François Jacob
Françoise Bocquentin, Jean-Jacques Rousseau, femme sans
enfants ? Essai sur l’analyse des textes autobiographiques de J.-J.
Rousseau à travers sa « langue des signes »,
Paris, L’Harmattan, 2003.
Ce n’est pas un, mais
bien deux livres que Françoise Bocquentin nous présente dans ce
volumineux ouvrage.
Pourquoi deux livres ?
D’abord parce
qu’il est effectivement constitué de deux parties sinon
indépendantes, du moins différentes quant à leur
finalité : les 326 premières pages et les pages terminales
(539-541) présentent le propos lui-même, et les pages
intermédiaires, au nombre de 210, sont pour l’essentiel
constituées des documents que l’auteur(e) a minutieusement
collectés aux Archives de Paris, s’agissant des enfants
éventuels de Jean-Jacques Rousseau.
Ensuite et surtout parce que ce
sont deux questions qui sont tour à tour débattues,
soupesées, examinées à la lumière d’une
réinterprétation des textes autobiographiques de Jean-Jacques. La
première est celle de la paternité de Rousseau, dont on sait
qu’elle défraie la chronique depuis plus de deux cent cinquante
ans. La seconde, plus surprenante, est celle de sa transsexualité, qui
expliquerait tout ou partie de ses écrits autobiographiques et fournirait
bien des clefs interprétatives à l’examen de son œuvre,
et notamment de son oeuvre romanesque.
Le lecteur est tout de suite
tenté de réagir : la question des enfants de Rousseau
est-elle nécessairement liée à celle de son identité
sexuelle ? Comment d’ailleurs peut-on dire de Rousseau qu’il
est transsexuel, puisque la transsexualité se définit par un mal
être qui trouve à s’exprimer de manière
concrète et à se dire, ce qui ne semble pas être,
à première vue, le cas du citoyen de Genève ? Enfin,
le lien organique institué entre les deux questions posées, et sur
lequel repose toute l’architecture de l’ouvrage, est-il
viable ? Quelle méthode d’investigation se
révélera suffisamment efficace pour décider d’une
question dont Françoise Bocquentin avoue elle-même que son
principal intérêt réside dans le nouvel angle
d’observation offert à l’étude de
l’œuvre ?
A la première de ces questions, sont
apportées deux réponses, la première procédant
d’une démarche déductive (il n’a pas été
possible de trouver une trace concluante des enfants de Rousseau au sein des
Archives de Paris, donc l’hypothèse de l’impuissance de
Rousseau, et a fortiori celle de sa transsexualité, demeurent
ouvertes) et la seconde d’une démarche inductive
(« l’hypothèse de la transsexualité de J.-J.
Rousseau nous permet d’infirmer [s]a paternité et de lire les
Confessions de façon tout à fait
différente »). Rien de bien sûr, donc, sinon la
certitude d’une relecture devenue nécessaire de l’ensemble de
l’œuvre : or Françoise Bocquentin propose
précisément une telle relecture, à l’aide de ce
qu’elle nomme la « langue des signes » de
Jean-Jacques, langue faite « d’objets-salams »
destinés à nous en dire plus qu’il n’y paraît au
premier abord.
C’est d’ailleurs cette même langue des
signes qui, pour Françoise Bocquentin, offre au lecteur sceptique la
garantie d’un aveu tacite de la transsexualité de Rousseau. Si un
transsexuel devient tel au moment où il parvient à exprimer son
malaise identitaire, Rousseau, qui l’a exprimé dans ses choix
vitaux en même temps que dans toute son œuvre, l’est de
manière indubitable. Le livre de Françoise Bocquentin fourmille
d’exemples, depuis un examen comparé de figures de Jean-Jacques et
d’Abélard jusqu’à un chapitre surprenant
intitulé « La métamorphose de J.-J. Rousseau en
Sophie », et sur lequel il convient de s’arrêter un bref
instant.
Françoise Bocquentin y évoque en effet, p. 218, la
« réforme de Môtiers », moment de la prise de
l’habit d’arménien. Son propos ne laisse planer aucun doute
sur l’interprétation qu’elle compte donner du passage, et le
lecteur, d’entrée de jeu, est averti : « C’est...
à Môtiers que J.-J. Rousseau va enfin se transformer en femme, en
revêtir l’habit et en faire les travaux. » Une lettre
à l’éditeur Duchesne, et dont l’auteur(e) cite un
large extrait, achève de confirmer l’interprétation
« transsexuelle » du passage. Si Rousseau a
d’ailleurs décidé, à ce moment précis de sa
carrière, de porter l’habit long, c’était sans doute
pour « se faire entendre de ses amis qui, jusqu’ici, ne semblent
pas avoir compris. »
Il est dommage que Françoise
Bocquentin n’ait pas cité la fin du passage (« Son
Excellence [Mylord Maréchal], me voyant ainsi vêtu, me dit pour
tout compliment, Salamaleki ; après quoi, tout fut fini, et
je ne portai plus d’autre habit. », qui confirmerait tout
à fait ses vues, et dont Alain Grosrichard a récemment fourni une
interprétation lumineuse : « En arabe,
Salam-alay-ki se dit pour saluer une personne de sexe féminin,
tandis que pour l’autre sexe on emploiera le pronom affixe masculin ka.
Salué lui-même quotidiennement en ka par son Turc
Ibrahim (lequel devait saluer en ki Mlle Emetulla), il est peu
vraisemblable que Mylord ait ignoré cette distinction grammaticale
élémentaire. » Il semble donc que la fin du passage de
Rousseau infirme, mais pour finalement aller dans son sens, le début du
chapitre de Françoise Bocquentin : Rousseau s’est apparemment
bien fait « entendre » de ses amis.
Le terme de
« transsexualité » peut tout de même
surprendre, et Françoise Bocquentin ne cherche jamais à gommer ce
qu’il peut avoir d’abrupt. Il suffit pourtant de se rappeler
l’avertissement du Dr Harry Benjamin, cité en début
d’ouvrage (« Le sexe, c’est ce que l’on voit ;
le genre, c’est ce que l’on ressent ») pour comprendre
que, bien au-delà de l’image stéréotypée
nécessairement convoquée par le terme de
« transsexualité », c’est toute la question de
l’identité subjective de Rousseau qui est en jeu.
Or
c’est justement ici, me semble-t-il, que l’on pourrait adresser deux
reproches à Françoise Bocquentin.
Le premier concerne sa
méthode : à force de rappeler que Rousseau a de tout temps
cherché à ne pas dissocier l’homme de
l’écrivain ou, en d’autres termes, à ne jamais oublier
l’homme derrière l’écrivain, ne risque-t-on pas, au
nom d’une « vérité » de la recherche, de
délaisser l’analyse purement littéraire au profit d’un
examen plus « clinique » de son œuvre ?
Le
second tient à la définition même de la
« femme » chez Rousseau, ou plutôt à ce
qu’il conviendrait d’appeler « l’orientation du
regard ». L’écrivain considère-t-il les femmes en
fonction de ses propres aspirations (ce que plusieurs analyses de
Françoise Bocquentin laissent supposer) ou les voit-il au contraire,
fût-ce au prix d’une projection fantasmatique, de
« l’intérieur » ? Il aurait
été très intéressant, dans ce cas,
d’étudier non pas ce qu’il a fait de ses personnages
féminins, mais bien des autres : la monstruosité
d’un Wolmar, être castrateur par excellence, se chargerait alors de
sens. De même, tout le problème posé par autrui
méritait d’être interrogé : car comment,
dès lors qu’on se sent soi-même autre, peut-on encore
penser l’altérité ?
Le livre de Françoise
Bocquentin est un livre riche et dense. Son titre, volontairement provocateur,
et certaines des analyses qu’il contient, lesquelles méritent
discussion, pourraient rebuter certains lecteurs soucieux d’un
académisme plus formel. Ils auraient bien tort, car, au-delà de
toute polémique, la question du genre est bel et bien essentielle
et se pose, voire s’impose, depuis toujours, aux chercheurs attirés
par la vie et l’œuvre de Rousseau.