Nous tenterons d’esquisser les grandes
étapes du «
réveil » de Günter
Eich, qui prend progressivement la forme du «
symbole
prospectif »
(Ricœur
[5]) de la taupe. Mais
pour que cette dernière s’engage dans le dynamitage, dans le
désagrègement, il faut que son action soit éprouvée
comme indispensable. Par conséquent, nous ébaucherons
d’abord le parcours qui mène nécessairement à la
taupe, suivant le développement d’un des thèmes structurants
de l’œuvre : la construction puis la déconstruction
poétique de la réalité.
Les
procédés expressionnistes et néo-romantiques à
l’œuvre dans le recueil
Poèmes (1930) et dans les
pièces radiophoniques des années 30 ont pour arrière-plan
une sensibilité proche de l’existentialisme, réagissant
à des expériences lyriques de dislocation et de perte de la
réalité et de la transcendance. Les «
monologues
intérieurs » (GW IV, 457) mettent en scène la
dissolution poétique des frontières entre le moi lyrique et la
réalité, par des mouvements incessants de projection et
d’introjection qui servent à saisir à la fois ce moi et la
réalité. Ainsi, la poésie romantique-magique de la nature
acquiert sa fonction de connaissance totalisante, au moyen du
poème : lieu d’avènement de la réalité et
de l’identité du moi en tant que créations/constructions et
conquêtes du poète. Le moi lyrique s’invente, dans cette
poésie de la nature, «
une mythologie protéiforme de
la substantialité subjective », moyen
d’éterniser «
soit l'unité signifiante de la
nature et de l'âme, soit leur dualité également
signifiante », commente
Lukacs
[6]; ainsi,
«
l'âme, à cet instant lyrique, fige sa plus pure
intériorité en substance, et la nature, étrangère et
inconnaissable, se mue en un lumineux symbole, par la force de
l'intériorité. (...) ... dans le lyrisme seulement, cette
fulguration non médiatisée de la substance se fait
révélation soudaine, déchiffrement d'arcanes perdues; dans
le lyrisme seulement, le sujet qui soutient cette expérience devient
l'unique porteur de sens, l'unique réalité
vraie [7]».
L’esthétisme devient chez le jeune Eich, comme dans la
poésie de Gottfried Benn, une valeur en lui-même,
détaché de tout concept d’engagement ou de fonction
sociale.
Le
«
jardinier » s’efforce ainsi de
(re-)construire la réalité; ses moyens sont aussi ceux du
rêve et du souvenir qui s’interpénètrent en un seuil
qui renvoie au chiasme de la vie et de la mort (
Among my souvenirs, Suite de
la conversation, etc.) et s’agglutinent en une topographie
intérieure du monde, dans la mesure où des bribes perçues
de réalité et des bribes de rêve se fondent, se justifient
mutuellement et acquièrent ainsi une existence. Il faut créer pour
être; le sens de chaque création (du poème en tant que
«
balise ») dépasse infiniment la
signification d’un fragment de réalité. Citons Hugo :
«
c'est au-dedans de soi qu'il faut regarder le dehors. Le profond
miroir sombre est au fond de l'homme (...), c'est plus que l'image, c'est le
simulacre, et dans le simulacre il y a du spectre (...); nous y apercevons
à une distance d'abîme, dans un cercle étroit le monde
immense »
[8]. Cette
tentative de créer le «
monde »,
par une exploration onirique de la propre topographie
intérieure,
implique un travail de réappropriation et de devenir-conscient, premier
pas vers le «
réveil ». «
La
réalité n'est pas, la réalité veut être
cherchée et gagnée », constate Paul
Celan
[9]. L’analogie avec Celan
sert non seulement à rendre manifeste une similitude formelle, mais aussi
l’absorption subreptice, involontaire de connotations qui
relèveront de plus en plus ouvertement d’un engagement au sens
adornien du terme (dans la taupe
Refrain, par exemple). Car ce monde
créé se définit comme
«
contre-monde » : la possibilité
d’un monde sans souffrance, nous rappelle Celan dans le cycle
Aux
portes du recueil
Le sable des
urnes[10]. Et la saisie
justificatrice de la réalité telle qu’elle est glisse vers
la justification d’une réalité utopique. Ce n’est que
là, derrière les châtaignes, que commence le monde (Celan)
et, une fois convaincus de devenir aveugles, d’éliminer les
armatures de la connaissance telles que l’ordre établi les
préforme, plus rien ne peut nous dessaisir de notre subjectivité
qui s’incarne dans ce monde utopique, constate Eich (
L’origine de
la vérité, GS 1, 109) ; «
Aller là /
où les parallèles se croisent. / Remplir par des rêves / les
exigences de la logique » (
Suite de la conversation, GW 1,
154), ou, comme l’exige Celan, « va (...) dans ton
étroitesse la plus profonde et
libère-toi »
[11].
C’est dans son œuvre tardive, à partir du recueil de
poèmes
Classés (1964) et surtout dans les taupes (1968,
1970), que Eich suivra cet
impératif.
Mais, pour revenir à la
chronologie, dans les recueils
Fermes éloignées (1948) et
Métro (1949) «
les images passent et la douleur
demeure » (
Fragment de lettre, GW 1, 102),
d’où la « décision de regarder le monde comme
langage » (GW 4, 613) pour essayer de fixer ces images. Par la
concordance magique visée ici entre le mot et la chose, le poète
tente (encore) de construire la réalité par le passage de
l’ordre du visible, de l’ordre syntaxique du langage, à
l’ordre de l’invisible, à une syntaxe de l’être.
Cette démarche d’inspiration romantique (à son apogée
dans la poésie de Lehmann, mais aussi chez Benn ou Loerke) reste
prééminente dans l’œuvre des années 50, à
savoir dans le recueil de poèmes
Messages de la pluie (1955) et
les pièces radiophoniques. Le poète revêt ici la fonction de
« passeur » du mot à la chose : il est à
la fois traducteur et interprète, au sens de
translatio et de
transgressio. Dans l’essai
Chinois (1950), Eich – par
ailleurs sinologue de formation – se raccroche au primat du signe :
la fonction du poème serait ainsi analogue à celle d’un
signe pictural chinois, il tendrait à la compression du sens en signes
capables d’exprimer la réalité sans recours à des
médiations, tout en gardant la référence à une
totalité, par opposition au langage occidental analytique et morcelant
(GW 4, 392). Ces signes sont associés à la
création/donation de réalité par la donation du nom, telle
que la concevait déjà Platon dans
Cratyle, à savoir
comme équivalent du «
nom
naturel »
[12] ou
encore Novalis en parlant de la «
sympathie entre le signe et le
désigné »
[13].
Le nom refléterait selon Eich le degré de réalité
que le poète incorpore à chaque
chose.
Mais l’interprétation des
signes ne mène qu’à des significations partielles, sans
accès au sens totalisant, à l’ordre de l’être,
apanage du mot utopique; les signes ne s’ordonnent que dans des
«
alphabètes de l'amertume » (
Miniature
hivernale, GW 1, 27). Les pièces radiophoniques écrites entre
1955 et 1959 (
Vue sur Venise, Mes sept jeunes amis, etc.) seront le
théâtre de la déconstruction de l’illusion d’une
langue utopique comme de l’utopie d’une communication authentique;
cette dernière devient une «
tâche prévue /
pour le temps d'après la mort » (
Par exemple, GW 1,
136). Nous vivons, dit Eich en détournant la monade leibnizienne, dans un
« solide état de non-relation fertile » (taupe
Tentative avec Leibniz, MW 32). Karl Krolow exprime l’état
du poète qui désespère du langage :
«
Maintenant je ne vis / qu'en compagnie de la
désobéissance / de quelques
mots »
[14].
D’où la tentation du silence :
« Je veux passer
ma vieillesse dans le crépuscule vert / du vin, / sans
dialogue » (
Fragment de lettre, GW 1, 102). Notons que
c’est Hugo von Hofmannsthal qui institue, en 1902, ce leitmotiv de la
poésie allemande, notamment dans la lettre imaginaire que Lord Chandos
(personnage fictif) adresse à Francis Bacon. Le manque de
fiabilité du langage et des moyens conceptuels reflète la
fragmentation de la réalité suite à la
méconnaissance des «
rapports » qui
l’ordonnent. A cela s’ajoute, chez Eich, l’usurpation que
subit le langage sous la botte nazie, thème de la
«
poésie des camps », un cycle de
poèmes publié dans le recueil
Fermes
éloignées (1948), qui participe du mouvement appelé
«
heure zéro » de la littérature
allemande d’après 1945. Le poème
Latrines (GW 1. 37)
est représentatif de cet effort de faire
tabula rasa, de
dépouiller le langage de ses conditionnements de toute sorte. Heidegger
imaginait les soldats allemands luttant jusqu'à la mort avec
Hölderlin en tête; dans
Latrines, Hölderlin rime avec
l’urine qui reflète la «
pureté »
(les nuages) d'une certaine tradition. «
Partout / se meurent les
sources » (GW 1, 147), constate Eich, et il s’agira de les
aider à mourir, quitte à enterrer ironiquement ses propres
illusions en les menant à l’absurde : «
une
cithare patriotique / pour cinq places / dans un abri antiaérien du
gouvernement / proche de la réalité »
(
Séminaire pour survivants, GW 1, 170).
L’échec de l’acte qui vise
à donner réalité (vie) en donnant un nom sous-tend la
métaphore du jardin de pierre (recueil
Prétextes et jardins de
pierres, 1966). Les noms, les signes se désincarnent; ils
«
ont perdu leur puissance d'onirisme interne », pour
parler avec Bachelard
[15], et les
contextes, la syntaxe organique qui devrait les faire communiquer, les rapporter
à une totalité signifiante et assurer leur correspondance avec les
choses disparaît avec cette puissance. Quant à la nature,
allégorie de la création, avant de se comprimer en pierres, elle
est assimilée, dans le recueil
Messages de la pluie (1955), le
cycle
Rêves et les pièces radiophoniques de la fin des
années 50, à l’enfer (peste, lèpre, vomissures,
incendie, guerre), au moyen de ce que Hermann Korte appelle, en parlant de
Ingeborg Bachmann, «
une esthétique du
malaise »
[16]. L'ordre
de la création est celui du mal; la révolte prend des accents
camusiens, dans la mesure où, par projection, «
le mal
qu’éprouvait un seul homme devient peste
collective »
[17].
Comme
le suggère le titre du poème
et réalité, il
ne reste que des conjonctions, des juxtapositions aléatoires de bribes de
réalité sédimentées qui, loin de se légitimer
réciproquement, vont s’exacerber, se pousser mutuellement vers
l’absurde – voici venu le temps de la taupe : dès que
l’échec des tentatives de construction poétique de la
réalité est assumé. La taupe n’a que faire des
illusions du jardinier-démiurge et des «
conversations sur
les arbres » (Brecht se moque ainsi de l’escapisme à
l’œuvre dans la poésie romantique de la nature),
censées consoler l’homme en lui rappelant que, s’il peut
parler de la création, c’est qu’iI a le privilège
douteux d’en être l’apogée. Abattre la
«
forêt dans la tête » participe de la
mise à mort de cette tradition qui s’est avérée une
parfaite occultation/justification de la répression. Enzensberger y met
son grain de sel en démontant «
ce mensonge collectif
existentiel » : «
Car, sous le regard
sévère du chancelier Bismarck, la forêt allemande, qui
était jusque-là verte avant tout, devient visiblement et
d'année en année de plus en plus
allemande »
[18]. La
taupe se fait un devoir de faire savoir, de façon tantôt
ironique-comique, tantôt mélancolique, que le jardinier n’a
plus que des
pierres dans son jardin et que même ces pierres se sont
sédimentées selon un ordre qui n’est aucunement
légitime, mais relève de l’arbitraire du pouvoir en place.
Subrepticement à l’œuvre dans
les poèmes dès les années 50, la taupe s’incarne en
un genre littéraire particulier qui amalgame des éléments
de poésie et de métadiscours, des fragments d’essai, avec,
en contrepoint, de courtes histoires sarcastiques – tout ceci dans des
textes qui ne dépassent pas une page. Le premier recueil intitulé
Taupes paraît en 1968, le deuxième en 1970 sous le titre
Un Tibétain dans mon bureau; les
Taupes complètes
sont publiées en 1972, l’année de la mort de Eich. A
l’instar de Caligula dans la pièce de Camus, la taupe montre
l’étendue de l’absurde, mais compris désormais comme
produit par le pouvoir en place, par l’
establishment :
«
Alors, c'est que tout est mensonge, et moi, je veux qu'on vive
dans la vérité ! Et justement, j'ai les moyens de les faire
vivre dans la vérité. (...) Ils sont privés de la
connaissance et ce qui leur manque c'est un professeur qui sache ce dont il
parle »
[19].
Comment parlent les taupes? Citons le
Préambule qui ouvre le premier recueil (1968) :
«
Ce que j'écris, ce sont des taupes, des griffes blanches
tournées vers l'extérieur, des coussinets roses,
dégustés volontiers comme délicatesse par beaucoup
d'ennemis, la peau épaisse très cotée. Mes taupes sont plus
rapides qu'on ne le pense. Alors qu'on s'imagine qu'elles sont là
où elles pulvérisent la terre, elles sont déjà en
train de courir dans leurs galeries pour rattraper une pensée (...). Mes
taupes sont nocives, il ne faut pas se faire des illusions. Au-dessus de leurs
galeries meurent les herbes, elles ne font que rendre cette mort plus explicite.
On leur tend des pièges, elles y tombent aveuglement, en courant.
Quelques-unes font voler des rats en éclats. Portez-nous en doublure de
vos manteaux, pensent toutes » (MW
7).
L’anarchie et la déconstruction,
le
Irrsinn (ici sens déformé jusqu’à la folie)
en tant que principes
poiétiques, que Eich rapporte explicitement
au dadaïsme (GW 4, 508), sont justifiés par la
«
nature » arbitraire de la réalité;
selon une phrase d’Adorno, «
l'absurdité du
réel impose [à l'œuvre d'art] une forme qui fait voler en
éclats la façade
réaliste »
[20].
Connaissance de la réalité signifie désormais connaissance
de toutes ses formes de négativité qu’il s’agit de
traverser, comme la taupe dans les jardins de pierre, pour répondre au
mal par une autre forme de mal. Le «
je crée, donc
j'existe » devient, pour parler avec Camus, «
je me
révolte, donc nous
sommes »
[21].
L’on
peut comprendre maintenant la conception eichienne de l’engagement, qui
passe par une définition de la critique qu’Adorno et Enzensberger
ne récuseraient sûrement pas : la critique est
indépendante, résiste à toute tendance politique ou
philosophique et inclut tout ce qui ne se laisse pas instrumentaliser :
«
toutes les autres caractéristiques et désignations
(...) : réalisme, politique, grotesque, pessimisme, ironie et
même les bulles de savon et les folies de Valerio et du prince Leonce,
même quand elles ne concernent (...) pas le monde mais le
ciel » (GW 4, 617). Cette critique ne peut s’appuyer que sur
la subjectivité, comme le souligne Adorno : «
Les
pouvoirs collectifs liquident (...) l'individualité condamnée,
mais il n'y que des individus qui soient capables, leur faisant face par la
connaissance, de représenter encore les intérêts de la
collectivité »
[22].
L’on a vu le poète décidant de fermer les yeux pour
s’approprier sa propre subjectivité, dont plus aucun
establishment ne peut alors s’emparer – c’est à
cette subjectivité que renvoie le «
symbole
prospectif » (Ricœur) de la taupe : derrière
les châtaignes, comme sous notre peau, on peut découvrir les
taupes, une fois qu’on a décidé de les voir/sentir; alors,
quoi qu’il arrive, «
tu n’échappes pas à
tes taupes », nous dit le
Refrain (MW 11). Cette
subjectivité défie «
le sarcasme de ces commissaires
et managers qui s’appliquent assidûment à ordonner
définitivement la Terre en un camp de concentration » (GW
4, 611). La taupe accomplit ainsi l’impératif que formule
Marx : celui d’une critique qui dépouille «
les
chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l'homme
porte des chaînes sans fantaisie, désespérantes, mais pour
qu'il rejette les chaînes et cueille les fleurs
vivantes »
[23].
La révolte contre
l’
establishment passe par la déconstruction de ses
institutions, des réifications qui en constituent la
«
réalité » : le pouvoir,
désigné comme «
institution du
mal » (GW 4, 620), la consommation, la religion et certaines
catégories philosophiques qui en fournissent la justification
idéologique. Si l’enfer est régi par le mal, son
assimilation à la réalité de l’univers
concentrationnaire, du monde administré, amène Festianus, figure
ironique du martyre religieux dans une pièce radiophonique, au constat de
la disparition des frontières entre bien et mal, entre le paradis et
l’enfer et à la décision de rester en enfer par
solidarité avec les exclus (GW 3, 491). Voici résolu
l’épineux problème de la théodicée. Dieu, le
paradis, la création, l’eschatologie, l’espoir
(incarné par Spengler...), le bonheur (quoique posthume, mais garanti par
Clausewitz...) – toutes leurs fondations sont ébranlées par
le travail archéologique de la taupe et se décomposent sous le
tussilage (déjà dans une pièce radiophonique de 1958,
L’heure du tussilage, GW 4, 490 sq.); la remise en question est
radicale dans le cas des complexes idéologiques qui excluent le
questionnement. Citons Cioran : «
Une religion sans
interrogations : une débauche d'anthropomorphisme. Le Dieu qu'elle
nous propose, j'en rougis; le disqualifier constitue un devoir; au point
où il en est, il est perdu de toute
façon ».
[24]
L’analogie avec la fonction de la taupe est évidente, tout comme la
racine commune – Nietzsche - de la
démarche.
Ce n’est d’ailleurs
pas un hasard si l’œuvre tardive de Eich commence par le poème
L’origine de la vérité (GW 1, 109), qui ouvre le
recueil
Classés (1964). Le poète la déconstruit, au
même titre que d’autres catégories philosophiques qui se
laissent instrumentaliser, et démonte rétroactivement ses propres
démarches tournées vers la recherche de
la
vérité; celle-ci n’est rien d’autre, dit Nietzsche,
qu’un amas de métaphores, de métonymies,
d’anthropomorphismes
[25].
Citons un fragment de la taupe
Équinoxe : «
Les
mensonges ont des jambes courtes et des oreilles longues (...). La
vérité a de l'acné et de la furonculose, ce que les
mensonges n'ont pas. (...) Le reflet roux dans la noirceur de notre chat nous
subjugue, nous éprouvons quelques instants la vérité. Elle
a des jambes courtes et des oreilles longues » (MW 70). L’on
pourrait dire que Eich tend à substituer à la vérité
comme adéquation la vérité comme affinité au sens
d’Adorno
[26], liée
à la subjectivité par le recours au leitmotiv des yeux
fermés et de la taupe (c’est elle qui ressent
l’affinité).
A l’arbitraire
de la vérité de l’
establishment s’ajoute
l’arbitraire de ses principes unificateurs que l’on reproduit comme
s’ils relevaient d’un ordre naturel. Tout s’agglutine selon
les invariants et les dispositifs de l’ordre établi :
«
La domination des mains et la domination des âmes, (...) se
construisent un dictionnaire et une syntaxe » (GW 4, 625).
L’on ne peut plus saisir les rapports : la généalogie
de ces complexes arbitrairement agrégés qui constituent notre
réalité; par conséquent, il n’y a plus de questions,
plus de fins, il n’y a que des réponses et des moyens qu’on
nous livre à volonté et qui n’expliquent rien, si ce
n’est le bien-fondé de l’anarchie (taupe
En rester
là, MW 124)... Ainsi, nous dit Eich, «
ce que je
déteste le plus au monde sont mes parents » :
«
le père Etat et la mère nature », mis
en scène en tant que «
compagnons de
ménage » dans la taupe du même titre :
«
...je veux avancer de quelques pages dans ma rédaction de
la biographie de Bakounine. Marx t'a bien esquinté, Mikhaïl
Alexandrovitch, dis-je à haute voix, et papa entre immédiatement
dans la chambre. Il s'amuse avec un os de recrue. Sous son regard
soupçonneux, je dissimule mon manuscrit sous le
Journal
officiel. Tu chantes trop peu, dit-il, et je ne
remarque qu'après sa sortie qu'il a pris mon
porte-monnaie » (MW 24).
Le chant
évoqué ici renvoie à la poésie telle que Eich
lui-même la comprenait encore dans son œuvre de jeunesse, en rapport
avec un esthétisme conçu comme valeur en lui-même, avec
«
l'art pour l'art » et sa fonction consolatrice.
Dans la taupe
Un épilogue du roi Midas, ce chant est celui
d’Apollon; à travers la correspondance entre le beau, l’ordre
harmonique et la vérité qu’il incarne, Apollon
«
chante de telle manière que le monde doit rester comme il
est. Ses harmonies font oublier tout ce qui est gâché
ici-bas » (MW 68). Ou dans le poème de 1964,
Taurides : «
Une fois touché / par l'harmonie /
dans l'orbite des étoiles, / tu n'entends plus les gémissements de
ceux / qui meurent de faim » (GW 1, 120). Une telle poésie,
vue dans le contexte de l’art déchu en
«
théories de l'art », console dans la
résignation, devient un moyen idéologique qui renforce le pouvoir
en place; elle est qualifiée de «
fascistoïde / en son
essence » même (
et réalité, GW 1, 172).
Qu’une telle croisade ne manque pas de cibles est évident face
à la mouvance littéraire appelée « nouvelle
intériorité », par exemple, forme actualisée
(dès les années 70) d’esthétisme/escapisme
prônant le détour volontaire des réalités de
l’ici-bas vers les mirages d’une subjectivité
hypostasiée.
Les harmonies du chant
occultent l’éternel retour du même, la continuité de
l’histoire des vainqueurs (Benjamin), dont la régularité
digne d’une horloge est sous-entendue dans le rythme (
ta dip) des
sabots en bois: «
Les hurlements [de douleur] de l'âge de
pierre n'ont pas cessé, mes échafauds pétillent, l'avenir
remonte très loin. (...) L'ici-bas se contracte en sabots en bois et
l'au-delà n'existe pas. Ca vaut la peine d'attendre »
(
ta dip, MW 85), alors que «
les révolutionnaires font du
lard » (
Téléphonique, MW 89).
Le cycle des
Rêves (GW 2, 349-391)
prenait pour thème déjà à la fin des années
50 la dissolution de la subjectivité : les
«
termites » dévorent
l’intériorité des individus et les transforment en moules
vides; la grisaille d’une subjectivité préfabriquée
(
Chevalet abandonné, GW 1, 135,
Douane, GW 1, 126 etc.)
vient remplir ces formes selon les recettes de ce que Enzensberger appelle
«
l'industrie de la
conscience »
[27]. La
perspective qu’incarne la taupe rend encore plus manifeste
l’efficacité de l’administration des individus par des
invariants opérant comme un lit de Procuste : le degré de
«
liberté » de l’individu est
quantifié, calculé, rendu d’avance inoffensif. La taupe
Nœud de circulation saisit l’individu pris dans un
réseau prédéterminé de trajectoires qui le constitue
en tant que pur écran, interface ou fonction opérationnelle, pour
parler avec Baudrillard; «
Horaires de trains, horaires de travail,
horloges, tableaux, statistiques, c'est un plaisir de vivre, mes amis, quand on
a un échafaudage » (GW 1, 361). L’on ne peut que
remarquer l’affinité avec ce que la Théorie critique
dénonce par les syntagmes «
conservation de soi sans
soi »
[28]
ou «
sujets sans
sujet »
[29] - des
formes qui ne contiennent plus que des bribes du système, des fonctions
de la «
mauvaise
totalité »
[30].
«
Les yeux et les oreilles bien fermés et un sourire radieux
sur nos visages, ainsi marchons-nous plein de foi en l'avenir, une chanson,
trois, quatre, vers la mille et unième sorte d'esclavage »
(GW 4, 626). Il ne suffit pas que nous chantions, le papa Etat exige qu’on
le fasse avec le sourire, plus ou moins radieux selon la définition du
poste; la tristesse est une raison valable de licenciement, puisque
«
L'Etat encourage la sensibilité, cela traverse toute la
conscience nationale. (...) Au ministère de l'intérieur il y a des
candidatures pour le poste de bourreau » (
Droites de
travers, MW 45).
Adhérer à la
«
conscience nationale », voici la solution
évidente du problème philosophique du rapport entre individuel et
universel. Et peu importe si les mises en scène de la
«
traduction vers l'universel », comprimées
dans la métaphore de la bannière du Reich (MW 12), n'ont pas
encore pleinement abouti; se mettre au service de la programmation
«
prussienne » garantit la pérennité de
l’ordre cher à tout bon citoyen et dispense de la torture de la
réflexion. Ainsi, «
Je me réveille le matin et suis
tout de suite en état d'urgence. Les raisons, je ne les connais pas
vraiment, mais j'arrête mes enfants par précaution, il doit y avoir
des arrestations. Je patrouille dans les étages en faisant tinter les
menottes. (...) Sévir. L'ordre est la moitié de la vie, l'autre
moitié aussi. (...) Beaucoup d'idéalisme. (...) A midi je fais le
tri des écrits hostiles à l'Etat et dangereux pour la jeunesse.
(...) A deux heures, la gendarmerie encercle la maison et nous arrête.
C'est toujours aussi convivial. » (
Episode, MW 28). Mais
«
tout ce qui est, est rationnel » (
Marques du
marché, MW 58).
Voici le sentiment
d’une autre taupe, Nicolas Born, dans le poème
Dessaisi : «
Ainsi l’horreur devient infinie peu
à peu / vie normale / (...) / personne / ne ressent plus sous la cuirasse
de l’argent la blessure / d’être dessaisi de
soi-même »
[31].
Cela correspond chez Eich au poème
Soin est pris (
Es wird
gesorgt, 1955) : «
Soin est pris / que les pauvres ne
s'endorment pas sans prières /(...) prières qui quémandent
ce qui advient de toute façon, / l'humiliation quotidienne, / le sel sur
les blessures, / le pain de pierre » (GW 1, 95). Et Enzensberger
tire la conclusion : l’alternative du suicide est à prendre en
compte sérieusement si l’on a à choisir entre se donner la
mort ou assumer jusqu’au bout, sans échappatoires, une
«
existence absolument
contemporaine »
[32].
Revenons
à l’illusion du jardinier : il lui a fallu, (auto-)ironise
Eich, 50 ans pour se rendre compte que les arbres n'existent qu’en tant
que marchandises dans le commerce du bois (
Vain essai sur les arbres, MW
64), que le quintette
La truite (Schubert) n’est qu’une
«
combinaison chimique de consommable et de théorie
quantique. On s'y connaît. » (
Souvenir de demain ou
encore plus en arrière, MW 123). «
J'aurais pu
m'épargner beaucoup de mes poèmes, j'aurais maintenant un capital,
pourrais vivre comme je le voudrais, d'une façon qui ne rime à
rien. (...) A la longue, il n'y a que les malentendants qui arrivent à
supporter les rossignols. » (
Mon affaire, MW 84). La
science a la cote et communique bien avec le commerce; il ne reste au
jardinier, s’il essaye toujours d'échapper à ses taupes, que
de devenir «
botaniste, spécialiste de la flore intestinale.
(...) Parfois j'aimerais bien être poète, mais on s'y fait (...),
j'aurais pu prévoir que le revers de la lune n'est pas meilleur que
l'endroit. Mes besoins en guirlandes sont couverts par l'industrie, je suis
aussi négatif qu'un non-fumeur » (
Excursion
botanique, MW 128).
Nous aurions pu
commencer cet essai par une question : pourquoi parler de Eich dans
Place aux sens? Par-delà la fonction subversive et prospective de
la taupe, étayée sur une certaine conception de l’engagement
et de la critique, les raisons relèvent aussi d'une réhabilitation
de la sensibilité, de la subjectivité poiétique dans son
rapport dialectique avec la connaissance conceptuelle. La taupe ne
voit
pas (ou voit autrement), elle
sent. Et peut-être vaut-il mieux
insister sur le
sentir plutôt que sur le
voir pour
résister à la tentation narcissique d’une certaine
philosophie qui, pour paraphraser Adorno, tout en croyant voir/saisir autre
chose, ne (se) voit qu’elle-même. Prise dans le cercle vicieux du
«
méta », de l’autologie, elle
croît voir le dissemblable, alors que les formes qu’elle impose
à la vision le rendent semblable à elle-même. En
sentant l’autre qu’elle-même et en sentant l'autre
en elle-même, la taupe met en œuvre une forme de
mimésis telle que la comprend Adorno, dans une expérience qui
renouvelle sans cesse ses cadres – ses jardins, fussent-ils de pierre -,
pour mieux saisir la multiplicité de significations qui ne sauraient
être réduites à la vision unificatrice du concept. Elle
complète les yeux de l’imagination formelle (Bachelard) par les
yeux de l’imagination matérielle des autres sens, qui, dit
Bachelard, «
invente de l'esprit nouveau; elle ouvre des yeux qui
ont des types nouveaux de
vision »
[33].
C’est le «
monde tactile de l’aveugle »
dont parle Eich :
« La main aveugle qui, amoureusement, sent
une fleur à tâtons la voit mieux que l'œil qui enregistre des
jardins entiers dans l'indifférence » (GW 4, 610).
Concluons avec Nietzsche : il n’y a pas de connaissance sans
métaphore.
[1]
Enzensberger, Hans Magnus –
Leopoldstrasse. In :
Zukunftsmusik. Frankfurt/M : Suhrkamp TB 1993, p. 47 (notre
traduction).
[2]
Böll, Heinrich –
Die Freiheit der Kunst. Dritte Wuppertaler
Rede (1966). In :
Aufsätze, Kritiken, Reden.
Köln/Berlin : Kiepenheuer & Witsch
1967.
[3] Enzensberger,
H.M. –
Poesie und Politik. In :
Einzelheiten.
Frankfurt/M : Suhrkamp 1962, p.
353.
[4]
Eich, Günter –
Gesammelte Werke (GW) , tomes 1-4.
Frankfurt/M : Suhrkamp 1991, t. 4, pp. 508-509. Puisqu’aucun ouvrage
de Eich n’a été traduit en français, nous traduirons
ad hoc les citations. Les taupes seront citées
d’après l’édition
Gesammelte Maulwürfe
(MW). Frankfurt/Main : Suhrkamp
1993.
[5]
Ricœur, Paul –
De l’interprétation. Essai sur
Freud. Paris : Seuil (L’ordre philosophique) 1965, p.
501.
[6]
Lukacs, Georges –
La
théorie
du roman. Paris : Gonthier
(Médiations)
1970, p.
56.
[7]
Lukacs, Georges –
La
théorie
du roman, op. cit., p.
57.
[8]
Hugo, Victor, cité par Durand, Gilbert –
Les structures
anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Dunod 1992, p.
237.
[9]
Celan, Paul –
Gesammelte Werke. Tome 3. Frankfurt/M : Suhrkamp
1986, p. 168.
[10] Celan
– Gesammelte Werke 3, op. cit., pp.
11-27.
[11]
Celan –
Meridian, in :
Gesammelte Werke 3, op. cit., p.
200; cf. aussi GW 3, p.
158.
[12]
Platon –
Cratyle. Paris : GF-Flammarion 1967, p.
404.
[13]
Novalis, cité
par Vietta, Silvio –
Sprache und Sprachreflexion in der modernen
Lyrik. Bad Homburg/Berlin : Gehlen 1970, p.
30.
[14]
Krolow, Karl –
Robinson 1, in :
Gesammelte Gedichte.
Frankfurt/M : Suhrkamp, p. 209. (Notre
traduction).
[15]
Bachelard, Gaston -
La
poétique
de la rêverie. Paris : PUF Quadrige 1989, p.
30.
[16]
Korte, Hermann –
Geschichte der deutschen Lyrik seit 1945.
Stuttgart : Metzler 1989, p.
56.
[17]
Camus, Albert –
L’homme
révolté.
Paris : Gallimard Folio 1993, p.
38.
[18]
Enzensberger, H. M. –
Der Wald im Kopf. In :
Mittelmass und
Wahn. Gesammelte Zerstreuungen. Frankfurt/M : Suhrkamp TB, p.
188. (Notre
traduction).
[19]
Camus, Albert–
Caligula. Le malentendu. Paris : Gallimard
Folio 1993, p.
27.
[20]
Adorno, Theodor W. –
Zur Dialektik des Engagements
Frankfurt/M : Suhrkamp 1973, p.
183.
[21]
Camus –
L’homme
révolté,
op. cit., p.
135.
[22]
Adorno –
Zur Dialektik des Engagements, op. cit. p.
180.
[23]
Marx, Karl –
Critique de la philosophie du droit de Hegel.
In :
Etudes philosophiques, Paris : Ed. sociales 1974, p.
25.
[24]
Cioran, E.M. –
La tentation d’exister. Paris : Gallimard
Tel 1988, p.
181.
[25]
Nietzsche, Friedrich –
Über Wahrheit und Lüge im
aussermoralischen Sinne. In : Werke 5, München : Hanser 1980,
p.
314.
[26]
Adorno –
Dialectique
négative.
Paris : Payot (Critique de la politique) 1978, p. 28
etc.
[27]
Enzensberger –
Einzelheiten I. Bewusstseinsindustrie.
Frankfurt/M : Suhrkamp
1969.
[28]
Adorno –
Theorie der Halbbildung. In :
Gesammelte Schriften
8 :
Soziologische Schriften 1, Frankfurt/M : Suhrkamp TBW
1995, p.
115.
[29]
Adorno –
Minima Moralia.
Réflexions
sur la vie
mutilée.
Paris : Payot (Critique de la politique) 1980, p.
53.
[30]
Adorno -
Minima Moralia op. cit. p.
171.
[31]
Born, Nicolas –
Dessaisi. In :
Gedichte 1967-1978.
Reinbek/Hamburg : Rowohlt 1978, p. 221. (Notre traduction). Soulignons que
le titre original
Entsorgt comprend des connotations
intraduisibles : le verbe
entsorgen signifie
éliminer des
déchets,
des restes
négligeables,
mais la présence
du substantif
Sorge (souci,
inquiétude,
soin) implique,
par-delà
l’allusion sarcastique
à Heidegger, une
des thèses
centrales de la
Théorie
critique, à
savoir
l’élimination
de la
différence :
l’
establishment nous administre (prend soin de nous) tellement bien
qu’il nous
dépossède
(du souci) de notre
subjectivité
– de nos taupes, dirait Eich.
[32]
Enzensberger –
Mittelmass und Wahn, op. cit. p.
23.
[33]
Bachelard –
L’eau et les rêves. Essai sur
l’imagination de la
matière.
Paris :
José Corti 1942,
p. 25.