DOGMA


Luis Carlos Fernandez

La passion de discourir comme volonté de ne pas savoir

Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l'analogie. De l'abus des belles-lettres dans la pensée,
Paris, Raisons d'agir, 1999, 160 p.

(paru dans Liberté, nº 249, septembre 2000, p. 106-112)

 

Il arrive assez souvent que les réactions à la critique constituent la meilleure preuve de sa justesse. Ce fut le cas du long et pathétique concert de protestations que souleva Impostures intellectuelles [1], ouvrage désormais bien connu des physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont qui, citations et analyses à l'appui, y dénonçaient l'utilisation fantaisiste de concepts scientifiques par le gratin de l'intelligentsia française : Lacan, Kristeva, Latour, Baudrillard, Deleuze, etc. Le livre développait ce que le formidable canular de Sokal, publié un an plus tôt [2], avait déjà mis en évidence, à savoir la fascination qu'exerce une phraséologie absconse saupoudrée de mots de science sur un public d'admirateurs benoîtement soudé dans la plus stricte méconnaissance des choses dont on lui met plein la vue ; le but de cette opération de charme – de ce détournement de lecteur – étant, bien sûr, d'accroître à bon compte le prestige de celui qui pare ainsi son discours. Comment qualifier cela autrement que de fraude, escroquerie, malversation ou imposture ?
L'indignation provoquée par cette salutaire intervention constitue un de ces cas d'école où le roi, s'exhibant dans le plus simple appareil, traite (ou laisse ses courtisans traiter) de diffamateurs ceux qui le disent nu. Ainsi Kristeva qui, en dépit d'une vive concurrence, remporta la palme de l'obscénité en criant à la « francophobie [3] » dont les Éditions Odile Jacob se seraient rendues complices ; Kristeva, donc, taxant ce geste [4] de tentative maladroite pour ressusciter un débat qui, en France – précisait-elle – , est déjà clos depuis trente ans (avec le triste résultat que l'on voit) ; avançant qu'il existe deux conceptions de la liberté : l'anglo-saxonne (américaine, plus particulièrement), basée sur la rationalité des causes et des effets, et qui vous dit que vous êtes « libre » de vous adapter aux conditions du marché, et l'européenne (mais surtout française), qui défend le primat du social en combattant les excès du libéralisme, pour conclure qu'Impostures intellectuelles est, de toute évidence, au service de la première.
Ou Pascal Bruckner [5], posant d'abord que la culture anglo-saxonne est « basée sur le fait et l'information », tandis que la culture française « joue plutôt de l'interprétation et du style » (ce qui expliquerait la grande méprise des « censeurs d'outre-Atlantique [6] », sans justifier pour autant leur malveillance), avant de se lancer dans la défense du « beau risque de penser » que Baudrillard – intellectuel français par excellence – saurait prendre comme nul autre. L'auteur d'Écran total a, disait Bruckner, l'honnêteté d'admettre que « le réel ne l'intéresse pas », et le bonheur d'émettre des hypothèses qui, tout « extravagantes » et « parfois absurdes» qu'elles soient, « stimulent l'esprit mieux qu'une plate vérité ». C'est sans doute à force d'enfiler des hypothèses de ce genre dans une langue « circulaire, obsessionnelle qui est à elle seule une conception du monde », et en composant ainsi des textes qui ressemblent « à la transe de l'aède », que Baudrillard est devenu [7] « l'inventeur de la philosophie-fiction » ; un exégète dont les « fulgurances géniales nous éclairent mieux sur notre société que les pesantes démonstrations des spécialistes ».
Bref, la vérité est plate, le réel sans intérêt, et la « beauté » d'une langue qui se mord la queue ou l'éblouissement de l'absurde, infiniment préférables à la morne connaissance du monde. Voilà, en clair, ce que proclame « l'esprit français » lorsqu'il parle par la bouche de notre essayiste — et de bon nombre de ses contemporains.
Je me souviens d'avoir lu les sorties de ce genre (pratiquement le seul du côté des célébrités mises en cause) en me demandant si leurs auteurs n'étaient pas bizarrement persuadés que lorsqu'on est pris en flagrant délit d'esbroufe, renchérir est le meilleur moyen de sauver la face, et non de se ridiculiser à jamais. Quoi qu'il en soit, lorsque Sokal et Bricmont écrivent que

Personne, dans tous les comptes rendus et débats qui ont suivi la publication de notre livre, n'a présenté le moindre argument rationnel contre cette thèse [qu'il s'agit bel et bien d'abus aussi grossiers qu'obscurcissants], et presque personne n'a pris la peine de défendre même un seul des textes que nous critiquons.
on peut être sûr qu'ils ne disent, encore une fois, rien qui ne soit aisément vérifiable.
Bien entendu, les voix de ceux qui, aux antipodes de l'intellectuel à la Bruckner, tâchent de faire œuvre de pensée s'élevèrent aussi pour saluer la démarche des « censeurs » et déplorer qu'elle soit si rare au sein de la communauté savante française. Parmi ces voix, il y eut celle de Jacques Bouveresse, philosophe austère et rigoureux, spécialiste de Wittgenstein et professeur de philosophie du langage et de la connaissance au Collège de France, qui vient d'ajouter un précieux outil à Raisons d'Agir, la superbe boîte que l'on doit à l'initiative de Pierre Bourdieu.
*
Ce qui précède n'est pas un long préambule à mon commentaire sur l'outil en question — qui n'est pas un « petit livre », comme on se plaît à le dire, mais un ouvrage important de petit format. J'y étais même d'emblée, puisque Prodiges et vertiges de l'analogie traite justement de la si mal nommée « affaire Sokal », Bouveresse ayant cru bon d'y revenir pour « essayer de faire porter réellement la discussion sur le fond », « en élever un peu le niveau » et « en élargir considérablement la portée ». Mission accomplie assurément, même si on ne peut que partager le pessimisme de l'auteur quant au redressement que des interventions comme la sienne sont susceptibles d'opérer.
Car le mal est assez profondément enraciné. Il ne tient pas uniquement à l'usage frivole et purement incantatoire du savoir scientifique que condamnaient Sokal et Bricmont, et qui relève de ce que Bouveresse appelle « littérarisme » (ou « littéraro-philosophisme »), mais trahit le problème général de la valeur que la philosophie française, dans sa tendance dominante, semble accorder aujourd'hui à l'exercice de la raison critique, quel que soit le sujet abordé. On n'a qu'à se souvenir de l'époque, pas si lointaine,
(...) où on ne considérait justement pas comme nécessaire de comprendre pour approuver et admirer, et même pas non plus pour expliquer (on a vu des interprètes autorisés reconnaître après coup qu'au moment où ils publiaient des livres ou des articles sur Lacan ils ne comprenaient eux-mêmes pratiquement rien à ce que disait ou écrivait le maître, mais depuis quand est-ce nécessaire ?)
Sans doute ne pense-t-on plus qu'il importe peu de comprendre, mais les travaux philosophiques les plus en vue sont bien souvent rédigés, note-t-il, comme si la compréhension pouvait se passer d'élucidations, et qu'il était parfaitement légitime d'affirmer à peu près n'importe quoi sans autre justification que le fameux « droit à la métaphore », qui, à l'examen, se révèle n'être en somme que le droit au raccourci le moins fondé et à l'analogie la plus douteuse.
(J'ouvre ici une parenthèse pour préciser que Bouveresse ne considère certes pas le littérarisme comme une sorte de tare inhérente à la formation, la pratique ou le goût littéraires, puisque ce sont précisément des écrivains – Musil, Lichtenberg, Kraus, notamment, dont les propos l'inspirent au plus haut point – qui ont le plus lucidement et impitoyablement critiqué le phénomène. On pourrait multiplier les exemples. Thomas Bernhard, bien sûr. Mais aussi Michel Rio, auteur d'une œuvre que l'on dit à juste titre inclassable ; empreinte d'une véritable érudition scientifique et traversée par une méditation sur la connaissance qui lui a valu l'hommage de toute une panoplie de chercheurs [8]. Je crois savoir que Liberté songe déjà à consacrer un numéro au premier. Je ne saurais trop l'inciter à en faire autant pour le second).
Prudents de façon générale, Sokal et Bricmont le sont particulièrement sur deux questions : celle du lien possible entre les impostures qu'ils relèvent et l'épistémologie postmoderne (le relativisme cognitif [9]), et celle de savoir si de telles fautes ne justifieraient pas une dévaluation globale de l'œuvre des fautifs. Leur réponse à la première est que le lien est « principalement sociologique », les auteurs qu'ils citent étant « à la mode dans les mêmes cercles universitaires anglo-saxons où le relativisme cognitif est monnaie courante ». À la deuxième ils se contentent de répondre que les manipulations dont il s'agit font au moins naître un soupçon qui devrait inciter à vérifier.
Bouveresse considère, pour sa part, qu'il est tout à fait possible d'aller plus loin et de montrer (comme il le fait, à partir des cas exemplaires de Spengler et de Latour) que le lien entre les emprunts rhétoriques aux sciences fondamentales et le postmodernisme épistémique est « assez étroit » — logique, en fait, bien plus que sociologique. Quant à l'enquête suggérée par les deux physiciens, voici plus de quinze ans qu'il s'y livre, trouvant que les penseurs de ce genre font preuve d'autant de « stylistique » légèreté dans le maniement de notions proprement philosophiques, et, bien sûr, dans le même dessein.
En fin de parcours, il pose cette question à laquelle il avoue n'avoir pas vraiment de réponse à proposer :
comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là, c'est-à-dire à un stade où le droit de critiquer, et cela veut dire le droit de critiquer tout le monde, y compris les personnages les plus célèbres, les plus influents ou les plus médiatiques, a cessé d'être considéré comme une chose qui devrait aller de soi et où la critique se trouve identifiée à peu près automatiquement à une sorte d'abus de pouvoir ? (...) un stade où un livre comme [Impostures intellectuelles] ne suscite guère que des répliques (...) qui suggèrent avant tout que la question de la vérité de ce que dit un intellectuel est devenue aujourd'hui une question tout à fait secondaire, et même indifférente.
Loin d'être la charge pamphlétaire que l'on prétend, Prodiges et vertiges de l'analogie se situe dans le droit fil du travail analytique accompli dans Le Philosophe chez les autophages, Rationalité et cynisme et Philosophie, mythologie et pseudo-science : Wittgenstein lecteur de Freud. L'« affaire Sokal » et ses suites ne sont, en effet, pour Bouveresse que l'occasion de poursuivre sa critique des égarements de la philosophie française contemporaine et du rôle des médias dans la dégradation incessante des mœurs intellectuelles. Polémiques, ces textes n'en sont pas moins, comme le reste de l'œuvre, un puissant plaidoyer pour une philosophie exigeante, informée et responsable [10].
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Je ne saurais terminer ces lignes sans dire un mot sur les comptes rendus journalistiques du livre que j'ai pu lire à ce jour, car ils appartiennent à la catégorie des réactions hautement probantes dont je parlais précédemment.
Dans « La colère de Bouveresse » (Le Nouvel Observateur, 14/10/1999), Didier Eribon trouve extrêmement brutal que le philosophe se permette de désigner Sollers « comme " le prince de la grande truanderie " médiatico-intellectuelle [11] » ; déplore qu'il étrille « pêle-mêle » des auteurs qui n'ont pas la même envergure, risquant ainsi de donner l'impression [12] qu'il met leurs écrits sur le même plan, et conclut que « Bouveresse, grand avocat de la rigueur dans la pensée », n'avait sans doute pas « le projet d'être très rigoureux ni très équitable dans sa démarche pamphlétaire ».
Robert Maggiori (« Jacques a dit », Libération, 21/10/1999) brosse un portrait de Bouveresse en lanceur de « grenades » qui « sait mettre les procédures argumentatives en soutien de son geste [13] ». Il se demande si

l'usage de notions comme celles de « sans vergogne », « grande truanderie intellectuelle », « idiotie », « frivolité », « extravagance », « stupidité », etc., ne messied pas quelque peu à l'éloge de la rigueur et de la précision technique [14].
Il trouve étrange que « l'avocat d'une philosophie sérieuse » consacre autant de pages à l'utilisation inconséquente que fait Régis Debray du théorème de Gödel (quoique Bouveresse ait exposé clairement et de façon tout à fait convaincante les raisons pour lesquelles il s'y est attardé). Et, naturellement, se désole aussi du « pêle-mêle » dont parle Eribon.
Antoine Robitaille (« Les vraies leçons », Le Devoir, 15-16/01/2000) aligne les mêmes griefs que son collègue « Libé-penseur » – quelle mauvaise langue a déjà dit que les journalistes s'entrecopient ? Le renégat Serge Halimi sûrement – , profitant de l'occasion pour décocher une flèche à la « bande » des éditions Raisons d'Agir — ou « d'haïr », comme il propose de les rebaptiser.
Que dire d'autre ? Puisque ce serait à coup sûr passer les bornes de la bienséance, et peut-être même agresser sauvagement ces âmes sensibles que d'avancer sans détour qu'elles ont écrit des inepties, je m'en tiendrai à ce simple conseil : allez voir sans tarder ce que dit Bouveresse.



[1] Odile Jacob, 1997 (2 e ed., 1999).
[2] en 1996, dans la revue Social Text, organe de la pensée postmoderne, sous le titre « Transgressing the Boundaries : toward a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity ». Une bouillie pseudo-savante, saturée du non-sens des énoncés empruntés aux textes desdits maîtres hexagonaux, et rédigée dans le sabir clanique qu'il fallait pour ravir le destinataire — qui le fut totalement.
[3] « Une désinformation », Le Nouvel Observateur, 25 septembre 1997.
[4] lors d'un entretien diffusé sur les ondes de Radio-Canada le 4 janvier 1998.
[5] « Le risque de penser », Le Nouvel Observateur, 25 septembre 1997. La jolie formule abrite en fait la revendication, beaucoup moins avouable, du droit de divaguer sans retenue et sans avoir à essuyer le moindre blâme.
[6] Et tant pis si Jean Bricmont est tout à fait belge et « sévit » à l'université catholique de Louvain.
[7] Ironie de l'histoire : c'est à Baudrillard que l'on doit l'une des critiques les plus fortes de la fétichisation du langage (La société de consommation, Paris, Gallimard, 1970, p. 193), qu'illustre au mieux le type d'essai dont il est assurément un virtuose.
[8] Mélancolies du savoir. Essais sur l'oeuvre de Michel Rio [sous la direction de M. A. Safir], Paris, Seuil, 1995. Dans La Mort (Paris, Seuil, 1998), on trouve, sur le mode de la transposition romanesque, une synthèse magistrale du débat suscité par Impostures intellectuelles.
[9] Voir sur ce point les travaux décisifs de Harvey Siegel : Relativism Refuted : A Critique of Contemporary Epistemological Relativism, Drodrecht, D. Reidel, 1987 ; Educating Reason. Rationality, Critical Thinking, and Education, New York, Routledge, 1988 ; Rationality Redeemed ? Further Dialogues on An Educational Ideal, New York, Routledge, 1997.
[10] que fait entendre aussi l'excellent ouvrage de Laurent-Michel Vacher, La Passion du réel. La philosophie devant les sciences (Montréal, Liber, 1998).
[11] Le passage est mal cité qui parle plutôt de « représentant de la grande truanderie intellectuelle et médiatique ». Mais peu importe : il faudrait tout ignorer de la trajectoire du personnage pour ne pas voir qu'il s'agit là d'une assez sobre caractérisation.
[12] Certainement pas à qui sait lire. Le but de Bouveresse, fort clair, est de mettre en évidence un dénominateur commun. La confusion ne se trouve que sous la plume de ceux qui cherchent, dirait-on, à la semer.
[13] Le commentateur, qui avait déjà traité de fumistes Sokal et Bricmont (« Fumée sans feu », Libération, 30/9/97), ne fait peut-être ici que dévoiler sa conception de ce que doit être le principal souci de tout intellectuel qui se respecte : non pas la recherche méthodique du vrai, mais intimidation de l'adversaire par tous les moyens, dont le maniement « explosif » de l'argumentation.
[14] La réponse à cela est que la rigueur intellectuelle n'a rien à voir avec la « politesse », et que c'est justement par devoir d'exactitude que Bouveresse parle d'idiotie, extravagance, etc..


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