« Je reconnais que ma manière de penser
le pouvoir est fort déraisonnable. S'il est la matière indissoluble
de notre monde, alors la découverte de l'antimatière me console
quelque peu » (Günter Eich[1]).
« Le pouvoir, dépouillé de son manteau mythique,
ne peut plus se réconcilier avec la poésie. Ce qu'on nommait
jadis inspiration s'appelle désormais esprit critique : l'esprit
critique devient la féconde inquiétude du processus poétique »
(Hans Magnus Enzensberger[2]).
La poésie est le seul média à avoir beaucoup plus de
producteurs que de consommateurs, constate Enzensberger dans l'essai Nouvelles
de l’entreprise lyrique (1997)[3].
Contre-productive pour autant ? Mais non, mais non, elle fait au
moins partie du processus de socialisation en tant que « forme
d'autocompréhension et d'autothérapie » (Zickzack
183), note l’écrivain en empruntant ironiquement l’apparente
indulgence de l’establishment face à une poésie qu’elle
cherche à discréditer en l’assimilant aux tâtonnements
lyriques des adolescents. Mais que vient-elle faire dans la société,
cette production non capitaliste et invendable de surcroît? Quel
est le secret de sa survivance ? se demandent les managers de l’industrie
culturelle. Et Enzensberger de se féliciter du privilège mystérieux
que confère à la poésie son caractère d’anti-marchandise:
« Il n'existe pas de marché pour la poésie. Le
poème est le seul produit de l'activité spirituelle humaine
immunisé contre tout essai de mise à profit »
(idem 185). Par extrapolation, ne pourrait-on pas affirmer qu’elle s’obstine
à être la seule valeur d’usage encore tangible ? Et
n'est-ce pas dommage de ne pas mettre à contre-profit cette prérogative
qu’aucun « travailleur dans le vignoble du capitalisme »
(idem 191) ne peut contester au poète ?
En faisant de ce privilège son lieu social, le poète s’érige
en « inquiéteur », selon un mot de
Gide, repris par Benjamin[4]. C’est
sur cette voie que Heinrich Böll encourageait Enzensberger dès
ses débuts en poésie. Pour aménager ce lieu social, il
ne suffit pas de clamer sa colère et de distinguer entre bons et méchants ;
il y a longtemps que le système a trouvé les moyens d’intégrer
cette forme d’opposition trop facilement identifiable. C’est sur
ce danger d’une intégration malgré lui que Böll,
déjà chevronné dans l’art de saboter la digestion
de l’ordre établi, attirait l’attention d’Enzensberger
dans un article intitulé suggestivement Des agneaux et des loups,
publié après la parution du premier recueil du poète,
La défense des loups (1957) : « Quoi qu'il
puisse apporter : colère ou réconfort, forme ou contenu,
il doit créer dans et par son art une zone que la grâce ou la
disgrâce du marché ne puissent pas endommager, (...) où
la surprise puisse advenir à sa guise ». Le manichéisme,
en l’occurrence une distinction trop tranchante entre agneaux et loups,
perd de vue la grisaille dans laquelle le système en place nous noie
tous. Böll invite Enzensberger à une autoréflexion critique,
pour qu’il puisse saboter en toute conscience le broyeur de la pensée
identificatrice en y mettant son grain de sel, « sa colère
[exprimée] dans des gifles bien senties (...) au lieu
d'une colère qui flatte le marché[5] ».
Et le poète de suivre la lignée qu’inaugure le cycle des
Poèmes méchants (1957) et de glisser entre les doigts
dès qu’on croît le tenir : « J'écoute
attentivement mes ennemis. / Qui sont mes ennemis ? / Les Noirs me traitent
de Blanc / les Blancs me traitent de Noir. / Ca fait plaisir à
entendre : ça pourrait signifier / que je suis sur la bonne voie »,
confesse-t-il dans le poème Doute[6].
« La poésie et la politique ne sont pas des "domaines",
mais des processus historiques, l'un se déroulant dans le milieu du
langage, l'autre dans celui du pouvoir. Tous deux sont également en
liaison directe avec l'histoire » (CMC 429). Or, cette prédication
d’historicité de la poésie – ainsi que de la modernité
conçue comme « déploiement de la conscience historique »
-, doit se rendre manifeste et assumer ses propres conséquences, sous
peine d’être réifiée en fétiche. D’où
l’impératif d’une critique historique qui
doit soustraire le passé aux momifications, saisir le présent
en tant que « à-présent » (Benjamin[7])
et l’exposer à l’alternative, parler « comme
si l’avenir était possible » (CMC 292 et 433).
Et l’on peut lire le poème Trace d'avenir, écrit
au début des années 60, comme une profession de foi : « Qu'est-ce
qui me pousse irrésistiblement au-delà des ponts, / comme une
limace, comme un chien / aux yeux bandés, hors de moi / sur la trace
de l'avenir, fouillant le sort, / fouillant nos propres cendres, fouillant
/ ce qui du fond des temps n'est pas encore ressuscité / et n'a pas
encore été impitoyablement accompli ? // (...) / Non. /
(...) rattraper, détourner ce qui n'est pas encore irrémédiable.
/ Moi, limace, épouvanter le tonnerre, / moi, yeux bandés, chien
maigre » (Poésies 83).
Habermas désigne à juste titre la « question de
la compulsion mythique de répétition dans l'histoire politique[8]
» comme l’objet de prédilection de cette critique. La « loi
de fer de la répétition » du même est
un des dogmes imposés par les « fondamentalistes de la
modernité » (Zickzack 166 et 10). Tous les visages
de la société sont paralysés par un principe fondamental
de l’ordre établi : le maintien et la justification du statu
quo, la reproduction aveugle du même, sans alternative possible :
« nous vivons dans un pays qui considère le blocage de
ses propres potentialités comme assurance vie. (...) tout reste englué
dans le bourbier de l'habitude. (...) La république est victime de
son propre succès. Que tout se soit bien passé jusqu'ici est
la preuve que tout doit continuer ainsi. Le capital fait preuve lui aussi
d'une force d'inertie tout simplement loufoque » (Zickzack
174). Plus besoin de coercition par la violence, la censure s'est nichée
au plus profond de nous-mêmes, elle est plus impitoyable que toute contrainte
extérieure : « L'habitude de la force repose doucement
/ sur la force de l'habitude »[9].
Le recueil Mausolée (1975) vient démentir notre illusion
d’une dynamique historique qui se traduirait par un progrès humain ;
la persévérance dans le même prend l’accent benjaminien
de la catastrophe permanente. « Il faut fonder le concept
de progrès sur l'idée de catastrophe. Que les choses continuent
à "aller ainsi", voilà la catastrophe (...). La pensée
de Strindberg : l'enfer n'est nullement ce qui nous attend – mais
cette vie-ci. », note Benjamin dans son essai sur Baudelaire[10].
« C'est dans ce Moyen Age / que nous vivons encore[11] » ,
dans cet état (pré)historique que le poète dénonce
par l'image des ruines ou la métaphore de l’ère glaciaire :
« Combattre / la glaciation avec des allumettes (dis-tu), est
/ une chose vaine » (La chose vaine[12]),
puisque même nos illusions sur les époques « progressistes »
ne tiennent pas la route : « Etre un homme de la Renaissance,
un vrai, c'est se courber en temps utile », remarque le poète
dans un poème évoquant Machiavel (Mausolée12).
La continuité de l’histoire des vainqueurs (Benjamin) constitue
le point de départ du recueil Politique et crime (1964). Enzensberger
pousse la symétrie des deux termes vers leur superposition : la
politique criminelle n’est guère autre chose que le crime politique.
Habermas y décèle l’exposition des symptômes d’un
processus de dissolution du politique, à savoir « le génocide
administratif et la trahison politique comme phénomène universel » ;
« La persistance de la domination politique sous sa forme encore
inévitable mais déjà dépassée empêtre
de plus en plus ses citoyens dans le conflit : devoir trahir l'ordre
établi ou choisir de se trahir eux-mêmes[13] ».
Cette alternative est présente chez Enzensberger aussi sous la forme
de l’impossibilité d’une vie humaine qui chercherait à
respecter les exigences de l’ordre établi : l’alternative
du suicide est à prendre en compte sérieusement si l’on
a à choisir entre se donner la mort ou assumer jusqu’au bout,
sans échappatoires, une « existence absolument contemporaine »[14].
Quoique... Il y a quand même une autre voie et à chacun de décider
si elle signifie se trahir soi-même ou non ; une chose est sûre :
cette voie ne trahit pas le système mais en saisit et en réalise
l’essence même. Dans l’essai Ballade de Chicago –
dont le titre fait penser à ce mélange de légende et
de lyrisme caractérisant les poèmes épiques héroïques
du Moyen Age - Enzensberger donne Al Capone comme exemple-type. Le succès
de ce dernier ne résulte pas d’un désaccord avec les normes
de la société américaine, mais au contraire de son adhésion
conséquente aux principes « naturels » qui la gouvernent :
« Il obéissait à la loi toute-puissante de l'offre
et de la demande. (...) Il croyait dur comme fer au libre jeu des forces.
Ce qui est bon pour les affaires est bon pour l'Amérique »[15].
Les nouveaux gangsters continuent cette œuvre civilisatrice ; ils
incarnent la normalité capitaliste, et patriotique de surcroît,
puisqu’ils s’en tiennent à l’intégration par
tous les moyens ; ce sont désormais des « requins
médiocres, normaux de l'upper middle class : figures
d'un manuel de sociologie américaine. (...) Ils sont les vrais témoins
de leur temps, sans part d'ombre, tout à fait contemporains, méconnaissables
et proches, comme le monsieur au porte-documents qui s'assied à côté »,
constate Enzensberger au moyen d’une allusion sarcastique à la
sociologie parsonienne (PV 137).
L’idéologie du miracle économique tue l’histoire en
l’emprisonnant dans le même; l'innocence du devenir (Nietzsche)
est sacrifiée au profit d’une hypertrophie du présent
conçu comme ultime incarnation du meilleur des mondes. Y a-t-il
quelque chose de digne d’une Commémoration ?
« Alors, quant aux années soixante-dix, / je peux être
bref. (...) / La multiplication miraculeuse du pain / s’est limitée
à Düsseldorf et alentours. / Sans résistance, en grandes
lignes, / elles se sont autodévorées / les années soixante-dix,
/ sans garantie pour générations futures, / Turques et chômeurs. /
Que quelqu’un s’en souvienne avec indulgence / ce serait trop
demander » (FV 9). Quant à la révolution, il en
reste « une expression qui ne sert plus qu'au travail des publicitaires[16]
». La globalisation capitaliste en est le succédané ;
en bonne logique, « ...on ouvre le marché / à un
yaourt révolutionnaire / dans une perspective eurostratégique.
/ Nouvelle patrie. Trois fois par jour / un collyre contre le smog. /
Même le béton paraît décrépit »
(Ingouvernabilité, FV 11).
Mais « la guerre civile diffuse entre gagnants et perdants »,
qui fait l’objet des recueils La grande migration (1992) et Perspectives
de guerre civile[17] (1993),
ne se limite pas à Chicago, ni même aux banlieues européennes
; elle se joue désormais à l’échelle d’un
marché mondial qui rend des peuples entiers superflus ; en cause
est toujours une instance anonyme globalisée, qui fonctionne selon
une logique propre se présentant comme naturelle et échappant
à l’imputation de responsabilité : « C'est
le Fonds qui est coupable, une abréviation, une entité anonyme »
(MW 159). Tout est désormais mouvant ; on aura appris la leçon,
plus besoin de brûler qui que ce soit, si ce n’est ces perdants
devenus inutiles parce ce qu’incapables d’adaptation toujours
renouvelée, pardon, de flexibilité : « Par-ci,
par-là, couché en bord de route / un mendiant qui ne bouge pas »,
note Enzensberger dans le poème Marché mondial, contenu
dans le recueil Plus léger que l’air (1999)[18]. Et
pour ne plus les voir ou – mieux – pour pouvoir dire que c’est
de leur faute, il nous faut « la dose quotidienne / de cocaïne
idéologique » (Les grenouilles de Bikini, FV 47).
Rapport entre demande et offre, marché très prometteur, alors
une industrie s’en charge, celle de la conscience.
L’analyse des modalités du « façonnement
industriel des esprits » part des implications du
constat de Marx : « La conscience est a priori un produit
de la société et le restera aussi longtemps qu'il existera des
hommes » (CMC 10) et vise à démasquer l'illusion
tenace que « l'individu, faute de l'être ailleurs, peut
rester le maître dans sa propre conscience », qu'il tient
pour le refuge inexpugnable, comme s'il s’agissait d'une « citadelle
capable de résister à un siège quotidien »
(idem 9). Ce faisant, Enzensberger réunit deux thèmes de prédilection
de la Théorie critique : la critique de l’industrie de la
culture et celle d'une intériorité dont l’hypertrophie
ne cherche qu'à cacher le vide désespérant que laisse
l’élimination de la subjectivité réfléchissante
au profit de quelques émotions, teintées de déprime et
d’exaltation alternées, que l’on impose à tout le
monde pour montrer qu’on en a encore. Et puis ça tient lieu de
communication ; puisqu’on croule sous les traités consacrés
à cette dernière, on a envie de croire qu’il y a peut-être
quelque chose qui couve sous la cendre.
La tâche de cette industrie de la conscience consiste en la production
synthétique de mythes pour le besoin quotidien, de contenus (et
d’états) de conscience : le prêt-à-penser.
Et comme les lois naturelles du marché imposent un rythme rapide de
consommation, l'unique qualité des produits doit être leur caducité
(PV 99). Pardon, l’autre qualité est implicite : l’adaptabilité/flexibilité,
facilitée par un usage identique partout dans le monde : « perpétuer
les rapports de force existants, quelle que soit leur nature ».
Cette haute pensure démocratisée accomplit ainsi le rêve
de tout maître qui se respecte et prend donc bien soin de ses sujets
en ajoutant « l'exploitation non matérielle »
à celle économique proprement dite : « Ce
n'est plus seulement de la capacité de travail qu'on s'empare, mais
de la faculté de juger et de se prononcer. Ce n'est pas l'exploitation
qui est supprimée, mais la conscience que l'on en a »
(CMC 18-19).
Le recueil de 1962 – Culture ou mise en condition ? - contient
déjà l’audit de plusieurs secteurs de l’usine :
le journalisme ; les journaux télévisés ; l’industrie
du tourisme, celle du livre de poche. Et Enzensberger continue encore
de nos jours la visite guidée de cette fabrique exemplaire –
eh oui, elle est immense, il faut beaucoup de lofts pour la contenir. Il esquisse
en passant une théorie des médias, centrée notamment
sur la télévision, dresse un bilan effrayant de la presse à
scandale, de la vente par correspondance[19],
du système d’enseignement[20],
de la politique culturelle allemande, de l’idéologie scientifique,
de la nature réduite à l’état de matériau
brut de l’exploitation industrielle etc. etc.
Un produit typique des processus actuels de socialisation dominés par
le façonnement industriel des consciences est « l'analphabète
secondaire » (MW 68), mobile et adaptable, sachant « déchiffrer
des modes d'emploi, des pictogrammes et des chèques »
et se mouvant dans un environnement qui « l'enferme hermétiquement
dans une case pour le rendre imperméable à toute stimulation
de sa conscience » (idem 68sq.), remarque Enzensberger dans
l’essai Eloge de l’analphabétisme (1991). A l’ancienne
alphabétisation forcée, projet ambitieux des Lumières,
correspond aujourd’hui l’analphabétisation systématique,
érigée en politique officielle (MW 70). Les médias font
fonction d’université populaire assurant la formation continue.
L’écrivain y voit un des symptômes du retournement des
Lumières en leur contraire, que dénonce toute la Théorie
critique. L’inculcation par socialisation de cet analphabétisme
secondaire fonctionne selon Adorno comme moyen dans un processus qui fait
de l’élimination de la subjectivité réfléchissante
la condition nécessaire de la survie (économique) dans le système
actuel. Et l’extase de l’élévation idéaliste
dans les hautes sphères du sujet – « boucles éternelles
– autoréférence », note laconiquement Enzensberger
dans le poème Vertige, a pour fonction éminemment idéologique
d’occulter la disparition du sujet terrestre, jeté comme un ballaste
par-dessus bord (LL 43). Un sujet devenu de toute façon « plus
léger que l'air », comme l’annonce déjà
le titre du recueil. Les Lumières ne l’ont pas conduit à
l’émancipation mais à une mise sous tutelle – Entmündigung
(MW 65) -, souligne Enzensberger en détournant le terme kantien ;
il a été domestiqué (idem 66) en vue de l’exploitation
optimale de sa force de travail.
La déconstruction des catégories ou concepts philosophiques
(et particulièrement du réseau conceptuel des Lumières)
qui livrent les assises théoriques des mystifications idéologiques est
un leitmotiv dans toute l’œuvre ; ainsi, l’esprit n’est
plus qu’un simple sous-produit de l’idéologie ou, ce qui
revient au même, un fantôme qui hante des poèmes tels que
Ode à personne, Poésies pour ceux qui ne lisent pas
des poésies ou encore Jadis : « Ah oui,
l'esprit ! Jadis / on en parlait tout le temps. Je me demande / où
il est passé, l'esprit »[21].
L’esprit du temps – liquéfié en une purée
gluante - continue sa putrescence sous les yeux idolâtres des pèlerins
qui s’en nourrissent (Procession[22]).
Enzensberger jouerait-il les pleureuses ? Pas pour Heidegger, en tout
cas, car « nous pourrions renoncer en cas de besoin / à
l'être de l'étant », perte infiniment moins douloureuse
que celle du lit, par exemple, preuve matérielle de la génialité
de l’être humain, renchérit-il dans le poème Génial
(LL 19).
Le traitement des concepts au moyen de la défiguration (Entstellung)
poétique a des effets proches de ceux escomptés par l’effet
de distanciation qu’emploie Brecht dans ses pièces. Enzensberger
creuse encore plus la distance par les guillemets qui éveillent
le respect dû à toute momie : le « concept »
pleure son désespoir au milieu de choses qui, quoi qu’en dise
la vérité (celle de l’adaequatio rei et intellectu),
ne s’y subsument pas. Par rapport à la vie concrète[23],
qu’il s’agisse du lit ou du sang des victimes, la « totalité »
que prétend former l’histoire universelle est une bizarrerie
oubliée dans la vitrine d’un bazar, au milieu d’un pot-pourri
d’autres créations invraisemblables de l’esprit humain
(FV 56, Kiosk 86[24]).
Toute la pratique poétique illustre l’absence de totalité,
en reflet de la simple juxtaposition des faits prédigérés
que l’on mastique en guise d’expérience. L'effort du concept
(Hegel) est moins conséquent que la violence, car « sans
trace ensanglantée, pas de savoir[25] »
et son travail d’identification et de négation abstraite fait
paraître les moments historiques sanglants comme des grandeurs mathématiques
permutables à souhait à l’intérieur du paradigme
ainsi légitimé du même : « Ceci n'est
pas un bûcher / Ceci n'est pas un autel où l'on sacrifie / Ceci
n'est pas un échafaud » (Points trigonométriques,
Gedichte 53).
Mais alors le grand principe unificateur, le dieu de toutes les harmonies
et de l’amour du prochain ? Grand vaincu des Lumières, il
s’est enfui du ciel. On peut toujours essayer de le contempler au fond
de ses créations : « dans les cratères laissés
par les bombes du progrès, / où la pluie crée des mares
nouvelles, / naturel : Nn sive deus » (FV 47), répond
Enzensberger à Spinoza. Et tous ces travailleurs de l’esprit
qui fatiguent les concepts pour nous faire savoir que le genre humain est
passé de la nature à la culture, qu’il a dépassé
la barbarie ! « Un fluide naïf nous monte au nez, /
et nous nous demandons qu'est-ce qu'il en est de cette philosophie :
/ est-elle conspiration, sarcasme odorant, idée fixe ou bluff ? »
(Mausolée 54-55).
L’ordre établi nous demanderait-il des sacrifices insupportables,
notamment celui de notre subjectivité ? Mais où est-on
allé chercher ça, il suffit de regarder mieux, par exemple le
citoyen qui a l’embarras du choix entre une caisse de Château
Lafitte ou un congé aux Seychelles (LL 74) ; ne manifesterait-il
pas concrètement la liberté de sa volonté ? Quoique...
pourquoi pas les deux ? En cas de doute insoutenable, il reste toujours
le marc de café, le pendule ou l’analyste (idem 75). Et c’est
faire vraiment preuve d’ingratitude ou de perversion que de ne pas apprécier
à sa juste valeur ce bonheur qui confine à l’indifférence
(idem 69) – tout trouble et toute souffrance étant pris en charge
par des experts. Patience, même dans la « dysharmonie préétablie »
(idem 32) les choses finissent par s’équilibrer : « Le
pouvoir est feutré, la joie aussi » (FV 10), même
la jubilation est « morne et blême », rapetissée
par l’écume (de la purée) contagieuse de la médiocrité
- l’élément vital de ces « semble-morts »
qui « dodelinent la tête avec ensemble (...)/ sont braves
et bien en rang » (Poésies 65). Les effets de
la cocaïne idéologique n’étant visiblement pas les
mêmes que ceux de l’opium, il faut trouver un succédané
moderne de ce dernier pour empêcher Marx d’atteindre son but :
l’éveil de notre conscience, ironise Böll à son tour,
en qualifiant la consommation d’opium moderne[26].
L’appauvrissement de l’expérience[27],
l’apathie politique ou le délire consumériste ne font-ils
pas partie de l’ordre des choses, an parfaite adéquation avec
les lois naturelles du capitalisme, si ce n’est de toute l’histoire
? Et cette science pour laquelle le pessimisme est un péché
(LL 16) vient nous éclairer sur les déterminismes naturels
(dans le poème au titre suggestif Conversation sur Darwin, le chat
et le faucheur[28]), certes
à sa façon : « moitié bluff, moitié
statistiques »[29].
C’est ce que Enzensberger appelle « illumination froide »,
selon le titre d’un poème inclus dans le cycle intitulé
solennellement La paix éternelle, en hommage à Kant (ZM
75sq. et 82).
N’y a-t-il pas le même type de continuité entre la science
et l’idéologie qu’entre politique et crime ? Du
moins quant au rôle joué dans la reproduction du même,
la question est posée implicitement dans le poème évoquant
Conrad von Lorenz : « Tout caractère accidentel / doit
être rejeté. Réunir, définir, nommer. /
Toutes ces obscures similitudes n'ont été inventées /
que pour la honte de la science. Des couteaux terminologiques / pour enlever
de la chair d'un monde aveugle et palpitant le toujours même. //
Inventaires, nomenclatures, répertoires. La nature, / un rectangle
intemporel, une trame immobile. / Gravures coloriées à la main,
tableaux synoptiques et généalogiques. / Dans le bouillonnement
des apparences, un point fixe : le langage. / Grammaire du mesurable
(...). / Classifiant, / méticulosité "riche de sens" »
(Mausolée 24). Continuité ou pas, le salut n’est
pas à attendre de la science : « Si l'expression
"Un autre monde" signifie quelque chose, / elle signifie ce que nous ne pouvons
pas déduire » (idem15). D’ailleurs, la seule science
digne de confiance est la paléontologie : « elle
tourne en rond » (FV 80) ; nous sommes sûrs de franchir
la ligne d’arrivée sans changer d’état.
Toutes les superstructures du pouvoir « livrent des citations
à volonté », on en a les Larmes de gratitude
(FV 32), on oublie La théorie des catégories et on vaque
à ses occupations : « Entre les causes éloignées
/ et les effets éloignés / un cheveu / incandescent sur le coussin.
// Tel ou tel impérialisme / règne. / Le lichen sur le poteau
/ survit, / les événements importants / adviennent. (...)
O combien invincible / la rage de dents / qui m’illumine / subitement
dans la nuit » ( FV 56-57). En cherchant bien, nous trouverons sûrement
un lien de causalité entre cette rage et « les lois "de
fer" de l'histoire[30] »,
cette histoire qui est tout naturellement « ... un emmêlement
inextricable / de pillages, de parjures et de folles intrigues »
(Mausolée 12) et pour laquelle les catastrophes ont tout autant
de signification que « des ragots de bistrot »
(Poésies 13). Et dans ce moment d’illumination (à
fondement dentaire, résistant au questionnement philosophique), on
aperçoit peut-être en un éclair le passage d'un fantôme :
l'esprit du monde, « non pas à cheval [selon l'image
hégélienne] mais sur les ailes d'une fusée et sans
tête », pour répondre avec Adorno[31]
à la question rhétorique du poète[32].
Le doute semble toutefois résister à cette déconstruction,
à condition de « mettre le doute en doute »
(Poésies 161). Il s’agit de secouer, à la force
du doute, tous les invariants de l’ordre établi, en œuvrant
ainsi à une critique radicale au sens étymologique du
terme, afin de remettre en mouvement tout ce qui est réifié
en fétiche, donner une dynamique à l’histoire. Tout cela
pour que l’avenir - le « souci » de Enzensberger
- soit encore possible. « Je ne me plains pas, mais je plains
ceux / que mon doute laisse froids. / Ils ont d'autres soucis »
(idem 161). Alors, par souci d'être conséquents, y compris dans
le refus de la poésie, « Achetez-vous de la culture et
mastiquez-la comme un chewing-gum ! / (...) Amassez ! pourquoi pas ?
/ Débitez ! convertissez ! amortissez ! répartissez !
liquidez ! » (Ecume, Poésies 123).
Que fait la limace pour survivre dans la purée (PB 26)
baveuse qu’est l'esprit objectif incarné dans les « faits » ?
Même avec des nageoires acérés, difficile de trouver la
radix de cette masse poisseuse que forme l’establishment de nous
jours ; la Théorie critique et Foucault en ont d’ailleurs
remarquablement saisi la dissémination. Le fondement de la purée
n’est discernable qu’en tant que résultat d’une dissertation
en trois parties (dialectique, si, si) à l’agrégation
de philosophie. Il n’y a que là qu’il s’agrège.
Et comme la limace refuse d’étouffer dans ce « psychodrome
intellectuel » qui sent le moisi (PB 26), elle s’en remet
aux effets microscopiques (MW 26 et 50) mais entêtés de la littérature,
semblables aux sédiments d’un poison sur le fond du verre :
« Colère et patience sont nécessaires / à
qui veut insuffler dans les poumons des puissants / la fine poussière
meurtrière / moulue par ceux qui ont tiré la leçon »
(Poésies 37). « Mon poème est mon couteau »,
en rajoute Wolfgang Weyrauch[33] ;
faute de pouvoir trancher, il révélera la négativité
des « faits » floconneux en les confrontant à leurs
propres prétentions de positivité telles que nous les colle
l’écume de la purée : l’idéologie.
« Patiemment / au nom de ceux qui n'en veulent rien savoir/ (...)
s'en tenir à la douleur de la négation [déterminée]
/ (...) patiemment / retourner toute pensée qui dissimule son revers »,
insiste Enzensberger avec Adorno, à qui il dédie ce poème
au titre édifiant : Difficile travail[34].
Cette présentation de la thématique de l’œuvre de
Enzensberger sera suivie d’une analyse du rapport entre littérature
et société, étayé sur une conception de la subjectivité
que l’on tentera de mettre en relief.