Docteur en philosophie (Paris IV), chargé de cours et
de recherche à l'Université de Tours
Comment penser la nature, et par conséquent la
santé et la maladie qui s’y rattachent, en dehors de tout
modèle anthropomorphique, c’est-à-dire sans parler
d’intelligence ou d’intention, de conception d’un projet et de
sa réalisation concrète, sans utiliser la métaphore de
l’architecte rationnel qui sait ce qu’il veut, sait ce qu’il
fait et s’engage dans les meilleurs choix, ou encore l’image de la
mère généreuse qui prodigue ses biens ?
L’anthropomorphisme par lequel notre esprit tente de comprendre et
d’expliquer un phénomène non-humain en lui attribuant
provisoirement une caractéristique humaine soulève le
problème que Protagoras posait déjà dans sa phrase
« L’homme est la mesure de toute choses », celui du
relativisme et du subjectivisme qui pourrait bien nous empêcher de voir le
monde et la nature tels qu’ils sont, et donc tel que nous voudrions bien
les voir. Le problème est bien connu et mon intention est ici de mettre
à jour l’une des questions que ce problème
présuppose : la nature, pourquoi faire ? pour qui ? La
notion de vie n’échappe pas non plus à une telle
interrogation, aussi ce qui la constitue, notamment le corps, son organisation
et ses éléments, sa naissance, ses mouvements, ses
dysfonctionnements et sa mort.
Des penseurs comme Spinoza ou Schopenhauer
ont essayé de déjouer les pièges que posent la
méthode de la personnification de la nature et de la notion de
nature-médecin, formule qui constitue un anthropomorphisme. Ils semblent
également éviter un relativisme consistant à penser que la
nature et la vie existent pour nous dans la mesure où nous sommes les
seuls être à pouvoir les penser et donc les reconnaître. Mais
qu’est-ce qu’une philosophie du vivant et de la nature qui ne sera
confrontée au théories et aux pratiques des sciences biologiques
et médicales qui cherchent à identifier un principe vital ?
Se serait au fond une science qui ne parviendrait pas, dans l’autre sens,
à voir les implications philosophiques de ses propres thèses,
c’est-à-dire un savoir en manque de légitimité.
Autrement dit, le vitalisme philosophique et vitalisme scientifique
disent-ils la même chose ? Parviennent-ils tous deux à une
démarche rigoureuse, non ‘poétique’, disons non
romantique, qui arriverait à parler de la nature sans lui attribuer des
qualités humaines, à parler des faits du vivant sans les faire
parler d’eux-mêmes, comme s’ils avaient un message à
nous délivrer, quelque chose à nous dire, comme le
prétendrait des méthodologies herméneutiques
particulières qui ne seraient pas autre chose qu’une pro-vocation
de la nature, au sens heideggerien, c’est-à-dire une agression
destinée à lui sommer de nous donner sa signification. Parler de
la nature et de la vie, c’est essayer de définir un principe vital
qui, pour l’instant, reste l’objet d’une déduction
logique – il ne peut pas ne pas exister un principe vital – et
conserve son statut d’hypothèse. Cette hypothèse est
déduite d’un ensemble d’observations empiriques initialement
orientés vers l’identification directe de ce principe vital et qui,
au bout du compte, permet surtout de dessiner l’une des parties du
contours dans lequel le principe semble en toute logique se situer mais sans
qu’on ne l’ait jamais pu la soumettre à une
vérification expérimentale. Autrement dit, le principe vital,
principe susceptible de nous indiquer le fondement de la vie, est une
nécessité immatérielle. La question est de savoir si son
immatérialité existe de fait ou si elle ne renvoie pas
plutôt à notre impossibilité faire de ce fondement
l’objet d’une connaissance positiviste. Mais qu’est-ce qui
nous permet d’avoir de ce principe vital une prénotion ?
Sûrement une vision plutôt pessimiste de la vie dont on pourrait
dire que tout, dans son processus des êtres vivants, destine ces derniers,
non à une mort bien prévisible et nécessaire, mais à
une mort imprévu et hasardeuse. Tout fait du mouvement naturel de
l’être vivant un mouvement vers une mort anticipée. Tout,
c’est-à-dire les événements que l’être
rencontre forcément, les accidents, les maladies, les
conflits.
Spinoza, dans la scolie de la proposition
XXIX
[1] du premier chapitre de
L’Éthique, établit une distinction majeure entre la
Natura naturans – Nature – et la
Natura naturata
– nature – , qui est une piste pour essayer de comprendre
l’articulation entre le rôle nature-médecin et celui de
l’homme-médecin. La Nature est Dieu ; il en est la cause
immanente. Cette nature naturante est substance, c’est-à-dire cause
de soi, dynamisme immanent et créateur d’intelligibilité. La
nature naturée, quant à elle, renvoie aux différents modes
et manifestations de la nature en tant qu’ils découlent de la
nécessité divine ou constituent l’un de ses attributs.
L’esprit humain, capable d’idées, fait partie de cette nature
et, par extension et interprétation, tout ce qui relève de la
culture et des pratiques humaines, comme la science ou la médecine.
Autrement dit, quand bien même la médecine serait une invention
humaine exclusivement, ce savoir et cette pratique, en tant qu’expression
d’une nature attributive déclinée elle-même à
partir d’une nature fondamentale, n’échapperait donc pas
à la nature. La nature est Dieu –
Deus sive Natura –
ainsi que sa création, dont l’homme, ses activités et ses
pensées. L’immanentisme de Spinoza – Dieu est immanent au
monde, et non extérieur – fait de la nature une puissance, non pas
au sens d’un acte créateur, originel et accompli une fois pour
toutes, abandonnant ses créatures à un sort aléatoire et
à leur sentiment de déréliction, mais en tant que force de
développement et de progression guidant les êtres. Les êtres
créés par Dieu ne les sont pas définitivement
puisqu’ils se maintient dans la vie, doivent fournir à cet
égard un effort de conservation, donc se nourrir d’une
énergie que la nature fournit. Il est vrai que si l’on peut
contester que cette énergie soit transmise par Dieu, et ainsi toute
hypothèse concernant une éventuelle source permanente de cette
énergie, toute négation à l’égard d’un
énergie immanente à la vie et permettant son maintien reste en
revanche très peu crédible. Indirectement, Spinoza s’oppose
à la méthode la personnalisation anthropomorphique de la nature et
son énergie vitale. Certes, il l’identifie à Dieu, et si
l’on tient compte des théories – notamment celle de Feuerbach
– affirmant que Dieu est une invention de l’homme, à
l’image de l’homme, alors on n’échappe pas à
l’anthropomorphisme. Cependant, le penseur hollandais s’inscrit
d’abord dans une optique théologique, considérant Dieu comme
cause de soi, réalité première. La nature qui en
découle reste assimilée à la puissance. Le défaut de
l’homme est de se croire doté des aptitudes que seul Dieu
possède. L’homme se croit et se sent puissant, porteur de cette
puissance et auteur de ses réalisations. Il ne voit ni n’admet la
source supérieure de la puissance, celle que Dieu met en œuvre au
sein même de la nature. Il tient la puissance qu’il pense être
sienne de la puissance infinie qui l’excède et le conserve dans un
moindre degré de puissance inhérent à l’individu
fini. Probablement que la présence immanente de Dieu et de sa puissance
à la nature et au vivant fait que l’homme conscient confond les
deux puissances. Mais à l’inverse, à quoi nous servirait une
puissance purement transcendante, qui ne nous serait pas communiquée et
ferait de la nature, après sa création initiale et
définitive, un corps en chute libre, une mécanique aveugle,
inerte, sans possibilité de progression ? C’est notamment en
ce sens, que le vitalisme vient contredire un point majeur de la science
moderne, d’essence mécaniste, qui est la théorie
mathématisée du mouvement. La physique mécanique, de
Descartes à Newton, fait du principe d’inertie la loi fondamentale
de la nature. Mais l’idée du corps comme élément qui,
s’il est abandonné à lui-même dans un état
d’immobilité, reste condamné à cette
immobilité jusqu’à ce qu’un autre corps vienne le
heurter, n’est pas adapté au corps vivant. Il en va de même
pour le corps en mouvement, qui se poursuit à l’infini si rien ne
vient le modifier.
Pour Spinoza, donc, la puissance est nature,
qu’il s’agisse de la toute puissance de la Nature ou de l’un
de ses modes, comme la puissance vitale. L’être et la puissance sont
posés, par Spinoza, dans l’unité et non la dualité.
C’est cette articulation entre l’unique – Dieu – et le
multiple – la vie – qui fonde le devenir, c’est-à-dire
la progression des êtres. Cette progression est à comprendre au
sens spinoziste de la persévérance et du désir individuels,
expressions de la nature générale dans la particularité. La
célèbre proposition IX du deuxième chapitre de
L’Éthique, consacré à la question de
l’origine et de la nature des affections, énonce :
« L’Âme, en tant qu’elle a des idées claires
et distinctes, et aussi en tant qu’elle a des idées confuses,
s’efforce de persévérer dans son être pour une
durée indéfinie et a conscience de son
effort. »
[2] La
démonstration qui suit précise que c’est par « les
idées des affections du corps » que l’âme
« a nécessairement conscience
d’elle-même ». Enfin, la scolie définit comme
volonté l’effort –
conatus – qui se rapporte
à l’âme, appétit celui qui se rapporte à
l’âme et au corps à la fois. À son tour,
l’appétit est l’essence que la nature donne à
l’homme et « ce qui sert à sa conservation ».
Quant à lui, le désir –
cupiditas – est
« l’appétit avec conscience de
lui-même ». En ce sens, le désir est
spécifiquement humain, quand l’appétit, par
déduction, est humain et animal, et renvoie au vivant en
général.
Spinoza n’attribue pas directement et
explicitement une signification biologie aux concepts d’effort, de
désir, de corps, de conservation et d’appétit. Cette absence
de dénotation est due à ce que l’angle de réflexion
prioritaire de Spinoza soit d’ordre théologie et que son point de
départ soit la notion de cause de soi. De là, le corps est le lieu
des affections humaines en tant qu’il découle Dieu. Le fondement du
corps est théologique et en aucun cas biologique, d’autant plus
qu’au dix-septième siècle, la biologie en tant que science
établie n’existe pas et que toute réflexion sur le vivant
demeure inscrit dans l’examen des éléments de la
création divine. Mais nier toute dimension biologique, même
secondaire, de ces notions, et ne pas voir dans la pensée de Spinoza,
à titre d’hypothèse interprétative bien sûr,
une certaine amorce de la pensée du vivant en tant que matière
évolutive, serait peut-être une erreur. Ce d’autant plus que
l’influence de l’idée spinoziste de la nature sur ce qui sera
ensuite, de Kant à Schelling, les philosophies de la nature, est bien
reconnue. La
Naturphilosophie, si elle se rapporte essentiellement
à la connaissance du monde de la matière inorganique,
s’intéresse également à la vie organique, certes
à un degré moindre, la conjecture scientifique et
épistémologique d’alors étant surtout
déterminée par l’essor des sciences physiques. Mais si
Spinoza a influencé la
Naturphilosophie et que la
Naturphilosophie constitue elle-même l’un des piliers de la
science contemporaine et de sa réflexion sur le vivant, alors
l’idée spinoziste du déploiement ontologique est
probablement à rapprocher de l’idée de
l’évolutionnisme, telle qu’elle apparaît avec la
biologie du dix-neuvième siècle, également de
l’hypothèse d’un principe vital qui réunis certains
médecins et certains philosophes.
En outre, les notions-clés
de la proposition IX et de ses annexes sont des notions communes à la
métaphysique, aux sciences du vivant et à la médecine.
L’appétit, au sens d’une tendance fondamentale de
l’homme, n’est ni séparable de la définition plus
courante qui en fait une de nos inclinations ayant pour objet un moyen de
satisfaire un besoin organique, ni de la distinction médiévale que
Spinoza connaît entre l’appétit concupiscible –
inclination – et appétit irascible – émotion –
en tant que phénomènes de la vie. La notion
d’appétit va, de toute manière, dans le sens d’un
manque et d’un besoin biologique, qu’il faut contenter pour ne pas
tomber malade ou mourir. Si nous appétons une chose, instinctivement
parlant, c’est qu’en règle générale elle est
propice à la conservation de notre santé et à notre survie.
Le désir, quant à lui, est moins la tendance spontanée vers
une chose ou un être dont on sait qu’il pourrait nous apporter un
plaisir que, de façon plus radicale et plus vitale, la manifestation de
la puissance même d’exister et une affirmation positive du moi. Il
est reconnu que, par rapport à la tradition, Spinoza a renversé le
rapport du désir à son objet. Ce n’est pas le désir
qui se subordonne à son objet, à ce qu’il représente,
à sa valeur mais le désir qui instaure la valeur de son objet en
tant qu’il constitue la cause de cette dernière :
« nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous
efforçons vers elle, la voulons, appétons et
désirons »
[3]. Le
désir n’est en soi ni bon ni mauvais. Il n’est l’un ou
l’autre que par le jugement de l’homme capable d’exprimer la
relation de son désir à l’objet du désir. Ce jugement
sur cette relation fonde l’idée que le désir est
l’appétit qu’accompagne la conscience. L’appétit
est rapport immédiat, c’est-à-dire non
médiatisé par la conscience, à son objet. Une chose bonne
augmente la puissance d’exister de l’homme, qui le sait. Une chose
mauvaise la diminue, toujours en connaissance de cause. L’objet du
désir n’est pas donné ou imposé au sujet mais
construit son activité d’être désirant. L’objet
du désir n’a pas de valeur en lui-même ; c’est le
désir qui lui confère cette valeur. Autrement dit, la santé
est le signe d’une affirmation de la vie, c’est-à-dire de la
personne consciente qui la porte et souhaite, non seulement survivre au plan
biologique, mais persévérer spirituellement. Le désir est
du rapport au monde conscient de lui. La conscience de ce rapport peut
être, entre autre, une réflexion et une éthique sur le
meilleur mode d’être en vue de la conservation de la vie et de la
santé, conscience de ce qui pourrait favoriser la vie et la santé,
grâce au désir qui, pour Spinoza, donne la mesure de ce qui est bon
pour l’homme.
Le vitalisme pose la question de
l’identité et de la méthode d’identification du
principe vital qu’elle pose dans l’ordre naturel. Pour Spinoza, la
réponse est claire mais pas unanime : Dieu est ce principe et il se
comprend par le désir humain. Toute question est de savoir comment une
réponse théologique vient prendre fonder un raisonnement
scientifique. Nulle réponse pour l’instant, et les scientifiques
qui déclarent croire en Dieu précisent toujours que, si la
sphère religieuse et la sphère scientifique ne sont pas
incompatibles aux yeux d’une conscience sincère, que l’une ne
rejette pas nécessairement l’autre, il convient toutefois maintenir
les deux à distance l’une de l’autre.
Dès lors,
il convient d’examiner une autre position du vitalisme qui ne repose pas
sur Dieu – bien que non dénuée d’inspiration mystique
– , en particulier celle de Schopenhauer qui fait de la vitalité,
de la puissance naturelle, non une œuvre divine dont le sujet humain
pourrait, par son désir, prendre conscience, mais une force inconsciente
du monde, communiquée à l’homme à son insu. Le
Monde comme volonté et représentation postule
l’unité de la nature comme puissance où l’acte se
confond à la pensée. Certes, l’auteur de cette puissance, la
volonté, peut être vu comme un anthropomorphisme. Mais deux
interprétations de la pensée schopenhauerienne aident à
répondre à cette objection. Premièrement, certains
commentateurs voient en la volonté de la nature une puissance divine en
général – à distinguer d’une puissance de Dieu
– : en ce cas, la distinction ontologique entre l’humain et le
divin n’empêche certes pas un théomorphisme, mais permet
d’éviter l’écueil de la personnification.
Deuxièmement, la volonté n’est pas éclairée
par une intention visible et sondable ; son auteur, ou plutôt son
moteur, est difficilement identifiable et, échappant à
l’esprit humain, ne peut être l’une de ses productions
anthropomorphiques. Dès lors, il apparaît que l’expression
« vouloir-vivre » – – évite le
malentendu. Le terme comporte deux verbes, ce qui met de côté tout
sujet et ainsi tout risque de personnification, et nous engage
d’emblée à penser la volonté dans l’action
pure, l’énergie en soi, une vie qui n’est portée par
personne sauf par la nature globale et totale. Le vouloir-vivre est
« volonté sans
intelligence »
[4], sans but,
sans finalité, un désir aveugle, irrépressible et total,
mouvant tous les êtres, la matière inorganique, la nature
végétale, la partie végétative du corps humain,
l’homme qui pense, y compris quand il pense le monde comme volonté
et représentation. Le flux des représentations constitue notre
relation au monde. Il n’est donc ni subjectif, ni transcendant, mais
s’exprime la nature qui est le lieu où la volonté se veut
elle-même. La nature est le produit visible du vouloir-vivre, mais en tant
que phénomène, ombre d’une force en soi, d’un
noumène échappant et à la perception sensible et à
la raison. Le problème est que, pour Schopenhauer, cette force qui, de
prime abord, devrait être le principe d’une vitalité synonyme
de santé, de bien-être voire de bonheur, est en fait le source
d’une souffrance paradoxalement détachée de la mort puisque
cette dernière représente la meilleure au malheur. Le
vouloir-vivre est donc un principe qui choque notre logique puisque ce
même mouvement qui nous pousse à la vie, à combler des
besoins, à nous soustraire au manque, est en même temps celui qui
nous pousse à la mort. La souffrance se comprend moins comme sensation de
manque que comme mouvement auquel le manque nous oblige. La souffrance est donc
le mouvement même de l’énergie vitale,
c’est-à-dire de l’énergie qui nous pousse à
rester en vie. L’homme est un être fondamentalement et naturellement
malade, spirituellement et corporellement, les deux dimension étant, dans
l’unité du monde et des étants eux-mêmes,
inséparablement liées. « Tout vouloir procède
d’un besoin, c’est-à-dire d'une privation,
c’est-à-dire d’une
souffrance. »
[5] Certes, la
satisfaction y met fin, mais, d’une part, temporairement, d’autre
part ‘pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont
contrariés ». La satisfaction n’évite pas la
contrariété car « le désir est long, et ses
exigences tendent à l’infini ; la satisfaction est courte, et elle
est parcimonieusement mesurée ». Enfin, le contentement est une
apparence : un ancien désir laisse place à un nouveau :
« le premier est une déception reconnue, le second est une
déception non encore reconnue ». Nous sommes des mendiants,
recevant une pièce en sachant qu’elle ne suffira
qu’aujourd’hui et qu’il faudrait en quémander une autre
demain. Si redouter le malheur ou courir après les jouissances constitue
en fait un tout, alors il est cohérent d’inférer
qu’être malade ou être bonne santé ne change rien au
sentiment que l’on éprouve. Répondre à
l’impulsion du désir auquel nous sommes asservis nous fait
souffrir. Ne pas y répondre nous fait également souffrir, nous
rend malade sinon en un sens somatique à tout le moins sur un mode
psychiatrique, face à l’angoisse de l’existence et
l’obsédante volonté qui nous somme de vivre sans autre
espoir que celui du suicide. Si le bonheur et la santé reposent sur de
vraies espérances, un bien-être durable, ou encore le repos, alors
il faut y renoncer. L’impossible repos serait comme une suspension du
mouvement de la vie. Si le bonheur existe, c’est dans une
εποκη, fugace et irréelle, un éclair qui
est comme l’impression illusoire d’un repli en marge du monde,
d’une retraite. Aussi les instants de bonheurs sont-ils vécus avec
une conscience de leur instantanéité, qui les sabote. Nous sommes
cesse repris dans ce mouvement de la nature qui nous force à vivre, non
pour nous mais pour elle. Hegel parlait de la raison de raison ; avec
Schopenhauer, il faut parler de la ruse du sexe. Par conséquent, ce n’est pas que nous voulons
vivre, mais c’est que nous sommes pris dans un flux du vouloir-vivre
universel et naturel. Sortir de la souffrance, c’est mourir. Sinon, en
tant que ses servants, le vouloir n’a de cesse de nous entraîner sur
une roue de Ixion, une colline de Sisyphe, dans un tonneau ses Danaïdes,
à une déshydratation de Tantale, à
l’hépatectomie prométhéenne. Nous ne pouvons pas ne
pas penser le monde : rien n’y est insignifiant ou muet. Et pourtant, nous
ne comprenons pas. Devoir penser sans pouvoir comprendre et, dans le même
ordre d’idées, vouloir le plaisir sans pouvoir
l’éprouver, pouvoir se mouvoir mais jamais vaincre : telles
sont les souffrances que le monstre de la nature nous impose. Il n’y a
donc aucune médecine chez Schopenhauer, ni dans une nature qui ne veut
que son bien propre au détriment d’un être suffisamment
conscient pour être malheureux mais pas assez puissant pour devenir libre
en dehors du choix de la mort, ni dans une culture humaine tout à fait
incapable de surpasser le pouvoir du monde naturel. La seule vraie
vitalité, la seule vraie santé est celle de la nature, dont la
condition est l’homme malade de sa condition. Rester en vie, c’est
devenir malade, quand, pour le sens commun, au contraire, vivre est
conditionné par une bonne santé. De plus, mourir n’est pas
la conséquence de la souffrance, mais son issue, issue que l’on
conçoit bien aujourd’hui pour les malades incurables et en fin de
vie, mais en aucun cas pour les personnes dites valides. Pour Schopenhauer, nous
sommes tous d’incurables malades. Être sain est contre-nature, comme
une anomalie de l’espèce. Le chapitre XX du
Monde analyse
« L’objectivation de la volonté dans l’organisme
animal »
[6]. Cette
objectivation se définit comme l’action de la volonté qui se
présente dans le monde réel des corps. Ce n’est pas la
volonté qui vient prendre sa place dans le corps, mais le corps qui est
un moment particulier de la volonté. De plus, la volonté est la
force que nous percevons dans la conscience de soi-même, subjectivement,
alors que l’organisme est la même force quand nous la percevons
objectivement, c’est-à-dire à travers la conscience
d’autrui. Schopenhauer fait une comparaison intéressante : la
volonté est à l’intellect ce que l’organisme est au
cerveau. Qu’est-ce qui légitime ce qui n’est pas qu’une
simple correspondance de principe, une métaphore, mais relève de
l’identification, c’est-à-dire l’affirmation
d’une même et seule réalité, la vie, présentant
deux faces inséparables, la volonté et le corps, l’esprit et
le cerveau, le visible et l’invisible, le physique et le
métaphysique ? Nous ne sommes pas loin ici du monisme spinoziste. En
tout cas, mon corps constitue, dans l’intuition que j’ai est, le
mode par lequel la volonté universelle se représente ; le
corps est la volonté représentée par des moyens
encéphaliques. La justification schopenhauerienne s’aide et prend
à la fois le contre-pied d’un constat scientifique, fait par Gall,
dans ses théories crâniennes : une lésion
cérébrale entraîne des déficiences de
l’intellect. Schopenhauer est d’accord. En revanche,
l’idiotie, l’aphasie ou l’amnésie ne modifie en rien
les qualités morales de l’homme ni sa volonté. Qu’elle
ne puisse être verbalisée est une chose, qu’elle cesse de se
développer dans un état de conscience altéré en est
une autre. Pour Schopenhauer, le cerveau n’étant pas le
siège de la volonté, cette dernière étant au
contraire l’énergie immanente à tout corps, des dommages
dans une partie du cerveau, une partie de l’organisme individuel, ou
encore dans un organisme individuel totalement affecté et mourant,
n’entament en rien une volonté du monde qui ne peut être
morcelée. Les principes de la continuité et de la continuation du
vivant et de la volonté va jusqu’à s’exprimer dans les
organismes individuels mêmes, du moins de façon provisoire.
Schopenhauer reprend les expériences de Spallanzani et de Voltaire sur le
colimaçon desquelles se dégagent une distinction entre
volonté aveugle et volonté éclairée – que
Schopenhauer définit comme la seule liberté humaine possible
– : la durée de reconstitution de la tête de l’animal
et ses tentacules, après exérèse, n’empêche pas
sa vie et son mouvement, fût-il désordonné. Il faut
dès lors considérer « la volonté comme substance
qui demeure »
[7] et
l’intellect, entièrement dépendant de son organe,
« comme l’accident qui change ». Certes, nous savons
aujourd’hui, par le fait que nous définissions la mort comme mort
cérébrale, que la destruction du cerveau provoque le plus souvent
la mort et que, contrairement à ce qu’affirme Schopenhauer en
prenant appui sur les observations de Bichat, la mort n’est pas
nécessairement déclenchée par un système
respiratoire ou cardiaque affecté. Nous savons aussi combien
l’idée schopenhauerienne d’un cerveau dont la fonction
principale est de s’occuper de la direction d’un corps qui par
ailleurs reste proche d’un platonisme qui se contente d’imaginer
l’âme comme un pilote dans un navire. Mais, au-delà des
erreurs inévitables dans un progrès des sciences auquel
Schopenhauer donne sa contribution épistémologique, il semble
difficile de contester l’idée que la vie, si tant est qu’elle
soit assimilable à un vouloir-vivre et qu’on en fasse, dans son
substrat, une énergie, ne cesse quand les organismes meurent. Et de
même que la volonté n’est pas réductible au corps dans
lequel il se manifeste, de même l’action, essence du vouloir,
n’est pas réductible à l’une de ses modalités
singulières, le stade de la décision ou de
l’exécution, celui des conséquences que l’on subit ou
des fruits que l’on récolte. Dans l’autre sens, la
volonté n’est pas une simple circonstance ou un simple maillon dans
la chaîne causale qui, de la réflexion jusqu’à
l’action achevée, ou, sur un plan plus biologique, du premier
stimulus jusqu’à l’ultime réaction, du motif
extérieur à la contraction musculaire. Il constitue au contraire,
pour ce dernier exemple, « le substratum métaphysique de
l’irritabilité
musculaire »
[8]. La
difficulté est que ce « substratum
métaphysique », qui est plus généralement celui
du monde, reste mystérieux, mystique, divin, disais-je plus haut. Il est
une
qualitas occulta. Au fond, que mon bras bouge, que je le veuille ou
non, est comme un miracle.
Ainsi, la philosophie ne nous laisse
guère le choix entre Dieu et le vouloir-vivre, pour répondre aux
questions : pourquoi la vie existe-t-elle ? Pour qui ? Pourquoi
rester en vie ou en bonne santé ? Pour qui ? La question
d’une finalité de la vie et de la nature, qui serait compatible
avec la liberté humaine, se pose encore. Pour Spinoza, seul Dieu est
libre ; l’homme se croit et se sent libre mais ne l’est pas.
Pour Schopenhauer, le vouloir-vivre nous détermine entièrement et
le seul choix que nous ayons – le suicide – est d’autant plus
morbide et cynique qu’il est dicté par la nature. Liberté
humaine, si tant est qu’elle soit possible, nécessite comme
condition une compréhension réaliste de la nature, face à
laquelle nous soyons capables de faire de vrais choix. Pour être libre,
l’homme doit d’abord pouvoir établir un
épistémologie et une éthique.
La connaissance physiologie est requise pour que nous nous
connaissions nous-même. Le vitalisme des scientifiques et des
médecins des dix-huitième et dix-neuvième siècles
ont suffisamment su s’inspirer des problématique de la philosophie
et s’alimenté, quand il le fallait, de certains de ses concepts,
pour fournir des réponses concrètes à nos interrogations
sur la vie et la mort, la santé et la maladie. Il est vrai que le
vitalisme scientifique a probablement souffert de son apparentement avec un
animisme facilement taxé lui-même de croyance magique par ses
détracteurs mécanistes, anti-scolastiques et
anti-aristotéliciens. L’exemple de Stahl, bien que celui-ci soit
cité par Kant dans sa seconde préface à la
Critique de
la Raison Pure comme l’un des pionniers de la science moderne, est
significatif. Le chimiste et médecine de Frédéric Guillaume
I
er voit l’individu comme le médecin de
soi-même et considère que la cause de la vie et une âme
sensible dont la fonction est d’organiser les liaisons internes au corps
afin de résister à la maladie, au dépérissement et
à la mort. L’
anima dirige les fonctions mécaniques,
d’une part en les guidant vers un but – l’harmonie du corps,
son bon fonctionnement, la santé – , d’autre part en
combattant, grâce à l’organisation interne, à la
dégradation propre à la matière organique. Le concept de
nature-médecin relève d’une âme qui œuvre
à la composition un corps-médecin faisant face la
décomposition.
Le vitalisme de l’École de
Montpellier, avec Barthez notamment, est une autre piste.
Barthez
[9] justifie l’expression
« principe vital » en tant qu’elle a un sens
moins limité que l’
enormon, principe actif
d’Hippocrate, ou
impetus faciens,
principium magnum, tout en
précisant que la façon dont on désigne la cause produisant
les phénomène de la vie dans le corps humain a au fond assez peu
d’importance, pourvu que l’on reconnaisse son contenu. Mais selon
Barthez, le principe vital, à la différence de ce que dit Stahl,
est distinct de l’âme. En fait, l’âme est le principe
individualisé et conscientisé. Certes, cette séparation
entre un principe qui guide les mouvements organiques de façon aveugle et
un autre qui le fait avec discernement, c’est-à-dire
« d’après les sentiments éclairés et les
volontés raisonnées de l’âme pensante », est
intéressante, mais elle continue de poser question : comment dès
lors définir la cause de la vie ? à quoi
l’assimiler ? Le médecin de Napoléon fournit cependant
une réponse : le principe vital est détachable du corps
matériel. Les raisons, au nombre de trois. Les deux premières se
fondent sur des constats. Premièrement, il se peut qu’un individu
puisse mourir sans qu’il soit malade ou blessé ; autrement
dit, que le principe vital peut disparaître sans qu’il y ait
une anomalie ou une altération du corps. Deuxièmement, en sens
inverse, il se peut que l’individu soit en mauvaise santé, sans
qu’il y ait mort. La troisième raison découle d’une
découverte scientifique sur des formes de palingénésie, de
résurrection biologique, si j’ose dire : des organismes
animaux peuvent montrer les signes de la mort – en tout cas ceux de
l’époque de Barthez – , se dessécher, par exemple,
puis revenir à la vie dans certaines conditions favorables, en encore
revenir, au sens négentropique du terme, d’un état
d’écrasement, de décapitation, d’inversion, comme pour
un gant. L’époque découvre ce type de processus
d’auto-reconstitution chez certains organismes. La célèbre
découverte de Trembley sur l’hydre d’eau douce – polype
– étonne le siècle des Lumières. Quand on coupe
l’animal en morceaux, ces derniers continuent à vivre et à
se mouvoir. Mieux : à partir d’un morceau restant chaque
partie aura régénéré ce qui lui manque neuf jours
après avoir été sectionnée. Cette découverte
ne fut par sans conséquences doctrinales, que ce soit auprès du
matérialisme ou du rationalisme : pour les deux, la
découverte est une preuve de la continuité des règnes ainsi
que de l’insécabilité de la vie et de la matière.
Du côté des scientifiques, dans sa
Contemplation de la
nature, Bonnet dresse un« Parallèle des plantes et
des animaux »
[10]. Il
formule une hypothèse expérimentale : soit le chat en
général et le rosier en général ; on retire
à l’un et à l’autre les propriétés qui
les composent du point de vue de l’espèce, du genre et la
classe ; restent les propriétés les plus
générales de l’animal et la plante,
c’est-à-dire celles du vivant : il n’a a plus aucune
distinction remarquable entre le chat et le rosier. Conclusion : « Les
plantes et les animaux ne sont donc que des modifications de la matière
organisée. Ils participent tous à une même
essence ». Si la nature est continue, entre ses différents
règnes comme au sein de ceux-ci, c’est qu’il existe un
principe permettant cette continuité. En outre, le polype présente
un mode de reproduction que l’on attribuait, avant
l’expérience de Tremblay, exclusivement aux
végétaux. Désormais, une forme d’apparentement entre
le règne végétal et le règne animal est
constaté. Bonnet retrouve, matérialisée,
l’idée de la
scala naturæ – échelle des
êtres – des Anciens. La nature est plastique, autonome et,
contrairement à nos objets techniques, elle peut renaître de ses
propres déchets, guérir par elle-même de ses maladies et
blessures. Bref, elle peut résister aux pires attaques et survire aux
pires altérations. Elle se terre ou elle déborde. L’homme
est loin de pouvoir s’en rendre totalement maître et possesseur.
Elle est douée d’une vie qui, si elle nous meut aussi,
échappe à la saisie de notre raison. Elle est géniale.
Si le matérialisme scientifique se doit, pour affirmer
l’unité du vivant, de patienter après une preuve positive,
la philosophie rationaliste n’attend pas pour postuler certains principes,
qu’il s’agisse de l’idée aristotélicienne
d’une nature passant graduellement d’êtres inanimés
à des êtres
animés
[11] ou de la
lex
continui – loi de la continuité – de Leibniz, ainsi
formulée :
Natura non facit saltum – « la nature
ne fait jamais de sauts »
[12].
Le problème, et Aristote l’admet bien, est que la transformation de
l’inorganique en organique relève d’un processus tellement
progressif qu’elle n’est pas observable. La formation des
êtres intermédiaires et transitionnels s’étale dans la
durée et leurs causes appartiennent à la vie microcosmique. Chez
Leibniz, la nature est représentée par une chaîne qui
s’organise selon un ordre de complexité croissante des êtres,
du ver à Dieu ; mais « les espèces sont
liées ensemble et ne diffèrent que par des degrés presque
insensibles ». Si les grades qui vont d’une espèce
à une autre sont « insensibles », c’est
qu’ils échappent là aussi à notre perception. Il
existe donc, dans nos connaissances, des chaînons sinon manquants du moins
en mal de preuve par les faits.
L’unicité du principe vitale
assure l’unité de l’organisme. Ce qui est donc normal dans la
nature est la vie. Mais l’affirmation a le défaut de ne pas
expliquer la mort, contrairement à Bichat qui en fera le mouvement normal
de la nature, nature face à laquelle la vie a su mettre en œuvre les
moyens d’une résistance. Autre problème qu’un
vitalisme comme celui de Barthez ne peut résoudre : le devenir de
l’âme. Barthez n’embrasse guère une idée
chrétienne qui confie à Dieu le devenir de l’âme
humaine après la mort. Que faut-il dès lors concevoir ? Il
est possible d’envisager une extinction de l’âme après
la mort. Mais alors, quelle différence fondamentale avec un corps qui,
lui aussi, s’éteint dans sa
dégénérescence ? Que faut-il entendre par
extinction ? Évaporation ? Rétractation ? De plus,
pour respecter la rigueur scientifique, parler d’extinction ne peut se
faire en un sens simplement figuré ou métaphorique. Aussi, quelle
est l’explication physique, chimique, ou physiologique de ce
phénomène ? Autre possibilité : l’âme
perd sa conscience et son l’individualité. Elle devient ou
redevient alors générale et aveugle, s’identifie au principe
vital, universel et inconscient. Mais, là encore, quel raisonnement
expérimental peut attester cette déduction logique ? Faut-il
alors supposer un retour à des théories platoniciennes de la
transmigration de l’âme, ou encore admettre une certaine
interprétation de la métempsycose ? Ces remarques critiques
– que Barthez se fait d’ailleurs à lui-même – ,
valent essentiellement eu égard aux méthodologies de la science
mais conservent une part de valeur qui tient de la problématisation
philosophique. C’est dire, une fois de plus, si la médecine a pu
tenir compte, dans ses hypothèses, de considérations
métaphysiques, ou encore y aboutir.
Ce qui rend aujourd’hui
le vitalisme un peu moins crédible – pour ne pas dire un peu moins
utile à l’interprétation de la nature – est que bon
nombre de phénomènes qui se comprenaient aux dix-huitième
et dix-neuvième siècles grâce au recours à un
principe vital peuvent désormais s’en passer, sans non plus devoir
accepter tout mécanisme et tout réductionnisme. Par exemple, un
autre scientifique vitaliste de Montpellier, Bordeu, au lieu d’affirmer
à l’instar de Barthez un principe vital unique, conçoit la
vie plutôt comme ensemble sensibilités locales produisant des
activités organiques et de là une conservation des organes. Le
sensibilité est irréductible à un mécanisme
physico-chimique. L’idée est accréditée par des
études faites, entre autres, sur les sécrétions
glandulaires
[13]. Si Bordeu donne
tort aux mécanistes qui voyaient dans les glandes un système de
filtration du sang, explication en cohérence avec le constat que des
humeurs épaisses n’y pussent passer, mais en contradiction avec le
fait que des humeurs aux particules plus fines n’y passassent pas non
plus. Le vitaliste pose, de son côté, sa théorie des petits
sphincters : les tissus des glandes sont pourvus de ces muscles annulaires
en dilatation ou en rétractation selon la nature de l’humeur. Leur
action n’est pas mécanique dans la mesure où elle est
stimulée par une sensibilité nerveuse autonome qui la commande de
sorte que ces filtres vivants opèrent la séparation entre le sang
et l’humeur, et orientant chaque liquide vers un canal adéquat.
Voici un exemple de sensibilité locale qui, en organisant une
économie interne des fluides corporels, permet à l’individu
de rester en vie. Or, ces phénomènes, aujourd’hui, ne se
postulent plus, mais se constatent. En outre, ils peuvent être
expliqués sans devoir convoquer la théorie vitaliste.
Le
postulat de vitalisme qu’est l’unité de vivant et de
l’organisme individuel, s’il permet de déterminer la cause
majeure de la vie et du maintien en vie du corps, constitue aussi, dans sa
conséquence négative, un obstacle majeure à la
médecine ou, pour le dire autrement, un facteur qui favorise
d’autant la maladie et la mort. Dès lors, si tant est que
l’unité soit la condition de la vie, elle est en même un
agent morbide. On hésite parfois à classer Bichat dans les
vitalistes. À cela, il y a plusieurs raisons. La première est que
le principe vital qu’il suppose n’a pas, selon lui, à
être défini au-delà des phénomènes de
réaction et de sensibilité des tissus organiques, et aux
propriétés histologiques – contactibilité,
irritabilité ou élasticité. La vitalité est
inconsciente. De plus, sa méthodologie se fonde sur l’observation
expérimentale, donc un empirisme qui, s’il veut s’en tenir
aux mouvements perceptibles vie, ne peut se permettre ce qui est la
caractéristique du vitalisme, c’est-à-dire une intuition,
une hypothèse qui, même si elle peut être crédible en
elle-même et logique dans sa déduction, attend sa preuve
expérimentale et l’établissement de son fait. Autre
motif : la division bipartite que Bichat opère, entre une vie
organique et une vie animale, est un obstacle à l’affirmation de
l’unité du vivant. Si les activités
végétatives – respiration, digestion, etc. – et les
activités psychologiques – sensations motrices et, le cas
échéant, intellect – constituent deux moments distincts de
la vie, si la vie organique est séparée de l’âme et ne
concerne que les propriétés vitales et l’organisation des
relations entre les parties du corps, alors nous ne sommes pas très
éloignés, de ce strict point de vue, d’une certaine forme de
mécanisme. Certes, pour Bichat, le fait que le vivant fonctionne de
lui-même est essentiel et fourni la preuve qu’il ne peut se
réduire à une machine. Cependant, la dualité entre
l’âme et le corps reste inscrite dans son système. À
tout le moins, n’est-ce pas l’
anima qui se charge de
l’organisation du corps. Son rôle consiste à assurer les
perceptions sensibles voire intellectuelles. Mais la composition unitaire
– ainsi que son contraire – est l’action de la vie organique.
En outre, le principe de continuité est attribué à la vie
organique, et c’est par le phénomène de sommeil que Bichat
montre la discontinuité de la vie animale. Que la vie de
l’organisme animé soit interrompue, qu’elle présente
des sauts, des ruptures, une perte, fût-elle provisoire, de sa conscience
perceptive va contre la
lex continui du vitalisme. De même, que la
vie organique puisse être continue grâce à un principe vital
qui n’est pas l’âme conteste un postulat vitaliste important.
Quant à la vie animale guidée par, elle nécessite un
apprentissage, ce qui veut dire qu’elle n’est pas parfaite. La vie
est variabilité et imprévisibilité : ce sont
là les causes et les conditions de la maladie, de l’irritation
excessive des tissus, de leur affaiblissement anormal, etc. En revanche, que ses
activités soient divisées signifie aussi qu’elles sont
indépendantes les unes par rapport aux autres. Un cerveau ne peut
fonctionner sans un cœur, mais un homme sourd peut voir, un homme
tétraplégique peut penser. Même handicapées ou
malades, les fonctions animales sont indépendantes, ce qui les soustrait,
au moins temporairement, à une unité organique qui est aussi la
cause de ce qu’un organe vital puisse transmettre sa pathologie aux
autres. Mais la raison essentielle pour laquelle le vitalisme de Bichat reste
assez relatif tient probablement aux principes qu’il énonce
à propos des mouvements de la vie, et qui valent aussi pour ceux qui
mènent à la mort. Le seconde partie des
Recherches
Physiologiques sur la Vie et la Mort est une analyse empirique des
interactions existant entre trois organes vitaux, le cerveau, le cœur, les
poumons, ainsi que des différents mécanismes d’influences de
la mort de l’un sur celle d’un autre. Autrement dit, Bichat a bien
vu le revers de médaille de l’holisme organique : qu’un
organe vital vienne à être affecté, les fonctions organiques
étant interdépendantes, il affecte nécessairement les
autres. Mais il y a là un triple problème. D’abord, il
serait apparemment illogique de traiter ces interactions comme des
mécanismes purs et simples. Ensuite, il y a, de prime abord,
incohérence à dire que la pathologie morbide d’un organe,
qui entraîne la pathologie morbide d’un autre organe, relève
d’un processus vital. Enfin, si nous la mort est un mouvement
inéluctable, alors pourquoi ne pas la qualifier de fin et ne pas la
définit comme visée d’une finalité.
La
première question trouve une réponse sinon dans
l’assimilation de la vie à la mort au moins dans le constat de la
juxtaposition de l’une à l’autre. Bichat, par sa phrase
« La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent
à la mort », envisage surtout une relation conflictuelle.
Claude Bernard, quant à lui, dira : « La vie c’est
la mort »
[14]. La fonction
vitale nécessite des mouvements physiologiques et ces mouvements
créent une usure organique. Cette usure crée à son tour un
vieillissement, des pathologies et, au bout du compte, la mort
l’individuelle. La vie en acte contient donc la mort en puissance. La vie
qui éclot implique le germe de la mort. En ce sens, la vie et la mort ne
s’affrontent pas mais marchent en parallèle. Le sens de cette
coordination et de cet équilibre entre le vital et le morbide peut
s’impose comme but de la nature qui serait tout simplement de vivre
et de faire vivre. Devant l’évidence de la vie, de la maladie et la
mort en puissance qui l’accompagnent inévitablement, un
mécanisme pur et dur serait très insuffisant pour expliquer ce
qu’est cette harmonie, si l’on peut dire, entre la vie et la mort.
Le deuxième problème pose la question suivante :
qu’y aurait-t-il de vital dans la mort ? Comment une vitalité qui,
par définition, se met au service de la vie, pourrait-elle se mettre
aussi au service de la mort ? Il ne s’agit plus, ici, de dire que le
mouvement de la vie use l’organisme et l’entraîne vers la
mort, mais de préciser en quoi réside la nécessité
causale où mort d’un organe déclenche celle d’un
autre, puis d’un autre encore, jusqu’au extinction du principe
vital. Pourquoi une interdépendance des organes vitaux ? Pourquoi un
homme aveugle peut parler, imaginer ou s’émouvoir, alors que le
poumon, à côté d’un cœur asystolique, finit par
ne plus pouvoir respirer ? Probablement parce que si la première
manifestation de l’intelligence est l’adaptation à la vie, au
milieu et à son propre corps alors l’âme sait, quand le corps
est blessé ou maladie, se faire une raison, c’est-à-dire se
persuader qu’il est possible de vivre bon an mal an, sans fonction
visuelle ou gustative, ou encore sans un système néphrologique
complet. S’il manque une âme à la vie organique, il lui faut
un principe pour la suppléer : l’unité physiologique
est ce principe. La règle de la vie organique – celle qui
régit les organes vitaux – est une règle brute : tout
ou rien. La règle de la vie animale, quant à elle, est plus
souple ; pour le dire familièrement elle sait ‘faire
avec’, ou plutôt ‘sans’, sans yeux, sans goût ou
avec un rein en moins, malgré tous les dangers que ses déficiences
présentent.
Pour tenter de résoudre le dernier
problème, il semble qu’il faille dépasser le stade de
l’organisme, qui est le champ d’investigation
privilégié de la physiologie de Bichat et de Bernard, et se placer
au niveau de la notion d’espèce. La physiologie, aussi
structurée et systématique soit-elle, ne le permet pas toujours.
Mais que l’œuvre d’un médecin reste concentrée
avant tout sur le corps individuel est normal : l’objet de la
médecine est avant tout le corps individuel. La troisième
difficulté amène une dissociation entre la vie de l’individu
et la vie de l’espèce : la mort de l’individu
conditionne la vie de l’espèce. La finalité de
l’espèce doit, pour se réaliser, accepter la mort successive
des êtres. C’est ce que met en évidence Georges Bataille,
dans son
Érotisme, montrant en même temps comment ce
processus naturel est intégré dans certaines pratiques culturelles
et allant jusqu’à constater que, si la mort individuelle est une
condition de la survie de l’espèce, elle apparaît alors
surtout comme corollaire de la reproduction et de la naissance. C’est en
ce sens que Bataille analyse « L’affinité de la
reproduction et de la
mort »
[15] :
« à longue ou brève échéance, la
reproduction exige la mort de ceux qui engendrent ». La vie prend son
élan sur l’anéantissement physiologique, elle est le produit
de la décomposition. La mort sert à la vie en ce qu’elle
remet sans cesse en circulation, dans la nature, les substances corrompues que
la naissance des nouveaux êtres requiert. La vie est fermentation et la
mort alimente cette fermentation. Pour la biologie, la finalité
s’entend de façon réaliste, c’est-à-dire comme
maintien en vie, et non pas, au sens idéaliste du terme, son harmonie
parfaite. Ici, le vitalisme apporte une nouvelle vue de la finalité
biologique et naturelle. Darwin, sans être à proprement parler un
vitalisme, est le scientifique qui fournit à la pensée sur le
vivant les outils conceptuels permettant d’accréditer cette autre
vue. Que demande-t-on à la nature et, surtout, aux organismes qui la
composent ? De vivre en harmonie parfaite dans un monde où tous les
êtres resteraient en vie, voire indemnes de toute maladie, ou, face au
constat de la maladie et de la lutte entre les individus et les espèces,
de réussir à survivre ? Que demande-t-on aux espèces ?
De viser un idéal ou, d’abord, de ne pas disparaître ?
Pourquoi faudrait-il nécessairement unité pour qu’il y ait
vie ? Pourquoi la division et le conflit n’en serait-il pas les
conditions ? Les chapitres III et IV de
L’Origine des
espèces[16], traitant
respectivement de « la lutte pour l’existence » et de
« la sélection naturelle ou la persistance du plus
apte », sont des réponses. On s’imagine souvent cette
lutte et cette sélection par l’image de deux rapaces se battant
pour une carcasse, ou une femelle mammifère sacrifiant le petit le plus
faible, faute de lait suffisant pour toute sa portée. Le plus souvent,
les choses ne sont pas aussi crues que cela.
D’abord, la notion
d’espace vital vient s’opposer à une observation
statistique : l’homme, alors qu’il se reproduit selon une
fréquence peu important eu regard de la plupart des autres
espèces, voit sa population doubler tous les vingt-cinq ans. Darwin
calcule ainsi : d’un seul couple d’éléphants,
alors que sa cadence de reproduction est encore plus lente, dix-neuf millions
congénères naissent au bout sept en quarante ans. « Il
n’y a aucune exception à la règle que tout être
organisé se multiplie naturellement avec tant de rapidité que,
s’il n’est détruit, la terre sera bientôt couverte par
la descendance d’un seul
couple. »
[17] Se pose
alors un problème géographique, de place pour s’installer et
se reproduire, de quantité de nourriture et de ressources vitales.
L’influence de Malthus sur Darwin est connue : les ressources
consommées par les êtres vivants ne régénèrent
à un rythme moins rapide que celui sur lequel, d’une part les
êtres vivants consomment, d’autre part ils se multiplient. Le
phénomène de
struggle for life est inévitable,
qu’elle ait lieu entre deux organismes issus d’espèces
différentes ou entre deux organismes appartenant à la même
espèce. Darwin donne un exemple du premier cas. Au Paraguay, les chevaux
domestiques, laissés probablement à eux-mêmes, ne sont
jamais retournés à l’état sauvage, contrairement
à ce qui s’est passer ailleurs, de façon plus
fréquente. Le fait serait dû à un type de mouche qui vient
déposer ses œufs dans les naseaux des bestiaux dès leur
naissance et les déterminerait conserver un certain mode de
vie
[18]. Un autre insecte parasite
vient entraver le développement de ses mouches, sans non plus
l’interrompre. Selon Darwin, si les espèces d’oiseaux
insectivores de la région venaient à périr, il y aurait
prolifération d’insecte parasites, concurrents de la mouche, les
mouches en question disparaîtraient et les chevaux domestiques
retourneraient à l’état sauvage. Ainsi, la lutte pour la vie
ne prend que la forme d’un assaut direct d’un dominé sur un
dominant, où chacun à une perception sensible voire émotive
de ce qui est en tain de passer et de se jouer – la survie ou la mort
– , d’une lutte entre un prédateur et sa proie, une lionne
courant après une gazelle, un chat jouant avec sa souris. Le
phénomène de concurrence et de compétition ne se
réduit pas à l’agressivité d’un rat
acculé –
fighting like a cornered rat, comme le dit la
langue anglaise. Il se produit aussi de façon indirecte et moins
perceptible, au sein d’un réseau complexe, d’un biotope
où le mode de vie et la conservation d’un groupe dépend de
la façon dont un autre groupe se comporte, sans que les deux groupes en
question ne soient en relation. C’est dire si cette lutte qui maintient la
nature en vie au détriment de l’individu, ce principe vital, donc,
malgré tout le paradoxe qu’il contient, est inconsciente. Mais
Darwin constate que « la lutte pour l’existence est plus
acharnée quand elle a lieu entre des individus et des
variétés appartenant à la même
espèce »
[19]. En
Écosse, le développement de la draine s’est fait en
détriment de celui d’une autre grive. En Australie, une abeille
importée en a exterminé une un autre, qui n’avait pas de
dard. Aux Etats-Unis, une espèce d’hirondelle a pris la place
– et donc les ressources – d’une autre. En quoi y aurait-t-il,
dans ce processus, l’expression d’un principe vital ?
Probablement perce que, si la vie est mouvement, la survie d’une
espèce dépend de son renouvellement permanent. Dans ces luttes
fratricides, il s’agit bien de « remporter la grande bataille de
la vie ». L’intérêt personnel de chaque
espèce particulière et de l’individu est évident et
résulte dans la vie elle-même. Mais peut-on parler, comme le font
les philosophes, d’une sorte de ruse de la nature qui fait tourner
à son avantage à et leur insu le triomphe de certains
êtres ? En tout état de cause, la lutte pour la vie et la
sélection sont l’essence même de la nature. En ce sens, la
nature n’est pas comparable à une personne mais s’assimile
à une force qui sait mettre les espèces et les individus à
son service : « J’ai donné le nom de
sélection naturelle ou de persistance du plus apte à cette
conservation des différences et des variations individuelles favorables
et à cette élimination des variations
nuisibles. »
[20] Darwin
admet lui-même qu’il est très difficile de ne pas parler de
la nature sans la personnifier, ou encore de manipuler les différents
principes de sa biologie sans les utiliser souvent au sens figuré. Mais
il essaie en même temps de fuir ce procédé bien commode.
Aussi définit-il la nature selon une acception somme toutes assez
classique dans sa forme : la nature est « l’action
combinée et les résultats complexes d’un grand nombre de
lois naturelles ». Mais, dans leur contenu, ces lois sont nouvelles
puisqu’elles renvoient à des séries de faits qui renvoient
clairement aux notions de lutte pour l’existence et de sélection
naturelle. La sélection naturelle est une expression de la
variabilité de la nature et de la vie, qui permet de conserver les
variations de l’organisme quand elles lui sont favorables. Ce qui est
inutile à la nature et à son existence est éliminé.
Mais à la différence de la lutte pour la vie, où une
espèce en élimine une autre, la sélection naturelle
concerne plutôt un rapport de concurrence entre une espèce et la
nature qui s’impose par des conditions de vie rudes, par exemple. Dans ce
contexte, l’espèce qui n’est pas apte à la vie
s’élimine d’elle-même. Si l’homme agit pour
propre intérêt, la nature fait les choses pour le compte des
êtres en général. Et elle peut le faire
imperceptiblement : « la plus petite différence de
conformation ou de constitution peut suffire à faire pencher la balance
dans la lutte pour la
nature »
[21]. Elle
recherche les variations les plus légères, « elle
repousse celles qui sont nuisibles, elle conserve et accumule celles qui sont
utiles ».
[22] La question
« utile à qui et à quoi ? »
possède une réponse : à la vie elle-même qui,
puisqu’elle n’est pas une personne, relève d’une
vitalité inconsciente. La forme spéciale de ce qui pourrait
apparaître comme un vitalisme darwinien réside dans ce que la
nature poursuive spontanément un but, qui est réaliste, à
savoir la conservation des êtres, quitte à devoir faire la part du
feu. Pourquoi, dès lors, nous est-t-il pratique de parler de la nature au
sens figuré, c’est-à-dire par anthropomorphisme ? Parce
que la nature procède comme si elle avait une intelligence calculatrice,
toujours à chercher à, dans des conditions données et
contraignantes, la meilleure solution, qui n’est jamais une solution
idéale. Mais les limites en question – le manque de place et de
ressource, la concurrence qui en découle, etc. – sont celles que la
nature à la fois impose et subit. Mais cette contradiction ne vaudrait,
justement, que pour un être intelligent, une personne. C’est dire si
la nature ne peut être assimilée à une personne. De plus,
dire que la nature agir en fonction de contraintes, géographiques et
climatiques, reviendrait à séparer la nature et le monde,
où encore, le règne de l’être vivant et celui de la
terre, en sens des sciences de la terre, ou même des sciences physiques,
à dire que le monde, supérieur alors à la nature, fixe ses
contraintes et ses règles en amont de la vie, pose un décor
obligatoire, et que la nature compose avec ce qui lui est prescrit. La question
est de savoir s’il faut accepter le principe d’une telle coupure ou
si, au contraire, le monde et la nature font un.
Dans la réponse du
darwinisme, nous sommes loin d’un stoïcisme admettant
l’idée d’une nature intelligence qui vise
l’équilibre absolu. Mais sommes loin aussi, de la
deep ecology
qui se développera ensuite et pour laquelle la nature, loin de se
présenter comme un lieu de concurrence, constitue plutôt un
système de coopérations diverses entre les règles, les
espèces et les individus. La position résout rapidement la
question de la nature médecin : si tout est harmonieux, nul besoin
de soigner. Pour Darwin, si tant est que la nature ait une valeur
médicatrice, c’est au sens d’une médecine statistique
et calculatrice, utilitariste, qui saurait, dans un contexte donné,
trouver la solution la plus avantageuse pour la vie et acceptant pour cela, le
sacrifice de certains. Le processus n’est pas sans rappeler une
médecine des priorités où, les moyens médicaux,
humains et matériels, venant à manquer, ainsi que le temps, il
faut développer une méthodologie sélective – par
exemple, à la suite d’un accident de la route ou encore
nucléaire, opérer un tri pour différencier les
blessés légers qui peuvent attendre avant d’être
soignés et les blessés graves pour lesquels le temps est
compté – et parfois, malheureusement, s’occuper de ceux qui
ont de plus de chances d’être sauvés, au détriment de
ceux qui, pour ainsi dire, en ont le moins. Mais ce qui peut le mieux montrer
que la nature n’est pas une personne la notion de dilemme, auquel le
médecin peut être confronté, mais pas la nature. Un dilemme,
pour se présenter comme tel, implique une conscience, et en particulier
une conscience morale. Qu’une situation impose à la médecine
de soigner, par une transplantation cardiaque, deux malades, alors qu’un
seul cœur compatible n’est disponible, l’oblige à faire
un choix, c’est-à-dire d’avantager l’un et parfois de
sacrifier l’autre. Certes, dans ce cas, la sélection n’est
pas naturelle et l’idée d’une concurrence ou d’une
compétition pour la vie est, inadmissible. Pourtant, il y a bien
sélection, par le choix raisonné, et concurrence vitale, le soin
et donc la survie des deux patients n’étant pas, à
l’instant précis où le dilemme se pose, envisageable.
Dès lors, le choix médical nous fournit-il un archétype
pour comprendre comment la nature pourrait s’y prendre pour
délivrer une forme de médecine ? Il est vrai que, de prime
abord, certains rapprochements sont tentants. La méthode des
QALYs
–
Quality-ajusted life years, « années de vie
gagnées et pondérées par la qualité »
– et, d’une façon plus générale, les politiques
de santé et d’évaluation des soins, fournissent des exemples
caractéristiques en matière de détermination de la
décision la plus favorable pour la société, dans un
contexte réellement défavorable pour le malade – celui de la
maladie elle-même. M. Lockwood, qui est pourtant un critique de
l’utilitarisme médical, écrit : « Une
répartition des ressources de santé, efficace et intelligente,
ordonnée selon le principe du meilleur, étayée par une
réflexion prospective et par des indices de qualité précis
est préférable à une répartition aléatoire et
arbitraire. »
[23] Ou bien
la médecine agit selon le principe de la générosité
spontanée et alors elle soigne les maladies au fur et à mesure
qu’ils se présentent à elle, mais sans aucun critère
évaluatif et au risque de ne plus disposer de ressources pour les futurs
malades ; ou bien elle agit selon la règle d’un
felcific
calculus et dispense ses soins avec prudence. Car par la théorie
darwinienne de la nature comme pour celle des
QALYs, c’est bien le
problème des ressources disponibles qui se pose, dans toute sa
brutalité et sa complexité. Ni la nature, ni la
société, ni la science ne sont capables de dispenser à tous
sans exception les ressources nécessaires à la survie, en
matière de nourriture et de soin. Cette pénurie partielle incite,
pour la nature, à sélectionner les êtres, à converser
les plus aptes à la vie, et, pour la société, à
tenter d’échapper à cette solution radicale par la recherche
de la l’équité la moins pénalisante pour
l’individu comme pour le groupe. La mesure commune entre une
économie de la nature et une économie sociale de la
médecine semble être l’une des multiples voies, mais peu
empruntée, par lesquelles les sciences humaines – et en particulier
la sociologie de l’École de Chicago – ont pu, au
vingtième siècle, comprendre des aspects de la culture par un
modèle épistémologique emprunté aux sciences de la
nature, ainsi que certains concepts comme celui de concurrence, par exemple
entre les quartiers d’une ville en vue de la sauvegarde d’un
territoire nettement marqué et la résistance à
l’envahisseur.
Plus l’instant, il s’agit de voir
jusqu’où vont les équivalences entre une organisation de la
phusis, fondée sur sa propre survie, et une organisation sociale
fondée sur le désir de sa propre pérennité. Les
politiques et stratégies économiques en matière de
santé ne peuvent pas ne pas se développer avec un certain sens
moral, même si cette caractéristique vient parfois à
manquer. C’est cette même raison morale qui semble manquer à
la nature. Cependant, ne pourrait-on pas dire des politiques de santé,
dans leur fonctionnement, ne ressemble pas à une organisation naturelle,
ou, pour faire une autre comparaison, à une programmation informatique
dont on ne pourrait plus identifier clairement l’auteur tellement les
responsabilités liées à son administration sont
partagées et diffuses. Une économie de santé, bâtie
à partie d’une conscience clairement définie et
éminemment morale de sa visée, ne finit-elle pas par fonctionner,
c’est-à-dire s’appliquer avec une force aveugle, comme la
nature peut le faire ? Mais au-delà de ces rapprochements, le fait
est que, s’il y a une nature médicatrice comparable à la
médecine humaine, il faudrait alors voir si elle peut résoudre les
problèmes qui se posent au médecin, et en particulier ceux qui
plongent la conscience dans le doute et la met face à ses
responsabilités. Or, on ne peut parler ainsi de la nature,
puisqu’elle sélectionne impitoyablement, sans remords. Aussi
pourrait-on définir la nature comme une force sans conscience,
poursuivant une finalité élémentaire, sa survie
propre.
Au plan épistémologique, le principe vital
est le résultat de ce que j’appellerais une
déduction
intuitive. Cette
déduction intuitive en tant
qu’opération de l’esprit, est caractéristique de la
métaphysique et, en tant qu’instrument empirique, l’est de la
science. C’est elle qui produit les hypothèses scientifiques
directement et non vérifiées expérimentalement. Or,
qu’est-ce qu’une hypothèse scientifique non
vérifiée expérimentalement, sinon une thèse
philosophique ? Un concept désigne souvent une réalité
non observée au sens positiviste. Le commencement du monde, ou du
système solaire, fait partie de ce type de concept : ces
débuts n’ont été ni vus, ni reproduits, ni
vérifiés. Pourtant, l’idée du commencement est tout
à fait pertinente, puisque celui-ci a forcément au lieu. Son
concept sert à parler de ce moment, invisible, insaisissable mais
pourtant réel. Un monde existe et le commencement de ce monde ne peut pas
ne pas avoir existé. Voilà ce qu’est une déduction
intuitive. Son concept est en lui-même une intuition nécessaire. Le
raisonnement qui y mène est une inférence qui part de ce que le
monde nous donne à connaître de lui empiriquement et
rationnellement, par les lois qui découlent de la
répétition bien observée des phénomènes, et
donc par le savoir général que nous possédons, pour
arriver à une conclusion logique et particulière, sur l’une
de ses étapes ou parties constitutives. Nous avons en même temps
l’intuition, que le monde a un commencement. L’évidence que
nous éprouvons est une intuition immédiate mais aussi
médiate, c’est-à-dire théoriquement confirmée
par la déduction. Autre exemple : l’infini. Son existence
empirique ne peut être prouvée ; pourtant, son principe est
admis en science comme en philosophie comme désignant une
réalité nécessaire. Si la nature – au sens de
l’univers – est finie, si elle a des limites, il existe autre chose
au-delà de ces limites, qui peut également sa nommer nature, qui,
si elle est finie, possède également des limites au-delà
desquelles il y a quelque chose, etc. L’infini est, par définition,
ce que l’on ne peut atteindre matériellement. Pourtant, nous le
concevons, comme objet pensé, en philosophie, et instrumentalement, en
mathématiques et sciences physiques. Nous avons, là encore, une
intuition de l’infini, validée par la déduction logique. La
déduction ne peut relever que de la rationalité. En revanche,
l’intuition, si elle est le plus souvent d’ordre philosophique ou
scientifique, peut ainsi apparaître dans une dimension poétique,
fantasmatique, ou encore onirique. Mais d’autres problèmes se
posent concernant le caractère concret de ces notions qui sont au
croisement de la philosophie et des sciences, médicales notamment. Si la
réalité recherchée – comme la nature – est
immatérielle, est-elle en fait radicalement immatérielle en
elle-même, immatérielle pour l’instant mais en toute logique
matérialisable un jour, ou encore matérielle en elle-même et
non découverte, c’est-à-dire sans matérialité
pour notre esprit ? En tant que réalité encore non
découverte, la sera- elle un jour ou ne la sera-t-elle au fond
jamais ? Si elle n’est pas encore matérialisée mais
potentiellement matérialisable, alors pourquoi ne l’a-t-elle jamais
été ? Ne la sera-t-elle au fond jamais ? Des
théories scientifiques comme la relativité
généralisée d’Einstein ou encore celle des trous
noirs sont soumises à ces mêmes questions. Les
réalités examinées sont le fruit d’une intuition
déductive ; elles sont logiquement construites et, dans un
système donné, qui est à la fois ontologique et
épistémologique, elles sont inéluctables, comme une
ouverture dans un contour, un vide au milieu du plein. La notion de principe
vital s’inscrit dans ce cadre conceptuel des hypothèses, non
vérifiée et sûrement non vérifiable, que la
philosophie et la science intuitionnent et déduisent à partir de
l’existant. Pour les philosophes, les principes de la vie et de la
santé reste assimilé à l’âme, non pas par
défaut et en attendant que la science positive découvre la source
matérielle de la vie et de la pensée humaine, mais, en tant que
métaphysique qui persiste et signe, procédant par inférence
et élimination, conclut à la nécessité de la
réalité intellectuelle, à l’idée de
l’âme en tant qu’elle ne peut pas ne pas exister. Les
recherches d’une autre explication n’ont pas mieux abouti.
En
fait, une question importante est de savoir si le vitalisme et finalisme sont,
dans l’ordre épistémologique, premiers, et, pour le dire
autrement, s’il s’agit d’organiser les connaissances en vue de
leur démonstration – ce qui fera de la science l’outil de la
philosophie – , ou au contraire s’ils ne sont pas des
hypothèses instrumentales dont on a recours pour avancer dans la
recherche d’une vérité sur la vie qui ne serait
déterminée qu’une fois trouvée. Le fait est que le
mérite des vitalistes modernes et du dix-neuvième siècle a
été d’avoir conçu une dynamique de la physiologie,
qui si elle n’a pas été véritablement
observée, a été assez souvent confirmée par la
biologie cellulaire notamment. Épicure, dans le domaine de la physique et
spécialement celui de l’atome, avait instauré ce
modèle d’une pensée intuitive et déductive, incapable
de preuve empirique, mais confirmée plus tard, une fois les moyens de la
vérification expérimentale mis en œuvre. Il conviendrait
dès les de distinguer établissement d’une
réalité intuitive établissement d’une
réalité expérimentale, l’histoire des sciences se
déroulant souvent selon cette modalité d’un penseur qui
formule une hypothèse logique, hypothèse qui, plusieurs
années voire plusieurs siècles après, se voit
expérimentalement vérifiées par un scientifique. Si Kuhn a
bien montré comment la science, dans son déploiement temporel, se
constitue par rupture
[24]. Certes,
les faits et les expériences instituées contedisent le plus
souvent les systèmes spéculatifs et les principes abstrait et
généraux, qu’elle ne les confirme. Mais il semble bien que
l’on n’ait pas suffisamment constaté par ailleurs
l’existence d’une forme de continuité dans la
discontinuité de l’histoire des sciences naturelles et en
particulier en médecine théorique et expérimentale.
Si
la science fait du raisonnement expérimental sa méthode
fondamentale, force est de constater qu’elle se construit encore et
toujours, à la façon dont les Anciens procédaient,
c’est-à-dire par intuition déductive, sans moyens
expérimentaux, technologiques et statistiques pour fonder une
evidence
based science, si l’on peut reprendre en la modifiant la formule
evidence based médecine, médecine fondée sur les
preuves, les faits scrupuleusement observés et mathématiquement
consignés. La biologie moléculaire et la médecine
expérimentales ont commencé à bâtir cette science
fondée sur des preuves factuelles et statistiques à partir du
moment où elles en ont eu la possibilité matérielle, ce qui
peut paraître logique, mais n’a pas non plus empêché
les efforts antérieurs d’aboutir à des formes de
vérités qui n’étaient pas encore tout à fait
des certitudes. La science conserve le besoin de formuler des hypothèses
invérifiées ou invérifiables, invérifiables soit
parce que les moyens technologiques manquent pour l’instant –
affirmation couramment accompagnée de l’idée qu’ils
seront un jour mis en place – , soit parce que, confinant à des
réalités métaphysiques, la seule mise en œuvre
d’une démarche expérimentale, dans sa fonction de
confirmation
a posteriori d’une idée, est loin
d’être suffisante.
Aussi le vitalisme pertinent va-t-il déjà au-delà de
l’opposition classique entre un vitalisme magique qui refuse
d’observer la matière pour ce qu’elle est et un
mécanisme positiviste qui en refuse toute interprétation
subjective. Mais le vitalisme, en s’établissant, au fur et à
mesure qu’il pose les pieds sur les nouvelles terres de la cellule enfin
observée et de l’acide désoxyribonucléique, au fur
est à mesure qu’il permet de comprendre de mieux en mieux le
vivant, il semble bien qu’il perde en même temps le sens premier de
la nature et que son idée, laissée aux seules spéculations
philosophiques, soit de moins en moins digne des progrès de la science.
En fait, si le concept de vivant a longtemps été
délaissé ou soumis au réductionnisme, au profit de la
notion de nature physique, il semble que, désormais, ce soit la notion de
nature en générale qui fasse les frais d’une connaissance de
plus en plus précise de la matière organique. Or, faut-il
considérer que l’idée de nature n’a de signification
que dans un cadre physique alors même qu’une réflexion sur la
santé et maladie, que la médecine et la philosophie ont
tiré depuis maintenant longtemps du mécanisme le plus exclusif, ne
peut pas ne pas prendre un ancrage, ne serait-ce que partielle, dans ce concept
de nature ? Certes, personne n’est capable, à l’heure
actuelle, de répondre à la question de la définition du
principe vital. Toutefois, dégagée d’une pensée
mystique attribuant à la nature la faculté de penser et de prendre
conscience de ce quelle entreprend, ayant en outre éprouvé les
écueils et les dérives d’un mécanisme qui fait de la
nature un monde sans âme, totalement pris dans son inconscience et sa
force aveugle, il semble que, par élimination l’histoire de la
philosophie, de sciences et de la médecine aient pris une voie, encore
peu empruntée, admettant une organisation globale de la nature –
assimilable à la vie et à la santé – en même
d’une désorganisation partielle – assimilable à la
maladie et à la mort. Repartir sur la route d’un réalisme
qui a liquidé son désir de perfection et d’harmonie en
même temps que son complexe de maîtrise et de possession, et
convenir que le vitalisme essentiel vise la survie comme finalité de la
nature, permettra peut-être de mettre en place les moyens
expérimentaux capables de fonder nos intuitions et nos
déductions.