DOGMA


Jean-Pierre Coutard

Que veut le vivant ?


(Une critique de la réponse darwinienne)



Si le principe de l’évolution du vivant, que d’aucuns aujourd’hui voudraient remettre en question au nom d’un nouveau créationnisme[1], ne nous paraît pas contestable dans sa validité, il nous semble devoir être encore interrogé dans sa nature ou son essence : s’agit-il bien, comme Darwin l’a conçu, d’une sélection de variations contraintes au sein de lignées héréditaires, constitutives de lignes de force destinées à assurer la survie des espèces (donc de leurs représentants) ou faut-il voir au contraire dans cette sélection l’effet le plus visible dans l’histoire du vivant d’une Lebenswille dont la spontanéité serait orientée, en chaque individu, vers le différenciation singulière optimale, c’est-à-dire la singularité la plus forte possible dans un milieu donné ? Telle est la question que nous voudrions lancer ici, en proposant quelques éléments de réponse en faveur de la deuxième voie de cette alternative.



« Struggle for Life » chez Darwin

Ce que croit fondamentalement Darwin, c’est que les êtres vivants demeureraient en l’état s’ils le pouvaient, autrement dit que les variations leur sont imposées de l’extérieur, par le milieu (au sens large) – principe d’inertie et même d’entropie (réduction des différences) contrarié par les conditions de vie - ; le plaisir d’un être vivant serait dans la réduction maximale des tensions génératrices de différences (sorte de principe de nirvana). Cette phrase est un aveu par la négative : « je ne crois pas que la variabilité soit un phénomène nécessaire et inhérent, en toutes circonstances, à tous les êtres organisés »[2].
Pour Darwin « nous devons la variabilité à la même cause qui produit la stérilité »[3], à savoir non pas à proprement parler une modification des conditions de vie extérieures ayant un effet strictement mécanique, mais plutôt une modification dans le rapport des forces de tel organisme avec son environnement lato sensu où tout est en concurrence, en lutte, en guerre, puisque « la structure de chaque être organisé est en rapport, dans les points les plus essentiels et quelquefois cependant les plus cachés, avec celle de tous les êtres organisés avec lesquels il se trouve en concurrence pour son alimentation et pour sa résidence, et avec celle de tous ceux qui lui servent de proie ou contre lesquels il a à se défendre »[4]. Mais cette modification se produit à la croisée accidentelle, multiple et confuse, d’une série de chaînes de causalité, sans qu’il y ait là le moindre principe interne de variabilité ou différenciation. Pourtant Darwin reconnaît bien que « ce sont les espèces les plus florissantes, c’est-à-dire les espèces dominantes, des plus grands genres de chaque classe qui produisent en moyenne le plus grand nombre de variétés ; or ces variétés (...) tendent à se convertir en espèces nouvelles et distinctes. Ainsi, les genres les plus riches ont une tendance à devenir plus riches encore ; et, dans toute la nature, les formes vivantes, aujourd’hui dominantes, manifestent une tendance à le devenir de plus en plus, parce qu’elles produisent beaucoup de descendants modifiés et dominants. »[5].Or si les espèces dominantes sont assurément celles où la « puissance vitale » est la plus forte, et que ce sont justement celles-là qui varient le plus, alors comment ne pas soupçonner que la puissance vitale veut la différence, autrement dit, qu’il y a là un principe interne de changement ? car la capacité de reproduction de ces espèces les plus riches pourraient expliquer qu’elles se multiplient toujours sans changement, mais nullement qu’elles varient sans cesse davantage.
On pourrait donc penser que la vision darwinienne du vivant ne s’établit pas sur le bon principe, à savoir la tendance essentielle vers la différenciation et non l’identité, vers la variance et non l’invariance ou même la constance.
Considérons maintenant le fait majeur sur lequel prend appui la réflexion de Darwin : « toutes les plantes et tous les animaux tendent à se multiplier selon une progression géométrique »[6]. Or Darwin constate encore qu’ « il naît plus d’individus qu’il n’en peut vivre »[7] ; donc « la tendance géométrique à croître doit être enrayée par la destruction des individus »[8]. En conséquence Darwin affirme la lutte universelle pour l’existence (Struggle for Life) comme nécessité pour chaque organisme de tenter de « compenser une destruction considérable à une certaine période de la vie »[9]. La « lutte pour la vie » n’est qu’une nécessité défensive, compensatrice, réactive, en réponse à un risque majeur, celui de la destruction, induit par la multiplication insupportable des êtres vivants concurrents dans un même milieu ; Darwin peut donc dire : « la lutte pour l’existence résulte inévitablement de la rapidité avec laquelle tous les êtres organisés tendent à se multiplier »[10].
On ne peut nier la tendance à se multiplier de toute espèce. Mais le tort de Darwin nous paraît être d’en faire le fait déterminant, et d’en tirer le principe essentiel guidant toute puissance vitale. On peut penser qu’il y a là une confusion par inversion des relations de conséquence. Il nous faudra expliquer en quel sens.



La « sélection » : perfectionnement ou survie ?  

L’hypothèse darwiniste d’une évolution sélective graduelle dans le sens d’un perfectionnement a été mise en cause cinquante ans après la mort de Darwin et fut restaurée et rénovée dans un certain « post-darwinisme ». L’idée est essentielle, mais il reste à déterminer quel est l’acteur de cette évolution ? Est-ce un principe interne spontané qui agit là ou bien est-ce la réponse à l’action contraignante d’un milieu ? Avec l’évolutionnisme, la question finit par être celle-ci : quel est le sens de ce « perfectionnement » ? Est-ce le perfectionnement d’une aptitude à survivre ou subsister, autrement dit le perfectionnement de ce qui peut se maintenir une fois acquise une certaine variation ou différence ? Et l’on peut d’ores et déjà soupçonner ceci : si le perfectionnement est accompli sous la contrainte d’une adaptation au milieu, il est fort à parier qu’il sera simplement un renforcement de la capacité de survie.
Nous retiendrons d’abord une idée chez Darwin : la compétition n’a de sens qu’entre des individus, qu’ils appartiennent à un même groupe ou à des groupes différents. Mais l’essentiel est de savoir ce que signifie cette « compétition » : est-ce simplement une « lutte pour l’existence » en tant que telle ou bien cette lutte n’est-elle qu’une conséquence du désir fondamental de tout être vivant de s’élever ? Il se pourrait bien que la compétition en soit l’effet lorsque ce désir, de par les contraintes du milieu naturel (y compris des autres êtres vivants), ne parvient plus à s’exprimer comme il le souhaiterait, c’est-à-dire comme perfectionnement spontané. C’est d’ailleurs le plus souvent le cas peu ou prou : c’est pourquoi le désir de s’optimiser se manifeste le plus souvent dans le monde animal ou végétal sous la forme d’une « compétition » où l’autre doit être supplanté, évincé ou détruit, et ce de manière d’autant plus marqué que les formes de vie sont plus dépendantes des contraintes physico-chimiques.
Le schéma de Darwin est le suivant : des différences individuelles ou « variations » apparaissent ; la « sélection naturelle » les accumule peu à peu au sein de lignées héréditaires lorsqu’elles sont avantageuses pour la survie des individus de cette lignée ; les variations deviennent ainsi des caractères héréditaires (constitutifs d’une lignée) « dans une race ou variété ».
On pourrait émettre une autre hypothèse : que les différences sélectionnées, c’est-à-dire retenues génétiquement, ne sont autres que celles qui constituent un acquis patrimonial capable d’assurer aux individus une certaine marge de sécurité – ce serait là leur « avantage » - mais seulement pour permettre aux individus suivants de continuer d’autant mieux leur différenciation optimisante. En effet, comme Darwin l’admet d’ailleurs, les variations individuelles sont infiniment plus nombreuses que celles qui font l’objet d’une transmission héréditaire, et nous y voyons l’expression d’un désir de différenciation singulière essentielle pour toute forme de vie, désir qui va bien au-delà de son instinct de conservation par la reproduction (ce que Darwin n’a pas pensé). Mais alors que la transmission héréditaire exprime ce qui cherche à conserver par la répétition, la différenciation singulière cherche par elle-même à optimiser chaque être vivant : il y a là une différence fondamentale de logique directrice et il convient sans doute que nous n’en retenions qu’une seule pour le vivant.
Alors que pour A.R.Wallace[11], contemporain de Darwin, c’est la survivance des variétés d’une espèce et non des individus eux-mêmes qui est en jeu – ce qui signifie un principe de sélection entre les races ou variétés luttant pour accroître leur population -, Darwin affirme que le phénomène de « population », comme pouvoir de se multiplier, est une conséquence du processus de sélection naturelle, autrement dit, que l’amélioration précède logiquement l’expansion démographique. Nous pensons que c’est juste, même si cette amélioration n’a pas nécessairement cet effet et pourrait bien en tous cas ne pas avoir cette finalité : la modification pourrait bien tendre non pas à la conservation mais à l’optimisation, au perfectionnement pour lui-même (et non pour la survie).
Wallace affirme que ce sont les groupes ou variétés qui luttent entre eux pour la survie en cherchant à dominer par l’abondance de population, sous la pression de conditions de subsistance données. Cette vision nous paraît étayée sur trois postulats qui pourraient bien être trois erreurs : 1) affirmer que les variétés ou races sont les acteurs de l’histoire du vivant, 2) affirmer que le principe est celui d’une croissance quantitative des populations, 3) affirmer que cette croissance est strictement liée à des conditions exogènes (les « moyens de subsistance »). Il est vrai que si l’on admet la première affirmation on est amené à conclure par la seconde, car les variétés ou espèces fonctionnent, autant que possible, sur le mode de la répétition – reproduction. Mais si nous sommes nominalistes, et qu’en disant « les variétés ou espèces fonctionnent », nous entendons « les monades constitutives des structures spécifiques ou variétales fonctionnent », alors nous affirmerons que ces « groupes », quels qu’ils soient, sont toujours in fine des monades individuelles d’un certain genre, et que le premier des trois postulats wallaciens doit être remis en question.
Tout le problème est que, chez Wallace, on ne perçoit pas du tout le processus générateur des variétés et des variations : les variétés produisent des variations lesquelles définissent des variétés : donc les variétés s’engendrent à l’infini par déviation incessante par rapport à l’espèce-mère. Mais ces variations qui permettent à telle variété d’accroître sa population et de devenir en conséquence espèce dominante, comment s’effectuent-elles ? On ne peut répondre, nous semble-t-il, qu’en revenant au modèle darwinien des différences individuelles. Mais surtout il faut s’interroger sur ce point : quelle est la finalité de cette infinie variation et, qui plus est, est-ce la variation spécifique qui est fondamentale ? Il est vraisemblable que si l’on répond oui, d’une manière ou d’une autre, à la seconde question, on sera enfermé dans la perspective de la « subsistance » ou « survie » - et Darwin nous paraît s’y être enfermé lui aussi, car si son point de départ est l'individu sa ligne d’horizon est bien « l’évolution des espèces ».
Nous ne contestons pas les phénomènes de sélection héréditaire tels que les darwiniens les exposent, et même nous ne contestons pas le fait que cette sélection se fonderait sur des « variations individuelles ». Nous pensons simplement que ce n’est pas là le moteur essentiel du devenir du vivant : on ne pourrait donc pas retenir à partir de là l’idée darwinienne selon laquelle la sélection héréditaire en vue de conserver une variété ou espèce serait le moteur causal de cette histoire « par et pour les individus » ; plus précisément, nous pourrions émettre l’hypothèse que cette sélection héréditaire ne serait que la mise en ordre des effets engendrés par le principe de ce devenir, effets que ce devenir archive derrière lui pour se soutenir et se préserver, mais que le principe en lui-même serait celui d’une différenciation des individus singuliers, monades ou unités de vie à la recherche incessante de leur optimisation en tant que telles, c’est-à-dire de l’élévation de leur degré d’activité, autrement dit de perception ou d’information du réel.
Pour les évolutionnistes darwiniens ou néo-darwiniens la modification héréditaire est la substance même ou la trame essentielle de l’histoire du vivant, par opposition à l’abstraction hiératique du « type » linnéen. Il y a donc selon eux une corrélation indéfectible (ce que J. Gayon nomme élégamment une « complicité ») entre modification et hérédité, entre variation individuelle et hérédité. Nous préférerions dire que la modification héréditaire n’est que la partie archivée, patrimoniale de cette histoire du vivant où la différenciation singulière est l’expression même du désir de chaque individu d’instaurer son monde de manière optimale.
La sélection désigne chez Darwin le fait que « des caractères apparus comme des écarts individuels sont graduellement fixés dans une communauté reproductrice (une lignée) sous l’effet de forces (techniques humaines d’amélioration ou lutte pour l’existence) qui affectent les chances de survie et de reproduction »[12]. Là où nous nous séparons de la vision darwinienne, c’est dans le fait que l’on puisse croire (et Darwin semble bien l’avoir cru) que, premièrement, la différenciation individuelle soit au service de la constitution d’une lignée héréditaire et ait pour finalité une telle constitution, deuxièmement, que la différenciation individuelle s’effectue en conséquence « sous l’effet de forces » exogènes qui « affectent » sinon disposent des chances de survie et de reproduction. En fait le point de divergence nous paraît être celui-ci : la différenciation individuelle est-elle au service de l’instinct de survie (dont la satisfaction serait assurée par la constitution d’une lignée) ? ou bien est-elle à considérer comme exprimant en elle-même un désir de différenciation en vue d’une optimisation ? Si la seconde perspective était la bonne, comme nous le pensons, alors cela voudrait dire que la dynamique de tout vivant consiste toujours en une certaine « technique d’amélioration » (Darwin ne croyait pas si bien dire en parlant de cela).
On peut retenir l’idée darwinienne selon laquelle la variabilité individuelle est source de la diversité typologique ; l’hérédité d’un individu, composée de traits visibles et de traits « latents » (non exprimés en lui), n’est qu’une probabilité de ressemblance, qui s’accommode de la différence entre les générations ou à l’intérieur d’une même fratrie : elle se fonde sur des particularités ou traits de la différenciation singulière qui se sont accumulés, archivés, mais peuvent disparaître et ressurgir (réversion). Ainsi l’identité biologique ne se constitue pas par le type ou la souche originelle de la variété ou race, mais par une somme de différences ou variations individuelles qui ont été réunies et consignées mais ne sont pas nécessairement actualisées. Pourquoi pas ? Le génotype n’est finalement que la résultante de différences individuelles stabilisées ; mais il y a une infinité de variations qui ne sont jamais reproduites parce que, peut-on penser, la finalité du vivant n’est pas de se répéter ou conserver tel qu’il est, mais de se différencier pour s’optimiser lui-même en tant qu’individu. Dans la transmission héréditaire quelques déterminations se répèteraient parce qu’elles constituent alors certains outils pour assurer aux descendants une opportunité de s’élever eux-mêmes dans leur puissance active : en fait ces outils seraient simplement nécessaires pour assurer à cet élan créateur un fond de stabilité ou une constance minimale pour sa sauvegarde et sa continuation à travers le descendant.
L’hérédité selon Darwin n’est pas, comme le dit bien J.Gayon, une « force de fixité » mais de « fixation » : elle n’exprime pas une « race pure » par certains traits, mais elle s’applique à telle ou telle variation individuelle selon les orientations de la sélection naturelle ; elle procède non pas par continuation d’un type inaltérable mais par fixation ou stabilisation de modifications. Nous pouvons effectivement retenir ce principe darwinien qui nous permet d’affirmer la différenciation comme étant la dynamique essentielle du vivant, mais cela ne présuppose nullement que cette différenciation ait pour finalité la transmission héréditaire de lignées subsistantes. Il reste toutefois à s’entendre sur le sens de cette « sélection » qui « favorise » ou « génère » la fixation héréditaire. La « sélection » en vue de cette fixation est-elle le principe moteur du devenir du vivant ?
Pour qu’il y ait sélection il faut qu’il y ait variabilité individuelle devenue héréditaire, nous dit Darwin. L’enchaînement théorique serait donc le suivant : la variabilité implique la sélection qui génère l’hérédité d’une lignée. La sélection est accumulation de variations infinitésimales par conservation et reproduction préférentielle des individus qui en sont porteurs. La question que nous posons est la suivante : la variabilité est-elle essentielle chez le vivant ou bien est-elle finalement une nécessité à laquelle il est contraint pour survivre alors que, par essence, il ne tendrait qu’à se maintenir en l’état ? Il nous semble bien que Darwin (et tous ceux qui le suivent peu ou prou) ait choisi la seconde réponse : la variabilité ne serait que le pis-aller incontournable qui s’impose au vivant dans sa recherche de la conservation en l’état. Et si l’on répond comme Darwin en affirmant que la variation est une contrainte par nécessité environnementale et non une tendance spontanée du vivant, c’est parce que l’on présuppose que le principe moteur du vivant est celui de la conservation, autrement dit, une tendance au repos ou du moins à l’invariance, et que tout changement n’est pour ce vivant qu’un pis-aller qui lui est imposé ab externo : il y a là assurément un vieil héritage de la vision métaphysique aristotélicienne, mais aussi augustinienne et thomiste.
Il semble bien que pour Darwin la variabilité soit effectivement une contrainte imposée par le milieu, c’est-à-dire par de multiples autres forces qui s’opposent au vivant dans sa volonté de survivre. Pourtant on comprend mal comment cette contrainte pourrait induire des systèmes cohérents et continus de différences s’il n’y avait, au-delà des influences contingentes, accidentelles, un principe interne par lequel le vivant se différencie en vue non pas simplement de se renouveler – car le « nouveau » ne saurait suffire à créer un devenir évolutif – mais de se renforcer, de s’optimiser. L’évolution même du vivant vers des formes sans cesse plus complexes et plus actives, c’est-à-dire capables d’imposer au réel une structure intelligible plus diversifiée, plus dense, plus profonde, ne peut s’expliquer en effet à partir du simple « instinct de survie » face aux contraintes du milieu (lesquelles ne sont pas devenues sans cesse plus fortes depuis les origines de la vie). Il faut qu’il y ait, comme Darwin le dit lui-même, « accumulation dans une direction ». Mais que ce soit par conservation en l’état en éliminant les nouvelles variations ou par modification en diffusant graduellement ces nouvelles variations, c’est toujours dans la direction de la volonté de subsistance que le vivant paraît s’efforcer selon Darwin : la sélection est une puissance de contrôle des modifications comme variations héréditairement validées du point de vue de la survie ou subsistance, comme logique essentielle du vivant. Pour Darwin il n’y a dans la variabilité qu’un phénomène certes nécessaire mais inessentiel pour le vivant, car sans autre lien avec le travail de sélection que celui d’un instrument à son service, alors que nous pourrions y voir justement l’expression d’une puissance interne du vivant individuel en tant qu'il est orienté par son désir essentiel : celui de s’affirmer dans sa différence plus active.
La « sélection » darwinienne est un phénomène régi par une logique de survie défensive face à un ensemble de forces exogènes, logique qui décide du devenir d’une variation en en faisant ou non une modification héréditaire. Il semble bien que cette modification héréditaire en vue d’assurer la survie d’une variété ou d’une espèce soit finalement le but ultime de tout le devenir du vivant selon Darwin. Une vision affirmant un principe interne au vivant selon lequel il se différencie sans que cette différenciation soit instrumentalisée au service de la survie d’une lignée, une telle vision introduit la faille dans la perspective évolutionniste de type darwinien. Comme le dit J.Gayon[13], « à supposer par exemple que la variation soit elle-même orientée et abondante, on conçoit que la sélection ne l’emporte pas nécessairement » ; nous dirions même qu’on conçoit alors que la sélection ne soit plus pour le vivant qu’un phénomène non pas moteur mais résultant : la modification héréditaire de l’espèce pourrait n’être alors que le mécanisme de sauvegarde au service d’une dynamique essentielle du vivant qui serait toute autre et que la variabilité exprimerait en elle-même : celle de trouver sans cesse sa singularité optimale, sans cesse plus forte.



« Utilité », « avantage ».

Selon Wallace, « aucun fait défini de la nature organique (...) ne peut exister qui ne doive être maintenant ou avoir été jadis utile aux individus ou aux races qui le possèdent »[14], de même Darwin pense que « chaque détail de structure de toute créature vivante (...) peut être considéré, soit comme ayant eu une utilité particulière pour une forme ancestrale, soit comme ayant maintenant une utilité particulière pour les descendants de cette forme »[15]. Mais quelle est donc cette « utilité » ? Là est la vraie question. Si on juge cette « utilité » à l’aune de ce qui est archivé dans les formes héréditaires dont la stabilité est sinon absolue comme le croient les fixistes, du moins très grande, c’est une utilité de sauvegarde, de conservation, dont il s’agit. Mais la différenciation, qu’elle soit à l’état de nature ou non, paraît aller bien au-delà de ce qui est « utile » de ce point de vue : il semble que la puissance de singularisation de tout être vivant soit au service de son désir de croître, d’élever son degré d’activité, par un effort d’invention permanent que les contraintes du milieu environnant contrarient ou anesthésient plus ou moins (avec une tendance très forte à s’uniformiser, à répugner ou renoncer à toute différenciation, chez les espèces les plus contraintes par leur environnement).
Il y a chez Darwin la tendance fondamentale à intégrer ou subsumer la sélection naturelle sous le modèle de la sélection artificielle (celle des éleveurs). Or cette dernière fonctionne logiquement sur la base de la « valeur d’utilité » ou « valeur économique » du produit sélectionné, qui s’apprécie par la viabilité, fertilité, productivité. Sur cette base, on risque fort d’être enclin à comprendre comme étant le « bien » en vue duquel s’opère la « sélection naturelle » l’utilité de celle-ci, à savoir son efficacité pour la conservation ou subsistance et la reproduction dans une lignée. Parce que l’éleveur cherche à accroître les chances de survie et de reproduction d’un animal, on est enclin à penser avec Darwin que l’essence même de la vie en tant qu’elle est « sélection naturelle » est de même une volonté de subsister et de se perpétuer, et ce par adaptation maximale au milieu environnant. C’est là l’erreur qui remonte à Spencer et que Darwin n’a pas fondamentalement corrigée : croire que la puissance vitale est au service de la « sélection naturelle » comme « survie du plus apte ». Si nous retenons un autre principe fondamental que celui de conservation, alors le critérium de la puissance vitale ne saurait plus être celui d’aptitude (fitness), qui suppose peu ou prou que le vivant doive se conformer à une règle ou des conditions exogènes, lesquelles, même sans produire elles-mêmes les variations, leur impose leur loi d’orientation : ainsi, un principe qui serait d’optimisation pourra difficilement être conçu comme étant guidé autrement que par une puissance interne au vivant individuel lui-même (sauf à affirmer, ce qui est difficilement concevable, que les conditions de vie de tous les vivants ont été sans cesse plus exigeantes et expliqueraient ainsi le « perfectionnement »).
Pour Spencer[16], la survie est cette nécessité qui crée sans cesse de l’ « hétérogène défini » à partir de l’ « homogène indéfini » : c’est la « loi de ségrégation » par laquelle des groupes de démarcation se constituent sans cesse par un affinement des rapports entre parties de chaque groupe selon un caractère distinct de celui des autres groupes. La différenciation est donc soumise à l’intégration collective nécessitée par la survie, sous l’action d’un certain « champ de forces ». Mais ne pourrait-on pas penser que l’intégration collective dans un groupe quelconque est un avatar de la différenciation lorsque celle-ci ne peut que se plier aux contraintes ou limitations d’un milieu qui neutralise le désir fondamental d’élévation du vivant ? Il semble, en considérant les choses de notre point de vue à la fois macroscopique et terriblement myope au quotidien, que cette intégration collective de la différence pour les besoins de survie du groupe soit presque toujours la règle, mais n’en va-t-il pas tout autrement en profondeur, dans cette dynamique essentielle par laquelle chaque vivant participe à sa mesure au vaste édifice de la conquête sans cesse croissante du « monde » ? Il finit en effet toujours, vaille que vaille et souvent de manière infinitésimale, par imposer son empreinte sur ce monde, et cette empreinte est sans cesse plus forte, même si l’on peut concevoir que les forces d’opposition à cette dynamique finiront un jour par l’emporter, si ce n’est précisément par un effet pervers engendré par la puissance du plus conquérant de tous les vivants, « l’homme moderne ».
Cette « utilité » devient clairement chez Darwin l’intérêt de l’espèce en vue de sa survie. On peut remarquer avec J.Gayon que la question déterminante pour Darwin semble être de savoir qui tire un avantage direct de la sélection. Quelles sont les entités dont les variations « avantageuses » déclenchent le processus de sélection ? Incontestablement, pour Darwin, ce sont les individus. Mais alors le « bien de l’espèce » ne serait-il qu’une simple résultante de facto de la sélection ? On peut en douter, car si l’avantage individuel est celui de la « survie et reproduction », il y a là manifestement le critère du « bien » pour l’espèce – les systèmes de codification génétique étant les « monades » les plus attachées à la répétition ou invariance ou, si l’on préfère, les plus rétives au principe de changement - : donc, pour Darwin, le « bien de l’espèce » reste moteur ou cause finale, les différences « bénéfiques à l’individu » n’en étant que les instruments.
La sélection, telle qu’elle est définie dans le quatrième chapitre de L’origine des espèces, porte sur les variations relatives à des caractères ou propriétés qui se transmettent d’individu à individu dans des lignées afin d’assurer leur survie. Ce qui est sélectionné c’est une variation comme « différence individuelle », mais qui va au-delà de l’individu singulier pour se transmettre dans une lignée. Elle est sélectionnée en tant qu’elle concerne ce qui affecte les chances de survie d’un individu, survie qui se mesure à la puissance reproductive de cet individu : la préservation des individus est donc in fine celle de leur lignée devenant variété. C’est donc l’intérêt d’une variété ou race (comme lignée d’individus présentant telle variation) qui est en jeu et qui est consacré par la sélection : la constitution d’une variété n’est pas seulement le résultat du processus de sélection des variations, elle en est la finalité, à savoir son intérêt conservateur. Il faut donc prendre garde : lorsqu’on dit, semble-t-il avec Darwin, que l’unique critère de la sélection des variations est « l’avantage » qu’elle procure aux individus du point de vue de leur survie (point de vue qui n’est pas fondamentalement différent de celui de Spencer affirmant la « survie des plus aptes » comme « adaptation générale à tout point de vue »), il faut bien voir que cette « survie » s’accomplit pleinement dans la préservation d’une lignée, résultant de la puissance reproductive de ces individus : c’est donc in fine l’intérêt d’une variété ou race qui est posé comme la finalité ultime de la sélection, à savoir conserver certaines formes de vie[17]. C’est à cette logique fondamentale de « l’adaptation de la vie » que nous pourrions nous opposer le plus résolument en pensant que « l’adaptation » (comme l’homéostasie) n’est que l’une des voies empruntées par l’être vivant pour exprimer son désir d’optimisation, soit dans des situations défensives extrêmement précaires, soit dans des situations où se dégagent pour lui des opportunités présumées de développement ultérieur nécessitant ici et là des stases ou équilibres protecteurs.
Interrogeons-nous enfin quelques instants sur l’enseignement que l’on peut tirer des remarques de Jenkin sur la théorie darwinienne[18]. Jenkin observe que les variations individuelles sont très « rarement perpétrées ». Cela montre d’abord après tout que la différenciation se produit comme l’expression même de la vie individuelle, sans souci de se perpétuer ou reproduire, indépendamment de toute transmission héréditaire ou sélection d’une lignée ou race. Ce que remarque plus profondément Jenkin c’est un « effet de submersion » (swamping effect) qui doit normalement faire tendre vers zéro la variance génétique de tout caractère, c’est-à-dire sa capacité à se transmettre comme modification, au fil des générations. Mais cela nous paraît montrer à rebours que, si finalement les races ou lignées se modifient malgré tout chez la plupart des êtres vivants de manière plus ou moins continue, c’est que les individus sont dotés d’une puissance surabondante de différenciation qui empêche cet « effet de submersion » d’avoir déjà partout triomphé, surabondance qui pourrait bien s’expliquer par leur désir d’atteindre quelque degré supérieur chaque fois que le rapport des forces est en leur faveur.
Pour Jenkin, qui raisonne essentiellement en économétricien des populations, la « sélection » n’est qu’une certaine modification de la structure de distribution des valeurs quantifiables d’un caractère dans une population spécifique, soit par une sorte de déplacement d’une courbe de Gauss dans le sens effectif d’une variation de la valeur moyenne de ce caractère, soit comme simple sauvegarde de la norme par réduction de l’écart-type par rapport à une valeur moyenne (c’est-à-dire limitation de la variabilité). En fait c’est cette sauvegarde qui l’emportera selon Jenkin, l’effet de submersion réduisant peu à peu à néant toute variation dans un système de transmission héréditaire « mélangée » tel que le suppose Darwin. L’ambiguïté du système de Darwin sur laquelle joue Jenkin nous paraît être celle-ci : tout d’abord la sélection joue par perpétuation, accumulation graduée de différences individuelles infinitésimales, qui finissent par « diffuser » dans la lignée ou au contraire être éliminées : il y a donc discontinuité (la variation se maintient ou non), selon le nombre des individus variants ; mais par ailleurs la sélection joue par une variation d’intensité (plus ou moins) qui serait continue, en affectant tous les individus ou du moins le plus grand nombre : ce qui veut dire, selon Jenkin, que le caractère se modifie en intensité (plus ou moins fort ou long ou rapide) moyenne sur toute une descendance. Or Jenkin montre que des variations rares, très fortes ou non, n’ont aucune chance de se perpétuer (effet de submersion) : il faut donc selon lui lever toute ambiguïté en raisonnant en termes de « population » qui varie par déplacement de l’intensité (ou grandeur continue) d’un caractère moyen.
Nous pensons que, par delà la réponse au « comment », il faut en revenir à la question du principe et de la finalité que ce principe exprime. Soit on pense en termes de « survie » comme logique d’entités spécifiques (variétés, races, lignées) constituées sur la base de caractères héréditaires : c’est alors que Jenkin « piège » effectivement Darwin, au sein d’un système où la transmission se fait par « mélange » (comme c’est le cas dans le jeu des cartes génétiques) ; soit on pense en termes de « puissance de différenciation » comme désir propre à tout individu vivant de s’optimiser, quel que soit ce que l’hérédité spécifique en conserve. La question est donc celle-ci : la différenciation vaut-elle en elle-même par elle-même comme essence de la vie, qui s’exprime en l’individu en dehors de toute autre finalité le dépassant en tant que tel ?



Conclusion

Nous pourrions résumer la conception darwinienne de la sélection naturelle de la façon suivante : c’est un processus universel par lequel dans le monde du vivant une multitude de variations discontinues et le plus souvent infinitésimales affectant les individus est soumise à préservation ou conservation ou au contraire à élimination, selon que ces variations sont « bénéfiques » ou non à ces individus et à leurs descendants, donc à leur lignée héréditaire. Cette vision nous paraît devoir être critiquée de deux points de vue.
Le premier concerne l’idée selon laquelle les variations seraient hasardeuses, non orientées. En l’absence d’un principe interne d’orientation, autrement dit d’un certain désir essentiel, on peut difficilement penser que des évènements dans le milieu extérieur puissent introduire une cohérence continue dans cette évolution. Or des variations erratiques ont de fortes chances d’être dispersées, aléatoires, et Jenkin objecte fort justement que de telles variations ont peu de chances d’être reproduites et tendront à s’annuler. Darwin croit s’en sortir en laissant entendre que l’individu variant transmet toujours une « forte tendance » à la même variation « aussi longtemps que les conditions restent les mêmes » et ajoute que « les conditions pourraient agir de manière si énergique et si définie que tous les individus d’une même espèce pourraient être modifiées de la même manière sans l’aide de la sélection »[19]; autrement dit, Darwin est obligé là de recourir à une cause externe ou raison exogène (les « conditions »), ce qui est finalement dans la logique fondamentale de sa pensée.
La deuxième critique porte sur la conception selon laquelle la « raison » de la sélection serait ce qui est « bien » pour les individus, sans autre définition possible de ce « bien » chez les évolutionnistes anglo-saxons que la « survie », autrement dit la capacité à supporter ce qui est imposé par les « conditions » du milieu (dans tous les sens du terme) : derrière ce « bien » individuel, c’est l’intérêt de l’espèce à se conserver qui préside – Darwin est ainsi contraint de rendre les armes devant les biométriciens des populations.
Nous pourrions proposer au contraire de comprendre que la différenciation est une puissance interne au vivant individuel qui se suffit à elle-même et qui est en elle-même orientée par le désir d’optimisation pour cet individu, sans aucune sorte d’aliénation à l’intérêt de la lignée ou de l’espèce, lequel intérêt n’intervient que comme une sorte de « clause de garantie » ou d’assurance en apportant à l’individu la constance minimale nécessaire à l’économie de son développement. L’erreur fondamentale des évolutionnistes darwiniens et post-darwiniens pourrait bien être de croire que toute variation significative est héréditaire (à savoir celle qui se transmet à une descendance), erreur inévitable pour qui a posé, comme eux, le postulat selon lequel le vivant ne cherche rien d’autre qu’à subsister en réaction à un milieu.
On peut se demander si chaque être vivant ne cherche pas d’abord à croître pour lui-même, et non pas à travers le nombre de sa descendance ; et quand nous disons « croître » il faut ici comprendre non pas se multiplier (l’être vivant ne veut pas l’autre, fut-il son produit, mais lui-même), mais se renforcer, se perfectionner, accroître sa maîtrise de tout ce qui l’affecte. Si l’homme veut, dans la sélection domestique, améliorer les races animales ou végétales, c’est d’abord parce qu’il veut s’améliorer lui-même, en « (créant) à son profit des races utiles »[20], et gageons que si elles le pouvaient (et elles le peuvent parfois par des moyens très subtils et sans le secours de notre réflexion) les autres espèces animales en feraient autant.
On pourrait donc prendre un autre point de départ, à savoir ce Désir fondamental de tout individu vivant : celui de se différencier, de se « démarquer », donc de varier[21], mais aussi de se renforcer ; et les deux formes de ce Désir nous paraissent constitutives de son unité : se différencier vers le plus fort ou le meilleur, ou si l’on préfère, s’optimiser par la différence. On peut penser que la capacité de se reproduire sera d’autant plus forte que cette puissance vitale sera forte : cela nous l’accordons volontiers à Darwin, mais non pas comme la manifestation du principe moteur de la vie, qui serait « se perpétuer », mais comme la conséquence de sa dynamique fondamentale de perfectionnement : chaque organisme vivant chercherait à se reproduire pour donner à son effort de croissance un moyen de se prolonger, de s’offrir dans sa descendance de nouvelles opportunités de succès – n’est-il pas significatif de voir chez l’homme la volonté de voir cette descendance monter plus haut, atteindre des perfections plus grandes que celle de ses géniteurs ? - ; il faudrait peut-être, en chaque individu, voir dans la reproduction la tentative désespérée (et pourtant pleine d’espoirs) d’ouvrir une nouvelle voie à l’effort pour s’optimiser, par delà sa propre finitude, chaque organisme à sa maturité ayant un sentiment confus, une sorte d’instinct, de l’amorce de son déclin ou simplement de ses propres limites ; on peut penser aussi que par la reproduction chaque organisme cherche à s’assurer une certaine garantie de stabilité dans les conditions de déploiement de son effort vital ou bien encore que la reproduction est une manière de « passer la main » dans cet effort : on ne serait plus alors très loin de penser que, si l’on met de côté toute « volonté de l’espèce » (dont l’hypothèse est finalement passablement inintelligible : qu’est-ce qu’une volonté qui n’est pas celle d’un être singulier ?), l’« instinct de reproduction » est l’expression paradoxale d’un sentiment morbide ou d’une pulsion mortifère... Quoi qu’il en soit, dans cette perspective, précisée d’une manière ou d’une autre, la volonté de se multiplier ne serait plus alors que l’expression d’une nécessité, celle d’une réaction défensive ou conservatrice face aux conditions de déploiement de l’effort essentiel de perfectionnement.
Darwin décrit avec justesse les phénomènes vitaux de concurrence, mais il a le tort d’en déduire un principe fondamental, et ce d’autant plus facilement qu’il pense exclusivement l’individu vivant comme représentant de l’espèce et qu’il néglige tout principe interne non réductible aux actions – réactions à l’intérieur d’un biotope. Bien que le naturaliste anglais ait conçu que la « sélection naturelle » résultait nécessairement de l’effort de chaque être organisé pour « se propager »[22] et qu’elle accomplissait une « œuvre de perfectionnement »[23], il n’a jamais compris cet effort autrement que comme une « multiplication » et cette œuvre autrement que comme une « adaptation » : le seul principe qu’il serait ainsi prêt à admettre, celui d’adaptation au milieu par conservation héréditaire de l’ « utile » - principe même de la « sélection naturelle » selon lui[24] - apparaît en fait comme un effet induit par une nécessité, ce en quoi il n’est pas vraiment un principe. Il faudrait plutôt en faire une contrainte qui s’impose de par les conditions naturelles (fort bien décrites par Darwin) de déploiement du vrai et unique principe : celui de l’optimisation singulière par différenciation, véritable proton dektikon activitatis comme l’aurait dit Leibniz, qui y voyait le déploiement d’une vis primitiva activa aux degrés de perfection infiniment variés.

[1] Ce « néo-créationisme », dans son opposition à l’évolutionnisme, s’arroge curieusement des droits exclusifs sur la notion de « dessein », comme si l’évolution (qu’elle soit dynamique des espèces ou des individus) était inconciliable avec cette notion. Il nous semble au contraire que l’évolution des formes de vie, quelles qu’elles soient, implique nécessairement qu’on reconnaisse préalablement à toute monade son activité perceptive et appétitive (donc la poursuite de certaines fins). La véritable ligne de partage entre les deux visions, se situe plutôt dans le rejet ou l’affirmation d’un principe autonome de changement en tout être vivant, et la valeur qu’il convient de donner à cette « autonomie » – question qui se posait déjà à Leibniz quand il cherchait à concilier le proton dektikon activitatis avec la Création comme ordre universel « harmonieusement préétabli ».
[2] L’origine des espèces, traduction Barbier revue par Becquemont, Paris, 1992, p.88 (référence dans les notes suivantes : Barbier, numéro de page).
[3] Barbier,53 ; cette remarque implique bien que la variabilité ne soit pas, pour Darwin un principe inhérent à l’être vivant.
[4] Barbier,126.
[5] 106-107.
[6] 115.
[7] 113.
[8] 115.
[9] 115.
[10]112.
[11] voir notamment On the Tendency of Varieties to depart indefinitely from the Original Type (1859), cite in P.H.Barrett, The Collected Papers of Charles Darwin, 1977, II, particulièrement pp. 10-15.
[12] J. Gayon, Darwin et l’après-Darwin (1992), p.48.
[13] op.cit., p.55.
[14] A.R. Wallace, « Mimicry and other Protective Resemblances among Animals » (1867), pp.2-3.
[15] Barbier,253.
[16] Premiers principes (1862), §169, traduction française 1902, pp.418-419.
[17] J. Gayon paraît lui-même l’admettre (op.cit., pp.76-77) : « telle particularité a une probabilité plus ou moins grande d’être représentée dans les générations suivantes parce qu’elle affecte la viabilité et la performance reproductive. A la limite elle submerge la race, et éventuellement l’espèce entière. L’ « avantage » s’est alors converti en « adaptation » et il n’est pas aberrant de dire que la sélection naturelle a travaillé « pour » le bien de la race ou de l’espèce ». (nous soulignons).
[18] Il s’agit d’un article intitulé « The Origin of Species », publié dans la North British Review en 1867.
[19] L’origine des espèces, 5ème édition (1869), édition critique Peckham (1959) , p.179, cité par J. Gayon, op.cit., p.109. 
[20] Barbier,75.
[21] En cela toute tendance à se fondre dans la masse spécifique plus ou moins uniforme pourrait bien, chez l’homme notamment, être le signe d’un déclin de la puissance vitale.
[22] Barbier,116.
[23] Barbier,131.
[24] « Grâce à cette lutte, les variations, (...) tendent à préserver les individus d’une espèce et se transmettent ordinairement à leur descendance, pourvu qu’elles soient utiles à ces individus dans leurs rapports infiniment complexes avec les autres êtres organisés et avec la nature extérieure. (...) J’ai donné à ce principe en vertu duquel une variation si insignifiante qu’elle soit se conserve et se perpétue, si elle est utile, le nom de sélection naturelle » (Barbier,110-111).



XHTML 1.0 Transitional