DOGMA

Ignace Haaz

Nietzsche, Ribot et les conditions biologiques de l'esprit

Les conceptions du corps chez Ribot et Nietzsche, collection « Epistémologie et Philosophie des Sciences », l’Harmattan, 2002, développe le thème de l’esprit comme fait biologique chez Nietzsche. C’est le thème que nous aborderons ici succinctement.

Résumé
Nietzsche est lecteur de la recherche psychologique du XIXe, en particulier du philosophe Théodule Ribot. Amateur de darwinisme, Nietzsche prend connaissance de la Revue philosophique de la France et de l’étranger fondée par Ribot et retranscrit le cadre opératoire du langage neurophysiologiste dans sa propre réflexion. À partir de quelques documents de la Nietzsche-Forschung l’objet de cet article est de relever des similitudes, de proposer des rapprochements entre des notes des Fragments posthumes (1879-89) et les sources des dix premières années de la Revue philosophique de la France et de l’étranger. Cette présentation distinguera les vérités du matérialisme scientifique d’une part, de figures liées à la mécanique physiologique, figures métaphoriques qui ouvrent un terrain différent, ludique et esthétique.

1. Introduction
Pour saisir dans des limites acceptables les correspondances entre Nietzsche et la Revue philosophique de la France et de l’étranger, le thème du matérialisme scientifique en psychologie est central. L’influence de Ribot sur Nietzsche est d’emblée incontestable à travers la littérature secondaire. Ch. Andler montre que Nietzsche a sans doute été séduit par la clarté condillacienne des vues de Ribot sur le corps et la conscience. M. Gauchet consacre un chapitre central de L’inconscient cérébral, à la familiarité croissante de Nietzsche avec les théories psychopathologiques en vogue vers 1885[1]. Gauchet précise que Ribot ne figure cependant nulle part dans les écrits de Nietzsche et ajoute une remarque centrale pour nous : « il faudrait envisager bien sûr ce que Nietzsche a pu puiser dans la lecture des revues »(op. cite p. 209). De fait, Nietzsche mentionne furtivement le nom de Ribot à propos de la Revue philosophique dans deux lettres de 1877 à Paul Rée et Malwida von Meysenbug[2]. Les nombreuses études sur le thème et de la psychologie et de la physiologie chez Nietzsche reconstruisent la vie intellectuelle du philosophe à l’aide du répertoire des livres de sa bibliothèque[3]. M. Stingelin, éminent spécialiste de Nietzsche montre que celui-ci a certes pu lire les traductions ou les comptes rendus des travaux de Bergson, Bernhaim, Binet, Bourru et Burot, Tarde ou Wundt, sur des thèmes aussi divers que la psychologie comparative, la psychologie de la perception, de la conscience, des associations, et du rêve, l’hypnose, le trouble de multiple personnalité ou la psychophysiologie. Stingelin précise cependant qu’il est douteux que Nietzsche ait lu les textes clés des maladies de la mémoire (1882) et des maladies de la volonté (1883)[4]. Ce constat mérite à notre avis d’être remis en doute.
Une indication centrale de J. Starobinski éclaire un passage des Maladies de la volonté (H. E. Lampl, Flair du livre, 1988) qui peut être à l’origine d’un paragraphe de la Généalogie de la morale[5]. Nous nous sommes attaché à la vérifier. Il a fallu pour cela montrer si effectivement de nombreuses thèses de la psychophysiologie de Ribot développées dans ses livres ont pu être lues à travers la fameuse Revue philosophique par Nietzsche. La question qui mérite en effet d’être posée est si ce passage de la Généalogie de la morale (et des maladies de la volonté) constitue la partie visible d’une collection de corrélations discrètes bien plus étendues, ou seulement une coïncidence ?
Notre hypothèse de départ est que Nietzsche a lu les textes clés des maladies de la mémoire, de la volonté et de la personnalité. Cette piste se dessine avec netteté lorsqu’on envisage effectivement comme complément à la bibliothèque de Nietzsche la lecture des revues (et tout spécialement de sa propre revue). Il apparaît que Ribot y a publié des articles très complets, souvent des chapitres entiers de ses propres monographies. Plus encore il s’agit de montrer que ce sont ses textes les plus importants qui sont en partie ou totalité publiés dans la Revue philosophique, dont nous savons que Nietzsche connaît l’existence. Citons quelques exemples de textes de Ribot : 1. La mémoire comme fait biologique est un long article de la Revue du premier semestre 1880, directement tiré du manuscrit : Les maladies de la mémoire, publié l’année suivante. 2. Première livraison 1883 (p. 135 et suivantes), un long article intitulé L’anéantissement de la volonté  renvoie au cinquième chapitre des Maladies de la volonté, publié la même année par Ribot. 3. Au second semestre 1883 (p. 619 et suivantes) on trouve Les conditions organiques de la personnalité qui est le premier chapitre des Maladies de la personnalité[6].
Nous devons nous limiter ici à un bref aperçu de la variété et de l’ampleur des correspondances entre des indications de la Revue et leurs retranscription dans le corpus philosophique de Nietzsche. Un autre élément vient s’ajouter à notre présupposé que Nietzsche était un lecteur régulier de la Revue philosophique et vient le renforcer. Il s’agit de la nature du rapport entre le théoricien Ribot et le directeur de La Revue. Une présentation de Théodule Ribot va nous permettre de distinguer une variété de sources au sein même de la Revue. Nous verrons qu’elles sont les matériaux premiers de la théorie même du savant.
Le philosophe Théodule Ribot est le directeur de la Revue philosophique. Il y a une apparente analogie entre les travaux du philosophe Ribot et ceux qu’il assume en tant que directeur de la Revue philosophique. Son œuvre est de prime abord caractérisée par une présentation éclairante de recherches que d’autres (biologistes, médecins, aliénistes, etc.) ont menées, dans les domaines les plus variés de ce qu’un siècle plus tard on nommera : « sciences cognitives ». Par la fondation de la Revue, de même qu’à travers ses propres travaux théoriques, Ribot s’efface. Il y a comme une transparence du savant au profit de quelques acteurs scientifiques auxquels il prête sa voix. De fait, Ribot n’a jamais lui-même expérimenté en laboratoire, n’a pas soigné des aliénés, ni observé les animaux dans leur milieu naturel. Notre premier constat concernant la nature des correspondances dont nous allons montrer maintenant l’ampleur est que lire Ribot et chercher son influence chez Nietzsche, c’est lire et rapporter les lectures de Ribot dans le corpus nietzschéen. En montrant de façon convaincante que Nietzsche a pu lire les traductions ou les comptes rendus de divers travaux de psycho-physiologie par la Revue, on fait apparaître le rôle de Ribot, directeur de la Revue philosophique, qui prend un horizon large pour déborder ses propres textes.

2. Evolution et dissolution
Ribot étudie minutieusement les fonctions de la psyché suivant deux axes : 1. l’homme peut être considéré dans son état normal (ou évolution) et 2. dans un état anormal (ou dissolution). Ribot soutient que l’expérience permet de démontrer une dissolution qui agit tout d’abord et au plus haut degré sur les actes psychiques et les mouvements qui s’éloignent les plus de l’automatisme : en d’autre termes que la dissolution a lieu dans une ordre inverse à l’évolution. Il retranscrit ces concepts à travers les notions de coordination et de désagrégation[7]. Dans Les maladies de la mémoire, de la volonté et de la personnalité, l’incoordination, l’instabilité est supposée cause de déficience ; par l’inversion des termes se montre l’équation coordination et stabilité de l’appareil physio-psychique ; ce sont les conditions fondamentales de la santé corporelle et psychique. Par exemple les tendances classées sous les noms de kleptomanie, pyromanie, érotomanie, monomanie homicide et suicide ne sont plus considérées par Ribot comme des formes morbides, mais comme les manifestations diverses d’une même cause : la dégénérescence, l’instabilité ou l’incoordination psychologique. Rien de plus fréquent dit Ribot dans Les maladies de la volonté que la métamorphose d’une impulsion en une autre, de l’homicide en suicide ou inversement. Ribot montre plusieurs exemples tirés d’études de cas en psychiatrie. Il nomme entre autres un cas de Morel, où un patient est entraîné tour à tour au suicide, à l’homicide, aux excès sexuels, à l’alcoolisme, aux tentatives incendiaires ; en ajoutant qu’il serait curieux pour le psychologue de savoir pourquoi une cause unique se manifeste par des effets si divers. L’apport conceptuel de Ribot à la théorie psychologique pathologique du XIXe est donc l’approfondissement des concepts de coordination et de désagrégation, étendues à la mémoire, la volonté et la personnalité. On trouve chez Nietzsche une note des Fragments posthumes de printemps 1888, p.195 qui montre tout l’intérêt du philosophe pour les troubles de la volonté :
« L’inaptitude à la lutte : c’est la dégénérescence, il faut abolir la lutte en commençant par
les lutteurs, L’homicide et le suicide vont de pair et se succèdent comme les âges de la vie et les saisons, le pessimisme et le suicide vont de pair. ».
La doctrine de la dégénérescence suppose une clarification du concept d’évolution puisque ils sont conçus en opposition, c’est sur ce modèle que sont conçus les concepts de « coordination » et « désagrégation ». On lit dans les maladies de la volonté de Ribot, p.177 :
« La volonté est une coordination, c’est-à-dire une somme de rapports, on peut prédire a priori qu’elle se produira beaucoup plus rarement que les formes plus simples d’activité, parce qu’un état complexe a beaucoup moins de chances de se produire et de durer qu’un état simple. Ainsi vont les choses en réalité. Si l’on compte dans chaque vie humaine ce qui doit être inscrit au compte de l’automatisme, de l’habitude, des passions et surtout de l’imitation, on verra que le nombre des actes purement volontaires, au sens strict du mot, est bien petit. »
On trouve dans les Fragments posthumes de printemps 1888 mentionnée une doctrine matérialiste de la volonté qui pourrait être celle de Ribot :
« Faiblesse de la volonté : c’est une image qui peut induire en erreur. Car il n’y a pas de volonté, et par conséquent, ni faible ni forte. La multiplicité et la désagrégation des impulsions, le manque d’un système les coordonnant donne « une volonté-faible » ; leur coordination sous la prédominance d’une seule impulsion donne « la forte volonté » ; dans le premier cas, c’est l’oscillation continuelle et le manque de centre de gravité, dans le second, la précision et la clarté de la direction[8]. »
Enfin Ribot décrit le phénomène d’anéantissement de la volonté qui renvoie à un passage de La généalogie de la morale intitulé « que signifie les idéaux ascétiques ? » :
« On a distingué diverses sortes d’extase : profane, mystique, morbide, physiologique, cataleptique, somnambulique, etc. Ces distinctions n’importent pas ici, l’état mental restant au fond le même. La plupart des extatiques atteignent cet état naturellement, par un effet de leur constitution. D’autres secondent la nature par des procédés artificiels. La littérature religieuse et philosophique de l’Orient, de l’Inde en particulier, abonde en documents dont on a pu extraire une sorte de manuel opératoire pour parvenir à l’extase. Se tenir immobile, regarder fixement le ciel, ou un objet lumineux, ou le bout du nez, ou son nombril (comme les moines du Mont Athos appelés omphalopsyches), (...)[9]. »
« Plusieurs mystiques ont décrit cet état avec une grande délicatesse, avant tout Sainte
Thérèse. »
Nietzsche note :
« Nous n’avons pas non plus le droit de tenir le projet de réduire par famine la chaire et le désir pour un symptôme de folie. Il n’en est que plus sûr que cette méthode ouvre, peut ouvrir, la voie à toute sorte de troubles mentaux, par exemple aux « lumières intérieures » comme chez les Hésychastes du mont Athos, aux hallucinations auditives et visuelles, aux débordements voluptueux, et aux extases de la sensualité (histoire de sainte Thérèse).... »
Ces passages des maladies de la volonté figurent aussi dans la Revue philosophique de Ribot. Une nette ressemblance apparaît ici entre les sources de la Revue (le passage de Morel cité par Ribot) et les notes de Nietzsche. Pour approfondir cet examen il a fallu entreprendre une comparaison à plus grande échelle. Les sources non seulement de A. B. Morel mais aussi d’A. Espinas, Ch. Féré, E. v. Hartmann, A. Herzen, F. Galton et G. H. Schneider sont appelées en renfort. Notre hypothèse est qu’elles fondent au moyen de la Revue philosophique les conceptions du corps chez Nietzsche.

3. Critique des concepts classiques de conscience, de personnalité et de faculté
On trouve chez de nombreux commentateurs (par exemple : Mittasch 1952 et Gerratana 1988) que « les explications sur la pluralité des consciences dans l’organisme de E. v. Hartmann est en tout point comparables aux conceptions de Nietzsche[10]. » Une seconde correspondance entre des notes des Fragments posthumes de Nietzsche et une doctrine largement diffusée par la Revue peut être établie. Ribot fait en effet référence à maintes reprises à l’explication sur la pluralité des consciences de Hartmann dans ses maladies de la personnalité comme dans le long article de la Revue auquel on a déjà fait référence (Les conditions organiques de la personnalité).
Pour Hartmann, Ribot et Nietzsche l’ensemble des manifestations de la vie inconsciente vise tout d’abord une déconstitution de l’individu. L’individu se situe très bas dans les fonctions inférieures du corps, là où les particules de matière vivantes s’étalent, se ramassent. Les fonctions élevées du corps sont issues au cours de l’évolution d’une lente agrégation de pluralité de formes d’individualité plus humbles, dont la doctrine de l’évolution explique l’agencement. Notre conscience à l’étage supérieur qui est donc multiple, tient à son tour une foule d’autres consciences et de volontés sous sa tutelle. Le système nerveux suivant l’image d’un gouvernement politique est un appareil à centraliser ou à filtrer d’innombrables esprits individuels de rang variable. Les parties de l’organisme ne sont cependant pas ordonnées suivant une seule hiérarchie, ni à partir d’une fusion stable et harmonieuse. De multiples êtres animés qui composent le corps se combattent mutuellement, Nietzsche se réfère à une pluralité belliqueuse d’instincts, dont les centres de décision se déplacent.
L’aboutissement des lectures neurophysiologiques de la Revue est l’idée de combat interne. Le combat comme principe explicatif de la dynamique interne du corps témoigne de sources liées au darwinisme en particulier au naturaliste W. Roux. Quelques sources de la Revue s’ajoutent à Roux pour transposer l’idée de lutte sélective à l’intérieur de l’organisme. Il s’agit en fait de transposition métaphorique puisque la lutte n’a pas ici un sens littéral. La déconstruction de l’individu sort du cadre opératoire du duel darwinien qui oppose prédateur et proie. Peut-être l’image du camouflage distinct de la confrontation directe, ainsi que ses stratégies imitatives est plus proche de la hiérarchie complexe des parties de l’organisme. La lutte ici est en effet paradoxalement synonyme de coordination d’éléments organiques de rangs différents, obéissants à des centres de commandement multiples et dynamiques. Roux présente la coordination comme une faculté de maîtrise sur un être collectif, fondée mécaniquement ou téléologiquement. La coordination de Ribot trouve ici une formulation particulière. De fait, avec Roux nous avons un auteur qui sort du cadre de la Revue philosophique, mais il ne lui est toutefois pas étranger puisqu’il concentre des résultats importants des recherches de la Revue pour les compléter. La présentation du concept de régulation ou de coordination, la critique de la conscience, de la personnalité, des facultés, la présentation du concept de combat interne dans l’organisme en sont quelques exemples. Les lectures de la Revue préparent Nietzsche à la réception de Roux auteur central pour la formation de son esprit en rapport aux études matérialistes de la fin du XIXe.

4. Lectures physiologiques chez Nietzsche et métaphores.
Le thème de la physiologie chez Nietzsche renvoie au contraste entre formation de métaphore et langage scientifique[11]. Nous devons distinguer ici un registre littéraire de métaphores, qui est accessoire à la réflexion philosophique de l’usage métaphorique de divers univers thématiques par cette réflexion. Les Fragments et les lectures savantes de Nietzsche charrient d’images sur le corps qu’il nous faut expliciter. La métaphore est ici incontournable. Son origine est dans la théorie de la connaissance de Nietzsche qui est fondée sur la formation de suites fragmentaires d’images.
Voici les métaphores qui apparaissent au cours des lectures physiologique chez Nietzsche et dans la Revue. D’abord celles politiques : bien sûr de la « lutte » ou du « combat » des parties de l’organisme, d’une « aristocratie » intérieure des fonctions organiques, - celles spartiates du jeu réciproque du « commandement » et de « l’obéissance » d’une myriade de facultés dans la psyché, - les métaphores qui présentent les coulisses du pouvoir politique : celle de « la chambre d’audience », de « l’antichambre de la conscience », - enfin les métaphores animalières du « parasitisme », du « commensalisme », la formation « d’organes rudimentaires », liées au domaine de l’anthropologie criminelle et à la psychopathologie.
Nous avons continuellement à côté du raisonnement philosophique et du langage neurophysiologique du XIXe, formations d’images qui viennent comme éclaircissement compléter les constructions théoriques qui ont pour objet le corps. Il s’agit de désigner à travers la formation d’images une machinerie organique liée au système nerveux et au cerveau pour laquelle philosophe et savant n’ont pas de mot. La Revue de Ribot est le point de départ d’un monde métaphorique vaste et peu exploré par les philosophes.
a) Les métaphores politiques constituent les fonctions les plus élevées du corps.
Nietzsche s’interroge si le schéma des ensembles de fonctions organiques  ne doit pas trouver présupposé « la faculté d’une maîtrise exercée sur un être collectif », qui peut être fondée soit mécaniquement, soit téléologiquement. On lit dans les Fragments des années 80’ :
« le développement de l’organisme n’est pas directement lié à la nutrition mais à l’autorégulation qui est lié au pouvoir de commander et de contrôler ».
L’image de l’initiative gouvernemental apparaît dans l’organisation cérébrale, elle figure aussi chez Hartmann  et nous avons vu que le concept de coordination est développé à l’origine par Ribot. Dans la Philosophie de l’inconscient de Hartmann (qui figure dans la bibliothèque de Nietzsche et dont il prend connaissance dès sa publication en 1869) on peut lire :
« L’organisme est inexplicable comme simple mécanisme ; l’organisme animal est une collection d’organismes partiels, un individu d’ordre supérieur contenant dans son sein et se subordonnant une multitude d’autres individus, qui ont chacun leur vie propre ; l’âme de l’individu n’est que l’activité, partout présente et agissante, de l’inconscient au sein d’un agrégat d’atomes ; (op. cite  p. XXXI[12]) »
Chaque individu n’est pas seulement un individu vivant et se conservant par lui-même, mais une collection d’individus coordonnés, exerçant chacun leurs fonctions spéciales, travaillant en même temps dans l’intérêt de l’ensemble, et se subordonnant aux volontés d’un individu supérieur. On voit encore à travers ces exemples que l’usage des termes « commander », « contrôler », « subordonner », ceux « d’individus inférieurs » et « supérieurs » relèvent d’un domaine imagé qui partout chevauche, dans le vaste répertoire des fonctions physiologiques, l’élaboration systématique des parties du corps par le discours scientifique. L’image d’une aristocratie intérieure de fonctions organiques sera la forme la plus achevée de gouvernement politique que Nietzsche assigne à l’autorégulation des activités des centres inférieures et supérieures.
Passons aux coulisses du pouvoir politique. Nietzsche trouve chez Galton des expériences psychométriques qui figurent aussi dans la Revue de 1879. Cette étude de Galton figure dans sa bibliothèque, Nietzsche y consacrera une lecture attentive dont les synthèses figurent dans les Fragments. Galton y propose l’observation de l’ordre d’apparition des formes associatives à la conscience. On lit :
« Des idées surgissent spontanément par association, bien qu’elles soient pour la plupart excessivement flottantes et obscures, et qu’elles dépassent à peine le seuil de la conscience, elles peuvent être saisies, mises en pleine lumière et enregistrées ».
Galton ajoute :
« qu’il semble y avoir une chambre d’audience dans mon esprit où règne la pleine conscience, et où deux ou trois idées sont en même temps en audience, et une antichambre pleine d’idées plus ou moins apparentés qui est située juste au-delà du plein discernement de la conscience. Hors de cette antichambre »,
Galton montre encore que
« les idées les plus étroitement apparentées à celles dans la chambre d’audience, apparaissent être convoquées d’une manière mécanique logique, et avoir leur tour d’audience[13]. »
L’image de la conscience-faisant-passer-en-jugement appartient à celle du pouvoir politique, la métaphore de « la chambre d’audience » et de « l’antichambre de la conscience » en décrivent les mécanismes les plus élevées.
b. Les mécanismes de base sont figurée par les métaphores animalières.
Elles sont également nombreuses chez Nietzsche : celles du « parasitisme » du « commensalisme » trouvent leur première formulation chez Féré, Espinas et Herzen. La formation « d’organes rudimentaires » trouve son origine chez Schneider. Ces images sont sur le plan conceptuel à mettre en rapport avec une typologie des tendances. Les premières concernent une généalogie de la vie sociale des animaux et par extension, l’organisation sociale des parties de l’organisme ; la dernière concerne l’étude d’une forme de concentration de l’instinct dont une limite est la perte de mémoire et de sensibilité chez le criminel, l’autre la folie. C’est aussi une présentation des conditions organiques de l’ascèse.
Par les images animalières du commensalisme et du parasitisme il apparaît d’emblée qu’entre le parasite et son hôte, entre le commensal et son pourvoyeur, les relations n’ont rien qui ressemble à un concours social. L’association des individus trouve donc ici une définition négative : il y a dans les formes limites de coexistence une coalition pour mieux soutenir la lutte même. Il ne faut cependant pas réduire à une lecture strictement sociologique cette généalogie de la vie sociale des animaux, on doit mettre en évidence une perspective psychophysiologique. Ribot donne le compte rendu en 1877 de La sociologie animale d’Espinas dans un des premiers numéros de la Revue, texte que Nietzsche possèdera deux ans plus tard dans sa bibliothèque. Nietzsche a perçu sans doute comment la neurophysiologie de son époque s’inspire du concours social des animaux pour affiner l’image du combat interne des parties de l’organisme. Les travaux des naturalistes qui montrent une réciprocité d’habitudes, comme prolongement de la lutte par la communauté des craintes et des espérances, ne lui ont pas échappés. De même on peut clairement établir qu’il y a eu par Nietzsche une réception attentive du compte rendu des Manifestations volontaires dans le règne animal de G. H. Schneider, où il ne s’agit pas d’une projection de la physiologie sur la sociologie mais plutôt d’une physiologie dont on étudie l’organisation sociale des éléments.
À travers la formation d’organes rudimentaires, Schneider montre une typologie des tendances à se défendre qui semblent à l’origine des mouvements de protection :
« 1. tendances d’origine sensorielle : l’animal resserre tout son corps, se tapit au contact,
contracte quelque parties de son corps, etc. ; 2. tendances d’origine perceptive : se cacher
en apercevant l’ennemi, s’enfuir dans quelque lieu convenable, plonger sous l’eau,
effrayer son adversaire par des changements dans la forme de son corps, etc. ; 3.
tendances dues à des images ou à des idées : fuir sa cachette, y revenir, construire des
habitations ou des travaux de défense, appeler au secours, chercher de l’appui auprès
d’autres animaux, etc. » (G.H. Schneider, Revue philosophique, p. 673, 1/1883)
On retrouve une partie de ce passage dans les notes des Fragments de l’été 1883 :
« Le replie sur soi au contact de quelque chose de désagréable, rassembler toutes ses parties. À quoi cela correspond-il sur le plan psychologique ? Le repli  : la douleur nous fait nous concentrer[14]. »
La métaphore du parasitisme vient éclairer la dimension en profondeur d’une psychologie des tendances dans ce passage.
« Autrefois, une vie libre, et pour cela une foule d’organes qui ne sont plus nécessaires ensuite pour la vie parasitaire : ils dégénèrent et deviennent des organes rudimentaires. »
Plusieurs indications ouvrent également vers une généalogie du comportement criminel. La ruse, l’acte de violence, c’est-à-dire à l’effort exceptionnel et isolé, sont des mesures de protection de l’individu dans un environnement hostile. Ces mesures ont pour but de faire entretenir l’individu par le travail des autres, comme moyen : l’oublie volontaire de la réciprocité des rapports sociaux dont une modification du sentiment général du corps est la condition. On a là l’origine d’un processus de défense psychologique que l’on retrouve chez le criminel, et aussi, mais pour d’autres raisons chez l’artiste. Ce processus illustre clairement l’évolution à rebours, décrite par Ribot, nommé dissolution. À leur limite ces formes touchent à la psychopathologie à travers leur fondement organique. Lorsqu’on en demande trop au système nerveux de l’individu, celui-ci perd toute capacité de fournir un effort soutenu. Les textes de Féré précisent que les surmenés au bout du compte deviennent inaptes à la lutte[15].
On trouve préfiguré le thème de la psycho-dynamique des tendances qui repose d’une part sur un principe dynamique : pour Ribot, Herzen, Féré et Schneider :
« le moi existe qu’à condition de varier continuellement » 
et un principe économique :
« quant à son identité, ce n’est qu’une question de nombre : elle persiste tant que la somme des états qui restent relativement fixes est supérieure à la somme des états qui s’ajoutent à ce groupe stable ou s’en détache. Les maladies de la personnalité, p. 8 »
Devenir inapte à la lutte signifie que la dissolution surpasse largement la coordination, c’est-à-dire que la collectivité d’actes volitifs, mnémoniques et cénesthésiques se dissout, i.e. devient instables dans le temps. Mais le lent isolement des partis de l’organisme produit par la dissolution pointe aussi l’origine de l’ascèse, c’est-à-dire de l’isolement volontaire et limité dans le temps. La physiologie admet effectivement que des organes peuvent être laissés à l’abandon. Roux montre que
« les procès de durée doivent avoir faim »(R. p. 222),
et Nietzsche note :
« mon problème : disposer les bons instincts de telle sorte qu’ils aient faim et qu’ils soient obligés de se réaliser. (7(88)) ».
On retrouve donc à travers les métaphores animalières du « parasite » et de la formation d’organes « rudimentaires » le projet d’expliciter dans le monde intérieur un conatus conçu comme appétit insatiable de démonstration de puissance, dont le caractère individuel reste pour Nietzsche illusoire.
Au projet de dépassement de l’homme à travers la formation d’un corps vécu toujours plus élevé, on doit superposer une autre pensée fondamentale chez Nietzsche, exprimée dans Zarathustra nous la mentionnons brièvement en guise d’élargissement:
« O mes frères ! je vous investis d’une nouvelle noblesse que je vous révèle : vous devez être pour moi des procréateurs et des éducateurs, - des semeurs de l’avenir  (Za III) ».

Conclusion

Dès 1876 Théodule Ribot fondateur de la Revue philosophique explore le domaine de la psychologie pathologique. Il se base sur des faits qu’il prend dans d’innombrables observations éparses, dans les livres de médecine, dans les traités de maladies mentales, dans les écrits de divers psychologues et criminologues. Ribot voit dans la désorganisation pathologique un véritable substitut à la méthode expérimentale. C’est à cette même période que Nietzsche s’intéresse également dans le cadre de ses études darwinistes à l’évolution dans le monde vivant et à son contraire la dégénérescence. S’inspirant des travaux de Ribot sur les maladies de la volonté et de la personnalité, Nietzsche s’attaque à l’illusion du principe d’individuation sur lequel se construit l’illusion plus vaste de la conscience et de l’intellect. La lecture des sources de la Revue  a été riche en arguments et en images pour fonder la thèse que « l’homme est une pluralité de forces qui se situent selon une hiérarchie », que l’individu est fait de multiples êtres vivants. Nietzsche a appris des biologistes de l’école positiviste que les organismes sont des sociétés de vivants infimes et agglomérés. C’est sur le plan de l’intériorité que s’élabore chez Nietzsche l’idée que nul individu n’existe de manière isolée. À la lutte des individus pour la survie, au rapport primitif du prédateur et de la proie, Nietzsche oppose la poussière tourbillonnante, la permanente insurrection d’animaux moins volumineux.
Le versant proprement individuel des réflexions de Nietzsche sur le corps rejoint le sentiment de puissance ; il se rattache à Ribot et Herzen à travers les études sur cette sensation particulière de l’ensemble du corps nommée : cénesthésie ou panesthésie. On a brièvement mentionné la doctrine de l’inconscient inspirée des travaux de Galton présentée par la métaphore de « l’antichambre de la conscience ». Il aurait encore fallu indiquer l’influence de la physiologie de l’inconscient de Ribot, des études sur les temps de réaction de Herzen et les expériences dynamométriques de Féré pour fixer, à travers la Revue philosophique de la France et de l’étranger, l’ensemble du corps vécu comme fil conducteur des réflexions nietzschéennes sur le corps.


Notes

1 Charles Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée, tome II, La maturité de Nietzsche jusqu’à sa mort, pp. 423-6, op. cite. Voir également la remarquable étude de Marcel Gauchet, Nietzsche, ou la métaphysique de la psychophysiologie dans L’inconscient cérébral, pp. 127-152, Editions du Seuil, 1992. Deux indications de Gauchet sont de toute première importance : « ...le nom de Ribot, en revanche n’apparaît jamais, alors qu’il est clair que depuis le début des années 1880, sans doute, il a été une inspiration essentielle pour la radicalisation des vues nietzschéennes sur le corps et la conscience. » p. 136. « Il faudrait envisager bien sûr ce que Nietzsche a pu puiser dans la lecture des revues. » p. 208.
[2] Il existe uniquement deux références explicites à Ribot dans l’œuvre de Nietzsche, elles sont dans sa correspondance. La première référence date de la lettre du 3. 4. 1877 à Paul Rée : « Heute habe ich etwas für die Verbreitung ihres Namens thun können. Unter den Engländern, welche hier mit mir wohnen, ist auch der mir sehr sympathische Professor der Philosophie an der Londoner University College Robertson, der Herausgeber der besten englischen Zeitschrift über Philosophie ‘Mind, a quarterly review’ (...) Mitarbeiter sind alle Gröβen Englands : Darwin (...). Sie wissen, daβ wir in Deutschland nichts Ähnliches an Güte haben, wie die Engländer in dieser Zeitschrift, die Franzosen in der ausgezeichneten Revue philosophique von Th. Ribot. » Kritische
Gesamtausgabe Briefwechsel, Bd. 5, p. 266. La seconde référence semblable à cette première date
du 4. 4. 1877 dans la correspondance à Malwida von Meysenbug ; Bd. 5, p. 268.
[3] Ce qui est possible grâce à la monographie de Max Oehler : Nietzsches Bibliothek, Weimar, 1942.
[4] T. Ribot, Les maladies de la mémoire, 1881, Alcan, Paris ; Les maladies de la personnalité, 1884, Alcan, Paris ;
Les maladies de la volonté, 1883, Alcan, Paris. Martin Stingelin, Psychologie in Nietzsche-Handbuch, pp. 425-6, Henning Ottmann (éd.), J. B. Metzler Verlag, Sttugart/Weimar, 2000.

[5] Jean Starobinski a éclairé la notion de cénesthésie chez Ribot et Nietzsche dans son cours : La cenesthésie. Les sensations corporelles  : théorie et poésie.Genève, 2000. C’est grâce à ses précieuses directives que cette recherche a pu être menée à bien. Voir Hans Erich Lampl, Flair du livre, Friedrich Nietzsche und Théodule Ribot. Eine Trouvaille, Max Nyffeler, Zürich 1988. Ainsi que : Auf den Spuren des Lesers Friedrich Nietzsche, Nietzsche-Studien (NSt) 18, 1989, Walter de Gruyter, Berlin/New York.
[6] Le mensuel de la Revue philosophique de la France et de l’étranger dirigé par Théodule Ribot, éd. Félix Alcan, Paris, par tome semestriel. Tomes : 1 à 24, années : 1/1876 à 2/1887.
[7] L’origine du couple « coordination » et « désagrégation » peut être cherchée dans le premier numéro de la Revue philosophique (1876) dans l’analyse par Ribot d’un mémoire sur « les recherches cliniques et physiologiques sur le système nerveux. Chapitre I. Localisation des mouvements dans le cerveau. » Il s’agit des recherches de J. Hughlings Jackson.
[8] Kritische Studienausgabe (KSA), 13, 14 (219), p. 394, trad. fr. Fragments posthumes, Printemps 1888, pp. 163-4.
[9] Hans Erich Lampl montre la piste dans Flair du livre, p. 42. T. Ribot, Les maladies de la volonté, pp. 124, 126. Revue philosophique, 1/1883, pp. 135 sqq. : L’anéantissement de la volonté. Fr. Nietzsche, La généalogie de la morale, 17, « Que signifient les idéaux ascétiques ? », p. 158, Gallimard, 1971.
[10] Frederico Gerratana, Der Wahn jenerseits des Menschen, Zur frühen E.v. Hartmann-Rezeption Nietzsches (1869-1874) in NSt 17, p. 421, 1988, WdG, Berlin. Alwin Mittasch, Nietzsche als Naturphilosoph, p. 331, Stuttgart, 1952. 
[11] Signalons qu’il vient de paraître une excellente étude sur ce thème : Gregory Moore, Nietzsche, Biology and Metaphor, Cambridge University Press, 2002.
[12] Eduard von Hartmann, Die Philosophie des Unbewuβten, I-II, Duncker, Berlin, 7e éd., 1876. Et la trad. fr. de la 7e éd. par D. Nolen : La philosophie de l’inconscient, Germer Baillère, Paris, 1877 ; t. 1.
[13] Francis Galton, Inquiries into Human Faculty and its Development, pp. 203-4, Macmillan, London, 1883.
[14] Fragments posthumes, printemps-été 1883, 7 (239).
[15] Pour les auteurs et les thèmes de références qui ont été seulement mentionnées sans examen détaillé je renvoie à la seconde partie de la version développée de ce texte. Ignace Haaz, Les conceptions du corps chez Ribot et Nietzsche, pp. 81-149, L’Harmattan, 2002.

Références

Friedrich Nietzsche, KSA, édité par Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Deutscher Taschenbuch
Verlag, Walter de Gruyter, Munich, 1999
—— Nachlaβ  : Bd. 8, 1875-1879  ; 9, 1880-1882  ; 10, 1882-1884  ; 11, 1884-1885  ; 12, 1885
-1887  ; 13, 1887-1889
—— Œuvres philosophiques complètes, Textes et variantes établis par Giorgio Colli et Mazzino
Montinari, Éditions Gallimard
—— IV, Aurore, FP (1879-1881),1970
—— V, Le Gai Savoir, FP (1881-1882), 1982
—— IX, FP, Eté 1882-printemps 1884, 1997
—— X, FP, Printemps-Automne 1884, 1982
—— XI, FP, Automne 1884-automne 1885, 1982
—— XII, FP, Automne 1885-automne 1887, 1978
—— XIII, FP, Automne 1887-mars 1888, 1976
—— XIV, FP, Début 1888-début janvier 1889, 1977
Théodule Ribot, Les maladies de la mémoire, 1881, Alcan, Paris
—— Les maladies de la personnalité, 1884, Alcan, Paris
—— Les maladies de la volonté, 1883, Alcan, Paris
—— Revue philosophique de la France et de l’étranger, éd. Félix Alcan, Paris, par tome
semestriel, Tomes : 1 à 24, années : 1/1876 à 2/1887.

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