Jean Bricmont
Réflexions critiques sur la critique des sciences.
Ce n'est pas nous qui dominons les choses, semble-t-il, mais les choses
qui nous dominent. Or cette apparence subsiste parce que certains hommes,
par l'intermédiaire des choses, dominent d'autres hommes. Nous ne
serons libérés des puissances naturelles que lorsque nous
serons libérés de la violence des hommes. Si nous voulons
profiter en tant qu'hommes de notre connaissance de la nature, il nous faut
ajouter à notre connaissance de la nature la connaissance de la société
humaine[1].
Dans ce court texte, je vais énoncer, de
façon un peu lapidaire, un certain nombre d’idées à
propos des sciences, en particulier à propos du mouvement de critique des
sciences
[2], tel qu’il
s’est développé à partir des années 70 ;
par manque de place, je ne pourrai évidemment pas justifier ce qui suit.
Il s’agira au plus de suggestions pour un débat
futur.
Du côté des acquis, le mouvement de
critique des sciences a eu le mérite de souligner le caractère
élitiste et autoritaire de la communauté scientifique, de mettre
en question son indifférence par rapport aux questions politiques et
morales et de susciter dans le public un doute légitime face à la
volonté de résoudre les problèmes sociaux principalement
par des moyens technologiques. Mais, comme tous les mouvements qui expriment une
révolte contre une orthodoxie dominante (celle du
« scientisme » ou du « positivisme »),
ce mouvement a eu tendance, là où il a eu du succès, en
particulier dans la mouvance écologiste, à produire ses propres
excès et à créer ses propres dogmes. Tout d’abord,
une méfiance exagérée par rapport à la technologie
et, en particulier à la médecine scientifique. Même si
l’usage de la technologie a des effets mitigés --- parfois
franchement désastreux --- et si elle apporte rarement les solutions
miracles que ses avocats les plus enthousiastes promettent
régulièrement, les progrès qu’elle a apportés
à l’humanité sont simplement extraordinaires. Pensons
à ce que seraient les famines et les épidémies, la
population mondiale étant ce qu’elle est, sans les progrès
réalisés en médecine et en agronomie.
Mais, ce qui est peut-être plus grave, c’est
le manque d’estime, pour ne pas dire plus, à l’égard
de l’impact culturel de la démarche scientifique. En effet, depuis
la révolution scientifique du 17ème siècle, nous
avons appris à nous méfier de l’argument
d’autorité et des vérités
révélées ainsi que de toutes les légitimations du
pouvoir temporel basées sur de tels arguments. C’est loin
d’être le cas partout dans le monde, mais le fait que
l’idée de démocratie existe, même si elle est peu
réalisée, est en grande partie dû à cette
révolution. En fait, la mise en cause de l’autorité de la
science, c’est-à-dire des scientifiques, n’a de sens que sur
la base d’idées démocratiques qui présupposent cette
attitude sceptique à l’égard de
l’autorité.
Or, avec le développement de l’attitude
critique vis-à-vis des sciences, s’est développée une
sympathie croissante envers ce qu’on appelle parfois les
« autres formes de connaissance, » ce qui en clair veut dire
les religions et les superstitions traditionnelles, en particulier celles qui
existent dans le Tiers Monde. Bien sûr cette sympathie n’est pas une
conséquence directe de la critique des sciences, mais elle font toutes
les deux partie d’un certain esprit du temps. Pour le dire brutalement, il
me semble qu’il y a là une version parmi d’autres de cette
forme de paternalisme qui consiste à considérer que les croyances
irrationnelles, tellement absurdes qu’on n’arrive pas à y
croire soi-même, sont néanmoins « bonnes pour les
masses » surtout celles que l’on domine. Comme le fait remarquer
Noam Chomsky, dans un passé pas si lointain, « les
intellectuels de gauche participèrent activement à la vie
animée de la culture ouvrière. Certains cherchèrent
à compenser le caractère de classe des institutions culturelles
par des programmes d'éducation des ouvriers ou par des ouvrages de
vulgarisation --- qui connurent un franc succès --- sur les
mathématiques, les sciences et d'autres sujets. Il est remarquable de
constater qu'aujourd'hui leurs héritiers de gauche cherchent souvent
à priver les travailleurs de ces instruments d'émancipation, nous
informant que le ``projet des Encyclopédistes" est mort, que nous devons
abandonner les ``illusions" de la science et de la rationalité --- un
message qui réjouira le cœur des puissants, ravis de monopoliser ces
instruments pour leur propre
usage »
[3]. La même
remarque vaut pour les rapports Nord-Sud . Comme serait beau un monde
où tout le savoir scientifique, toutes les armes de destruction massive
et tous les moyens d’espionnage sophistiqués seraient entre les
mains de gouvernements représentant les 20 % de la population mondiale
qui possèdent environ 80 % des richesses, pendant que le reste de
l’humanité se consolerait avec différents opiums du
peuple
[4].
Une partie de la critique des sciences s’est
déplacée sur la critique de notions telles que
l’objectivité et la rationalité. On a parfois
l’impression, lorsqu’on lit certains textes philosophiques
liés à cette mouvance, qu’on a reculé de plusieurs
siècles pour retomber dans un idéalisme où tout n’est
que représentation, discours, langage et où le réel
n’existe qu’entouré de guillemets. Contre cette
démarche, il faut sans cesse répéter certaines
évidences : ce ne sont pas les hommes qui ont créé le
monde, mais le monde qui a produit les hommes ; ceux-ci sont apparus suite
à une évolution qui n’a été possible que parce
que notre univers possède une certaine structure physico-chimique. Et
c’est le cerveau qui produit la pensée, pas l’inverse.
Tout le monde sait que l’enseignement des sciences
est en crise : la science n’attire plus les jeunes. Il est
évidemment impossible de déterminer l’impact exact sur cette
situation de différentes idées qui sont dans l’air du temps.
Il est néanmoins probable qu’un climat culturel où,
d’une part, la technologie est présentée uniquement sous ses
aspects négatifs (Hiroshima, Tchernobyl, etc.), et d’autre part,
toute référence à la notion de
vérité (sans guillemets) ne suscite que des sourires
compatissants face à tant de naïveté n’incite pas les
jeunes à s’intéresser aux sciences ;
qu’iraient-ils faire dans cette galère où l’on passe
son temps à « construire socialement » des
théories et à détruire la planète ? La
recherche de la vérité « pour
elle-même » peut avoir un côté naïf et
romantique, mais à tout prendre elle ne fait pas plus de tort au reste du
monde que le vedettariat sportif et médiatique, la recherche du profit ou
les différents « arts de la
communication » qui consistent le plus souvent à
réellement construire socialement un consensus autour
d’idées dont la valeur de vérité importe
peu.
D’autre part, toutes les critiques de
l’épistémologie (de Popper ou d’autres), qui
accompagnent souvent la critique des sciences ne doivent pas faire oublier que
la bonne démarche épistémologique n’est pas
d’énoncer des critères de scientificité qui
permettraient de décerner un label de qualité à tel ou tel
domaine, mais de comprendre comment ce « miracle »
qu’est la science moderne est possible. Le fait que celle-ci soit un
miracle n’est pas justifié par une quelconque
épistémologie, mais par le caractère spectaculaire des
prédictions scientifiques ainsi que par les transformations techniques
que la science rend possible : même celles qui sont destructrices,
comme les techniques militaires, ne peuvent l’être que parce
qu’elles reflètent une compréhension partielle mais
véritable de la façon dont le monde fonctionne. Par
conséquent, si une critique de l’épistémologie montre
qu’un critère donné de scientificité n’est pas
adéquat, ce n’est pas le caractère miraculeux de la science
qui est mis en cause mais simplement une explication particulière de
ce phénomène. Et cela ne supprime pas non plus la
différence énorme qui existe entre science et charlatanerie,
même si la limite exacte entre les deux est difficile à
tracer.
Un aspect important de la
« critique des sciences », qui était très
présent au début du mouvement et qui est malheureusement quasiment
oublié aujourd’hui, concerne la critique de la collaboration entre
scientifiques et militaires
[5]. Le
monde dans lequel nous vivons est très injuste. L'opération
11.11.11 a affiché sur les murs de nos villes l'équation
étrange, 1-6=4? C'est-à-dire que, pour chaque franc
emprunté, le Tiers Monde en a déjà remboursé 6 et en
doit toujours 4. Traduite en termes humains, cette équation
représente chaque année des millions de morts de malnutrition ou
de maladies aisément guérissables. Ce génocide permanent du
Nord contre le Sud, qui alimente les coffres de nos banques, n'est pas
simplement le résultat du « marché libre »
mais bien d’un rapport de force. Ce rapport a des aspects
économiques et politiques, mais aucun rapport de domination
économique ou politique ne peut survivre éternellement sans
être, in fine, appuyé sur la force militaire. Pour prendre
l’exemple des dettes iniques qui accablent le Tiers Monde, il y a
longtemps qu’elles auraient été répudiées si
les rapports de force étaient différents. De plus, un des aspects
les plus effrayants de notre « civilisation »,
c’est la capacité que nous avons de mener des guerres
d’autant plus facilement qu’elles sont « à
zéro mort » de notre côté, et cela grâce
à notre supériorité technologique. Cette situation perdure
depuis le début de l’ère coloniale. Or elle n’est
possible que parce que l’immense majorité des scientifiques
acceptent de collaborer, d’une façon ou d’une autre, avec les
militaires. Dans les années 70, il existait des mouvements de
protestation contre le financement militaire de la recherche. Le moins
qu’on puisse dire, c’est que ces mouvements ont disparu.
Lorsque l’on critique les
applications civiles de la science, il ne faut jamais oublier que les dangers
qu’elles représentent sont infimes par rapport à ceux
liés aux applications militaires. Après tout, les centrales
nucléaires ne sont pas faites pour exploser - les bombes atomiques oui.
Les OGM ne sont pas faits pour empoisonner ; les armes biologiques oui.
Même quand elles ne sont pas utilisées, ces armes donnent à
ceux qui les possèdent une force d’intimidation qui biaise en leur
faveur les rapports sociaux et économiques
« normaux ».
Là réside le véritable problème et la véritable
responsabilité sociale des scientifiques. Cette responsabilité
n’est pas limitée aux sciences naturelles. En effet, bon nombre
de chercheurs travaillant en sciences humaines (et en philosophie) fournissent
au système de domination politique et militaire ses armes idéologiques,
par exemple en présentant les rapports d’exploitation comme de
simples rapports d’échange et les guerres impérialistes
comme des interventions humanitaires. Les sciences exactes, elles, fournissent
les armes tout court qui permettent au système de se perpétuer,
là où l’idéologie échoue. Si même une
minorité de scientifiques était capable de dénoncer cet
état de chose, l’impact sur la société serait énorme.
Mais cela n’a rien à voir avec la critique de la rationalité
et de l’objectivité. Au contraire, seule une analyse objective
du monde social permet de démasquer les mystifications qui occultent
les rapports de force existant, d’arriver à des conclusions radicales
et de fonder un espoir de changement, de même que c’est une analyse
objective du monde naturel qui nous a débarrassé des mythes, des
dieux et des rois.
[1] . Bertolt Brecht. Ecrits
sur le théâtre, L'Arche, Paris 1972 [1939--1940], p.515--516.
[2] Voir Alain Jaubert, Jean-Marc
Lévy-Leblond, [Auto]-critique de la science, Le Seuil, Paris,
1973, pour une bonne collection de textes représentatifs de ce mouvement
à ses débuts.
[3]Noam Chomsky, L'An 501 : La
conquête continue. p.325—326. Traduit de l'américain
par Christian Labarre, EPO/Ecosociété, Bruxelles/Montréal,
1994. [Version originale: Year 501 : The Conquest Continues, South End
Press, Boston, 1993.]
[4] Bien sûr, ce n’est
pas le cas, mais cela est dû au fait que certains dirigeants de pays du
Tiers Monde sont restés (assez naïvement) scientistes. Il est néanmoins
facile d’observer, dans différentes régions du monde, les
effets pervers liés à l’hostilité face à l’approche
scientifique.
[5] Pour une remarquable histoire
de cette “collaboration”- on devrait dire collusion-, voir Roger
Godement, Science, technologie, armement. Postface à Analyse
mathématique II, Springer, 1998.