évidence, d'arbitrer la vieille opposition entre les
partisans du pouvoir central et ceux du pouvoir local. Leur débat porte
en effet avant tout sur les mécanismes de prise de décision et
Comte, par exemple, était si peu hostile à l'idée
d'un pouvoir plus proche des administrés qu'il avait
proposé de découper la France en dix-sept intendances (IV, 241).
La pluralité que défend le pluraliste est donc celle des opinions,
et c'est d'ailleurs pourquoi c'est le besoin de consensus qui
justifie en dernière instance l'existence du pouvoir
spirituel.
Kant définissait le
pluralisme comme le dépassement de l'égoïsme, par
où chacun de nous est invité «à se concevoir et
à se conduire non comme le dépositaire du monde entier en son moi,
mais comme un simple citoyen du
monde»
[7].
Mais ce passage à l'universalisme cosmopolitique ne laisse
guère de place à toutes les médiations qui
s'interposent entre l'homme et l'humanité et Mill
traduisait mieux notre conception, lorsqu'il déclarait :
«l'unité d'opinion, sauf si elle résulte de la
comparaison la plus complète et la plus libre des opinions
opposées, n'est pas désirable, et la diversité
n'est pas un mal mais un bien, tant que l'humanité ne sera
pas plus capable qu'aujourd'hui de reconnaître tous les
aspects de la
vérité»
[8].
Il
existe plusieurs façons de faire l'éloge de la
diversité. Certains, par exemple, s'appuieront sur le fait que
«l'ennui naquit un jour de l'uniformité»; mais il
n'y a rien là qui soit incompatible avec la théorie du
consensus, laquelle n'est pas une apologie du conformisme, et n'a
jamais exigé que tout le monde soit d'accord en tout point. Dans le
cas présent toutefois la diversité vaut comme reflet, comme indice
du développement de la personnalité. Un passage de Humboldt mis en
exergue de
On Liberty pose en principe «l'importance absolue
et essentielle du développement humain
dans sa diversité la
plus riche» (c'est moi qui souligne). A travers le pluralisme,
c'est donc le statut de l'individu qui est en cause. Dans la nature,
il n'y a pas deux gouttes d'eau identiques, deux feuilles
identiques, à plus forte raison pour deux êtres humains. Chacun de
nous est unique; quand il se développe sans contrainte, en se laissant
guider par sa seule nature, il suit des voies qui lui sont propres, des voies
distinctes de toutes les autres. L'auto-affirmation de la personne aboutit
ainsi à valoriser la diversité. Si l'unité
n'est pas souhaitable, si elle est même
fons errorum,
c'est qu'elle favorise l'uniformité et fait ainsi
obstacle au libre épanouissement de l'individualité. Plus il
y a de diversité, mieux c'est, parce que la diversité est un
signe de richesse, et l'unité un signe d'appauvrissement. Le
consensus s'obtient par soustraction, puisqu'il ne retient que les
idées communes, à l'exclusion de toutes les
autres.
Il est difficile de rester insensible
à cet idéal humaniste repris par les libéraux; difficile
également d'y adhérer pleinement sans renoncer, semble-t-il,
à l'idée de consensus. L'éloge du pluralisme
est associé chez Mill au refus du despotisme de la coutume. Dans
certaines sociétés, tous les individus sont faits sur le
même moule. Au lieu de chercher à rendre tout le monde semblable,
il conviendrait d'inviter chacun à se distinguer des autres. Mais
les individus en question sont des être humains, l'espèce
humaine est une, et on ne voit donc pas pourquoi ce libre développement
ne produirait pas l'unité au même titre que la
diversité. Toutefois il n'y a pas apparence que le consensus
s'obtienne de cette façon et, plutôt que d'en faire un
produit de l'individualité, il faut le comprendre à partir
des insuffisances de celles-ci ou, si l'on préfère, de
l'idée de l'homme qui sous-tend le
pluralisme.
Tout n'est pas
également séduisant dans le programme libéral. Ses
partisans passent d'ordinaire sous silence la dimension
immédiatement sociale de l'être humain et
l'individualisme pour lequel ils ne cachent pas leur sympathie risque
à chaque instant de mener à la dissolution des liens sociaux. Les
pessimistes accuseront Humboldt de faire indûment confiance à la
nature humaine. Le libre développement de l'individualité ne
produit pas seulement la diversité mais aussi le désordre. La
diversité serait moindre si l'on s'affirmait avec les autres,
aussi s'affirme-t-on contre eux. Chacun tire de son côté et
c'est pourquoi une instance chargée de coordonner les efforts
apparaît vite indispensable. Sans aller aussi loin, on ne peut
qu'être frappé par l'absence de solidarité qui
est comme l'envers de l'individualisme et sur lesquels les
observateurs de la vie moderne ont souvent attiré l'attention. Les
métropoles actuelles où cohabitent des hommes et des femmes venus
du monde entier constituent la meilleure image du pluralisme; et chacun peut
s'y faire agresser sous les yeux des passants sans que ceux-ci fassent
quoi que ce soit. Au lieu de l'affirmation de soi, c'est le repli
sur soi et il est bien connu qu'il n'y a pas pire solitude que celle
des grandes villes. Pour échapper à ces conséquences
indésirables, certains insistent sur l'enracinement de
l'individu concret dans des communautés à leur tour
diverses, jouant les revendications identitaires contre un universalisme
jugé trop abstrait. Reste qu'il est permis de penser que
l'amour propre est assez fort pour qu'il ne soit pas
nécessaire d'encourager tout spécialement le
développement de l'individu. Celui-ci s'en charge
déjà assez lui-même et a plutôt besoin
d'être invité à penser aux autres. C'est
pourquoi Comte se proposait non de développer la diversité mais au
contraire de contenir les divergences et de développer les convergences.
Le contraste entre les deux mots d'ordre permet de saisir comme sur le vif
ce qui distingue la politique positive de ses
rivales.
Un second argument, plus direct,
montre encore l'impossibilité de s'installer de plein pied
dans la diversité, et la nécessité corrélative de
faire reposer l'ensemble du mécanisme social sur un consensus. Il
importe en effet de voir qu'ériger le pluralisme en principe
premier est tout simplement
absurde; il faut
d'abord que
vous et moi nous mettions d'accord pour lui accorder une valeur.
Agreeing to disagree disent les Anglais; s'accorder sur le
désaccord pourrait-on
traduire
[9].
La question est posée depuis longtemps par les extrémistes de tout
poil. Comment par exemple se comporter à l'égard de ceux qui
rejettent les règles du jeu démocratique? Le principe de la
démocratie veut que chacun ait le droit d'exprimer son opinion.
Mais que faire de l'opinion qui refuse ce principe ? Faut-il y voir une
opinion comme les autres, bénéficiant des droits garantis par la
démocratie ? Faut-il au contraire estimer que, le consensus qui ouvre
l'espace des désaccords légitimes étant rompu, ces
gens se sont exclus de la société et qu'il faut passer en ce
qui les concerne du dialogue aux sanctions ? Si vous êtes pluraliste, vous
ne pouvez pas imposer par la force le règne du pluralisme. Obliger
quelqu'un à penser comme vous est contraire aux principes les plus
élémentaires que vous défendez. Comment pouvez vous
refuser à autrui le droit de penser autrement que vous, et proclamer le
droit de chacun à penser ce qu'il veut ? Il est vrai que sous un
autre rapport c'est la pluralité qui est première.
Quot
capita, tot sententiae; autant de têtes, autant d'avis. Mais
cette diversité des opinions a toujours été
considérée comme un signe de la faiblesse humaine et, sauf
à ériger en vertu l'impossibilité de
s'entendre, on ne voit pas comment faire fond sur elle. On retiendra
cependant que si le consensus est premier, il y a aussi un sens en lequel
l'accord des esprits, loin d'être donné, constitue au
contraire un but plus souvent visé qu'atteint.
2.
La théorie du
gouvernement. 2.1.
Gouvernement et esprit d'ensemble. Ce qui
précède donne la clé de la théorie du gouvernement
telle qu'elle est exposée dès 1826 dans les
Considérations sur le pouvoir spirituel, et reprise à la
fin de la cinquantième leçon du
Cours. Celui-ci n'a
en effet d'autre fonction que de combiner «l'unité du
but et la diversité des moyens»
(50 l., 264). La politique
découle en effet de deux axiomes : il n'y a pas de
société sans gouvernement, il n'y a pas de
société sans sacerdoce. Laissons provisoirement de
côté le second, qui affirme la nécessité d'un
pouvoir spirituel distinct du pouvoir temporel, et tenons-nous en pour
l'instant au premier. C'est bien au besoin de consensus que renvoie
«la co-relation [par là posée] entre l'idée de
société et l'idée de gouvernement» (50 l., 274).
C'est parce que la société n'est pas en mesure
d'assurer seule le consensus sans lequel elle ne peut subsister
qu'un organe spécialement chargé de cette fonction est
indispensable. D'où l'on conclut que le principe et la fin du
gouvernement c'est, pour reprendre une expression déjà
utilisée, de contenir les divergences et de développer les
convergences.
Bien que le moment ne soit pas
encore venu d'exposer en détail les réflexions qu'a
inspirées à Comte la division du travail (voir §5), il
convient d'en dire ici quelques mots. Déjà la biologie nous
enseigne que, du protozoaire aux animaux supérieurs, la vie progresse par
une diversification croissante des fonctions et des organes — et
c'est pourquoi d'ailleurs il est faux de mettre la perfection dans
la simplicité. Ceci vaut à plus forte raison de la vie en
société. La division du travail, qui dépasse le cadre
étroit de l'économie et embrasse toutes les sphères
d'activité, notamment l'activité intellectuelle,
apparaît ainsi comme la condition
sine qua non du progrès.
Reste que tant au plan théorique que pratique, la spécialisation
n'a pas que des effets positifs. A mesure que l'esprit
s'aiguise, il s'amincit. L'attention exclusive accordée
aux détails, l'indifférence à l'égard de
la marche générale des événements ou des
idées risquerait à chaque instant de compromettre les
bénéfices de la division du travail, sans une instance
spécialement chargée de lutter contre la spécialisation
dispersive et de ramener inlassablement à la considération de
l'ensemble des esprits trop facilement enclins à la divagation. Tel
est le principe élémentaire de la théorie du gouvernement,
qui caractérise celui-ci par l'esprit d'ensemble, seul
capable de ne pas perdre de vue l'intérêt commun (CPS,
382).
Priorité de la
réorganisation des idées. Si toute société
repose sur l'opinion, nul ne s'étonnera que le travail de
réorganisation qui incombe à notre époque concerne
d'abord le domaine des idées. Il est typique de la politique
positive de poser que la suite des réformes à accomplir doit se
succéder selon un ordre immuable : intellectuel, puis moral, et enfin
politique. Les esprits, les moeurs, et seulement alors les institutions. Comte
s'inscrit par là en faux contre le sentiment de la plupart des
hommes politique modernes, pour qui rien n'est plus urgent que de
réformer les institutions, et qui en conséquence commencent par
rédiger une nouvelle constitution. L'erreur trouve son principe
dans une illusion «sur l'efficacité absolue des mesures
politiques (DEP 201; cf. 57 l., 657). La question touche également aux
rapports de la morale et de la politique. Comte croit constater une
subordination croissante de celle-ci à celle-là : le gouvernement
humain devient de plus en plus moral et de moins en moins
politique.
Pour passer du gouvernement au
gouvernement spirituel, il suffit de constater que si, en un sens, les
idées gouvernent le monde, en un autre sens, elles ont besoin
d'être gouvernées. Avant d'examiner ce que ce nouveau
point de vue apporte à la théorie du consensus, à savoir
les deux notions corrélatives d'autorité et de foi positive,
il ne sera pas inutile de présenter brièvement le pouvoir
spirituel sous un jour quelque peu différent.
De ce que Comte se proposait de
réorganiser la société sans dieu ni roi, il ne
s'ensuit pas qu'il aurait éprouvé la moindre sympathie
pour le mot d'ordre
ni dieu ni maître. Tout au contraire,
l'anarchie résumerait presque tout ce qu'il abomine. Bien que
le mot revienne sans cesse sous sa plume, il n'est pas toujours
aisé de savoir ce qu'il entend par là. Après 1848 le
mal sera décrit comme la longue insurrection de l'esprit contre le
coeur; toutefois, il n'est pas moins exact d'y voir l'absence
de convictions systématiques. Le fondateur du positivisme a toujours
accordé à celles-ci la plus grande valeur, à tel point que
le rétablissement des convictions systématiques,
ébranlées pendant l'état métaphysique,
constitue incontestablement un des principaux buts de la politique positive. En
effet l'anarchie n'est pas d'abord un mode
d'organisation politique; c'est le désordre des opinions et
des moeurs, et c'est d'ailleurs pourquoi le travail de
reconstruction doit commencer par là. A sa source, ce n'est pas
davantage un phénomène intersubjectif : si la liberté de
conscience produit effectivement du désordre, cette cacophonie des
opinions divergentes n'est elle-même que le reflet d'une
incohérence plus radicale, celle d'esprits ballottés au
gré des circonstances et incapables de s'en tenir à une
opinion
arrêtée.
L'intérêt
de ces remarques tient à ce qu'elles nous renvoient à
l'articulation de la théorie et de la pratique. Comme on l'a
vu, l'humanité n'es pas destinée à perdre son
temps dans des spéculations oiseuses; c'est à l'action
qu'elle est appelée. Or la vertu n'est rien d'autre que
la volonté ferme et constante de faire le bien. Dans la mesure où
il ne conduit qu'à l'irrésolution, et où
l'irrésolution est le pire des maux, le doute n'a pas sa
place dans la pratique. Non sans raison, certains estimeront toutefois que
c'est aller trop loin, et que la critique du scepticisme ne doit pas
conduire à maintenir l'humanité dans
l'hétéronomie, comme Comte semble parfois enclin à le
faire. Il s'agit de résoudre les problèmes à la place
des intéressés, de leur éviter de se poser des questions
jugées non seulement superflues, mais encore préjudiciables., le
but étant de faire que la conduite soit «tracée
d'avance, en chaque cas important, d'après des règles
démontrables, adoptées d'abord de confiance et ensuite par
conviction» (DEP, 177). Bien que tout ceci n'aille nullement de soi,
on se gardera d'en tirer trop vite des conclusions. Mill lui-même,
tout utilitariste qu'il était, avait bien vu «qu'une
conviction est plus forte que quatre-vingt-dix-neuf intérêts»
[10].
Comte de même a certainement été frappé par la force
qui émane d'une conviction : «D'après la triste
influence des aliénés sur leurs médecins, on peut juger
combien nous ébranle toute énergique conviction, même quand
nous la reconnaissons erronée» (II 386; cf. 58 l., 372, qui
mérite d'être lue en entier). Rien ne serait pourtant plus
injuste que d'accuser le positivisme de vouloir encourager le fanatisme ou
la superstition. La supériorité de la nouvelle morale sur
l'ancienne tient précisément à ce que ses
règles sont toujours démontrables, en d'autres termes,
à ce que les convictions qu'elle engendre reposent sur des
principes scientifiquement établis. Mais on retrouvera ces questions par
le biais de l'idée de foi positive, laquelle suppose que soit au
préalable exposée la théorie de l'autorité
spirituelle
[11].
2.
2.
L'autorité spirituelle. 2.21. L'étymologie
est là pour nous rappeler que l'autorité appartient au
premier chef à l'auteur. Encore que ce dernier ne se confonde pas
avec l'écrivain, il n'en faut pas plus pour reconnaître
que la théorie de l'autorité ne relève pas
exclusivement ni même d'abord de la politique; surtout si l'on
s'en tient à la philosophie politique moderne, dont il n'est
pas excessif de penser qu'elle est née du refus d'admettre
une autorité spirituelle. C'est pourtant bien de cela qu'il
s'agit : comme le mot d'
argument le donne à entendre,
ce qu'on a pris l'habitude d'appeler l'argument
d'autorité, qui se trouve au centre des débats,
relèverait presque plus de la logique que de la politique, à tel
point que l'une des questions les plus difficiles qui se posent à
son propos est précisément de savoir si une autorité
spirituelle, c'est-à-dire à la fois intellectuelle et
morale, peut se constituer en authentique pouvoir — parler, dans ce
contexte, de contre-pouvoir ou de pouvoir modérateur ne faisant que
donner un nom à la
difficulté.
Il y a peu de sujets aussi
décisifs et, il faut le dire, aussi contestés dans la
pensée de Comte. En décrivant le libre examen comme «une
aliénation chronique qui (...) dispose ici chacun à ne
reconnaître au fond d'autre autorité que la sienne, du moins
envers les questions les plus compliquées et les plus importantes»
(III p. xxix, lettre au Tzar du 20 décembre 1852; cf. C.G., T 6, p.
451-52), celui-ci avait bien conscience de remettre en cause la modernité
dans son principe et force est de reconnaître qu'il n'a pas
convaincu. A plus forte raison aujourd'hui, ses efforts pour
réhabiliter un point de vue tenu pour définitivement
dépassé apparaissent comme un combat d'arrière garde.
Pourtant, n'avait-il pas raison d'estimer que le
développement d'une science sociale permettait
d'étendre à ce nouveau domaine cette vérité,
déjà admise partout ailleurs, qu'il serait «absurde de
ne pas croire de confiance aux principes établis dans (les) sciences par
les hommes compétents» (EJ,
246).
2.21.
La position des Lumières
et sa réfutation. Aujourd'hui encore, nous restons tributaires
de l'idéal des Lumières, sans trop attacher
d'importance au fait que son hostilité au moyen âge l'a
conduit à présenter l'autorité sous un jour purement
négatif, comme ce qui nous empêche de faire usage de notre raison :
recourir à l'argument d'autorité serait tout
simplement renoncer à penser par soi-même. Au lieu
d'interroger la raison ou l'expérience, les scolastiques,
nous dit-on, préféraient invoquer l'autorité
d'Aristote; de même, ils invoquaient celle de
l'Écriture, sans prendre la peine de se livrer à la critique
des sources. Une telle confiance dans le témoignage d'autrui
mérite d'être appelée
crédulité,
et le clergé est accusé d'avoir maintenu le peuple dans
l'ignorance et l'hétéronomie. Il est difficile de
rester insensible à l'invitation qui nous est faite de sortir de
cet état d'enfance et d'entreprendre une fois pour toutes de
soumettre tous les préjugés au tribunal de la raison.
Développer en soi et en autrui l'esprit critique est de la plus
haute importance : chacun se doit d'apprendre à penser par
lui-même et tout doit donc être mis en oeuvre pour qu'il
puisse accomplir sans entrave ce
devoir.
Quelle que soit notre admiration pour
les Lumières, il faut pourtant bien admettre qu'en
l'occurrence leur enseignement fait obstacle à une
compréhension correcte de l'autorité. Les hommes du
dix-huitième siècle sont allés trop loin; ou plutôt,
s'il fallait en passer par là pour détruire la
théologie, cette tâche une fois accomplie, la critique de
l'argument d'autorité a rempli sa fonction et ce serait une
grave erreur que de continuer à y adhérer, car elle aboutit
à détruire toute autorité, sapant ainsi les fondements de
la vie sociale.
Commençons par
écarter un malentendu. Confiance n'est pas crédulité;
il ne s'agit ni de laisser à d'autres le soin de penser
à notre place ni d'exiger de la raison cette démission que
serait une obéissance aveugle. L'auteur du
Cours
d'astronomie populaire était si éloigné de
vouloir maintenir le peuple dans l'ignorance qu'il fondait tous ses
espoirs de réorganisation sur un système d'éducation
universelle qui a inspiré les fondateurs de l'école
républicaine. Il est permis de concéder tout cela aux
Lumières tout en continuant à penser que le moment est venu de
réhabiliter l'autorité. Le positivisme n'est
d'ailleurs pas seul à souhaiter que le dossier soit rouvert. Sa
demande bénéficie d'un soutien inattendu, puisque
l'herméneutique moderne aboutit pour l'essentiel à la
même conclusion : l'erreur des Lumières est d'avoir
méconnu les liens étroits que l'autorité entretient
avec la compétence; en conséquence de quoi, les critiques
adressées à la première conduisent immanquablement à
nier l'existence de la
seconde
[12].
Que
la compétence confère une autorité, c'est là
un principe spontanément senti et respecté. Quand il est question
de réparer une fuite d'eau ou de soigner une plaie, personne ne
songe à contester l'avis du plombier ou du médecin. Toutes
les opinions ne se valent pas, et il serait contraire au plus simple bon sens
d'accorder le même crédit à l'avis du premier
venu qu'à celui de l'homme de l'art. Consulter chacun
sur tout et sur n'importe quoi, l'encourager à se prononcer
sur ce qu'il ne connaît pas aboutirait au règne de
l'incompétence et la vie quotidienne deviendrait impossible. Cette
confiance mise à chaque instant dans l'autorité
d'autrui se comprend sans peine. Il n'y a pas plus
d'omnicompétence que d'omniscience : la compétence est
toujours limitée à un domaine et c'est pourquoi
compétence et spécialisation vont de pair. C'est un signe
d'intelligence que de savoir reconnaître son incompétence et,
quand on a besoin d'un avis autorisé, une des premières
difficultés à résoudre est précisément de
savoir à qui le demander. La différence ainsi posée entre
l'expert et celui qui vient le consulter est inscrite dans la division du
travail, dont elle est un corollaire immédiat. Cet éloge et
illustration de la compétence vient corriger ce que la critique de la
spécialisation dispersive peut avoir d'unilatéral. Il aide
en particulier à mieux comprendre pourquoi Comte a toujours
présenté la division du travail comme une condition
sine qua
non du progrès. Souligner la valeur irremplaçable de
l'esprit d'ensemble ne doit pas amener à en
méconnaître les limites. Si les vues d'ensemble sont
accessibles à chacun, c'est entre autre parce qu'elles
peuvent être acquises rapidement, sans exiger cette longue
familiarité avec la chose qui seule en donne une connaissance
adéquate. Le spécialiste est celui qui ne se contente pas
d'une compréhension globale, superficielle, et qui connaît
son sujet jusque dans les moindres
détails.
Le médecin n'est
pas un charlatan; dans l'avis du docteur, c'est en fait celui de la
faculté que nous suivons. Nous sommes ainsi renvoyés de
l'idée de compétence à celle de science : depuis
longtemps, l'autorité compétente par excellence est celle du
savant. Or combien d'entre nous ont suivi pas à pas le raisonnement
du physicien qui conclut à l'héliocentrisme ? Pourquoi alors
y donnons-nous notre assentiment, quand toutes les données de
l'expérience commune nous poussent à dire : la terre ne se
meut pas ? sinon parce que nous croyons à l'autorité de la
science
[13]
? On retrouve ainsi le consensus, cette fois sous la forme plus familière
de
consensus omnium, pris comme critère de
vérité
[14].
Si nous n'avions pas sous les yeux l'exemple de la cité
savante, l'idée de consensus pourrait paraître pure
chimère. Aussi les méthodes utilisées en science
(règles pour l'administration de la preuve, discussion rationnelle)
doivent-elles servir de modèle en politique; et c'est
d'ailleurs une des principales fonctions de l'éducation que
de les étendre peu à peu à l'ensemble du corps
social.
On touche ici un point critique de la
position de Comte. Il serait absurde, dit-il, de ne pas croire de confiance aux
principes établis dans les sciences par les autorités
compétentes, en quoi il est difficile de lui donner tort. Mais s'il
n'existe pas de sciences de faits sociaux, s'il n'y a pas un
corps de savants dont l'avis fasse autorité en matière
éthico-politique, les arguments en faveur de la restauration du pouvoir
spirituel perdent le plus clair de leur force. Si les phénomènes
sociaux sont soumis à des lois, et s'il existe des savants qui ont
dégagé ces lois, alors il serait absurde de contester leur
compétence; soit, mais, pour accepter la conclusion, encore faudrait-il
que les prémisses fussent vraies. Tout le problème est là.
Comte trouvait manifestement scandaleux que la compétence soit
respectée partout sauf dans les questions «les plus complexes et les
plus importantes» et tous ses efforts ont visé à mettre fin
à cette situation. Que cela plaise ou non, peut-on rétorquer, il
n'y a toujours pas d'autorité compétente dans ce
domaine. L'auteur du
Catéchisme positiviste avait
noté que la morale est le seul art universel; réfractaire, en
d'autres termes, à la spécialisation. Dans ces questions le
plus éminent philosophe n'est pas plus avancé que le plus
humble manoeuvre. Il suffira alors d'ajouter que de la même
façon, les questions politiques ayant en propre de concerner tout le
monde, tout le monde y est également compétent, de sorte que la
différence entre spécialiste et non-spécialiste s'y
trouve aussi abolie. A travers le statut d'exception revendiqué
pour les phénomènes sociaux, c'est clairement la
possibilité d'une science sociale qui est en cause, et force est
d'admettre que Comte avait sous-estimé les difficultés
qu'il y a à étendre à l'étude de
l'homme ce qui vaut en astronomie ou en
physique.
2.23.
Le prêt à
penser ? On bute encore sur la même difficulté quand on
s'interroge sur la fonction que ces autorités sont censées
remplir dans la société. Dès la deuxième
leçon, le
Cours rappelle sans équivoque que la science a
pour fonction première de satisfaire le besoin impérieux qui
pousse notre intelligence a vouloir connaître les lois des
phénomènes. En ce sens, la question des applications de la science
est secondaire : l'esprit scientifique est le même en sociologie que
partout ailleurs, et les hommes doivent être étudiés avec
autant d'objectivité et de détachement que s'il
s'agissait d'insectes, de roches ou de figures
géométriques. Reste que l'ancien polytechnicien a tout aussi
clairement condamné comme une activité stérile et
même répréhensible la recherche de la vérité
pour elle-même, et qu'aucune théorie de la science ne peut
ignorer la question de ses applications. Dans le cas présent, il est bien
connu que de tout temps, le pouvoir s'est entouré de conseillers.
Le spécialiste de science sociale est tout désigné pour
remplir ce rôle : c'est à lui que le gouvernement demande de
réaliser les enquêtes dont il a besoin pour être bien
informé, et il figure en bonne place parmi les membres des commissions
chargées de rédiger des rapports. Invoquer le danger
technocratique serait inapproprié, puisqu'il ne s'agit non de
se substituer aux politiques, de prendre les décisions à leur
place, mais de leur fournir les éléments nécessaires pour
décider en connaissance de cause. Il en a toujours été
ainsi; le roi siégeait en son conseil, et c'est donc le rôle
de l'autorité spirituelle auprès des gouvernés et non
des gouvernants qui fait
problème.
Comte rêverait
d'un monde où les opinions des gens seraient fabriquées pour
eux. Cette description, qui n'est pas sans
malveillance
[15],
a pour elle de bien faire sentir la difficulté. Plutôt que de
gouvernement des idées, il conviendrait de parler de fabrication des
idées. La fonction de l'autorité spirituelle serait de dire
aux hommes ce qu'ils doivent penser, de leur fournir des idées
toutes faites, au lieu de les inviter à penser par eux-mêmes. Les
uns confectionneraient des idées comme d'autres confectionnent des
vêtements, et il y aurait un prêt à penser comme il y a un
prêt à porter. Mill cachait mal son embarras devant une telle
situation
[16].
En un sens, il ne pouvait s'empêcher de donner raison à son
interlocuteur. Il est inadmissible d'en appeler au tribunal
incompétent de l'opinion commune. Pour autant que le principe de
libre examen conduit au mépris de la compétence, ce premier
article de la croyance libérale peut à bon droit être tenu
pour suspect. Celui qui conteste les conclusions établies dans le domaine
politique par une autorité compétente est aussi ridicule que le
fondamentaliste qui rejette la théorie de l'évolution au nom
des saintes écritures. A peine concédé, cet accord se
trouve pourtant annulé par les clauses restrictives qui
l'accompagnent. — Déjà dans le cas de la critique de
la liberté de conscience, on peut soutenir qu'il n'y a rien
de présomptueux à ériger la raison individuelle en
suprême arbitre de toutes les questions sociales, puisque
l'autorité que l'on revendique ainsi pour soi est en
réalité celle de la lumière naturelle également
présente en chacun. Bien plus, l'objection se laisse retourner :
c'est se déclarer incompétent qui est
répréhensible, puisque c'est refuser de faire usage de sa
raison. Derrière la position de Comte se cacherait donc un argument
paresseux visant à nous décharger de nos responsabilités.
En fin de compte, c'est donc moins la liberté de conscience que la
volonté de restaurer un pouvoir spirituel qu'il convient de
repousser. Un tel projet repose sur une méconnaissance de la
spécificité du domaine auquel cette compétence est
censée s'appliquer et, à supposer même que l'on
puisse penser à la place d'autrui, il faudrait renoncer à
exercer un pouvoir de tutelle qui maintient indéfiniment dans un
état d'aliénation intellectuelle celui sur lequel il
s'exerce.
A cette objection, on
répondra tout d'abord que dans les faits, le gouvernement des
idées a toujours existé et qu'il s'agit simplement de
veiller à ce que ses effets soient bien positifs. Formidables moyens de
contrôle et de fabrication de l'opinion, la presse, les
médias constituent un pouvoir spirituel spontané, de sorte que
«les plus systématiques adversaires de la séparation des deux
autorités élémentaires ne sont certes pas les moins
servilement soumis à son ascendant habituel» (57 l., 655). Le
conformisme intellectuel ne date pas d'hier. Dans ce domaine comme dans
les autres, la majorité de nos semblables se comportent comme des
consommateurs, et tout porte à penser qu'ils continueront longtemps
encore à se satisfaire d'idées toutes faites. Dans ces
conditions, le problème n'est pas de savoir s'il faut ou non
un pouvoir spirituel, mais d'en régler les conditions
d'exercice. Pour supprimer ce qu'il y a de scandaleux dans
l'idée que mes opinions seraient fabriquées pour moi par
d'autres, il faut donc se placer avant tout au plan du droit. On
répondra alors tout d'abord que je reste maître de
reconnaître ou non l'autorité, d'accorder ou de refuser
ma confiance. Il est inclus dans l'idée de compétence que
l'autorité qui en résulte ne saurait être que
librement consentie. En second lieu, l'autorité spirituelle tire sa
légitimité de ce que les doctrines qu'elles proclament ne me
sont pas foncièrement étrangères, ne me sont pas
inculquées de l'extérieur. Des idées
fabriquées pour moi, peut-être, mais que j'aurais aussi bien
pu fabriquer moi-même si les circonstances s'y étaient
prêtées. C'est parce que les doctrines proclamées par
une autorité compétente sont toujours démontrables
qu'elles n'ont rien à craindre de la discussion. Par ce
biais, l'existence d'une science sociale apparaît à
nouveau comme le fondement de la théorie comtienne du pouvoir spirituel.
Personne ne songe à accuser le mathématicien de fabriquer pour
moi, à ma place, ses théorèmes. S'il y a une science
de la société, qu'y a-t-il alors de scandaleux à ce
que les conclusions du sociologue soient de même acceptées de
confiance par ceux à qui la division du travail a confié
d'autres tâches ? Nulle trace ici d'aliénation, puisque
si j'en avais le loisir je pourrais valider pas à pas les
étapes qui l'ont conduit à ses conclusions, tout comme je
peux suivre pas à pas les étapes d'une démonstration
mathématique.
2.3.
La foi
positive. Après les fondements de l'autorité
spirituelle, il convient d'examiner la façon dont elle
s'exerce. L'association, suggérée par la langue, entre
autorité et autoritaire tend à faire passer pour analytique la
proposition
toute autorité est autoritaire. Rien n'est
pourtant plus faux et Comte a vu très tôt que la théorie du
consensus obligeait à faire une place à l'idée de
foi, dissociée de toute connotation théologique pour ne
plus désigner que «la disposition à croire
spontanément, sans démonstration préalable, aux dogmes
proclamés par une autorité compétente; ce qui est, en
effet, la condition générale indispensable pour permettre
l'établissement et le maintien d'une véritable
communion intellectuelle et morale» (CPS,
388).
Étant donnée
l'évolution ultérieure de Comte, il y a lieu de signaler que
cette idée de foi positive est attestée dès le
début, à une époque ou personne, pas même le premier
intéressé, n'imaginait que le positivisme allait se
transformer en religion. Pour bien le souligner, je m'appuierai
exclusivement sur des textes antérieurs à 1844. Le
Système a habitué ses lecteurs à dissocier religion
et théologie mais, de la même façon, le
Cours et les
opuscules de jeunesse avaient déjà dissocié foi et
religion, et opposé foi théologique et foi positive. Alors que la
première est une acceptation aveugle, une démission de la raison,
la seconde est «toujours subordonnée à une véritable
démonstration dont l'examen est permis à chacun sous des
conditions déterminées» (57 l., 668). Croire qu'il y
aurait incompatibilité radicale entre foi et science, entre foi et
positivité serait donc une erreur, qui tient à ce qu'on est
incapable de faire le partage entre ce qu'il y a d'essentiel dans la
foi, et ce que la théologie lui surajoute : les causes premières
et finales, le surnaturel, Dieu et l'au-delà. Il suffit pourtant de
revenir à l'étymologie : qui dit foi dit avant tout
confiance. Si des phénomènes par ailleurs aussi différents
que la foi théologique et la foi positive peuvent être
pensés sous un même concept, c'est que «l'une et
l'autre résident également dans cette universelle aptitude
à la confiance, sans laquelle aucune société réelle
ne saurait subsister»
(
Ibid.).
Sous le nom de
main
invisible, ou de
ruse de la raison, nous sommes souvent
invités à admirer la façon dont, comme par une
finalité immanente, le seul jeu des mécanismes naturels fait que
les acteurs sociaux concourent, à leur insu, à la bonne marche de
la société. Non moins admirable, et moins souvent notée,
est la façon dont cette marche repose à chaque instant sur une
confiance mutuelle, elle aussi non sentie dans la plupart des cas. La division
du travail «n'est pas seulement matérielle, comme on le croit
d'ordinaire; elle est aussi et surtout intellectuelle et morale,
c'est-à-dire qu'elle exige, outre la soumission pratique, un
certain degré correspondant de confiance réelle, soit dans la
capacité, soit dans la probité, des organes spéciaux
auxquels est ainsi exclusivement confiée désormais une fonction
jusqu'alors universelle. [...
] Chaque jour, par une suite
nécessaire de la grande subdivision actuelle du travail humain, chacun de
nous fait spontanément reposer, à beaucoup d'égards,
le maintien même de sa propre vie sur l'aptitude et la
moralité d'une foule d'agents presque inconnus, dont
l'ineptie ou la perversité pourraient gravement affecter des masses
souvent fort
étendues»
[17].
Le
phénomène ne touche pas la seule vie quotidienne et on en trouve
un exemple particulièrement instructif jusque dans les canons de la
méthode scientifique. Une des formes les plus caractéristiques de
l'esprit critique est la méthode historique, telle qu'elle
s'est peu à peu constituée à partir du
dix-septième siècle, et qui inclut comme une de ses composantes
essentielles ce qu'on appelle précisément la critique des
témoignages. En cela, l'enquête historique ressemble à
s'y méprendre à l'enquête policière.
L'historien doit apprendre à se défaire de cette
naiveté première qui nous porte à croire nos semblables sur
parole. Les témoins ne sont pas tous également crédibles,
loin s'en faut, et même quand ils sont de bonne foi, cela ne
signifie pas qu'on puisse leur faire confiance. Assez tôt, la
théorie des probabilités a été employée
à mesurer le degré de crédibilité des
témoignages, et Laplace par exemple calculait que, si un fait se transmet
par une chaîne de vingt témoignages dont chacun a une
probabilité égale à neuf dixièmes, la
probabilité résultante n'est même plus d'un
huitième. Comte, qui n'éprouvait aucune sympathie ni pour le
pyrrhonisme historique ni pour le «prétendu calcul des chances»
objectait qu'à suivre ce raisonnement, c'est l'ensemble
des sciences qui s'effondrerait, puisque celles-ci reposent, elles aussi,
sur la confiance autant que sur la méfiance : «même les plus
simples ont un indispensable besoin de ce qu'on nomme les preuves
testimoniales, c'est-à-dire d'admettre continuellement, dans
l'élaboration fondamentale de leurs théories les plus
positives, des observations qui n'ont pu être directement faites, ni
même répétées, par ceux qui les emploient, et dont la
réalité repose donc sur le fidèle témoignage des
explorateurs primitifs : ce qui n'empêche nullement de les employer
sans cesse, en concurrence avec des observations immédiates» (48 l,
157).
Si l'on n'est pas prêt
à reconnaître ce fait primordial et omniprésent, à
plus forte raison quand il s'agira de consensus. Le
phénomène est trop universel, trop rudimentaire et comme trop
diffus pour être présenté comme foi pleine et
entière. Du moins a-t-il le mérite de montrer comment il est
possible de débarrasser celle-ci des connotations théologiques et
même religieuses. Pour passer de là à la véritable
foi positive, entendue comme confiance en une autorité, il convient,
semble-t-il, d'ajouter deux éléments — outre la
possibilité déjà évoquée de produire à
tout moment des démonstrations. En premier lieu, l'aspect cognitif
associé à l'idée de croyance : la foi se rapporte non
seulement à une personne mais aux opinions soutenues par celle-ci. Il
n'est pas exclu que cet aspect soit en partie responsable de la suspicion
de principe à l'égard de la foi, fort répandue chez
les partisans de la science : c'est simplement un contrecoup du
discrédit général qui atteint la
doxa. En second
lieu, un rapport de subordination, inclus dans l'idée
d'autorité. On reconnaît aisément là une trace
de cette admiration pour l'organisation hiérarchique de
l'église romaine que Comte partageait avec l'auteur du
traité
Du pape. Comte aimait à citer le vers de Corneille :
on va d'un pas plus ferme à suivre qu'à
conduire. D'un côté le peuple, de l'autre ses
guides. De tout ce qui nous choque dans l'idée de pouvoir
spirituel, cet aspect inégalitaire, ou comme on voudra élitiste,
n'est certainement pas le moins
choquant.
Juin-Septembre
2000.
[1]
Pour les oeuvres de Comte,
— nous
citerons le
Cours dans l'édition Hermann (2 volumes, Paris,
1975), en indiquant le numéro de la leçon, puis la page, sans
mention du volume, étant entendu que le second contient les leçons
46 à 60. Pour les leçons 47 à 51, les
références renvoient à l'édition de J. Grange
:
Leçons de sociologie, Paris, GF,
1995.
— Nous citons le
Système dans la réédition procurée par la
Société Positiviste, Paris, 1927, quatre volumes :
«
Système, I 354», — ou tout simplement «I
354» quand il n'y aura pas d'ambliguïté — ,
renvoie ainsi à la page 354 du premier volume. Pour le
Discours sur
l'ensemble du positivisme (abrégé en DEP), les
références renvoient à la réédition
qu'en a donnée A. Petit, GF,
1998.
— Les
Ecrits de jeunesse
(abrégé en EJ) sont cités d'après la
réédition que Paulo E. de Berrêdo Carneiro et Pierre Arnaud
ont publié dans la collection des
Archives positivistes, Mouton,
Paris, 1970; "CPSS» désigne les
Considérations
philosophiques sur la science et les savants de 1826, et "CPS»,
les
Considérations sur le pouvoir spirituel, également de
1826.
— Enfin, le
Catéchisme
positiviste (abrégé en CP) est cité dans
l'édition de P. Arnaud, GF,
1966.
[2]
On dira que Comte emploie le mot dans un autre sens que celui retenu ici et que
ce dont je parle est pensé en d'autres termes. La notion concerne
en effet au premier chef la nature des faits sociaux, et elle apparaît
solidaire de ce qu'on appelle un point de vue organiciste, ou holiste :
les éléments sociaux demandent à être
considérés non de manière absolue et indépendante,
mais comme relatifs à tous les autres (v.g. 48 l., 99, ou II 8 :
"La religion constitue donc pour l'âme un consensus normal
exactement comparable à celui de la santé envers le corps»).
Je ne prétends pas rendre compte de tous les usages de
consensus
dans le corpus comtien mais crois toutefois pas me tromper en pensant que les
idées présentées se trouvent au coeur de la politique
positive.
[3]
Sur ce point capital, cf. les EJ p. 326-29, et sa reprise : 1è l. p. 11-4
;
51
e
l., 313-4 et 321-22;
58
e
l., 732 et DEP 52-55
.
[4]
L'unité n'est pas l'union, qu'il faut
réserver à la famille, pour l'opposer à
l'association, plus vaste, et qui s'appuye sur la raison plus que
sur le sentiment (50 l,
266).
[5]
Comme le remarque Mill, les prolétaires étaient censés
acquérir plus de connaissances que n'en possèdent
d'ordinaire les diplômés de l'enseignement
supérieur; voir
Auguste Comte et le Positivisme, trad. par G.
Clémenceau, L'Harmattan, 1999, p.
182.
[6]
Le contexte de cette condamnation célèbre montre bien ses liens
avec le consensus, la foi positive et l'autorité spirituelle :
"Il n'y a point de liberté de conscience en astronomie, en
physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde
de ne pas croire de confiance aux principes établis par les hommes
compétents. S'il en est autrement en politique, c'est parce
que les anciens principes étant tombés, et les nouveaux
n'étant pas encore formés, il n'y a point, à
proprement parler, dans cet intervalle, de principes établis. Mais
convertir ce fait passager en dogme absolu et éternel, en faire une
maxime fondamentale, c'est évidemment proclamer que la
société doit toujours rester sans doctrines
générales. On doit concevoir qu'un tel dogme mérite
en effet les reproches d'anarchie qui lui sont adressés par les
meilleurs défenseurs du système théologique» (EJ,
246-47).
[7]
Anthropologie d'un point de vue pragmatique, §2, dans
Oeuvres philosophiques, Gallimard, 1986, T. 3, p.
948.
[8]
On Liberty, Chapitre 3; dans
On Liberty and other essays, Oxford
UP, 1991, p. 63. On remarquera les deux clauses restrictives dont Mill
accompagne son
éloge.
[9]
Aumann :
Agreeing to disagree, Annals of Statistics, t. 4 (1976), p.
1236-39.
[10]
Cité d'après Ch. Gide et Ch. Rist :
Histoire des
doctrines économiques, t. 1, Sirey, 1947, p.
395.
[11]
L'envers de cette position dogmatique : le rôle positif du doute,
comme mise à l'épreuve, comme moyen de progresser dans la
recherche de la vérité est totalement méconnu. On lui
opposera qu'il n'y a que le fou qui ne doute pas.
[12]
Cf. H. G. Gadamer,
Vérité et méthode, trad. fr., le
Seuil, 1976, p. 115sqq :
La réhabilitation de l'autorité
et de la tradition, où on lit par exemple : "Le
discrédit jeté sur toute autorité n'est pas le seul
préjugé consolidé par l'Aufklärung
elle-même. Elle a aussi conduit à une déformation du concept
d'autorité. Sur la base des concepts de raison et de liberté
conçus par l'Aufklärung, ce que l'on aperçoit du
concept d'autorité, c'est l'obéissance aveugle,
contraire absolu de la raison et de la liberté.»
L'autorité "repose sur la reconnaissance, par
conséquent sur un acte de la raison même qui, consciente de ses
limites, accorde à d'autres une plus grande perspicacité.
Ainsi comprise dans son vrai sens, l'autorité n'a rien
à voir avec l'obéissance aveugle à un ordre
donné. [...] La reconnaissance de l'autorité est toujours
liée à l'idée que ce que dit l'autorité
n'est pas arbitraire ni irrationnel, mais peut être compris dans son
principe. C'est en cela que consiste l'essence de
l'autorité que revendiquent l'éducateur, le
supérieur, le spécialiste» (p. 118-19) . L'accord est
d'autant plus remarquable que les points de vue adoptés sont
très différents, et il suffirait par exemple de remplacer
tradition par
continuité pour le renforcer
encore.
[13]
Cf.
L'autorité de la science, de Fr. Lurçat, Paris,
le Cerf,
1995.
[14]
Les modes sont là pour nous rappeler la part des conventions dans le
consensus. Mais c'est aussi le problème des unités de
mesure. On convient que, par définition, le mètre, c'est la
longueur de la barre de métal déposée à
Sèvres. Et il est clair que ces conventions peuvent
changer.
[15]
Fabriquer renchérit en effet sur
gouverner, terme dont il
faudrait au contraire atténuer le sens, conformément au principe
— posé, il est vrai, dans un autre contexte — : "Ici
comme ailleurs, et même plus qu'ailleurs, il ne s'agit pas de
gouverner les phénomènes, mais d'en modifier le
développement spontané» (48 l.,
151).
[16]
Auguste Comte et le positivisme, p. 90 : "Tout ceci est vrai, en un
sens; mais [...]»; la suite du texte est tout à fait
remarquable.
[17]
50 l., 279; cf. encore le premier texte important recueilli dans
l'appendice de 1856, la
Sommaire appréciation de 1820, EJ p
325-27.