Louise Grenier
ERIKA OU « LE MORTEL PAYS DE L'AMOUR MATERNEL »
La pianiste d'Elfriede Jelinek, Points, Seuil, 2002
Étant donné le peu de temps dont je dispose, je limiterai
mon commentaire à trois objets significatifs du scénario. Considérez
ces éléments comme des points de repère psychologique qui
me permettront d'articuler le drame personnel d'Erika à certains concepts
fondamentaux de la psychanalyse. Voici ces éléments :
- Le piano
- La lettre
- La lame de rasoir
PIANO
Polysémique, le piano matérialise le rêve brisé de
la mère
[1] et la féminité
sacrifiée de la fille
[2]. Il
règne en signifiant maître de la vie d'Erika Kohut. Monument érigé
sur les ruines du narcissisme maternel, il commémore l'échec (ou
le refus inconscient ?) de la fille à combler la mère. Surtout,
il éternise le duo mère/fille ne cessant d'en réfléchir
l'image glacée.
Le piano et la pianiste sont destinés à ne faire qu'Un. Comme
Erika et sa mère. Il symbolise donc le rapport spéculaire mère/fille.
Exigeant tout ( comme la mère phallique), il est l'instrument par lequel
la fille est réduite à une fonction instrumentale. Elle est possédée,
contrôlée, poussée vers les sommets. En vain. À la
fin, ne sera qu'une « sous-maître », un professeur de piano
!
C'est qu'Erika refuse la soumission absolue à l'autre, que ce soit à
sa mère ou à l'homme, soumission associée à l'humiliation
et à la féminité. Incapable de renoncer au cocon, elle
s'évade de la mère, prend quelques récréations interdites
puis, revient demander pardon et essayer quelques raclées.
Erika essaie de suivre la partition maternelle, d'être la meilleure interprète
du monde, comme elle tentera plus tard de se faire l'interprète, puis
l'instrument des désirs de Klemmer. Tantôt interprète, tantôt
spectatrice, toujours dans la dépendance de l'autre.
« Erika est prise à jamais dans le moule de l'éternité.
Éternité d'ailleurs qu'elle partage allégrement avec ses
chers musiciens... » (11) « La mère n'entend rien à
cette musique, mais elle contraint son enfant à vivre sous son joug (
le sien et celui de la musique). Celle-ci échappe au regard omniprésent
de sa mère en se faisant voyeuse. Il y a deux Erika, l'une est glaciale,
dure, austère ; l'autre est vicieuse, cruelle, masochiste... Mais est-elle
vraiment perverse ? Cette perversion -ou perversité apparente- n'est-elle
que le déguisement d'une impuissance psychique, l'expression pathétique
de son incapacité
à sortir de la mère ? ou à
sortir la mère d'elle ?
Erika joue avec elle-même – et autrui- un jeu dangereux. Ses élèves,
ses collègues, n'ont pas d'existence particulière, sauf lorsqu'ils
la dérangent ou servent ses buts. Alors, elle devient violente, implacable,
mais dans une sorte d'absence de sentiment. Même dans la destruction,
Erika reste un instrument qui n'est animé que par celle ou celui qui
en joue (ou en jouit). Et n'est-ce pas cela qu'elle demande à Klemmer
justement ? Qu'il l'anime, qu'il joue avec son corps frigide, ce « corps
étranger » (77) Erika aspire au désir mais elle, ne désire
rien (244). Elle veut connaître la jouissance, n'y arrive pas car elle
est déjà morte. Tuée dans l'œuf.
La lettre
« Cette lettre restera donc lettre morte... » (195) Erika donne
ses instructions dans une lettre où elle décrit minutieusement
un scénario masochiste. Or, c'est le masochiste qui contrôle le
sadique, non l'inverse, c'est lui le maître du jeu, écrit François
Peraldi dans « Voyages dans l'entre-deux-morts » Le sadisme rend une
prestation au masochiste qui a déjà élaboré un schéma
dont il exige la réalisation.
[3]
Mais Erika est-elle vraiment masochiste (au sens d'activités procurant
une jouissance non soumise à la castration ) ? N'est-elle pas plutôt
« masochienne », une sorte de névrosée – ou de
borderline- qui se complaît dans de petits « acting out » de
type masochiste (idem pour ses activités voyeuristes d'ailleurs), acting
stéréotypés, répétés et plutôt
autodestructeurs. Je dirais qu'Erika fait des incursions dans le champ de la
perversion où, là encore, elle reste étrangère,
hors d'elle.
En effet, Erika traite son corps
comme elle traite les autres, indistinctement. Comme des objets
inanimés. Des instruments.. C'est pourquoi, elle demande à
Klemmer d'arracher son sexe à la mort, de l'arracher à la
mère glaciale et insensible. En quête d'un amour « sur fond
d'anéantissement», Erika « aspire au désir, mais ne
désire rien, n'éprouve rien. »
(244)
Mais veut-elle vraiment que le
scénario décrit dans la lettre se réalise ? Non. Cette
lettre est un leurre. Alors même qu'Erika décrit son fantasme de
soumission, elle refuse toute soumission, alors même qu'elle transforme le
jeune homme en figure maternelle dominatrice, elle le repousse. Klemmer est
indigné, blessé d'être ainsi amené sur le terrain de
la cruauté là où il veut aimer. Lui, l'amant
passionné, est mis en demeure de jouer un rôle de «
méchant », de batteur de femme, de sadique. Il n'est pas reconnu
là où il est, amoureux d'Erika. Or, il veut être reconnu ;
elle aussi, veut être reconnue, mais ne sait comment échapper au
discours maternel que la lettre reprend à son compte. « Enferme-moi
avec ma mère de l'extérieur ! » (198) écrit-elle.
Erika réclame des coups sur le visage, dans l'estomac, dans son sexe, ne
veut pas que sa demande soit satisfaite, ce qu'elle veut, c'est qu'il l'aime et
la reconnaisse comme femme désirable. Elle réclame des coups
quand elle espère des caresses. Y répondre, c'est tomber dans un
piège. Klemmer ne saura comment interpréter cette demande et la
traduire en désir. Il est déstabilisé, enragé, mis
en danger d'impuissance. Que faire de cette femme qui refuse la
féminité ?
Ce qu'il ignore,
c'est que le père d'Erika, le jour de son arrivée à l'asile
a supplié qu'on ne le batte pas (85) comme s'il avait l'habitude
d'être battu. Voilà qui évoque une identification au
père fou et une reprise de la relation en miroir (violente) avec la
mère. Le père comme représentant du sexuel dans la
mère est exclu, destitué.
La féminité restera donc « lettre morte » tout comme
le corps d'Erika. Objet inutile qui erre dans la ville et sur les places, à
la recherche de sensations fortes. Est-elle folle ? C'est ce que dit la mère
: « tu es folle », folle comme le père, mort à l'asile
? (63)
La lame de rasoir
Quand Erika se languit d'un homme, elle se taille (dans les deux sens du
terme). Elle ne peut aimer sans se sentir inférieure. C'est pourquoi,
il lui faut d'abord abattre l'homme, l'abaisser, mais aussi détruire
le désir à son origine. Elle prend une lame de rasoir qui a appartenu
à son père, se coupe, puis exhibe le sang devant la mère.
Ce sang qui coule du sexe blessé dégoûte la mère.
Autrefois, Erika a rasé
les joues du père. Elle est encore habile dans le maniement de cet
outil-là. « Son passe-temps favori : taillader son propre corps
», en particulier cette porte secrète de son intimité qui
ressemble à la cavité buccale. Dans cet exercice où elle
se livre à elle-même, « ce qui vaut mieux que d'être
livrée à d'autres », Erika est toute-puissante et comme
d'habitude, « elle ne sent rien » (77) Elle voit le sang et prend
peur, doit se panser, mais son corps – son sexe - reste toujours un
étranger.
Avec la lame de rasoir,
Erika opère une automutilation de la chair vive qui enveloppe le sexe
féminin. Dans une tentative infantile de se couper de la mère, de
s'attaquer à la féminité maternelle, de se sentir enfin !
Identifiée au désir de la mère, elle est dans le
prolongement du Moi maternel. La lame de rasoir représente le
père carent qui n'a pas exercé sa fonction qui est de
séparer la mère de son produit.
Erika partage la chambre de sa mère
et parfois, son lit. Elle couche auprès d'une mère froide,
possessive, sans tendresse aucune. Madame Kohut surveille tout. Empêche
toute velléité de vie sexuelle. Elle est au bout du fil
téléphonique comme au bout de toutes les pensées de sa
fille. La tenant en laisse. Et quand la fille « désobéit
», attention aux coups ! La mère, transformée en statut de
la vertu outragée, frappe. Quand la fille répond par des coups,
la mère est ravie, car ainsi elle enfonce le clou de la
culpabilité filiale et renforce son emprise. Un soir, Erika se jette
frénétiquement sur sa mère en pleurant et en criant «
je t'aime !» ; « Calme-toi, tu es folle », répond la
mère apeurée. Folle comme qui ? comme le père
peut-être ?
Erika reste. Pourquoi ?
Qu'est-ce qui l'attache ainsi à sa mère ? Dans le roman, Jelinek
la désigne souvent comme l'Enfant. Mise en position de phallus, de
réaliser les ambitions de sa mère, Erika n'a pas trouvé la
métaphore paternelle qui lui aurait permis de substituer le désir
du père au désir de la mère (de se tourner vers le
père en termes freudiens). Prise dans une relation spéculaire
à l'autre maternel, Erika ne peut tuer symboliquement la mère.
Son choix de rester est tributaire de cette
impuissance.
Reprenons brièvement
certains éléments du stade du miroir (selon Lacan, 1949). Erika
serait fixée au troisième moment du stade du miroir qui correspond
au premier temps de l'œdipe. Ce qu'on appelle l'identification primaire
(imaginaire), laquelle est la souche de toutes les autres identifications. Elle
est « duelle »parce que réduite à deux termes (le corps
de l'enfant et son image), en même temps qu'immédiate et
narcissique (Freud). L'enfant s'identifie à un double de lui-même,
à une image qui n'est pas lui, mais qui lui permet de se
reconnaître. Ce faisant, il comble une béance, un vide entre son
corps et son image. Simultanément, il est mis en présence de ses
pairs, les agresse ou les imite et par-là tente de s'imposer à
eux. Il bat et dit avoir été battu, par exemple. « Or, cette
relation agressive est homologue à celle du corps face à l'image
du miroir. (...) se caractérise par l'indistinction, la confusion du soi
et de l'autre. En définitive, elle est aliénante...»
[4]
Cette relation agressive vis-à-vis
des autres enfants a des traits communs avec la relation primitive à la
mère. L'enfant veut être le complément de son manque
supposé, « être le phallus de la mère ». On
retrouve chez Erika quelques éléments de ce rapport
spéculaire agressif avec la mère, surtout dans les scènes
de combat. Ces éléments sont repris et transposés dans le
scénario sado-masochiste présenté à
Klemmer.
Mais qu'en est-il du
désir d'Erika ? Si on fait appel à la formule de Lacan, « le
désir (inconscient) de l'homme, c'est le désir de l'Autre »
(en référence à
Hegel
[5]), il faudrait dire : que le
désir de l'homme se constitue sous le signe de la médiation, il
est désir de faire reconnaître son désir. Il a pour objet
un désir, celui d'autrui, au sens d'être ce qui manque à
l'autre, d'être la cause de son désir. Autrement dit : ce que
désire l'homme, c'est que l'autre le désire. Ce qui a pour
conséquence, qu'il y a nécessairement inadéquation entre le
désir et son objet. En somme, pour Lacan, le désir du sujet
trouve son sens dans le désir de l'Autre ( langage, ou Inconscient
freudien), non pas tant parce que l'autre détient les clefs de l'objet
désiré que parce que son premier objet est d'être reconnu
par
l'autre.
[6]Erika,
la mère et Klemmer seraient prisonniers d'un rapport dialectique
où chacun lutte pour se faire reconnaître, lutte sans vaincu ni
vainqueur. À moins que le
statut quo ne soit indéfiniment
reconduit et ce, au seul bénéfice de la puissance maternelle ?
Pour conclure
Kohut veut dire « coq ». C'est un nom tchèque,
originaire de Bohême, population considérée comme inférieure
pendant l'Empire austro-hongrois. En allemand, coq se dit « Hahn ».
Il semble bien que Jelinek n'ait pas voulu insister sur cette signification, me
dit une amie germanophone, car elle aurait pu utiliser le nom « Hahn »
à la place de Kohut. Parions donc pour cette interprétation, à
savoir que Kohut renvoie à une population jugée inférieure,
à une certaine classe héritière des valeurs de l'Empire austro-hongrois.
Le nom du père évoque donc une infériorité socioculturelle.
Ce nom il faut le rehausser, le relever. En ce sens, il reste présent dans
la vie d'Erika qui, d'une certaine manière, reste fidèle aux origines
modestes du père en ne satisfaisant pas le désir de la mère.
Jelinek est elle-même la fille d'un métissage
culturel et religieux. Elle est née en 1946, d'une mère catholique
et autrichienne, issue de la haute bourgeoisie viennoise et d'un père juif
tchèque venant d'un milieu pauvre mais cultivé. Petite fille, elle
est destinée par sa mère à devenir un génie musical.
Elle apprend la danse, le piano, le violon et l'alto. Dominée par sa mère,
elle se révolte après une grave crise psychologique. Elle dit qu'elle
n'a pas aimé son père mais qu'elle a suivi son exemple en se servant
du lange pour écrire au lieu de se plonger dans la musique comme le voulait
sa mère. . Son père est mort fou en 1968, dans un hôpital
psychiatrique, alors qu'Elfiedre a 22 ans.
[1] « L'idéal pour
la mère ? Une pianiste de réputation mondiale...». (20)
Tant que la mère sera là et tissera l'avenir d'Erika, l'enfant
n'aura qu'un but : le sommet absolu de la célébrité »
p. 20
[2] La mère la met en garde
contre les envieux, particulièrement « la horde de sexe masculin
» p. 20.
[3] Pourquoi ? Pour accéder
à une jouissance conjointe à la mort dans le « désassujettissement
à l'ordre du langage ». Le masochiste voudrait effacer sur son
corps l'empreinte du signifiant car, c'est « le signifiant qui le lie
à un sexe, à la nécessité d'une médiation
langagière dans son rapport à l'autre. » (Frayages,
Montréal, 1984, 19-38, 27)
[4] J.B.Fagès(1971)Comprendre
Lacan, Dunod, Paris, 1997, 16-17.
[5] Pour Hegel, la conscience cherche
une autre conscience pouvant l'aimer ou la haïr, ce qui lui donne cette
certitude d'elle-même, c'est-à-dire la conscience de soi. En
somme, seule une conscience peut la reconnaître et fonder objectivement
cette certitude subjective. Or, lors de la rencontre de ces deux consciences,
un conflit surgit, une lutte de pur prestige : chaque conscience veut être
reconnue sans pour autant reconnaître l'autre, « On peut même
ajouter avec Hegel que chacune veut la mort de l'autre.» De cet affrontement
où personne ne doit mourir, surgit la conscience de soi. Le Maître
est celui qui a couru le risque absolu, qui a joué sa vie pour gagner
cette vérité de la conscience de soi. L'Esclave est celui a
reculé devant la Mort, le « Maître absolu». Mais un
renversement dialectique s'opère car le Maître est captif d'une
fausse reconnaissance puisqu'il n'a devant lui qu'un esclave incapable de
le reconnaître en toute liberté (ce qui est le cas d'Erika).
D'autre part, l'esclave qui vit dans l'angoisse du Maître comprend qu'il
ne pourra pas être vraiment reconnu par ce dernier. Cette dialectique,
Lacan la traduit dans celle du désir.
[6] J. Lacan, Écrits,
Seuil Paris, 1966, 268