Hamdi Mlika
mlika_hamdi@yahoo.fr
Field et Hellman critiques de Quine
Dans plusieurs endroits de ses écrits philosophiques et logiques,
tels que :
1. «
From a logical point of
view »[1],
particulièrement dans deux articles : « On What There
is », et « Two dogmas of
empiricism »
[2], 2.
Ontological Relativity and Other Essays, surtout dans l’article
intitulé : « Existence and
Quantification »
[3], 3.
Theories and Things, surtout dans l’article 19 intitulé
« Limits and success of mathematization », et dans bien
d’autres articles, Quine défend des positions nettement
réalistes concernant les mathématiques. Nous pouvons
aisément comprendre comment ces prises de position réalistes
concourent, d’une manière indissociable, à la formation
d’un type bien spécial de platonisme qui donne aux
idéalités mathématiques, en tant qu’elles sont
utilisées dans une science physique confirmée, un contenu
ontologique indépendant de l’esprit. Nous pouvons le qualifier
désormais de platonisme holistique et pragmatique, pour mieux
l’opposer aux platonismes stricts et forts.
Parmi ces platonismes, nous trouvons ceux défendus par quelques
philosophes classiques des mathématiques qui expliquent l’origine
de notre connaissance des objets mathématiques à travers une
théorie selon laquelle les références des termes
mathématiques qui désignent de tels objets abstraits se donnent
à nous à travers la faculté d’intuition (qui peut
être une faculté spéciale réservée aux
mathématiciens et distincte de l’intuition ordinaire) ou à
travers le sens des phrases logiques.
Quine rejette la solution intuitionniste de Kurt Gödel, et dit
explicitement que l’argument logique de Gotlob Frege ne suffit pas : pour
soutenir le platonisme, nous avons en plus, besoin de défendre le
réalisme dans d’autres domaines que celui des conditions de
vérité des phrases
logiques.
[4]
Mais que veut-on dire par cet argument logique? Et en quel sens est-il
un argument en faveur du platonisme ?
Je peux dire que cet argument signifie essentiellemnt les deux
thèses suivantes :
- Tous les énoncés des théories
mathématiques sont des énoncés au sens ordinaire,
c’est-à-dire, susceptibles d’être traités dans
les termes du vrai et du faux comme les phrases de n’importe quel autre
langage. Appelons ce caractère que les énoncés
mathématiques partagent d’ailleurs avec tous les
énoncés sans exception : la détermination dans les
conditions de vérité et de fausseté.
- Ces énoncés doivent être compris au premier
degré, c’est-à-dire, comme impliquant des
références à des objets ou à des domaines
d’objets comme leurs éléments. Appelons ce trait que les
énoncés mathématiques partagent avec tous les
énoncés sans exception : la
référentialité.
Bien que Quine soit l’imminent défenseur d’une position
en sémantique excluant toute détermination dans la signification
et la dénotation des énoncés, et ne les définissant
que d’une manière « inter-théorique »,
c’est-à-dire, par référence à
« l’immanence » de la vérité au
schème conceptuel
général
[5], nous pouvons
dire, qu’il accepte l’argument logique tel qu’il est
employé par Frege, et en tant qu’il exprime la structure de la
logique standard, sans accepter pour autant ses conséquences logicistes.
Le logicisme (qui dit que les objets mathématiques existent en tant
qu’objets logiques) est certes une forme intensionnelle de platonisme,
mais nous devons le distinguer très nettement du type de platonisme
« extensionnaliste » que Quine accepte, car il a des traits
aussi bien ontologiques, épistémologiques, que logiques.
Or, le platonisme de Quine, en raison de son réalisme ontologique
vis-à-vis des entités mathématiques abstraites et son rejet
de la logique modale avec son langage de second ordre, se heurte
irrémédiablement aux critiques d’un certain nombre de
philosophes contemporains.
Parmi ces philosophes critiques de Quine, nous trouvons Hartry Field avec
sa théorie formalo-logiciste dans laquelle il parle d’une
mathématique sans vérité, et Geoffrey Hellman avec sa
théorie modalo-structuraliste dans laquelle il parle d’une
mathématique vidée de ses objets.
Les théories de ces deux antiplatonistes convaincus, se
présentent comme des théories modalo-nominalistes qui
développent, avec des méthodes et des concepts différents,
des critiques systématiques du platonisme surtout de ce qu’il
implique dans le domaine de l’ontologie des mathématiques.
Je vais essayer d’étudier leurs programmes, en tant
qu’ils comportent des critiques explicites de la forme de platonisme
acceptée par Quine.
Le trait commun à ces deux programmes consiste dans le fait de
rejeter le platonisme, particulièrement la version que lui en donne Quine
au moyen de sa théorie sur l’ontologie de la science, son
critère d’engagement ontologique, et ses arguments
d’indispensabilité, en réhabilitant le recours aux
constructions logiques modales dans les recherches métathéoriques
sur les mathématiques. Bien que de tels programmes philosophiques soient
de nature profondément antiplatoniste, leurs tenants ne se donnent pas
comme objectif principal l’élimination du réalisme sous
toutes ses formes. À l’instar du programme platoniste de Quine
lui-même, leurs théories comportent des éléments
philosophiques réalistes aussi bien qu’antiréalistes. Quel
que soit le degré de leur implication dans la controverse
réalisme.antiréalisme, il est évident que ces programmes
s’inscrivent dans une perspective nominaliste et
« éliminativiste » vis-à-vis des
entités mathématiques abstraites. Leur but commun consiste
à éliminer les entités mathématiques abstraites, et
à donner une version nominalisée de la physique et de la science
en général.
En ce sens, la controverse entre Quine et ses critiques antiplatonistes et
nominalistes va tourner principalement autour de cette double question
fondamentale :
Peut-on faire de la science sans les entités abstraites,
particulièrement celles des théorèmes et des
théories mathématiques ?
Quel est le degré de réalité que nous pouvons donner
aux idéalités mathématiques qui sont contenues dans une
physique vraie, réussie et confirmée par
l’expérience ?
Nous savons tous quelle était la réponse de Quine à
cette question, à savoir : l’admission ontologique des
entités mathématiques sur la base de leur utilité dans
l’activité de la science. L’argument principal en faveur de
l’admissibilité de ce genre d’entités est donné
dans la thèse d’indispensabilité, appelée depuis la
thèse Putnam-Quine
[6].
« Les entités mathématiques, écrit Putnam,
sont indispensables pour la science (...). Nous devons, par conséquent,
accepter un tel discours; mais il nous engage à accepter
l’existence des entités mathématiques en question. Ce type
d’arguments remonte, bien sûr, à Quine, qui pendant des
années, a insisté en même temps sur
l’indispensabilité de notre discours sur les entités
mathématiques et sur la malhonnêteté intellectuelle de
dénier l’existence de ce qui est présupposé tous les
jours. »
[7]
Outre les arguments d’indispensabilité, Quine utilise
d’autres arguments pour justifier son platonisme pragmatique, même
si dans certains cas, la justification du platonisme reste indirecte, et
parfois, implicite. Or, bien que nous utilisions parfois le mot
« indispensabiliste » pour qualifier ce platonisme et le
distinguer des autres, le platonisme pragmatique de Quine n’est pas
seulement motivé par eux. En ce sens, les critiques qui lui sont
adressées peuvent porter directement sur les arguments
d’indispensabilité, mais aussi sur les autres types
d’arguments qui relèvent, en général, des
thèses essentielles de sa philosophie de la logique et des sciences.
En effet, Hartry Field et Geoffrey Hellman cherchent respectivement
à défendre le nominalisme par le biais d’une
réfutation systématique de la thèse quinéenne
d’indispensabilité, et d’un discours critique sur les
thèses principales de Quine dans le domaine de la logique, de
l’ontologie et de l’épistémologie.
Les programmes philosophiques des ces deux philosophes antiplatonistes
critiques de Quine s’élaborent à partir des insuffisances
des solutions données par Quine. Ceci ne voudrait pas dire que les
solutions antiplatonistes données sur la base de cette critique ne
soulèvent pas, à leur tour, d’autres difficultés
aussi problématiques, voire intrigantes.
Chez Hartry Field, il est, en effet, question, dans sa critique, de
chercher à démontrer comment la thèse
d’indispensabilité des mathématiques, malgré les
arguments sérieux auxquels elle donne lieu en faveur du platonisme, reste
irrémédiablement ouverte aux objections fictionnalistes et
instrumentalistes du nominalisme modal moderne.
Avec Hellman, toute la conception platoniste des objets ensemblistes va
être rejetée au profit d’une version modale et structuraliste
de la théorie des classes ayant « le projet de nominalisation
de la science physique » comme arrière-plan philosophique.
1. Field critique de Quine
Contre Michael Dummett, Field ne voit pas comment la notion de
vérité peut intervenir dans le débat sur le platonisme. Le
platonisme est avant tout, le réalisme de l’existence des objets
mathématiques. Cette existence signifie que ces objets là sont
indépendants de nous. Le platonisme est donc, aux yeux de Field, toute
théorie qui croit en l’indépendance ontologique des
entités mathématiques en général, quelle que soit la
méthode utilisée pour exprimer cette indépendance
ontologique. Or, bien que Field préfère ne pas aborder la question
de l’existence des objets mathématiques à travers la simple
question sémantique des conditions de vérité des
énoncés qui portent sur eux, (ce qui semble être la
méthode choisie par Dummett), l’un des principes de sa conception
est de présupposer une certaine équivalence entre la question de
la vérité et celle de
l’existence
[8]. Mais, cette
présupposition est urgente, car, contrairement aux autres, et parmi eux
Dummett lui-même, Field ne propose pas d’interpréter
logiquement (Frege) ou modalement (Hellman) ou intuitionnistiquement (Dummett)
ou autrement, les affirmations mathématiques, mais de les prendre telles
qu’elles sont, c’est-à-dire, littéralement (
at face
value) en tant qu’elles concernant un domaine d’objets
référentiel bien déterminé. On comprend, dès
lors, pourquoi il insiste sur une définition de la vérité
mathématique qui ne soit pas sémantique,
c’est-à-dire, applicable à tous les énoncés
quelle que soit la théorie en jeu, mais uniquement une
vérité par rapport aux mathématiques standard.
« La question, écrit-il, de savoir si des
énoncés mathématiques comme ‘7+5 = 12’ et
‘Il existe x (7 + x =12)’ sont vrais simpliciter est très
équivalente à la question de savoir si les nombres naturels
existent. Car, si les nombres naturels n’existent pas, il serait
difficile de voir comment ‘7+7=12’ peut être vrai
simpliciter. »
[9]
Le platonisme mathématique n’a rien à voir avec la
question du réalisme ou de l’antiréalisme logique, car il
concerne exclusivement la notion d’existence telle qu’elle est
appliquée aux objets dont traitent les
mathématiques.
[10] Sur ce
point, Field se démarque nettement de Hellman, car la construction
modalo-structuraliste chez ce dernier utilise une notion de vérité
au sens de la logique classique, bien qu’elle élimine modalement du
discours mathématique toute référence à des objets
ou à des collections abstraites d’objets.
Certainement, Field veut aller plus loin que certains antiplatonistes qui
choisissent de dire que ces objets qui représentent le sujet
d’étude des mathématiques existent, non pas
indépendamment de nous, mais dans notre esprit et par rapport à
notre vocabulaire scientifique. D’abord pour deux raisons : (1)
l’idéalisme mathématique, comme forme d’opposition au
platonisme standard, est inefficace, car le fait de dire que ces objets existent
mais sont dépendants de l’esprit et du langage humains ne
résout pas le problème auquel est confronté le platonisme,
et (2) ce qui intéresse Field c’est surtout des
mathématiques qui soient applicables au monde physique.
En effet, Field cherche, par-delà l’option idéaliste
(intuitionniste) qu’il ignore délibérément, à
montrer que le platonisme est essentiellement la thèse réaliste
selon laquelle certains croient littéralement que les objets qui
constituent le sujet d’étude des théories
mathématiques sont réels.
Le platonisme n’est rien d’autre que l’expression
philosophique de cette croyance dans la littéralité des assertions
mathématiques, et le rejeter c’est ne pas tenir une telle croyance.
Cette attitude antiréaliste ne se construit pas sur une quelconque
théorie, réaliste ou antiréaliste, de la notion de
vérité en
mathématiques
[11].
L’opposition au platonisme n’est donc pas logique, mais ontologique,
et la tâche principale que se donne Field c’est de prouver la
« dispensabilité » des mathématiques dans les
théories physiques de manière à battre en brèche
l’affirmation platoniste qui fait croire à quelques philosophes que
les assertions mathématiques doivent être comprises
littéralement, c’est-à-dire, en tant qu’elles
postulent l’existence de nombres, d’ensembles, de fonctions, et
ainsi de suite. La volonté de mettre en cause la plausibilité du
platonisme est accompagnée, chez Field, d’un travail hautement
conceptuel et formel. Le recours à des logiques non standard
s’avère d’une grande nécessité pour mener
à bout une telle
tâche.
[12]
En effet, il est question dans son programme
« fictionnaliste » des mathématiques d’utiliser
des logiques déviantes, telles que la logique modale et la logique
substitutionnelle, dans le but de donner une version nominalisée des
sciences physiques, et montrer comment dans une telle version les
mathématiques ne sont pas indispensables comme le prétend Quine.
Même s’il était parfois difficile de partager les
mêmes vues que lui, nous pouvons constater la grande contribution du
programme antiplatoniste de Field à enrichir philosophiquement et
épistémologiquement le débat entre platonistes et
antiplatonistes. Il a sans doute le mérite de chercher à nous
faire douter de certaines thèses de Quine que nous acceptons parfois sans
longue discussion, telle que son critère d’assomption
ontologique.
En effet, Field semble être en désaccord avec Quine sur
plusieurs points fondamentaux, particulièrement sur la question
fondamentale de la justification du platonisme via la place des
mathématiques dans les sciences de la nature. Pour Field, si nous
arrivons à dissoudre les arguments d'indispensabilité sur lesquels
repose le sort du platonisme pragmatique de Quine, nous aurons fini une fois
pour toutes avec le platonisme en général, car ils sont les
arguments les plus sérieux et les plus forts en faveur de cette
thèse.
Field veut, en effet, démontrer, contre Quine, que les
théories physiques peuvent être élaborées, de
façon satisfaisante, sans aucune référence ou
quantification sur des objets mathématiques abstraits.
Le fictionnalisme mathématique de Field est essentiellement
dirigé contre la thèse ontologique de Quine qui atteste que
l’existence des objets mathématiques (qui sont des objets bel et
bien abstraits) s’explique surtout par le fait que la
référence et la quantification sur ces objets est indispensable
à la fois pour une bonne théorie physique, et pour les
mathématiques que cette théorie utilise.
En continuité avec la position de Paul Benacerraf, largement
commentée dans la litterature, Field considère que les objets
mathématiques sont causalement inertes. Il n’y a entre nous et de
tels objets situés en dehors de l’espace et du temps aucune
interaction possible. De ce point de vue, et si de telles entités
n’existent pas, nous pouvons dire que les énoncés
mathématiques qui les dénotent sont faux. Field accepte le
raisonnement de Benacerraf, mais uniquement au niveau de ses prémisses et
non pas au niveau de ses conclusions, car les énoncés
mathématiques restent tous faux sous n’importe quelle
ré-interprétation possible, et n’ont pas besoin
d’être vrais pour être bons et utiles.
L’absence de tout contact entre nous et ces entités abstraites
nous oblige à chercher et à comprendre l’utilité et
l’intérêt des mathématiques autrement que du
côté de leur vérité, car de ce
côté-là, les mathématiques sont entièrement
fausses, puisque les nombres, les classes, les ensembles etc., n’existent
pas.
Le facteur de la vérité doit être donc
éliminé, et le réalisme logique devient, par
conséquent, intenable dans le cas des énoncés
mathématiques. Field réduit de cette manière tous les
aspects réalistes des mathématiques tels qu’ils sont
décrits dans le programme des platonistes, à des aspects
secondaires par rapport à l’aspect qui concerne la manière
avec laquelle les mathématiques sont appliquées au monde physique.
L’étude de ce dernier aspect constitue, aux yeux de Field,
l’aspect qui doit attirer le plus l’attention du philosophe des
mathématiques. L’une des conséquences directes de cette
attitude est la formation d’un type d’antiplatonisme ayant pour
support le rejet du réalisme dans ses extensions les plus fondamentales,
c’est-à-dire, le rejet de la vérité des
énoncés mathématiques, de toute référence
à des objets mathématiques abstraits et de toute
scienticité propre à la connaissance mathématique.
Les fondements du platonisme quinéen se trouvent donc directement
remis en cause par le type d’approche antiréaliste
développée par Field. Le réalisme dans la valeur de
vérité est explicitement rejeté dans le sens où il
est affirmé par Quine comme un argument en faveur de l’admission de
certaines entités mathématiques abstraites. Field rejette cette
option, car nous ne savons pas s’il y a ou non des nombres, des ensembles,
etc., et dans tous les cas, nous n’avons pas besoin d’une telle
hypothèse pour décider de l’acceptabilité ou non et
de l’utilité ou non des théories mathématiques. En
vérité, ces théories sont quasi équivalentes aux
contes fictifs de la littérature imaginaire, et de ce point de vue, nous
pouvons mettre sur le même plan les entités mathématiques et
les traits de ces contes, comme étant des fictions tout simplement. Ces
théories ne sont pas plus vraies que toute la mythologie des contes
littéraires imaginaires.
Ainsi, l’alternative que propose Field consiste à remplacer la
vérité des mathématiques par une autre notion qui
relève plutôt du caractère d’applicabilité
propre aux théories mathématiques : la notion de
conservativité. Cette revendication fait déjà le propos du
premier ouvrage de Field : La Science sans les nombres, où
il est question de montrer comment l’utilité des
mathématiques pour les théories physiques peut se passer de la
propriété de vérité. La propriété que
les énoncés mathématiques doivent posséder à
la place de la vérité, Field l’appelle : la
conservativité. Mais, que veut dire Field par cette
propriété de conservativité ? Quelle est la
définition qu’il donne à cette notion antiréaliste
sur le plan de la logique des mathématiques ?
« Une théorie mathématique S, écrit Field,
est conservative, si pour toute assertion nominaliste A et pour tout corps de
telles assertions N, A n’est pas une conséquence de N+S à
moins que A ne soit une conséquence de N
uniquement. »
[13]
Pour saisir le sens de cette définition, nous avons besoin de
comprendre ce que Field veut dire par une assertion nominaliste. Selon ses
propres termes, c’est une assertion dont les variables sont explicitement
limitées aux entités non mathématiques. En ce sens, le
rôle que les théories mathématiques sont autorisées
à jouer est donc celui d’être des instruments au service de
telles assertions, qui permettent de les dériver les unes des autres,
n’obéissant, par-là, qu’à une seule condition
qui est celle de la consistance logique. La conservativité des
théories mathématiques signifie que les assertions nominalistes
qui servent de conclusions, au sein d’une théorie physique
donnée, à d’autres assertions de même nature, et qui
sont dérivables, au moyen de ces théories mathématiques
elles-mêmes, peuvent l’être aussi sans leur aide, ce qui rend
la question de leur vérité complètement
déplacée. Dans le cas d’une théorie
mathématique pure, c’est-à-dire, d’une théorie
dont le parcours de variables quantifiées est formé uniquement
d'entités mathématiques, la conservativité ne peut
être qu’une conséquence de sa consistance au sens logique.
Dans le cas d’une théorie mathématique non pure, telle que
la théorie des ensembles, qui est une théorie dont le parcours de
variables peut comporter des entités mathématiques aussi bien que
non mathématiques, la conservativité est un cas de consistance
logique plus fort. De ce point de vue, les théories mathématiques
qui ne sont pas conservatives, seront tout simplement éliminées.
Au moyen d’une telle théorie, Field veut prouver la
possibilité de reformuler toute la physique théorique de la
gravitation ou des champs magnétiques, etc., sans aucune
référence à des objets mathématiques et sans aucune
quantification sur des entités abstraites.
Field est, sans doute, d’accord avec le platoniste lorsque ce dernier
pense que l’indispensabilité théorique des
mathématiques dans les sciences physiques constitue un argument fort en
faveur de leur vérité. Mais, si nous regardons les choses de plus
près, cette indispensabilité théorique des
mathématiques dans les sciences empiriques n’aboutit à
affirmer ni la vérité, ni la consistance des mathématiques,
mais uniquement leur conservativité. Field reconnaît donc le
caractère d’indispensabilité des mathématiques, mais
refuse l’inférence platoniste selon laquelle cette
propriété implique la vérité, et donc par-là,
l’existence des entités mathématiques : nous avons la
possibilité d’utiliser les mathématiques dans la science
sans nous engager ontologiquement sur aucun univers d'objets.
Selon Field, les arguments d’indispensabilité sont les
arguments les plus sérieux en faveur du platonisme, et l’objectif
principal de son programme modalo-fictionnaliste consiste à
« briser » de tels arguments afin de réfuter toute
acceptabilité du platonisme dans la philosophie contemporaine des
mathématiques. Pourquoi Field considère-t-il ces arguments comme
les seuls arguments à prendre au sérieux et qui pourraient
vraiment mettre le fictionnaliste dans l’embarras ? La réponse
est liée au fait qu’ils portent sur la question la plus
fondamentale en philosophie des mathématiques, à savoir la
question de l’applicabilité. Pour Field, l’analyse de la
manière avec laquelle les mathématiques sont appliquées au
monde physique doit être la question la plus fondamentale, et doit prendre
le pas sur les questions qui concernent leurs aspects logiques, ontologiques et
épistémologiques.
En effet, les arguments d’indispensabilité, qui sont les plus
connus parmi les arguments qui plaident en faveur du platonisme, sont
basés sur le rôle que jouent les mathématiques dans les
sciences de la nature, et sur le fait que les mathématiques
représentent une partie essentielle et indépassable dans toute
théorie scientifique vraie et réussie concernant le monde
extérieur. Ces arguments nous obligent à quantifier sur les
entités mathématiques abstraites, et par-là, à
admettre leur existence.
Field veut s’attaquer au cœur de ces arguments,
c’est-à-dire, à la thèse selon laquelle le rôle
des mathématiques est indispensable pour les théories de la
science, en se posant la question suivante : Quelle est exactement la fonction
des mathématiques dans la science ? La réponse de Field est
que les théories mathématiques peuvent être seulement
« conservatives » pour toute théorie scientifique
nominaliste, et nous pouvons, par conséquent, nous débarrasser de
la vérité et de l’existence mathématiques.
Le concept métamathématique de conservativité permet
de montrer comment les mathématiques sont éliminables de certaines
parties de la science, telles que la théorie newtonienne de la
gravitation universelle et la théorie de la relativité restreinte.
Sa fonction principale consiste à montrer comment ces théories
peuvent être formulées sans faire aucune référence
aux nombres et aux fonctions mathématiques. Or, pour Field,
l’éliminabilité des mathématiques de certaines
parties des sciences physiques, ne signifie pas pour autant qu’elles ne
soient pas utiles pour la science. L’utilité des théories
mathématiques doit être saisie par-delà les conclusions du
platoniste qui s’en sert pour admettre l’existence d’un type
spécial d’objets abstraits. Le rôle utile des
mathématiques dans le système des sciences ne doit pas devenir
une raison pour attribuer aux mathématiques elles-mêmes une quasi
nécessité ontologique.
Tout l’effort de Field va se concentrer sur le caractère
d’applicabilité propre aux théories mathématiques, et
va consister à démontrer comment il est possible d’analyser
ce caractère sans inférer l’existence d’aucune
entité mathématique abstraite.
Nous remarquons donc que le programme de Field repose sur deux concepts
intimement liés : le concept d’une science nominalisée, et
celui d’une conception instrumentaliste selon laquelle les
mathématiques n’ont pas besoin d’être vraies pour que
leurs applications soient utiles. Le fait de démontrer que les
mathématiques sont conservatives, présuppose la possibilité
de fournir une version nominaliste pour chaque théorie physique
réussie. C’est dans ce sens que Field utilise une logique plus
large que celle du premier
ordre
[14], enrichie par ce que nous
pouvons appeler la logique complète des sommes goodmaniennes
(« complete logic of Goodmanian sums »). En outre, il
utilise des opérateurs modaux non classiques, et même la notion
d’une conjonction infinie qui joue le rôle d’un quantificateur
non standard. Le but recherché est une version nominaliste des diverses
parties de la science qui ne nous engage sur aucun objet n'étant pas un
individu ou une collection d’individus. Field fait recours donc à
des logiques déviantes afin de donner des alternatives nominalistes aux
formulations mathématiques des théories physiques (classiques
aussi bien que quantiques.)
Il est sans doute très important d’expliquer la nature des
liens entre les notions de vérité, de consistance et de
conservativité dans le cas du programme de
Field
[15]. Les relations entre ces
deux dernières notions sont très étroites, car le
rôle que joue la conservativité au sein de ce programme peut
être comparé à celui de la consistance dans le programme
formaliste de David Hilbert. Il est sûr qu’il y a, au moins, un
point commun entre ces deux programmes : c’est le rejet de la
vérité des mathématiques. Dans les deux cas, les
mathématiques n’ont pas à être vraies pour être
acceptées, et nous pouvons nous passer de cette propriété
si nous prouvons que les mathématiques sont consistantes (Hilbert) ou.et
conservatives (Field). Chez Hilbert, la vérité est définie
dans les termes de la propriété de dérivabilité
formelle en tant que simple propriété syntaxique. Nous parlerons
désormais non pas de vérité tout court, mais de
vérité-dans-S, où S est un système formel
particulier. Le prédicat de vérité n’est
défini que syntaxiquement, et n’est pas du tout expliqué
dans les termes d’une sémantique qui utilise les notions
réalistes de référence, de dénotation et de
satisfaction.
Pour sa part, Field cherche à bien préciser la nature des
relations entre les deux notions de conservativité et de consistance,
dans le but d’éviter que son programme soit confronté au
même type de difficultés que fait surgir le théorème
d’incomplétude de Gödel et auxquels s’est heurté
irrémédiablement le système formaliste de
Hilbert
[16]. L’alternative qui
consiste à remplacer la notion de vérité en
mathématiques par celle de consistance ne tient pas. Il rejette donc
cette alternative, et considère que la consistance d’une
théorie mathématique quelconque ne suffit pas pour qu’elle
intéresse le mathématicien et pour qu’elle soit
acceptée comme bonne et utile pour la science. Une théorie de ce
type peut impliquer des conclusions complètement fausses concernant les
phénomènes du monde extérieur, et donc, peut ne pas
être utile du tout dans la pratique et dans l’application.
D’où l’urgence, selon Field, de distinguer entre les
théories scientifiques et les théories mathématiques, en ce
que les applications de ces dernières n’acheminent pas une
information substantielle réelle sur les observables, et sont utiles
seulement parce qu’elles nous permettent de faire des déductions
à partir d’un système nominaliste donné. Toute
inférence qui va de prémisses nominalistes à une conclusion
nominaliste et qui peut être faite avec l’aide des
mathématiques, peut aussi être faite sans cette aide.
Pour Field, les notions modales rejetées par Quine peuvent
être utiles dans une tâche qui consiste à rendre compte des
mathématiques dans cette direction. Mais cette utilité doit
être relativisée, car les modalités n’ont qu’un
rôle partiel à jouer au sein de la philosophie des
mathématiques. L’explication fictionnaliste des
mathématiques ne serait pas complètement satisfaisante sans un
usage partiel de ces notions modales. En même temps, il cherche à
introduire ces notions dans un contexte moins polémique. Dans un sens
bien précis, il ne voit pas comment il nous est possible
d’échapper à un tel sort qui est celui de dépasser
les limites de la logique du premier ordre en utilisant les notions modales.
Même le platoniste a, en vérité, besoin de ces outils
logiques qui vont au-delà de la logique du premier ordre, et est
obligé d’introduire dans son vocabulaire logique une conjonction
non canonique, à savoir la conjonction infinitaire restreinte, et,
parfois, de comprendre la « consistance » comme une notion
primitive
[17], et finalement comme
une notion modale.
[18] Mais, Field
soutient cependant que la modalité, malgré ses avantages, ne joue
en philosophie des mathématiques qu’un rôle limité.
L’antiplatonisme modal de Field est donc une forme partielle de modalisme,
et les modalités ne doivent pas être comprises comme un substitut
à l’ontologie platoniste. Ceci veut dire que l’antiplatonisme
modal est saisi par Field autrement que comme une substitution au platonisme et
à son ontologie. En vérité, Field ne se situe pas dans le
courant modaliste qui cherche à traduire l’ontologie des
mathématiques moyennant l’interprétation modale de la classe
des énoncés qui assertent l’existence d’entités
mathématiques, tout en tenant pour vraies les assertions
connectées à des quantificateurs universelles. Comme nous
l’avons vu, les énoncés mathématiques non pures sont,
pour lui, tous faux sous n’importe quelle interprétation, non pas
parce que l’analyse sémantique réaliste du langage
mathématique est défectueuse, mais parce qu’il nous est
complètement impossible de trouver dans la réalité aucun
domaine qui contiendrait des objets mathématiques, pas plus que des
domaines qui contiendraient des extraterrestres, des anges ou des
fantômes.
« Certes, écrit Field, je ne propose pas de remplacer les
mathématiques ordinaires par des nouvelles mathématiques qui
rejettent toutes les assertions existentielles pour accepter seulement celles
qui sont universelles : un tel corps d’assertions serait
d’aucun intérêt
mathématique. »
[19]
Field ne propose pas, dans son programme fictionnaliste, de
réinterpréter les mathématiques classiques. Il propose
plutôt de montrer comment les mathématiques appliquées au
monde physique ne contiennent pas des références à des
entités abstraites. Dans le cas des parties pures des
mathématiques, Field propose d’adopter le fictionnalisme,
c’est-à-dire, la thèse de la fausseté des parties non
appliquées des mathématiques classiques. En effet,
l’objectif de Field ne consiste pas à donner une nouvelle
traduction des mathématiques classiques (qui serait modale selon les
multiples acceptions du modalisme logique et mathématique) selon laquelle
les affirmations existentielles d’une grande partie des
énoncés mathématiques doivent être
ré-interprétées de manière à ce qu'elles
n’impliquent plus aucune notion d’existence mathématique ou
aucune référence à des entités abstraites.
Les mathématiques n’ont pas besoin d’être vraies
pour intéresser sérieusement les physiciens. Des
énoncés mathématiques tels que : « Il existe un
nombre premier supérieur à un million » ou
« Il y a une infinité de nombres premiers » peuvent
être déclarés comme des énoncés faux tout en
étant mathématiquement utiles pour les sciences de la nature.
Field cherche à se passer complètement de tout concept de
vérité appliqué au cas des assertions mathématiques
pour deux raisons : d’abord, les théories et hypothèses
mathématiques, qui sont équivalentes aux fictions, ne peuvent
être dites vraies (ou fausses) que conformément aux
mathématiques standard, et non pas conformément à une
conception sémantique de la vérité du genre que le
réaliste logique propose, ensuite, les mathématiques n’ont
pas besoin d’être vraies pour être utiles et prises au
sérieux.
Il est clair que Field établit, en premier lieu, une sorte de
parallélisme, difficile à accepter, entre les deux
prédicats suivants :
«
être-vrai-conformément-aux-mathématiques-standard »
« être-vrai-dans-le-contexte-d’une
fiction. »
« Le sens, écrit Field, selon lequel ‘2+2=4’
est vrai est très proche de celui dans lequel ‘Oliver Twist
vivait à Londres’ est vrai aussi : le second est vrai
seulement dans le sens où il est vrai par rapport à un conte
très connu, et le premier est vrai seulement par rapport aux
mathématiques
standard. »
[20]
Comme nous l’avons vu, ce parallélisme exprimé dans
cette citation est intenable. Quelle que soit la nature du désaccord
entre Quine et Field au sujet de la vérité des phrases
mathématiques, la question qui les sépare vraiment c’est
celle de l’indispensabilité des entités mathématiques
dans l’activité de la science. Bien que Field trouve cette
indispensabilité incertaine, il est d’accord avec Quine sur les
conséquences qui découlent de leur admission, mais ces
conséquences n’ont aucune raison d’être.
2. Hellman critique de Quine
Par opposition à Hartry Field, et en parfait accord avec la
thèse du réalisme logique de Quine, Geoffrey Hellman conserve la
notion de vérité dans le cas des énoncés
mathématiques, sans adopter pour autant une théorie
sémantique de leur référentialité selon laquelle ils
sont vrais ou faux par rapport à un domaine autonome d’objets
abstraits. Il tient l’ensemble de ce que les mathématiciens
pratiquent aujourd’hui comme ayant un statut objectif, indépendant
de l’esprit, et produisant des vérités qui ne sont pas,
contrairement à l’avis de Poincaré, seulement des
vérités par convention. Hellman n’est pas un
instrumentaliste comme Field qui considère les mathématiques comme
un simple outil qui n’asserte aucune vérité. Mais le
réel défi que Hellamn cherche à relever ce n’est pas
de combattre le conventionnalisme de Poincaré, ni
l’instrumentalisme de Field, mais de démontrer comment le
platonisme quinéen est intenable dans sa manière de comprendre la
vérité des mathématiques comme étant à propos
d’un univers ensembliste réel.
L’approche modalo-structuraliste cherche surtout à
réaliser les objectifs philosophiques suivants : (1) résoudre
le dilemme de Benacerraf ; (2) mettre au clair la dispensabilité
d’une ontologie platoniste pour l’ensemble des théories
mathématiques applicables dans les sciences ; (3) séparer les
énoncés mathématiques entre ceux qui sont nettement
analytiques et ceux qui sont nettement synthétiques ; (4)
éviter les classes propres ; (5) utiliser la logique modale sans
tomber dans le piège d’un discours qui parle d’objets
possibles et de mondes.
Dans sa critique de Quine, Hellman utilise des ressources logiques modales
et strcuturalistes pour aller au bout d’une interprétation non
platoniste des mathématiques, où aucune présupposition de
nature ontologique n’est posée. Il y a ici un autre point sur
lequel Hellman est loin d’être d’accord avec Field :
l’idée d’interpréter le corps des mathématiques
et d’éliminer toute référence à des objets
abstraits. Pour Field, tous les énoncés mathématiques pures
sont faux sous n’importe quelle interprétation. Ce n’est pas
le concept de leur vérité qui importe le plus, mais plutôt
leur utilité dans la pratique de la science. Outre
l’antiréalisme logique et le rôle que joue la
ré-interprétation des mathématiques, Hellman rejette
également la thèse de Field selon laquelle les
mathématiques sont, non seulement ontologiquement vides, mais surtout
vides de toute connaissance informative réelle. Pour Hellman, les
mathématiques ne sont pas seulement vraies, mais constituent aussi une
science à part entière. Ces résultats peuvent être
aisément démontrés et obtenus au moyen de
l’application de la méthode modalo-structuraliste qui met en place
une ré-interprétation non platoniste des mathématiques,
débarrassée de toute référence à des objets
abstraits. Cette méthode utilise donc deux outils distincts :
(1) le structuralisme et (2) le modalisme.
C’est au niveau de l’interprétation des théories
mathématiques de second ordre (c’est-à-dire, les
théories des classes et des ensembles), que la fusion de ces deux outils
devient nécessaire, et c’est sur elle que la réussite (ou
l’échec) de tout le programme antiplatoniste va reposer. En
effet, le structuralisme, même s’il est saisi ici
« antiplatonistiquement » selon le style de Benacerraf et de
tous ceux qui l’ont suivi, ne suffit pas pour incarner un argument
authentique contre la version platoniste de la théorie des classes. Il
est certes possible d’utiliser un type de structuralisme sans
modalité pour rendre compte du contenu des théories
arithmétiques et le libérer ontologiquement : les nombres seront
ainsi compris comme des points dans une structure sans aucune identité et
avec un statut ontologique vide. Mais cette solution est inapplicable dans le
cas des énoncés qui portent sur les classes et les ensembles,
étant donné que ces derniers sont compris comme des objets absolus
qui contiennent d’autres objets, et donc qu’ils ne peuvent pas
être des points dans des structures.
Pour Hellman, nous ne pouvons pas réussir à mettre en
exécution tout le programme, particulièrement en connexion avec
les ensembles, si nous n’avons pas au préalable dé-construit
l’image platoniste canonique des ensembles qui les traite comme
s’ils avaient une nature bien déterminée. Cette tâche
peut être faite au moyen de la modalité qui fait que notre discours
sur l’existence des ensembles soit simplement un discours
dérivatif
[21].
Malgré ce recours aux modalités logiques et
mathématiques pour rejeter le platonisme et démonter ses
arguments, Hellman reste, contrairement à Field, réaliste sur
deux plans : d’abord sur le plan logique, puisqu’il soutient
que les énoncés mathématiques possèdent des
conditions de
vérité
[22], ensuite
sur le plan de l'épistémologie, puisqu'il accorde aux
mathématiques une valeur réelle pour la connaissance scientifique.
Bien qu’il impute à Quine cette image platoniste
défaillante, Hellman se montre d’accord avec lui contre Field sur
deux points : d'abord, sur la vérité et, ensuite, sur la nature
non logique des assertions mathématiques. Les énoncés des
mathématiques ne sont pas, pour Hellman, comme le prétend Field,
tous faux : Certains sont faux, d’autres sont vrais. D’autre part,
et pour mieux se démarquer des alternatives
déductivistes
[23], il assume
modalement l’existence mathématique.
«(La théorie modale), écrit-il, incorpore aussi une
assomption fondamentale d’existence mathématique, fixée
modalement. (...). Nous tenons une telle assomption catégorique comme
implicite dans la pratique mathématique classique.
Elle est irréductible à aucune sorte de convention
linguistique, et sert à distinguer le structuralisme modal de toutes les
variétés de
« if-thenism. » »
[24]
À l’instar de Quine, Hellman adhère à la
thèse d’indispensabilité, mais refuse tout argument
favorable au platonisme tiré de cette thèse.
L’indispensabilité évidente des théories
mathématiques dans les sciences qui étudient le monde réel,
n’a rien à voir avec la justification du platonisme, et il est tout
à fait possible, non seulement de l’adapter à
l’antiplatonisme, mais aussi à l’emploi de la méthode
« modaliste » dans l’explication de la connaissance
mathématique. En effet, cette thèse ne joue pas le rôle
d’un argument en faveur du platonisme, et Hellman veut prouver comment
elle peut s’adapter aux réquisits de son antiréalisme
ontologique.
« (...) Le langage mathématique, écrit Hellman,
peut être indispensable pour toute description précise et
détaillée, surtout celle qu’il nous est possible
d’utiliser dans une théorie pour satisfaire des fins de
prédiction et d’explication. Cependant, cette
indispensabilité reflète notre propre langage, probablement nos
capacités. Elle ne veut pas dire, par exemple, que les objets
mathématiques abstraits participent littéralement avec les objets
non mathématiques dans la construction de la réalité
matérielle. »
[25]
La question fondamentale dans la philosophie contemporaine des
mathématiques consiste à déterminer la version des
mathématiques dont les sciences ont besoin aujourd’hui, et pour
Hellman, la version platoniste qui postule l’existence d’objets
abstraits ne convient pas. Il rejette donc toute forme de platonisme,
particulièrement celle qui a pour support des arguments tirés de
la thèse d’indispensabilité. L’horizon
général de tout le programme consiste à comprendre, dans
des termes entièrement nominalistes, toutes les articulations de la
version non platoniste des mathématiques modernes, de manière
à ce que cette version soit compatible avec l’esprit qui anime les
sciences de la nature. De là, tout le programme a pour tâche la
réalisation des deux objectifs suivants : (1) d’abord, rejeter
la version platoniste des arguments d’indispensabilité, car ce sont
bel et bien eux qui sont à l’origine de notre discours sur les
classes et les relations, (2) ensuite mettre au clair la grande
différence entre le constructivisme et le nominalisme.
En comparaison avec le programme (nominaliste) de Field, le nominalisme de
Hellman est plus direct
[26]. Cette
exigence nominaliste forte va lui imposer deux règles pratiques :
d’une part, il utilise, parmi les structures, celles qui sont compatibles
avec le nominalisme, et d’autre part, il choisit la logique
complète des sommes nominalistes de
Goodman
[27], pour mettre au point
son interprétation nominaliste. Ce recours au calcul formel des individus
de Goodman
[28] n’est pas,
selon lui, la seule construction envisageable, car d’autres peuvent
également réaliser cette tâche nominaliste, dont celle de la
quantification plurielle de la logique monadique du second ordre de Georges
Boolos
[29].
Cette version trouve dans la méthode modalo-structuraliste sa
meilleure expression. Le déploiement de cette méthode marque des
points de divergence majeurs, non seulement avec Quine, mais surtout avec les
méthodes fictionnaliste et constructibiliste de Field et de Chihara. Bien
que toutes ces méthodes antiplatonistes aient comme point commun la
critique des idées antinominalistes et antimodalistes de Quine, il nous
est difficile de les réconcilier lorsqu’il devient question
d’étudier les concepts et les moyens logiques employés pour
mettre en application une telle critique.
Or, le fait de critiquer le platonisme de Quine ne signifie pas, pour
l’ensemble de ces programmes et ces méthodes, le simple rejet de
la totalité des thèses philosophiques élaborées et
défendues par Quine. Même si le type de platonisme holistique et
pragmatique que défend Quine était interne à
l’ensemble de la philosophie quinéenne, il recèle
néanmoins des éléments qui sont compatibles avec une
démarche d’ordre nominaliste et antiréaliste. Il n’est
pas donc rejeté en bloc, et garde, dans certains cas précis, une
utilité conceptuelle indéniable.
L’objectif de Hellman consiste à essayer
d’élaborer une construction formelle et structuraliste des
mathématiques, en s’inspirant des idées de Dedekind, Ernst
Zermelo et Hilary Putnam (dans son « Mathematics without
foundations »
[30])
concernant le fait que le langage mathématique, contrairement aux
suppositions des platonistes, ne référent pas à des
éléments d’un certain domaine d’objets fixe, mais
à des sortes de positions qui ne peuvent être expliquées que
par rapport aux relations qu’elles entretiennent entre elles dans une
certaine structure. En outre, une grande partie des problèmes que les
platonistes sont incapables de résoudre (particulièrement celui de
l’identification des mathématiques avec la théorie des
ensembles) peut être surmontée en réinterprétant les
mathématiques dans un langage modal dans lequel une certaine notion de
‘possibilité’ logique est tenue pour primitive.
Hellman cherche à concilier son structuralisme modal avec ses
positions concernant le réalisme logique et scientifique. En d'autres
termes, le système recherché doit résoudre le
problème de l’applicabilité des mathématiques,
c’est-à-dire, la nature de leurs relations à la physique et
à la réalité, et doit ensuite conserver la notion de
vérité logique pour toutes les assertions
mathématiques.
« (..) Dans les mathématiques modales appliquées,
écrit-il, nous observons que l’idée de
"matérialité" de la réalité possède un
intérêt, comme un moyen général et schématique
pour nous aider à savoir ce que nous faisons lorsque nous
décrivons mathématiquement le
monde.»
[31]
L'auteur de Mathematics without Numbers donne une attention
particulière à ces deux questions cruciales :
(1) le fait de considérer que les énoncés
mathématiques doivent être traités dans les termes du vrai
et du faux selon les prescriptions du réalisme logique où la
vérité est tenue pour indépendante de nos constructions et
transcendante par rapport à nos preuves,(2) l’adaptation de ce
système modalo-structuraliste des mathématiques au programme
épistémologique réaliste qui cherche à rendre compte
de la manière avec laquelle les mathématiques sont
appliquées dans les sciences et dans le monde environnant, et comment
elles participent positivement, avec celles-ci, dans l’acheminement des
vérités, des croyances, et des informations scientifiques.
D'une part, Hellman est un structuraliste, mais son structuralisme est
doublement dépendant : de la modalité, d'abord, et du nominalisme,
ensuite. D'autre part, il est un réaliste au sens logique et
scientifique, mais refuse de comprendre littéralement les assertions
d’existence en mathématiques. Pour lui, les objets
mathématiques n’existent pas, car il accepte l’argument de
Benacerraf sur l’absence de tout lien causal entre nous et ces objets. Le
fait qu’il n’existe aucune interaction causale entre nous et les
objets abstraits, présente une raison valable pour procéder
à leur élimination moyennant une ré-interprétation
du système platoniste classique. Cette ré-interprétation
des mathématiques a pour point de commencement le fait de constater que
le discours platoniste, qui traite les classes et les ensembles comme s'ils
étaient des objets identiques, repose sur un simple acte de
réification des résultats des procédures de
sélection. Or, avec le modalo-structuralisme, les ensembles deviennent,
selon une expression de Putnam
[32],
« des possibilités permanentes de sélection. »
La modalité nous libère ainsi de l’obligation de
spécifier, selon les manoeuvres du platoniste, une seule procédure
de sélection : nous pouvons parler plutôt de toutes les voies
possibles pour sélectionner des objets d’un genre
donné.
Contrairement à Field (qui lui ne cherche pas à
ré-interpréter les mathématiques), et en plein accord avec
Chihara, Hellman suggère donc d’utiliser les notions modales de
possibilité et de nécessité logiques afin
d’éliminer la version platoniste, et les combiner avec le
structuralisme pour donner lieu à une nouvelle interprétation des
mathématiques standard complètement débarrassées de
toutes les entités abstraites.
Sa philosophie antiplatonsite des mathématiques se présente,
avant tout, comme une combinaison entre le structuralisme, le réalisme
(logique aussi bien que scientifique) et le modalisme, et achemine vers une
conception selon laquelle la connaissance mathématique ne peut être
qu’une connaissance de certains types de possibilités et de
nécessités.
Contrairement à un platoniste comme Quine qui continue à
croire que la logique classique du premier ordre est la logique qui convient le
mieux aux mathématiques, et qu’admettre des ensembles est moins
dangereux que de recourir aux modalités, Hellman utilise des
opérateurs modaux pour traduire tous les énoncés
mathématiques dans le langage propre à son système
structuraliste, et les pose comme primitifs, de manière à ce que
les affirmations d’existence en mathématiques soient
remplacées par de simples possibilités logiques, et que toute
référence à des objets peut être ainsi
éliminée à tout moment. À ce stade, Hellman semble
être d’accord avec Chihara sur l’acceptabilité
d’une sémantique ensemble-théorique pour les
modalités, mais la version modalo-structuraliste de la théorie des
ensembles qu'il propose exige cependant que sa notion modale de
possibilité logique lui soit propre, ce qui n’est pas toujours le
cas dans la théorie constructibiliste que propose Chihara.
« (La possibilité), écrit-il, fonctionne comme une
notion primitive et nous n’avons pas à penser de cette notion comme
si elle demandait une sémantique ensemble-théorique pour
qu’elle soit intelligible (..). Nous pouvons plutôt donner des
axiomes
modaux. »
[33]
La traduction modale de la théorie des classes est donc le fondement
même de son programme antiplatoniste, et le recours aux opérateurs
modaux en question et à toute la logique modale du second ordre, semble
être, à ses yeux, un des meilleurs moyens pour mettre au clair les
vertus indéniables du structuralisme, qui autrement, peuvent rester
cachées. Le structuralisme et le modalisme ne vont pas l’un sans
l’autre, et si le structuralisme peut donner lieu à une philosophie
des mathématiques qui irait au-delà des aberrations et des erreurs
du platonisme des objets abstraits, et qui rendrait parfaitement compte de la
nature de la connaissance mathématique, c’est parce qu’il
s’harmonise nettement avec le recours à la sémantique des
mondes possibles et à la logique des modalités de second ordre, et
cette harmonisation permet, sans nuances, de montrer dans quelle direction nous
pouvons concevoir et comprendre comment les théories mathématiques
peuvent être appliquées à la réalité physique,
et saisir sous quelles conditions elles sont réalisables, en tant
qu’elles sont constituées de simples possibilités logiques,
dans des structures concrètement actualisées.
Le structuralisme avec modalité de Hellman a pour tâche
principale de remédier aux imperfections du platonisme, et
d’esquisser les traits d'une nouvelle compréhension des relations
entre connaissance mathématique et connaissance physique. La
réalisation d’un tel programme possède deux phases :
(1) montrer, d’abord, comment nous pouvons traduire les structures de
l’analyse, de la théorie des nombres et de la théorie des
ensembles classiques dans le langage du système modalo-structuraliste, et
(2) ensuite, montrer comment ces structures pures sont réalisables dans
la réalité concrète. Au cours de ces deux phases,
l’objectif consiste, à éviter, selon les principes du
nominalisme moderne, de poser ou de se référer à des objets
abstraits, tout en cherchant à réhabiliter
l’objectivité des assertions mathématiques dans le sens
déjà utilisé par Quine, c’est-à-dire, dans le
sens du réalisme
logique
[34].
« Par Objectivité ici, écrit Hellman, je veux dire
détermination quant à la valeur de vérité (...) Une
telle (notion) de vérité doit être comprise selon le sens
classique comme impliquant l’indépendance par rapport à des
agents mathématiques particuliers
... »
[35]
Hellman veut rejeter le platonisme tout en conservant le réalisme
dans la valeur de vérité logique. Il arrive à distinguer,
contrairement à Field, entre ce type de réalisme et le platonisme.
Pour ce dernier, le platonisme est le réalisme ontologique,
c’est-à-dire, la croyance en l’existence d’objets
mathématiques, et voit mal comment la notion de vérité peut
intervenir dans la fixation du sens du platonisme. Hellman cherche plutôt
à éliminer le réalisme existentiel sans passer par
l’élimination des autres aspects réalistes du platonisme
canonique
[36].
Il ne regarde pas uniquement la question du platonisme à travers
l’existence ou non des entités mathématiques, mais aussi
à travers les exigences de vérité et
d’objectivité qui sont indispensables pour les sciences
mathématiques.
Le défi qu’il propose de surmonter ne consiste pas à
démontrer, comme c'est le cas avec le fictionnaliste, que nous pouvons
nous passer du concept de vérité et prouver, par
conséquent, comment la physique peut être construite selon des
règles strictement nominalistes sans aucune forme de
« mathématisation », mais seulement à
dé-faire l’image platoniste d’un système qui serait
doté d’un seul univers fixe d’objets individuels
abstraits.
Chez Hellman, le structuralisme ne va pas sans le modalisme à tel
point que nous pouvons parler de modalo-structuralisme tout court pour
désigner sa philosophie antiplatoniste. Mais en quel sens va-t-il
combiner ces deux méthodes pour donner lieu à une
théorie philosophique et à un système formalisé des
mathématiques modernes ?
Hellman suggère de revenir à deux tentatives pour rendre
compte des mathématiques et dépasser les insuffisances du
platonisme classique : le structuralisme de Richard Dedekind, et
l’utilisation des modalités logiques pour interpréter les
énoncés mathématiques par-delà tout langage logique
« objectuel » telle que nous la trouvons chez Hilary Putnam
dans un article publié en 1967 et intitulé
: « Mathematics without Foundations ».
Concernant la question du statut exact des mathématiques :
constituent-elles une véritable science ayant un contenu
« cognitif » et informatif bien défini ou sont-elles
tout simplement un instrument au service des autres sciences ? Je peux
dire que Hellman n’est ni un logiciste au sens de Frege ni un
constructiviste au sens de l’intuitionnisme moderne. Bien qu’il soit
antiplatoniste, il est un réaliste convaincu. D’abord sur le plan
scientifique, car les descriptions et les conceptualisations de la
réalité matérielle données par la science sont,
à ses yeux, indépendantes de l’esprit. Ensuite, il est
réaliste sur le plan de l’objectivité des
mathématiques elles-mêmes. Pour lui, la vérité reste,
en effet, un concept fondamental dans la sémantique et dans la logique
qui sont appropriées aux mathématiques.
Les tenants des alternatives logicistes aussi bien que constructivistes au
platonisme ont tort lorsqu’ils cherchent à réduire la
connaissance mathématique à une forme de connaissance purement
déductive ou lorsqu’ils tentent de supprimer le concept même
de vérité pour le remplacer par la notion constructiviste de
prouvabilité, traitant ainsi tous les objets mathématiques comme
de simples constructions mentales. En vérité, les
mathématiques participent positivement à notre connaissance
scientifique du monde en véhiculant des informations à son sujet.
À l’instar de Quine, son opposition à de telles
alternatives dans la philosophie des mathématiques, vient de
l’intérêt grandissant qu’il donne aux rapports entre
physique et mathématiques. Mais, contrairement à Quine, il pense
que nous n’avons pas besoin de considérer les structures
mathématiques abstraites comme faisant partie du monde matériel
que nous étudions.
« (...) Nous n’avons pas besoin, écrit Hellman, de
regarder les structures abstraites des mathématiques comme étant
littéralement intégrées au monde actuel. Il suffit
qu’elles soient conceptuellement possibles. En appliquant les
mathématiques au monde actuel, nous faisons appel aux structures
mathématiques comme une manière d’acheminer de
l’information à propos de ce monde
... »
[37]
L’interprétation modalo-structuraliste des assertions
existentielles en mathématiques permet, donc, de rendre compte de
l’applicabilité des mathématiques dans le monde physique,
sans pour autant adhérer à des formes d’antiréalisme
autre que celle qui a trait à l'existence.
La thèse d’indispensabilité, telle qu’elle est
formulée et introduite par Quine peut s’adapter à un tel
système des mathématiques, sans qu’elle joue
évidemment le rôle d’une source d’admissibilité
ontologique pour les objets
mathématiques
[38]. Hellman
renonce en vérité à toute ontologie
« objectale » propre aux mathématiques.
L’erreur d’un platoniste comme Quine consiste à penser
l’existence mathématique selon le modèle de
l’existence des objets réels. Quine donne à tort une
extension ontologique à la procédure de quantification
existentielle dans le cas des propositions mathématiques vraies. Le
platonisme repose finalement sur un oubli : l’oubli du fait que
l’identité de l’acte ou du geste mathématique consiste
non pas à chosifier des objets et à les transformer en des
substances dans un univers abstrait fixe, mais à découvrir des
symétries et des régularités dans la nature afin de
construire des outils pérformants qui nous permettent de mieux organiser
notre savoir faire.
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[1] From a logical Point of View:
9 Logico-Philosophical Essays. Cambridge : Harvard University Press, 1953.
[2]Le premier article est
publié pour la première fois en 1948 dans : Review of
Metaphysics, vol. 2, alors que le second ne l’est qu’en 1951, dans
Philosophical Review, Vol. 60.
[3] New York, Columbia University
Press, 1968, pp. 151-164.
[4] On voit comment la
définition dummettienne du réalisme comme une thèse
sémantique et logique s’applique avant tout au cas du platonisme
frégeen, car l’argument logique joue un rôle capital dans la
formation de ce type de platonisme, ce qui n’est pas certes le cas du
platonisme indispensabiliste de Quine, où cet argument n’assume
qu’une tâche limitée.
[5] Pour Field, cette
relativité est un manquement à la règle
d’objectivité scientifique.
Voir : « Theory change and the Indeterminacy of
reference », Journal of philosophy 70/1973, pp. 480. La notion
quinéenne d’indétermination, crée, selon lui,
d’énormes problèmes pour la sémantique
référentielle. Aujourd’hui, il ne défend pas ce
réalisme fort, et soutient plutôt le déflationnisme qui
n’a aucun rôle à jouer dans les mathématiques, car il
juge que sur des bases nominalistes, le domaine sur lequel devraient se ranger
les variables d’individus propres à de tels énoncés,
n’existe pas, donc, ils sont tous faux.
[6] Cette thèse est
quinéenne, mais c’est à Putnam que revient le mérite
de l’avoir bien formulée. En effet, c’est lui qui donne la
meilleure définition des arguments d’indispensabilité de
Quine.
[7] Putnam (1979) p. 347.
[8] Cette attitude de Field va,
me semble-t-il, dans le sens de la définition que j’ai
donnée du platonisme : car Field ne voit comment il peut nier
l’existence des objets mathématiques, et continuer cependant de
parler de la vérité des énoncés qui portent sur
eux.
[10] Je pense que Field et
Dummett se ressemblent beaucoup : tous deux rejettent la notion de
vérité pour les énoncés mathématiques, et la
remplacent (i) par la conservativité et (ii)
l’assertabilité-prouvabilité. Or, ils ne sont pas
d’accord sur les bases de leur antiplatonisme respectif : (i) des bases
nominalistes d’un côté, et (ii) des bases qui relèvent
de la philosophie du langage de l’autre.
[11] Bien sûr, Field
défend une conception antiréaliste de la vérité et
de la signification, à savoir la conception déflationniste. Or,
dans le cas précis des énoncés mathématiques, elle
n’a pas un rôle direct à jouer, car les nombres
n’existent pas, et donc ils sont tous faux. En outre, la
vérité mathématique, même comprise dans les termes de
cette conception défaltionniste, n’est pas importante. Ce qui est
le plus important c’est que les mathématiques soient une sorte
d’instrument utile pour la physique et pour sa nominalisation, et que ses
applications soient seulement conservatives.
[12] Pour Field, le projet de
nominalisation de la science, exige le choix des bases logiques sur lequel il
peut être édifié. Sur ce plan, Field pense qu’il faut
faire un choix, et trancher sur la question : quelle logique faut-il
utiliser ? Le choix de Field va sans doute au-delà des outils que la
logique du premier ordre met à notre disposition, mais attention,
précise-t-il : nous devons toujours choisir ceux que le platoniste
aurait acceptés aussi ! Field, ne lâche jamais des yeux le
platoniste. Voir Realism, Mathematics & Modality, p. 52.
[13] Field (1989) p. 125.
[14] Ici, nous
caractérisons sa tentative de donner une version nominaliste telle
qu’elle est élaborée dans (Field 1980). Or, dans sa
deuxième tentative (Field 1989), il choisit de formuler cette version
dans la logique du premier ordre. Il est obligé de le faire pour sauver
la conservativité déductive de sa version sous le coup de la
critique de Shapiro et du théorème d’incomplétitude
de Gödel.
[15] En effet et il est urgent
même, car la notion de conservativité est une notion
formalo-logiciste : elle est intermédiaire entre la
‘consistance’ chez Hilbert, et la vérité au sens
logique chez Frege.
[16] Voir à propos de
cette question l’article de S. Shapiro : « Conservativeness and
Incompleness », Journal of Philosophy.
[17] Comme beaucoup
d’antiplatonistes, Field accepte de poser les opérateurs logiques
non canoniques comme primitifs afin d’éviter les implications
ontologiques de l’emploi des définitions de la théorie des
ensembles.
[18] Realism, Mathematics &
Modality p. 48-49 : « Even the platonist must understand consistency as a
primitive notion (in effect, a modal notion).. »
[19] Field (1989), p.
239.
[21] Hellman (1989) p.
59.
[22] Dans un sens oui, mais
dans un autre sens, non, car il utilise des opérateurs modaux et des
axiomes qui n’existent pas dans la logique canonique
réaliste.
[23] Ou ce qui est convenu
d’appeler en philosophie des mathématiques le
« if-thenism ».
[24] Hellman (1989), p.
57.
[25] Hellman (1989), p.
127.
[26] Hellman (1989), p. 47.
Note 35.
[27] Goodman, N. (1977) : Field
utilise aussi cette logique, ou ce que nous appelons le calcul des individus.
Mais Hellman va ajouter à ce calcul un autre axiome : l’axiome
d’atomicité. Voir Hellman (1989) p. 47-48-49.
[28] Dans ce type de calcul
utilisé par Hellman et Field, la notion de base est la relation
Partie-Tout.
[31] Hellman (1989), p.
128.
[33] Hellman (1989) p.
59-60.
[34] Hellman (1989) p. 47-48
note 35 : « (My) nominalization strategy is far more direct that of
Field (1989), and it respects the truth of (pure) classical analysis, in sharp
contrast with Field’s instrumentalism. ».
[35] Hellman, G (1989), p.
2 : « By « Objectivity » here is meant
determinateness as to truth value–true or false, ... ; moreover, such
truth is to be understood classically as implying independance of the particular
matimatical investigators .... »
[36] Dénier
l’existence des ensembles ne conduit pas, chez lui, à croire que
toute l’analyse est radicalement fausse.
[37] Hellman (1989) p.
127.
[38] Contrairemnt à
Quine, Hellman est un nominaliste. Comme Field, il est tenté par un
programme qui nominaliserait la physique. Il trouve d’ailleurs la
stratégie de Field qui consiste à représenter toutes les
mathématiques de la théorie de la gravitation universelle par des
points et des régions d’espace-temps tout à fait
intéressante, mais doute de la possibilité de
l’étendre au domaine de la physique des quanta. Hellman (1989), p.
116.