Angèle Kremer Marietti
François Meyronnis, De l’extermination
considérée comme un des beaux-arts, Paris, Gallimard,
« L’Infini », 2007.
Percutant comme les
précédents[1], le
nouvel ouvrage de François Meyronnis, De l’extermination
considérée comme un des
beaux-arts[2], arbore un titre qui
s’inscrit lui-même dans une histoire, emprunté qu’il
est à Thomas Quincey (1827)[3],
J’ai repéré au moins un autre titre analogue : celui du
film de Frédéric Compain, Du crime considéré
comme un des beaux-arts (1980).
Pour n’y voir rien
d’autre qu’une « pitoyable
galéjade »[4], il
faut être déjà complice ou soi-même atteint du mal de
l’extermination générale et, par quelques mots
exaspérés, vouloir effacer le sérieux de la constatation
dressée comme un procès-verbal par François
Meyronnis ! L’auteur qu’on a voulu ainsi molester se veut le
témoin d’un mal envahissant dont nous sommes tous menacés.
Un mal que d’aucuns cultivent comme la plante vénéneuse de
l’un des beaux-arts du XXIème siècle,
décidément si peu docile à la culture
philosophique.
En tout cas, l’originalité du livre de
Meyronnis est qu’il est globalisant et même mondialisant, parce
qu’il opère une plongée, non pas simplement dans la
philosophie du crime qui soutient une abondante littérature contemporaine
et qu’il dénonce vivement, mais vers l’horizon d’une
philosophie du mal qu’il nous impose au regard et à la conscience,
il est vrai assez brutalement, non sans être substantiellement
théologique et pleinement recevable.
La philosophie du mal
ainsi mise en évidence ne manque pas de nous interpeller tous
indistinctement, puisqu’elle relèverait surtout d’un
mystérieux mais efficace Consortium. Propre à la fiction de
Meyronnis, cette dernière entité serait une sorte de
mystérieuse Présidence, placée à un niveau
international et planétaire, douée d’une absolue
autorité qu’elle exercerait dans le non-dit, et dont la charge
serait de gérer « à mal »
l’humanité contemporaine. Dominante sinon irrécusable,
cette autorité devait être dénoncée : telle est
la tâche entreprise par Meyronnis dans cet ouvrage
complexe.
Certes, on dira que le thème du mal en tant que le
mal est archi-connu dans tous ses aspects formels et matériels !
Même si les attaques contre les deux écrivains incriminés,
Michel Houellebecq et Jonathan Littell (vus comme la plume du cauchemar
contemporain), pourraient nous faire assimiler ce document à
l’attaque que Georges Bataille dirigeait en 1957, dans La
littérature et le mal, contre Sade, Baudelaire et Genet, il
s’agit ici plutôt de percer la profondeur d’une opacité
qui aurait rendu complaisamment aveugle le plus grand nombre de nos
contemporains. L’auteur est explicite : « Je ne vais pas au fond
des choses : j’en viens » ; ce qui lui donne le droit
de généraliser sa vision de l’empreinte du mal à
l’échelle universelle.
Tout comme le Forcené
(que Nietzsche imagina) le fit à grand fracas, François Meyronnis
dénonce la surenchère commune qui nous a convaincus de vivre dans
une légèreté au tréfonds d’abîme
maléfique : c’est celle qu’il a reconnue pour être
l’extermination en tant que telle qu’il voit comme le
fondement caché de notre époque. Si l’auteur
réussissait, en premier lieu, à faire admettre et, ensuite,
traiter en conséquence la distanciation souhaitée par lui, une
fois opérée au tréfonds du cœur du monde, celle-ci
s’avérerait être finalement salvatrice. Telle est, en fait,
la thèse positive de François Meyronnis, que lui a reconnue Sabine
Ardrerie[5], et qui nous semble
parfaitement valide. Sans doute alors l’amour aurait-il mis en
échec la terreur, comme l’a souligné Josyane
Savigneau[6].
C’est dans cette perspective qu’il faut envisager le discours
de ce texte, qui a été désigné comme un
« manuel de survie vibrant d’intelligence » par Aude
Lancelin[7], et qu’en fait son
auteur nous a patiemment administré comme les premiers secours
portés à un accidenté, qui n’est autre que
l’humanité dans son entièreté. Situé entre le
discours journalistique, répondant par avance à des cadres
posés par le journal, et le discours scientifique, statuant
d’autorité sur la réalité, le discours de
François Meyronnis n’est autre que celui d’un témoin
(on pourrait dire d’un rare témoin) qui constate explicitement
comment l’événement ne cesse pas de venir à nous,
d’advenir, d’être un perpétuel avènement,
évoluant sans cesse du ravage à
l’événement.
Curieusement encadré entre
un prologue, dénonciateur d’un ravage, et un épilogue,
aboutissant dans le seul milieu de l’amour, un tel discours ne
démystifie pas insidieusement, mais frappe à coups
redoublés sur tous les paravents humanistes qui ne cessent
d’être dressés en boucliers contre les dures
réalités que nous avons toutes les peines du monde à
verbaliser. Les prononcer, certes, est déjà difficile, mais
dresser leur constat comme le fait Meyronnis, accuser leur vérité
cachée est au-dessus de bien des forces. Le passage de
l’obscurité à la clarté n’est pas une
évidence. Et que dire de la « clarté »
contemporaine ? Les exactions, les abus, les violences, les tromperies et
les mensonges de toute sorte font rage par leurs effets de terreur.
Qui observe ne sait plus où donner de la tête, tant la
dissimulation tente de le faire échouer dans l’envers-endroit qui
est celui du monde contemporain, dans la vie colonisée par la mort
à travers le filtre de millions d’actes, de pensées ou de
gestes ! « Le désert croît », selon les
paroles de Nietzsche reprises ici par Meyronnis. L’internationale de la
terreur n’épargne pas les supposées
démocraties : on ne se libère pas en un tour de main de
l’abjection ni de la trace indélébile laissée par les
exactions.
[1] L’Axe du
néant, Gallimard, « L’Infini », 2003 ;
Ma tête en liberté, Gallimard,
« L’Infini »,
2000.
[2] Gallimard, 2007, 194
pages.
[3] De
l’Assassinat considéré comme un des
beaux-arts.
[4] Se
référer au « stalker » du
web.
[5] Voir le journal La
Croix du 26 septembre
2007.
[6] Voir Le Monde des
livres du 5 octobre 2007.
[7] Voir Le Nouvel
Observateur du 11 octobre 2007.