DOGMA

 

Elena Pasca

Enzensberger, « l’inquiéteur » (I)

 

« Je reconnais que ma manière de penser le pouvoir est fort déraisonnable. S'il est la matière indissoluble de notre monde, alors la découverte de l'antimatière me console quelque peu » (Günter Eich[1]).
« Le pouvoir, dépouillé de son manteau mythique, ne peut plus se réconcilier avec la poésie. Ce qu'on nommait jadis inspiration s'appelle désormais esprit critique : l'esprit critique devient la féconde inquiétude du processus poétique » (Hans Magnus Enzensberger[2]).


La poésie est le seul média à avoir beaucoup plus de producteurs que de consommateurs, constate Enzensberger dans l'essai Nouvelles de l’entreprise lyrique (1997)[3]. Contre-productive pour autant ? Mais non, mais non, elle fait au moins partie du processus de socialisation en tant que « forme d'autocompréhension et d'autothérapie » (Zickzack 183), note l’écrivain en empruntant ironiquement l’apparente indulgence de l’establishment face à une poésie qu’elle cherche à discréditer en l’assimilant aux tâtonnements lyriques des adolescents. Mais que vient-elle faire dans la société, cette production non capitaliste et invendable de surcroît? Quel est le secret de sa survivance ? se demandent les managers de l’industrie culturelle. Et Enzensberger de se féliciter du privilège mystérieux que confère à la poésie  son caractère d’anti-marchandise: « Il n'existe pas de marché pour la poésie. Le poème est le seul produit de l'activité spirituelle humaine immunisé contre tout essai de mise à profit » (idem 185). Par extrapolation, ne pourrait-on pas affirmer qu’elle s’obstine à être la seule valeur d’usage encore tangible ? Et n'est-ce pas dommage de ne pas mettre à contre-profit cette prérogative qu’aucun « travailleur dans le vignoble du capitalisme » (idem 191) ne peut contester au poète ?
En faisant de ce privilège son lieu social, le poète s’érige en « inquiéteur », selon un mot de Gide, repris par Benjamin[4]. C’est sur cette voie que Heinrich Böll encourageait Enzensberger dès ses débuts en poésie. Pour aménager ce lieu social, il ne suffit pas de clamer sa colère et de distinguer entre bons et méchants ; il y a longtemps que le système a trouvé les moyens d’intégrer cette forme d’opposition trop facilement identifiable. C’est sur ce danger d’une intégration malgré lui que Böll, déjà chevronné dans l’art de saboter la digestion de l’ordre établi, attirait l’attention d’Enzensberger dans un article intitulé suggestivement Des agneaux et des loups, publié après la parution du premier recueil du poète, La défense des loups (1957) : « Quoi qu'il puisse apporter : colère ou réconfort, forme ou contenu, il doit créer dans et par son art une zone que la grâce ou la disgrâce du marché ne puissent pas endommager, (...) où la surprise puisse advenir à sa guise ». Le manichéisme, en l’occurrence une distinction trop tranchante entre agneaux et loups, perd de vue la grisaille dans laquelle le système en place nous noie tous. Böll invite Enzensberger à une autoréflexion critique, pour qu’il puisse saboter en toute conscience le broyeur de la pensée identificatrice en y mettant son grain de sel, « sa colère [exprimée] dans des gifles bien senties (...) au lieu d'une colère qui flatte le marché[5] ». Et le poète de suivre la lignée qu’inaugure le cycle des Poèmes méchants (1957) et de glisser entre les doigts dès qu’on croît le tenir : « J'écoute attentivement mes ennemis. / Qui sont mes ennemis ? / Les Noirs me traitent de Blanc / les Blancs me traitent de Noir. / Ca fait plaisir à entendre : ça pourrait signifier / que je suis sur la bonne voie », confesse-t-il dans le poème Doute[6].
« La poésie et la politique ne sont pas des "domaines", mais des processus historiques, l'un se déroulant dans le milieu du langage, l'autre dans celui du pouvoir. Tous deux sont également en liaison directe avec l'histoire » (CMC 429). Or, cette prédication d’historicité de la poésie – ainsi que de la modernité conçue comme « déploiement de la conscience historique » -, doit se rendre manifeste et assumer ses propres conséquences, sous peine d’être réifiée en fétiche. D’où l’impératif d’une critique historique qui doit soustraire le passé aux momifications, saisir le présent en tant que « à-présent » (Benjamin[7]) et l’exposer à l’alternative, parler « comme si l’avenir était possible » (CMC 292 et 433). Et l’on peut lire le poème Trace d'avenir, écrit au début des années 60, comme une profession de foi : « Qu'est-ce qui me pousse irrésistiblement au-delà des ponts, / comme une limace, comme un chien / aux yeux bandés, hors de moi / sur la trace de l'avenir, fouillant le sort, / fouillant nos propres cendres, fouillant / ce qui du fond des temps n'est pas encore ressuscité / et n'a pas encore été impitoyablement accompli ? // (...) / Non. / (...) rattraper, détourner ce qui n'est pas encore irrémédiable. / Moi, limace, épouvanter le tonnerre, / moi, yeux bandés, chien maigre » (Poésies 83).
Habermas désigne à juste titre la « question de la compulsion mythique de répétition dans l'histoire politique[8] » comme l’objet de prédilection de cette critique. La « loi de fer de la répétition » du même est un des dogmes imposés par les « fondamentalistes de la modernité » (Zickzack 166 et 10). Tous les visages de la société sont paralysés par un principe fondamental de l’ordre établi : le maintien et la justification du statu quo, la reproduction aveugle du même, sans alternative possible : « nous vivons dans un pays qui considère le blocage de ses propres potentialités comme assurance vie. (...) tout reste englué dans le bourbier de l'habitude. (...) La république est victime de son propre succès. Que tout se soit bien passé jusqu'ici est la preuve que tout doit continuer ainsi. Le capital fait preuve lui aussi d'une force d'inertie tout simplement loufoque » (Zickzack 174). Plus besoin de coercition par la violence, la censure s'est nichée au plus profond de nous-mêmes, elle est plus impitoyable que toute contrainte extérieure : « L'habitude de la force repose doucement / sur la force de l'habitude »[9]
Le recueil Mausolée (1975) vient démentir notre illusion d’une dynamique historique qui se traduirait par un progrès humain ; la persévérance dans le même prend l’accent benjaminien de la catastrophe permanente. « Il faut fonder le concept de progrès sur l'idée de catastrophe. Que les choses continuent à "aller ainsi", voilà la catastrophe (...). La pensée de Strindberg : l'enfer n'est nullement ce qui nous attend – mais cette vie-ci. », note Benjamin dans son essai sur Baudelaire[10]. « C'est dans ce Moyen Age / que nous vivons encore[11] » , dans cet état (pré)historique que le poète dénonce par l'image des ruines ou la métaphore de l’ère glaciaire : « Combattre / la glaciation avec des allumettes (dis-tu), est / une chose vaine » (La chose vaine[12]), puisque même nos illusions sur les époques « progressistes » ne tiennent pas la route : « Etre un homme de la Renaissance, un vrai, c'est se courber en temps utile », remarque le poète dans un poème évoquant Machiavel (Mausolée12).
La continuité de l’histoire des vainqueurs (Benjamin) constitue le point de départ du recueil Politique et crime (1964). Enzensberger pousse la symétrie des deux termes vers leur superposition : la politique criminelle n’est guère autre chose que le crime politique. Habermas y décèle l’exposition des symptômes d’un processus de dissolution du politique, à savoir « le génocide administratif et la trahison politique comme phénomène universel » ; « La persistance de la domination politique sous sa forme encore inévitable mais déjà dépassée empêtre de plus en plus ses citoyens dans le conflit : devoir trahir l'ordre établi ou choisir de se trahir eux-mêmes[13] ». Cette alternative est présente chez Enzensberger aussi sous la forme de l’impossibilité d’une vie humaine qui chercherait à respecter les exigences de l’ordre établi : l’alternative du suicide est à prendre en compte sérieusement si l’on a à choisir entre se donner la mort ou assumer jusqu’au bout, sans échappatoires, une « existence absolument contemporaine »[14].
Quoique... Il y a quand même une autre voie et à chacun de décider si elle signifie se trahir soi-même ou non ; une chose est sûre : cette voie ne trahit pas le système mais en saisit et en réalise l’essence même. Dans l’essai Ballade de Chicago – dont le titre fait penser à ce mélange de légende et de lyrisme caractérisant les poèmes épiques héroïques du Moyen Age - Enzensberger donne Al Capone comme exemple-type. Le succès de ce dernier ne résulte pas d’un désaccord avec les normes de la société américaine, mais au contraire de son adhésion conséquente aux principes « naturels » qui la gouvernent : « Il obéissait à la loi toute-puissante de l'offre et de la demande. (...) Il croyait dur comme fer au libre jeu des forces. Ce qui est bon pour les affaires est bon pour l'Amérique »[15]. Les nouveaux gangsters continuent cette œuvre civilisatrice ; ils incarnent la normalité capitaliste, et patriotique de surcroît, puisqu’ils s’en tiennent à l’intégration par tous les moyens ; ce sont désormais des « requins médiocres, normaux de l'upper middle class : figures d'un manuel de sociologie américaine. (...) Ils sont les vrais témoins de leur temps, sans part d'ombre, tout à fait contemporains, méconnaissables et proches, comme le monsieur au porte-documents qui s'assied à côté », constate Enzensberger au moyen d’une allusion sarcastique à la sociologie parsonienne (PV 137).
L’idéologie du miracle économique tue l’histoire en l’emprisonnant dans le même; l'innocence du devenir (Nietzsche) est sacrifiée au profit d’une hypertrophie du présent conçu comme ultime incarnation du meilleur des mondes. Y a-t-il quelque chose de digne d’une Commémoration ?  « Alors, quant aux années soixante-dix, / je peux être bref. (...) / La multiplication miraculeuse du pain / s’est limitée à Düsseldorf et alentours. / Sans résistance, en grandes lignes, / elles se sont autodévorées / les années soixante-dix, / sans garantie pour générations futures, / Turques et chômeurs. / Que quelqu’un s’en souvienne avec indulgence / ce serait trop demander » (FV 9). Quant à la révolution, il en reste « une expression qui ne sert plus qu'au travail des publicitaires[16] ». La globalisation capitaliste en est le succédané ; en bonne logique, « ...on ouvre le marché / à un yaourt révolutionnaire / dans une perspective eurostratégique. / Nouvelle patrie. Trois fois par jour / un collyre contre le smog. / Même le béton paraît décrépit » (Ingouvernabilité, FV 11).
Mais « la guerre civile diffuse entre gagnants et perdants », qui fait l’objet des recueils La grande migration (1992) et Perspectives de guerre civile[17] (1993), ne se limite pas à Chicago, ni même aux banlieues européennes ; elle se joue désormais à l’échelle d’un marché mondial qui rend des peuples entiers superflus ; en cause est toujours une instance anonyme globalisée, qui fonctionne selon une logique propre se présentant comme naturelle et échappant à l’imputation de responsabilité : « C'est le Fonds qui est coupable, une abréviation, une entité anonyme » (MW 159). Tout est désormais mouvant ; on aura appris la leçon, plus besoin de brûler qui que ce soit, si ce n’est ces perdants devenus inutiles parce ce qu’incapables d’adaptation toujours renouvelée, pardon, de flexibilité : « Par-ci, par-là, couché en bord de route / un mendiant qui ne bouge pas », note Enzensberger dans le poème Marché mondial, contenu dans le recueil Plus léger que l’air (1999)[18]. Et pour ne plus les voir ou – mieux – pour pouvoir dire que c’est de leur faute, il nous faut « la dose quotidienne / de cocaïne idéologique » (Les grenouilles de Bikini, FV 47). Rapport entre demande et offre, marché très prometteur, alors une industrie s’en charge, celle de la conscience.
L’analyse des modalités du « façonnement industriel des esprits » part des implications du constat de Marx : « La conscience est a priori un produit de la société et le restera aussi longtemps qu'il existera des hommes » (CMC 10) et vise à démasquer l'illusion tenace que « l'individu, faute de l'être ailleurs, peut rester le maître dans sa propre conscience », qu'il tient pour le refuge inexpugnable, comme s'il s’agissait d'une « citadelle capable de résister à un siège quotidien » (idem 9). Ce faisant, Enzensberger réunit deux thèmes de prédilection de la Théorie critique : la critique de l’industrie de la culture et celle d'une intériorité dont l’hypertrophie ne cherche qu'à cacher le vide désespérant que laisse l’élimination de la subjectivité réfléchissante au profit de quelques émotions, teintées de déprime et d’exaltation alternées, que l’on impose à tout le monde pour montrer qu’on en a encore. Et puis ça tient lieu de communication ; puisqu’on croule sous les traités consacrés à cette dernière, on a envie de croire qu’il y a peut-être quelque chose qui couve sous la cendre.
La tâche de cette industrie de la conscience consiste en la production synthétique de mythes pour le besoin quotidien, de contenus (et d’états) de conscience : le prêt-à-penser. Et comme les lois naturelles du marché imposent un rythme rapide de consommation, l'unique qualité des produits doit être leur caducité (PV 99). Pardon, l’autre qualité est implicite : l’adaptabilité/flexibilité, facilitée par un usage identique partout dans le monde : « perpétuer les rapports de force existants, quelle que soit leur nature ». Cette haute pensure démocratisée accomplit ainsi le rêve de tout maître qui se respecte et prend donc bien soin de ses sujets en ajoutant « l'exploitation non matérielle » à celle économique proprement dite : « Ce n'est plus seulement de la capacité de travail qu'on s'empare, mais de la faculté de juger et de se prononcer. Ce n'est pas l'exploitation qui est supprimée, mais la conscience que l'on en a » (CMC 18-19).
Le recueil de 1962 – Culture ou mise en condition ? - contient déjà l’audit de plusieurs secteurs de l’usine : le journalisme ; les journaux télévisés ; l’industrie du tourisme, celle du livre de poche. Et Enzensberger continue encore de nos jours la visite guidée de cette fabrique exemplaire – eh oui, elle est immense, il faut beaucoup de lofts pour la contenir. Il esquisse en passant une théorie des médias, centrée notamment sur la télévision, dresse un bilan effrayant de la presse à scandale, de la vente par correspondance[19], du système d’enseignement[20], de la politique culturelle allemande, de l’idéologie scientifique, de la nature réduite à l’état de matériau brut de l’exploitation industrielle etc. etc.
Un produit typique des processus actuels de socialisation dominés par le façonnement industriel des consciences est « l'analphabète secondaire » (MW 68), mobile et adaptable, sachant « déchiffrer des modes d'emploi, des pictogrammes et des chèques » et se mouvant dans un environnement qui « l'enferme hermétiquement dans une case pour le rendre imperméable à toute stimulation de sa conscience » (idem 68sq.), remarque Enzensberger dans l’essai Eloge de l’analphabétisme (1991). A l’ancienne alphabétisation forcée, projet ambitieux des Lumières, correspond aujourd’hui l’analphabétisation systématique, érigée en politique officielle (MW 70). Les médias font fonction d’université populaire assurant la formation continue. L’écrivain y voit un des symptômes du retournement des Lumières en leur contraire, que dénonce toute la Théorie critique. L’inculcation par socialisation de cet analphabétisme secondaire fonctionne selon Adorno comme moyen dans un processus qui fait de l’élimination de la subjectivité réfléchissante la condition nécessaire de la survie (économique) dans le système actuel. Et l’extase de l’élévation idéaliste dans les hautes sphères du sujet – « boucles éternelles – autoréférence », note laconiquement Enzensberger dans le poème Vertige, a pour fonction éminemment idéologique d’occulter la disparition du sujet terrestre, jeté comme un ballaste par-dessus bord (LL 43). Un sujet devenu de toute façon « plus léger que l'air », comme l’annonce déjà le titre du recueil. Les Lumières ne l’ont pas conduit à l’émancipation mais à une mise sous tutelle – Entmündigung (MW 65) -, souligne Enzensberger en détournant le terme kantien ; il a été domestiqué (idem 66) en vue de l’exploitation optimale de sa force de travail.
La déconstruction des catégories ou concepts philosophiques (et particulièrement du réseau conceptuel des Lumières) qui livrent les assises théoriques des mystifications idéologiques est un leitmotiv dans toute l’œuvre ; ainsi, l’esprit n’est plus qu’un simple sous-produit de l’idéologie ou, ce qui revient au même, un fantôme qui hante des poèmes tels que Ode à personne, Poésies pour ceux qui ne lisent pas des poésies ou encore Jadis : « Ah oui, l'esprit ! Jadis / on en parlait tout le temps. Je me demande / où il est passé, l'esprit »[21]. L’esprit du temps – liquéfié en une purée gluante - continue sa putrescence sous les yeux idolâtres des pèlerins qui s’en nourrissent (Procession[22]). Enzensberger jouerait-il les pleureuses ? Pas pour Heidegger, en tout cas, car « nous pourrions renoncer en cas de besoin / à l'être de l'étant », perte infiniment moins douloureuse que celle du lit, par exemple, preuve matérielle de la génialité de l’être humain, renchérit-il dans le poème Génial (LL 19).
Le traitement des concepts au moyen de la défiguration (Entstellung) poétique a des effets proches de ceux escomptés par l’effet de distanciation qu’emploie Brecht dans ses pièces. Enzensberger creuse encore plus la distance par les guillemets qui éveillent le respect dû à toute momie : le « concept » pleure son désespoir au milieu de choses qui, quoi qu’en dise la vérité (celle de l’adaequatio rei et intellectu), ne s’y subsument pas. Par rapport à la vie concrète[23], qu’il s’agisse du lit ou du sang des victimes, la « totalité » que prétend former l’histoire universelle est une bizarrerie oubliée dans la vitrine d’un bazar, au milieu d’un pot-pourri d’autres créations invraisemblables de l’esprit humain (FV 56, Kiosk 86[24]). Toute la pratique poétique illustre l’absence de totalité, en reflet de la simple juxtaposition des faits prédigérés que l’on mastique en guise d’expérience. L'effort du concept (Hegel) est moins conséquent que la violence, car « sans trace ensanglantée, pas de savoir[25] » et son travail d’identification et de négation abstraite fait paraître les moments historiques sanglants comme des grandeurs mathématiques permutables à souhait à l’intérieur du paradigme ainsi légitimé du même : « Ceci n'est pas un bûcher / Ceci n'est pas un autel où l'on sacrifie / Ceci n'est pas un échafaud » (Points trigonométriques, Gedichte 53).
Mais alors le grand principe unificateur, le dieu de toutes les harmonies et de l’amour du prochain ? Grand vaincu des Lumières, il s’est enfui du ciel. On peut toujours essayer de le contempler au fond de ses créations : « dans les cratères laissés par les bombes du progrès, / où la pluie crée des mares nouvelles, / naturel : Nn sive deus » (FV 47), répond Enzensberger à Spinoza. Et tous ces travailleurs de l’esprit qui fatiguent les concepts pour nous faire savoir que le genre humain est passé de la nature à la culture, qu’il a dépassé la barbarie ! « Un fluide naïf nous monte au nez, / et nous nous demandons qu'est-ce qu'il en est de cette philosophie : / est-elle conspiration, sarcasme odorant, idée fixe ou bluff ? » (Mausolée 54-55).
L’ordre établi nous demanderait-il des sacrifices insupportables, notamment celui de notre subjectivité ? Mais où est-on allé chercher ça, il suffit de regarder mieux, par exemple le citoyen qui a l’embarras du choix entre une caisse de Château Lafitte ou un congé aux Seychelles (LL 74) ; ne manifesterait-il pas concrètement la liberté de sa volonté ? Quoique... pourquoi pas les deux ? En cas de doute insoutenable, il reste toujours le marc de café, le pendule ou l’analyste (idem 75). Et c’est faire vraiment preuve d’ingratitude ou de perversion que de ne pas apprécier à sa juste valeur ce bonheur qui confine à l’indifférence (idem 69) – tout trouble et toute souffrance étant pris en charge par des experts. Patience, même dans la « dysharmonie préétablie » (idem 32) les choses finissent par s’équilibrer : « Le pouvoir est feutré, la joie aussi » (FV 10), même la jubilation est « morne et blême », rapetissée par l’écume (de la purée) contagieuse de la médiocrité - l’élément vital de ces « semble-morts » qui « dodelinent la tête avec ensemble (...)/ sont braves et bien en rang » (Poésies 65). Les effets de la cocaïne idéologique n’étant visiblement pas les mêmes que ceux de l’opium, il faut trouver un succédané moderne de ce dernier pour empêcher Marx d’atteindre son but : l’éveil de notre conscience, ironise Böll à son tour, en qualifiant la consommation d’opium moderne[26].
L’appauvrissement de l’expérience[27], l’apathie politique ou le délire consumériste ne font-ils pas partie de l’ordre des choses, an parfaite adéquation avec les lois naturelles du capitalisme, si ce n’est de toute l’histoire ? Et cette science pour laquelle le pessimisme est un péché (LL 16) vient nous éclairer sur les déterminismes naturels (dans le poème au titre suggestif Conversation sur Darwin, le chat et le faucheur[28]), certes à sa façon : « moitié bluff, moitié statistiques »[29]. C’est ce que Enzensberger appelle « illumination froide », selon le titre d’un poème inclus dans le cycle intitulé solennellement La paix éternelle, en hommage à Kant (ZM 75sq. et 82).
N’y a-t-il pas le même type de continuité entre la science et l’idéologie qu’entre politique et crime ? Du moins quant au rôle joué dans la reproduction du même, la question est posée implicitement dans le poème évoquant Conrad von Lorenz : « Tout caractère accidentel / doit être rejeté. Réunir, définir, nommer. / Toutes ces obscures similitudes n'ont été inventées / que pour la honte de la science. Des couteaux terminologiques / pour enlever de la chair d'un monde aveugle et palpitant le toujours même. // Inventaires, nomenclatures, répertoires. La nature, / un rectangle intemporel, une trame immobile. / Gravures coloriées à la main, tableaux synoptiques et généalogiques. / Dans le bouillonnement des apparences, un point fixe : le langage. / Grammaire du mesurable (...). / Classifiant, / méticulosité "riche de sens" » (Mausolée 24). Continuité ou pas, le salut n’est pas à attendre de la science : « Si l'expression "Un autre monde" signifie quelque chose, / elle signifie ce que nous ne pouvons pas déduire » (idem15). D’ailleurs, la seule science digne de confiance est la paléontologie : « elle tourne en rond » (FV 80) ; nous sommes sûrs de franchir la ligne d’arrivée sans changer d’état.
Toutes les superstructures du pouvoir « livrent des citations à volonté », on en a les Larmes de gratitude (FV 32), on oublie La théorie des catégories et on vaque à ses occupations : « Entre les causes éloignées / et les effets éloignés / un cheveu / incandescent sur le coussin. // Tel ou tel impérialisme / règne. / Le lichen sur le poteau / survit, / les événements importants / adviennent. (...) O combien invincible / la rage de dents / qui m’illumine / subitement dans la nuit » ( FV 56-57). En cherchant bien, nous trouverons sûrement un lien de causalité entre cette rage et « les lois "de fer" de l'histoire[30] », cette histoire qui est tout naturellement « ... un emmêlement inextricable / de pillages, de parjures et de folles intrigues » (Mausolée 12) et pour laquelle les catastrophes ont tout autant de signification que « des ragots de bistrot » (Poésies 13). Et dans ce moment d’illumination (à fondement dentaire, résistant au questionnement philosophique), on aperçoit peut-être en un éclair le passage d'un fantôme : l'esprit du monde, « non pas à cheval [selon l'image hégélienne] mais sur les ailes d'une fusée et sans tête », pour répondre avec Adorno[31] à la question rhétorique du poète[32].
Le doute semble toutefois résister à cette déconstruction, à condition de « mettre le doute en doute » (Poésies 161). Il s’agit de secouer, à la force du doute, tous les invariants de l’ordre établi, en œuvrant ainsi à une critique radicale au sens étymologique du terme, afin de remettre en mouvement tout ce qui est réifié en fétiche, donner une dynamique à l’histoire. Tout cela pour que l’avenir - le « souci » de Enzensberger - soit encore possible. « Je ne me plains pas, mais je plains ceux / que mon doute laisse froids. / Ils ont d'autres soucis » (idem 161). Alors, par souci d'être conséquents, y compris dans le refus de la poésie, « Achetez-vous de la culture et mastiquez-la comme un chewing-gum ! / (...) Amassez ! pourquoi pas ? / Débitez ! convertissez ! amortissez ! répartissez ! liquidez ! » (Ecume, Poésies 123).
Que fait la limace pour survivre dans la purée (PB 26) baveuse qu’est l'esprit objectif incarné dans les « faits » ? Même avec des nageoires acérés, difficile de trouver la radix de cette masse poisseuse que forme l’establishment de nous jours ; la Théorie critique et Foucault en ont d’ailleurs remarquablement saisi la dissémination. Le fondement de la purée n’est discernable qu’en tant que résultat d’une dissertation en trois parties (dialectique, si, si) à l’agrégation de philosophie. Il n’y a que là qu’il s’agrège. Et comme la limace refuse d’étouffer dans ce « psychodrome intellectuel » qui sent le moisi (PB 26), elle s’en remet aux effets microscopiques (MW 26 et 50) mais entêtés de la littérature, semblables aux sédiments d’un poison sur le fond du verre : « Colère et patience sont nécessaires / à qui veut insuffler dans les poumons des puissants / la fine poussière meurtrière / moulue par ceux qui ont tiré la leçon » (Poésies 37). « Mon poème est mon couteau », en rajoute Wolfgang Weyrauch[33] ; faute de pouvoir trancher, il révélera la négativité des « faits » floconneux en les confrontant à leurs propres prétentions de positivité telles que nous les colle l’écume de la purée : l’idéologie. « Patiemment / au nom de ceux qui n'en veulent rien savoir/ (...) s'en tenir à la douleur de la négation [déterminée] / (...) patiemment / retourner toute pensée qui dissimule son revers », insiste Enzensberger avec Adorno, à qui il dédie ce poème au titre édifiant : Difficile travail[34].

Cette présentation de la thématique de l’œuvre de Enzensberger sera suivie d’une analyse du rapport entre littérature et société, étayé sur une conception de la subjectivité que l’on tentera de mettre en relief.


[1] Eich, Günter - Rede zur Verleihung des Georg-Büchner-Preises. In : Gesammelte Werke 4, Frankfurt/Main : Suhrkamp 1991, pp. 620-21.
[2] Enzensberger, Hans Magnus – Poésie et politique. In : Culture ou mise en condition ? (CMC pour les citations suivantes). Paris : UGE 10/18 1973, pp. 405-435. Ici p. 433.
[3] Meldungen vom lyrischen Betrieb. In : Zickzack. Aufsätze. Frankfurt/Main : Suhrkamp 1997, p. 186.
[4] Benjamin, Walter – André Gide et son nouvel adversaire. In :Œuvres III. Paris : Gallimard Folio 2000, p. 165.
[5] Böll, Heinrich – Lämmer und Wölfe. In : Aufsätze, Kritiken, Reden. Köln : Kiepenheuer & Witsch 1967, pp. 481-482.
[6] In : Poésies. Paris : nrf 1966, p.161. Exemples de Poèmes méchants : « Foutu / toi qui t'abandonnes à qui te mène / par le bout du nez, dé de vent modéré, / forgeron de tes menottes, / accoucheur de ta mort, / épicier du poison / qui te sera administré » (Partenaires sociaux dans l’industrie d'armement, Poésies 33). Ou « Loués soient les bandits : vous, invitant au viol/ vous jetez sur le lit pourri / de l'obéissance (...). Vous / ne changerez pas le monde » (Poésies 49).
[7] Selon Walter Benjamin, l'à-présent interrompt la continuité de l'histoire des vainqueurs par le surgissement de moments du passé dont il décante le contenu de vérité en le rapportant au présent ; c’est un présent pleinement conscient de toutes ses potentialités (« il n'existe pas un seul instant qui ne porte en lui sa chance révolutionnaire ». In : Gesammelte Schriften I.3, Frankfurt/Main : Suhrkamp 1972, p. 1231).
[8] Habermas, Jürgen – Vom Ende der Politik. In : Grimm, Reinhold (éd.) – Hans Magnus Enzensberger. Frankfurt/Main : Suhrkamp 1984, p. 68.
[9] Die Macht der Gewohnheit. In : Gedichte 1950-1985. Frankfurt /Main : Suhrkamp 1986, p. 79. Cf. aussi le poème Parler allemand : « Qu'ai-je à chercher ici, / dans ce pays (...)/ où tout grimpe mais où rien ne va de l'avant, / (...) ici plus ça dégringole plus ça grimpe » (Poésies 53).
[10] In : Charles Baudelaire. Paris : Payot 1982, p. 242. Hannah Arendt a été la première à souligner les affinités avec la conception de l’histoire de Benjamin ; cf. Briefwechsel, in Grimm, Reinhold (éd.) – Hans Magnus Enzensberger, op. cit. pp. 82-89. Cf. aussi le poème Parler allemand (1960) : « laissez-nous planter nos tentes ici, / sur ces décombres de ferrailles aryennes, / (...) où des ruines naissent des ruines, / battant neuves, ruines en stocks, à crédit / (...) / où dans le vide-ordures se consume le passé, / où l'avenir grince de ses dents fausses » (Poésies 55).
[11] Mausolée. Trente-sept ballades tirées de l’histoire du progrès. Aix-en-Provence : Alinéa 1987, p. 10.
[12] In : Die Furie des Verschwindens. Gedichte (FV). Frankfurt/Main : Suhrkamp 1980.p. 18
[13] Habermas – Vom Ende der Politik, op. cit. pp. 70-71.
[14] Enzensberger – Mittelmass und Wahn.Gesammelte Zerstreuungen (MW). Frankfurt/Main : Suhrkamp 1991, p. 23. (Traduction française : Médiocrité et folie. Recueil de textes épars. Paris :Gallimard Nrf 1991). Cf. aussi le poème Partenaires sociaux dans l’industrie d’armement : « Ce n'est pas le crime qui perdra / la partie, mais toi : le crime / ne fait que changer de maquillage. / Le sang des victimes, lui, reste noir » (Poésies 35).
[15] Politik und Verbrechen. Neun Beiträge (PV). Frankfurt/Main : Suhrkamp 1964, p. 130.
[16] Palaver. Politische Überlegungen (1967-1973). Frankfurt/Main : Suhrkamp 1974, p. 8. Cf. aussi CMC 430, où l’auteur cite la remarque ironique de Kurt Tucholsky : « A cause du mauvais temps, la révolution allemande s'est produite dans le domaine de la musique ».
[17] Die grosse Wanderung. 33 Markierungen et Aussichten auf den Bürgerkrieg. Frankfurt/Main : Suhrkamp 1992 et 1993.
[18] In : Leichter als Luft. Moralische Gedichte (LL). Frankfurt/Main : Suhrkamp 1999, p. 18.
[19] L’écrivain prend Quelle pour exemple (l’équivalent allemand de La Redoute) : son catalogue est la « dernière variante historique de l’Encyclopédie », le « catéchisme de la réification » (MW 85).
[20] Par exemple le poème Pour manuel du niveau supérieur : l’école se charge de « l'apprentissage de la petite trahison, / du sale salut quotidien » (Poésies 37).
[21] In : Gedichte 1950-1985. Frankfurt /Main : Suhrkamp 1986, p. 134.
[22] In : Verteidigung der Wölfe (VW). Frankfurt /Main : Suhrkamp 1957, p. 71.
[23] Quant à la vie concrète, la représentation prédominante est celle de l’entropie, y compris pour caractériser la subjectivité (qui fera l’objet de la deuxième partie).
[24] Gedankenflucht. In : Kiosk. Neue Gedichte. Frankfurt/Main : Suhrkamp 1995, p. 86.
[25] Gewimmer und Firmament. In : Landessprache. Gedichte (LS). Frankfurt/Main : Suhrkamp 1969, p. 91.
[26] Böll, Heinrich - Karl Marx. In : Aufsätze, Kritiken, Reden, op. cit. p. 86.
[27] Cf. l’essai de 1933 de Benjamin, Expérience et pauvreté, in : Œuvres II, op. cit. p. 366.
[28] Zukunftsmusik. Frankfurt/Main : Suhrkamp 1993, p. 93-94.
[29] Der Untergang der Titanic. Eine Komödie. Frankfurt/Main : Suhrkamp 1978, p. 87.
[30] Das Ende der Konsequenz. In : Politische Brosamen (PB). Frankfurt/Main : Suhrkamp 1982, p. 15.
[31] Adorno, Theodor W. – Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée. Paris : Payot 1980, p. 53.
[32] Cf. aussi la réfutation ironique de l’esprit du monde, des lois de l’histoire, du sens de celle-ci, des métaphores apocalyptiques et de tout essai de ramener l’inconnu (l’avenir) au connu (au même), dans l’essai contenant Deux observations marginales sur la fin du monde, in : Politische Brosamen, op. cit. pp. 234-35).
[33] In : Bender, Hans (éd.) – Mein Gedicht ist mein Messer. München : List 1969, p. 29.
[34] Schwierige Arbeit. In : Blindenschrift. Frankfurt/Main : Suhrkamp 1964, p. 58.

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