Lelita Oliveira Benoit
Docteur en Philosophie au Département de Philosophie de la Faculté de Philosophie, Lettres et Sciences Humaines (FFLCH) de l'Université de São Paulo (USP), Brésil
La souveraineté politique de la volonté
générale comme « illusion métaphysique »
(Comte, lecteur de Rousseau)
Résumé
L’essai suivant
constitue une présentation et analyse, d’un point de vue encore
jamais choisi, du concept de souveraineté politique
développé par Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat Social en 1757. Pour cela nous entendons nous intéresser ici aux implications
idéologiques essentielles de la reprise par Auguste Comte de la question
théorique de la volonté générale, travail
critique qu’il a lui-même réalisé dans le cadre de la
construction de la doctrine positiviste du pacte social.
Abstract
This current essay exposes an original study of the political
sovereighnty conception of the general will, which Jean-Jacques Rousseau
develops in his work The Social Contract (1757). In this sense, one intends here
to reflect about the essencial ideological implications that envolve the
retaking, done by Auguste Comte, of the theoretical discussion on a general
will, critical work in the construction of the positivist doctrine of the social
pact.
La notion de souveraineté populaire, telle qu’elle a
été développée par Jean-Jacques Rousseau dans Du
Contrat Social en 1757 a fait l’objet de polémiques
interminables et répétées et ce dès le XVIIIe
siècle, tant par des théories que par des idéologies
politiques. D’une manière ou d’une autre, le contenu de ce
débat renvoie à l’ affirmation suivante du Contrat
Social: “(...) la puissance législative appartient au peuple,
et ne peut appartenir qu’à lui”[1] (CS, L. III, chap. I, p. 395). De manière synthétique, c’est
le concept de souveraineté politique de la volonté
générale qui se trouve ici exprimé. Cette
problématique centrale de la théorie rousseauiste parait toutefois
ne pas avoir épuisé toute sa capacité à susciter des
réflexions nouvelles et importantes. Dans l’essai que nous
présenterons ici, ce concept sera repris et analysé sous une
perspective encore inédite: celle d’Auguste Comte et du
positivisme.
Nous verrons tout d’abord le champ théorique sur
lequel se fonde la notion de souveraineté de la volonté
générale en plaçant cette analyse dans la pensée
politique de Rousseau lui-même tout en mettant plus
particulièrement en évidence les concepts repris par Comte au XIXe
siècle. Dans une deuxième partie nous nous intéresserons
à l’analyse de certains aspects de la théorie politique
comtienne dont la genèse s’inscrit, comme nous le verrons, dans la
critique positiviste des «illusions métaphysiques»
rousseauistes, et en particulier dans la critique de la thèse de la
souveraineté de la volonté générale.
La question de la souveraineté politique de la volonté
générale
“(...) la
volonté générale peut seule diriger les forces de
l’Etat selon le fin de son institution, qui est le bien commun (...). Or
c’est uniquement sur cet intérêt commun que la
société doit être gouverné (Rousseau, Du
Contrat Social, 1757, L. II, chap.1, p. 368).
Si la postérité s’est
appliquée à maintes reprises à étudier et discuter
le Contrat Social d’un point de vue strictement théorique,
l’œuvre a fait l’objet, à son époque, d’une
multitude de lectures et de réfutations à forte connotation
idéologico-politique. De telles interprétations se sont
particulièrement attaquées au concept rousseauiste de
souveraineté populaire que était alors et sans médiation
rattaché à l'idéal de «démocratie absolue»
[2]
Á une époque où, inspirés du Deuxième traité du gouvernement civil, de John Locke et
suivant les traditions de l’école du droit naturel, même les
théoriciens les plus libéraux acceptaient sans problème la
thèse d’une monarchie limitée voire d’un despotisme
éclairé, la notion de démocratie supposée
être soutenue dans Du Contrat Social apparaît donc comme
subversive et révolutionnaire. L’hypothétique aspiration
démocratico-rousseauiste a donc été, de manière
directe, violemment attaquée par des ouvrages à teneur
idéologique. [3]
La question que nous soulevons ici et qui
orientera au départ notre étude est la suivante : à partir
d’une lecture immanente, le concept rousseauiste de souveraineté
politique de la volonté générale peut-il être
rapporté sans médiation au projet de démocratie radicale?
Etait-ce d'ailleurs là le point de vue exact de Rousseau ou y aurait-il,
pour cette réflexion comme pour ses autres réflexions politiques
un champ théorique plus complexe les soutenant? Dans la perspective
d'étudier cette problématique, nous analyserons les notions
essentielles Du Contrat Social.
Re-fondation
politique et contrat social
Dans un certain sens et
comme l’ont affirmé les accusations de radicalisme politique
dirigées contre Rousseau dès le XVIIIe siècle,
l’auteur ouvre Du Contrat Social avec des réflexions qui
pourraient être appréhendées comme celles d’un
manifeste destiné à insuffler des révolutions.[4]
En ce sens, Rousseau écrit dans Du Contrat Social : “Si
je ne considérois que la force et l’effet qui en dérive, je
dirois ; tant qu’un peuple est contraint d’obéir et
qu’il obéit, il fait bien; sitôt qu’il peut secouer le
joug, et qu’il le secoue, il faut encore mieux: car, recouvrant sa
liberté par le même droit qui la a ravie, ou il est fondé
à la reprendre, où on ne l’étoit point à lui
ôter” (CS., L. I, chap. I, p. 351-2). Le droit à la
révolte découle de l’état de chose dans lequel tout
est opposé à la liberté et à
l’égalité, propres à l’état naturel de
l’homme. Ainsi l’écrit Rousseau dans les premières
pages Du Contrat Social : “L’homme est né libre, et
partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne
laisse pas d’être plus esclave qu’eux” (Ibid., p. 351).
Rousseau s’interroge alors sur l’origine du présent
état de choses et s’empresse de répondre que dans Du
Contrat Social, il n’entend par analyser la convention ou
l’accord qui se trouverait comme on le croit à la genèse de
la société d’aujourd’hui et ainsi réaliser une
œuvre de droit positif. [5]
En réalité,
comme l’explique Rousseau, son objectif dans Du Contrat Social est
tout autre et ne concerne pas l’être actuel de la
société. Comme il l’avoue lui-même, Rousseau entend
s'interroger sur les principes d’un nouveau contrat, d’un
contrat social encore inexistant qui permettrait de fonder une
société elle aussi encore inexistante dans laquelle, pour la
première fois dans l’Histoire, le peuple pourrait devenir son
unique souverain. Comme on le voit, c’est un regard profondément
critique que Rousseau porte sur la question du contrat social et c’est
également avec la même négativité philosophique
qu’il se propose d’analyser les principes de sa future re-fondation
politique.
Du point de vue de Rousseau, quelle devrait donc
être exactement la nature du contrat social par lequel «un
peuple est un peuple » (CS, L. I, chap. V, p. 359) et acquiert son
authentique souveraineté ? Le contrat originaire de la
société future doit, avant tout, se présenter comme la
négation de toute forme de soumission, écrit Rousseau: “Il y
aura toujours une grande différence entre soumettre une multitude et
régir une société. Que des hommes épars soient
successivement asservis à un seul, en quelque nombre qu’ils
puissent être, je ne vois là qu’un maître et des
esclaves, je n’y vois point un peuple et son chef ; c’est, si
l’on veut, une agrégation, mais non pas une association; il n’y a là ni bien public, ni corps »
(CS, L. I, chap. V, p.359, c'est nous qui soulignons). L'acte politique qui doit
instaurer l'authentique souveraineté populaire, ne deviendrait donc
effectif que lorsque, abandonnant l'actuelle soumission des puissants et se
réunissant librement, les hommes formeraient une véritable
association en établissant un pacte entre eux.
Donc,
dans Du Contrat Social, allant à l’opposé de ce
qu’il présente dans le Discours sur l’origine de
l’inégalité, Rousseau n’avait pas pour objectif
d'engager une réflexion sur le passage de l’état
pré-social – l’ «état de nature» - à
l’état social. Dans Du Contrat Social, Rousseau, selon ses
propres termes, entend poser les principes d’“(...) une forme
d’association qui défende et protège de toute la force
commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle
chacun s’unissant à tous, n’obéisse pourtant
qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant
“ (CS, L. I, chap. VI, « Du pacte social », p. 360). Cette
association devrait être le modèle générateur de la
société encore inexistante dans laquelle la volonté
politique du peuple serait souveraine et orientée uniquement vers la
conservation mutuelle.
Comment et par quels moyens un tel
pacte originaire pourrait accomplir son objectif majeur, celui de la conservation des hommes en égalité absolue? Rousseau
explicite de manière rigoureuse la signification des clauses de ce
nouveau modèle de contrat social: “(...) ce que l’homme perd
par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit
illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce
qu’il gagne, c’est la liberté civile et la
propriété de tout ce qu’il possède” (CS, L. I,
chap. VIII, « De l’état civil », p. 364). Liberté
naturelle et propriété illimitée: c’est tout ce que
l’homme peut posséder tant qu'il est dans l'état de nature.
Ce que l’homme doit acquérir avec l’avènement du
contrat social futur c’est la liberté civile et la
propriété de ce qui lui est utile uniquement.
Comme l’écrit Rousseau lorsqu’il
approfondit la signification de ce concept clef de la théorie politique
moderne, la liberté civile consiste en un droit et un devoir
c’est-à-dire qu’elle correspond au droit et au devoir
d’obéir au pacte fondateur de la société. Cette
liberté véritablement supérieure que l’état
social procure à l’homme doit être rattachée à
des valeurs morales: “On pourroit, (...) ajouter à l’acquis
de l’état civil la liberté morale, qui seule rend
l’homme vraiment maître de lui ; car l’impulsion du seul
appétit” - qui prédomine chez l’homme naturel -
“est l’esclavage, et l’obéissance à la loi
qu’on s’est prescrite est liberté” (CS, L. I, chap.
VIII, “De l’état civil”, p. 364) [6].
D’autre part, Rousseau affirme quant à l’autre
droit que garantit le futur contrat social c’est-à-dire le droit
à la propriété qu’à l’état de
nature il n’existe qu’une possession soit une force ou droit du
premier occupant alors que par le contrat social la propriété est
assurée car elle se fonde sur un titre positif, ratifié par la
convention de propriétaires. On voit toutefois ici une rupture
significative dans les thèses politiques rousseauistes, comme
d’autres que nous verrons se dessiner de manière immanente dans
l’ensemble de ses réflexions. Si dans Du Contrat Social,
Rousseau soutient de manière ferme que le pacte originel de la
société future doit assurer également la liberté et
la propriété, dans un autre texte écrit en 1755, soit deux
ans avant Du Contrat Social il affirmait, avec la même certitude
limpide, que l’association entre les hommes avaient avant tout pour but la
préservation de la propriété; quand il s’agit de
penser les fondements de la société civile, la préservation
de la propriété individuelle était donc
présentée comme plus fondamentale que la préservation de la
liberté. On peut ainsi lire dans le “Discours sur
l’Économie Politique”: “Il est certain que le droit de
propriété est le plus sacré de tous les droits des
citoyens, et plus importants à certains égards, que la
liberté même ; (...) soit parce que la propriété est
le vrai fondement de la société civile, et le vrai garant des
engagements des citoyens (...) » (« Discours sur
l'Économie Politique ». In Oeuvres Complètes,
III, éd. cit. p. 263).
Revenons toutefois à
l’œuvre Du Contrat Social. Rousseau continue ici en expliquant
que le pacte social est d’une nature particulière et ne peut
être comparé à aucun autre contrat effectué au sein
de la société. En effet, comme nous le savons un contrat est
littéralement un accord ou une convention juridique par lequel une ou
plusieurs personnes s’engagent auprès d’autres personnes
à faire ou ne pas faire quelque chose. Quels seraient alors les termes
d’un contrat social c’est-à-dire d’un accord
entre des hommes qui souhaitent vivre en société?
D’après la conception rousseauiste le peuple doit, dans ce cas,
réaliser un accord avec lui-même soit, en
d’autres termes, dans cette acceptation du contrat social il y aurait un
accord entre deux parties qui finalement se révéleraient identiques et réflexives et qui se
réfléchissent. Cela est présenté de manière
particulièrement claire dans l’Emile ou De
l’Education où Rousseau écrit que “(...) le pacte
social est d’une nature particulière, et propre à lui seul,
en ce que le peuple ne contracte qu’avec lui-même:
c’est-à-dire, le peuple en corps comme souverain, avec les
particuliers comme sujets” (Emile ou De l'Education, in: Vaughan,
C.E. The Political Writings of Jean-Jacques Rousseau. 2 vols. Oxford:
Basil Blackwell, l962, T. II, p. 151). En résumé, l’Etat,
tel que l’entend Rousseau dans Du Contrat Social, et dans autres
textes, ne doit exister et prendre corps que sous la forme d’un pacte dont
les clauses dictent de manière catégorique que le peuple, source
originaire du pouvoir politique, est également nécessairement
le seul sujet politique et lui seul a le droit de gouverner la
société.
Nous devons rappeler toutefois qu’en
affirmant que tout pouvoir vient du peuple, en signalant de cette
façon l’origine du pouvoir politique, et en justifiant ainsi la
souveraineté populaire, Rousseau ne se démarquait pas de ses
prédécesseurs et il en avait conscience comme on peut le lire dans
une de ses Lettres écrites de la Montagne: “(...) et,
suivant la plus saine partie de ceux qui ont discute ces matières,
j’ai posé pour fondement du Corps politique la convention de ses
membres (...)” (Lettres écrites de la Montagne, Lettre VI.
In: Polit. Writ., II, éd. cit. p. 200). Cependant, Rousseau se
différencie radicalement des théories traditionnelles du droit
naturel quand il affirme, comme nous l’avons commenté ci-dessus,
que le peuple, source d’origine du pouvoir politique est également
le seul sujet politique et le seul à avoir le droit de
gouverner la société. [7] Cette particularité essentielle
du concept rousseauiste de souveraineté populaire gagne une
précision rigoureuse quand nous l’analysons à la
lumière de ce que Rousseau appelle la volonté
générale.
La volonté générale et la question de la démocratie
Mais que doit-on exactement comprendre par l’expression «
volonté générale »? D’après le Contrat
Social, il y a seulement un chemin par lequel la souveraineté
populaire peut amener au «bien commun»; Rousseau écrit ainsi:
“La première et la plus importante conséquence des
principes ci-devant établis est que la volonté
générale peut seul diriger les forces de l’État selon
la fin de son institution, qui est le bien commun (...) ” (CS, L. II,
chap.I, “Que la souveraineté est inaliénable”, p.
368). Une grande partie des Livre I et II Du Contrat Social est
dédiée à la construction du concept de volonté
générale qui est ici identifiée à celui de
souveraineté populaire qui en serait l’essence. “Comme la
nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses
membres,” explique Rousseau “le pacte social donne au corps
politique un pouvoir absolu sur tous les siens ; et c’est ce même
pouvoir, qui, dirige par la volonté générale, porte, comme
j’ai dit, le nom de souveraineté” (CS, II, IV, “Des
bornes du pouvoir souverain”, p. 372).
Dans le
« Discours sur l’Economie Politique »,
rédigé par Rousseau en 1755 pour
l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, on trouve
également une autre réflexion exemplaire sur la volonté
générale qui a là son concept construit à
travers une comparaison entre les êtres vivants et la
société politique. Au départ, en comparant le « corps
politique » à un « corps organisé » et en
s’appuyant sur une profusion d’images et métaphores pour
représenter et expliciter le concept de volonté
générale, Rousseau écrit : “Le corps politique,
prit individuellement, peut être considéré comme un é
la tête ; les lois et les coûtumes sont le cerveau, principes des
nerfs et siège de l’entendement, de la volonté, et des sens,
dont les juges et magistrats sont les organes ; le commerce, l’industrie
et l’agriculture, sont la bouche et l’estomac, qui préparent
la subsistance commune ; les finances publiques sont le sang, qu’une sage
économie, en faisant les fonctions du cœur, renvoie distribuer par
tout le corps la nourriture et la vie ; les citoyens sont le corps et les
membres qui font mouvoir, vivre et travailler la machine, et qu’on ne
sauroit blesser en aucune partie, qu’aussitôt l’impression
douloureuse ne s’en porte au cerveau, si l’animal est dans un
état de santé » (« Discours sur l'Économie
Politique », in Œuvres Complètes, éd. cit.,
T. III, p. 244).
Ensuite, en s’appuyant sur
des catégories philosophiques, Rousseau définit la volonté
générale en l' identifiant, selon ses propres termes, à
l’« unité », à l’« âme », au
« moi » du corps politique ou de la totalité sociale. Rousseau
explique encore que si de telles entités métaphysiques, le moi,
l’âme, l’unité du tout, enfin, la vie qui anime le
tout, venaient à disparaître, cela signifierait
l’anéantissement du corps politique, c’est-à-dire, la
mort de l’État“.“La vie de l’un et de
l’autre [du corps animal ou du corps politique] est le moi commun
au tout, la sensibilité réciproque, et la correspondance interne
de toutes les parties. Cette communication vient-elle à cesser,
l’unité formelle à s’évanouir, et les parties
contiguës à n’appartenir plus l’une à
l’autre que par juxtaposition, l’homme est mort, ou
l’état est dissous” (Ibid., p. 245, c'est nous qui
soulignons). Rousseau continue en affirmant, sans demi-mesure, que la
volonté générale représente le cœur de l’
Etat et qu’elle est en elle-même, « la règle du juste et
de l’injuste » : “Le corps politique est donc un être
moral qui a une volonté, et cette volonté générale,
qui tend toujours à la conservation et au bien-être du tout et de
chaque partie, et qui est la source des lois, est, pour les membres de
l’État, par rapport à eux et à lui, la règle
du juste et de l’injuste (...)” (Ibid.). On pourrait donc dire,
comme le fait Kant, que la volonté générale se constitue
comme une sorte de raison pratique pure qui régulerait la
société empirique à travers une Idée
transcendantale, celle de la loi morale.
En accord avec la spécificité de sa conception de la
souveraineté populaire, qui défend l’intérêt
commun et la volonté générale, Rousseau rejette le principe
de représentation politique et écrit :
“L’attiedissement de l’amour de la patrie,
l’Activité de l’intérêt privé,
l’immensité des États, les conquêtes, l’abus du
Gouvernement ont fait imaginer la voye des Députés ou
Représentants du peuple dans les assemblées de la Nation”
(CS, L. III, chap. XV, “Des députés ou
Représentants”, p. 429). Or, Rousseau poursuit au paragraphe
suivant, “Les députés du peuple ne sont donc ni peuvent
être les représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne
peuvent rien conclure définitivement” (Ibid.). La
représentation de la volonté générale étant
impossible, l’unique forme envisageable d’exercice de la
souveraineté populaire est donc pour Rousseau la démocratie
directe soit le régime politique dont le seul fondement est
l’acte du peuple réuni en place publique pour produire les lois et
délibérer sur toutes les questions concernant l’Etat. Des
réflexions autour de la pleine démocratie se trouvent tout au long
du Contrat Social et apparaissent à chaque fois, bien que de
manière assez contradictoire, traversées par la thématique
de la souveraineté politique de la volonté générale,
ou identifiées à celle-ci.
D’après Rousseau, pour que le gouvernement de la volonté générale, la démocratie directe et
universelle soient possibles, de nombreux présupposés sont
nécessaires, tels que l’égalité entre les classes et
les fortunes mais surtout comme l’explique le chapitre intitulé
« De la Démocratie », la réunion constante du peuple
pour délibérer et légiférer. Là, Rousseau
observe avec un scepticisme non dissimulé : “(...) que de choses
difficiles à réunir ne suppose pas ce Gouvernement!
Premièrement, un État très petit, où le peuple soit
facile à rassembler et où chaque citoyen puisse aisément
connoitre tous les autres ; secondement, une grande simplicité de
mœurs qui prévienne la multitude d’affaires et de discussions
épineuses ; ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs
et dans les fortunes, sans quoi l’égalité ne sauroit
subsister longtemps dans les droit et l’autorité ; enfin peut ou
point de luxe ; car, ou le luxe est l’effet des richesses, ou il les rende
nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre,
l’un par la possession l’autre par la convoitise ; il vend la patrie
à la mollesse à la vanité ; il ôte à
l’État tous ces Citoyens pour les asservir les uns aux autres, et
tous à l’opinion » (CS, L. III, chap. IV,“De la
Démocratie”, p. 405)[8]. Le problème de la
démocratie directe réapparaît au chapitre intitulé
« Comment se maintient l’autorité souveraine » dans
lequel Rousseau discute encore une fois des limites du possible dans le champ de
la volonté générale : “Le Souverain n’ayant
d’autre force que la puissance législative n’agit que par des
lois ; et les lois n’étant que des actes authentiques de la
volonté générale, le Souverain ne sauroit agir que quand le
peuple est assemblée. Le peuple assemblé, dira-t-on! Quelle
chimère ! (...) » (CS, L. III, chap. XII « Comment se maintient
l’autorité souveraine », p. 425). Rousseau ajoute que si
aujourd’hui cette réunion constante du peuple pour
délibérer et légiférer parait impossible elle a
été respectée à Sparte ainsi qu’à Rome
dans les premiers temps. Et de demander : “Les hommes ont-ils
changé de nature ? ”(Ibid.).
Encore au chapitre « De la Démocratie »,
Rousseau adopte à nouveau une position sceptique quant à la
possibilité de concrétisation du pouvoir de la volonté
générale et s’exprime de la manière suivante :
“S’il y avoit un peuple de Dieux, il se gouverneroit
Démocratiquement. Un Gouvernement si parfait ne convient pas à des
hommes” (CS, L. III, chap. IV, “De la Démocratie”
p. 406). Dans un autre extrait, il en vient même à douter de
l’existence concrète de la démocratie de la volonté
générale en quelque époque historique que ce soit :
“A pendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a
jamais existé de véritable Démocratie, et il n’en
existera jamais” (Ibid., p. 404 ).
Pourtant, Rousseau tend
paradoxalement à privilégier dans son Contrat Social une
autre forme d’exercice de la souveraineté populaire, bien moins
radicale. Cette forme plus large de l’exercice de la souveraineté
populaire est celle du gouvernement de l’aristocratie, comme il
l’explique lui-même : “En un mot, c’est l’ordre le
meilleur et le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on
est sûr qu’ils la gouverneront pour son profit et non pour le leur
(...) » (CS, L. III, chap. V, « De l’Aristocratie », p.
407). Pour Rousseau le terme « aristocratie » à une
signification identique à celle que Platon et Aristote donnent à kratós aristoi, c'est-à-dire, un gouvernement (ou
domination) des meilleurs. En ce sens, les dirigeants privilégiés
par Rousseau doivent avoir une droiture de caractère, de
l’expérience et les lumières du savoir nécessaires
nécessaire à l’exercice du pouvoir au nom de la Cité
de même que pour Aristote les aristoi étaient les plus aptes
à gouverner la pólis du fait de leurs vertus
dianoétiques (les vertus intellectuelles de clarté et
raisonnement) et éthiques (vertus proprement morales, liées au
caractère ). Cependant, le gouvernant privilégié par
Rousseau renvoie peut être plus précisément au
modèle socrato-platonicien de politique comme paidea,
c’est-à-dire, la politique comme enseignement de la vertu. Ainsi,
Rousseau écrit: “ (...) De lui-même, le peuple veut toujours
le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. La volonté
générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide
n’est pas toujours éclairé (...). Les particuliers voyent le
bien qu’ils rejettent; le public veut le bien qu’il ne voit pas.
Tous ont également besoin de guides : il faut obliger les uns
à conformer leurs volonté à leur raison ; il faut apprendre
à l’autre à connoître ce qu’il veut. (...).
Voilà d’où naît la nécessité d’un
Législateur” (CS, L. II, chap. VI, “De la Loi”, p.
380).
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois
que Rousseau se contredit dans Du Contrat Social comme
l’observe Voltaire en marge de l’exemplaire du Contrat qu’il possédait. De manière significative, Rousseau revoit
même son idéal d’égalité en écrivant:
“Mais si l’Aristocratie exige quelques vertus de moins que le
Gouvernement populaire, elle en exige aussi d’autres qui lui sont propres,
comme la modération dans les riches, et le contentement dans les pauvres
; car il semble qu’une égalité rigoureuse y seroit
déplacée ; elle ne fut même observée à
Sparte” (CS, L. III, chap. V: “De l”Aristocratie, p. 407).
En tous les cas, la possibilité d'une
démocratie radicale fait tantôt l’objet d’une
affirmation emphatique tantôt d’une négation sceptique, et
ces antithèses permanentes ont une signification que nous pouvons tenter
d’élucider à la lumière de la théorie
politique rousseauiste.
Apories de la pratique politique: la démocratie
possible
Si dans l’immanence de ses réflexions, le Contrat
Social se développe comme un ensemble de thèses
contradictoires portant sur la souveraineté politique de la
volonté générale; si parfois son développement
s’arrête sur une aporie lorsqu’il s’agit de la question
de la démocratie et de ses limites; si tout ceci est mis dans le domaine
de la lexis comme pure discursivité philosophique, les textes de
Rousseau, y compris le propre Contrat Social, peuvent être
lus sous une optique différente. Traversés de contradictions et
apories, ces textes manifestent une certaine permanence dialectique entre
théorie et pratique politique qui s’explicite quelquefois de
manière indéniable. On pense en particulier au Projet de
Constitution pour la Corse à partir duquel peut être
décrit ce “surpassement“ dialectique
théorie/pratique.
Des années après avoir écrit le Contrat
Social, dans les dernières de sa vie, quand il avait opté pour
un silence définitif, quand il s’était déjà
décidé, comme il l'écrit dans Les Confessions, à ne
plus se manifester publiquement [10] (Cf. Confessions, 1759, Livre X) sauf
pour se défendre et défendre ses œuvres des attaques de ses
ennemis, Rousseau, de manière significative s’est remis à
écrire, cette fois pour intervenir directement dans la pratique
politique. Cette occasion lui a été présentée
lorsqu’un leader politique corse ayant lu le Contrat Social et les
remarques élogieuses qu’on y trouve sur cette petite île du
sud de la France a demandé à Rousseau de rédiger une
Constitution pour ce petit pays [11].
Dans le Projet de Constitution pour la Corse,
l’idéal de souveraineté politique de la volonté
générale est fortement soutenu. Rousseau n’hésite pas
à affirmer que le peuple corse réunit toutes les conditions pour
que de leur île n’éclose une véritable
république démocratique, un authentique gouvernement de la
volonté générale. Comme conseil aux corses, Rousseau
affirme que l’Etat doit être le plus grand propriétaire
d’une nation: « Loin de vouloir que l’État soit pauvre,
je voudrais, au contraire, qu’ils eût tout, et que chacun
n’eût sa part aux biens communs qu’en proportion de ses
services. (...) Je veux, en un mot, que la propriété de
l’État soit aussi grande, aussi forte, et celle des citoyens aussi
petite, aussi faible, qu’il est possible « ( Projet de
Constitution pour la Corse , in The Pol. Writ., ed.cit., t. II, p. 337).
Rousseau affirme également que l’État doit poser des limites
à la propriété individuelle en la subordonnant à
l’interêt collectif: « (...) il suffit de faire entendre ici ma
pensée, qui n’est pas de détruire absolument la
propriété particulière, parce que cela est impossible, mais
de la renfermer dans les plus étroites bornes ; de lui donner une mesure,
une règle, un frein qui la contienne, la dirige, qui la subjugue et la
tienne toujours subordonnée au bien» (Ibid.)[12].
Cependant, allant encore une fois à l’encontre de sa
promesse de ne plus écrire publiquement, Rousseau écrira à
la même époque ses Considérations sur le Gouvernement de
Pologne, texte dans lequel il revient sur ses positions, mettant son art
discursif au service du conservatisme aristocratique pour conseiller à la
noblesse polonaise de maintenir sa souveraineté particulière
[13].
Comme nous le voyons ici à travers quelques
énoncés, peu nombreux mais essentiels, de la théorie
politique rousseauiste, d'indéniables contradictions et apories se
dessinent et traversent les réflexions autour de la souveraineté
politique de la volonté générale. De telles
réflexions, comme nous pouvons du moins le supposer, n’auraient
pas pu être générées par le scepticisme politique
mais bien par la persistance, dans le devenir intellectuel de Rousseau, du
projet théorique jamais abandonné d’instaurer des relations
dialectiques entre la théorie politique et la pratique politique. Or,
c’est cette thématique qui nous intéresse ici. Comme nous le
verrons par la suite, le combat positiviste contre la pensée de Rousseau
a été menée au cours d’une lecture. qui se fixe
unilatéralement sur certains énoncés du Contrat
Social, masquant finalement la problématique que nous soulignons
ici.
La lecture comtienne : la volonté générale comme
« illusion métaphysique »
«
Le peuple ne peut s’intéresser essentiellement qu’à
l’usage effectif du pouvoir, en quelques mains qu’il réside,
et non à sa conquête spéciale. » (
Comte, Discours sur l´esprit positif, 1844, p. 144)
Dans le Cours de Philosophie Positive, Comte lorsqu’il
fait référence à la doctrine politique du XVIIIe
siècle la dénomme, de manière générique,
«métaphysique» et n’hésite pas à affirmer
qu’on trouve chez Rousseau son exemple le plus parfait.. Nous pouvons
ainsi y lire que “Rousseau n’a fait réellement, par sa
pressante dialectique, que développer jusqu’au bout la doctrine
commune de tous les métaphysiciens modernes (...) » [14] (CPP, T.
II, L. 46, p. 34). La doctrine métaphysico-politique aurait
cherché à déterminer la cause originaire de la
société, d’après la supposition, totalement
arbitraire et imaginaire, de l’existence d’un état de nature,
antérieur à la civilisation, où tous les hommes vivraient,
en plus, en parfaite égalité de droits et dans une liberté
sans limite. Se fondant sur une telle supposition métaphysique de
l’existence des droits politiques universels, Rousseau a commis
l’erreur de conclure que le contrat social, à quelque époque
et quelque peuple qu’ils soient, a pour unique finalité de garantir
que le peuple soit seul souverain, lui seul pouvant gouverner la
société.
En fait, poursuit Comte, la doctrine métaphysico-politique,
bien qu’elle n’ait été que le produit de
l’imagination illusoire de quelques philosophes, et non le résultat
d’une observation positive et scientifique de faits, elle survécu
et se transforma au XIXe en un dangereux « dogme politique ». Le dogme de la souveraineté du peuple soutenu par tous les
métaphysiciens modernes contient en lui-même les germes de
l’anarchie politique parce que admettre une telle idée revient
à nier radicalement la possibilité d’un quelconque
gouvernement de société. Comte écrit : “(...) dans
son application absolue, elle [la conception de la souveraineté du
peuple] s’oppose à toute institution régulière,
en condamnant indéfiniment tous les supérieurs à une
arbitraire dépendance envers la multitude de leurs inférieurs, par
une sorte de transport aux peuples du droit divin tant reproché aux
rois” (CPP, T. II, L. 46, p. 32). En ce sens, conclut alors Comte, on peut
affirmer que dans Du Contrat Social se concrétise la
radicalisation absolue de la doctrine de la souveraineté populaire qui y
est associée au pouvoir de la volonté
générale et à la démocratie
populaire.
Ayant pour objectif de mener un combat théorique contre ces
thèses politiques et en se fondant sur des catégories
philosophiques, Comte a pensé un autre modèle du pacte social, le pacte social positiviste, dont les concepts se situent dans le champ de
la négation radicale d’une quelconque velléité
relative aux exigences démocratiques d’une volonté
générale. Bien que de façon brève nous allons nous
intéresser aux définitions de ce nouveau modèle de pacte
social, le contrat social positiviste, qui a surtout été
développé dans le Système de Politique Positive,
œuvre que Comte a publié entre 1851 et 1853 avec l’intention
nette de s’opposer aux thèses politiques de Rousseau.
Le pacte social de la permanente inégalité politique
Bien que ce sujet n’ait été que peu
commenté jusqu’aujourd’hui, on ne peut
méconnaître que la théorie positiviste du pacte social ne se
dessine lentement ici et là tout au long de l’œuvre comtienne
pour finalement prendre sa forme la plus achevée au Tome II du Système de Politique Positive, qui s’intitule de
manière significative La Statique sociale ou Traité abstrait de
l’ordre humain. Par ailleurs, Comte s’est toujours
préoccuper de situer et démarquer la spécificité de
sa doctrine du contrat social par rapport aux diverses élaborations de
l’ « école du droit naturel », mettant en particulier
l’accent sur ses différences vis-à-vis de Rousseau et de son
concept de souveraineté de la volonté
générale.
De manière générale, le positivisme,
d’après Comte, se différencie radicalement des doctrines
politiques précédentes, des XVII et XVIIIe siècles du fait
de cette réflexion essentielle : les clauses du contrat social moderne ne
doivent pas être signées par des individus dont on dit de
manière erronée qu’ils possèdent des droits égaux mais bien entre classes sociales, la « classe du
prolétariat » et celle des « riches actifs »,
naturellement inégaux entre eux mais soumis de manière
égale aux devoirs positifs et relatifs à l’Ordre
social présent, insurmontable. Tous les développements de la
théorie positiviste autour du contrat social tournent d’une
manière ou d’une autre et bien que relativement, autour de cette
réflexion centrale. Examinons donc les clauses du pacte social
positiviste [15].
D’après ce que nous lisons dans le Système de Politique Positive l’accord entre les «deux
classes fondamentale», le prolétariat et le «patriciat
industrie» [16], devrait être soutenues par la «confiance»
et la «liberté», soit, selon les termes de Comte: “le
vrai régime de l’avenir, fondé sur la théorie
positive de la nature humaine, individuelle et collective, est surtout
caractérisé par la confiance et la liberté, conditions
normales d’une sage responsabilité”[17] (SSP, T. II :
"Théorie positive de l'existence sociale, systématisée par
le sacerdoce", p. 404). Cependant le terme «liberté», se
détache profondément de la signification que lui attribue
Rousseau. «Liberté» pour le positivisme a une autre
signification, elle exprime de manière synthétique que le pacte
moderne doit se fonder d’une part sur le «travail volontaire» du
prolétariat (SPP, T. II : "Appréciation sociologique du
problème humain, d'où théorie positive de la
propriété matérielle", p. 159) et de l’autre sur la
libre activité des entrepreneurs (Ibid., p. 404). Travail volontaire
et libre activité, lesquels sont d’après la convention
positiviste les conditions pour une «sage responsabilité» (Ibid., p. 404) relative à
l’Ordre social.
Selon ce pacte moral visant l'«harmonie finale» (ibid.,
p.405), les riches ont des devoirs envers le prolétariat, le plus
important d’entre eux étant de leur garantir un minimum de
propriété: “Mais j’y puis caractériser assez
son principe général, en indiquant le degré de
propriété, personnelle ou domestique, que le patriciat doit
normalement garantir au prolétariat. Il consiste en ce que chacun
possède toujours pleinement tout ce qui est à son usage continue
et exclusif” (Ibid., p. 411). Du moment que ce minimum est assuré,
écrit Comte, “(...) la rétribution des travailleurs restera
livrée aux décisions privées des entrepreneurs. Car, ils
peuvent seuls apprécier convenablement chaque office
spécial” (ibid., p. 412). En vérité, seuls les riches
ont l’obligation, morale, de garantir au prolétariat les conditions
minimales pour leur participation à la société:
“L’ensemble de ces devoirs civiques du patriciat envers le
prolétariat peut se réduire à garantir chez tous les
citoyens laborieux le développement complet de l’existence
domestique, dont la plupart restent encore privé par l’insuffisance
et l’irrégularité des salaires industriels” (ibid.).
Comte conclut en affirmant que dans le régime du troisième
état, l’état positiviste de l’Humanité, les
obligations civiques des riches augmenteront grandement (ibid.).
Quant aux ouvriers, le pacte positiviste est clair dans la
détermination de leurs devoirs: ils doivent comprendre que leur travail
n’est pas en vérité un service rendu au seul chef industriel
mais à l’Humanité elle-même. Ainsi, ils sont
moralement enclins à accepter sans révolte le salaire minimum
destiné uniquement à garantir leur subsistance: “Le salaire
quelconque ne peut réellement payer que la partie matérielle de
chaque office, en réparant les consommations qu’exige constamment
l’organe et souvent la fonction. Quant à l’essence même
du service, elle ne comporte jamais d’autre vraie récompense que la
satisfaction de l’accomplir, et la gratitude active qu’il
détermine” (SPP, T. II, p. 409). De cette façon, le salaire,
réglementé de manière rigoureuse par le pacte positiviste,
doit être composé de deux parties l’une correspondant aux
approvisionnements et à la propre survie du travailleur et de sa famille,
l’autre totalement dédiée aux décisions
privées correspondant, selon les termes de Comte, au service
fourni.
Afin d’éviter les abus dans la détermination de la
partie variable des salaires il suffirait selon Comte d’une réglementation morale: “Seulement la morale positive
dignement appliquée par le sacerdoce, sous l’assistance normale des
sentiments féminins et des opinions populaires, doit leur imposer
à cet égard des obligations normales propres à contenir les
abus de cette attribution nécessaire” (ibid., p. 412) [18]. Or,
c’est sous le regard du pouvoir spirituel moderne, vigilant et
éclairé, que les clauses fondamentales du pacte positiviste sont
réduites à une morale des devoirs positifs, qui
établit les devoirs des chefs temporels vis-à-vis de leurs
inférieurs et de ces derniers envers les chefs qui ont respectivement le devoir de protéger et le devoir de se soumettre. Pour cette
raison, la participation des prolétaires doit être
précédée d’une éducation religieuse:
“Chacun [prolétaires et leur femme] sentira d’ailleurs que la
juste concentration d’une telle prépondérance [des riches]
est toujours indispensable à sa vraie destination civique. Or, cette
conviction sincère et familière du besoin social de chefs
politiques, et de la fatalité qui prescrit à la masse active une
existence prolétaire, constitue certainement la principale
difficulté de la discipline sociale. Elle exige, en effet, une
appréciation délicate et compliquée, qui ne peut assez
résulter que d’une sage éducation” (SPP, T. II, p.
398-399).
Comme nous le voyons, la concrétisation de ce pacte qui assure
des devoirs moraux au lieu de droits politiques, autant aux riches
qu’aux prolétaires, dépend donc d’une condition
fondamentale qui est celle de l’acceptation par les classes sociales de la médiation du pouvoir spirituel religieux sans lequel le pacte
moderne ne peut avoir lieu et laisserait place à une anarchie politique
définitive: “C’est seulement ainsi qu’on peut faire
partout prévaloir l’exacte détermination des devoirs propres
à chacun et à tous sur la vaine discussion des droits individuels,
toujours rétrogrades chez les uns et anarchiques chez les autres”
(Ibid..)[19].
Ainsi, à travers ce pacte de détermination positive des
devoirs moraux, dont la conception et la concrétisation pratique
s’enracinent dans le pouvoir spirituel, Comte pensait éradiquer les
supposées promesses illusoires d’un gouvernement de la volonté générale: “sous la salutaire
prépondérance de la religion positive, l’anarchie
métaphysique se trouvera définitivement discréditée,
comme également incapable de soutenir aucune discussion décisive
et de fournir aucun véritable remède” (SPP, T. II, p.
404)[20].
En se détachant profondément de la
réflexibilité de la volonté générale et de l'éthique du bien commun, Comte propose
l’unilatéralité du gouvernement du pouvoir spirituel
fondé sur des impératifs moraux de la volonté
particulière. En effet, selon Comte, le pouvoir temporel s’incarnerait historiquement dans la classe moderne des entrepreneurs, et
c’est entre les mains de ses représentants individuels que se
concentre, et doit nécessairement se concentrer, toute la richesse
matérielle de la société. Allant continuellement à
l’opposé de Rousseau et soumettant encore une fois la thèse
de la volonté générale à la critique
positiviste, Comte convoque les philosophes futurs à penser la
propriété dans les limites de son être actuel, sans discuter
de sa genèse historique: “(...) la saine appréciation doit
aujourd’hui concourir à dissiper des tendances anarchiques, qui
discutent l’origine des richesses quand il faudrait en examiner
l’emploi” (SPP, T. II: “Appréciation sociologique du
problème humain d´où Théorie positive de la
propriété matérielle”, p. 156) [21].
Il est donc naturel que la théorie du pacte positiviste qui
éradique la négativité immanente aux thèses
politiques rousseauistes, se concentre exclusivement sur la réglementation de la propriété non commune, la
propriété privée (cf. SPP, T. II:
“Appréciation sociologique du problème humain,
d´où Théorie positive de la propriété
matérielle”, p. 158.) Bien qu’elle doive rester
privée, sous le régime futur de liberté totale, la propriété privée sera orientée vers des
«finalités civiques», la plus importante d’entre elles
étant celle assurant l’existence de l’Eglise positiviste:
“(...) les devoirs matériels des riches envers leurs propres
familles seront plus restreints qu’on le suppose aujourd’hui, tandis
que leurs obligations civiques s’étendront davantage” (SPP,
T. II, p. 407. En d’autres termes: la «classe active» doit
subvenir aux besoins de la «classe contemplative».
Comme le conclut finalement Auguste Comte, le pacte positiviste est de
toute façon, et tant d’un point de vue matériel que moral,
destiné à réaliser la tâche la plus importante de
notre époque soit l’intégration du prolétariat
à la société moderne avec l’exclusion radicale des
illusions politico-rousseauistes de la souveraineté de la volonté
générale. Nous lisons dans le Système de Politique
Positive: “(...) cette périlleuse situation, où le
prolétariat campe au milieu de la société occidentale sans
y être encore, ne saurait érigée par personne en type de
l’état normal” (ibid., p. 411-412).
Cette intégration s’exprime pourtant comme un
authentique contrat de travail dont la condition de base est encore la
liberté mais sans les illusions rousseauistes d’égalité. Ayant comme postulat
l’inégalité, le positivisme pense également au
même temps aux difficultés engendrées par celle-ci parmi
lesquelles la plus importante étant le conflit entre les chefs
industriels et le prolétariat moderne. Le positivisme reconnaît que
l’inégalité, économique en particulier, est à
l'origine des désordres sociaux et représente la cause la plus
évidente de la continuité de la révolution qui
s’étend depuis 1789, s’approfondit pour concerner plus
directement le prolétariat après les années 1830 en
particulier avec la révolution politique de 1848. [22] Les illusions rousseauistes d’un gouvernement de la volonté
générale, disséminée dans les couches populaires
et reprises par la rhétorique révolutionnaire,
dépasseraient et détermineraient profondément un tel
processus permanent d’anarchie politique. Comme nous le verrons dans la
suite, de telles réflexions se retrouvent ça et là dans des
textes comtiens, divers et importants.
Le phantasme de la volonté générale ronde
l’Europe
Revenons encore une fois au Cours de Philosophie Positive. Dans
la «46e Leçon», Comte établit des liens entre
la doctrine de Rousseau et l’histoire politique concrète du XVIII
siècle. Comme il le dit dans ce texte, la doctrine
métaphysico-politique et en particulier son concept de
souveraineté de la volonté générale, a
gagné son expression pratique dans la période jacobine de la
Révolution Française, bien qu’elle n’ait
été qu'une «illusion nécessaire»: “(....)
pendant la phase la plus prononcée de la révolution
française, et après avoir reçu tout son
développement systématique, elle [la métaphysique
révolutionnaire] obtint momentanément une entière
prépondérance politique, en étant conçu, par une
illusion nécessaire, comme devant présider à la
réorganisation sociale ” (CPP, T. II, L. 46, p. 34). A un autre
moment, dans une autre de ses «Leçons» de philosophie positive,
Comte se réfère aux guides de l’école
révolutionnaire comme étant respectivement Rousseau et Robespierre
(cf. CPP, II, L. 57, p. 609).
Mais déjà dans ses écrits de jeunesse on
trouve de longs commentaires portant sur les thèses de Rousseau,
étant le philosophe qui a résumé de manière
systématique la doctrine métaphysique de la politique dans une
œuvre qui, selon Comte, a servi et sert encore de base aux considérations vulgaires sur l’organisation sociale. De
manière tout à fait évidente, Comte nous renvoie ici
à l’histoire de la vaste divulgation populaire du Contrat
Social et nous rappelle plus particulièrement que cette doctrine de
la volonté générale a été en grande
partie fondatrice des pratiques révolutionnaires significatives du XVIIIe
siècle, avant, pendant et après la Révolution
Française. [23]. Plus tard, dans le Système de Politique
Positive, Comte écrira que pendant la période jacobine,
“(...) le Contrat Social inspira plus de confiance et de
vénération que n’en obtinrent jamais la Bible et le
Coran” et également que, qu’en l’absence d’une
théorie sociale positiviste! , durant ce court moment de
l’histoire de la Révolution Française, “(...) la
négation de tout gouvernement se trouva spontanément
érigée em type final de l’ordre humain” (SPP, T. III,
p. 596-597).
D’ailleurs, cette incursion positiviste dans les annales de
l’histoire jacobine de la Révolution française a rendu
possible un approfondissement de la critique comtienne à la doctrine de
la volonté générale. Comme nous le lisons dans la
«46e Leçon», ces penseurs qui
élaborèrent philosophiquement cette doctrine politique
conçurent “(...) l’étrange notion métaphysique
d'un prétendu état de nature, type primordial et invariable de
tout état social” (CPP, T. II, L. 46, p. 34). Parmi ces
philosophes, Rousseau se distinguerait des autres avec une thèse
politique, celle d’un état de nature opposé à
l’état social, développée dans le Discours sur
l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les
hommes, qui ne représenterait plus qu'une hypothèse
profondément rétrograde. L’hypothèse de l’homme
non-social, nous explique Comte, nous ramène au passé, constituant
une immense régression historique et un retour aux vieilles idées
théologiques déjà dépassées
(Ibid.)
Les conséquences pratiques de telles suppositions doctrinales
relatives à l’existence d’un état de nature auraient
été désastreuses [24]. Influencés par la lecture du Contrat Social, les jacobins ont tenté de réaliser des
réformes politiques rétablissant l’état primitif dans
lequel les hommes seraient libres et égaux. Or, une telle utopie
théologico-métaphysique étant inadmissible, le
résultat a été un regain des anarchiques fantaisies de la
souveraineté de la volonté générale dont le
premier modèle se trouve dans la République de Platon, en
particulier au Livre V, 473 d-e. Nous lisons dans le Système de
Politique Positive: “(...) toute utopie bien construite ne peut
réellement constituer qu’une anticipation quelconque envers la
réalité ; tandis que celles qui sont vicieuses consacrent toujours
des rétrogradations impossibles. Ainsi les rêveries anarchiques de
Platon, et de ses modernes imitateurs, sur la communauté des biens et des
femmes, loin d’indiquer um vrai progrès, ne tendirent jamais
qu’à rétablir la propriété collective et la
promiscuité qui distinguent les âges primitifs ” (SPP, T. IV:
"Le tableau synthétique de l'Avenir Humain”, p.
304).[25]
Comme on le voit, tant dans le Cours de Philosophie Positive que dans le Système de Politique Positive et dans d’autres
textes moins importants, Comte pointe avec une insistance
répétée les supposées illusions métaphysiques
d’une pleine souveraineté politique de la volonté
générale. [26]. En même temps que se développe la
critique de la métaphysique politique, les thèses positivistes du
pacte social vont se dessiner. Cependant, la théorie comtienne du contrat
social et la critique de Rousseau peuvent être renvoyées, tant
l’une que l’autre à un même fondement positif. On le
voit en particulier dans la «45e Leçon» du Cours
de Philosophie Positive, où Comte fait appel aux catégories
biologiques pour fonder positivement la thèse de
l’inégalité naturelle. Comme nous allons le voir dans les
grandes lignes, en ayant recours à l’argumentation tirée de
la biologie, Comte pensait éradiquer de manière encore plus
profonde et définitive les illusions qui subsistaient encore quant
à la concrétisation d’un gouvernement de la volonté générale.
Fondement phrénologique et anti-contrat social
Dans le Système de Politique Positive, ou
Traité de Sociologie instituant la religion de
l’Humanité, Comte réalise un vaste travail de
découpe de la totalité humaine et sociale, en dessinant une
multiplicité de différences et à partir de celles-ci en
construisant des hiérarchies de pouvoir qui rendent possible la
réflexion sur la soumission des prolétaires envers les
entrepreneurs, de la femme envers l’homme, des fils envers leur
père, des élèves envers les maîtres. Peu à
peu, à travers l’explicitation des différences de diverses
natures, Comte crée et recrée des ordonnances fondés sur
l’inégalité partout où s’établissent des
relations entre personnes de quelque type qu’elles soient. [27].
Cependant, tant la réflexion sur les hiérarchies de
l’inégalité que celle sur l’ordre social qui l’instaure, bien qu’elles soient développées tout
au long des quatre tomes du Système de Politique Positive,
trouvent leur racine conceptuelle dans des écrits spécifiquement
épistémologiques, en particulier dans la «45e Leçon» du Cours de Philosophie Positive. [28]
Dans ce texte, Comte étudie longuement les dites «sciences
de la vie» ou biologie, en tenant en particulier des considérations
sur la nature humaine. C’est donc dans le cadre d’un discours non-politique, celui de la science biologique, que le positivisme
instaure la doctrine de l’inégalité et des
différences permanentes, contre la conception des lumières sur
l’égalité naturelle et en particulier contre le concept de
souveraineté politique de la volonté
générale.
En particulier dans la «45e. Leçon» les
réflexions comtiennes se tournent vers la théorie
biologico-cérébrale de Gall et Spurzheim connue dès le XIXe
siècle sous le nom de phrénologie ou craniologie
(Schädellehre)[29]. Selon Gall, les dites facultés
intellectuelles et morales dont s’étaient tant occupé les
philosophes métaphysiques, de Platon à Descartes, devraient
être repensées à la lumière de la biologie moderne.
Comment donc Gall concevait une telle étude positive? Contre la tradition
philosophico-métaphysique la phrénologie montre que le
«moi», la «conscience», l'«âme» ou quelque
autre forme de subjectivité humaine n’ont pas de
réalité effective à proprement parler. En
réalité, chacune des capacités intellectuelles ou
sentiments moraux attribués aux être humains seraient de nature
purement physiologique. Nos actes moraux et raisonnements découleraient
donc en fait de l’activité conjointe des divers organes
cérébraux qui ne configureraient qu’une activité physiologique complexe, rien de plus. [30]
En se fondant sur ces découvertes douteuses de la
théorie phrénologique des «localisations
cérébrales», Comte a développé les concepts
centraux de la «statique sociale» ou «théorie positive de
l’Ordre». La plupart des être humains, comme nous le lisons
dans la «45e Leçon», naît et reste
limitée au point de vue intellectuel et ne dépasse jamais le
niveau le plus élevé de l’animalité qu’elle
partage avec les primates supérieurs. Du point de vue de la
phrénologie, pour l’immense masse des êtres humains la
faculté de l’intelligence en particulier ne serait qu’un
instrument au service de la vie végétative. Le privilège de
développer cette faculté dans une autre direction et non pas
seulement pour des nécessités matérielles, ne serait
réservé qu’à une petite minorité, une
élite biologique proprement dite, comme l’explique Comte dans la
«44e Leçon»: « A quelque degré que
puisse parvenir la civilisation, ce ne sera jamais que chez un petit nombre
d’hommes d’élite que l’intelligence pourra
acquérir, dans l’ensemble de l’organisme, une
prépondérance assez prononcée pour devenir
réellement le but essentiel de toute existence humaine, au lieu
d’être seulement employée, à titre de simples
instrument, comme moyen fondement de procurer une plus parfaite satisfaction des
principaux besoins organiques; ce qui, abstraction faite de toute vaine
déclamation, caractérise certainement le cas le plus ordinaire
» (CPP, T. I, L. 44 - "Considérations philosophiques sur
l'étude générale de la vie animale proprement dite", p 826,
note).
En d’autres termes, d’après le Cours de
Philosophie Positive, la théorie de la phrénologie serait la
principale arme contre les théorie métaphysiques du moi:
“(...) c’est uniquement de nos jours que la science moderne, par
l’organe de l’illustre Gall, osant enfin, pour la première
fois, contester directement à cette philosophie [cartésienne] sa
compétence réelle dans ce dernier reste de son ancien domaine
(...) » (CPP, I, L. 45, p. 846). Ainsi, à l’aide de ces
preuves phrénologiques il serait parfaitement possible
d’abandonner, au début du XIXe siècle, la théorie
métaphysico-cartésienne du cogito qui d’une
façon ou d’une autre aurait servi, selon Comte, de fondement
premier à la doctrine anarchique de la souveraineté
populaire. L’universalisation du droit ne correspondant pas à
des faits positifs, au sens strictement positiviste. La thèse de
la souveraineté politique de la volonté
générale se trouve donc objectivement détruite, comme
nous le lisons dans le Cours de Philosophie Positive: “ (...) il
est évident que les hommes ne sont ni égaux entre eux, ni
même équivalents, et ne sauraient, par suite, posséder, dans
l’association, des droits identiques (...)" (CPP, T. II, L. 46, p.
32).
Cependant, bien que la physiologie phrénologique puisse
apparaître comme le fondement positif de la critique comtienne aux
illusions d’égalité produites par la pensée de
Rousseau, une autre inspiration, cette fois de nature spécifiquement
philosophique a servi à la critique positiviste. Dans le Système de Politique Positive, on apprend que pour Comte le
véritable créateur de la politique positive aurait
été Aristote. Dans sa Politique Aristote affirme,
écrit le Comte de la maturité, que certains hommes sont esclaves
par nature. [31] Et Comte, quant à lui, n’aurait fait
qu’actualiser les réflexions aristotéliciennes sur un ordre
social et naturel possible, ses immanentes et insurmontables
inégalités, et y ajouter la «théorie du
Progrès», ou du développement historique de
l’Humanité. Or de telles affirmations auraient tout aussi bien pu
être faites par Bauclair, auteur de prédilection de Comte qui
explique dans son Anti-Contrat Social, s’opposant à Rousseau
et défendant lui aussi la Politique D’Aristote, que
«(...) les uns naissent pour l’esclavage, les autres pour la
domination ; en ce sens , que ceux-ci doivent gouverner, et les autres
doivent être gouvernés (...)" (Bauclair, op.cit., p.9).
[32]
Conclusion : encore et toujours le phantasme de la volonté
générale
Le positivisme comme nous le savons aujourd'hui a
ranimé au XIXe siècle la vieille lutte idéologique contre
la théorie politique de Jean-Jacques Rousseau, non plus pour soutenir le
droit divin des rois, comme l’ont prétendu Joseph De Maistre et, en
général, les théoriciens de la contre-révolution.
Cependant, dans le cas du positivisme, ce combat comme déjà au
XVIIe siècle, a été mené dans les limites
d’une lecture qui se fixe de manière unilatérale sur
quelques réflexions Du Contrat Social. Or cette appropriation
idéologique nous éloigne des contradictions et apories de la
pensée politique de Rousseau et pour cette raison transforme en dogme la
forme dialectique par laquelle se manifeste la réflexion sur la
souveraineté politique de la volonté
générale.
Pour conclure cette étude, rappelons que la défense
de l’anti-contrat social a été à nouveau reprise dans
ces dernières années sous l’influence d’un autre
modèle théorique, celui de la sociologie post-moderne avec en
particulier Michel Maffesoli. On rediscute donc de cette façon la
théorie du contrat social et de la souveraineté populaire, en
utilisant toujours des termes qui rappellent les anciennes luttes
idéologiques des XVII et XIX siècles. On annonce
prophétiquement «la fin du contrat social» et, en un certain
sens, un retour à l’époque où aucun lien politique
n’existait entre les hommes, seulement des liens familiaux et tribaux
[33].A ce propos, nous sommes invités à penser de la
façon suivante: la disparition graduelle de l’homo politicus –«fasciné par le pouvoir, se positionnant contre ou pour
lui»- ainsi que de l’homo economicus,
«intéressé par ce qui est distant et par la domination de la
nature», ouvrirait la possibilité pour l’avènement de
l’homo aestheticus dont l’objectif existentiel serait avant
tout de faire l’expérience de quelques émotions collectives
mais de vivre surtout à l’intérieur de petits groupes
sociaux. L’association du contrat laisserait ainsi place à la
«communauté de sentiment». Le social qui s’articule
autour du contrat serait celui de la «solidarité
mécanique», de l’«instrumentalité», du
«projet», de la «rationalité» et de la
«finalité», tandis que la «socialité»
c’est-à-dire la «communauté de sentiment»
«(...)promeut le développement de la solidarité organique, de
la dimension symbolique (communication), du souci du présent»
[34].
Mais Maffesoli et la sociologie post-moderniste
s’attaquent-ils réellement à la théorie du contrat
social? Ou bien plutôt, comme déjà Bauclair au XVIIIe
siècle et Comte au XIXe siècle, lorsqu’on fait
aujourd’hui la critique du contrat social et que l’on annonce son
dépassement, n'est-ce pas en réalité encore et toujours le
phantasme rousseauiste, si craint, de la volonté générale
que l’on vise?
[1] Rousseau, J.J. ,
Du Contrat Social ou Principes du Droit Politiques. In
Oeuvres Complètes , III. Coll. Bibliothèque de la
Pléiade, éd. publiée sous la direction de B. Gagnebin et M.
Raymond. Paris, Gallimard, 1964. Nous citerons cette édition de la
façon suivante: CS, L. ....,chap. ...., p. .....
[2] Rappelons à titre d’exemplification que déjà en 1762
en commentant le
Contrat Social, Berthier, auteur qui considérait
Rousseau comme l’authentique «objecteur de l’ordre
établi», s’est exprimé de la manière suivante:
“(...) cet auteur [Rousseau]contredit toutes les notions que nous donnent
les livres saints et les ouvrages philosophiques sur la puissance des rois dans
la monarchie, et celle des principaux de la nation dans
l’aristocratie” (Berthier, Le P.G.-F.
Observations sur le Contrat
Social de J.-J. Rousseau (terminées et publiées par
l'abbé Bourdier-Delpuits, ex-jésuite, Paris, Mérigot le
jeune, 1789), p. 106-107; cit. Derathé, Robert:
Jean-Jacques Rousseau
et la Science Politique de son Temps, Paris, PUF, 1950, ch.
"Antécédents historiques", p. 50). A propos de la
célèbre formule par laquelle Rousseau ouvre cet œuvre,
Berthier écrit: «Cette proposition dépend de ce
qu’enseigne partout l’auteur, que la souveraineté ne peut
résider que dans le peuple; que le peuple lui-même ne peut
l’aliéner ni la partage, etc.» (Berthier,
op.cit., p.
102, cit. par Derathé, R.,
op.cit.) Tout comme celle de Berthier,
d’autres lectures, fortement idéologiques, sont alors apparues;
parmi ces dernières nous pouvons surtout citer celle de P.L. de Bauclair
intitulée
Anti-Contrat Social, texte qui inspirera
postérieurement Comte et sa critique de Rousseau; comme nous aurons
l’occasion de le commenter dans la deuxième partie de cette
étude.
[3] Derathé commente: “C’est l’inspiration
démocratique de son
Contrat Social qui en fait la
nouveauté” (op.cit.). On trouve chez Derathé (op.cit.,pp.
441-443) une liste des œuvres qui ont développé une telle
critique idéologique, publiées encore au XVIIIe.
[4] Il est bon de rappeler que c’est là l’opinion soutenue par
Joseph de Maistre dont l’œuvre
Du Pape a profondément
influencé Auguste Comte. Selon ce représentant de la dite
école de la contre-révolution, Rousseau aurait été
un instigateur de l’utopique révolution de la souveraineté
populaire (cf. De Maistre, J. .
Oeuvres Complètes. 14 vols. Lyon:
Vitte et Perrusel, 1884-1886, T. I, p. 406)
.
[5] Sur ce sujet Goldschmidt commente: “Il paraît par les textes, que
Rousseau avait une très solide formation en matière de droit
(
naturale dans le
Discours, mais les
Lettres de la Montagne font assez voir qu’il ne répugnait pas à descendre dans les
méandres du droit positive). Cet intérêt pour le droit,
qu’on ne saurait borner à la lecture cursive de quelques extraits
d’ouvrages, est un fait, aussi irrécusable que son
intérêt porté à la musique et à la
botanique.” (Goldschmidt, V.
Anthropologie et politique. Les principes
du système de Rousseau. Paris: Vrin, 1974, p. 10.
[6] Sur le statut de refondation de la liberté en un contrat social de
l’authentique souveraineté populaire Cassirer commente: "Il est
vrai que les citoyens ont renoncé une fois pour toutes à l’
‘indépendance naturelle’ qui règne dans
l’état de nature, mais ils l’ont changée pour une
autre bien plus précieux. Ils sont maintenant devenus des individus au
sens le plus elevé, de véritables sujets volontaires, alors
qu’ils n’étaient auparavant que faisceaux d’instincts
et d’appétits sensibles”. Pour Cassirer, “cet
enthousiasme pour la force et la dignité de la loi caractérise
l’éthique et la politique de Rousseau qui se révèle
en cela un prédécesseur de Kant et de Fichte” (Cassirer, E..
La philosophie des Lumières. Trad. de l’allemande par Pierre
Quillet. Paris: Fayard, 1966, pp. 336-337; cf. Kant.
Fondements de la
métaphysique des moeurs, 1785. Trad. fran. par Victor Delbos. In:
Idem.
Oeuvres philosophiques. 2 vols. Coll. “Bibliothèque de
la Pléiade”. Paris: Gallimard, 1985, en particulier de IV, 433
à 434, extrait dans lequel Kant développe le concept d’un
«Règne des Fins» (
Reich der Zwecke) que l’on peut
renvoyer à cette réflexion et à d’autres
réflexions rousseauistes sur la souveraineté de la volonté
générale.
[7] Les théories du droit naturel qui ont précédée celle
de Rousseau, n’avaient jamais posé le principe de
souveraineté populaire de manière aussi radicale. Pour les
penseurs des XVIIe. et XVIIIe. siècles le pouvoir politique aurait son
origine dans le peuple mais au moment de conclure le pacte social le peuple
pourrait, en ce qui concerne l’
exercice effectif du pouvoir,
choisir entre trois éventualités, qui toutes résultent sur
une forme de pouvoir où le peuple n’est pas le souverain unique ou
n’a simplement aucun pouvoir. Comme le peuple, pour ce qui est de
l’exercice du pouvoir, a le choix entre les options suivantes: l
e
partager avec ceux qui gouvernent (auquel cas la souveraineté est
partagée entre les gouvernants et une assemblée du peuple),
l’aliéner sous certaines conditions (auquel cas la
souveraineté populaire est transférée au roi ou au Conseil
qui gouverne avec des pouvoirs limités),
l’aliéner sans
réserve (auquel cas le monarque est le véritable et unique
souverain soit un souverain absolu bien que la source de son pouvoir soit le
peuple) comme on le voit dans la théorie politique soutenue par Hobbes
(cf. Derathé, op.cit., capt. "Antécédents historiques", p.
44). Comme on le voit, c’est une erreur de penser que le concept de
souveraineté populaire est inévitablement rattaché à
celui d’une
pleine démocratie. En réalité,
à l’origine les penseurs du contrat social ont surtout
été des monarchistes favorables au pouvoir absolu des rois et donc
selon eux le contrat social devrait être penser de manière à
constituer un fondement en faveur du pouvoir absolu des rois et surtout
d’une monarchie sans la tutelle de l’Eglise Catholique. D’une
manière ou d’une autre, c’est ainsi que pensaient les
jurisconsultes Grotius qui a écrit
De jure belli ac pacis (1625)
et Pufendorf, auteur du
De jure naturae et gentium (1672).
C’était là également l’opinion de Hobbes. Ces
auteurs étaient des défenseurs du pouvoir absolu des rois et donc
des monarchistes absolutistes dans la même mesure où ils
soutenaient la nécessité de la souveraineté populaire
contre la théorie de l’origine divine du pouvoir politique
(Derathé, R., op. cit., pp. 43-sgs.). Même les thèses
libéral-lockéennes ne coïncident pas avec celles de la
souveraineté populaire
absolue, comme le prétend en quelque
sorte Rousseau. Dans le
Second Traité du gouvernement, Locke ne
laisse pas de doute quant au fait que l’homme, au sortir de
l’état de nature doit renoncer au propre pouvoir naturel et le
placer entre les mains de la communauté qui, à son tour constitue
une instance de pouvoir: le pouvoir législatif. C’est en
réalité le pouvoir législatif qui doit gouverner.
[8] Cet extrait continue ainsi: “enfin peu ou point de luxe, car ou le luxe
est l’effet dês richesses, ou il les rend nécessaires ; il
corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession,
l’autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse,
à la vanité ; il ôte à l’État tous ses
citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à
l’opinion” (Ibid.).
[9] Sur l’histoire des relations entre Rousseau et Voltaire cf. GOUHIER,
Henri.
Rousseau et Voltaire; Portraits dans deux miroirs, Paris, ed.
Vrin, 1983.
[10]Rousseau
écrit alors “J'étais déterminé (...) à
renoncer totalement à la grande société, à la
composition des livres, à tout commerce de littérature, et
à me renfermer pour le reste de mes jours dans la sphère
étroite et paisible pour laquelle je me sentais né” (Cf.
Confessions, 1759, Livre X),. Sur ce thème de la réclusion
Vaughan écrit : "With the completion of
Emile and the
Contrat Social, it had been Rousseau's intention to write no more on
matters of public concern. This resolve was broken by necessity of defending
himself and his writings against the successive Decrees and Mandements which
were launched againts them. It was broken again by the needs of Corsica in
1764-5. It was broken once more at the call of Poland in 1771-2" (Vaughan, C.E,
op.cit., T. II, p. 368).
[11] Dans le
Contrat Social, Rousseau avait écrit ceci: “Il a
encore en Europe un pays capable de législation ; c’est
l’île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave
peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteroient
bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J’ai
quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera
l’Europe” (CS, L. II, chap. 10, «Suite», p. 391 ; Cf.
les lettres échangées entre Rousseau et le corse Buttafuoco de
1764 à 1765 relatives à l’exécution du projet de
constitution produites par Vaughan, op. cit, pp. 356 a 368). Buttafuoco a
écrit dans une de ces lettres à Rousseau : “Vous avez
fait mention des Corses dans votre
Contrat Social d’une
façon bien avantageuse ; un pareil éloge est bien flatteur, quand
il part d’une plume aussi sincère. Rien n’est plus propre
à exciter l’émulation et le désir de mieux faire. Il
a fait souhaiter à la Nation que vous voulussiez être cet homme
sage qui pourrait procurer les moyens de conserver cette liberté qui a
coûté tant de sang à acquérir. Les Corses
espèrent que vous voudrez bien faire usage pour eux de vos talents, de
votre bienfaisance, de votre vertu, de votre zèle pour l’avantage
des hommes ; surtout pour ceux qui ont été le jouet de la tyrannie
la plus affreuse“ ( Ibid., p. 365-366). Rousseau quant à lui, dans
une des lettres à Buttafuoco, écrit: “C’est superflu,
monsieur, de chercher à exciter mon zèle pour l’entreprise
que vous me proposez. La seule idée m’élève
l’âme et me transporte (...) ” (cit. por Vaughan, op.cit., p.
356).
[12] Ces pages du «Projet de Constitution pour la Corse» pousse Vaughan,
dans une des principales éditions des textes politiques de Rousseau,
à parler de «socialisme rousseauiste». Lorsqu’il
commente les extraits du «Projet de Constitution pour la Corse» que
nous venons de citer, Vaughan écrit: “The ideal of Rousseau, on
this showing, would have been State socialism, in the most drastic form
conceivable. This, in the full extent, he knows to be impossible. He is content,
therefore, with a parcial application of the principle (...)" (Vaughan, op.cit.,
T. II, p. 303). Selon Vaughan, les liens entre propriété
individuelle et propriété commune sont, dans le
Projet pour la
Corse, pensés de tel façon que ce texte peut être
considéré comme étant le point culminant du
développement conceptuel du socialisme rousseauiste. En ce sens, nous
rappelons également l’interprétation faite par Engels dans
une lecture que Jean Starobinski commente dans
Jean-Jacques
Rousseau: la transparence et l’obstacle, Paris, Plon, 1957;
Gallimard, 1971. Dans son œuvre
Anti-Dürhing, Engels affirme
que la conception rousseauiste
Du Contrat Social porte la «marque de
la dialectique» et que «l’on trouve chez Rousseau avec un
processus d’idées presqu’identique à celui
developé dans
le Capital de Marx» (
Anti-Dühring.
México: Ediciones Fuente Cultural, s/d, pp. 145-48). D’après
Engels, le
Contrat Social se développe à partir du cadre
théorique suivant: en choississant un prince pour protéger leur
liberté, les hommes ont nié l’état de liberté
naturelle mais le prince, usant de la force a instauré un règne
d’oppression obligeant les hommes a réalisé à nouveau
un acte négatif en mettant fin à la tyrannie et instituant la
liberté supérieure.
[13] Cf. Rousseau ,J.J.
Considérations sur le Gouvernement de Pologne.
In
Oeuvres Complètes, III, ed.cit, pp. 953-1036. Sur les rapports
entre ce texte et le
Contrat Social, Salinas Fortes commente: «Le
même mépris de la cohérence dicte apparemment le passage du
discours théorique où, comme dans le
Contrat, Rousseau
expose les principes de sa doctrine, aux écrits qui traduisent ses
positions politiques face aux situations historiques particulières. Une
grande distance politique semble exister par exemple entre le
Contrat et
les
Considérations sur le Gouvernement de Pologne, texte dans
lequel Rousseau, appelé à orienter la noblesse polonaise aux
prises avec le problème de la réorganisation politique du pays et
du renforcement de la nation, face aux menaces venues de
l’extérieur, supporte la cause d’un conservatisme
aristocratique peu compatible avec l’égalitarisme
républicain qu’il défend sur le plan théorique.
(Salinas Fortes, L.R..
Rousseau: da teoria à prática.
São Paulo: Atica, 1976, pp. 25-26). Cependant, il faut souligner que
même dans l’immanence de la théorie et au sein d’un
texte, dans le cas du
Contrat Social la pensée rousseauiste se
développe dialectiquement en tant que mouvemet conceptuel négatif
qui se dissout en un flux de contradictions permanentes.
[14] Comte, A.
Cours de Philosophie Positive (1830-1842). Tome I
[
Philosophie Première] Leçons 1 à 45.
Présentation et notes de Michel Serres, François Dagognet e Allan
Sinaceur; Tome II [Physique Sociale], Leçons 46 à 60.
Présentation et notes de Jean-Paul Enthoven. Paris, Hermann, 1975.Nous
abrégeons : CPP, T. I ou T.II, L. ..., p..
[15] Il ne serait pas possible ici de discuter de manière plus
appronfondie de la vaste problématique du pacte social dans
l’œuvre de Comte. Je me contenterai donc d’indiquer quelques
pistes, que je considère essentielles, pour délimiter le champ
théorique de la discussion Comte/Rousseau. Pour une approche plus
approfondie vous pouvez consulter mon livre
Sociologie comtienne:
genèse et devir. (
Sociologia comteana: gênese e devir.
São Paulo: Discurso Editorial/Fapesp, 1999.)
[16] Dans le
Système de Politique Positive, Comte utilise comme
équivalents les expressions suivantes: “riches actifs”,
“patriciat industriel”, “chefs industriels”,
“chefs temporels de la société moderne”,
“entrepreneurs”, “administrateurs providentiels des capitaux
humain”.
[17] Comte, A.
Système de Politique Positive, ou Traité de
Sociologie instituant la Religion de l‘Humanité (1851-1854), 4
vols. Paris, chez l’Auteur et Carilian-Goeury et Vor. Dalmont. Nous
citons: SPP, T........,p...
[18] Il ressort que la participation populaire ici mentionnée n’est pas
de nature politique comme le prétendait Rousseau mais ne se pose pour le
positivisme que dans les limites de la simple régulation morale. Comme
l’observait Comte dans un aute texte destiné à une large
divulgation du positivisme parmi les ouvriers: “Si le peuple est
maintenant et doit rester désormais indifférent à la
possession directe du pouvoir politique, il ne peut jamais renoncer à son
indispensable participation continue au pouvoir moral, qui, seul vraiment
accessible à tous, sans aucune danger pour l’ordre universel, et,
au contraire, à son grand avantage journalier, autorise chacun, au nom
d’une commune doctrine fondamentale, à rappeler convenablement les
plus hautes puissances à leurs divers devoirs essentiels”.
(Comte.
Discours sur l´esprit positif, ed. cit., p.
146).
[19] Dans le
Catéchisme Positiviste, Comte va approfondir sa
réflexion sur les devoirs moraux la rapprochant de la question des droits
démocratiques (
Catéchisme Positiviste; ou Sommaire de la
Religion Universelle. Paris: Garnier Frères, s/d). Des années
plus tard, vers la fin de sa vie et dans le contexte du
Système de
Politique Positive, Comte reprendra le verdict négatif sur les droits
démocratiques. Nous pouvons ainsi lire: :“Cette
régénération décisive [de l’Humanité]
consiste surtout à substituer toujours les devoirs aux droits, pour mieux
subordonner la personnalité à la sociabilité. Le mot
‘droit’ doit être autant écarté du vrai langage
politique que le mot ‘cause’ du vrai langage philosophique. (...)
Pour lutter contre [les] autorités théocratiques, la
métaphysique des cinq derniers siècles introduisit de
prétendus droit humains, que ne comportaient qu’um office
négatif. Quand on a tenté de leur donner une destination vraiment
organique, ils ont bientôt manifesté leur nature anti-sociale, en
tendant toujours à consacrer l’individualité. Dans
l’état positif, qui n’admet plus de titres célestes,
l’idée de
droit disparaît irrévocablement.
Chacun a des devoirs, et envers tous; mais personne n’a aucun droit
proprement dit. Les justes garanties individuelles résultent seulement de
cette universelle réciprocité d’obligations, qui reproduit
l’équivalent moral des droits antérieurs, sans offrir leurs
graves dangers politiques. En d’autres termes, nul ne possède plus
d’autre droit que celui de toujours faire son devoir. C’est
uniquement ainsi que la politique peut enfin se subordonner réellement
à la morale, suivant l’admirable programme du moyen age.”
(
SSP., T. I, p.361).
[20] Selon Comte, les ouvriers seraient naturellement préservés de la
corruption métaphysique, comme l’observe bien Arbousse-Bastide:
“Le prolétariat apparaît donc comme un fragment de
l’humanité preserve, par sa condition même, de la corruption
métaphysique, intellectuelle et politique. Il est vierge de ‘toute
éducation ordinaire’; il n’a pas été
altéré par l’exercice du pouvoir. Solidement enraciné
dans le bon sens empirique, accessible à toutes les formes de
solidarité actuelle, il figure le philosophe à l’état
de nature.” Arbousse-Bastide, P.
La doctrine de l´éducation
universelle dans la philosophie d´Auguste Comte. 2 vols. Paris: P.U.F.,
1957, T. I. “De la foi à l´amour”, p. 227
[21] A l’opposé, nous rappelons que Marx dans
Le Capital cherche
à dévoiler l’origine et la genèse de la richesse
(cf., particulièrement, le Livre Premier, Huitième Section:
“L’Accumulation primitive”. In Marx, K.
Oeuvres, I.
Coll. “Bibliothèque de la Pléiade”. Paris, Gallimard,
1963, pp. 1167-1237).
[22] Nous pouvons lire dans le
Système de Politique Positive la
référence historique suivante touchant la radicalisation politique
du processus de lutte des classes au début du XIXe siècle:
“Deux commotions préparatoires, l’une plus violente, à
Manchester en 1819, l’autre plus caractéristique, à Lyon en
1831, aboutirent à l’explosion décisive qui vint
irrévocablement inaugurer la question prolétaire dans la
metrópole de l’Occident, en juin 1848.” (
SPP; T. III,
p. 610).
[23] Sur ce sujet voir les intéressantes recherches
historico-théoriques sur les influences de cette œuvre dans les
couches populaires révolutionnaires de 1879: Tatin-Gourier, Jean-Jacques.
Le Contrat Social (
Échos et interprétations du Contrat
social de 1762 à la Révolution), Paris, éd. Presses
Universitaires de Lille, 1989.
[24] Cependant, Comte affirme que la doctrine de Rousseau a fortement
influencé la tendance moderne à la construction d’une morale
politique: “ (...) le dogme de l’égalité et celui de
la souveraineté populaire peuvent seuls imposer énergiquement
aujourd’hui aux nouvelles classes et aux nouveaux pouvoirs
l’impérieux devoir, si aisément oublié, de ne se
développer et s’exercer qu’au profit du public, au lieu de
tendre à l’exploitation des masses dans des intérêts
individuels (CPP, T. II, p. 41) ; ou encore: “ (...) Rousseau, dont
le paradoxe fondamental vint partout soulever directement l’ensemble des
penchants humains contre les vices généraux de l’ancienne
organisation sociale, en même temps que malheureusement il contenait aussi
le germe inévitable de toutes perturbations possibles, par cette sauvage
négation de la société elle-même que
l’esprit de désordre ne saurait sans doute jamais dépasser,
et d’où découlent, en effet toutes les utopies anarchiques
qu’on croit propres de notre siècle (CPP, T. II, p. 475). En
relevant comme positive la force moralisante de la doctrine rousseauiste, Comte
fait en réalité l'éloge du positivisme lui-même qui
en atteignant son achèvement théorique dans le
Système
de Politique Positive, texte qui fonde la religion de
l’humanité, a réduit la politique à la morale.
[25] Paradoxalement, Comte a été le lecteur enthousiaste des auteurs de
l’école dite rétrograde (ou de la
«contre-révolution») qui à partir de la fin XVIIIe
début XIXe a fait une dure critique de la Révolution
Française au nom d’un retour au passé
théologico-médiéval. Parmi les théoriciens de la
contre-révolution, Joseph De Maistre se démarque auteur de
commentaires sur
Du Contrat Social et du
Discours sur
l’Inégalité publiés respectivement sous les
titres
L'Étude sur la Souveraineté et
L'Examen d'un
écrit de J.J. Rousseau. Dès 1817, donc dès ses textes
de jeunesse, Comte considère la théorie de De Maistre à
côté de celle de Condorcet, comme des influences essentielles pour
le positivisme.
[26] Comte place une telle illusion rousseauiste côte à côte avec
les autres, et en particulier avec l’identification de
l’
économie à la
politique. Comme
l’observe bien Angèle Kremer-Marietti sur ce sujet, Comte
s’est toujours situé du côté des économistes
smithiens comme J.B.Say et contre Rousseau ; l’auteur écrit:
“(...) J.B. Say n’engage pas à confondre Économie et
Politique comme l’avait fait Rousseau dans son article
Économie de l’
Encyclopédie en traitant de
l’organisation sociale et politique (Kremer-Marietti, A.
Le concept de
science positive, ses tenants et ses aboutissants dans les structures
anthropologiques du positivisme. Paris, Klincksieck, 1983, p. 51).
[27] Pour une étude plus approfondie de cette problématique voir en
particulier: Bruni, J. C.
Poder e Ordem na obra de Auguste Comte -
Pouvoir et Ordre dans l’œuvre d’Auguste Comte.
São Paulo, USP (thèse de doctorat), 1989.
[28] Ce lien entre les deux textes les plus significatifs de Comte a
été peu étudié et commenté
jusqu’aujourd’hui malgré son importance pour la
compréhension de la théorie politique positiviste.
D’ailleurs, le
Système de Politique Positive est en un
certain sens un texte sous estimé surtout par ceux qui opposent ses
thèses dites «subjectivistes» aux thèses
«objectivistes» des «Leçons»
d’épistémologie et d’histoire des sciences du
Cours
de Philosophie Positive (pour une étude de cette problématique
cf. Benoit, L.
A Unidade (dilacerada) da razão positiva de Augusto
Comte – L’Unité (dilacérée) de la raison
positive d’Auguste Comte (Thèse de maîtrise). São
Paulo: Université de São Paulo, 1991).
[29] François-Joseph Gall (1758-1828) était médecin,
physiologiste, anatomiste et fondateur de la cranologie
(
Schädellehre) plus tard appelée phrénologie par
Forster et Spurzheim. Célèbre pour ses cours à Vienne, bien
avant la publication de ses travaux, il a vu ses cours annulés car
considérés contraires à la religion et a du quitter
l’Autriche, son pays d’origine pour la France où son
travaille a été très bien accueilli et a fait des disciples
parmi lesquels de fameux physiologistes comme Broussais, Blainville (que Comte
suit de près pour ses idées en biologie) ainsi que Comte
lui-même (cf. Gaal.
Recherches sur le système nerveux en
général, et celui du cerveau en particulier, Paris, 1806;
Lanteri-Laura.
Histoire de la phrénologie, l'homme et son cerveau
selon J.-F. Gall. Paris: P.U.F, 2000).
[30] C’est Georges Lanteri-Laura qui a analysé plus profondément
tous les aspects historiques et théoriques de la construction de la
phrénologie dans une oeuvre probablement unique dans ce genre,
récemment rééditée et que nous citons dans la note
antérieure.
[31] Cf. Aristote.
Politique. Texte établi et traduit par J. Aubonnet.
Paris: Les Belles Lettres.
[32] Dans sa bibliothèque personnelle, dans la partie classée
sous la rubrique «lectures supplémentaires» on trouve un
exemplaire du livre de Bauclair, Anti-Contrat Social; dans lequel on
réfute d'une manière claire, utile et agréable, les
principes posés dans le Contrat Social de J.J. Rousseau, citoyen de
Genève, Paris, ed. Frédéric Staatman, 1765, édition
qui est donc parvenu au public peu d’années après la
publication du Contrat Social. D’après Vaughan, Bauclair est
l’auteur de la première critique systématique du Contrat
Social : "The author follows his opponent Book for Book, Chapter by
Chapter; always offering the orthodox replies to Rousseau's heresies, and
generally doing so with brevity and point" (cf. Vaughan, op.cit.., T.II,
"Introduction", pp. 11-12). Comte possédait un exemplaire de
l’Anti-Contrat Social de 1765; sur la page de garde du livre on
peut voir, de la main même de Comte, la date «1847»,
probablement l’année de son acquisition comme il avait coutume de
le faire (cf. catalogue de la Maison d’Auguste Comte à
Paris).
[33] Cf. MAFFESOLI, Michel.
O tempo das tribos; o declínio do
individualismo nas sociedades de massa, trad. fr. Luiz Felipe Baêta.
Rio de Janeiro: Forense-Universitária, 1987.
[34] IDEM: “O fim do ideal democrático” [ “La fin de
l’idéal démocratique’], in journal
Folha de
São Paulo, 19/03/1995, cahier "Mais!", p. 3.; Benoit, L.O. “O
positivista pós-moderno” [“le positivisme
postmoderne”]. In: Cahier “Mais!”, Journal
Folha de
São Paulo, 23/04/1995, p.3.