Elena Pasca
Pierre Judet de la Combe & Heinz Wismann, L'Avenir des
langues. Repenser les Humanités, Editions du Cerf (coll. Passages), 2004.
L’enjeu de ce livre et du combat
qu’il porte dépasse la simple remise en question des
méthodes actuelles d’apprentissage des langues et des cultures ou
de leur incontestable fonction socialisatrice. Il précise la question
à poser : celle du type de socialisation que
l’éducation prend pour finalité et, plus en profondeur, des
conditions de possibilité de la subjectivité. Problématique
qu’évoquent aussi, de façon spécifique, Gauchet,
Bourdieu ou Michel Freitag. Qu’une telle mobilisation voie le jour sur ces
thèmes est signe de leur portée politique. L'analyse des deux
auteurs permet de trouver des facteurs explicatifs complémentaires,
insoupçonnés jusque-là, pour certains
phénomènes sociaux de décompensation. Faute de culture, de
ce savoir à la fois historique et d’avenir qui nous situe dans le
monde et nous permet d’y prendre part, les contre-cultures fleurissent,
tout comme le minimalisme purement fonctionnel de la communication. Comme le
disait Alexander Mitscherlich, on ne peut assimiler ce qu’on n’a pas
les moyens de connaître. Et la destructivité à
l’égard de la culture est aussi, ne l’oublions pas, une
façon de se rappeler à elle, de faire savoir qu’on existe et
qu’on veut rendre visible l’exclusion qu’on subit quitte
à faire voler en éclats cette culture et la société
qui l’engendre. Toute négation reste un acte de rapport
intentionnel à ce qui est nié.
La verbalisation et
l’expression insuffisantes (qui ne se perçoivent pas comme telles)
sont souvent compensées, la psychanalyse l’a décrit, par des
formes d’abréaction dans l’agir. On le voit dans les actes
violents : cette agressivité qui jaillit tout à coup,
générant des maux à la place des mots inaccessibles, pour
jeter à la face du monde des contenus affectifs qui ne sont pas
reliés au langage par la symbolisation et ne peuvent donc être
sublimés. Freud le disait : « c'est dans le langage que
l'homme trouve un substitut à l'acte, substitut grâce auquel
l'affect peut être abréagi presque de la même
manière ». Et le rapport au monde
s’établissant par les fonctions du moi - et qui est constitutif de
ce dernier - a pour médiation nécessaire un niveau suffisant
d’expressivité langagière.
Comment créer un
« univers partagé de représentations »,
un univers de sens décentré et pluriculturel permettant à
chacun de se construire processuellement en tant que sujet, à partir de
langues réduites à leur fonction utilitaire ? Rappelons
l’idéal républicain de l’instruction, rappelons le
concept allemand de Bildung : construction de soi et des
représentations communes, de l'universel en tant qu’humanité
une ne saurait se faire que dans le medium d’une langue de culture,
quelle qu’elle soit. Car il ne s’agit pas de privilégier
l’une ou l’autre et certainement pas de militer pour une sorte
d’esperanto purement instrumental. Mais d’accéder
déjà à une expression de l’imaginaire et du
vécu, à une différence spécifique que l’on
peut saisir et faire valoir en partant d'une langue maternelle vécue et
« appliquée » en tant que langue de culture.
« L'inventivité s'appuiera sur la connaissance d'un
matériau linguistique et sur la culture que ce matériau porte en
lui ». Le passage obligé dans la construction de
« représentations possibles de l'avenir » est
la mobilisation de moyens permettant la structuration narrative d’une
histoire individuelle ainsi que l’exposition d’expériences
situées et particulières à l’histoire, à une
temporalité à la fois maîtrisée et ouverte. Car une
expérience spécifique ne peut participer de l’universel et
se projeter vers l'avenir que dans la mesure où la langue qui lui permet
de se saisir et de faire sens lui offre des modalisations ;
celles-ci servent à dégager des points de vue différents
sur la réalité, sur un présent qu’il s’agit de
modifier. Sans elles, le possible n’est même pas pensable.
L’expérience doit pouvoir se dire, être communiquée,
partagée, frottée à d’autres. Ainsi naissent les
subjectivités – elles se créent et s’éprouvent
en se disant. Ainsi peut naître l'universalité concrète
(concretum, de concrescere : croître ensemble) dans son
rapport dialectique avec les particularités. Une théorie telle
l’éthique discursive de Habermas a cette dialectique pour condition
de possibilité. Car ce n’est qu’une fois que le vécu,
la culture spécifique et ses valeurs deviennent exprimables - et donc
compréhensibles pour soi et pour les autres (qui peuvent dès lors
les entendre) -, que l’on arrive à dégager des
intérêts universalisables et des normes ; là encore,
cela passe par la communication à un niveau expressif de la
langue. « Il reste alors à susciter, par la persuasion,
l'accord d'interlocuteurs qui auront construit autrement leur propre
expérience présente et les perspectives qu'ils y
repèrent ».
L’autonomie ne s’acquiert pas
en délégitimant une « haute » culture
supposée inégalitaire et élitiste, mais en en faisant un
instrument critique de libération par rapport aux
immédiatetés qui tendent à nous enfermer. En prenant la
culture en tant que médiation entre la particularité de chacun et
le dessein commun dont est porteuse une rationalité qui passe d’un
savoir-faire adaptatif à un savoir permettant l’orientation dans
l’histoire. Une telle médiation est nécessaire pour
concevoir le rapport existant entre les langues spécialisées
(scientifiques, juridiques, etc.), qui constituent les sous-systèmes
institués de la société, et les langues naturelles. Le
savoir est un « passage », seul capable de barrer la route
à ce type de totalisation régressive qui s’affirme à
travers l’hégémonie d’une langue minimaliste de
service, purement dénotative. Il s’agit là d’un
particularisme érigé en pseudo-universel linguistique,
négation de l’universalisme en ce que la tendance à
l’indifférenciation qu’il porte nie les particularités
au lieu de favoriser leur mise à distance pour une réappropriation
critique. Ce n’est pas au moyen d’un minimum commun de signes, de
codes et de pictogrammes partagés que s’effectue la reconnaissance
de l’autre dans sa spécificité et une communication qui ne
soit pas le simple pendant linguistique de la mondialisation
économique.
Les réflexions des auteurs vont à
l'encontre de la séparation antidémocratique entre élites
lettrées repliées sur elles-mêmes et une masse
d’ignorants à gérer par leur cantonnement dans un
savoir-faire adaptatif ; elles circonscrivent les grandes lignes d’un
projet éducatif se revendiquant des Lumières, d’une
conception républicaine de l'école. Leur sens politique va bien
au-delà de l’événementialité ou de la
manière historique d’enseigner les langues maternelles et les
Humanités, en ce qu’elles redéfinissent la fonction de
l’éducation en tant qu' « école de
décentrement, de dépossession et de
réappropriation », ayant pour finalité
« une formation de soi guidée par le principe de
l'autonomie ». La mise à distance des
immédiatetés transforme celles-ci en déterminations, ouvre
les milieux particularistes – des ensembles sociaux clos – à
l’universel et donc au transculturel en les dé-naturalisant, en
mettant en évidence leur caractère de production historique.
« Traiter ces réalités comme de la culture, et non
comme des destins imposés, comme de la "nature", rétablit la
liberté qui potentiellement les anime ». C’est faire
œuvre de « démythification » en
prônant le renoncement aux certitudes immédiates et/ou
intemporelles en faveur d’une ressaisie réflexive des cultures et
des langues, en dénonçant les effets pervers de leur
chosification. Et les auteurs démontrent l’égale
nocivité des deux extrêmes de la réification des langues,
à savoir le minimalisme fonctionnel purement dénotatif et
l’exacerbation de la dimension expressive, telle que l’illustre
l’acception heideggerienne du langage en tant que réalité
ultime et fondatrice, assignant l’individu à sa tradition.
« Pas moins que dans le modèle technique, on fait du langage
une chose, (...) un donné qui s’impose, hors de tout contrôle
de la part des sujets, une présence impérieuse et
révélée, comme en religion, qui requiert l'adhésion
immédiate : nous sommes inclus dans une réalité
déjà là, nous nous confondons avec notre appartenance
culturelle ». Et les auteurs d’inviter à une
éducation soucieuse de ses conséquences sur
l’être-ensemble, créatrice de lien social. Encore faut-il que
les « visions du monde » qui sous-tendent le savoir-faire
éducatif (et qu’il faut dévoiler en tant
qu’idéologèmes) ne fixent pas « dans une seule
dimension du langage la vérité de notre
condition ».