DOGMA

Jean Bricmont

Donner un contenu concret à la notion de classe

(Préface à Geoffroy Geuens, Tous pouvoirs confondus, Bruxelles, Epo Editions, 2003.)

  On peut donner un conseil utile à un analyste politique qui espère que son travail sera considéré comme profond et pénétrant - conseil qui s'applique dans toute société, pas seulement dans la nôtre. Il doit d'abord déterminer autant que possible les mécanismes de pouvoir dans sa société. Après avoir isolé certains éléments fondamentaux ainsi que certains éléments périphériques et secondaires, il doit déclarer que les éléments fondamentaux sont sans importance, et n'intéressent que les extrémistes et les idéologues. Il doit alors concentrer son attention sur les aspects mineurs et périphériques qui interviennent dans les prises de décisions. Mieux encore, il doit décrire ceux-ci en des termes généraux et indépendants de la structure sociale dont il parle ("l'appétit de pouvoir", "la crainte d'être déconsidéré", etc.)... Il peut alors être raisonnablement certain qu'il ne sera pas critiqué comme "simpliste". [1]
Noam Chomsky

Les réseaux mis à jour par Geoffrey Geuens permettent de comprendre bien des choses. Les propriétaires des moyens de production ne se contentent pas d'engranger des bénéfices, un peu comme le font les «petits porteurs»; s'ils se contentaient de faire cela, il y a sans doute longtemps qu'ils auraient été expropriés. Dans une société démocratique, ils ne peuvent pas non plus mettre l'Etat ou les médias «à leur service» de la même façon que le ferait un despote. Une grande partie de la difficulté qu'il y a à comprendre la société dans laquelle nous vivons, c'est que nous avons tendance à comprendre le pouvoir de l'Etat sous la forme de l'Etat absolutiste, ou dictatorial et, de façon similaire, à comprendre le pouvoir des médias sous la forme de la propagande grossière, telle qu'elle existait, par exemple, dans l'Allemagne nazie. Or, chez nous, il s'agit d'autre chose. Beaucoup de décisions qui affectent la vie des gens - ce qui est produit et comment - résultent de choix effectués dans les grandes entreprises. Où et quand investir affecte directement la vie des employés et constitue pour les employeurs un moyen de chantage important. Mais cela ne suffit pas; par exemple, la généralisation de la voiture comme moyen de transport, et l'extension concomitante des banlieues, ne résulte pas seulement de décisions individuelles, et même pas de décisions prises au niveau des entreprises, mais a requis une politique publique de construction d'autoroutes et d'aménagement du territoire qui ont rendu possible cette généralisation. La plupart des nouvelles technologies sont liées au développement du système militaire aux Etats-Unis. [2] Mais dans une structure démocratique, il ne va pas de soi que certains intérêts privés contrôlent l'Etat. Cela requiert une attention constante de la part de ces milieux sur la sélection du personnel politique. Il y a tout d'abord la reproduction pure et simple, c'est-à-dire le fait qu'une bonne partie du personnel politique provient simplement des milieux d'élite; mais il y a aussi, et cela de façon croissante, l'éternelle récupération des opposants, les sociaux-démocrates autour de la première guerre mondiale et, aujourd'hui, les écologistes et les restes du mouvement communiste.

Parfois, on ne peut qu'être saisi d'admiration ou d'effroi devant la force de reproduction du système. Plus de 150 ans se sont écoulés depuis que les mécanismes de base de la domination de classe ont été mis à jour, lors de la naissance du mouvement socialiste. Et ils, c'est-à-dire les membres de la classe dominante, sont toujours là, aussi peu nombreux qu'arrogants et sûrs de leur pouvoir. Leurs noms se trouvent dans ce livre. Comment font-ils? La Commune, la révolution russe, la résistance et la libération, le syndicalisme, la décolonisation, ils ont survécu à tout, ils se sont adaptés à tout. Dans un certain sens, ils n'ont même pas reculé. Aujourd'hui, à travers les Etats qu'ils contrôlent, surtout les Etats-Unis, ils possèdent des armes de destruction capable de tuer plusieurs fois l'humanité dans son ensemble. A travers les médias «globalisés», ils peuvent attaquer idéologiquement sur la terre entière tout ce qui échappe à leur contrôle, de Saddam Hussein à Chavez, et détourner la population de la prise en considération de ses propres intérêts grâce à un mélange de distraction-spectacle et de mystification religieuse.

Si l'on veut comprendre la capacité de la classe dominante à se maintenir au pouvoir, il faut prendre en compte un grand nombre de facteurs, et je voudrais ici n'en mentionner que deux, dont l'importance est souvent sous-estimée dans le mouvement alter-mondialiste. Le premier c'est que le capitalisme ne s'est pas développé en vase clos, à l'intérieur de l'Europe, mais a été, pratiquement dès le départ, en contact avec cet immense hinterland qu'on appelle aujourd'hui le Tiers Monde. L'économie est un système complexe et personne ne peut vraiment calculer la contribution que cet hinterland a eu sur notre développement. Néanmoins, sans remonter au pillage de l'or et de l'argent latino-américain ni à l'esclavage, que seraient nos sociétés sans le pétrole bon marché, l'existence d'une main d'œuvre taillable et corvéable à merci, à la fois ici (les immigrés) et là-bas, ainsi que sans cette forme d'aide du Sud au Nord qu'on appelle le service de la dette? Que seraient les rapports de classe sans l'immense armée de réserve constituée par les populations paysannes du Tiers Monde constamment en voie de prolétarisation? Difficile de répondre, mais difficile aussi de dire que les différences par rapport à la situation actuelle ne seraient pas profondes. On pourrait même soutenir que le paradoxe du 20ème siècle, c'est que les révolutions ne se sont pas produites dans les pays capitalistes développés parce que les bénéfices que ceux-ci retirent de l'impérialisme ont rendu de telles révolutions politiquement impossibles, alors qu'elles se sont produites dans des pays techniquement arriérés où le poids du féodalisme et du colonialisme rendaient le développement d'un véritable socialisme tout aussi impossible. Quoi qu'il en soit, tout mouvement aspirant à un changement social véritable doit promouvoir une vue lucide du rapport Nord-Sud «réellement existant». Loin d'être un rapport de coopération, il s'agit d'un rapport d'exploitation impitoyable qui se perpétue grâce à toute une série de moyens de pression économiques et politiques mais qui est, in fine, basé sur un rapport de force militaire. C'est pourquoi le mouvement alter-mondialiste ne peut pas faire l'économie d'un véritable anti-impérialisme qui lie les luttes au «Nord» à une solidarité politique avec les pays du Tiers Monde, un peu comme lors des luttes anti-coloniales, solidarité qui sera plus efficace à terme que les sempiternelles leçons sur les droits de l'homme qui sont devenues la spécialité d'un bon nombre d'ONG et d'intellectuels.

L'autre aspect qui perpétue la domination de classe, c'est l'extrême efficacité de la «bourgeoisie» sur le plan de la bataille des idées. Le militant noir sud-africain Steve Biko disait que l'arme la plus importante entre les mains de l'oppresseur est l'esprit des opprimés. En cela, il rejoignait le philosophe écossais David Hume qui faisait remarquer, déjà au 18ème siècle, que le gouvernement se base seulement sur l'opinion; et que cela s'applique aux gouvernements les plus despotiques comme aux plus libres. La chute du Chah d'Iran, de l'apartheid et des régimes d'Europe de l'Est illustrent cette vérité: un gouvernement peut avoir à sa disposition toutes les armes qu'il veut, si ses soldats et ses officiers, ou même l'immense majorité de sa population, refuse de lui obéir, il est en fait désarmé. D'où l'importance pour toute classe dominante d'exercer un contrôle sur «l'esprit et le coeur» de sa population. Cela est d'ailleurs compris aux Etats-Unis mieux qu'ailleurs et y a mené au développement extraordinaire de l'industrie des relations publiques et des médias, dont la fonction est, comme le dit un de ses principaux fondateurs, Edward Bernays, «d'enrégimenter l'esprit du public aussi sûrement qu'une armée enrégimente les corps de ses soldats». [3]

Il est facile de montrer comment l'esprit des gens est enrégimenté. Par exemple, lors des négociations de Rambouillet qui avaient permis en 1999 de légitimer - à cause de «l'intransigeance serbe» - les bombardements sur la Yougoslavie, on avait exigé du gouvernement yougoslave qu'il accepte de signer un document où il était spécifié (Annexe B, section 8) que «le personnel de l'OTAN bénéficiera, ainsi que leurs véhicules, bateaux, avions et équipements, du droit de libre passage, sans restriction aucune, à travers tout le territoire de la république fédérale yougoslave, y compris l'espace aérien et les eaux territoriales associés. Cela inclura, mais ne sera pas limité, au droit de bivouac, de manoeuvre, de logement et de l'utilisation de tout endroit ou installation requis à des fins d'appui, d'entraînement et d'opérations.» Notons qu'il s'agissait bien là de tout le territoire yougoslave, pas seulement du Kosovo. L'OTAN pourrait utiliser gratuitement les aéroports, les routes, les chemins de fer, les ports et les télécommunications (sections 11 et 15). Son personnel serait protégé contre toute poursuite ou enquête faite par les autorités yougoslaves (sections 6 et 7). Mais presque aucun organe de presse n'a fait remarqué qu'aucun pays souverain ne pouvait accepter de telles conditions (qui n'ont d'ailleurs pas été reprises dans les accords qui ont mis fin à la guerre), ni que son inclusion prouvait que les occidentaux n'étaient pas réellement prêts à négocier, mais utilisaient les négociations de façon à légitimer une attaque décidée d'avance.

Plus récemment, la résolution 1441 adoptée par le Conseil de Sécurité concernant les inspections en Irak est souvent présentée par les médias comme la seule alternative à la guerre. C'est ne pas tenir fort compte du témoignage de Scott Ritter, républicain américain et ancien inspecteur de l'ONU en Irak qui, outre qu'il parcourt le monde en déclarant qu'en 1998 l'Irak était désarmé, a affirmé au Sénat français, le 10 avril 2002, que «quand Richard Butler [4] a autorisé l'emploi de ces techniques sensibles utilisées par mon équipe pour trouver des armes, pour enquêter sur la sécurité de Saddam Hussein à la demande des Etats-Unis d'Amérique, afin de favoriser la politique unilatérale américaine de renversement du régime, alors cela est devenu de l'espionnage. C'est la raison pour laquelle je suis parti: je ne voulais pas participer à cela.»

On peut établir le caractère biaisé de la presse en considérant des drames plus ou moins semblables du point de vue humain et en comparant l'insistance et le ton avec lesquels les médias en rendent compte selon que la responsabilité de ces drames incombe aux Occidentaux et à leurs alliés ou à leurs ennemis. Par exemple, Herman et Chomsky ont calculé l'attention accordée au meurtre en Pologne communiste en 1984 d'un prêtre proche du syndicat Solidarité (Jerzy Popieluszko) et celle accordée à une centaine de religieux et religieuses assassinés en Amérique Latine, dont un évêque (Mgr Romero au Salvador) et quatre religieuses de nationalité américaine. Le résultat: la centaine de victimes de régimes amis attire environ 75% de l'attention accordée au seul prêtre polonais. [5] On peut étendre ce genre de comparaisons au vocabulaire utilisé. Considérons par exemple la fréquence de l'usage du mot «génocide» dans la grande presse américaine [6] au cours des années 90 à propos des situations suivantes: Serbes au Kosovo: 220; Indonésie au Timor: 33; Kurdistan turc: 14; Kurdistan irakien: 132; sanctions contre l'Irak: 18. Pourtant d'après les Nations Unies, ces dernières ont fait au moins 100 fois plus de morts que le conflit du Kosovo.

On peut aussi faire des comparaisons qualitatives. [7] Qui connaît par exemple le nom du père Ignacio Ellacuria? Il n'a pas simplement été oublié,son nom n'a jamais été connu. Il était recteur d'une université au Salvador et, avec cinq autres jésuites, a été assassiné en 1989 par des forces spéciales entraînées par les Etats-Unis. Imaginons qu'à cette époque ou avant, des commandos tchèques entraînés par l'URSS assassinent Vaclav Havel et d'autres intellectuels dissidents. Et que, quelques mois plus tard, un intellectuel salvadorien (ou vietnamien, ou cubain, ou angolais, ou sud-africain, ou algérien, ou...) aille à Moscou déclarer à la Douma que l'URSS est le «défenseur de la liberté», provoquant des applaudissements debout et des commentaires élogieux dans les médias soviétiques. Il n'est pas difficile d'imaginer les réactions hystériques que cela provoquerait en Occident. Pourtant, Vaclav Havel a utilisé exactement cette expression (et d'autres aussi élogieuses) devant le Congrès américain, peu après l'assassinat des jésuites salvadoriens. Probablement qu'Havel ignorait jusqu'à leur existence mais cela illustre justement la force du système de propagande occidental.

Le mécanisme de contrôle des médias n'est pas différent de celui qui assure le contrôle sur l'Etat. Sélection des journalistes, surtout de ceux qui s'occupent de sujets «sensibles», création d'un environnement intellectuel - à travers les universités, les séminaires de réflexion ou les «boîtes à idées» - qui permet aux faiseurs d'opinion de propager les idées de la classe dominante sans même s'en rendre compte. Mais ce qui est important à comprendre, c'est que même si le résultat final, c'est-à-dire la vision du monde qui est diffusée par les médias, est extraordinairement biaisé, le système fonctionne d'une façon radicalement différente de qui se passe lorsque existe une censure étatique. En particulier, il y a des débats, souvent très vifs, dans la presse «libre», contrairement à ce qui se passe dans un système «totalitaire». Mais, ce qui est important, c'est que tous les débats se placent dans un cadre bien déterminé qui présuppose la noblesse des intentions de ceux qui exercent le pouvoir. Si les Etats-Unis interviennent dans le monde, c'est toujours pour défendre la démocratie et les droits de l'homme ou maintenir la stabilité. Si l'économie est libéralisée, c'est pour augmenter la prospérité de tous. Si des mesures de restrictions sont prises, c'est toujours en pensant aux plus pauvres. On peut, et c'est là la beauté du système, critiquer les dirigeants parce qu'ils ne sont pas suffisamment intelligents, ou courageux, ou déterminés dans la poursuite des objectifs, par définition nobles, qu'ils se sont assignés. Mais toutes ces critiques ne font que renforcer le présupposé implicite concernant la noblesse des buts poursuivis. On peut même soutenir que renforcer ces illusions est la fonction sociale de l'intelligentsia «de gauche», ce qui lui assure d'ailleurs un bel avenir. On remarquera que ces intentions nobles ne sont jamais attribuées à nos ennemis (Saddam Hussein aujourd'hui ou les dirigeants soviétiques dans le temps), ni d'ailleurs à nous-même dans le passé: on peut facilement concéder que les croisades ou même la colonisation n'étaient pas entreprises uniquement pour civiliser le monde. C'est le ici et maintenant qui compte. Et c'est la distinction entre la critique qui met en question la légitimité des buts poursuivis («derrière vos croisades pour les droits de l'homme, se cachent des intérêts économiques sordides») et celle qui admet cette légitimité, en général implicitement, qui sépare la critique «irresponsable» de la critique acceptable, en fait souhaitable, c'est-à-dire celle qui aura accès aux médias.

Les défenseurs des médias occidentaux répondent souvent que le simple fait que les médias soient possédés par le «grand capital» ne prouve pas que les journalistes en soient les laquais. C'est vrai et le caractère biaisé de la presse doit se démontrer indépendamment de cette observation, par exemple au moyen des comparaisons dont j'ai donné quelques exemples ci-dessus. D'autre part, le système occidental d'endoctrinement est, soulignons-le encore, bien plus subtil que celui lié à un système «totalitaire» et que la métaphore du «laquais» n'est pas adéquate. Finalement, on peut renverser l'argument en utilisant encore une fois une comparaison: supposons qu'on découvre qu'un mouvement pacifiste belge reçoit de l'argent de la Libye. Celle-ci n'a certainement pas les moyens de contrôler les moindres faits et gestes d'un mouvement belge. Par ailleurs, Khaddafi n'a pas la même ligne politique que Saddam Hussein. Pourtant, il n'est pas douteux qu'une telle découverte suffirait à discréditer le mouvement en question et on n'insisterait sûrement pas sur «la «marge de manœuvre» que les subsides libyens lui laisseraient. Mais pourquoi alors la position dominante dans l'édition française d'un fabriquant d'armes, Lagardère, ne soulève-t-elle pas la moindre interrogation concernant l'objectivité de l'intelligentsia française en ce qui concerne les guerres et la politique internationale?

Malheureusement, les mouvements anticapitalistes ou anti-impérialistes ont en général été en retard d'une guerre en ce qui concerne la bataille des idées. Ils ont trop souvent fait, là où ils étaient au pouvoir, comme si, derrière la force illusoire des armées, cette bataille pouvait être menée sous les formes de l'endoctrinement classique, de type religieux, avec censure et inquisition à la clé. Même dans les pays capitalistes avancés, la presse «alternative» n'échappe pas toujours à ces défauts. Ce serait un exercice cruel mais facile que de faire la liste des faux espoirs que la gauche, au sens large, a mis dans diverses révolutions ayant eu lieu dans des conditions culturelles et économiques extrêmement défavorables ainsi que des prédictions intempestives concernant l'effondrement du système capitaliste. Ce n'est que lorsque les mouvements d'opposition seront capables de fournir une information plus objective que celle des médias dominants, des analyses plus rigoureuses et des arguments plus forts que ceux des intellectuels de cour que l'espoir d'une alternative véritable se dessinera.

On trouve dans l'actualité récente certains signes encourageants. Par exemple, lors de nombreux procès, l'industrie du tabac aux Etats-Unis a été condamnée à des amendes carrément punitives et, dans de nombreux pays, sa publicité est sévèrement limitée. Il est vrai que ces condamnations sont en partie dues au moralisme puritain qui domine la société américaine; que, de plus, elles sont liées au fait que s'abstenir de fumer est devenu un signe de distinction de classe; et qu'enfin le gouvernement américain encourage l'exportation de cette drogue (dont les ravages sont bien pires que ceux dus aux drogues produites par les pays pauvres) dans de nombreux pays du Tiers Monde. Mais il y a néanmoins là la reconnaissance du fait que la propriété privée des moyens de production n'est pas un droit «sacré» (comme elle pourrait l'être dans une doctrine religieuse), ni un droit de l'homme fondamental, comme la liberté d'expression. Aujourd'hui cette propriété est justifiée au nom de l'efficacité; mais justifier le capitalisme au moyen de ce type d'arguments, même s'ils sont discutés de façon extraordinairement biaisée dans le discours dominant, constitue un précédent dangereux. En effet, si l'on reconnaît que la propriété privée peut être soumise à des critères d'utilité sociale, alors les entreprises militaires, agro-alimentaires, pharmaceutiques, pour ne pas parler des marchés financiers, pourraient faire face à des critiques dévastatrices. L'intérêt de la taxe Tobin ne réside pas dans son montant, qui est dérisoire, ni dans ses effets à court terme, qui peuvent même être négatifs, mais dans le principe que certains de ses partisans mettent en avant, à savoir qu'il existe un droit de contrôle social sur les activités économiques et c'est bien cela qui motive la résistance à cette taxe. Et quid de la presse? Une fraction minoritaire mais croissante de la population se rend compte du fait que la vision du monde qu'elle donne, surtout pendant les guerres, est profondément fausse. Les journalistes doivent et peuvent être interpellés à propos de leur terrible responsabilité sociale. C'est pourquoi, malgré ses illusions et ses insuffisances, le mouvement alter-mondialiste est à la fois un pas dans la bonne direction et est porteur d'immenses espoirs.

Avant de critiquer les remarques qui précèdent au nom de l'opposition entre réformettes et révolution, il faut se rendre compte que les véritables révolutions supposent un changement préalable dans l'esprit des gens. Et que tout ce qui peut délégitimer ces «tyrannies privées» que sont les grandes entreprises et nous amener à mettre, dans nos têtes, leur pouvoir sur le même pied que celui «de droit divin» des rois, ne peut que hâter leur passage sous un contrôle collectif ainsi que la transformation radicale de l'Etat qu'elles dominent.


1. Noam Chomsky, The Backroom Boys, Fontana/Collins, 1973, p.79-80. retour
2. On peut évidemment discuter pour savoir si les conséquences de ces innovations sont bonnes ou mauvaises, mais le fait est que, dans notre société, une telle discussion est impossible et que leurs aspects potentiellement négatifs sont rarement soulevés avant qu'il ne soit trop tard. retour
3. Noam Chomsky, Profit over people, Seven Stories Press, New York, 1999, p.93. A paraître en français chez Fayard. retour
4. Qui dirigeait la précédente mission d'inspection de l'ONU. retour
5. Voir Edward S. Herman, Noam Chomsky, Manufacturing Consent: the Political Economy of the Mass Media, Pantheon, New York, 1988, nouvelle édition, 2001; pour une étude détaillée à la fois des biais médiatiques ainsi que des filtres qui permettent de les entretenir. A paraître en français chez le Serpent à plumes. retour
6. Los Angeles Times, New York Times, Washington Post, Newsweek et Time. Voir la nouvelle édition de Manufacturing Consent: the Political Economy of the Mass Media. retour
7. L'exemple ci-dessous est tiré de: Noam Chomsky, On Nature and Language, Cambridge University Press, 2002. retour

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