DOGMA

Eytan Ellenberg


Anti-mondialisation et tiers-mondisme,
une alliance douteuse



Le mouvement anti-mondialisation représenté par des organisations type ATTAC ou autres expriment, à travers leurs discours et écrits, une volonté de défendre les pays du tiers-monde des méfaits de la mondialisation du capitalisme néo-libéral. Cependant, cette association entre la lutte contre la mondialisation et la critique tiers-mondiste recèle des contradictions voire des alliances douteuses, notamment dans l’interprétation partisane du conflit israélo-palestinien.

Une mise à l’écart, projet mondial

Le rapport aux pays en voie de développement, ce rapport de mise à l’écart, est confirmé par Chesnais : « la finance désintermédiée de marché, qu’on dit « mondialisation », est en réalité fortement excluante. Elle pénalise très sévèrement les pays en développement au sens strict. »[1] Cet oubli sera corrigé par le versement éventuel de la taxe type Tobin pour « éradiquer la pauvreté extrême. » Les recettes de la taxe ainsi amassées seront redistribués aux pays du Sud.
La mise à l’écart des pays en développement se fait aux moyens de barrières technologiques « en effet, lorsqu’on considère l’importance des barrières à l’entrée de type industriel (...), les règles introduites dans le traité de l’Uruguay Round ont un caractère parfaitement démesuré. Elles sont une manifestation de puissance politique, ainsi que l’expression de la volonté d’imposer aux pays pauvres un tribut supplémentaire à côté de celui que représentent les intérêts de la dette. »[2] Chesnais rappelle plus loin que « c’est pour exporter une production pléthorique autant que pour recycler les « pétrodollars » que les pays centraux du système mondial ont aidé, voire incité, les pays du tiers monde à accumuler une dette extérieure gigantesque qui allait devenir un insupportable fardeau. (...) Comme toujours, ce sont les classes opprimées qui ont eu à le supporter en premier. »[3]Au cours du récent colloque des intellectuels juifs de langue française sur l’éthique du Jubilé, certains intervenants ont parlé de « dette insupportable ». L’économiste Daniel Cohen précisait cependant que le règlement simple de cette dette n’aurait aucune utilité sans une « conversion démocratique » des Pays du Sud.
Pour Ramonet, nous retrouvons un modèle archipel où les « îles, de plus en plus nombreuses, de pauvres, d’exclus au nord ; Îlots, de plus en plus concentrés, de riches, de nantis au Sud. »[4] Les réseaux de la mondialisation creusent le fossé Nord / Sud, « cette marchandisation généralisée des mots et des choses, des corps et des esprits, de la nature et de la culture, provoque une aggravation des inégalités. » L’ « économie d’archipel » de P. Veltz ou la « techno-apartheid » de Petrella renvoie à l’idée d’un réseau qui divise. Le réseau hiérarchise l’espace « conduisant à une polarisation toujours plus grande entre le(s) centre(s) et le(s) périphérie(s)(...) Le rassemblement autour de pôles et l’organisation de l’économie mondiale en réseaux de pôle à pôle, au détriment des espaces intermédiaires moins bien dotés et donc exposés à la marginalisation et à la désertification, sont porteurs d’un risque de dualisation de l’économie mondiale et d’une géographie sociale à deux vitesses. »[5] Cette polarisation Nord-Sud n’est pas défendue par des auteurs comme Castells qui, eux, renvoient à une plus grande fragmentation et une polarisation plus fine : « le processus fondamental que vit ce que l’on appelle tiers-monde est sa désintégration en tant qu’entité relativement homogène. La Corée du Sud ou Singapour sont plus proches de l’Europe en termes de développement économique et social que des Philippines ou de l’Indonésie. Mais encore plus important est le fait que Sao Paulo soit plus éloigné socialement de Recife que de Madrid. (...) De la sorte, le commencement de l’histoire se produit dans des conditions de ségrégation d’une partie importante de la population de la planète, non pas dans les termes dangereusement simplifiés du Nord contre le Sud, mais d’une façon plus complexe et plus insidieuse. »[6]
Pour S.Amin, les sociétés contemporaines sont intégrées dans le système mondial mais, le centre est constitué par les économies industrialisés tandis que la périphérie est formée des pays non industrialisés. La périphérie souhaite être intégrée à la mondialisation de peur d’être marginalisée. Le niveau inégal de développement économique s’explique par l’intégration de la périphérie à l’économie capitaliste. Ce n’est qu’une question de retard à rattraper, pas de non-connexion constitutionnelle ou coupable mais de connexion retardée. ( S.Amin, L’accumulation à l’échelle mondiale, Paris, Anthropos, IFAN, 1969 et passim.)
Pour le prix Nobel d’économie, Amartya Sen, la globalisation a eu des effets positifs et la solution à la pauvreté des pays du Sud se situe plus dans l’accès à la démocratie qu’à la pénalisation de la mondialisation : « l’idée que l’ouverture économique a apporté richesses et prospérité à de nombreuses régions du monde n’est plus à démontrer. Et ce n’est certainement pas en les privant des bienfaits engendrés par le commerce et le progrès technologique – sur lesquels s’est fondé l’essor des nations les plus développées – que nous améliorerons le sort des plus pauvres. C’est pourquoi nous devons réaffirmer avec force tout ce que l’économie ouverte sur le monde recèle de promesses. Sans, pour autant, négliger les immenses inégalités qui défigurent la planète et subsistent dans chaque pays, même au sein des nations prospères. (...) Dans un régime non démocratique, les membres du gouvernement de la classe dirigeante – militaires, dignitaires du parti au pouvoir, hauts fonctionnaires et autres privilégiés – ne courent aucun risque de manquer eux-mêmes de quoi que ce soit. Conséquence : ils ne sont pas réellement incités à agir préventivement. Et c’est pourquoi, je le répète, la présence d’un régime démocratique constitue, bien souvent, la meilleure protection contre le péril de la faim. » Et comme alternative à la taxe Tobin, Amartya Sen confirme l’intérêt des « micro-crédits » ( système de prêt qui permet aux populations pauvres d’accéder au crédit. Ces prêts portent sur des petits montants et sont accordés sans caution. L’inventeur du micro-crédit est l’économiste bangladais Muhammad Yunus, qui a fondé, sur ce principe, en 1997, la Grameen Bank) : « Le micro-crédit est certainement l’une des expériences les plus intéressantes qui ait vu le jour dans les pays pauvres au cours de ces dernières années. Si ce mouvement a connu une telle réussite, c’est parce qu’il permet d’associer à la vie du marché, et de manière responsable, des gens qui en étaient traditionnellement exclus (...) La grande force d’une innovation telle que le micro-crédit est d’assurer l’émancipation des plus déshérités en mettant un terme à leur exclusion des circuits productifs de l’économie et de la société»[7] (Amartya). Sen suit parfaitement la doctrine de la Banque Mondiale qui pose l’idée de gouvernance démocratique réelle comme facteur de développement.
La mondialisation exclut également au Nord : «  les fractures à l’intérieur des sociétés du Nord font renaître une périphérie démunie, au centre même du système international. Tout se passe comme si les solutions délibérées à l’échelle internationale tenaient ces exclus du centre comme une donnée désormais intangible de l’économie internationale, un point fixe dont il convient se s’accommoder, un îlot de « monde inutile » au sein du « monde utile ». »[8] Pour Mattelart, il existe aussi une économie d’archipel : « Dans la réalité, la technique et ses réseaux n’ont cessé, depuis le début du XIXème siècle, de creuser les écarts et les dissociations entre les mondes sociaux (...) cette loi de l’échange inégal et de la hiérarchisation du système mondial reste une donnée essentielle pour analyser les rapports entre les économies, les sociétés, les cultures. Ce sont ces logiques d’exclusion dont tente de rendre compte aujourd’hui la notion de « communication-monde », notion qui restaure l’histoire sur le devant de la scène. Partout, des formes inédites de concurrence opposent les territoires entre eux et produisent des usages différenciés de ceux-ci. Une « économie d’archipel » se forme avec ses mégapoles d ‘excellence technologique, lieux nodaux des marchés et des réseaux mondiaux. »[9] Le sous-comandant Marcos, source d’inspiration d’Ignacio Ramonet (qui lui a consacré un ouvrage) va également dans ce sens : « la suppression des frontières commerciales, l’explosion des télécommunications, les autoroutes de l’information, la puissance des marchés financiers, les accords internationaux de libre-échange, tout cela contribue à détruire les Etats-nations. Paradoxalement, la mondialisation a produit un monde fragmenté, fait de compartiments étanches à peine reliés par des passerelles économiques. Un monde de miroirs brisés qui reflètent l’inutile unité mondiale du puzzle néo-libéral...Le néo-libéralisme ne fragmente pas seulement le monde qu’il voudrait unifier, il produit également le centre politico-économique qui dirige cette guerre. Il est urgent de parler de la mégapolitique. »[10]
Il existe ainsi deux types d’exclusion : celle qui sépare centre et périphéries et celle qui sépare les connectés aux non-connectés au réseau, qu’ils soient au centre ou à la périphérie. Ainsi, « dans cette version du paradigme de l’exclusion est inclus celui qui est connecté, relié à d’autres – personnes ou instances de niveau plus élevé tels que administrations, familles, entreprises – par des liens multiples et diversifiés. Est, au contraire, exclu celui qui a vu les liens qui le rattachaient aux autres se rompre et qui a été ainsi rejeté aux marges du réseau, là où les êtres perdent toute visibilité, toute nécessité et, quasiment, toute existence. Ainsi, par exemple, dans l’élaboration par Robert Castel (1994) de la notion de désaffiliation – sans contexte la plus importante contribution récente à l’analyse des phénomènes de marginalisation sociale -, l’exclusion, comme son contraire, l’insertion, font indirectement référence aux formes du lien social dans un monde conçu sur le mode du réseau. L’individu désaffilié est celui dont les connexions se sont rompues les unes après les autres, qui n’est plus inséré dans aucun réseau, qui n’est plus rattaché à aucune des chaînes dont l’enchevêtrement constitue le lien social et qui est par là « inutile au monde ». »[11]
Hétérogénéité de la mondialisation, « la globalisation de l’économie mondiale ne suit donc pas du tout un principe unique et universel. Tandis que les anciens pays prospères prônent le retrait de l’État et accordent de plus en plus de place aux forces du marché, les nouveaux pays en expansion font exactement l’inverse. »[12]


Une critique tiers-mondiste aux œillères intellectuelles

Le réseau-mondialisation est donc situé au-dessus des États démocratiques les pervertissant. Ce faisant, il exclut les pays du Sud. La critique est donc toujours celle d’une domination Nord-Sud. ATTAC tend à déculpabiliser les démocraties occidentales en faisant porter la responsabilité de la situation sur le marché et déresponsabilise certains gouvernements ou dictatures du sud se refusant d’œuvrer pour le bien de leur population. La critique reste donc tiers-mondiste. Michalet nous indique, en passant, dans son ouvrage Le capitalisme Mondial que « les pays pétroliers qui sont des prêteurs nets sur le marché international sont à ranger dans le camp des pays impérialistes. »[13]Les discours oublient souvent cette donnée. Certains Pays du Sud ou considérés comme tels par un discours tiers-mondiste font souvent passer les dictatures du Proche-orient ou d’Afrique pour des pays pauvres mais ils sont surtout menés par des personnes peu intéressé par leur peuple.
Garantir l’amélioration des conditions des pays du sud sur la simple disparition de la mondialisation, telle qu’elle est décrite, semble difficile à prouver. La vision tiers-mondiste a souvent comme défaut l’absence d’autocritique des responsables des pays que l’on défend. Aussi, la mondialisation n’est pas forcément que destructrice mais peut être aussi créatrice. Ce point n’est jamais souligné, le tableau reste noir. Ainsi à l’instar de Tobin ou Sen, Michalet souligne : « l’impact sur l’emploi dans les économies moins développées est généralement conçu comme positif. Les inquiétudes des syndicats dans les pays industrialisés en face du job export entraîné par la multinationalisation accélérée constituent une indication pouvant être interprétée en ce sens (...) La plupart des études montrent que les salaires versés par les FMN sont supérieurs à ceux versés dans les entreprises locales (...) Mais il faut ajouter immédiatement que dans tous les cas, la productivité du travail présente un écart constamment plus grand. Le taux d’exploitation est donc finalement plus élevé dans les filiales que dans les entreprises locales. Cette constatation recoupe l’observation déjà faite, selon laquelle les différences de productivité du travail entre les unités du Groupe situées dans les pays d’origine et d’accueil sont minimes alors que les écarts de salaires sont très marqués. Il s’agit là d’un facteur important de la multinationalisation. »[14] Cependant, même un ancien dirigeant de la Banque Mondiale, Joseph E. Stiglitz, Prix Nobel d’économie 2001 et professeur d’économie à l’université de Columbia, réactive la grille colonialiste : « L’après-guerre a vu s’estomper l’influence des anciennes puissances coloniales, mais la mentalité colonialiste est restée – la certitude de savoir mieux que les pays en développement ce qui est bon pour eux. »[15]
Cette critique tiers-mondiste fut également celle de François Mitterrand, en octobre 1981, lors du sommet Nord/Sud de Cancun ( Mexique) où il avait affirmé que « le marché libre ne permet d’autre croissance que celle des firmes multinationales qui créent dans le Tiers-Monde des flots de richesse dans un océan de misère. »[16] Mattelart précise bien que la volonté de certains pays du Sud à acquérir leur indépendance existe et a montré son efficacité. Prenant l’exemple de l’Inde et du Brésil, il assure que « limitant les conditions d’accès de leur propre marché aux grands constructeurs étrangers, ils nouent des alliances avec des firmes qui acceptent de négocier le transfert de leur savoir-faire en vue d’un acheminement progressif vers l’indépendance technologique nationale. »[17] La technique soumet mais sépare également. Qui la possède dépasse l’autre et ici le Nord possède la technique tandis que le Sud en est dépossédé. Cette vision est, nous l’avons vu, troublé par la possibilité qu’ont les pays du Sud à rivaliser. Cependant, la vision tiers-mondiste est scotomisée et n’entrevoit que la domination de la mondialisation économique. Cette soumission et cette domination sont portées par la logique intrinsèque de la mondialisation : « la pauvreté dans le monde est la résultante des logiques excluantes et prédatrices sous-jacentes à l’actuelle mondialisation de l’économie de marché libéralisée, déréglementée, privatisée et compétitive. »[18]
Il est ainsi mis de côté l’action des dictateurs au pouvoir. Daniel Cohen rappelait récemment qu’un dictateur comme Mobutu possédait dans ses coffres en Suisse autant d’argent que ce que représente la dette de son pays ! Certaines critiques qui tendent à rééquilibrer les flux financiers voient de bon œil une réforme fondamentalement démocratique des pays en sous-développement et, surtout, une prise de conscience de la tyrannie qui y règne souvent. Ainsi, le chercheur vénézuélien Osvaldo Capriles notait en 1980 qu’ « il y a une prédominance excessive du tiers-mondisme comme justification à outrance qui ne paraît pas distinguer toujours entre État démocratique et progressiste d’une part, et d’autre part, les États totalitaires ou réactionnaires. C’est ainsi que des pays à régime féodal, ennemis des droits de l’homme, apparaissent aux côtés de pays qui s’efforcent réellement d’avancer dans la libération économique, politique et culturelle de leur peuple. Beaucoup de pays d’Amérique latine et du tiers- monde ont utilisé le nouvel ordre international de l’information comme une « fuite en avant » pour abandonner le terrain exigeant et donc dangereux des politiques nationales, arguant de la priorité du plan international. La défense enflammée d’un nouvel ordre économique, d’un nouvel ordre de l’information, d’un nouvel ordre technologique est, souvent, un masque heureux pour maintenir la situation intérieure inchangée. »[19]


Des dynamiques inquiétantes

La mise à l’écart de pays du Sud de la mondialisation entraîne par un effet inverse l’engagement de ces pays dans des dynamiques inquiétantes. Cette conclusion sociologise la violence et la corruption sur le dos de l’exclusion du Nord : « la relégation de la plupart des pays du Sud à l’état de « monde inutile » suscite plusieurs dynamiques qui, paradoxalement, aggravent à la fois dépendance et désordre.(...) le désordre qui se crée à la périphérie du système international est générateur de conflits de toute nature. »[20] Le réseau de la mondialisation, par sa structure excluante, est à l’origine de mouvements dangereux. En tout cas, ceci est l’avis de Castells : «  il est significatif que l’intégrisme, qu’il soit islamique ou chrétien, se répand et continuera de se répandre dans le monde entier tandis que les réseaux planétaires de richesse et de pouvoir relient les points nodaux et les individus sur toute la planète tout en déconnectant et excluant de larges secteurs des sociétés, des régions, voire des pays entiers.(...) Lorsque le réseau déconnecte le Moi, ce dernier, individuel ou collectif, se cherche un sens loin des références planétaires : la déconnexion devient réciproque après que l’exclu a refusé la logique univoque de domination structurelle et d’exclusion sociale. »[21]
La mondialisation est économique et réticulaire. Elle domine le monde. Ses réseaux techniques sont ses outils. Mais qui domine ces réseaux domine alors le monde. Ce constat devrait exclure par la catégorisation réticulaire la présence d’un centre au commande. Pourtant, une tentative de hiérarchisation est déjà apparue par l’exclusion des pays du Sud. Mais une autre hiérarchisation apparaît dans les discours : celle d’une domination par les États-Unis, véritable marionnettiste des réseaux du capital.


Une contradiction qui pèse lourd

La relation aux pays du tiers-monde est réellement problématique pour les mouvements anti-mondialisation. En effet, d’un côté, ces pays veulent à tout prix exporter pour faire fonctionner leur économie et profiter des investissements étrangers et, de l’autre, des barrières douanières sont mises en place pour éviter le chômage inévitablement consécutif à une production moins chère dans ces pays du Sud. Si dans les années 60 et 70 la guerre contre l’impérialisme fonctionnait en accord avec les pays en voie de développement qui se battaient pour sortir de la colonisation, aujourd’hui, ce discours est moins pertinent du fait que ces mêmes pays adhèrent, pour leur survie, à une idéologie libérale. Le discours qui se centre sur l’utilisation des enfants pour fabriquer des chaussures (voir Naomi Klein) en fait perturbe les grandes firmes car ce n’est pas bon pour leur image mais ces sous-traitants ne sont pas des entreprises de la grande firme, ils n’ont pratiquement aucun lien. D’après Charles Albert Michalet, ces pays en voie de développement sont en majorité contre ces lois sociales à l’OMC et surtout les pays d’Asie.
Le combat d’un Bové est celui d’un agriculteur français qui protège par un ultra-protectionnisme exacerbé ses produits. En fait, Bové est plutôt illogique à Porto Alegre, sa lutte pour le roquefort français n’est pas franchement positif pour les pays en voie de développement. Ces pays ont adhéré aux idées néo-libérales, souhaitent attirer des investissements étrangers et pouvoir exporter et c’est bien ce qu’a montré Lula en allant de Porto Alegre à Davos. De plus, c’est bien chez Georges Bush que ce même Lula a effectué un de ses premiers voyages.
Vouloir développer les pays du tiers-monde c’est accepter qu’ils exportent et acceptent les investissements étrangers. Comment cela est-il possible si l’on se bat pour un protectionnisme de l’autre côté ? En fait, accepter le développement du tiers-monde, c’est aussi accepter le chômage dans les pays du Nord.
Le dernier Rapport sur l’investissement dans le Monde, 2002 de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement précise bien que les « responsables qui souhaitent promouvoir le développement de leur pays doivent en particulier chercher à améliorer sa compétitivité à l’exportation. cette compétitivité se traduit par une augmentation de la part du marché mondial, mais elle ne se limite pas à cela. Elle implique une diversification de la composition des exportations, une accélération durable du taux de croissance des exportations, une augmentation de l’intensité de technologie et de compétence des activités exportatrices et une diversification et un renforcement des industries nationales capables de soutenir la concurrence internationale, de façon que les gains de compétitivité soient durables et s’accompagnent d’une hausse des revenus. »[22]
Finalement ce rapport introduit l’idée selon laquelle l’accès des pays en voie de développement aux réseaux internationaux de production a deux faces : «  l’évolution des stratégies d’entreprise et des systèmes de production offre aux pays en développement et en transition de nouvelles possibilités de pénétrer dans des activités à forte intensité de technologie et à vocation exportatrice, qui auraient été inaccessibles sans cela, et de s’intégrer dans des réseaux internationaux de production. En même temps, les normes de plus en plus rigoureuses appliquées aux fournisseurs créent des obstacles à l’entrée pour les petits fournisseurs inexpérimentés des pays en développement et en transition qui ne possèdent pas les capacités et les avantages compétitifs qu’exigent les systèmes de production modernes. »[23] Le rapport rajoute, en forme de maxime, tout au long que « l’expansion des exportations est un moyen et que le développement est la fin. »


Palestiniens et anti-mondialistes

Bové, Halimi et les autres

Si l’on regarde de plus près les membres du bureau d’ATTAC, on se rend compte qu’ils ont chacun, à leur manière, témoigner de leur soutien sans failles aux Palestiniens. José Bové s’est rendu à Ramallah pour soutenir Arafat dans son Quartier Général et qu’à son retour, emmitouflé d’un Keffieh, il a accusé le Mossad israélien d’être à l’origine de la vague d’antisémitisme !
Gisèle Halimi, elle par contre, tente désespérément de pouvoir défendre Marwan Barghouti, terroriste palestinien accusé du meurtre de centaines d’israéliens !
Daniel Mermet anima une émission de radio « Là-bas si j’y suis » en juin 2001 depuis la Bande de Gaza et fut accusé de propager la haine par la diffusion de réactions d’auditeurs incontrôlés avec à la barre pour témoigner contre lui : Alain Finkielkraut, Roger Cukierman et Alexandre Adler. A la mort d’un terroriste palestinien par une explosion trop précoce de sa ceinture, Daniel Mermet conclut qu’il était mort trop tôt ! à l’issue de l’audience, aucune peine n’avait été requise contre M.Mermet par le procureur.
Ignacio Ramonet, quant à lui, dans ses ouvrages et articles du Monde Diplomatique n’est pas non plus en reste.
Comment comprendre le lien existant entre la lutte contre les méfaits de la mondialisation et la lutte des Palestiniens ? Question embarrassante. Je l’ai posée à Alain Gresh (auteur récemment d’un livre sur le conflit «israélo-palestinien Israël – Palestine, vérités sur un conflit, Fayard, Paris, 2001 et 2002) et il l’a péniblement évitée. C’est le cas des articles que j’ai pu lire sur leur site. La seule justification est celle-ci : « finalement que ce soit dans la lutte du peuple palestinien ou dans l’émancipation de la société civile sud-américaine, c’est le même combat qui est mené contre un même modèle »[24], « il était normal qu’un mouvement qui se réclame du droit des gens à se réapproprier leur avenir se retrouve aux côtés des Palestiniens vivant sous l’occupation »[25]. Ainsi le combat des Palestiniens est un combat global et non purement local : « Le combat des Palestiniens,– notre présence ici, au palais présidentiel de Ramallah (Moukat’a) en tant que missions civiles pour la protection du peuple palestinien, en est un signe – n’est pas seulement un combat local. Il s’inscrit dans un combat global à l’échelle de la planète, un combat qui appartient à tout le monde, donc n’importe qui – par exemple nous, des militants de différents horizons, humbles, mais qui d’une certaine façon représentent les visages politiques multiples du mouvement social mondial. Étudiants, paysans, enseignants, chômeurs...nous croyons en de nouvelles formes de solidarité, de mobilisation et de luttes civiles. Nous croyons qu’un autre monde est possible. Si nous sommes les pacifistes, qui sont les terroristes. »[26]

Fond « léniniste»

Le soutien sans failles à la cause palestinienne peut relever d’un fond « léniniste» aux revendications anti-mondialisation. En effet, s’associer à la cause palestinienne n’a pas de rapport évident avec la cause anti-mondialisation. Mais à l’évidence, pour les tenants de la lutte anti-mondialisation, le rapport est clair. Naomi Klein, l’auteur de No Logo , véritable manifeste anti-mondialisation reprend la même dialectique : « Despite easy labels like « anti-globalisation », the trade-related protests of the past three years have all been about self-détermination : the right of people everywhere to decide how best to organize their societies and economies, whether that means introducing land reform in Brazil, or producing generic Aids drugs in India or, indeed, resisting an occupying force in Palestine »[27] Cette association idéologique anticolonialiste et anti-impérialiste capitalise se retrouve chez Boukharine : « L’Internationale, qui subordonnera les intérêts dits nationaux aux intérêts de la révolution mondiale, réalisera l’entraide des prolétaires des différents pays (...), soutiendra les peuples exploités des colonies dans leur lutte contre l’impérialisme, afin de hâter l’effondrement du système impérialiste mondial. »[28] Pour Mattelart, « dans ce nouveau combat à dimension planétaire, la lutte des colonies n’est plus seulement une lutte pour la libération nationale, mais une lutte pour la libération sociale. »[29] L’orientation pro-palestinienne et anticolonialiste en général s’accordent ici très bien avec des revendications anti-impérialistes, autant économiques que territoriales. Mattelart insiste bien, dans son ouvrage Histoire de l’utopie planétaire sur l’anti-impérialisme comme grille de lecture. Anti-impérialisme s’associe souvent à antiaméricanisme et ce dernier, chez les hommes des Lumières, s’associe à l’anticolonialisme : « déprécier le pays, dénigrer ses habitants : autant de manières de sauver ce qui peut l’être en dissuadant la colonisation. »[30] Ainsi Roger reprenant les thèses de Gaillard et, dans l’Aristocratie en Amérique, rappelle cette association : « aujourd’hui le Mexique, demain le monde. Telle est la vraie, la seule maxime de cette république impériale et marchande, impériale parce que marchande, aux yeux dessillés de son ancien admirateur. »[31] Armand Mattelard, dans un autre ouvrage La communication-monde reprend la dialectique colonisation et réticularisation, associant le concept de réseau au mouvement « libérateur », ainsi, « cette guerre de minorité qui oppose le « mouvement » à l’État régulier peut aussi être lue comme la métaphore d’un modèle de communication : le réseau complexe de relations contre le système du commandement centralisé et vertical, la déterritorialisation de l’espace stratégique contre sa territorialisation, l’espace nomade contre l’espace sédentaire. »[32]
Si l’on relit certains textes publiés par ATTAC sur son site internet, on se rend compte de la violence des assertions. En effet, Alain Gresh entreprend de donner aux adhérents d’ATTAC les moyens de comprendre le conflit israélo-palestinien en formulant les vérités sur ce conflit, ou plutôt « sa vérité ». Que penser de cette phrase qui relance la thèse selon laquelle les Palestiniens ont souffert et souffrent toujours de la Shoah : « mais ce sont les Palestiniens qui ont payé le prix d’un crime qu’ils n’avaient pas commis et dans lequel ils ne portaient aucune responsabilité. » C’est une thèse largement avancée dans les pays arabes ainsi que celle du complot ourdi par les juifs en relation avec les nazis (Thèse d’histoire d’Abou Mazen, premier Ministre palestinien), réactualisant quelque peu les protocoles des sages de Sion qu’il est possible d’obtenir sur un site consacré à l’anti-mondialisation (indymedia.org) !
Au complot des juifs contre le monde, une autres thèse est soulevée : celle du complot des juifs contre eux-mêmes. En effet, circulent dans divers articles l’idée selon laquelle l’antisémitisme qui sévit de nos jours en France est utilisé par le Premier Ministre israélien Ariel Sharon pour asseoir son dessein politique. Laissons de côté les assertions antisémites affligeantes de José Bové pour qui le Mossad – le service secret israélien – est à l’origine des attentats de synagogues en France !Citons Alain Gresh : « ceci étant rappelé avec force, il faut dénoncer le fait que certains se drapent derrière la solidarité avec le peuple palestinien pour développer des mots d’ordre et des analyses antisémites. Nous devons les dénoncer sans concession. A la fois pour des raisons de principe – la condamnation de toute forme de racisme, qui constitue une des principes mêmes du mouvement antimondialisation – et aussi parce que les antisémites sont les meilleurs alliés de la politique de Sharon qui se sert d’eux pour « souder », autour du gouvernement israélien, les juifs du monde et une partie de l’opinion publique. »[33]
Cette thèse est également reprise par Naomi Klein dans un article intitulé en anglais  « Sharon’s best weapon », titre qui sera modifié après traduction dans le journal d’ATTAC par « de vieilles haines nourries par la peur ». Si le début de l’article se soucie d’une alliance à éviter entre soutien aux Palestiniens et antisémitisme, la suite laisse un peu pantois. Ainsi peut-on lire[34] : « la haine des juifs est un puissant outil politique entre les mains de la droite en Europe et en Israël. Pour M. Le Pen, l’antisémitisme est une aubaine, qui contribue à faire grimper son pourcentage d’électeurs de 10 à 17% en une semaine. Pour Ariel Sharon, c’est la crainte de l’antisémitisme, réelle et imaginaire (sic), qui est l’arme. M. Sharon se plaît à dire qu’il affronte les terroristes pour montrer qu’il n’a pas peur. Mais en réalité, sa politique est mue par la peur. Son grand talent est de parfaitement comprendre les profondeurs de la peur juive d’un nouvel holocauste. Il sait établir les parallèles entre l’anxiété que l’antisémitisme suscite parme les juifs et les craintes américaines du terrorisme. Et il est passé maître dans l’art d’exploiter l’ensemble de ces peurs pour servir ses desseins politiques (...) C’est précisément parce que l’antisémitisme est utilisé par des gens comme M.Sharon qu’il faut se réapproprier la lutte contre lui.»
Un autre point intéressant à souligner est la légitimation des activités terroristes des Palestiniens sous couvert...du droit international. En effet, Alain Gresh nous indique qu la Convention de Genève permet la continuation des actes de « résistance » : « de ce point de vue, il ne fait aucun doute que les Palestiniens ont le droit d’utiliser la violence dans leur lutte. (...) Quoi que l’on pense du Hezbollah, celui-ci a mené une résistance armée légitime au Liban Sud contre les soldats israéliens qui occupaient une partie du territoire libanais. » Ce point est développé également par Paul Nicholson (dirigeant de la Via Campesina) et F. Weiser, deux militants présents dans le Bureau d’Arafat : « ultime mensonge israélien, cette tentative permanente de criminaliser le droit des Palestiniens à la résistance. Or la résistance à l’oppression et l’occupation s’inscrit comme un droit et un devoir (sic) dans cette même convention de Genève. »[35]
Finalement la réelle question à se poser est celle ou non d’une résurgence d’une judéophobie spécifique à ces mouvements. Pierre-André Taguieff pose que la judéophobie se fonde sur un amalgame ente juifs et « sionistes », un « antisionisme absolu » : « la nouvelle judéophobie se fonde sur un amalgame polémique entre juifs, israéliens et <sionistes>, ces derniers étant fantasmés comme les représentants d’une puissance maléfique, et elle se constitue autour d’un noyeau idéologique bien défini : ce que j’ai appelé l’antisionisme absolu qui, sur la base d’une déligitimation sans réserve de l’État d’israël, prône ouvertement ou non son démantèlement, ou sa construction violente. » Ainsi, selon Pierre-André Taguieff, « il ne faut pas confondre les résurgences ou les recyclages du vieil antisémitisme ethno-nationaliste et les formes d’émergence et d’expansion de la nouvelle judéophobie planétaire, dont les principaux vecteurs sont la propagande des réseaux islamistes et la démagogie des nouveaux gauchistes (néo-communistes activistes de l’ <antimondialisation >, trotskistes, anarchistes), exploitant tous massivement la <cause palestinienne> »[36]. Ainsi, lors de nombreuses manifestations pro-palestiniennes, nous avons pu voir des militants d’ATTAC aux côtés d’islamistes du Hezbollah, mouvement terroriste libanais, et d’autre criant des slogans « mort aux juifs « » ou « Bush Sharon assassins »...En résumé, pour Taguieff « l’islamo-palestinisme est l’opium des peuples européens. »
On le voit, le mouvement anti-mondialisation consacre une place importante dans ses critiques à celle de l’ « oppression » du tiers-monde par les réseaux sataniques de la mondialisation. Elle recèle pourtant des contradictions logiques et des alliances douteuses qui ne permettent pas d’envisager une critique saine du phénomène de la mondialisation.




[1] F.Chesnais, op. cit., p.55
[2] F.Chesnais, op. cit., p.188
[3] F.Chesnais, op. cit., p.268
[4] I.Ramonet, Géopolitique ..., p.266
[5] A.Mattelart,  La mondialisation ..., pp.100-101
[6] M.Castells, « le commencement de l’histoire », Le socialisme du futur, Paris, Vol. 1, n°2, 1990. cité in A. Mattelart, La communication-monde : histoire des idées et des stratégies, La Découverte, Paris, 1999,p.284
[7] H.Lepage, B.Adès, « pour en finir avec l’économisme, entretien avec Amartya Sen », Politique internationale, n°92, été 2001.
[8] B.Badie, M.C.Smouts, op. cit., p. 213
[9] A. Mattelart, Histoire de l’utopie planétaire : de la cité prophétique à la société globale, éditions la Découverte, Paris, 1999, pp. 368-369
[10] sous-commandant Marcos, « La quatrième guerre mondiale a commencé », Le Monde diplomatique, Paris, Août 1997, p.5
[11] L.Boltanski, E.Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, p.428
[12] H.P. Martin, H.Schumann, op. cit., p. 190
[13] C.A. Michalet, op. cit., p.264
[14] C.A. Michalet, op. cit., pp.200-201
[15]J.E.Stiglitz, « FMI, la preuve par l’Éthiopie », Le Monde Diplomatique, avril 2002, pp.10-11
[16] Cité in. A.Matellart, La mondialisation ..., p.76.
[17] A.Matellart, La mondialisation ..., p.77.
[18] R.Petrella, op. cit., p.59
[19] O.Capriles, « From National communication Policies to the New International Information Order : The role of Research », in New structures of international communication? The role of research, Papers from the 1980 Caracas conference, International Association for Mass communication Research (IAMCR-AIERI), Adams Bros. & shardlow, Leicester, 1982, pp. 36-37
[20] B.Badie, M.C.Smouts, op. cit., pp. 210-211
[21] M.Castells, la société ..., p. 47
[22] Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, Note au Rapport sur l’investissement dans le Monde 2002 : sociétés transnationales et compétitivité à l’exportation, p.14
[23] Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, Note au Rapport sur l’investissement dans le Monde 2002 : sociétés transnationales et compétitivité à l’exportation, p.18
[24] G.Bertrand, « Le monde arabe présent à Porto Alegre », ATTAC –FSM 2002, 1er février, vu le 14 mars 2003 sur http://attac.org/fsm2002/0102/article/arabe.htm
[25] A.Gresh, « Le mouvement antimondialisation libérale et la Palestine », Le courriel d’information, N°367, mardi 01octobre 2002 ,pp. 1-9.
[26] P.Nicholson, F.Weiser, « De Seattle à la Palestine en passant par Porto Alegre. Un autre monde est possible », Couriel d’information, n°326, pp. 8-9
[27] N. Klein, “Sharon’s Best weapon”, The Guardian , April 25 2002.
[28] Cité in P.Broué, Histoire de l’internationale communiste, 1919-1943, Fayard, Paris, 1977, p.86
[29] A. Mattelart, Histoire de ..., p. 273
[30] P.Roger op. cit., p.25
[31] P.Roger, op. cit., p.154
[32]A. Mattelart, La communication-...,p .118
[33] A.Gresh, op. Cit.
[34] N.Klein, « De vieilles haines nourries par la peur », trad. Christine mercier, Courriel d’information, n°328, pp. 1-3
[35] P.Nicholson, F.Weiser, op. cit
[36] P-A. Taguieff, « La guerre contre les juifs est aujourd’hui conduite par les mouvances qui désignent la démocratie libérale, clairement ou non, comme leur ennemi », L’Arche, n°535, septembre 2002

 

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