Paul Dirkx

Langues, blancs, pouvoirs, inconscient

Paru dans Réseaux 85-86-87 (1999). Langues, blancs, pouvoirs, inconscient, p. 3-24

Avant-propos

La Belgique a donc passé le cap du troisième millénaire. Que l'on s'en réjouisse ou non, il y a là quelque chose qui tient presque du miracle. Pétri de paradoxes, ce pays mène spontanément, sans pape ni manifeste, une existence authentiquement surréaliste. Car dans quel rêve, dans quel cauchemar inversé a-t-on vu toute une société oublier en si peu de temps la terreur (pédosexuelle, puis, comme si cela ne suffisait pas, alimentaire) au profit d'un mariage de conte de fées? D'une manière plus générale, y a-t-il au monde nation plus menacée de l'intérieur par des forces centrifuges qui tirent l'essentiel de leur efficacité de l'effet soporifique qu'elles produisent sur les citoyens? Existe-t-il une population qui s'évertue, comme la population belge, à battre sa coulpe tout en s'estimant "quand-même-bien-quand-on-voit-tout-ce-qui-se-passe-ailleurs"? Imagine-t-on une société qui doute davantage de la spécificité de ses modes de fonctionnement qu'elle ne se donne pas les moyens de connaître en profondeur? Qui se dit tout à la fois de peu d'intérêt et située au "carrefour de l'Occident"? Qui tend à se passer sous silence en le criant à qui veut l'entendre depuis "le balcon de l'Europe"?

Etc., etc.

Or, c'est à la faveur de ce silence que les langues assassines se délient et creusent leurs galeries, c'est dans ces blancs que naissent le gris, puis le noir. Le mutisme ne peut engendrer qu'incompréhension, malentendus et ressentiment, surtout dans un pays qui a institutionnalisé la non-communication entre une moitié de ses habitants et l'autre. Aujourd'hui, empêtré dans des contradictions et des interrogations qui semblent le dépasser, chaque habitant - adulte comme enfant - a sans doute le plus grand besoin non pas de silence, ni de paroles, mais de parler, d'éclairer sa propre lanterne.

Sur ce plan, il demeure des raisons d'espérer. La découverte des tunnels d'un Belge, apparentés à la sape de l'Etat quoique moins bien dissimulés, provoquèrent un mouvement de contestation éphémère - car, comme le veut la tradition locale, aphone et blanc -, mais prometteur. Réseaux a été parmi les premiers à ressentir la nécessité de faire entendre, y compris au plus fort de la crise de 1996-1997, des citoyens désireux de prendre la parole (1). La mobilisation récente en faveur des sans-papiers semble confirmer l'existence d'une nouvelle vigilance citoyenne, plus décidée et plus réfléchie. La Belgique a un peu plus de dix millions de raisons de s'en féliciter.

Mais le blanc est aussi la couleur de la candeur, qui ressort à mesure que la lumière s'obscurcit. Au fil des dernières années du siècle écoulé, combien y eut-il de Belges à se dire et se redire, dans les trois langues et sur tous les tons, étonnés, ébahis, stupéfaits que tant de "dysfonctionnements" pussent exister "chez nous"? Or, c'était là, entre autres, faire preuve d'une méconnaissance des réalités du pays. Car on ne comptait plus les effets d'une politique du consensus mou, du mystère gratuit et du faux-semblant qui s'était généralisée au moins depuis la 'question royale' jusqu'aux affaires (2) en passant par les marchandages institutionnels. Silence et discrétion étaient donc depuis bien longtemps les mots d'ordre d'une société belge préférant à la démocratie les petits partages feutrés. Difficile pourtant, pour l'individu citoyen, de s'en inquiéter durablement, car tout était et reste fait pour qu'il confonde son pays avec un labyrinthe d'une complexité rebutante - "Het Belgisch labyrint", comme dirait l'écrivain néerlandophone Geert Van Istendael. En 1996-97, sa réaction angoissée était en quelque sorte historiquement, scientifiquement prévisible - le seul vrai motif d'étonnement étant qu'il ait encore pu trouver en lui l'énergie pour subir et refouler ces nouvelles épreuves. De nombreux intellectuels, dont plus d'un était doté d'instruments d'observation, eurent cette réaction peu glorieuse de se désolidariser d'une consternation populaire ("émotion", "démagogie", etc.) qu'ils avaient pourtant largement contribué à préparer par leur propre désintérêt pour la Belgique. Rien d'étonnant donc à ce que celle-ci demeure, dans une mesure assez importante, terra incognita pour bon nombre de ceux et celles qui y vivent (intellectuels compris).

A cela s'ajoute que les échafaudages nés de la crise 'blanche' se montrent fragiles et la massue du conformisme puissante. Et surtout, le Belge, bon enfant, est vite déçu. C'est pourquoi, au delà de la vague d'indignation digne, que l'on a qualifiée à tort de "panique morale", et au delà des effets positifs qu'elle continue de produire dans la population, il s'avère nécessaire de faire un travail de consolidation mentale. Pareil travail a pour but d'enrichir le débat en encourageant les personnes qui s'y sentent prêtes à aborder tel ou tel aspect de la situation au travers d'analyses construites, si possible empiriques. Plus précisément, il est temps d'examiner enfin ouvertement et méthodiquement ce qui a rendu possible les "dysfonctionnements", à savoir les principes aussi permanents que peu visibles qui, dans ce coin de l'Europe, fondent les jeux quotidiens du pouvoir. Ce dernier mot a ici une acception politique, mais il renvoie aussi bien à toute forme de coercition qui règle les différents univers (économique, artistique, religieux, intellectuel, familial, etc.) composant la vie en société belge. Les citoyens (les intellectuels autant que les autres) ont un besoin manifeste de telles études concrètes, vérifiables et accessibles sur les effets de pouvoir en Belgique, le plus souvent méconnus et pourtant inhérents à des mécanismes 'bien connus'. Outre les raisons déjà indiquées, l'examen sérieux du pouvoir, auquel tous participent de mille façons sans toujours y prêter attention, peut en effet aider à se débarrasser de la théorie du complot ou de l'idée d'un laisser-aller généralisé, fictions à travers lesquelles les esprits s'empêchent de donner des réponses à leurs propres questions. Et l'explicitation contribue à neutraliser les méfaits du morcellement des discours - et, en Belgique, des langues - sur lesquels prolifère le pouvoir aveugle.

Il ne faudrait toutefois pas confondre rigueur et raideur. "Analyse" ne signifie pas se prendre au sérieux, ni ne se résume à fréquenter les bibliothèques et les colloques. Il ne s'agit pas seulement de parler en expert (mot qui ne désigne guère qu'un statut), de parler en connaissance de cause, mais aussi en connaissance de causes, ce qui implique forcément un intérêt qui dépasse les frontières de son propre domaine de spécialité (la fameuse 'pluridisciplinarité'). Soumettre les réalités sociales du pays à des analyses rigoureuses est chose d'autant moins aisée que cela suppose aussi une lutte contre l'envie de s'en tenir aux seuls points de vue, cartes blanches, essais ou autres théories prématurées s'autorisant ou non de sondages - toutes choses indispensables, mais insuffisantes. Enfin, un ennui supplémentaire est la mémoire courte. L'on peut constater que les images du passé et le souvenir même de l'insoutenable s'effacent plus rapidement que prévu, et l'oubli trouve ici un allié puissant dans la résistance particulière du Belge quand il se trouve face à lui-même. "Le Belge est comme le Russe", faisait remarquer Baudelaire dans Pauvre Belgique, "il craint d'être étudié". En résumé, il est urgent de produire des textes non produits dans l'urgence.

Avant que la marée montante du relativisme et de l'autocensure ne fasse, une fois de plus, tout disparaître, il faut donc se faire violence et combattre l'indifférence apprise à l'égard de la Belgique. Plus rien ne devrait interdire de mener une telle analyse qui est inséparablement une auto-analyse. Il convient d'abréger certains débats (sur la proximité des faits, l'ardeur "poujadiste" des "passions" des "gens", etc.), qui ne font guère que donner des prétextes à la procrastination et à l'irresponsabilité, pour en ouvrir ou élargir d'autres. Le présent volume de Réseaux veut y contribuer un tant soit peu. L'article de Paul Dirkx, qui ouvre le dossier, commence par examiner en détail les obstacles à la réflexion en les traitant comme autant d'indices du fonctionnement des pouvoirs en Belgique. à noter que cet article aurait pu être illustré à partir d'une étude de réception de notre appel à contributions: ni l'éventuel manque de clarté de cet appel, ni les emplois du temps surchargés des nombreuses personnes contactées ou pressenties ne suffisent à expliquer complètement pourquoi, par exemple, le sommaire de ce numéro réunit un capital symbolique somme toute assez relatif, et ce dans l'imbroglio social, éthique et politique que nous (mé)connaissons tous. Certes, la revue Réseaux ne va rien résoudre, ni même peser sur le cours des événements. Mais où, si ce n'est dans ce type de forum, ses propositions pourraient-elles être formulées et recevoir un début de réalisation: dans un quotidien? dans une revue spécialisée? dans un cercle d'internautes? Quant au manque d'appuis, qu'à cela ne tienne. D'une part, il ne fait que confirmer, pensons-nous, la pertinence de l'appel et de la thèse d'une difficulté à penser la problématique des pouvoirs en Belgique, même à travers "un objet ou une situation de votre choix, avec des outils fiables de votre choix". D'autre part, les contributions rassemblées ici attestent que l'appel a été entendu.

Il en va ainsi du texte de Benoît Eugène qui, à partir d'une étude de cas en apparence anodine, décrit minutieusement la dégradation des conditions de création dans un champ artistique menacé par une soumission croissante aux pouvoirs politiques et économiques. Pierre Hemptinne suit une démarche comparable en portant au jour les mécanismes qui, au sein d'une institution culturelle de la Communauté française de Belgique, entravent l'accès à certains types de "connaissances culturelles". C'est tout un réseau d'institutions qui est pris sous la loupe de Jean-François Bachelet, lequel s'intéresse à l'université "entre pouvoirs et contre-pouvoir". Florence Caeymaex intègre ensuite dans son observation politique et philosophique du "champ de l'action psycho-médico-sociale" (où la maltraitance des enfants est un enjeu) la question cruciale du fonctionnement interne à ce champ, ce qui lui permet de cerner des effets de pouvoir spécifiques et négligés en comparaison avec ceux produits par l'intervention politique ou judiciaire. "La position qui consiste à ignorer cet état de fait", conclut-elle, "qui localise le pouvoir dans les seuls appareils politiques ou judiciaires, soit pour s'y référer, soit pour en dénoncer les contraintes, risque peut-être de se tromper d'adversaire, et de manquer les lieux où quelque chose se passe qui résiste effectivement et échappe aux effets de domination". Quant à Thomas Périlleux, celui-ci revient sur la 'Marche blanche' et sur les motivations diverses de ses participants, manière de fixer certains aspects peu visibles d'un événement qui n'échappe pas à l'oubli, à la banalisation et au relativisme. L'approche de Claire Lejeune, qui relève d'une sorte d'empirie poétique, rappelle que le terme 'analyse' n'a ici rien de scientiste ou de positiviste et permet une saisie exacte de l'ampleur du silence belge et de la pesanteur de ses déterminants anthropologiques. La perspective de Sergio Carrozzo, qui n'est alors, pour ainsi dire, ni plus ni moins poétique (ou prosaïque) que celle qui caractérise le texte précédent, fait voir en quoi les infanticides s'inscrivent dans l'histoire récente de cet "authentique laboratoire du crime" qu'est devenue la Belgique. Après quoi Edouard Delruelle réexamine l'impact démocratique du 'mouvement blanc' à l'aide de concepts issus de la philosophie politique. Le rapport plus général de la société belge à la mort et aux morts est appréhendé par le biais efficace d'une visite par Christian Vereecken d'un cimetière bruxellois insolite. Enfin, l'historique de Pol-Pierre Gossiaux démontre avec précision une autre caractéristique inattendue de cette même société, celle de son attitude envers les étrangers, toujours marquée au coin du droit du sang et de la race.

On a vu plus haut que l'étude patiente des faits conditionne le débat, mais ne permet pas seule de le faire progresser. Aussi a-t-on également accueilli certains textes qui, tout en témoignant d'un effort d'analyse de la part de leurs auteurs, ont le souci de transmettre une opinion ou tout au moins une réflexion. Inspiré par l'originalité du 'mouvement blanc', Michel Gheude commence par plaider ainsi "Pour un Etat civil". Paul Hermant explique pourquoi on gagnerait à considérer la vigilance active de ce mouvement et de certaines initiatives moins récentes non pas tant comme le fruit d'une nouvelle citoyenneté, mais plutôt comme une application radicale de l'ancienne. Laurent Demoulin rappelle ensuite, très utilement, l'existence de ce qu'il appelle la "balance surréaliste en politique", qui montre que le pouvoir politique s'exerce en Belgique selon des modes singuliers qui prêtent parfois à rire, mais conduisent souvent tout droit à des catastrophes (notamment humanitaires, comme dans le cas des sans-papiers ou des chômeurs). Encore plus empêcheur de danser en rond, Marcel Voisin dresse un bilan très sombre de la démocratie dans ce pays (et ailleurs), avec une certaine amertume qui n'est pas sans trouver d'écho dans de larges parties de la population. Enfin, Jean-Yves Hayez explique comment, de "l'homme tranquille" qu'il était, il est devenu "un citoyen malheureux", mais aussi et surtout un citoyen actif qui souhaite soumettre la politique professionnelle belge à une critique constructive, où la notion de dénégation occupe une place centrale.

Si la Belgique se veut laboratoire de l'Europe, carrefour culturel, etc., elle est plutôt apparue, ces dernières décennies, comme un cas d'école d'une mainmise tacite par la politique (aidée de ses alliés économique et médiatique) sur le politique au sens large. Un des mérites du travail d'élucidation commencé ici est sans doute de montrer quelques voies qu'emprunte cette confiscation, source de tant de silence asphyxiant. Le débat était incontestablement ouvert; il est probable qu'il s'en trouvera fût-ce un peu enrichi, et peut-être n'est-il pas condamné à s'éteindre sous la chape de plomb que l'on sait.

SOMMAIRE

Langues, blancs, pouvoirs, inconscient

Numéros 85-86-87 - 1999

Paul Dirkx: La langue du fou. Les obstacles à l'analyse des spécificités de l'espace social belge

Benoît Eugène: Pour sortir du jardin d'Hamois: les jeunes plasticiens face aux transformations du champ artistique

Pierre Hemptinne: Autonomie culturelle, autonomie mentale: l'accès aux connaissances par le biais d'un centre de prêt musical

Jean-François Bachelet: L'université, entre pouvoirs et contre-pouvoir

Florence Caeymaex: Le pouvoir et la norme, ou comment la maltraitance des enfants pose un problème politique

Thomas Périlleux: Les marcheurs blancs entre deuil, fatalisme et critique sociale. Une recherche de terrain

Claire Lejeune: De la patrie à la fratrie: briser le silence de la mère

Sergio Carrozzo: Cela se passe près de chez vous

Edouard Delruelle: La démocratie et le lieu vide du pouvoir

Christian VEREECKEN: Arrêtez le carrelage! élégie belge

Pol-Pierre Gossiaux: Etrangers. De l'ordre du sang à celui de la raison

Michel Gheude: Pour un état civil

Paul Hermant: Une marche suppose un escalier

Laurent Demoulin: De la balance surréaliste en politique

Marcel Voisin: La maison aux termites

Jean-Yves Hayez: La confiance des Belges dans leurs institutions après Dutroux

Varia

Patrice Deramaix: L'exil, l'épreuve et le défi

Victor Renier: Chou vert et verjus. à propos de l'anaphore dans le transfert

 

La langue du fou.

Les obstacles à l'analyse des spécificités de l'espace social belge

Mis côte à côte, les ouvrages d'érudition, de réflexion et de fiction relatifs à la France feraient à eux seuls une belle bibliothèque nationale dans tous les sens du terme. Ils constitueraient une banque de données dont on n'arriverait jamais à dégager complètement le portrait infiniment nuancé d'un homo francus. En fait, cette bibliothèque existe, le rangement en moins. Elle s'agrandit quotidiennement et est largement diffusée dans la population. Si cette diffusion demeure imparfaite - se met trop souvent au service de desseins idéologiques, nourrit des stéréotypes et accrédite des anachronismes relevant ou non du mythe de la France éternelle, etc. -, du moins a-t-elle le mérite d'exister et de légitimer à une grande échelle et de manière répétitive le principe d'une objectivation de la vie en société, condition pour chaque citoyen d'une meilleure compréhension de soi et des autres.

La Belgique dans l'esprit des Belges

L'ombre de cette immense bibliothèque s'étend jusqu'à Bruxelles. Là se tient une bâtisse plus modeste qui abrite l'équivalent belge. Une partie du personnel dirigeant y passe le plus clair de son temps à discuter à huis clos du bien-fondé de l'entreprise, du nom qu'il conviendrait d'y donner et des critères, d'abord linguistiques, d'organisation des rayons. On imagine la scène et on en restera là; le lecteur complétera ou corrigera (3). On ne posera ici que la question de savoir ce qu'il en est de la vision, plus ou moins informée, des Belges sur eux-mêmes en tant que collectivité. Et aussi cette autre question, plus grave encore, de l'impact de cette situation cognitive du pays sur sa gestion et sur sa fortune (y compris économique, mais pas seulement).

Les chercheurs qui ont pour objet d'étude la littérature produite par des écrivains belges francophones, objet nécessitant une réflexion permanente sur le 'contexte' de production, sont bien placés pour savoir à quel point le public est peu au fait de l'histoire du pays. Son passé politique - insuffisamment exploré par les historiens eux-mêmes (4) - est un domaine que la plupart des Belges labourent à coups de notions rudimentaires, en n'osant du reste plus guère s'aventurer au delà de la borne embroussaillée de 1830 (moment où le Royaume de Belgique aurait, comme on dit, été 'créé', c'est-à-dire ex nihilo, donc de toutes pièces). Et encore cette partie de leur histoire tient-elle une place privilégiée dans leur mémoire, si l'on songe par exemple à l'histoire socio-économique ou à l'histoire culturelle.

Il ne s'agit pas ici de formuler à ce sujet une plainte ou un reproche qui seraient dénués de sens, et encore moins de rêver à la restauration de l''histoire de la Belgique' qui fut enseignée à nos parents. Il s'agit d'en appeler à l'examen de la version actualisée que la politique, l'Ecole, les médias, etc. en distillent et, plus généralement, proposer que soient enfin cernées les logiques qui, dans la Belgique de l'an 2000, découragent jeunes et moins jeunes à s'intéresser aux dimensions sociales et historiques de leurs existences, par eux-mêmes ou à l'aide d'analyses fiables, c'est-à-dire vérifiables. Car d'autres ne manqueront pas de le faire à leur place - et le font déjà amplement - en fonction d'intérêts nécessairement différents des leurs et forcément non démocratiques, si ce n'est anti-démocratiques. Or, si l'on définit la liberté comme l'autonomie du citoyen à l'égard de logiques autres que celles qui fondent ses pratiques (5), cette liberté suppose aussi la possibilité de s'informer sur les caractéristiques, contraintes et limites propres à l'espace au sein duquel ces pratiques se déploient et revêtent un sens. Et comme, en l'occurrence, cet espace est principalement organisé par ce qu'il est convenu d'appeler le 'cadre' belge, capable jusqu'à nouvel ordre, et quoiqu'au prix de difficultés grandissantes, de médiatiser les mécanismes internationaux et sous-nationaux, il s'agit de porter l'analyse sur ce cadre, sur ses structures et aussi sur les structures mentales que celles-ci concourent à façonner.

Le refoulement du non-identique

Parmi les chercheurs en littérature belge francophone, Marc Quaghebeur s'attache depuis de nombreuses années à élucider les rapports entre liberté créatrice et structures mentales et matérielles en Belgique (6). Son hypothèse principale est que la production de la littérature locale et surtout ses modes de diffusion et de réception pâtissent de la vision du monde en partie aliénée qui caractériserait, depuis 1830, les classes dirigeantes belges francophones. Celles-ci auraient par trop tendance à fonder leurs représentations mentales et leurs principes d'évaluation et d'action sur des schémas spécifiques (et donc nullement universels) à une culture de prestige qu'elles érigent en modèle absolu, à savoir la culture française. Aussi font-elles de la plupart des textes littéraires belges rédigés en français, pour peu qu'elles en aient connaissance, une lecture réductrice, car elles les reconnaissent insuffisamment pour ce qu'ils sont, à savoir des œuvres littéraires irréductibles aux canons français et qui, a priori, n'ont rien à envier à ce qui se produit en France. C'est la tentation belge de fusion avec la culture française - inscrite dans les noms d'institutions tels que 'Académie royale de langue et de littérature françaises' ou 'Communauté française de Belgique', et reproduite notamment, cas peut-être unique au monde, par l'absence d'enseignements obligatoires consacrés à cette littérature - qui prolonge durablement les effets de la domination française et alimente une dynamique marginalisante qui caractérise aussi d'autres domaines sociaux.

Or, bien que refoulée (surtout en ce qui concerne l'avant-1830), la Belgique n'en a pas moins une histoire propre et largement incompatible avec les présupposés de l'Etat-Nation dont le modèle par excellence, articulé autour de la triade langue - littérature - nation, est la France. Et Quaghebeur de porter au jour un certain nombre de structures textuelles originales qui permettent à l'écrivain belge francophone (7), souvent à son insu, de gérer cette tension identitaire et de contourner l'identité homogénéisante et prétendument universaliste au profit de différences belges (qui ne sauraient constituer une 'identité' au sens strict). Aussi le corpus belge francophone ne constitue-t-il pas une branche de la 'littérature française' et y a-t-il lieu, toujours selon l'auteur, de parler d'une "littérature belge de langue française". Si les élites du pays, et avec elles le personnel littéraire, parvenaient à sortir de la "déshistoire" en assumant leur histoire propre, cette littérature trouverait à s'épanouir dans une relation plus équitable avec Paris, notamment sur le plan éditorial. L'historien peut contribuer au travail de conscientisation nécessaire à cet effet. Dans le même esprit, Quaghebeur pousse toujours plus loin l'analyse d'une fausse évidence intériorisée par la plupart des intellectuels belges, notamment des écrivains: contre ce qu'implique toujours l'"idéologie française de la langue", il argumente que "l'identité ne se réduit pas à la langue" (8). La singularité belge comporte aussi un rapport original au réel, au pouvoir, au symbolique (linguistique ou pictural, et souvent les deux à la fois), etc.

Ces thèses illustrent bien la fécondité d'une prise en compte de l'espace belge, dont l'analyse des propriétés conduit à une meilleure compréhension des pratiques étudiées, en l'occurrence littéraires (9). Elles montrent aussi que la dénégation du rôle joué par cet espace va de pair avec l'investissement de modèles identitaires inadaptés à l'évolution et à la morphologie physique et symbolique du pays.

Les causes hypothétiques du refoulement

Rien n'interdirait d'étendre cette lecture à d'autres domaines du monde artistique en Belgique, voire au delà de ce monde, si particulier soit-il. Il importerait en outre de s'interroger sur les motifs de la dénégation, qui n'explique rien en elle-même. A ce sujet, on peut formuler l'hypothèse selon laquelle la dénégation résulte d'un compromis, toujours plus largement accepté tout au long du XXe siècle, entre, d'un côté, la sensibilité des classes supérieures au pôle parisien d'attraction culturelle, sensibilité comportant la menace d'une perte d''identité' et, de l'autre, leur volonté de développer les bases matérielles et symboliques d'une 'identité' nationale concurrente, non française, au risque de s'exclure de la sphère de légitimité culturelle (10). Il s'ensuivrait que le refoulement est d'abord l'effet d'une situation structurale, équivoque sur le plan national et qu'il faut inscrire dans un cadre international (où elle ne se dissout néanmoins nullement), à savoir l'intériorisation d'une pensée unificatrice et centralisatrice telle qu'elle est imposée par une puissance rivale d'autant plus écrasante qu'elle est proche d'un point de vue géographique et culturel.

Cela étant, il semble aussi que, pour rendre raison de l'ampleur exceptionnelle des pratiques ambivalentes et dénégatrices qui, en Belgique (pas seulement francophone), débouchent sur une véritable 'auto-périphérisation' culturelle, on soit fondé à émettre l'hypothèse supplémentaire d'une soumission qui se souvient de la série interminable de dominations historiques dans cette partie de l'Europe occidentale. Il s'agirait alors d'un mode typiquement belge de gestion de la domination et de transmission, sous des formes à étudier, de son souvenir. Le dilemme de la stratégie de légitimation évoqué plus haut ainsi que la gestion des mille et un autres effets de la domination (française), qui non seulement impose, mais repose sur une pensée homogénéisante et 'identitaire', réactiveraient à l'échelle infinitésimale des activités quotidiennes les plus variées une inclination plus ancienne à l'indifférence envers tout pouvoir, y compris autochtone, qui ambitionne d'unifier la mosaïque des cités, des patois, des us et coutumes, etc. (cette mosaïque étant sans doute autant le résultat de forces historiques contrastées que d'une volonté commune aux populations d'en accentuer les interstices). Les effets de la suprématie étrangère moderne (française) nourriraient ainsi un doute 'identitaire' plus ancien à l'endroit de la légitimité de tout pouvoir supramunicipal. Et peut-être cette tradition constitue-t-elle l'un des éléments majeurs qui destructurent la vision des populations concernées sur leur propre héritage et, partant, sur leur propre situation, favorisant ainsi l''auto-périphérisation' ou, mieux, l''auto-domination'.

On verra plus loin dans quelle mesure pareilles hypothèses ont quelques chances d'être examinées par la recherche scientifique belge. Il convient aussi de se demander si et selon quelles modalités les modèles identitaires de substitution génèrent, dans le corps de chaque personne qui tente de les intégrer, des tensions entre les principes qui les sous-tendent et les schèmes de vision et de division issus d'un devenir objectivement différent.

Avant d'approfondir quelque peu ce dernier point, on notera que le raisonnement suivi ici repose sur l'opposition entre un dedans 'belge' et un dehors qui ne le serait pas. Il va de soi que la réalité, plus complexe, n'épouse pas ce genre de dichotomies et qu'un exposé plus circonstancié parlerait en termes de tendances statistiques. Il faut également souligner, à toutes fins utiles, que ce même raisonnement ne saurait être soupçonné de nationalisme ou autre dérive puriste, car, bien au contraire, il s'agit de montrer tout ce que la Belgique ou, si l'on préfère, l'actuelle Belgique doit à un passé qui contredit tout fantasme de ce type. On ne peut que répéter qu'il est temps non pas de redorer un quelconque blason 'belge', ni de l'escamoter ou de le brandir (pour des raisons finalement largement convergentes: en désespoir de cause), mais de mieux saisir ce que ce blason et tout ce qu'il représente viennent faire dans la vie des citoyens.

Les effets hypothétiques du refoulement

Dans cette Belgique que tous les commentaires sur le fonctionnement de l'Etat des dernières années n'ont cessé de déclarer 'malade', 'condamnée', sinon 'morte', la question mériterait d'être enfin posée de savoir si les tensions dont il a été question contribuent aux multiples malaises recensés dans ce contexte tout sauf réjouissant. La question est d'autant plus délicate à traiter que tout semble indiquer que ces malaises sont déterminés soit par la vie psychique de l'individu (11), soit par un laisser-aller moral (corruption, égoïsme, indifférence, manque de sens de l'Etat, etc.), soit par les deux à la fois, alors que, répétons-le, ils seraient, au moins en partie, d'origine éminemment sociale. Qui plus est, une telle interrogation se heurte aussi au fait qu'il est rare que ces malaises fassent l'objet de monographies, la recherche étant tout aussi prédisposée à en sous-estimer l'importance que les populations ont appris à s'en accomoder tant bien que mal (cf. infra). Il n'y a guère que ce que les sociolinguistes appellent l''insécurité linguistique' qui fournit un premier cadre à l'observation d'une partie de ces gênes parfaitement observables. Et encore la plupart des travaux qui appliquent au cas belge les concepts développés notamment à partir des enquêtes de William Labov (12) n'abordent-ils l''insécurité linguistique' en Belgique qu'à travers ses symptômes ('autodépréciation', 'fragilisation', 'hypercorrectismes', etc.). Or, l'étude des déterminants de ce phénomène spécifiquement langagier (inquiétude par rapport à une norme, en l'occurrence française, néerlandaise ou allemande, que le dominé belge perçoit sans pour autant la maîtriser) pourrait entrer en résonance avec certaines investigations, beaucoup plus discrètes si ce n'est quasi inexistantes, portant sur d'autres formes de malaises vécues par tout ou partie des populations. Il n'est pas exclu qu'ensemble, ces troubles constituent un complexe structuré, qui donnerait quelque sens et quelque utilité heuristique à la formule, aussi communément admise que rarement analysée, 'malaise belge'.

Tout donne à penser que les contradictions 'identitaires' sont aussi pour beaucoup dans certains conflits sociaux larvés inséparables du 'cadre belge', conflits nécessairement insolubles, tant que ces contradictions resteront souterraines et échapperont à l'analyse. Il faut certes se garder de verser dans un évangélisme positiviste en suggérant qu'il suffit de répandre la lumière de la science pour faire reculer la relative obscurité historique et sociale qui pèse sur les contrées en question. Mais le stade scientifique, dans la mesure où il conduit seul à l'établissement d'un ensemble de données indispensables à la perception informée des structures et des rapports sociaux qu'elles permettent, est une condition sine qua non de l'émergence d'un intérêt pour ces structures et pour ces rapports qui soit doté de moyens appropriés d'agir.

Il y a gros à parier que ces conflits deviennent plus profonds et plus inextricables à mesure que se multiplient et se complexifient les interactions sociales, autrement dit selon que l'on s'éloigne du pôle privé pour se rapprocher du pôle public et spécialement du monde politique, qui a pour raison d'être l'organisation de ce pôle. L'exemple le plus manifeste en est sans doute la distorsion entre la conception historiquement municipaliste de l'administration des régions belges et le projet d'une organisation centralisée plus ou moins calquée sur le modèle français (notamment l'équation entre nation et langue (13)). Que ce projet soit voué à l'échec, est largement dû au manque de vision historique dont font inévitablement preuve les auteurs de l'interminable 'réforme de l'Etat', où chaque 'phase', loin d'éloigner le spectre du séparatisme, ne fait que le rendre plus menaçant.

C'est en effet sur le plan politique que la perception du réel par les citoyens, hommes politiques inclus, apparaît comme le plus manifestement en porte-à-faux par rapport à un système de modes de vie et de pensée formé par un passé atypique et progressivement dénié. En témoigne le foisonnement d'opinions qui, dans le monde politique, se disputent le monopole du discours vrai sur le passé et surtout sur l'avenir de la Belgique. On recense ainsi:

1° diverses formes de cosmopolitisme qui, attirées ou non par le simplisme du discours mondialiste, arguent du caractère artificiel et pernicieux de toute espèce de frontière politique;

2° des degrés variés d'européanisme qui s'accordent pour proclamer la fin des Etats-nations sur le continent européen;

3° des courants unitaristes ou néo-unitaristes qui, à des degrés divers, hésitent à accepter le processus de 'fédéralisation';

4° divers fédéralismes dits 'd'union' et d'autres qui souhaitent multiplier les entités 'fédérées', notamment en réhabilitant les provinces;

5° un éventail de discours visant à faire évoluer le 'fédéralisme' actuel, le plus poussé du monde (14), vers le confédéralisme ou le (quasi-)séparatisme;

6° enfin, les séparatismes déclarés qui oscillent entre, d'un côté, un futur statut 'eurégional', la monarchie ou la république, et, de l'autre, le rattachement, sous régime confédéral ou non, respectivement aux Pays-Bas ou à la France.

Certaines de ces options ne s'excluent pas mutuellement, et l'on trouve ainsi, par exemple parmi les sociaux-chrétiens néerlandophones mais aussi ailleurs, de nombreux cosmopolites dans l'âme, européanistes convaincus mais confédéralistes ou séparatistes pragmatiques (c'est-à-dire, le plus souvent, économiques). A Bruxelles, il existe en outre quelques mouvements moins visibles qui se consacrent à imaginer un destin adéquat pour la 'capitale de l'Europe'. Il convient encore de préciser que le sens de l'autodérision, très répandu en Belgique et jaillissant de la simple observation de la richesse des traditions comportementales et de la manière dont celles-ci sont ou ne sont pas assumées, ajoute à ces scénarii politiques d'innombrables fictions (rattachement au Grand-Duché du Luxembourg, transformation de la Belgique en œuvre d'art surréaliste, etc.) dont on aurait tort de sous-estimer l'effet collectif, la plupart du temps d'anesthésie ou de banalisation, jusque dans les milieux politiques mêmes (15).

Myopie et blocage institutionnels

Ce forum en ébullition paraît structuré par deux oppositions polaires. La première sépare 'nous' des 'autres', c'est-à-dire les 'vrais' des 'faux' ('Européens', 'Belges', 'Flamands', 'Wallons', 'Bruxellois', 'Liégeois', etc.), tandis que la seconde opposition, qui est le plus souvent verbalisée en termes de 'modernité' ou - ce qui revient le plus souvent au même - d''efficacité' gestionnaire, distingue 'rentable' de 'non rentable' et les 'riches' des 'pauvres'. Cette structure doublement exclusive détermine, par hypothèse, les rapports sous-jacents entre les diverses thèses en présence, ainsi que le degré de légitimité politique de chacune d'entre elles. En tout état de cause, il est urgent de se donner les moyens de mieux saisir les tenants et les aboutissants de ces débats dissonants.

Car ce qui est en jeu et pose problème n'est pas le foisonnement d'idées en tant que tel, facteur a priori plutôt positif, mais la possibilité, y compris pour le citoyen professionnel, d'y voir clair. L'atomisation des intérêts et des structures politiques (selon la langue, la région, le pilier, le parti, etc.), dont on ne répétera jamais assez qu'elle est unique au monde (16), rend très instable la distribution de la légitimité politique, car très flous les critères qui permettraient d'identifier le désirable, le probable et jusqu'au possible, pour ne pas parler de leurs contraires. Une telle instabilité concerne de la manière la plus directe les fondements mêmes de l'organisation étatique. Ainsi, l'avenir de l'Etat en Belgique, c'est-à-dire de l'espace social considéré, paraît et, comme on le sait, s'avère toujours davantage des plus incertains. Cet Etat qui entreprend des réformes constitutionnelles à répétition sans le soutien de la population (17) - population ayant appris à s'y adapter -, ne dispose plus guère en guise de garde-fous que de quelques instances solennelles censées être au dessus de la mêlée mais dont il est d'une simplicité enfantine de mettre en cause l'impartialité, ainsi que de quelques mécanismes institutionnels d'exception privés toutefois de toute portée préventive (par exemple, la bien nommée 'sonnette d'alarme'). Qui plus est, l'égalité juridique entre les règles édictées par l'Etat 'fédéral' ('lois') et celles édictées par les entités 'fédérées' ('décrets' et 'ordonnances') entretient et ne peut qu'entretenir les conflits d'intérêt et la dynamique centrifuge, d'autant que ce régime particratique (18) est dépourvu de partis nationaux. Les médias, pour leur part, entérinent la situation en la dramatisant la plupart du temps, selon des dérives spécifiques à leur univers. Aussi l'avenir paraît-il condamné à se dérouler non pas nécessairement de manière abrupte (comme dans la dernière décennie du XXe siècle), mais dans un climat de suspicion croissante (au cours des dernières décennies, celle-ci a régulièrement dépassé le seuil critique) et sans aucune forme efficace de contrôle démocratique de la part des 'représentants du peuple' eux-mêmes. Depuis que ces derniers n'arrivent plus, malgré des efforts çà et là, à considérer la Constitution comme une loi vraiment fondamentale, ils n'ont plus les moyens de vérifier avec la moindre certitude, et même à court terme, qui représente quel projet d'avenir pour la Belgique en tant que telle. Et cette myopie devient une cécité dans le cas des électeurs et des non-électeurs (étrangers ou belges à l'étranger) en âge de voter.

En somme, et pour ne s'en tenir qu'à la question nationale, le forum politique belge produit essentiellement un vaste brouhaha qui ne peut qu'alimenter le désarroi mental déjà très sensible lorsqu'il s'agit de la Belgique. Ce désarroi ne résulte pas simplement, il faut le redire, de la cohabitation chaotique de tant de conceptions historiques et institutionnelles, mais il provient aussi et surtout du caractère fragile des schèmes de perception qui les étayent ainsi que de son corollaire, une propension marquée à se défier (généralement sous les apparences de l'indifférence) des discours d'intellectuels, d'hommes politiques, etc. visant à remédier à cette précarité. Quant aux hommes politiques, à moins d'une réflexion sur l'Etat et sur les spécificités historiques, culturelles, économiques, etc. belges (19), il leur est devenu objectivement quasi impossible de mener, et même de concevoir une action sensée en la matière. Dans ces conditions - et le citoyen ne devrait plus avoir aucun motif de s'en étonner, ni aucun espoir de voir un changement dans l'état actuel des choses -, ils sont condamnés au silence, aux contorsions rhétoriques (langue de bois, discours double ou triple, etc.) ou à l'indignation séparatiste, et ce quelle que soit la langue utilisée. De même, c'est ainsi que la 'réforme de l'Etat' apparaît comme le fruit d'un travail minutieux et sophistiqué (la 'haute technologie institutionnelle belge', objet d'un intérêt dépassant parfois les frontières) fondé pour moitié sur les abstractions des constitutionnalistes enrôlés ou non dans la particratie (20), pour moitié sur le trouble cognitif propre aux politiques et plongeant certaines de ses racines dans le XIXe siècle (21).

Un relativisme institutionnel radical et ses conséquences pour la démocratie

En résumé, la fragilisation de l'Etat paraît d'abord renvoyer à l'engourdissement du monde politique et à la pauvreté de ses représentations mentales, produits de la variante politique de l'intérêt plus général à se désintéresser d'une large partie des réalités fondatrices de la société même où l'on vit. Le monde politique s'en trouve menacé d'une perte d'autonomie en faveur de forces externes (forces économiques et médiatiques par exemple, décisives dans le processus de démembrement de l'Etat) et d'un blocage en faveur de forces internes minoritaires (22). Il convient de s'arrêter encore un instant à ces dernières.

On sait qu'au beau milieu de toute cette confusion sans doute accrue par la détérioration des conditions de recrutement politique et surtout par la détérioration des conditions de travail politique (et intellectuel, cf. infra) sur la Belgique, certains poussent leur avantage. C'est de bonne guerre, et il n'y a rien là de vraiment nouveau. Il s'agit par contre de bien voir que le marché des théories institutionnelles en Belgique est aujourd'hui marqué par une fragilité telle de ses critères de hiérarchisation, ou plutôt par une inconsistance telle de certains de ces critères, que les écarts entre les diverses théories s'amenuisent de jour en jour. Il s'ensuit que ces dernières, toujours un peu plus considérées comme interchangeables, ne font que se radicaliser, pendant que les croyances investies, face à ce même relativisme, ne font que céder du terrain au doute. Dans l'obscurité mentale grandissante, tous les chats tournent au gris, et faute de points de repère, les choix deviennent de plus en plus aléatoires.

Pareille obscurité favorise le renversement apparemment abrupt des valeurs, comme lors du passage de l'unitarisme au 'fédéralisme'. Aujourd'hui, on pense évidemment - la nouvelle étape inscrite dans les étoiles ayant en effet reçu un caractère d'évidence en quelques années - au passage du 'fédéralisme' au séparatisme (23). Une majorité de séparatistes se font fort de résoudre le problème en privant le tout faisant problème de l'une de ses parties. Ce point de vue est fréquent dans les milieux séparatistes non ouvertement racistes comme le sont la partie dure du 'mouvement flamand' et sa représentation politique (Vlaams Blok), c'est-à-dire parmi les séparatistes pragmatiques et les groupuscules nationalistes marxistes flamands autour d'Antoon Roosens. Un point de vue analogue est celui des rattachistes qui, produisant également un discours thérapeutique, espèrent voir le membre malade retourner au corps dont il n'aurait jamais dû être amputé.

L'exemple du rattachisme francophone est intéressant, en ce sens que ses partisans réagissent d'une manière idéaltypique à la situation esquissée. Tout d'abord, leurs thèses en elles-mêmes sont sans doute la meilleure illustration du manque de diffusion d'informations vérifiables sur le pays, lequel n'a jamais été 'attaché' à la France en dehors des années d'occupation française dans la foulée de la Révolution de 1789. C'est du reste plutôt la 'Flandre' (pour tomber un moment dans ce genre de raisonnement anachronique qui caractérise toutes les théories nationales) qui devrait être 'rattachée' à la 'France', et non la 'Wallonie'. Et si l'on s'en tient à la période 1794-1815, ce devrait être la 'Belgique' tout entière. Constitution des frontières belges, emploi des langues, alliances économiques et politiques, etc., sur tous ces points, le 'rattachisme' se montre une théorie à laquelle aucun historien, ni aucun laïc un tant soit peu informé ne pourrait souscrire sans rire. Pourtant, les défenseurs du rattachisme, parmi lesquels se trouvent beaucoup d'hommes et de femmes frottés d'histoire, ne sont pas inspirés de cynisme: c'est que leur vision n'a nullement besoin de cynisme pour leur paraître vraisemblable. La situation sociale en Belgique ne favorise en effet pas seulement la méconnaissance du pays, elle est devenue telle que sa composante politique a désormais de quoi faire espérer et faire agir honnêtement et sereinement jusqu'aux rattachistes.

Que le rattachisme soit donc en nette progression dans les propos, dans les calculs politiciens, etc., bref, dans les esprits (francophones et néerlandophones), est d'abord dû à l'état délabré dans lequel se trouve le domaine politique. Ses défenseurs, ou plutôt leurs succès médiatiques et leur nombre en augmentation assez rapide font apparaître avec le plus d'éclat l'instabilité des critères censés fixer la légitimité politique. Aucun des nombreux soutiens apportés, depuis de longues années, aux thèses rattachistes par des notables influents, parmi lesquels on trouve l'un des concepteurs de la réforme de l'Etat (François Perin) ou des représentants des francophones à l'extérieur (Lucien Outers ou Paul-Henri Gendebien) ou à l'intérieur (le ministre-président de la région wallonne Robert Collignon), n'a jamais réussi à rendre acceptable dans le discours politique dominant ('traditionnel') ne fût-ce que l'idée d'une annexion du Sud du pays par la République française. C'est désormais chose faite. Les commentateurs politiques ont eu tort de dire que l'aveu implicite de rattachisme de Claude Eerdekens en juillet 1996 avait brisé un tabou. Ce tabou était brisé depuis longtemps, et bien au delà des cercles nationalistes flamands et wallons de stricte obédience. Mais l'aveu du chef de file des socialistes francophones à la Chambre était, plus fondamentalement, de nature à faire pencher en faveur de ses thèses de nombreux 'déçus' du 'fédéralisme', c'est-à-dire de faire évoluer abruptement une partie au moins des innombrables positions en équilibre instable, traversées par plusieurs lignes de fracture d'un monde politique fragilisé. Les vagues politiques et médiatiques créées par le député rattachiste n'ont jamais fait que manifester l'égarement institutionnel de ce monde (24). On ne le voit jamais aussi clarement que lorsque les rattachistes livrent le fond de leur pensée sur la Belgique, pays torpillé par le nationalisme flamand et dont la plupart d'entre eux sont, depuis l'écrivain-sénateur Rassemblement wallon Marcel Thiry à Claude Eerdekens, des désillusionnés (25).

Mais l'exemple du rattachisme vient aussi rappeler, en quelque sorte par l'absurde, à quel point l'espace social belge est traversé et travaillé par l'histoire d'espaces sociaux concurrents. Il faudrait montrer, dans des études spécifiques, tout ce que la croyance rattachiste doit aussi au point de vue français sur la Belgique. Outre que ce point de vue a toujours été particulièrement désinformé sur le chapitre de la Belgique (26), il est principalement fondé sur une tendance séculaire à la conquête, que ce soit sur le plan militaire ou économique, politique ou culturel. Ainsi, tout laisse penser que l'entrée progressive du rattachisme dans la sphère de légitimité politique (et intellectuelle (27)) tient aussi aux succès sans précédent remportés par l'expansionnisme industriel, financier et culturel français. Ces succès sont d'autant plus inédits dans la Belgique de l'après-1830 qu'ils ont été facilités par des Belges fascinés par Paris, agents influents aux dispositions souvent plus rattachistes que celles des rattachistes et dont une des incarnations les plus achevées s'appelle Albert Frère. Le rattachisme 'wallon' est en outre stimulé par son homologue français, lui-même soutenu par des ténors de la vie politique parisienne, essentiellement des gaullistes de droite comme de gauche (28). Les deux parties se sont récemment réunies dans une association dont le président est un ancien ambassadeur du général (29). Cette association ne fait pas étalage de ses objectifs rattachistes, malgré un conseil d'administration et un programme très éclairants sur ce point. Les conditions presque clandestines dans lesquelles ce courant continue de se développer (30) ne font que relever d'un manque de tradition démocratique qui est inhérent à ce type de mouvements à vocation 'populaire'. Le peu de cas que ceux-ci font généralement de l'avis des citoyens est inversement proportionnel à leur souci, fortement teinté de messianisme et de paternalisme, d'éduquer le 'peuple' et de le remettre dans le droit chemin, comme l'illustrent de leur côté les 'volksnationalisten' flamands (31).

L'analyse scientifique des spécificités de l'espace social belge

Tout ce qui précède est susceptible d'apporter des éléments de réponse à la question de savoir en quoi le refoulement des réalités structurelles a contribué à rendre inévitable l'inflation de 'dysfonctionnements' de l'appareil étatique depuis de nombreuses années (et bien avant les infanticides). Répondre complètement à une telle question nécessiterait la mise en œuvre de programmes de recherche ambitieux et la coordination de recherches existantes (en cours ou dont les résultats ont été publiés depuis un certain temps). Toutefois, de telles études n'ont pas été la priorité de la recherche belge, et la situation esquissée ci-dessus n'y est pas étrangère.

D'une manière générale, on n'a pas suffisamment étudié l'impact multiforme de la gestion de la 'querelle linguistique' (née bien avant l'Etat belge (32)) sur la vie des citoyens concernés. Et pour cause: les politologues montrent avec un sens du détail toujours plus aigu que, dans toute cette affaire, ces derniers ont été traités en 'animaux politiques' irresponsables. Or, le monde scientifique belge n'était et n'est toujours pas enclin à s'en émouvoir, et ce essentiellement pour des raisons politiques. Non seulement il a tout sauf l'habitude de s'intéresser à des objets d'étude impliquant plus d'un groupe linguistique belge (34) - ainsi, mis à part les travaux sociopsychologiques de Jean-Marie Nuttin dans les années 1960-1970 (35), aucun aspect de la question des groupes linguistiques en Belgique paraît ne jamais avoir été traité de manière systématique (36). Mais en plus, cette absence de tradition proprement scientifique en la matière est directement liée à un certain degré de soumission de la recherche au monde politique. Par exemple, on peut lire sous la plume du juriste Hugues Dumont que "si ce dossier [des "identités culturelles" en Belgique] est riche de nombreuses contributions théoriques portant sur divers aspects des identités flamande et wallonne, la problématique de la coexistence des identités qui se manifestent en Belgique et la question de l'identité belge sont rarement rencontrées globalement depuis les années soixante, c'est-à-dire précisément depuis que le clivage communautaire a pris une importance de plus en plus décisive (37)". Si l'on ne gagne rien à traiter de cette problématique en ayant recours à 'identité', 'caractère', 'belgitude', etc. - notions qui ne permettent pas de faire apparaître les dimensions profondément sociales de la problématique -, il n'en reste pas moins que ces quelques lignes sont extrêmement significatives de l'origine politique du désintérêt relatif du monde scientifique pour la Belgique envisagée dans ses différences (sociales). Plus précisément, la recherche semble avoir très largement intériorisé le schéma politique dominant - une Belgique formée par la simple somme de deux groupes ethniques rivaux -, intériorisation qui disqualifie a priori le type d'objet concerné. Chaque région ou sous-région apparaît comme une pars pro toto tout à fait pertinente, qui finit même par se suffire à elle-même. Pourquoi s'intéresserait-on en profondeur à la Belgique, si celle-ci n'est pas plus que la somme de ses parties?

Le manque d'attention pour les évolutions politiques à l'échelle nationale est donc le produit d'un aveuglement - ni conscient, ni inconscient, mais devenu spontané à force de se perpétuer - et repose sur des facteurs d'origine politique (38). C'est que les intellectuels belges, qu'ils soient francophones, néerlandophones ou germanophones, ont tendance à être particulièrement sensibles aux souhaits et aux initiatives du pouvoir. Ils ne constituent pas un groupe dont l'action spécifique bénéficierait d'une reconnaissance sociale assurée de la part des autorités comme de leur propre part. Les mieux reconnus sont ceux qui parviennent à susciter l'intérêt du personnel politique, économique ou médiatique dominant, à commencer par les chercheurs universitaires. Ainsi, la légitimité des projets de ces derniers est avant tout tributaire d'une demande extérieure à l'univers scientifique (universitaire) et même souvent émise directement par une instance politique, médiatique, patronale, syndicale, etc. A cela s'ajoute que les intellectuels, surtout universitaires, ont d'autant moins tendance à se pencher sur des problématiques nationales ou impliquant la collectivité nationale que leurs intérêts se structurent en fonction des principaux clivages 'idéologiques' ('piliers'), 'communautaires' et, pour les intellectuels francophones, 'régionaux'. La 'pilarisation' des structures de la société belge et des réflexes qui y sont ajustés, dont la 'fédéralisation' devait atténuer les effets, a au contraire été préservée et parfois consolidée. En somme, la respectabilité des intellectuels et de leurs discours, par exemple concernant l'espace national, dépend étroitement des débats politiques et des projets qui en découlent.

Pour comble de malheur, il s'ensuit que, au moins depuis l'après-guerre, le monde politique a eu beau jeu d'étendre d'une manière décisive son contrôle sur les discours relatifs à l'espace de vie nationale, c'est-à-dire de les soustraire progressivement à l'attention du public et d'en dénationaliser ('décentraliser', 'régionaliser', 'communautariser', 'fédéraliser' ou, comme aujourd'hui, 'défédéraliser', etc.) et déréaliser l'objet (39).

L'ensemble de ces facteurs produisent en la renforçant toujours davantage une délégitimation de la Belgique (en tant qu'espace de vie sociale) comme enjeu dans la sphère intellectuelle. Si 'les gens' (40) ont remarqué que 'les intellectuels' (41) se faisaient si discrets ou faisaient le jeu du pouvoir dans les dernières années du XXe siècle, c'est qu'une large majorité d'intellectuels belges n'ont jamais été portés à se mobiliser pour une cause si peu motivante. L'indifférence relative pour la 'question linguistique' et surtout pour sa gestion fait partie de la condition de l'intellectuel belge en général qui, d'abord pour des raisons intrinsèques au fonctionnement de l'univers intellectuel en Belgique qui expliquent sa perméabilité aux pressions extérieures, ne perçoit guère l'intérêt de s'y intéresser de plus près. Comme dans de nombreux autres dossiers, plus d'un politique doit pousser le cynisme jusqu'à se féliciter de n'avoir même pas eu à exclure les intellectuels des (maigres) débats sur les fondements théoriques du 'fédéralisme', les intellectuels s'étant, une fois de plus, bornés à dénoncer, dans le meilleur des cas, l'autisme du pouvoir, son mépris à l'égard de la société, ses mécanismes de décision particratiques, etc. Tous ces reproches, évidemment fondés, demeuraient et demeureront pourtant stériles, tant que la partie plus combative des intellectuels qui les formulent n'englobera pas systématiquement dans ses analyses son propre cas.

Il s'avère ainsi que l'analyse scientifique des interférences entre groupes ou structures allophones, sur laquelle pèse désormais une réforme de l'Etat qui officialise la pensée identitaire dichotomique à tous les échelons de la société belge, est moins évidente que jamais, et ce dans une zone de l'Europe qui a tout pour faire penser le contraire.

Une proposition

Ainsi, un observatoire indépendant s'avère toujours plus nécessaire qui se consacrerait aux problématiques soulevées ici, mais aussi enregistrerait les plaintes des citoyens, les analyserait selon des méthodes proposées par les sciences sociales et les intégrerait dans des rapports destinés au public, aux médias et aux instances juridiques nationales et internationales. Il ne suffirait pas d'y examiner la teneur des discours des uns et des autres, mais il y serait fait un effort particulier pour corréler ces discours aux caractéristiques sociales de ceux qui les tiennent. Un tel observatoire aurait le mérite non pas de dire la 'vérité' aux gens, mais d'aider ceux-ci, une fois n'est pas coutume, à se faire une opinion sur des questions qui les implique toujours plus malgré et en partie à la faveur de leur désengagement progressif. Et il est à prévoir que cette institution de recherche aurait des retombées bénéfiques sur le monde de la recherche dans son ensemble, à commencer par ses conditions de travail.

En guise de conclusion

Les réformes successives de l'Etat ont mis en place, en se réclamant du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et notamment de leur langue, un outil de contrôle efficace des pratiques symboliques de chaque citoyen. Cet outil de contrôle, inédit dans l'histoire des régions concernées, est d'autant plus performant qu'il n'est pas perçu comme tel, ayant au contraire été conçu comme garant de la liberté linguistique (par exemple, pour les néerlandophones, la liberté de parler le néerlandais en Flandre et à Bruxelles). Ces réformes portent en elles le germe d'une dérive, dont chaque jour apporte son lot d'indices, et pas uniquement en Flandre (42). Mais, plus fondamentalement, elles lient l'usage de la langue non pas à un idéal politique permettant de pacifier les rapports entre tous les citoyens d'un Etat, mais à un objectif ethnique de stabilisation de l''identité' d'une 'communauté' (notamment de son trait majeur, l'unilinguisme). Pareille fixation, qu'elle soit ou non assortie d'un discours se réclamant d'une abstraite "tolérance", légitime durablement la propension des membres d'une 'communauté' à négliger d'envisager un rapport plus autonome et moins stéréotypé à leur propre symbolique et aussi un rapport plus autonome et moins stéréotypé à la symbolique de l'autre 'communauté'. Le fédéralisme à la belge, loin de garantir la liberté escomptée (43), ferme aux citoyens belges des perspectives d'épanouissement (y compris social, physique et spatial), c'est-à-dire des perspectives d'élucidation de soi et des autres, renforçant ainsi l''insécurité linguistique' (44) et, partant, ce que l'on pourrait qualifier d'insécurité mentale.

Il ne s'agit pas, inspiré d'une vaine volonté de dénonciation de la particratie ou d'une nostalgie belgicaine, de faire le procès du 'fédéralisme'. Il s'agit de voir que les profondes réformes que le 'fédéralisme' participe à réaliser sont l'aboutissement d'un long processus et qu'elles ont partie liée avec des schèmes de représentation politique et symbolique qui caractérisent les groupes qui les ont imaginées. Elles ne sont ainsi que les indices de ces schèmes, qui interviennent également dans le fonctionnement d'autres secteurs de la société. On sait que les Belges, quelle que soit leur langue, ont en commun un certain nombre de 'valeurs'. Mais on a moins examiné les relations entre ces valeurs, la grammaire sociale qui les sous-tend. A défaut d'un pareil travail d'explication, il paraît certain que la langue de l'autre 'communauté' comme celle du plus 'dysfonctionnant' des Belges demeureront difficilement compréhensibles, et aussi, par la même occasion, leurs actes.

 

Notes

 

1.) Réseaux 79-80-81 (1997). Prises de parole. La crise des pouvoirs et l'éveil des consciences en Belgique.

2.)Elles-mêmes innombrables et souvent étouffées. A ce sujet, on lira avec profit le répertoire de Dirk Barrez, Het land van de 1000 schandalen. Encyclopedie van een kwarteeuw Belgische affaires, Grand-Bigard, Globe, 1997, coll. Wereldbeeld.

3.)On sait que sur la Bibliothèque royale à Bruxelles, institution au personnel compétent mais aux moyens de fonctionnement réduits, continue de peser la menace de sa scission et que des projets détaillés de bipartition des collections, inspirés ou non de l'expérience louvaniste, ont été élaborés depuis belle lurette. Si, comme l'histoire (récente) du pays l'a tant de fois montré, la réalité dépasse la fiction, rien ne permet d'exclure que ce dossier en devienne tôt ou tard une nouvelle illustration.

4.)Comme plusieurs d'entre eux l'ont reconnu à plusieurs reprises pour le XVIIIe siècle par exemple, à l'occasion du bicentenaire de la Révolution de 1789 en Belgique.

5.)Par exemple, les logiques amoureuses (et non pas sadiques) pour l'amoureux, les logiques journalistiques (et non pas politiques) pour le journaliste, les logiques artistiques (et non pas financières) pour l'artiste, etc.

6.) Au moins depuis ses "Balises pour l'histoire de nos lettres" (Alphabet des lettres belges de langue française, Bruxelles, Association pour la promotion des Lettres belges de langue française, 1982, p. 9-202; rééd. en volume séparé, 1998, Bruxelles, Labor, coll. Espace Nord 150).

7.) Si l'hypothèse de Quaghebeur s'avérait exacte, une analyse analogue devrait pouvoir s'effectuer pour les lettres néerlandophones. Le chercheur plaide ainsi pour un comparatisme littéraire quasi inexistant jusqu'à présent en plein 'cœur de l'Europe'.

8.) Marc Quaghebeur, "L'identité ne se réduit pas à la langue", Paul Gorceix (éd.), L'Identité culturelle de la Belgique et de la Suisse francophones. Actes du colloque international de Soleure (juin 1993), Paris, Honoré Champion, 1997, p. 59-105.

9.) C'est à une conclusion similaire qu'aboutissent les travaux d'un autre historien et sociologue des lettres francophones en Belgique, Paul Aron (voir, entre autres, Les Ecrivains belges et le socialisme (1880-1913). L'expérience de l'art social: d'Edmond Picard à Emile Verhaeren, Bruxelles, Labor, 1985, coll. Archives du futur).

10.) Pour une étude de la variante littéraire de cette attitude double (dans tous les sens du terme), voir Jean-Marie Klinkenberg, "La production littéraire en Belgique francophone. Esquisse d'une sociologie historique", Littérature 44 (décembre 1981), p. 33-50, et Pierre Bourdieu, "Existe-t-il une littérature belge? Limites d'un champ et frontières politiques", Etudes de lettres 1985, 4, p. 3-6.

11.) Pour une approche psychanalytique, suscitée par le Français Jacques-Alain Miller, voir la revue Quarto (née en 1981) depuis son numéro 36 d'août 1989 sur "Les psychanalystes devant la belgitude".

12.) On se reportera, pour le français, aux travaux de Michel Francard, de Dominique Lafontaine ou encore de Jean-Marie Klinkenberg; pour le néerlandais, à ceux, bien sûr moins connus dans l'aire francophone, de Jos Creten, Guido Geerts et Koen Jaspaert (p.ex. à leur Werk-in-uitvoering. Momentopnamen van de sociolinguïstiek in België en Nederland, Louvain - Amersfoort, ACCO, 1986); pour l'allemand, aux recherches de Peter Hans Nelde (p. ex. Volkssprache und Kultursprache. Die gegenwärtige Lage des sprachlichen Ubergangsgebietes im deutsch-belgisch-luxemburgischen Grenzraum, Wiesbaden, Franz Steiner verlag, 1979, coll. Zeitschrift für Dialektologie und Linguistik 31); pour le bilinguisme, à celles d'Els Witte (qui codirige la revue Taal en sociale integratie créée en 1978) ou de Hugo Baetens Beardsmore (p. ex. Bilingualism: Basic Principles, Clevedon, Bank House, 1991, coll. Multilingual Matters 1)

13.) Cette équation est comme naturalisée par la langue, où 'français' (ce qui appartient à une collectivité nationale) a tout pour paraître l'équivalent de 'français' (ce qui relève d'une langue pourtant internationale). Ce type de confusion, loin d'être anodin, est essentiel pour mieux saisir certaines croyances qui orientent la perception et les investissements. A noter que les réformes des institutions ont entériné ce schéma identitaire, et pas seulement au Nord (où il était plus familier aux esprits à travers le slogan 'de tael is gansch het volk'), mais aussi au Sud (où une partie des politiques s'en sont réclamés pour institutionnaliser la 'Communauté française de Belgique'; cf. Marc Quaghebeur supra).

14.) Ainsi, les 'communautés' et 'régions' sont compétentes en matière de politique internationale pour tout ce qui relève de leurs attributions. En outre, elles sont également chargées des 'compétences résiduelles', c'est-à-dire de toutes les matières non prévues par la Constitution.

15.) Le projet de mythification ou d'esthétisation de la Belgique, surtout dans sa version ludique ou auto-ironique, devient une sorte de tradition après la seconde guerre mondiale. Il est présent dans certaines avant-gardes littéraires francophones plus ou moins inspirées par le surréalisme et le dadaïsme, par exemple autour des revues Daily Bul et Phantomas. Il est pour beaucoup dans le concept de belgitude lancé en 1976 par le romancier Pierre Mertens et le sociologue Claude Javeau et garde de beaux restes sous la plume d'écrivains comme Jean-Pierre Verheggen (p. ex. Les Folies-Belgères, Paris, Editions du Seuil, 1990, coll. Points) ou dans les volumes La Belgique malgré tout (Bruxelles, Revue de l'Université de Bruxelles, 1980) et la Belgique toujours grande et belle (Bruxelles, Complexe / Revue de l'Université de Bruxelles, 1999). Dans l'autre langue, ce ludisme sert de mot d'ordre au mouvement intellectuel de résistance antinationaliste qui, depuis une dizaine d'années, n'a fait que progresser en Flandre (voir, par exemple, le numéro spécial Belgique de la revue littéraire Yang en 1994).

16.) Il va de soi qu'une atomisation comparable caractérise d'autres sphères de la société belge, très cohérente de ce point de vue. L'on songe par exemple aux tentacules de l'appareil policier, objet de réformes récentes (dénommées par un lapsus éblouissant "Octopus") d'ores et déjà considérées comme des réformettes eu égard aux innombrables pesanteurs propres à pareille pieuvre.

17.) C'est notamment l'avis de Wilfried Dewachter, politologue proche du nationalisme flamand (voir, entre autres, son article sur "La Belgique d'aujourd'hui comme société politique", Alain Dieckhoff (éd.), Belgique: la force de la désunion, Bruxelles, Editions Complexe, 1996, coll. Espace international, p. 105-142, p. 121). On ignore évidemment à combien s'élève le nombre de citoyens favorables à ces réformes lorsqu'elles furent entamées en 1970, encore que les chiffres révélés par des enquêtes universitaires de la fin des années 1990 (notamment de l'U.C.L. en collaboration avec la K.U.L.) donnent à penser que ce nombre devait être minime.

18.) Ce terme n'est pas excessif: il est aujourd'hui employé par de nombreux politologues pour désigner l'essentiel des mécanismes de décision politiques en Belgique, plus particratiques (ou partitocratiques) que dans l'Italie d'avant l'opération "mani pulite".

19.) Si le mot 'belge' gêne, il est loisible d'avoir recours à un autre mot désignant ce qu'il s'agirait enfin de mieux connaître, quitte à choisir un vocable aussi arbitraire que 'schtroumpf'. Toutefois, cela constituerait encore une erreur, car le mot 'belge' a, même lui, une densité historique non négligeable, quoique négligée comme à peu près tout ce qu'il recouvre.

20.) Sur le travail d'aseptisation du nationalisme (d'abord 'flamand') effectué par les constitutionnalistes, voir Paul Dirkx, "Nationalisme flamand, tentation 'rattachiste' et médias français", , Actes de la recherche en sciences sociales 119 (septembre 1997), p. 82-83.

21.) Cf., entre autres, Marc Quaghebeur (supra).

22.) Ou déjà relativement majoritaires dans certaines villes de Flandre, pour ce qui est du parti néo-nazi Vlaams Blok.

23.) Comme l'exprimait, dans plusieurs de ses discours, l'ex-ministre-président de la Communauté-Région flamande, Luc Van den Brande: libre à tout un chacun de croire à la nécessité de l'étape du "con... fédéralisme" (en français dans le texte) .

24.) Egarement institutionnel plutôt national qu'européen: lors de l'intronisation d'Albert II, le 'Vive la république européenne!' lancé par un autre député (le financier 'anarchiste' Jean-Pierre Van Rossem) dans une assemblée nécessairement toujours plus confrontée à ce genre d'esclandre avait d'autant moins de chances d'être pris au sérieux que les députés sont nombreux à être plus clairvoyants à propos de l'Europe qu'à propos de la Belgique.

25.) "Le drame de ce pays est qu'on ne sait pas agir; la Belgique est fichue, cliniquement morte, il y a longtemps que je n'y crois plus..." (Claude Eerdekens dans Le Monde 26-27 avril 1998, p. 3).

26.) Cf. Paul Dirkx, Une douce Violence. Etude des pratiques discursives ayant trait aux "littératures" de Belgique dans trois hebdomadaires français: Les Lettres françaises, Le Figaro Littéraire et Les Nouvelles Littéraires (1944-1960), Paris, Université de Paris-VIII, 1996, thèse de doctorat.

27.) Depuis l'incident parlementaire, la presse, surtout écrite, n'a cessé de prêter au rattachisme une attention qui, même modérée, ne correspond nullement à son écho réel. Dans les salles de rédaction, dans les couloirs universitaires, etc., il alimente plutôt la rumeur que la réflexion, et la désignation de rattachistes silencieux y est une manière, à ne pas sous-estimer, de lui reconnaître déjà un certain avenir.

28.) Ceux qu'on appelle aujourd'hui les 'souverainistes' (rejetant l'Europe fédéraliste), tels Charles Pasqua ou l'actuel ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement. Le cabinet de ce dernier organise depuis plusieurs années des rencontres discrètes entre représentants de mouvements rattachistes et responsables politiques français.

29.)Bernard Dorin dirige en effet France-Wallonie-Bruxelles, qui comporte en son sein Wallonie-France-Liberté, elle-même issue de l'association de trois des principaux 'mouvements wallons' (Wallonie Libre, Wallonie-France et Retour à la France).

30.) Il y a déjà quelques années, l'ancien délégué général de la Communauté française à Paris, Paul-Henri Gendebien, déclara que sa doctrine restait l'affaire de cercles fermés, mais qu'en même temps elle constituait un sujet de conversation qui, aux déjeuners mondains entre politiques parisiens, était passé récemment du pousse-café à l'apéritif (entretien avec l'auteur).

31.) Les rattachistes se livrent ainsi à une véritable pédagogie dans leurs périodiques et sur Internet. Leur rhétorique, très agonique, fait sans cesse appel aux affects et à la culpabilité dont les Wallons restant attachés à la Belgique en dépit du bon sens sont supposés souffrir. Elle est propre au métier de juriste que bon nombre des principaux rattachistes exercent effectivement.

32.) Voir, entre autres, Astrid von Busekist, La Belgique. Politique des langues et construction de l'Etat, de 1780 à nos jours, Paris - Bruxelles, Duculot, 1998.

33.) Les observateurs néerlandophones parlent depuis longtemps et assez systématiquement de 'kiesvee' (bétail électoral).

34.) Voir Albert Verdoodt, Les Problèmes des groupes linguistiques en Belgique [bibliographie], Louvain, Peeters, 1977, coll. Bibliothèque des Cahiers de l'Institut de linguistique de Louvain 10, et idem, Bibliographie sur le problème linguistique belge, Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme / International Center for Research on Bilingualism, 1983, coll. Publications du Centre international de recherche sur le bilinguisme B-121, ou encore certaines bibliographies spécialisées plus récentes.

35.) Jean-Marie Nuttin, Het stereotiep beeld van Vlamingen, Walen en Brusselaars. With English Summary: Stereotypes of Flemish and Walloon ethnic groups in Belgium, Louvain, Leuven University Press, 1976.

36.) Voir Paul Dirkx, "In alle talen zwijgen. Wetenschappelijke tradities, vertaalwetenschap en literatuur in België", Dirk Delabastita et Theo Hermans (éds.), Vertalen historisch bezien. Tekst, metatekst, theorie. [Actes du colloque international "Vertalen historisch bezien", Gand, 16-17 décembre 1993], La Haye, Stichting Bibliographia Neerlandica, 1995, p. 87-99.

37.) Hugues Dumont, "Repères et questions pour introduire un débat", Hugues Dumont, Christian Franck, François Ost, Jean-Louis De Brouwer, Belgitude et crise de l'Etat belge. Actes du colloque organisé par la Faculté de droit des Facultés universitaires Saint-Louis le 24 novembre 1988, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 1989, coll. Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, p. 15-40, p. 17-18.

38.) Voir idem, "Intellectuels et crise sociale en Belgique", Actes de la recherche en sciences sociales 119 (septembre 1997), p. 75-81.

39.) Cf., ici aussi, les travaux de Marc Quaghebeur sur la "déshistoire" comme trait essentiel des politiques et des intellectuels belges de l'après-guerre.

40.) Cette notion correspond aux 'mensen' dans la partie néerlandophone du pays. En France, les 'gens-mensen' sont plus volontiers appelés 'les Français' (ou 'les concitoyens', ou encore 'les citoyens'), de même qu'aux Pays-Bas, on parle plus volontiers des 'Nederlanders' (ou des '(mede)burgers'). Dans le parler belge, vivace, 'les gens' coïncide en fait avec la doxa, le sens commun. Témoin, entre autres, le soupçon qu'une majorité d'intellectuels fait peser sur 'les gens', censés ne pas être à même de dépasser le stade de l'opinion publique (ou de l''émotion' populaire, du 'poujadisme', de la 'démagogie', etc.), notion pourtant construite ailleurs, et notamment par ces intellectuels.

41.) Sur cette notion et ses différences par rapport à l'usage français, voir "Intellectuels et crise sociale en Belgique", art. cit.

42.) Le changement de gouvernement, apparemment plus favorable à une entente entre 'communautés', n'y fait rien. Les réformes, constitutionnalisées, sont faites pour transcender ce genre d'aléas conjoncturels, surtout quand ceux-ci ne les mettent pas en cause. A ce sujet, il n'y a aucune raison sérieuse de penser que le nouveau gouvernement ne s'inscrira pas, plus ou moins (et peut-être même plus que moins), dans la continuité de ses prédécesseurs. (A l'heure où ces lignes sont imprimées, c'est du reste chose faite, avec de nouveaux heurts 'communautaires'.)

43.) Et ce d'autant moins qu'il ne préserve en rien du rouleau compresseur anglo-saxon, avantage minimum dont il aurait pu se targuer. Les mesures tatillonnes et revanchardes à l'encontre des francophones en Flandre sont ainsi à l'image de l'incapacité du nationalisme flamand à analyser d'un point de vue international la menace qui pèse réellement sur le néerlandais en Belgique. Comme au XIXe siècle, cette langue y est desservie le plus par les élites 'flamandes' elles-mêmes.

44.) Au-dessus de la 'frontière linguistique', abstraction devenue réalité sous forme d'une frontière juridique quasi étatique ('communautaire' et 'régionale'), le malaise à l'égard de la norme néerlandaise croît avec le sentiment d'appartenance à une communauté de destins désormais politique. L''Algemeen Beschaafd Nederlands', du moins sur le plan oral, s'y porte de moins en moins bien. Voir par exemple, sur les prémisses de cette évolution assez récente, Guido Geerts, "In Vlaanderen Vlaams?", Ons Erfdeel 32, 4 (septembre-octobre 1989), p. 525-533. Cf . les travaux de plusieurs équipes de sociologues, dont on citera celle de Liliane Voyé, Jan Kerkhofs e. a. travaillant sur les axiologies particulièrement belges dans le cadre de programmes européens (depuis Rudolphe Rezsöhazy et Jan Kerkhofs, L'univers des Belges. Valeurs anciennes et valeurs nouvelles dans les années 80, Louvain-la-Neuve, 1984).