Jean-Pierre Coutard
Que veut le vivant ?
(Une critique de la réponse darwinienne)
Si le principe de l’évolution du vivant, que d’aucuns
aujourd’hui voudraient remettre en question au nom d’un nouveau
créationnisme
[1], ne nous
paraît pas contestable dans sa validité, il nous semble devoir
être encore interrogé dans sa nature ou son essence :
s’agit-il bien, comme Darwin l’a conçu, d’une
sélection de variations contraintes au sein de lignées
héréditaires, constitutives de lignes de force destinées
à assurer la survie des espèces (donc de leurs
représentants) ou faut-il voir au contraire dans cette sélection
l’effet le plus visible dans l’histoire du vivant d’une
Lebenswille dont la spontanéité serait orientée, en
chaque individu, vers le différenciation singulière optimale,
c’est-à-dire la singularité la plus forte possible dans un
milieu donné ? Telle est la question que nous voudrions lancer ici,
en proposant quelques éléments de réponse en faveur de la
deuxième voie de cette alternative.
« Struggle for Life » chez Darwin
Ce que croit fondamentalement Darwin, c’est que les êtres
vivants demeureraient en l’état s’ils le pouvaient, autrement
dit que les variations leur sont imposées de l’extérieur,
par le milieu (au sens large) – principe d’inertie et même
d’entropie (réduction des différences) contrarié par
les conditions de vie - ; le plaisir d’un être vivant serait
dans la réduction maximale des tensions génératrices de
différences (sorte de principe de
nirvana). Cette phrase est un
aveu par la négative : « je ne crois pas que la
variabilité soit un phénomène nécessaire et
inhérent, en toutes circonstances, à tous les êtres
organisés »
[2].
Pour Darwin « nous devons la variabilité à la
même cause qui produit la
stérilité »
[3],
à savoir non pas à proprement parler une modification des
conditions de vie extérieures ayant un effet strictement
mécanique, mais plutôt une modification dans le rapport des forces
de tel organisme avec son environnement
lato sensu où tout est en
concurrence, en lutte, en guerre, puisque « la structure de chaque
être organisé est en rapport, dans les points les plus essentiels
et quelquefois cependant les plus cachés, avec celle de tous les
êtres organisés avec lesquels il se trouve en concurrence pour son
alimentation et pour sa résidence, et avec celle de tous ceux qui lui
servent de proie ou contre lesquels il a à se
défendre »
[4]. Mais
cette modification se produit à la croisée accidentelle, multiple
et confuse, d’une série de chaînes de causalité, sans
qu’il y ait là le moindre principe interne de variabilité ou
différenciation. Pourtant Darwin reconnaît bien que « ce
sont les espèces les plus florissantes, c’est-à-dire les
espèces dominantes, des plus grands genres de chaque classe qui
produisent en moyenne le plus grand nombre de variétés ; or
ces variétés (...) tendent à se convertir en espèces
nouvelles et distinctes. Ainsi, les genres les plus riches ont une tendance
à devenir plus riches encore ; et, dans toute la nature, les formes
vivantes, aujourd’hui dominantes, manifestent une tendance à le
devenir de plus en plus, parce qu’elles produisent beaucoup de descendants
modifiés et
dominants. »
[5].Or si les
espèces dominantes sont assurément celles où la
« puissance vitale » est la plus forte, et que ce sont
justement celles-là qui varient le plus, alors comment ne pas
soupçonner que
la puissance vitale veut la différence,
autrement dit, qu’il y a là un
principe interne de
changement ? car la capacité de reproduction de ces
espèces les plus riches pourraient expliquer qu’elles se
multiplient toujours sans changement, mais nullement qu’elles
varient sans cesse davantage.
On pourrait donc penser que la vision darwinienne du vivant ne
s’établit pas sur le bon principe, à savoir la
tendance essentielle vers la différenciation et non
l’identité, vers la variance et non l’invariance ou
même la constance.
Considérons maintenant le
fait majeur sur lequel prend appui
la réflexion de Darwin : « toutes les plantes et tous les
animaux tendent à se multiplier selon une progression
géométrique »
[6].
Or Darwin constate encore qu’ « il naît plus
d’individus qu’il n’en peut
vivre »
[7] ; donc
« la tendance géométrique à croître doit
être enrayée par la destruction des individus
»
[8]. En conséquence
Darwin affirme la lutte universelle pour l’existence (
Struggle for
Life) comme nécessité pour chaque organisme de tenter de
« compenser une destruction considérable à une certaine
période de la
vie »
[9]. La
« lutte pour la vie » n’est qu’une
nécessité défensive, compensatrice, réactive, en
réponse à un risque majeur, celui de la destruction, induit par la
multiplication insupportable des êtres vivants concurrents dans un
même milieu ; Darwin peut donc dire : « la lutte pour
l’existence résulte inévitablement de la rapidité
avec laquelle tous les êtres organisés tendent à se
multiplier »
[10].
On ne peut nier la tendance à se multiplier de toute espèce.
Mais le tort de Darwin nous paraît être d’en faire le fait
déterminant, et d’en tirer le principe essentiel guidant toute
puissance vitale. On peut penser qu’il y a là une confusion par
inversion des relations de conséquence. Il nous faudra expliquer en quel
sens.
La « sélection » : perfectionnement ou
survie ?
L’hypothèse darwiniste d’une évolution
sélective graduelle dans le sens d’un perfectionnement a
été mise en cause cinquante ans après la mort de Darwin et
fut restaurée et rénovée dans un certain
« post-darwinisme ». L’idée est essentielle,
mais il reste à déterminer quel est l’acteur de cette
évolution ? Est-ce un principe interne spontané qui agit
là ou bien est-ce la réponse à l’action contraignante
d’un milieu ? Avec l’évolutionnisme, la question finit
par être celle-ci : quel est le sens de ce
« perfectionnement » ? Est-ce le perfectionnement
d’une aptitude à survivre ou subsister, autrement dit
le perfectionnement de ce qui peut se maintenir une fois acquise une
certaine variation ou différence ? Et l’on peut d’ores
et déjà soupçonner ceci : si le perfectionnement est
accompli sous la contrainte d’une adaptation au milieu, il est fort
à parier qu’il sera simplement un renforcement de la
capacité de survie.
Nous retiendrons d’abord une idée chez Darwin : la
compétition n’a de sens qu’entre des individus, qu’ils
appartiennent à un même groupe ou à des groupes
différents. Mais l’essentiel est de savoir ce que signifie cette
« compétition » : est-ce simplement une
« lutte pour l’existence » en tant que telle ou
bien cette lutte n’est-elle qu’une conséquence du
désir fondamental de tout être vivant de s’élever ? Il se pourrait bien que la
compétition en soit l’effet lorsque ce désir, de par les
contraintes du milieu naturel (y compris des autres êtres vivants), ne
parvient plus à s’exprimer comme il le souhaiterait,
c’est-à-dire comme perfectionnement spontané. C’est
d’ailleurs le plus souvent le cas peu ou prou : c’est pourquoi
le désir de s’optimiser se manifeste le plus souvent dans le monde
animal ou végétal sous la forme d’une
« compétition » où l’autre doit
être supplanté, évincé ou détruit, et ce de
manière d’autant plus marqué que les formes de vie sont plus
dépendantes des contraintes physico-chimiques.
Le schéma de Darwin est le suivant : des différences
individuelles ou « variations » apparaissent ; la
« sélection naturelle » les accumule peu à peu
au sein de lignées héréditaires lorsqu’elles sont
avantageuses pour la survie des individus de cette lignée ; les
variations deviennent ainsi des caractères héréditaires
(constitutifs d’une lignée) « dans une race ou
variété ».
On pourrait émettre une autre hypothèse : que les
différences sélectionnées, c’est-à-dire
retenues génétiquement, ne sont autres que celles qui constituent
un acquis patrimonial capable d’assurer aux individus une certaine marge
de sécurité – ce serait là leur
« avantage » - mais seulement pour permettre aux individus
suivants de continuer d’autant mieux leur différenciation
optimisante. En effet, comme Darwin l’admet d’ailleurs, les
variations individuelles sont infiniment plus nombreuses que celles qui font
l’objet d’une transmission héréditaire, et nous y
voyons l’expression d’un désir de différenciation
singulière essentielle pour toute forme de vie, désir qui va
bien au-delà de son instinct de conservation par la reproduction (ce que
Darwin n’a pas pensé). Mais alors que la transmission
héréditaire exprime ce qui cherche à conserver par la
répétition, la différenciation singulière
cherche par elle-même à optimiser chaque être
vivant : il y a là une différence fondamentale de logique
directrice et il convient sans doute que nous n’en retenions qu’une
seule pour le vivant.
Alors que pour A.R.Wallace
[11],
contemporain de Darwin, c’est la survivance des variétés
d’une espèce et non des individus eux-mêmes qui est en jeu
– ce qui signifie un principe de sélection entre les races ou
variétés luttant pour accroître leur population -, Darwin
affirme que le phénomène de « population »,
comme pouvoir de se multiplier, est une conséquence du processus de
sélection naturelle, autrement dit, que l’amélioration
précède logiquement l’expansion démographique. Nous
pensons que c’est juste, même si cette amélioration n’a
pas nécessairement cet effet et pourrait bien en tous cas ne pas avoir
cette finalité : la modification pourrait bien tendre non pas
à la conservation mais à l’optimisation, au perfectionnement
pour lui-même (et non pour la survie).
Wallace affirme que ce sont les groupes ou variétés qui
luttent entre eux pour la survie en cherchant à dominer par
l’abondance de population, sous la pression de conditions de subsistance
données. Cette vision nous paraît étayée sur trois
postulats qui pourraient bien être trois erreurs : 1) affirmer que les
variétés ou races sont les acteurs de l’histoire du vivant,
2) affirmer que le principe est celui d’une croissance quantitative des
populations, 3) affirmer que cette croissance est strictement liée
à des conditions exogènes (les « moyens de
subsistance »). Il est vrai que si l’on admet la première
affirmation on est amené à conclure par la seconde, car les
variétés ou espèces fonctionnent, autant que possible, sur
le mode de la répétition – reproduction. Mais si nous sommes
nominalistes, et qu’en disant « les variétés ou
espèces fonctionnent », nous entendons « les
monades constitutives des structures spécifiques ou variétales
fonctionnent », alors nous affirmerons que ces
« groupes », quels qu’ils soient, sont toujours in
fine des monades individuelles d’un certain genre, et que le
premier des trois postulats wallaciens doit être remis en question.
Tout le problème est que, chez Wallace, on ne perçoit pas du
tout le processus générateur des variétés et des
variations : les variétés produisent des variations
lesquelles définissent des variétés : donc les
variétés s’engendrent à l’infini par
déviation incessante par rapport à
l’espèce-mère. Mais ces variations qui permettent à
telle variété d’accroître sa population et de devenir
en conséquence espèce dominante, comment
s’effectuent-elles ? On ne peut répondre, nous semble-t-il,
qu’en revenant au modèle darwinien des différences
individuelles. Mais surtout il faut s’interroger sur ce point :
quelle est la finalité de cette infinie variation et, qui plus est,
est-ce la variation spécifique qui est fondamentale ? Il est
vraisemblable que si l’on répond oui, d’une manière ou
d’une autre, à la seconde question, on sera enfermé dans la
perspective de la « subsistance » ou
« survie » - et Darwin nous paraît s’y
être enfermé lui aussi, car si son point de départ est
l'individu sa ligne d’horizon est bien
« l’évolution des
espèces ».
Nous ne contestons pas les phénomènes de sélection
héréditaire tels que les darwiniens les exposent, et même
nous ne contestons pas le fait que cette sélection se fonderait sur des
« variations individuelles ». Nous pensons simplement que ce
n’est pas là le moteur essentiel du devenir du vivant : on ne
pourrait donc pas retenir à partir de là l’idée
darwinienne selon laquelle la sélection héréditaire en vue
de conserver une variété ou espèce serait le moteur causal
de cette histoire « par et pour les individus » ; plus
précisément, nous pourrions émettre
l’hypothèse que cette sélection héréditaire ne
serait que la mise en ordre des effets engendrés par le principe de ce
devenir, effets que ce devenir archive derrière lui pour se soutenir et
se préserver, mais que le principe en lui-même serait celui
d’une différenciation des individus singuliers, monades ou
unités de vie à la recherche incessante de leur optimisation en
tant que telles, c’est-à-dire de l’élévation de
leur degré d’activité, autrement dit de perception ou
d’information du réel.
Pour les évolutionnistes darwiniens ou néo-darwiniens la
modification héréditaire est la substance même ou la trame
essentielle de l’histoire du vivant, par opposition à
l’abstraction hiératique du « type »
linnéen. Il y a donc selon eux une corrélation indéfectible
(ce que J. Gayon nomme élégamment une
« complicité ») entre modification et
hérédité, entre variation individuelle et
hérédité. Nous préférerions dire que la
modification héréditaire n’est que la partie
archivée, patrimoniale de cette histoire du vivant où la
différenciation singulière est l’expression même du
désir de chaque individu d’instaurer son monde de manière
optimale.
La sélection désigne chez Darwin le fait que « des
caractères apparus comme des écarts individuels sont graduellement
fixés dans une communauté reproductrice (une lignée) sous
l’effet de forces (techniques humaines d’amélioration ou
lutte pour l’existence) qui affectent les chances de survie et de
reproduction »
[12].
Là où nous nous séparons de la vision darwinienne,
c’est dans le fait que l’on puisse croire (et Darwin semble bien
l’avoir cru) que, premièrement, la différenciation
individuelle soit au service de la constitution d’une lignée
héréditaire et ait pour finalité une telle constitution,
deuxièmement, que la différenciation individuelle s’effectue
en conséquence « sous l’effet de forces »
exogènes qui « affectent » sinon disposent des
chances de survie et de reproduction. En fait le point de divergence nous
paraît être celui-ci : la différenciation individuelle
est-elle au service de l’instinct de survie (dont la satisfaction serait
assurée par la constitution d’une lignée) ? ou bien
est-elle à considérer comme exprimant en elle-même un
désir de différenciation en vue d’une optimisation ? Si
la seconde perspective était la bonne, comme nous le pensons, alors cela
voudrait dire que la dynamique de tout vivant consiste toujours en une certaine
« technique d’amélioration » (Darwin ne croyait
pas si bien dire en parlant de cela).
On peut retenir l’idée darwinienne selon laquelle la
variabilité individuelle est source de la diversité
typologique ; l’hérédité d’un individu,
composée de traits visibles et de traits « latents »
(non exprimés en lui), n’est qu’une probabilité de
ressemblance, qui s’accommode de la différence entre les
générations ou à l’intérieur d’une
même fratrie : elle se fonde sur des particularités ou traits
de la différenciation singulière qui se sont accumulés,
archivés, mais peuvent disparaître et ressurgir (réversion).
Ainsi l’identité biologique ne se constitue pas par le type ou la
souche originelle de la variété ou race, mais par une somme de
différences ou variations individuelles qui ont été
réunies et consignées mais ne sont pas nécessairement
actualisées. Pourquoi pas ? Le génotype n’est
finalement que la résultante de différences individuelles
stabilisées ; mais il y a une infinité de variations qui ne
sont jamais reproduites parce que, peut-on penser, la finalité du vivant
n’est pas de se répéter ou conserver tel qu’il est,
mais de se différencier pour s’optimiser lui-même en tant
qu’individu. Dans la transmission héréditaire quelques
déterminations se répèteraient parce qu’elles
constituent alors certains outils pour assurer aux descendants une
opportunité de s’élever eux-mêmes dans leur puissance
active : en fait ces outils seraient simplement nécessaires pour
assurer à cet élan créateur un fond de stabilité ou
une constance minimale pour sa sauvegarde et sa continuation à travers le
descendant.
L’hérédité selon Darwin n’est pas, comme
le dit bien J.Gayon, une « force de fixité » mais de
« fixation » : elle n’exprime pas une
« race pure » par certains traits, mais elle
s’applique à telle ou telle variation individuelle selon les
orientations de la sélection naturelle ; elle procède non pas
par continuation d’un type inaltérable mais par fixation ou
stabilisation de modifications. Nous pouvons effectivement retenir ce principe
darwinien qui nous permet d’affirmer la différenciation comme
étant la dynamique essentielle du vivant, mais cela ne présuppose
nullement que cette différenciation ait pour finalité la
transmission héréditaire de lignées subsistantes. Il reste
toutefois à s’entendre sur le sens de cette
« sélection » qui « favorise » ou
« génère » la fixation
héréditaire. La « sélection » en vue de
cette fixation est-elle le principe moteur du devenir du vivant ?
Pour qu’il y ait sélection il faut qu’il y ait
variabilité individuelle devenue héréditaire, nous dit
Darwin. L’enchaînement théorique serait donc le
suivant : la variabilité implique la sélection qui
génère l’hérédité d’une
lignée. La sélection est accumulation de variations
infinitésimales par conservation et reproduction
préférentielle des individus qui en sont porteurs. La question que
nous posons est la suivante : la variabilité est-elle essentielle
chez le vivant ou bien est-elle finalement une nécessité à
laquelle il est contraint pour survivre alors que, par essence, il ne tendrait
qu’à se maintenir en l’état ? Il nous semble bien
que Darwin (et tous ceux qui le suivent peu ou prou) ait choisi la seconde
réponse : la variabilité ne serait que le pis-aller
incontournable qui s’impose au vivant dans sa recherche de la conservation
en l’état. Et si l’on répond comme Darwin en affirmant
que la variation est une contrainte par nécessité environnementale
et non une tendance spontanée du vivant, c’est parce que l’on
présuppose que le principe moteur du vivant est celui de la conservation,
autrement dit, une tendance au repos ou du moins à l’invariance, et
que tout changement n’est pour ce vivant qu’un pis-aller qui lui est
imposé ab externo : il y a là assurément un
vieil héritage de la vision métaphysique aristotélicienne,
mais aussi augustinienne et thomiste.
Il semble bien que pour Darwin la variabilité soit effectivement une
contrainte imposée par le milieu, c’est-à-dire par de
multiples autres forces qui s’opposent au vivant dans sa volonté de
survivre. Pourtant on comprend mal comment cette contrainte pourrait induire des
systèmes cohérents et continus de différences s’il
n’y avait, au-delà des influences contingentes, accidentelles, un
principe interne par lequel le vivant se différencie en vue non pas
simplement de se renouveler – car le « nouveau » ne
saurait suffire à créer un devenir évolutif – mais de
se renforcer, de s’optimiser. L’évolution même du
vivant vers des formes sans cesse plus complexes et plus actives,
c’est-à-dire capables d’imposer au réel une structure
intelligible plus diversifiée, plus dense, plus profonde, ne peut
s’expliquer en effet à partir du simple « instinct de
survie » face aux contraintes du milieu (lesquelles ne sont pas
devenues sans cesse plus fortes depuis les origines de la vie). Il faut
qu’il y ait, comme Darwin le dit lui-même, « accumulation
dans une direction ». Mais que ce soit par conservation en
l’état en éliminant les nouvelles variations ou par
modification en diffusant graduellement ces nouvelles variations, c’est
toujours dans la direction de la volonté de subsistance que le vivant
paraît s’efforcer selon Darwin : la sélection est une
puissance de contrôle des modifications comme variations
héréditairement validées du point de vue de la survie ou
subsistance, comme logique essentielle du vivant. Pour Darwin il n’y a
dans la variabilité qu’un phénomène certes
nécessaire mais inessentiel pour le vivant, car sans autre lien avec le
travail de sélection que celui d’un instrument à son
service, alors que nous pourrions y voir justement l’expression
d’une puissance interne du vivant individuel en tant qu'il est
orienté par son désir essentiel : celui de s’affirmer
dans sa différence plus active.
La « sélection » darwinienne est un
phénomène régi par une logique de survie défensive
face à un ensemble de forces exogènes, logique qui décide
du devenir d’une variation en en faisant ou non une modification
héréditaire. Il semble bien que cette modification
héréditaire en vue d’assurer la survie d’une
variété ou d’une espèce soit finalement le but ultime
de tout le devenir du vivant selon Darwin. Une vision affirmant un principe
interne au vivant selon lequel il se différencie sans que cette
différenciation soit instrumentalisée au service de la survie
d’une lignée, une telle vision introduit la faille dans la
perspective évolutionniste de type darwinien. Comme le dit
J.Gayon
[13], « à
supposer par exemple que la variation soit elle-même orientée et
abondante, on conçoit que la sélection ne l’emporte pas
nécessairement » ; nous dirions même qu’on
conçoit alors que la sélection ne soit plus pour le vivant
qu’un phénomène non pas moteur mais résultant :
la modification héréditaire de l’espèce pourrait
n’être alors que le mécanisme de sauvegarde au service
d’une dynamique essentielle du vivant qui serait toute autre et que la
variabilité exprimerait en elle-même : celle de trouver sans
cesse sa singularité optimale, sans cesse plus forte.
« Utilité »,
« avantage ».
Selon Wallace, « aucun fait défini de la nature organique
(...) ne peut exister qui ne doive être maintenant ou avoir
été jadis utile aux individus ou aux races qui le
possèdent »
[14], de
même Darwin pense que « chaque détail de structure de
toute créature vivante (...) peut être considéré,
soit comme ayant eu une utilité particulière pour une forme
ancestrale, soit comme ayant maintenant une utilité particulière
pour les descendants de cette
forme »
[15]. Mais quelle
est donc cette « utilité » ? Là est la
vraie question. Si on juge cette « utilité » à
l’aune de ce qui est archivé dans les formes
héréditaires dont la stabilité est sinon absolue comme le
croient les fixistes, du moins très grande, c’est une
utilité de sauvegarde, de conservation, dont il s’agit. Mais
la différenciation, qu’elle soit à l’état de
nature ou non, paraît aller bien au-delà de ce qui est
« utile » de ce point de vue : il semble que la
puissance de singularisation de tout être vivant soit au service de son
désir de croître, d’élever son degré
d’activité, par un effort d’invention permanent que les
contraintes du milieu environnant contrarient ou anesthésient plus ou
moins (avec une tendance très forte à s’uniformiser,
à répugner ou renoncer à toute différenciation, chez
les espèces les plus contraintes par leur environnement).
Il y a chez Darwin la tendance fondamentale à intégrer ou
subsumer la sélection naturelle sous le modèle de la
sélection artificielle (celle des éleveurs). Or cette
dernière fonctionne logiquement sur la base de la « valeur
d’utilité » ou « valeur
économique » du produit sélectionné, qui
s’apprécie par la viabilité, fertilité,
productivité. Sur cette base, on risque fort d’être enclin
à comprendre comme étant le « bien » en vue
duquel s’opère la « sélection
naturelle » l’utilité de celle-ci, à savoir
son efficacité pour la conservation ou subsistance et la
reproduction dans une lignée. Parce que l’éleveur
cherche à accroître les chances de survie et de reproduction
d’un animal, on est enclin à penser avec Darwin que l’essence
même de la vie en tant qu’elle est « sélection
naturelle » est de même une volonté de subsister et de se
perpétuer, et ce par adaptation maximale au milieu environnant.
C’est là l’erreur qui remonte à Spencer et que Darwin
n’a pas fondamentalement corrigée : croire que la puissance
vitale est au service de la « sélection naturelle »
comme « survie du plus apte ». Si nous retenons un autre
principe fondamental que celui de conservation, alors le critérium de la
puissance vitale ne saurait plus être celui d’aptitude
(fitness), qui suppose peu ou prou que le vivant doive se
conformer à une règle ou des conditions exogènes,
lesquelles, même sans produire elles-mêmes les variations, leur
impose leur loi d’orientation : ainsi, un principe qui serait
d’optimisation pourra difficilement être conçu comme
étant guidé autrement que par une puissance interne au vivant
individuel lui-même (sauf à affirmer, ce qui est difficilement
concevable, que les conditions de vie de tous les vivants ont été
sans cesse plus exigeantes et expliqueraient ainsi le
« perfectionnement »).
Pour Spencer
[16], la
survie est cette nécessité qui crée sans cesse de
l’ « hétérogène défini »
à partir de l’ « homogène
indéfini » : c’est la « loi de
ségrégation » par laquelle des groupes de
démarcation se constituent sans cesse par un affinement des rapports
entre parties de chaque groupe selon un caractère distinct de celui des
autres groupes. La différenciation est donc soumise à
l’intégration collective nécessitée par la survie,
sous l’action d’un certain « champ de forces ».
Mais ne pourrait-on pas penser que l’intégration collective dans un
groupe quelconque est un avatar de la différenciation lorsque celle-ci ne
peut que se plier aux contraintes ou limitations d’un milieu qui
neutralise le désir fondamental d’élévation du
vivant ? Il semble, en considérant les choses de notre point de vue
à la fois macroscopique et terriblement myope au quotidien, que cette
intégration collective de la différence pour les besoins de survie
du groupe soit presque toujours la règle, mais n’en va-t-il pas
tout autrement en profondeur, dans cette dynamique essentielle par laquelle
chaque vivant participe à sa mesure au vaste édifice de la
conquête sans cesse croissante du « monde » ? Il
finit en effet toujours, vaille que vaille et souvent de manière
infinitésimale, par imposer son empreinte sur ce monde, et cette
empreinte est sans cesse plus forte, même si l’on peut concevoir que
les forces d’opposition à cette dynamique finiront un jour par
l’emporter, si ce n’est précisément par un effet
pervers engendré par la puissance du plus conquérant de tous les
vivants, « l’homme moderne ».
Cette « utilité » devient clairement chez Darwin
l’intérêt de l’espèce en vue de sa survie. On
peut remarquer avec J.Gayon que la question déterminante pour Darwin
semble être de savoir qui tire un avantage direct de la sélection.
Quelles sont les entités dont les variations
« avantageuses » déclenchent le processus de
sélection ? Incontestablement, pour Darwin, ce sont les individus.
Mais alors le « bien de l’espèce » ne serait-il
qu’une simple résultante de facto de la
sélection ? On peut en douter, car si l’avantage individuel
est celui de la « survie et reproduction », il y a là
manifestement le critère du « bien » pour
l’espèce – les systèmes de codification
génétique étant les « monades » les
plus attachées à la répétition ou invariance ou, si
l’on préfère, les plus rétives au principe de
changement - : donc, pour Darwin, le « bien de
l’espèce » reste moteur ou cause finale, les
différences « bénéfiques à
l’individu » n’en étant que les instruments.
La sélection, telle qu’elle est définie dans le
quatrième chapitre de
L’origine des espèces, porte
sur les variations relatives à des caractères ou
propriétés qui se transmettent d’individu à individu
dans des lignées afin d’assurer leur survie. Ce qui est
sélectionné c’est une variation comme
« différence individuelle », mais qui va
au-delà de l’individu singulier pour se transmettre dans une
lignée. Elle est sélectionnée en tant qu’elle
concerne ce qui affecte les chances de survie d’un individu, survie qui se
mesure à la puissance reproductive de cet individu : la
préservation des individus est donc
in fine celle de leur
lignée devenant variété. C’est donc
l’intérêt d’une variété ou race (comme
lignée d’individus présentant telle variation) qui est en
jeu et qui est consacré par la sélection : la constitution
d’une variété n’est pas seulement le résultat
du processus de sélection des variations, elle en est la finalité,
à savoir son intérêt conservateur. Il faut donc prendre
garde : lorsqu’on dit, semble-t-il avec Darwin, que l’unique
critère de la sélection des variations est
« l’avantage » qu’elle procure aux individus
du point de vue de leur survie (point de vue qui n’est pas
fondamentalement différent de celui de Spencer affirmant la
« survie des plus aptes » comme « adaptation
générale à tout point de vue »), il faut bien
voir que cette « survie » s’accomplit pleinement dans
la préservation d’une lignée, résultant de la
puissance reproductive de ces individus : c’est donc
in fine l’intérêt d’une variété ou race qui est
posé comme la finalité ultime de la sélection, à
savoir
conserver certaines formes de
vie[17]. C’est à
cette logique fondamentale de « l’adaptation de la
vie » que nous pourrions nous opposer le plus
résolument en pensant que « l’adaptation »
(comme l’homéostasie) n’est que l’une des voies
empruntées par l’être vivant pour exprimer son désir
d’optimisation, soit dans des situations défensives
extrêmement précaires, soit dans des situations où se
dégagent pour lui des opportunités présumées de
développement ultérieur nécessitant ici et là des
stases ou équilibres protecteurs.
Interrogeons-nous enfin quelques instants sur l’enseignement que
l’on peut tirer des remarques de Jenkin sur la théorie
darwinienne
[18]. Jenkin observe que
les variations individuelles sont très « rarement
perpétrées ». Cela montre d’abord après
tout que la différenciation se produit comme
l’expression
même de la vie individuelle, sans souci de se perpétuer ou
reproduire, indépendamment de toute transmission
héréditaire ou sélection d’une lignée ou race.
Ce que remarque plus profondément Jenkin c’est un « effet
de submersion » (
swamping effect) qui doit normalement faire
tendre vers zéro la variance génétique de tout
caractère, c’est-à-dire sa capacité à se
transmettre comme modification, au fil des générations. Mais cela
nous paraît montrer à rebours que, si finalement les races ou
lignées se modifient malgré tout chez la plupart des êtres
vivants de manière plus ou moins continue, c’est que les individus
sont dotés d’une
puissance surabondante de
différenciation qui empêche cet « effet de
submersion » d’avoir déjà partout triomphé,
surabondance qui pourrait bien s’expliquer par leur
désir
d’atteindre quelque degré supérieur chaque fois que le
rapport des forces est en leur faveur.
Pour Jenkin, qui raisonne essentiellement en économétricien
des populations, la « sélection » n’est
qu’une certaine modification de la structure de distribution des valeurs
quantifiables d’un caractère dans une population spécifique,
soit par une sorte de déplacement d’une courbe de Gauss dans le
sens effectif d’une variation de la valeur moyenne de ce caractère,
soit comme simple sauvegarde de la norme par réduction de
l’écart-type par rapport à une valeur moyenne
(c’est-à-dire limitation de la variabilité). En fait
c’est cette sauvegarde qui l’emportera selon Jenkin, l’effet
de submersion réduisant peu à peu à néant toute
variation dans un système de transmission héréditaire
« mélangée » tel que le suppose Darwin.
L’ambiguïté du système de Darwin sur laquelle joue
Jenkin nous paraît être celle-ci : tout d’abord la
sélection joue par perpétuation, accumulation graduée de
différences individuelles infinitésimales, qui finissent par
« diffuser » dans la lignée ou au contraire
être éliminées : il y a donc discontinuité (la
variation se maintient ou non), selon le nombre des individus variants ;
mais par ailleurs la sélection joue par une variation
d’intensité (plus ou moins) qui serait continue, en affectant tous
les individus ou du moins le plus grand nombre : ce qui veut dire, selon
Jenkin, que le caractère se modifie en intensité (plus ou moins
fort ou long ou rapide) moyenne sur toute une descendance. Or Jenkin montre que
des variations rares, très fortes ou non, n’ont aucune chance de se
perpétuer (effet de submersion) : il faut donc selon lui lever toute
ambiguïté en raisonnant en termes de
« population » qui varie par déplacement de
l’intensité (ou grandeur continue) d’un caractère
moyen.
Nous pensons que, par delà la réponse au
« comment », il faut en revenir à la question du
principe et de la finalité que ce principe exprime. Soit on pense en
termes de « survie » comme logique d’entités
spécifiques (variétés, races, lignées)
constituées sur la base de caractères
héréditaires : c’est alors que Jenkin
« piège » effectivement Darwin, au sein d’un
système où la transmission se fait par
« mélange » (comme c’est le cas dans le jeu des
cartes génétiques) ; soit on pense en termes de
« puissance de différenciation » comme désir
propre à tout individu vivant de s’optimiser, quel que soit ce que
l’hérédité spécifique en conserve. La question
est donc celle-ci : la différenciation vaut-elle en elle-même par
elle-même comme essence de la vie, qui s’exprime en l’individu
en dehors de toute autre finalité le dépassant en tant que
tel ?
Conclusion
Nous pourrions résumer la conception darwinienne de la
sélection naturelle de la façon suivante : c’est un
processus universel par lequel dans le monde du vivant une multitude de
variations discontinues et le plus souvent infinitésimales affectant les
individus est soumise à préservation ou conservation ou au
contraire à élimination, selon que ces variations sont
« bénéfiques » ou non à ces individus
et à leurs descendants, donc à leur lignée
héréditaire. Cette vision nous paraît devoir être
critiquée de deux points de vue.
Le premier concerne l’idée selon laquelle les variations
seraient hasardeuses, non orientées. En l’absence d’un
principe interne d’orientation, autrement dit d’un certain
désir essentiel, on peut difficilement penser que des
évènements dans le milieu extérieur puissent introduire une
cohérence continue dans cette évolution. Or des variations
erratiques ont de fortes chances d’être dispersées,
aléatoires, et Jenkin objecte fort justement que de telles variations ont
peu de chances d’être reproduites et tendront à
s’annuler. Darwin croit s’en sortir en laissant entendre que
l’individu variant transmet toujours une « forte
tendance » à la même variation « aussi
longtemps que les conditions restent les mêmes » et ajoute que
« les conditions pourraient agir de manière si énergique
et si définie que tous les individus d’une même espèce
pourraient être modifiées de la même manière sans
l’aide de la
sélection »
[19];
autrement dit, Darwin est obligé là de recourir à une cause
externe ou raison exogène (les « conditions »), ce
qui est finalement dans la logique fondamentale de sa pensée.
La deuxième critique porte sur la conception selon laquelle la
« raison » de la sélection serait ce qui est
« bien » pour les individus, sans autre définition
possible de ce « bien » chez les évolutionnistes
anglo-saxons que la « survie », autrement dit la
capacité à supporter ce qui est imposé par les
« conditions » du milieu (dans tous les sens du
terme) : derrière ce « bien » individuel,
c’est l’intérêt de l’espèce à se
conserver qui préside – Darwin est ainsi contraint de rendre les
armes devant les biométriciens des populations.
Nous pourrions proposer au contraire de comprendre que la différenciation est une puissance interne au vivant
individuel qui se suffit à elle-même et qui est en elle-même orientée par le désir d’optimisation pour cet
individu, sans aucune sorte d’aliénation à
l’intérêt de la lignée ou de l’espèce,
lequel intérêt n’intervient que comme une sorte de
« clause de garantie » ou d’assurance en apportant
à l’individu la constance minimale nécessaire à
l’économie de son développement. L’erreur fondamentale
des évolutionnistes darwiniens et post-darwiniens pourrait bien
être de croire que toute variation significative est
héréditaire (à savoir celle qui se transmet à une
descendance), erreur inévitable pour qui a posé, comme eux, le
postulat selon lequel le vivant ne cherche rien d’autre qu’à subsister en réaction à un milieu.
On peut se demander si chaque être vivant ne cherche pas
d’abord à
croître pour lui-même, et non pas
à travers le nombre de sa descendance ; et quand nous disons
« croître » il faut ici comprendre non pas se
multiplier (l’être vivant ne veut pas l’autre, fut-il son
produit, mais
lui-même), mais
se renforcer, se perfectionner,
accroître sa maîtrise de tout ce qui l’affecte. Si
l’homme veut, dans la sélection domestique, améliorer les
races animales ou végétales, c’est d’abord parce
qu’il veut s’améliorer lui-même, en
« (créant) à son profit des races
utiles »
[20], et gageons
que si elles le pouvaient (et elles le peuvent parfois par des moyens
très subtils et sans le secours de notre réflexion) les autres
espèces animales en feraient autant.
On pourrait donc prendre un autre point de départ, à savoir
ce
Désir fondamental de tout
individu vivant : celui
de se différencier, de se « démarquer », donc
de varier
[21], mais aussi de se
renforcer ; et les deux formes de ce Désir nous paraissent
constitutives de son unité :
se différencier vers le plus
fort ou le meilleur, ou si l’on préfère,
s’optimiser par la différence. On peut penser que la
capacité de se reproduire sera d’autant plus forte que cette
puissance vitale sera forte : cela nous l’accordons volontiers
à Darwin, mais non pas comme la manifestation du principe moteur de la
vie, qui serait « se perpétuer », mais comme la
conséquence de sa dynamique fondamentale de
perfectionnement : chaque organisme vivant chercherait à se
reproduire pour donner à son effort de croissance un moyen de se
prolonger, de s’offrir dans sa descendance de nouvelles
opportunités de succès – n’est-il pas significatif de
voir chez l’homme la volonté de voir cette descendance monter plus
haut, atteindre des perfections plus grandes que celle de ses
géniteurs ? - ; il faudrait peut-être, en chaque
individu, voir dans la reproduction la tentative désespérée
(et pourtant pleine d’espoirs) d’ouvrir une nouvelle voie à
l’effort pour s’optimiser, par delà sa propre finitude,
chaque organisme à sa maturité ayant un sentiment confus, une
sorte d’instinct, de l’amorce de son déclin ou simplement de
ses propres limites ; on peut penser aussi que par la reproduction chaque
organisme cherche à s’assurer une certaine garantie de
stabilité dans les conditions de déploiement de son effort vital
ou bien encore que la reproduction est une manière de « passer
la main » dans cet effort : on ne serait plus alors très
loin de penser que, si l’on met de côté toute
« volonté de l’espèce » (dont
l’hypothèse est finalement passablement inintelligible :
qu’est-ce qu’une volonté qui n’est pas celle d’un
être singulier ?), l’« instinct de
reproduction » est l’expression paradoxale d’un sentiment
morbide ou d’une pulsion mortifère... Quoi qu’il en soit,
dans cette perspective, précisée d’une manière ou
d’une autre, la volonté de se multiplier ne serait plus alors que
l’expression d’une nécessité, celle d’une
réaction défensive ou conservatrice face aux conditions de
déploiement de l’effort essentiel de perfectionnement.
Darwin décrit avec justesse les phénomènes vitaux de
concurrence, mais il a le tort d’en déduire un principe
fondamental, et ce d’autant plus facilement qu’il pense
exclusivement l’individu vivant comme représentant de
l’espèce et qu’il néglige tout principe interne non
réductible aux actions – réactions à
l’intérieur d’un biotope. Bien que le naturaliste anglais ait
conçu que la « sélection naturelle »
résultait nécessairement de l’effort de chaque être
organisé pour « se
propager »
[22] et
qu’elle accomplissait une « œuvre de
perfectionnement »
[23],
il n’a jamais compris cet effort autrement que comme une
« multiplication » et cette œuvre autrement que comme
une « adaptation » : le seul principe qu’il
serait ainsi prêt à admettre, celui d’
adaptation au
milieu par conservation héréditaire de l’
« utile » - principe même de la
« sélection naturelle » selon
lui
[24] - apparaît en fait
comme un
effet induit par une nécessité, ce en quoi il
n’est pas vraiment un principe. Il faudrait plutôt en faire une
contrainte qui s’impose de par les conditions naturelles (fort bien
décrites par Darwin) de déploiement du vrai et unique
principe : celui de
l’optimisation singulière par
différenciation, véritable
proton dektikon activitatis comme l’aurait dit Leibniz, qui y voyait le déploiement d’une
vis primitiva activa aux degrés de perfection infiniment
variés.
[1] Ce
« néo-créationisme », dans son opposition
à l’évolutionnisme, s’arroge curieusement des droits
exclusifs sur la notion de « dessein », comme si
l’évolution (qu’elle soit dynamique des espèces ou des
individus) était inconciliable avec cette notion. Il nous semble au
contraire que l’évolution des formes de vie, quelles qu’elles
soient, implique nécessairement qu’on reconnaisse
préalablement à toute
monade son activité perceptive
et
appétitive (donc la poursuite de certaines
fins). La
véritable ligne de partage entre les deux visions, se situe plutôt
dans le rejet ou l’affirmation d’un principe
autonome de
changement en tout être vivant, et la valeur qu’il convient de
donner à cette « autonomie » – question qui se
posait déjà à Leibniz quand il cherchait à concilier
le
proton dektikon activitatis avec la
Création comme ordre
universel « harmonieusement préétabli ».
[2] L’origine des
espèces, traduction Barbier revue par Becquemont, Paris, 1992, p.88
(référence dans les notes suivantes : Barbier, numéro
de page).
[3] Barbier,53 ; cette
remarque implique bien que la variabilité ne soit pas, pour Darwin un
principe inhérent à l’être vivant.
[11] voir notamment
On the
Tendency of Varieties to depart indefinitely from the Original Type (1859),
cite
in P.H.Barrett,
The Collected Papers of Charles Darwin, 1977,
II, particulièrement pp. 10-15.
[12] J. Gayon,
Darwin et
l’après-Darwin (1992), p.48.
[14] A.R. Wallace,
«
Mimicry and other Protective Resemblances among
Animals » (1867), pp.2-3.
[16] Premiers principes (1862), §169, traduction française 1902, pp.418-419.
[17] J. Gayon paraît
lui-même l’admettre (op.cit., pp.76-77) : « telle
particularité a une probabilité plus ou moins grande
d’être représentée dans les générations
suivantes parce qu’elle affecte la viabilité et la performance
reproductive. A la limite elle submerge la race, et éventuellement
l’espèce entière. L’ « avantage »
s’est alors converti en « adaptation » et il
n’est pas aberrant de dire que
la sélection naturelle a
travaillé « pour » le bien de la race ou de
l’espèce ». (nous soulignons).
[18] Il s’agit d’un
article intitulé «
The Origin of Species »,
publié dans la
North British Review en 1867.
[19] L’origine des
espèces, 5
ème édition (1869), édition
critique Peckham (1959) , p.179, cité par J. Gayon, op.cit.,
p.109.
[21] En cela toute tendance
à se fondre dans la masse spécifique plus ou moins uniforme
pourrait bien, chez l’homme notamment, être le signe d’un
déclin de la puissance vitale.
[24] « Grâce
à cette lutte, les variations, (...) tendent à préserver
les individus d’une espèce et se transmettent ordinairement
à leur descendance, pourvu qu’elles soient utiles à ces
individus dans leurs rapports infiniment complexes avec les autres êtres
organisés et avec la nature extérieure. (...) J’ai
donné à ce principe en vertu duquel une variation si insignifiante
qu’elle soit se conserve et se perpétue, si elle est utile, le nom
de
sélection naturelle » (Barbier,110-111).
