Les conceptions du corps chez Ribot et Nietzsche, collection
« Epistémologie et Philosophie des
Sciences », l’Harmattan, 2002,
développe le thème de l’esprit comme fait
biologique chez Nietzsche. C’est le thème que
nous aborderons ici succinctement.
Résumé
Nietzsche est lecteur de la recherche psychologique du
XIXe, en particulier du philosophe Théodule
Ribot. Amateur de darwinisme, Nietzsche prend connaissance de la
Revue philosophique de la France et de
l’étranger fondée par Ribot et retranscrit
le cadre opératoire du langage neurophysiologiste dans sa
propre réflexion. À partir de quelques documents de
la Nietzsche-Forschung l’objet de cet article est de relever
des similitudes, de proposer des rapprochements entre des notes des
Fragments posthumes (1879-89) et les sources des dix
premières années de la Revue philosophique
de la France et de l’étranger. Cette
présentation distinguera les vérités du
matérialisme scientifique d’une part, de figures
liées à la mécanique physiologique, figures
métaphoriques qui ouvrent un terrain différent,
ludique et esthétique.
1. Introduction
Pour saisir dans des limites acceptables les correspondances entre
Nietzsche et la Revue philosophique de la France et de
l’étranger, le thème du matérialisme
scientifique en psychologie est central. L’influence de Ribot
sur Nietzsche est d’emblée incontestable à
travers la littérature secondaire. Ch. Andler montre que
Nietzsche a sans doute été séduit par la
clarté condillacienne des vues de Ribot sur le corps et la
conscience. M. Gauchet consacre un chapitre central de
L’inconscient cérébral, à la
familiarité croissante de Nietzsche avec les théories
psychopathologiques en vogue vers 1885[1]. Gauchet précise que Ribot ne figure
cependant nulle part dans les écrits de Nietzsche et ajoute
une remarque centrale pour nous :
« il faudrait envisager bien sûr ce que
Nietzsche a pu puiser dans la lecture des revues »(op.
cite p. 209). De fait, Nietzsche mentionne furtivement le nom de
Ribot à propos de la Revue philosophique dans deux
lettres de 1877 à Paul Rée et Malwida von
Meysenbug[2]. Les
nombreuses études sur le thème et de la psychologie
et de la physiologie chez Nietzsche reconstruisent la vie
intellectuelle du philosophe à l’aide du
répertoire des livres de sa bibliothèque[3]. M. Stingelin, éminent
spécialiste de Nietzsche montre que celui-ci a certes pu
lire les traductions ou les comptes rendus des travaux de Bergson,
Bernhaim, Binet, Bourru et Burot, Tarde ou Wundt, sur des
thèmes aussi divers que la psychologie comparative, la
psychologie de la perception, de la conscience, des associations,
et du rêve, l’hypnose, le trouble de multiple
personnalité ou la psychophysiologie. Stingelin
précise cependant qu’il est douteux que Nietzsche ait
lu les textes clés des maladies de la
mémoire (1882) et des maladies de la
volonté (1883)[4]. Ce constat mérite à notre avis
d’être remis en doute.
Une indication centrale de J. Starobinski éclaire un
passage des Maladies de la volonté (H. E. Lampl,
Flair du livre, 1988) qui peut être à
l’origine d’un paragraphe de la
Généalogie de la morale[5]. Nous nous sommes attaché à
la vérifier. Il a fallu pour cela montrer si effectivement
de nombreuses thèses de la psychophysiologie de Ribot
développées dans ses livres ont pu être lues
à travers la fameuse Revue philosophique par
Nietzsche. La question qui mérite en effet
d’être posée est si ce passage de la
Généalogie de la morale (et des maladies de
la volonté) constitue la partie visible d’une
collection de corrélations discrètes bien plus
étendues, ou seulement une coïncidence ?
Notre hypothèse de départ est que Nietzsche a lu les
textes clés des maladies de la mémoire, de
la volonté et de la personnalité. Cette
piste se dessine avec netteté lorsqu’on envisage
effectivement comme complément à la
bibliothèque de Nietzsche la lecture des revues (et tout
spécialement de sa propre revue). Il apparaît que
Ribot y a publié des articles très complets, souvent
des chapitres entiers de ses propres monographies. Plus encore il
s’agit de montrer que ce sont ses textes les plus importants
qui sont en partie ou totalité publiés dans la
Revue philosophique, dont nous savons que Nietzsche
connaît l’existence. Citons quelques exemples de
textes de Ribot : 1. La mémoire comme fait
biologique est un long article de la Revue du premier
semestre 1880, directement tiré du manuscrit : Les
maladies de la mémoire, publié
l’année suivante. 2. Première livraison 1883
(p. 135 et suivantes), un long article intitulé
L’anéantissement de la volonté
renvoie au cinquième chapitre des Maladies de la
volonté, publié la même année par
Ribot. 3. Au second semestre 1883 (p. 619 et suivantes) on trouve
Les conditions organiques de la personnalité qui est
le premier chapitre des Maladies de la
personnalité[6].
Nous devons nous limiter ici à un bref aperçu de la
variété et de l’ampleur des correspondances
entre des indications de la Revue et leurs retranscription
dans le corpus philosophique de Nietzsche. Un autre
élément vient s’ajouter à notre
présupposé que Nietzsche était un lecteur
régulier de la Revue philosophique et vient le
renforcer. Il s’agit de la nature du rapport entre le
théoricien Ribot et le directeur de La Revue. Une
présentation de Théodule Ribot va nous permettre de
distinguer une variété de sources au sein même
de la Revue. Nous verrons qu’elles sont les
matériaux premiers de la théorie même du
savant.
Le philosophe Théodule Ribot est le directeur de la
Revue philosophique. Il y a une apparente analogie entre les
travaux du philosophe Ribot et ceux qu’il assume en tant que
directeur de la Revue philosophique. Son œuvre est de
prime abord caractérisée par une présentation
éclairante de recherches que d’autres (biologistes,
médecins, aliénistes, etc.) ont menées, dans
les domaines les plus variés de ce qu’un siècle
plus tard on nommera : « sciences
cognitives ». Par la fondation de la Revue, de
même qu’à travers ses propres travaux
théoriques, Ribot s’efface. Il y a comme une
transparence du savant au profit de quelques acteurs scientifiques
auxquels il prête sa voix. De fait, Ribot n’a jamais
lui-même expérimenté en laboratoire, n’a
pas soigné des aliénés, ni observé les
animaux dans leur milieu naturel. Notre premier constat concernant
la nature des correspondances dont nous allons montrer maintenant
l’ampleur est que lire Ribot et chercher son influence chez
Nietzsche, c’est lire et rapporter les lectures de Ribot dans
le corpus nietzschéen. En montrant de façon
convaincante que Nietzsche a pu lire les traductions ou les comptes
rendus de divers travaux de psycho-physiologie par la Revue,
on fait apparaître le rôle de Ribot, directeur de la
Revue philosophique, qui prend un horizon large pour
déborder ses propres textes.
2. Evolution et dissolution
Ribot étudie minutieusement les fonctions de la
psyché suivant deux axes : 1. l’homme peut
être considéré dans son état normal (ou
évolution) et 2. dans un état anormal (ou
dissolution). Ribot soutient que l’expérience permet
de démontrer une dissolution qui agit tout d’abord et
au plus haut degré sur les actes psychiques et les
mouvements qui s’éloignent les plus de
l’automatisme : en d’autre termes que la
dissolution a lieu dans une ordre inverse à
l’évolution. Il retranscrit ces concepts à
travers les notions de coordination et de
désagrégation[7]. Dans Les maladies de la mémoire, de
la volonté et de la personnalité,
l’incoordination, l’instabilité est
supposée cause de déficience ; par
l’inversion des termes se montre l’équation
coordination et stabilité de l’appareil
physio-psychique ; ce sont les conditions fondamentales de la
santé corporelle et psychique. Par exemple les tendances
classées sous les noms de kleptomanie, pyromanie,
érotomanie, monomanie homicide et suicide ne sont plus
considérées par Ribot comme des formes morbides, mais
comme les manifestations diverses d’une même
cause : la dégénérescence,
l’instabilité ou l’incoordination psychologique.
Rien de plus fréquent dit Ribot dans Les maladies de la
volonté que la métamorphose d’une impulsion
en une autre, de l’homicide en suicide ou inversement. Ribot
montre plusieurs exemples tirés d’études de cas
en psychiatrie. Il nomme entre autres un cas de Morel, où un
patient est entraîné tour à tour au suicide,
à l’homicide, aux excès sexuels, à
l’alcoolisme, aux tentatives incendiaires ; en ajoutant
qu’il serait curieux pour le psychologue de savoir pourquoi
une cause unique se manifeste par des effets si divers.
L’apport conceptuel de Ribot à la théorie
psychologique pathologique du XIXe est donc
l’approfondissement des concepts de coordination et de
désagrégation, étendues à la
mémoire, la volonté et la personnalité. On
trouve chez Nietzsche une note des Fragments posthumes de
printemps 1888, p.195 qui montre tout
l’intérêt du philosophe pour les troubles de la
volonté :
« L’inaptitude à la lutte :
c’est la dégénérescence, il faut abolir
la lutte en commençant par
les lutteurs, L’homicide et le suicide vont de pair
et se succèdent comme les âges de la vie et les
saisons, le pessimisme et le suicide vont de
pair. ».
La doctrine de la dégénérescence suppose une
clarification du concept d’évolution puisque ils sont
conçus en opposition, c’est sur ce modèle que
sont conçus les concepts de
« coordination » et
« désagrégation ». On lit dans
les maladies de la volonté de Ribot, p.177
:
« La volonté est une coordination,
c’est-à-dire une somme de rapports, on peut
prédire a priori qu’elle se produira beaucoup
plus rarement que les formes plus simples d’activité,
parce qu’un état complexe a beaucoup moins de chances
de se produire et de durer qu’un état simple. Ainsi
vont les choses en réalité. Si l’on compte dans
chaque vie humaine ce qui doit être inscrit au compte de
l’automatisme, de l’habitude, des passions et surtout
de l’imitation, on verra que le nombre des actes purement
volontaires, au sens strict du mot, est bien
petit. »
On trouve dans les Fragments posthumes de printemps 1888
mentionnée une doctrine matérialiste de la
volonté qui pourrait être celle de Ribot :
« Faiblesse de la volonté : c’est une
image qui peut induire en erreur. Car il n’y a pas de
volonté, et par conséquent, ni faible ni forte. La
multiplicité et la désagrégation des
impulsions, le manque d’un système les coordonnant
donne « une volonté-faible » ;
leur coordination sous la prédominance d’une seule
impulsion donne « la forte
volonté » ; dans le premier cas, c’est
l’oscillation continuelle et le manque de centre de
gravité, dans le second, la précision et la
clarté de la direction[8]. »
Enfin Ribot décrit le phénomène
d’anéantissement de la volonté qui renvoie
à un passage de La généalogie de la
morale intitulé « que signifie les
idéaux ascétiques ? » :
« On a distingué diverses sortes
d’extase : profane, mystique, morbide, physiologique,
cataleptique, somnambulique, etc. Ces distinctions
n’importent pas ici, l’état mental restant au
fond le même. La plupart des extatiques atteignent cet
état naturellement, par un effet de leur constitution.
D’autres secondent la nature par des procédés
artificiels. La littérature religieuse et philosophique de
l’Orient, de l’Inde en particulier, abonde en documents
dont on a pu extraire une sorte de manuel opératoire pour
parvenir à l’extase. Se tenir immobile, regarder
fixement le ciel, ou un objet lumineux, ou le bout du nez, ou son
nombril (comme les moines du Mont Athos appelés
omphalopsyches), (...)[9]. »
« Plusieurs mystiques ont décrit cet état
avec une grande délicatesse, avant tout Sainte
Thérèse. »
Nietzsche note :
« Nous n’avons pas non plus le droit de tenir le
projet de réduire par famine la chaire et le désir
pour un symptôme de folie. Il n’en est que plus
sûr que cette méthode ouvre, peut ouvrir, la voie
à toute sorte de troubles mentaux, par exemple aux
« lumières intérieures » comme
chez les Hésychastes du mont Athos, aux hallucinations
auditives et visuelles, aux débordements voluptueux, et aux
extases de la sensualité (histoire de sainte
Thérèse).... »
Ces passages des maladies de la volonté figurent
aussi dans la Revue philosophique de Ribot. Une nette
ressemblance apparaît ici entre les sources de la
Revue (le passage de Morel cité par Ribot) et les
notes de Nietzsche. Pour approfondir cet examen il a fallu
entreprendre une comparaison à plus grande échelle.
Les sources non seulement de A. B. Morel mais aussi d’A.
Espinas, Ch. Féré, E. v. Hartmann, A. Herzen, F.
Galton et G. H. Schneider sont appelées en renfort. Notre
hypothèse est qu’elles fondent au moyen de la Revue
philosophique les conceptions du corps chez Nietzsche.
3. Critique des concepts classiques de conscience, de
personnalité et de faculté
On trouve chez de nombreux commentateurs (par exemple :
Mittasch 1952 et Gerratana 1988) que « les explications
sur la pluralité des consciences dans l’organisme de
E. v. Hartmann est en tout point comparables aux conceptions de
Nietzsche[10]. » Une seconde correspondance
entre des notes des Fragments posthumes de Nietzsche et une
doctrine largement diffusée par la Revue peut
être établie. Ribot fait en effet
référence à maintes reprises à
l’explication sur la pluralité des consciences de
Hartmann dans ses maladies de la personnalité comme
dans le long article de la Revue auquel on a
déjà fait référence (Les
conditions organiques de la personnalité).
Pour Hartmann, Ribot et Nietzsche l’ensemble des
manifestations de la vie inconsciente vise tout d’abord une
déconstitution de l’individu. L’individu se
situe très bas dans les fonctions inférieures du
corps, là où les particules de matière
vivantes s’étalent, se ramassent. Les fonctions
élevées du corps sont issues au cours de
l’évolution d’une lente agrégation de
pluralité de formes d’individualité plus
humbles, dont la doctrine de l’évolution explique
l’agencement. Notre conscience à l’étage
supérieur qui est donc multiple, tient à son tour une
foule d’autres consciences et de volontés sous sa
tutelle. Le système nerveux suivant l’image d’un
gouvernement politique est un appareil à centraliser ou
à filtrer d’innombrables esprits individuels de rang
variable. Les parties de l’organisme ne sont cependant pas
ordonnées suivant une seule hiérarchie, ni à
partir d’une fusion stable et harmonieuse. De multiples
êtres animés qui composent le corps se combattent
mutuellement, Nietzsche se réfère à une
pluralité belliqueuse d’instincts, dont les centres de
décision se déplacent.
L’aboutissement des lectures neurophysiologiques de la
Revue est l’idée de combat interne. Le
combat comme principe explicatif de la dynamique interne du corps
témoigne de sources liées au darwinisme en
particulier au naturaliste W. Roux. Quelques sources de la
Revue s’ajoutent à Roux pour transposer
l’idée de lutte sélective à
l’intérieur de l’organisme. Il s’agit en
fait de transposition métaphorique puisque la lutte
n’a pas ici un sens littéral. La déconstruction
de l’individu sort du cadre opératoire du duel
darwinien qui oppose prédateur et proie. Peut-être
l’image du camouflage distinct de la confrontation directe,
ainsi que ses stratégies imitatives est plus proche de la
hiérarchie complexe des parties de l’organisme. La
lutte ici est en effet paradoxalement synonyme de coordination
d’éléments organiques de rangs
différents, obéissants à des centres de
commandement multiples et dynamiques. Roux présente la
coordination comme une faculté de maîtrise sur un
être collectif, fondée mécaniquement ou
téléologiquement. La coordination de Ribot trouve ici
une formulation particulière. De fait, avec Roux nous avons
un auteur qui sort du cadre de la Revue philosophique, mais
il ne lui est toutefois pas étranger puisqu’il
concentre des résultats importants des recherches de la
Revue pour les compléter. La présentation du
concept de régulation ou de coordination, la critique de la
conscience, de la personnalité, des facultés, la
présentation du concept de combat interne dans
l’organisme en sont quelques exemples. Les lectures de la
Revue préparent Nietzsche à la
réception de Roux auteur central pour la formation de son
esprit en rapport aux études matérialistes de la fin
du XIXe.
4. Lectures physiologiques chez Nietzsche et
métaphores.
Le thème de la physiologie chez Nietzsche renvoie au
contraste entre formation de métaphore et langage
scientifique[11]. Nous
devons distinguer ici un registre littéraire de
métaphores, qui est accessoire à la réflexion
philosophique de l’usage métaphorique de divers
univers thématiques par cette réflexion. Les
Fragments et les lectures savantes de Nietzsche charrient
d’images sur le corps qu’il nous faut expliciter. La
métaphore est ici incontournable. Son origine est dans la
théorie de la connaissance de Nietzsche qui est
fondée sur la formation de suites fragmentaires
d’images.
Voici les métaphores qui apparaissent au cours des lectures
physiologique chez Nietzsche et dans la Revue. D’abord
celles politiques : bien sûr de la
« lutte » ou du
« combat » des parties de l’organisme,
d’une « aristocratie »
intérieure des fonctions organiques, - celles spartiates du
jeu réciproque du « commandement » et
de « l’obéissance » d’une
myriade de facultés dans la psyché, - les
métaphores qui présentent les coulisses du pouvoir
politique : celle de « la chambre
d’audience », de « l’antichambre
de la conscience », - enfin les métaphores
animalières du « parasitisme », du
« commensalisme », la formation
« d’organes rudimentaires »,
liées au domaine de l’anthropologie criminelle et
à la psychopathologie.
Nous avons continuellement à côté du
raisonnement philosophique et du langage neurophysiologique du
XIXe, formations d’images qui viennent comme
éclaircissement compléter les constructions
théoriques qui ont pour objet le corps. Il s’agit de
désigner à travers la formation d’images une
machinerie organique liée au système nerveux et au
cerveau pour laquelle philosophe et savant n’ont pas de mot.
La Revue de Ribot est le point de départ d’un
monde métaphorique vaste et peu exploré par les
philosophes.
a) Les métaphores politiques constituent les fonctions les
plus élevées du corps.
Nietzsche s’interroge si le schéma des ensembles de
fonctions organiques ne doit pas trouver
présupposé « la faculté d’une
maîtrise exercée sur un être
collectif », qui peut être fondée soit
mécaniquement, soit téléologiquement. On lit
dans les Fragments des années 80’ :
« le développement de l’organisme
n’est pas directement lié à la
nutrition mais à l’autorégulation qui est
lié au pouvoir de commander et de
contrôler ».
L’image de l’initiative gouvernemental apparaît
dans l’organisation cérébrale, elle figure
aussi chez Hartmann et nous avons vu que le concept de
coordination est développé à l’origine
par Ribot. Dans la Philosophie de l’inconscient de
Hartmann (qui figure dans la bibliothèque de Nietzsche et
dont il prend connaissance dès sa publication en 1869) on
peut lire :
« L’organisme est inexplicable comme simple
mécanisme ; l’organisme animal est une collection
d’organismes partiels, un individu d’ordre
supérieur contenant dans son sein et se subordonnant une
multitude d’autres individus, qui ont chacun leur vie
propre ; l’âme de l’individu n’est que
l’activité, partout présente et agissante, de
l’inconscient au sein d’un agrégat
d’atomes ; (op. cite p. XXXI[12]) »
Chaque individu n’est pas seulement un individu vivant et se
conservant par lui-même, mais une collection
d’individus coordonnés, exerçant chacun leurs
fonctions spéciales, travaillant en même temps dans
l’intérêt de l’ensemble, et se
subordonnant aux volontés d’un individu
supérieur. On voit encore à travers ces exemples que
l’usage des termes « commander »,
« contrôler »,
« subordonner », ceux
« d’individus inférieurs » et
« supérieurs » relèvent
d’un domaine imagé qui partout chevauche, dans le
vaste répertoire des fonctions physiologiques,
l’élaboration systématique des parties du corps
par le discours scientifique. L’image d’une
aristocratie intérieure de fonctions organiques sera la
forme la plus achevée de gouvernement politique que
Nietzsche assigne à l’autorégulation des
activités des centres inférieures et
supérieures.
Passons aux coulisses du pouvoir politique. Nietzsche trouve chez
Galton des expériences psychométriques qui figurent
aussi dans la Revue de 1879. Cette étude de Galton
figure dans sa bibliothèque, Nietzsche y consacrera une
lecture attentive dont les synthèses figurent dans les
Fragments. Galton y propose l’observation de
l’ordre d’apparition des formes associatives à
la conscience. On lit :
« Des idées surgissent spontanément par
association, bien qu’elles soient pour la plupart
excessivement flottantes et obscures, et qu’elles
dépassent à peine le seuil de la conscience, elles
peuvent être saisies, mises en pleine lumière et
enregistrées ».
Galton ajoute :
« qu’il semble y avoir une chambre
d’audience dans mon esprit où règne la pleine
conscience, et où deux ou trois idées sont en
même temps en audience, et une antichambre pleine
d’idées plus ou moins apparentés qui est
située juste au-delà du plein discernement de la
conscience. Hors de cette antichambre »,
Galton montre encore que
« les idées les plus étroitement
apparentées à celles dans la chambre
d’audience, apparaissent être convoquées
d’une manière mécanique logique, et avoir leur
tour d’audience[13]. »
L’image de la conscience-faisant-passer-en-jugement
appartient à celle du pouvoir politique, la métaphore
de « la chambre d’audience » et de
« l’antichambre de la conscience » en
décrivent les mécanismes les plus
élevées.
b. Les mécanismes de base sont figurée par les
métaphores animalières.
Elles sont également nombreuses chez Nietzsche :
celles du « parasitisme » du
« commensalisme » trouvent leur
première formulation chez Féré, Espinas et
Herzen. La formation « d’organes
rudimentaires » trouve son origine chez Schneider. Ces
images sont sur le plan conceptuel à mettre en rapport avec
une typologie des tendances. Les premières concernent une
généalogie de la vie sociale des animaux et par
extension, l’organisation sociale des parties de
l’organisme ; la dernière concerne
l’étude d’une forme de concentration de
l’instinct dont une limite est la perte de mémoire et
de sensibilité chez le criminel, l’autre la folie.
C’est aussi une présentation des conditions organiques
de l’ascèse.
Par les images animalières du commensalisme et du
parasitisme il apparaît d’emblée qu’entre
le parasite et son hôte, entre le commensal et son
pourvoyeur, les relations n’ont rien qui ressemble à
un concours social. L’association des individus trouve donc
ici une définition négative : il y a dans les
formes limites de coexistence une coalition pour mieux soutenir la
lutte même. Il ne faut cependant pas réduire à
une lecture strictement sociologique cette généalogie
de la vie sociale des animaux, on doit mettre en évidence
une perspective psychophysiologique. Ribot donne le compte rendu en
1877 de La sociologie animale d’Espinas dans un des
premiers numéros de la Revue, texte que Nietzsche
possèdera deux ans plus tard dans sa bibliothèque.
Nietzsche a perçu sans doute comment la neurophysiologie de
son époque s’inspire du concours social des animaux
pour affiner l’image du combat interne des parties de
l’organisme. Les travaux des naturalistes qui montrent une
réciprocité d’habitudes, comme prolongement de
la lutte par la communauté des craintes et des
espérances, ne lui ont pas échappés. De
même on peut clairement établir qu’il y a eu par
Nietzsche une réception attentive du compte rendu des
Manifestations volontaires dans le règne animal de G.
H. Schneider, où il ne s’agit pas d’une
projection de la physiologie sur la sociologie mais plutôt
d’une physiologie dont on étudie l’organisation
sociale des éléments.
À travers la formation d’organes rudimentaires,
Schneider montre une typologie des tendances à se
défendre qui semblent à l’origine des
mouvements de protection :
« 1. tendances d’origine sensorielle :
l’animal resserre tout son corps, se tapit au contact,
contracte quelque parties de son corps, etc. ; 2. tendances
d’origine perceptive : se cacher
en apercevant l’ennemi, s’enfuir dans quelque lieu
convenable, plonger sous l’eau,
effrayer son adversaire par des changements dans la forme de son
corps, etc. ; 3.
tendances dues à des images ou à des
idées : fuir sa cachette, y revenir, construire
des
habitations ou des travaux de défense, appeler au secours,
chercher de l’appui auprès
d’autres animaux, etc. » (G.H. Schneider,
Revue philosophique, p. 673, 1/1883)
On retrouve une partie de ce passage dans les notes des
Fragments de l’été 1883 :
« Le replie sur soi au contact de quelque chose de
désagréable, rassembler toutes ses parties. À
quoi cela correspond-il sur le plan psychologique ? Le
repli : la douleur nous fait nous
concentrer[14].
»
La métaphore du parasitisme vient éclairer la
dimension en profondeur d’une psychologie des tendances dans
ce passage.
« Autrefois, une vie libre, et pour cela une foule
d’organes qui ne sont plus nécessaires ensuite pour la
vie parasitaire : ils dégénèrent et
deviennent des organes rudimentaires. »
Plusieurs indications ouvrent également vers une
généalogie du comportement criminel. La ruse,
l’acte de violence, c’est-à-dire à
l’effort exceptionnel et isolé, sont des mesures de
protection de l’individu dans un environnement hostile. Ces
mesures ont pour but de faire entretenir l’individu par le
travail des autres, comme moyen : l’oublie volontaire de
la réciprocité des rapports sociaux dont une
modification du sentiment général du corps est la
condition. On a là l’origine d’un processus de
défense psychologique que l’on retrouve chez le
criminel, et aussi, mais pour d’autres raisons chez
l’artiste. Ce processus illustre clairement
l’évolution à rebours, décrite par
Ribot, nommé dissolution. À leur limite ces formes
touchent à la psychopathologie à travers leur
fondement organique. Lorsqu’on en demande trop au
système nerveux de l’individu, celui-ci perd toute
capacité de fournir un effort soutenu. Les textes de
Féré précisent que les surmenés au bout
du compte deviennent inaptes à la lutte[15].
On trouve préfiguré le thème de la
psycho-dynamique des tendances qui repose d’une part sur un
principe dynamique : pour Ribot, Herzen, Féré et
Schneider :
« le moi existe qu’à condition de varier
continuellement »
et un principe économique :
« quant à son identité, ce n’est
qu’une question de nombre : elle persiste tant que la
somme des états qui restent relativement fixes est
supérieure à la somme des états qui
s’ajoutent à ce groupe stable ou s’en
détache. Les maladies de la personnalité, p.
8 »
Devenir inapte à la lutte signifie que la dissolution
surpasse largement la coordination, c’est-à-dire que
la collectivité d’actes volitifs, mnémoniques
et cénesthésiques se dissout, i.e. devient instables
dans le temps. Mais le lent isolement des partis de
l’organisme produit par la dissolution pointe aussi
l’origine de l’ascèse, c’est-à-dire
de l’isolement volontaire et limité dans le temps. La
physiologie admet effectivement que des organes peuvent être
laissés à l’abandon. Roux montre que
« les procès de durée doivent avoir
faim »(R. p. 222),
et Nietzsche note :
« mon problème : disposer les bons
instincts de telle sorte qu’ils aient faim et qu’ils
soient obligés de se réaliser. (7(88))
».
On retrouve donc à travers les métaphores
animalières du « parasite » et de la
formation d’organes « rudimentaires »
le projet d’expliciter dans le monde intérieur un
conatus conçu comme appétit insatiable de
démonstration de puissance, dont le caractère
individuel reste pour Nietzsche illusoire.
Au projet de dépassement de l’homme à travers
la formation d’un corps vécu toujours plus
élevé, on doit superposer une autre pensée
fondamentale chez Nietzsche, exprimée dans Zarathustra nous
la mentionnons brièvement en guise
d’élargissement:
« O mes frères ! je vous investis
d’une nouvelle noblesse que je vous
révèle : vous devez être pour moi des
procréateurs et des éducateurs, - des semeurs de
l’avenir (Za III) ».
Conclusion
Dès 1876 Théodule Ribot fondateur de la Revue
philosophique explore le domaine de la psychologie
pathologique. Il se base sur des faits qu’il prend dans
d’innombrables observations éparses, dans les livres
de médecine, dans les traités de maladies mentales,
dans les écrits de divers psychologues et criminologues.
Ribot voit dans la désorganisation pathologique un
véritable substitut à la méthode
expérimentale. C’est à cette même
période que Nietzsche s’intéresse
également dans le cadre de ses études darwinistes
à l’évolution dans le monde vivant et à
son contraire la dégénérescence.
S’inspirant des travaux de Ribot sur les maladies de la
volonté et de la personnalité, Nietzsche
s’attaque à l’illusion du principe
d’individuation sur lequel se construit l’illusion plus
vaste de la conscience et de l’intellect. La lecture des
sources de la Revue a été riche en
arguments et en images pour fonder la thèse que
« l’homme est une pluralité de forces qui
se situent selon une hiérarchie », que
l’individu est fait de multiples êtres vivants.
Nietzsche a appris des biologistes de l’école
positiviste que les organismes sont des sociétés de
vivants infimes et agglomérés. C’est sur le
plan de l’intériorité que
s’élabore chez Nietzsche l’idée que nul
individu n’existe de manière isolée. À
la lutte des individus pour la survie, au rapport primitif du
prédateur et de la proie, Nietzsche oppose la
poussière tourbillonnante, la permanente insurrection
d’animaux moins volumineux.
Le versant proprement individuel des réflexions de
Nietzsche sur le corps rejoint le sentiment de puissance ; il
se rattache à Ribot et Herzen à travers les
études sur cette sensation particulière de
l’ensemble du corps nommée :
cénesthésie ou panesthésie. On a
brièvement mentionné la doctrine de
l’inconscient inspirée des travaux de Galton
présentée par la métaphore de
« l’antichambre de la conscience ». Il
aurait encore fallu indiquer l’influence de la physiologie de
l’inconscient de Ribot, des études sur les temps de
réaction de Herzen et les expériences
dynamométriques de Féré pour fixer, à
travers la Revue philosophique de la France et de
l’étranger, l’ensemble du corps vécu
comme fil conducteur des réflexions nietzschéennes
sur le corps.
1 Charles Andler, Nietzsche, sa vie et sa
pensée, tome II, La maturité de Nietzsche
jusqu’à sa mort, pp. 423-6, op. cite. Voir
également la remarquable étude de Marcel
Gauchet, Nietzsche, ou la métaphysique de la
psychophysiologie dans L’inconscient
cérébral, pp. 127-152, Editions du Seuil, 1992.
Deux indications de Gauchet sont de toute première
importance : « ...le nom de Ribot, en revanche
n’apparaît jamais, alors qu’il est clair que
depuis le début des années 1880, sans doute, il a
été une inspiration essentielle pour la
radicalisation des vues nietzschéennes sur le corps et la
conscience. » p. 136. « Il faudrait envisager
bien sûr ce que Nietzsche a pu puiser dans la lecture des
revues. » p. 208.
[2] Il existe uniquement
deux références explicites à Ribot dans
l’œuvre de Nietzsche, elles sont dans sa
correspondance. La première référence date de
la lettre du 3. 4. 1877 à Paul Rée :
« Heute habe ich etwas für die Verbreitung ihres
Namens thun können. Unter den Engländern, welche hier mit
mir wohnen, ist auch der mir sehr sympathische Professor der
Philosophie an der Londoner University College Robertson,
der Herausgeber der besten englischen Zeitschrift über
Philosophie ‘Mind, a quarterly review’ (...)
Mitarbeiter sind alle Gröβen Englands : Darwin
(...). Sie wissen, daβ wir in Deutschland nichts
Ähnliches an Güte haben, wie die Engländer in dieser
Zeitschrift, die Franzosen in der ausgezeichneten Revue
philosophique von Th. Ribot. » Kritische
Gesamtausgabe Briefwechsel, Bd. 5, p. 266. La seconde
référence semblable à cette première
date
du 4. 4. 1877 dans la correspondance à Malwida von
Meysenbug ; Bd. 5, p. 268.
[3] Ce qui est possible
grâce à la monographie de Max Oehler :
Nietzsches Bibliothek, Weimar, 1942.
[4] T. Ribot, Les
maladies de la mémoire, 1881, Alcan, Paris ; Les
maladies de la personnalité, 1884, Alcan,
Paris ;
Les maladies de la volonté, 1883, Alcan, Paris.
Martin Stingelin, Psychologie in
Nietzsche-Handbuch, pp. 425-6, Henning Ottmann
(éd.), J. B. Metzler Verlag, Sttugart/Weimar, 2000.
Friedrich Nietzsche, KSA, édité par Giorgio
Colli et Mazzino Montinari, Deutscher Taschenbuch
Verlag, Walter de Gruyter, Munich, 1999
—— Nachlaβ : Bd. 8,
1875-1879 ; 9, 1880-1882 ; 10,
1882-1884 ; 11, 1884-1885 ; 12,
1885
-1887 ; 13, 1887-1889
—— Œuvres philosophiques
complètes, Textes et variantes établis par
Giorgio Colli et Mazzino
Montinari, Éditions Gallimard
—— IV, Aurore, FP (1879-1881),1970
—— V, Le Gai Savoir, FP (1881-1882), 1982
—— IX, FP, Eté 1882-printemps 1884,
1997
—— X, FP, Printemps-Automne 1884, 1982
—— XI, FP, Automne 1884-automne 1885,
1982
—— XII, FP, Automne 1885-automne 1887,
1978
—— XIII, FP, Automne 1887-mars 1888, 1976
—— XIV, FP, Début 1888-début janvier
1889, 1977
Théodule Ribot, Les maladies de la mémoire,
1881, Alcan, Paris
—— Les maladies de la personnalité,
1884, Alcan, Paris
—— Les maladies de la volonté, 1883,
Alcan, Paris
—— Revue philosophique de la France et de
l’étranger, éd. Félix Alcan, Paris,
par tome
semestriel, Tomes : 1 à 24, années :
1/1876 à 2/1887.