DOGMA


Zeïneb Ben Saïd Cherni


Angèle Kremer Marietti, Le kaléidoscope épistémologique d’Auguste Comte. Sentiments Images Signes. L’Harmattan, 2007, Paris. 310 p.




Ce livre est présenté par son auteur Angèle Kremer-Marietti, philosophe française et spécialiste d'Auguste Comte, comme un kaléidoscope. Le projet qu'il véhicule est condensé dans cette dénomination métaphorique explicitée dans l'Introduction. La réfraction du kaléidoscope donne lieu à une unification. Rassemblant ces diverses approches et thèses développées ici et là, dans des travaux foisonnants et multiples sur Comte, Angèle Marietti y opéra, à l'occasion du 150e anniversaire de la mort d'A. Comte, une synthèse, un approfondissement et des développements nouveaux de la pensée du fondateur du positivisme. La trame unificatrice de sa pensée se tissera à partir d'un socle fondateur, celui des idées développées dans sa thèse et par lesquelles elle se distinguera au sein même du champ des chercheurs comtiens, à savoir celui de l'anthroposémiotique. Munie de sa "lunette portative"1 , elle se met à scruter sa propre pensée, à la réorganiser et à l'alimenter. L'oeuvre de Comte commença alors à défiler devant nous selon la tradition historienne, classique, de la philosophie celle que déploya Henri Gouhier. La jeunesse de Comte, son œuvre et les diverses influences que subît sa pensée sont exposées au sein de recherches pertinentes et scrupuleusement argumentées telles celles qui traitent du rapport de Comte à Descartes, Bacon et Laffitte. L'idée-force qui sous-tend les divers chapitres de ce livre est que la pensée de Comte est régie par une approche épistémique sémiotique dont les origines sont d'ordre mathématique. Les abstractions nécessaires ou "le général abstrait" qui prend ses distances à l'égard de la pratique est l'une des exigences du positivisme par laquelle il se démarque d'ailleurs de l'empirisme. Toute pratique doit être précédée par une théorie.
 "Pour se livrer aux observations notre esprit a besoin d'une théorie quelconque" admet Comte. L'avancée dans l'abstraction allège l'esprit et simplifie les raisonnements. Le procès d'abstraction est progressif, il enveloppe, selon une démarche homologique, les divers champs constitutifs de la philosophie de Comte. Tous sont traversés par la double dimension de concret et d'abstrait unificateur, simple et prééminent. Tel est le cas des sciences et de leur classification elles s'acheminent du simple au complexe et comportent chacune une dimension concrète subalterne et une abstraite essentielle. Il en est de même de la progression du système de communication langagier ; il part d'une logique des sentiments, puis s'achemine vers celle des images pour aboutir à celle des signes. Il est véhiculé, comme le fait remarquer judicieusement Angèle Kremer-Marietti, par une zoosémiotique qui tend vers le système sémantique le plus élaboré et le plus parfait qui soit : celui de l'algèbre. Cette insertion de toute notion vers l'ordre de l'universel abstrait et simple opère selon l'auteur : "comme principe général de l'épistémologie comtienne". Elle restitue la démarche opérée par l'algèbre cartésienne qui va de la figure à l'équation, puis par le calcul différentiel et intégral. Cette approche est indiquée par Comte depuis 1819, c'est-à-dire depuis ses fragments intitulés Essais sur quelques points de la philosophie mathématique.Il n'en demeure pas moins que le mathématisme épistémique de Comte se trouve résorbé, à son tour ,au sein d'une configuration théorique renvoyant explicitement à Condillac.
. Réitérant le point de vue de l'auteur du Traité des sensations, Comte admit : "qu'il est plus facile de raisonner d'une manière générale en se servant de signes généraux qu'en se servant de signes particuliers".Il considérera les mathématiques comme une langue  qui s'inscrit dans la continuité de "la langue ordinaire" qui se transformera en "langue arithmétique" plus précise et qui produira à son tour la langue algébrique, qui, de par ses annotations allègera l'esprit et simplifiera les raisonnements. Le calcul différentiel et intégral sera à son tour considéré comme le prolongement de ce dernier.
Toutefois, les signes restent tributaires, selon l'auteur, d'une systémique, celle qui opèrerait une inversion dans le rapport concret abstrait. M. Serres en fait état dans ses notes du Cours. La systémique classificatoire comportera un ordonnancement horizontal allant du simple au complexe et vertical qui scinde chaque science en un domaine abstrait tel celui de la mathématique et en un autre concret comme celui de la mesure des grandeurs. La sociologie est à son tour tributaire de ces divisions dans la mesure où l'inversion de la hiérarchie des sciences en fera le réceptacle de l'ensemble des systèmes des signes que sont les langues scientifiques. Elle se présente aussi comme une science des signes abstraits et concrets, et des signes collectifs ajoute l'auteur. L'abstrait est le résultat d'une systématisation du bon sens populaire et de l'héritage d'une culture passée. Angèle Marietti rapproche ces divisions sémiologiques verticales de Comte de celles de Charles Sanders Peirce qui distingue entre les signes abstraits ou signes du possibles, les signes concrets ou des événements, et les signes collectifs.
La pensée de Comte est présentée par l'auteur de l'ouvrage comme une anthroposémiotique. L'homme se présente comme un producteur de signes à travers lesquels s'agence son histoire, se structure sa société et se communiquent ses sciences. Les trois logiques : celles des sentiments qui caractérise le fétichisme, celle des images qui relève du polythéisme et enfin celle des signes qui caractérise le monothéisme décrivent des moments successifs où l'ordre de l'histoire des sociétés s'investissent dans un champ sémantique de plus en plus dense. L'expression logique exprime dans ce cas, et selon le second volume du Système, "l'office intérieur propre au langage" fait remarquer Mme Marietti. Par rapport à la société, le langage est le ciment social, il se présente comme le véhicule qui lie la théorie de la propriété et de la famille à celle du tout de l'organisme de la vie commune. Les sciences à leur tour sont représentées comme "autant de grands faits logiques". "En effet, la classification comtienne des sciences peut se lire également comme une classification des langues scientifiques" dit Angèle Marietti.
 Une grande thèse est avancée par madame Marietti dans ce livre, elle se démarque par son originalité et l'intérêt intellectuel qu'elle suscite. Elle a été d'abord présentée dans son ouvrage Entre le signe et l'histoire en 1982 et  approfondie dans ce livre de 2007 que nous présentons. Il n'en demeure pas moins que notre présentation est partielle puisque l'ouvrage comporte, par ailleurs, d'importants développements instructifs sur la théorie biologique de Comte et sur son rapport avec la sociologie, aussi bien que sur le rapport de Comte avec Bernard, Péguy, Neurath, Canguilhem et Bachelard. Nous nous sommes arrêté essentiellement sur les thèses sémiologiques et sur leur présence dans l'œuvre de Comte. Celles-ci forment le fil directeur qui rallie les diverses questions exposées par l'auteur. Elles méritent un autre livre qui pourrait lier l'approche sémiologique de Comte avec les grands concepts philosophiques qui régissent sa pensée, tels ceux d'ordre, de progrès, et de relativisme.


 


1 Expression qu'elle reprend à Comte dont il fit usage dans le Catéchisme positiviste.



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