DOGMA


Vincent Bontemps

(Centre international de synthèse CNRS UMS 2267 Caphès, Rue d'Ulm F-75005 Paris)

Angèle KREMER-MARIETTI, dir., Éthique et épistémologie. Autour du livre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont. Paris, L'Harmattan, 2001. 315 p., coll. « Épistémologie et philosophie des sciences »

(Paru dans Revue de Synthèse : 5è série. Année 2005/2, pp. 298-503.
Avec l'autorisation de la Revue de Synthèse - www.ehess.fr/acta/synthese)


Éthique et épistémologie présente les actes du colloque éponyme tenu le 15 mai 1999 àl'université de Paris IV. Dans l'introduction, Angèle Kremer-Marietti souligne d'emblée que les prises de positions philosophiques relatives à la science se concentrent autour de laquestion de la transformation des paradigmes scientifiques. Elle reprend alors à son comptela critique d'Alan Sokal et Jean Bricmont quant aux théories de Karl Popper (falsificabilité,induction), dont les insuffisances aurait conduit les épistémologues à privilégier une traditionconventionnaliste (dans laquelle elle range Willard Quine et, de façon contestable, PierreDuhem) en délaissant la tradition rationaliste (Gaston Bachelard, Georges Canguilhem), jugée trop « positiviste ». Larry Laudan n'étant pas parvenu, de son propre aveu, à expliquer le changement de paradigme dans le cadre d'un relativisme historique sans présuppositionréaliste, les thèses relativistes développées au sein de l'épistémologie post-moderne propagèrentune curieuse contagion de scepticisme (à plusieurs degrés de récurrence) qui finit par entamerla crédibilité du débat lui-même. C'est donc le risque du nihilisme qui transparaît à travers la caractérisation nietzschéenne de cette crise : « [...] le livre de Sokal et Bricmont s'affirme là comme un symptôme que les philosophes auront à élucider dans l'urgence» (p. 13). L'urgence marque ici la nécessité d'une remise en question des méthodes au nom même du souci de méthode, et l'intrication de l'enjeu éthique et épistémologique s'explique donc par l'angoisse que libère ce vacillement des certitudes frontalières : comment opérer la purge et séparer les appropriations légitimes des détournements et des falsifications ?
L'une des solutions serait évidemment de délimiter à nouveau des frontières de légitimité moins poreuses, et c'est la perspective que propose Kremer-Marietti en invoquant la distinction diltheyenne qui offre, grâce à la distinction conceptuelle entre l'explication de la science etla compréhension de la philosophie, la latitude nécessaire à l'interprétation dans l'espace métathéorique. Encore faudrait-il savoir ce qui demeure de la consistance explicative dans la compréhension. Dans « Entre "réfléchir" et "déterminer", retour au livre de Sokal et Bricmont », elle précise une position déontologique vis-à-vis du risque de la métaphore : si les « sciences cognitives ont confirmé l'importance de la métaphore en tant qu'elle est un aspect central de la pensée et du langage - ce dont Nietzsche eut le premier l'intuition - et, en particulier, relativement aux notions de base telles que la signification, les concepts et la raison, cette observation ne justifie en rien l'usage de métaphores injustifiées ou de comparaisons abusives »(p. 299). Cette stratégie de restriction conceptuelle, adoptée par d'autres contributeurs, invite cependant à une censure qui prend la forme d'une régression métaphysique, voire le retour à la métaphysique aristotélicienne. Une autre ligne de questionnement présente dans l'ouvrage consiste toutefois à examiner le passage des frontières, le problème de l'analogie, et l'enjeu des rapports entre relativité et relativisme.
Dans « Les savoirs d'aujourd'hui. Pour un travail d'explication  », Jacqueline Feldman médite sur la crise du dialogue entre les « deux cultures  », scientifiques et littéraires, telles que Charles Percy Snow les a isolées. Elle observe que l'accréditation de la scientificité dans la « troisième culture » (les sciences sociales) passe parfois curieusement par une stratégiede dévaluation de la rationalité strictement « scientifique » ; la confusion entretenue alors entre infériorité théorique et complexe psychologique explique l'affectivité flagrante de certaines réceptions de l'affaire : publié sous la direction de Baudoin Jurdant, Imposturesscientifiques. Les malentendus de l'affaire Sokal, représente selon elle une tentative de conciliation et de dénégation assez embarrassée. La sociologie post-mertonienne rejette la transparence de la structure normative du champ scientifique et se libère ainsi d'une illusoiredogmatique de la scientificité, mais se trouve aussi privée de toute propédeutique communeavec les sciences de la nature. Si bien que cette sociologie des sciences se limite à des éclairages extérieurs, sous la forme d'un socio-constructivisme qui dissout la spécificité de son objet en prétendant le constituer : « On peut remarquer que les rapports de force et de légitimation sur lesquels insistent certains procèdent d'aspects sociaux qui existent dans toute institution» (p. 61). Après s'être retranchée derrière la « frontière Dilthey », Feldman conseille au sociologue d'admettre la critique « extérieure » des scientifiques s'il tient à préserver le droit à l'extériorité de son propre discours.
Michel Siggen interroge les origines du discours métathéorique dans « Culture et respect des méthodes chez Aristote ». Selon Aristote, l'analogie n'est valide entre sciences qu'en raison d'une correspondance spécifique entre certains genres de l'être : « II en résulte que le genre doit nécessairement être le même, soit d'une façon absolue, soit tout au moins d'une certaine façon, si la démonstration doit se transporter d'une science à une autre » (Seconds analytiques, 1,7,75 a39-b2, cité p. 68). Or le genre se caractérise par son « mode de procéder », si bien que la culture générale est connaissance des méthodes, la critique du manque de méthode relevant de l'éthique (Éthique à Eudème, I, 6, 1217 a 8-10, cité p. 70). Cette brillante restitution de la philosophie aristotélicienne, en tant qu'instance régulatrice de la culture antique, correspond toutefois à une régression philosophique par rapport aux exigences du rationalisme contemporain. La difficulté à envisager les implications du surrationalismebachelardien sans céder à la facilité de blâmer l'aveuglement rationaliste qui « n'admet pas d'autre mesure que la raison elle-même » (p. 78) témoigne de la dépendance vis-à-vis d'une métaphysique substantialiste dont Bachelard voulait justement se déprendre. Siggen confond Relativité et relativisme ordinaire : « [...] tout ce qui apparaît ne saurait être vrai, car ce qui apparaît apparaît à quelqu'un ; par conséquent, dire que tout ce qui apparaît est vrai, c'est ramener tous les êtres à la relation » (Aristote, Métaphysique, Livre r, 6, 1011 a 15-20).
On retrouve cette difficulté à assumer l'héritage bachelardien dans «  La reflexion philosophique a-t-elle sa place dans la connaissance scientifique ? » où François Besset, interprète la dissolution de l'ontologie substantialiste du sens commun comme une perte de l'implicite nécessaire à toute communauté conceptuelle : « Si la science se confirme désormais dansune sorte de déréalisation de l'objet naturel, le philosophe et le scientifique ne partagentaucune problématique commune » (p. 86). La neutralisation proposée de la métaphysique entraîne en fait une oscillation permanente entre des présuppositions réalistes et idéalistes : dans un même paragraphe, Besset peut défendre l'idée qu'on « ne peut s'empêcher de penser à la possibilité scientifique d'autres mondes » tout en concédant le « tour fictif queprend ce développement » (p. 91). Même si Kurt Gödel a montré l'impossibilité d'une science absolument apodictique et totalement consistante, et par la même occasion les limites de tout métalangage, le respect de la « structure naturelle du discours subordonnant l'ordrede la relation à celui de la substance » (p. 99) suffit-il à assurer la légitimité et l'intelligibilité du discours ? On peut douter que la distinction aristotélicienne entre discours para et kataphysin, c'est-à-dire dans l'ordre de la relation ou de la substance, soit adaptée à la situation épistémologique actuelle.
« Le relativisme cognitif comme "moulin à vent" ? Constructivisme et relativisme ensociologie des sciences », de Michel Dubois, entreprend de retracer la généalogie du relativisme cognitif à partir de la critique de la sociologie mertonienne opérée par le programme fort de Bloor, la production du groupe PAREX, et les auteurs rassemblés autour de la revue Pandore. Bruno Latour prétend dépasser la description extérieure pour opérer une restitution intégrale de l'activité scientifique, et soustitre l'un de ses ouvrages : The (Social) Construction of scientific facts ; l'élision de l'adjectif « social » dans le soustitre de la seconde version(1986) est symptomatique de ce glissement conceptuel. Le totalitarisme socio-constructiviste apparaît comme préalable à la méconnaissance des exigences du constructionnisme rationnel. De telles dérives ne sont pas inédites, et selon Dubois, Latour pourrait se revendiquer de la « critique des sciences » d'Édouart Le Roy : ce disciple d'Henri Bergson mettait en avant la composante psychologique, la constitution active et déterminante par l'esprit du fait scientifique, et son corrélat métaphysique, le polymorphisme indéterminé du substrat matériel. Les théories de Le Roy et Latour mettent en évidence la récurrence d'un cycle « relativiste » : l'occultation de certaines hypothèses réalistes permet d'abord la proclamationd'originalité théorique, puis les implications métaphysiques de cet abandon sont approfondiesen réponse à des critiques jugées non-fondées, enfin, pour esquiver la correction, se produitl'atermoiement entre deux positions afin d'entretenir la confusion entre relativisme (tout sevaut) et Relativité (« le relativisme est une qualité, pas un défaut. C'est la capacité à changer de point de vue, à établir des relations entre mondes incommensurables », cité p. 127 ; mais si les mondes sont incommensurables comment comprendre leur relativité ?), ce qui conduit à « adopter deux discours différents selon que nous considérons un domaine stabilisé ounon de la science. Nous aussi, nous serons relativistes dans le dernier cas et réalistes dans lepremier. Lorsque nous étudierons des controverses [...] nous ne pouvons pas être moinsrelativiste que les chercheurs et ingénieurs que nous accompagnons » (cité p. 128). Ainsi le socio-constructiviste finit donc par définir sa position en invoquant la sanctionsociale des objets scientifiques dont il prétend pourtant expliquer la production.
Le texte d'Amy Dahan Dalmenico, « Éthique et épistémologie des discours sur lessciences », prend quant à lui une tournure profondément autodestructive : « La reconnaissance de cette diversité des assertions métascientifiques prive la relation entre science etmétascience de tout caractère nécessaire ou universel » (p. 140).
Ne nous attardons pas non plus sur « Et si Sokal et Bricmont s'étaient trompés sur Bergson ? » d'Anastasios Brenner, qui se borne à rappeler que le postmodemisme s'inspire de Kuhn et Quine, qui eux-mêmes peuvent être situés dans le prolongement de Le Roy, lui-même élève de Bergson et de Poincaré, qui étaient des gens fort respectables.
Quant à l'article sur « Les sciences, la philosophie et l'histoire » de Maria Donzelli, il ne constitue, en dépit de son intitulé, qu'une mise au point sur la manière dont la virulence des débats fut perçue en Italie : « Plusieurs comptes rendus du livre, favorables à la dénonciation de nos auteurs, même en Italie, ont montré la gêne pour ce ton "colpevolizzante e castrante" dans l'exposition, qui devient dangereux pour le dialogue entre les deux cultures et pour toutes sortes d'études interdisciplinaires » (p. 172).
Pour « Les sciences humaines sont-elles des sciences morales ? » de Dominique Terré, le problème consiste en la métaphoricité de pseudo-analogies : « L'essentiel du débat repose sur la question des analogies et des métaphores » (p. 181) mais, Terré n'indique cet horizon que pour renoncer aussitôt à sa théorisation : « II ne s'agit pas ici de reposer l'épineuse question des critères de la légitimité de l'analogie et de la métaphore, mais de remarque que l'incertitude et les discussions qui accompagnent leur usage s'expriment dans un registre moral et politique (abus, légitimité) » (p. 183).
Doit-on prendre au sérieux Paul Feyerabend quand il écrit : « Galilée l'emporte grâce àson style, à la subtilité de son art de persuasion, il l'emporte parce qu'il écrit en italien etnon en latin, enfin parce qu'il attire ceux qui, par tempérament, sont opposés aux idéesanciennes et aux principes d'enseignement qui y sont attachés » (Contre la méthode, Paris, Seuil, 1979, p. 152) ? - Telle est la question que traite « A propos du relativisme cognitif : lecture critique de Feyerabend » de Fouad Nohra. Souvent utilisé comme caution ou repoussoir, le rôle producteur reconnu par Feyerabend aux circonstances sociales repose en premier lieu sur l'hypothèse d'une équivalence entre originalité et incommensurabilité des paradigmes scientifiques. Ce qui n'est évidemment pas le cas chez Bachelard : « La physique indéterministe de Heisenberg absorbe bien plutôt la physique déterministe en fixant avec précision les conditions et les limites dans lesquelles on peut tenir un phénomène pourpratiquement déterminé » (Le Nouvel Esprit scientifique, Paris, Presses Universitaires de France, 1975, p. 125). En second lieu, une telle conception déroge aussi à la distinction de Reichenbach entre contexte de découverte et contexte de justification. Enfin, cela place le sociologue dans une situation d'irréflexivité méthodologique : « Bricmont/SokaI avancentcet argument : la conception relativiste des sciences côtoie une sociologie qui renonce à secritiquer elle-même » (p. 196). La problématique de la commensurabilité est approfondie dans « Le relativisme cognitifet l'incommensurabilité des paradigmes » de Jean-Charles Sacchi : Kuhn caractérise ainsi la situation d'incommensurabilité entre paradigmes concurrents par trois déterminations : « Les défenseurs de paradigmes concurrents se livrent alors à leurs activités dans desmondes différents. Sans doute le monde n'a-t-il pas effectivement changé, mais les uns et les autres voient des choses nouvelles et de nouveaux rapports s'établissent entre celles qu'ils voyaient avant, d'où ce qui sera évident pour l'un ne le sera pas pour l'autre » (p. 207).
Cependant l'exemple même de Galilée met en jeu le passage d'un paradigme à un autre àtravers la mise en place de dispositifs de traduction : « Aristote dit qu'une "boule de fer decent livres, tombant de cent coudées, touche terre avant qu'une boule d'une livre ait parcouruune seule coudée, et je vous dis, moi, qu'elles arrivent en même temps ; vous constatez, en faisant l'expérience, que la plus grande précède la plus petite de deux doigts, c'est-à-dire que quand celle-là frappe le sol, celle-ci s'en trouve encore à deux doigts. Or, derrière ces deux doigts vous voudriez cacher les quatre-vingt dix neuf coudées d'Aristote, et, parlant seulement de ma petite erreur, passer sous silence l'énormité de l'autre" » (Discours de Salviati, cité p. 207). « Ainsi, en dépit de concepts et de réseaux conceptuels différents, va s'opérer progressivement une commensuration des discours » (p. 220), toutefois, Kuhn résiste jusqu'au bout au paradigme de la traduction en jouant lui-même les Simplicius pour qui les imperfections de la commensurabilité relative sont plus importantes que l'incohérence globale de l'incommensurabilité. Kuhn accorde à chaque paradigme une capacité de reinterprétation des autres paradigmes : « L'incommensurabilité c'est l'échec de la traduction d'une théorie dansl'autre. Mais là où la traduction échoue, l'interprétation n'est pas, pour autant impossible » (p. 215). Toutefois cette solution ne règle en rien le problème de la tension entre la portée ontologique et les évolutions historiques de la science, alors que la perspective d'une compréhension dynamique de la science mérite d'être explorée : « [...] ce passage d'une conceptualisation à une autre relève-t-il de procédures rationnelles ? » (p. 218). Sacchi entend alors « souligner le rôle déterminant joué par ce qu'il est convenu d'appeler les"controverses métathéoriques" » (p. 219).
« La magie de Lacan. Une récréation mathématique  » de Thierry Simonelli est une déconstruction ludique et rigoureuse des analogies lacaniennes : « Selon Lacan, il est possiblede traduire la "pure différence" des signifiants, fondement essentiel de tout langage, par uneformulation binaire du type de l'opposition entre 0 et 1 » (p. 229). De cette affirmation péremptoire, découle la possibilité d'une démonstration « imaginaire » de la transcendance du symbolique : Lacan affirme que si l'on choisit des suites arbitraires de trois booléens, celles-ci se répartissent en trois catégories - a (000, 111) figurant le réel ; b figurant l'imaginaire ; et c (010,101) figurant le symbolique - qui forment un système de relations déterminées (au profit du symbolique) tel que dans toute lignes de booléens considérés en triplets, lorsqu'on décale la lecture d'un signe, on observe que si a est suivi d'un nombre impair de b alors suit forcément un c. Lacan en tire une loi de l'impair : « La série se souviendra durang pair ou impair de chacun de ces (b) ». La transcendance du symbolique se manifeste donc à la fois dans cette latence permanente au sein des développements imaginaires du réel et par l'objectivité contingente de la loi mathématique. Simonelli montre qu'on a cependant aucune peine à mettre en défaut le théorème de Lacan, il suffit de commencer une ligne par b ou par c pour trouver des contre-exemples. Se livrant alors à une savoureuse opération de « reverse-engineering », il met à jour l'élaboration mystificatrice soigneusement dissimulée par Lacan. La classe b renferme en fait deux groupesde signes : b+ (001 ; 110) et b- (011 ; 100), aux propriétés grammaticales distinctes aumême titre que a et c. Si l'on connaît la syntaxe des booléens et qu'on a repéré ces quatre catégories « la loi de l'impair qu'invoque Lacan n'a aucune incidence réelle et aucunecausalité au niveau des séquences signifiantes [...] il s'agit d'une extrapolation illicite d'une Loi à partir d'un cas particulier » (p. 235). Simonelli rend sensible ce gauchissement en « corrigeant » les diagrammes proposés par Lacan : « La "répartitoire" signifie simplement, malgré la confusion mystificatrice de Lacan, que si l'on fixe le premier terme, et si l'on impose un changement de signe, on a deux possibilités à chaque coup, soit une chance sur deux de viser juste. Le reste n'est que mise en scène » (p. 237).
Non seulement la classe c du symbolique n'a aucun privilège mais il n'est pas nécessaire d'avoir une suite de trois booléens, deux suffisent : « [.. .J ce n'est pas le nombre du groupe qui fait la loi, mais sa lecture » (p. 239). Simonelli ne produit pas que la déconstruction d'une mystification, il indique les structures refoulées par Lacan, celles de la subjectivité : « Le secret de la logique des signifiants ne réside pas dans l'"annulation" ou dans l'"abdication" du sujet, mais simplement dans l'escamotage de l'intervention permanente de ce sujet » (p. 241).
« Le Chaos : du phénomène dynamique au phénomène de mode » d'Eric Bois se contente de rappeler que « l'apport de la science du chaos en Philosophie de la Nature est que le dualisme prédictibilité-imprédictibilité n'est pas l'alternative déterminisme-indéterminisme » (p. 252). Il semblerait que Bricmont ait décidé d'exercer un droit de poursuite contre toute prétention injustifiée à la scientificité. Du moins se découvre-t-il de nouvelles cibles dans « Comment peut-on être "positiviste" ? » : la psychanalyse, l'homéopathie, la théologie, le marxisme.
Ce n'est pas tant la qualification de science que la constitution même de l'objet qui fait problème : sait-on très exactement quelle théorie attribuer à Freud ou à Marx ? S'en suit une critique de Wilhem Dilthey qui ne laisse pas de faire problème quand nombre des philosophes s'abritent derrière la distinction entre explication et compréhension : non seulement, il n'est pas nécessaire de recourir à cette hypothèse, qui repose sur un dualisme psychosomatique métaphysique, pour éviter le réductionnisme, mais cela conduit aux apories de la pluralité des rationalités. Cela serait même une perversion de l'intention de scientificité de la psychanalyse elle-même, Freud n'étant pas un herméneute, mais un chercheur de causalité. Après ce passage au crible, Bricmont ne peut toutefois s'empêcher une provocation facile : « Les figures originaires du XIXe siècle qui ont pendant longtemps été les amours de la culture intellectuelle, du moins en France, étaient les "maîtres du soupçon", Marx, Freud et Nietzsche, pourtant, déjà au XIXe siècle, le physicien Ludwig Boltzmann remarquait que son siècle serait celui de Darwin » (p. 277). Nous ne nous attarderons pas sur la conformité de l'assertion de Bricmont à ses propres critères de rigueur, mais, pour le dédouaner, rappelons que Marx tenait déjà Darwin pour le génie du siècle.



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