DOGMA


Monique Charles

(Agrégée de Philosophie)

Angèle Kremer Marietti, Épistémologiques, Philosophiques, Anthropologiques, L'Harmattan, 2005.

À Angèle KREMER-MARIETTI
dont l'esprit épris de vérité ouverte
invite à lire en profondeur et à écrire
selon la raison, le cœur et la conviction
Monique CHARLES



Où il est question de la Vérité en question...

À la recherche de la Vérité... .Qu'est-ce que la vérité ? La vérité en question... tel est l'axe conducteur du questionnement auquel se livre A.Kremer-Marietti suivant les divers pôles énoncés : Epistémologiques, Philosophiques, Anthropologiques.

Entre trois exclusions qu'elle refuse : celle de la connaissance portée à un statut d'absolu, celle d'une connaissance vouée au relativisme généralisé, aux fluctuations en tous genres, et celle d'une connaissance déportée vers un « positivisme étroit » et radical, A. Kremer-Marietti prend le parti résolu d'un réexamen sans merci, désireuse qu'elle est de parvenir à établir clairement et distinctement les conditions de possibilité d'une connaissance qui, pour être «dynamique» et ouverte «aux dépendances envers un monde incluant sujets et objets», n'est est pas moins «vraie ou adéquate», et d'une connaissance qui serait à l'avenir dans l'impossibilité de prendre une tournure de vérité en étant «fausse ou inadéquate». (p. 5)

Aussi, jusqu'au bout de ce livre lourd de connaissances et qui ne s'autorise aucun relâchement conceptuel confusionnel, est-il question de la vérité. De la vérité sans cesse en question... du fait du choc obligé des philosophies et des sciences qui se côtoient, s'entremêlent, s'opposent, face à des savoirs de plus en plus étendus en compréhension et en extension.

Aussi, et en conséquence, A. Kremer-Marietti s'impose-t-elle une démarche à la méthodologie rigoureuse, valeur éthique de recherche assortie, selon elle, à la valeur de vérité dont elle cherche l'instance véritable, et dans les vérités qui se profilent à l'horizon de tous les secteurs de connaissances du monde et de l'homme ; et dans les vérités déjà promulguées mais toujours en instance de vérité plus certaine si l'on adopte la position épistémologique «la plus convenable», autrement dit la position qui «tout en privilégiant la rigueur rationnelle de la pensée, connaît les aléas de l'expérience» et qui, tout en exceptant le vœu de «stricte correspondance entre la pensée et les objets dans le monde», privilégie néanmoins «une correspondance mathématique». (p. 5)

Simple à dire, à comprendre, à affirmer !
Mais qu'en est-il ensuite... à la suite de l'audition des beaux discours de la méthode ?
A.Kremer-Marietti ne soliloque pas purement du haut de la chaire ! Elle entend se faire entendre ! Et pour cela ne quitte pas le champ de la raison pratique. Le comment suit la critique et l'injonction.


Halte à l'import-export des contrefaçons conceptuelles réputées scientifiques !

L'attaque est immédiate !
C'est avec l'ouvrage des physiciens A. Sokal et J. Bricmont, Impostures intellectuelles, que A. Kremer-Marietti pense urgent et nécessaire de rappeler et d'en appeler «à l'application de déontologies intellectuelles et scientifiques». À commencer par la dénonciation de «‘l'abus réitéré de concepts et des formes provenant des sciences physico-mathématiques’», notamment en philosophie, psychanalyse, sociologie... afin d'offrir à «l'esbroufe» dignité et densité accrues aux textes issus de ces régions culturelles. (p. 7)

Ces procédés, types des faux en écritures, bien médiatisés ensuite, induisent le trouble dans l'esprit des lecteurs et du public. Sous prétexte d'expliquer en profondeur les « mécanismes » et les «dynamismes de la psyché individuelle ou collective », ces «transferts» du style du théorème de Gödel, les falsifient. (p. 8)

«Effets très spéciaux», donc, qui aboutissent à une «‘véritable intoxication verbale’» et qui ruinent finalement le crédit apporté aux sciences humaines. Sans compter la mise à mal qu'ils effectuent quant au «précepte d'honnêteté intellectuelle», traditionnellement à l'honneur dans les universités et les écoles. (p. 8)

Suivent, du coup, et référés à A. Sokal et J. Bricmont, des préceptes d'éthique épistémologique destinés à endiguer l'engrenage de ces «‘jeux de langage’» qui sont autant de présentations d'érudition artificielle et superficielle suscitant la «diffusion erronée de termes et de symboles abstraits». (p. 8)


Sept impératifs méthodologiques pour que demeure la vérité...


A. Kremer-Marietti reprend ainsi, à l'intention des professionnels du savoir, ces sept préceptes d'hygiène méthodologique dont l'évidence si évidente est souvent si évidemment bafouée en théorie et en pratique qu'ils doivent être convertis en impératifs catégoriques pour bien conduire son esprit ! Clairs et sensés sont ces préceptes... et pourtant !...
1. «‘Savoir de quoi on parle’». Prioritairement en utilisant les termes empruntés aux sciences exactes. Ce qui « implique, entre autres choses, que celui qui utilise [ces termes] connaisse au moins le contexte d'où il les a tirés, et donc qu'il soit lui-même suffisamment informé afin d'éviter de prononcer quoi que ce soit échappant à sa compétence directe». Précepte qui vaut – et devrait valoir – également pour quiconque «met son activité au service du public et au bénéfice des institutions sociales, publiques et culturelles», de même qu'au «journaliste, au conférencier, à l'écrivain, à l'homme politique... et naturellement à tout éducateur».(p. 9)
2. «‘Tout ce qui est obscur n'est pas nécessairement profond’». L'affirmation reprend un dicton connu, dicton qui semble enseveli dans le tréfonds de l'oubli lorsque l'on prend connaissance de nombre de textes psychanalytiques et philosophiques contemporains rivalisant de «formules sibyllines» qui conduisent, dès lors et du fait de leur contenu «clair-obscur», aux compréhensions enchevêtrées, aux «différences d'appréciations», aux interprétations allusives, relatives, à mi-chemin de toute vérité, ainsi qu'aux jugements intempestifs, péremptoires, faute d'assises fermes et distinctes. (p. 9)
3. «‘La science n'est pas un texte’» qui se prête aux interprétations ni aux explications de texte d'inspiration surréaliste, mythique, métaphysique. Sont à éviter par exemple les «métaphores fallacieuses» à partir de termes «tels que ‘incertitude’, ‘discontinuité’, ‘chaos’, etc.» qui doivent être remis dans leur contexte et cadre scientifiques stricts, même si les expressions scientifiques revêtent parfois une tonalité imagée inspirant les échappées littéraires. Attention donc aux concepts trompe-l'œil, à «l'apparence des mots» ! Il est à rappeler que cette mise en garde vise surtout le «textualisme propre aux structuralistes des années 70 et suivantes». (p. 10)
4. «‘Ne pas imiter les sciences exactes’». Ici, il est question de l'abus des sciences mathématiques «à l'adresse des chercheurs en sciences humaines et sociales, recours qui «ne suffit pas à rendre ces disciplines plus ‘scientifiques’». D'autre part, «les sciences ne sont pas
d'emblée probabilistes ou déterministes». D'où le conseil corollaire de «‘ne pas généraliser trop vite’». (p. 10, 11)
5. «‘Attention à l'argument d'autorité’». Un «précepte qui a toute son importance dans tous les domaines scientifiques sans exception, la philosophie comprise». La «notoriété», l'excellence d'un maître ne sont pas des preuves de vérité, même si faire preuve d'autorité quand on est expert ou maître de recherche, serve «pour guider ceux qui apprennent encore». (p. 11)
6. «Nous méfier d'une attitude tout à l'opposé de la précédente [...]: celle du scepticisme, qu'il soit spécifique ou radical», la «critique légitime» reposant sur des «arguments spécifiques» et étant bien éloignée de «l'ambiguïté» habituelle faisant office de «piège», de «subterfuge» tenant lieu d'argumentations chez les sceptiques, et opposée à cette logique d'évidence, si évidente chez les sceptiques radicaux qu'elle en est creuse et inintéressante. (p. 11)
7. «Eviter les pièges du style». En effet, «une affirmation vraie peut souvent être des plus banales, tandis qu'au contraire une affirmation radicale et originale peut, en fait, le plus souvent être fausse», ou ‘imprécise’, ‘indécise’, habillée qu'elle est d'une ‘formule amphigourique’. (p. 11)

Ces impératifs, ces rappels à l'ordre intimés aux sciences humaines et sociales quant à la rigueur à apporter dans le champ empirique de leurs observations et de leurs expérimentations – champ qui, par ailleurs, ne doit pas manquer de s'élargir «tout en ne succombant pas à une sorte de manie scientiste» –, et quant au devoir de «circonspection» à adopter dans le détail de leurs réflexions et essentiellement dans leurs conclusions finales, A. Kremer-Marietti les reprend à son compte pour tenter de remédier à «l'épistémologie en crise» et forcer (le terme n'est pas trop fort) les «philosophies dominantes» à «réfléchir», à nouveau et sans relâche, «sur ce que c'est que ‘connaître’». (p. 12,13,14)


A. Kremer-Marietti en son métier de philosophe

Cette injonction à réfléchir, A. Kremer-Marietti ne se contente pas de l'infléchir en recommandations, elle la met d'emblée en œuvre active et méthodique dans son livre présent. Non pas en procédant à une architectonique panoramique de modes de réflexion et de types d'épistémologies pratiqués au long des siècles par des philosophie poursuivant la connaissance et se mêlant de près ou de loin à la science – A. Kremer-Marietti s'interdit la brillance d'un tel exposé en fusion synthétique – mais en répertoriant en une série d'articles, et point par point, des thèmes à vocations problématiques spécifiques et des points de vue perspectifs de cheminement réflexif donnant lieu à des concepts philosophiques porteurs de clarification épistémologique, et à des tracés méthodologiques élaborés en divers temps, en divers champs, par des penseurs de différentes obédiences et intentionnalités philosophiques, à travers les siècles. De ce fait, elle nous livre là un travail réflexif, interprétatif voire créatif, qui ne cède en rien et en nul horizon idéel ou réel quelque chose de ce souci de ne pas trahir l'éthique par trop de désir d'atteindre la vérité en édifiant une/des vérités artificielles, pseudo, postiches, banales ou brillantes, étayées à tout prix, fût-ce celui de l'à-peu-près ou de la malhonnêteté.
Suivons donc A. Kremer-Marietti en son métier de philosophe qu'elle exerce avec un respect tout kantien et accordons-lui en retour une lecture non en surface de son livre intransigeant et, ma foi, rare de nos jours.


À la recherche de ce que c'est que connaître...


(Nous nous proposons d'étudier en divers chapitres du livre de A. Kremer-Marietti des exemples, non exemplaires mais propres à faire saisir sur le vif des concepts ou des secteurs de connaissance en question, l'ensemble de ces préceptes de conduite de l'esprit, recommandés en Avant-Propos et en n° I.).


Le structuralisme (n° II) : Où il est question de «savoir de quoi on parle»... en parlant de structuralisme... et de son influence qui fut plénipotentiaire sous l'égide de notoriétés faisant autorité


Grandeur et décadence des concepts, tel est le constat qu'établit A. Kremer-Marietti en interrogeant, par exemple, ce qu'il en est du structuralisme aujourd'hui : «on pourrait dire que chaque fois qu'une époque ‘sort’ d'un concept dont elle s'était emparée pour s'en nourrir au-delà de ce qui devrait être possible et dont elle s'est employée à tirer toutes les conséquences au point de l'épuiser [...] chaque fois, avant de tomber aux oubliettes, ce concept se trouve marqué d'une empreinte d'infamie». (p. 19)
Pourquoi cette fluctuation des valeurs conceptuelles ? À cause des modes qui se succèdent et déposent à tout vent des fanions d'idées qui reposent sur telle ou telle personnalité ayant l'autorité de la Vérité qui parle. Or, si l'on étudie ce qu'il en est du concept de «structure», «en toute objectivité, avec le mouvement qu'il a entraîné», on y saisit « la mise en relation de trois catégories fondamentales» : «la vie» qui va de pair avec le «processus », «l'existence» marquée par «l'événement», et «la structure» liée au «système». Catégories dont s'est saisie toute l'histoire de la philosophie et dont la «structure », «noyau dur du structuralisme», est «la plus ancienne de toutes». En effet, la recherche de la structuration fonde essentiellement une épistémologie, et «même, au départ, une méthodologie», ce qui peut expliquer son succès en sciences humaines et sociales, désireuses de «se passer d'ontologie, et surtout de métaphysique» ; mais ce pseudo renouvellement amenant la vague et la vogue du structuralisme existait bien avant dans les sciences de la nature et la physique qui travaillaient sur les structures. Quant à la philosophie, comme la science, n'a-t-elle pas «ambitionné de découvrir l'architectonique du monde et de la pensée» ? Kant, entre autres et éminemment, n'a-t-il pas posé le «problème épistémologique comme un problème de structure de pensée et de connaissance» ? Aussi A.Kremer-Marietti ne saurait-elle manquer de rappeler le «bénéfice de la formalisation et de l'abstraction» introduit par ce recours aux structures, à «racines» autant philosophiques que mathématiques, et qu'illustrent tant de noms célèbres de philosophes et de savants de l'Antiquité à nos jours. (p. 19, 20)

Le structuralisme n'est ni d'une époque, ni la philosophie attitrée des dits «structuralistes» !


La référence fictionnelle du texte (n° III) Où il est question de l’ ‘obscur’ qui porté à la ‘clarté’ ne devient pas le ‘profond’ si l'interprétation du texte se fait universelle, conventionnelle

II y a clarté et clarté ! A. Kremer-Marietti interrogeant «la conjonction» d'un texte philosophique et de son lecteur, conjonction qui fait le destin d'une œuvre, déplore que le texte aux mains d'exégètes et d'intellectuels experts en la matière, ne se fige en «une» interprétation codifiée d'autorité par ceux-ci, d'où l'évitement ou l'impossibilité pour le lecteur d'avoir une pensée sur... personnelle et créatrice. Certes, le texte s'est fait clair, ou du moins plus clair, mais n'est-ce pas une clarté instituée qui ramène à la surface une profondeur consensuelle, et par là de surface et conventionnelle ? Ainsi le texte et sa profondeur, devenus, du fait de la notoriété de l'auteur et de l'autorité des interprètes, propriété quasi exclusive de l'auteur et de son/ses interprètes dûment informés, ne laissent plus au lecteur quelque chose à pénétrer de cette profondeur, sinon à en répéter, correctement plutôt que profondément, la clarté substituée. Que vaut donc cette clarté énoncée, comparée au bénéfice que retire un lecteur dont la réflexion qui, parce qu'elle tente d'aller au fond d'un texte, gagne elle-même en profondeur, et rend du même coup sa/ou une profondeur au texte ? (p. 37)
Il faut sans doute saisir dans l'effort de lire qui n'est plus donné à faire, et par ricochet de moins en moins recherché, l'amorce du «goût prononcé pour le roman» offrant plus de «séduction» ou de «plaisir de lire». Est-ce pour autant que le choix entre texte philosophique et texte littéraire est pour ainsi dire de mise ? Toute profondeur serait-elle nimbée d'expression ésotérique ou du côté d'une forme d'obscurité soigneusement entretenue dans un jargon réservé à ceux qui s'y entendent à y entendre quelque chose ? (p. 37)

L'alternative : philosophie ou littérature s'esquive si, comme le fait remarquer A. Kremer-Marietti – n'en déplaise aux partisans des romans rejetant comme une intrusion illicite toute référence à sens ou style philosophiques ! – la philosophie est toujours «sous-jacente à l'élaboration du texte» : soit qu'elle constitue une «base» de la trame romanesque ainsi que l'estimait par exemple Mauriac – la philosophie existentialiste l'a d'ailleurs démontré amplement en fournissant en quantité et en qualité des pièces de théâtre et des romans (Sartre, G. Marcel...), qui réconciliaient «le verbe des hommes et le verbe de l'écrivain» – ; soit que la volonté même des écrivains ambitionnent [...] d'apporter à la culture commune ce que la philosophie leur semble ne plus pouvoir apporter : c'est-à-dire la connaissance» ; soit encore que, tant la littérature que la philosophie, exigent une rigueur de composition et d'énonciation réalisant l'unité d'une forme et d'un contenu. En définitive, il appert que «pour être originale [...] la véritable création doit constituer ni plus ni moins qu'un 'système', un ensemble organisé», et en littérature et en philosophie. La preuve en est qu'il existe certains textes philosophiques qui sont des «merveilles» littéraires, et que nombre d'auteurs sont «‘doublement habités’» «‘d'impatience de connaissance’» et de bonheur d'expression ? (p. 37, 38, 39, 40, 52, 53)

Ce que défend personnellement A. Kremer-Marietti qui, dans la présentation de toute œuvre de pensée réflexive, fût-elle la plus cognitiviste, s'attache, au sein même de la densité du contenu, à en exalter la logique interne, l'éthique épistémologique, et l'esthétique du style s'il y a lieu.


Le figuré et le littéral dans le langage scientifique (Appendices) Où il est question de «la science [qui] n'est pas un texte» ; de l'interdit épistémologique «d'imiter les sciences exactes», lancé à l'adresse des sciences humaines et sociales ; et de l'invitation généralisée à «éviter les pièges du style»

Certes, l'abus d'un langage donnant de l'imagé, du relief, du polysémique universalisant et de la tonalité d'exactitude savante, bref, de «l'expressif»... propre à attirer l'attention, à faciliter ou à donner du poids, en tout cas à étendre la communication auprès d'un public élargi, est à dénoncer sans ambages. Ne confondons pas le figuré avec le littéral, l'analogie, la métaphore, les rodomontades stylistiques, l'ébriété logique... avec les concepts clarificateurs et les principes rationnels édifiant les sciences, ce qui participerait d'une appropriation indue et d'une diffusion dévoyée des symboles abstraits et de la terminologie scientifique hors des champs qui sont les leurs.

Gardons-nous cependant d'un « réalisme intempérant » ! (p. 349)
Sans doute la «contrainte du littéral [...] a-t-elle sa validité et son efficacité», à condition toutefois de «la concevoir comme virtuellement mouvante». Ce qu'elle n'a pas manqué et ne manque toujours pas d'être. En effet, si le monde des idées scientifiques noue un «pacte incoercible» avec le monde des apparences empiriques, avec «un ‘réfèrent’ dans le monde : les états de choses du monde». le passage du concret à l'abstrait, «c'est-à-dire le mouvement orienté, allant du sens réaliste d'un terme à une idéalité considérée comme un pur catégorème», est le « processus essentiel de toute activité scientifique », et ce, déjà selon A. Comte. Il n'en reste pas moins, comme le souligne G.Bachelard, qu'à «l’origine de tout concept scientifique» se trouve une «apparence mêlée», mêlée «d'images et de raisons», voire de notions «disparates» et même «contradictoires», tout au long de l’élaboration, qui ne cesse d'être «évolutive», des concepts scientifiques. Ainsi peut-on parler à juste titre – à l'instar de A. Kremer-Marietti qui la recense dans l'histoire des sciences et la préconise pour leur avenir – de «la mouvance déployée de la ‘figure’ à la ‘lettre’», de la mouvance du langage dit 'figuré' – mais encore «réaliste ou relativement concret» – par lequel commence la science, au langage ‘littéral’ qu'elle adopte pour le reconnaître comme le sien propre», étant clairement sous-entendu dans la tradition occidentale que le littéral est «supposé livrer la vérité des choses ou plutôt des états de choses, telle qu'elle devrait être en ou par elle-même», tandis que «le figuré est soupçonné d'obscurcir irrémédiablement [...] la rigueur objective[...] généralement tenue pour être sa conséquence nécessaire». (p. 347, 348, 351)

Quoi qu'il en soit, «tenons-nous en à une vérité universelle en la matière : l'observation et l'expérimentation scientifique ne sont possibles que sur la base d'un maximum de données convenues par le monde scientifique, issues qu'elles sont elles-mêmes de l'observation et de l'expérimentation propres à une tradition de recherche dûment confirmée». Alors, tant lois, théorèmes, formules, images... que faits observés et soumis à l'expérience... peuvent «jouer le rôle de l'expression d'une signification », à la limite créée, inventée... pourvu qu'il en soit nettement débattu et décidé entre les artisans des différentes régions des sciences... exactes ou humaines ! (p. 357)


La question du réalisme scientifique: Un problème épistémologique central (n° XVI), Nietzsche et l'épistémologie réfléchissante, (n° IX) L'épistémologie de sir Karl Popper est-elle irrésistible ? (n° XV), Entretien avec Thierry Simonelli Sur Popper. Où il est question de «nous méfier d'une attitude»: «celle du scepticisme, qu'il soit spécifique ou radical »


«Aborder les sciences non les saborder» titre le chapitre XIII d’Epistémologiques, Philosophiques, Anthropologiques. Si A. Kremer-Marietti reconnaît sans conteste que «l'intérêt pour les sciences a parfois tourné à un pillage inconsidéré», (p. 245), il n'a cependant pas affecté le statut de l'épistémologie et des sciences elles-mêmes autant que le relativisme postmodeme. Aussi lui semble-t-il indispensable de remettre en question la position du «réalisme» et de «l'anti-réalisme scientifique» à propos des dits «objets scientifiques» et de ce qu'il en est de leur réalité. Ce qui oblige à revenir au point de départ du désaccord, à savoir : «le faux dualisme : observable/inobservable» qui lui-même oblige à mettre en cause «‘le réalisme immédiat’ de la perception ordinaire», ce qui, en conséquence, ouvre à une «nouvelle conception de la réalité», et de là à un «nouvel esprit scientifique» obligé, dont Bachelard fut l'incitateur et l'initiateur épistémologique magistral. Que, relatives aux conditions et aux situations expérimentales, les notions rationnelles ne soient plus absolues et n'atteignent plus la nature ‘en soi’, ne conduit, selon lui, ni à douter d'un «réel caché» dans le «donné évident», ni à poser «l'évanouissement» de l'objet scientifique, appelant, du coup, aux «traductions plus ou moins fantaisistes de la philosophie du comme si». C'est donc seulement le «réalisme naïf» que Bachelard tente de «ruiner», c'est-à-dire ce réalisme qui «voudrait former partout des choses aux caractères permanents». Mais il n'est pas dans l'esprit de Bachelard de vouloir saborder une certaine «sécurité philosophique» ! (p. 291, 292, 293, 294, 295)
Sécurité, qui aussi bien scientifiquement que philosophiquement a subi de sérieux revers. Il n'est pas en effet que les «sceptiques» qui «nient depuis toujours que nous ayons la faculté ou le droit d'affirmer la réalité de l'objet décrit dans quelque énoncé que ce soit». Ce sont les spectaculaires développements de la microphysique au XIX et XXème siècles qui ont pris le relais en introduisant plusieurs types de suspicion au sujet de la réalité des objets scientifiques. Citons : les « constructionnistes » contemporains qui dénient la qualité de vérité à tous les objets de pensée non «directement» observables ; les «instrumentalistes» qui refusent qu'il y ait des «conditions de vérité» concernant les «énoncés perceptuels et même conceptuels» sur les objets du monde, les théories n'étant, selon eux, que des instruments de vérité – opinion nettement controversée par Bachelard pour qui un véritable instrument est «une théorie vraie qui a été matérialisée» – ; les «idéalistes et conceptualistes» qui rendent dépendante de la lecture de notre esprit la réalité des objets scientifiques. Certes, déjà Spinoza et Kant posaient la nécessité de «décisions régulatrices» quant aux modes de l'observation et de l'expérimentation, mais, une fois ces précautions épistémologiques prises, ils ne reconnaissaient pas moins de la réalité aux objets sujets de leurs énoncés. (p. 296, 297, 301, 297)

A. Kremer-Marietti résiste résolument à la tendance «qui voudrait classer le réalisme dans le compartiment des vieilles lunes» ! La question du réalisme lui semble «essentielle» car «elle touche à la réalité tout entière, y compris la réalité humaine», en notre Dasein que les philosophies de Jaspers et Heidegger ont exploré à fond malgré la perception et la compréhension ni immédiates ni totales que l'on peut en avoir. Ici, la conscience éthique portée à l'attention des scientifiques reprend voix, droit et devoir chez A. Kremer-Marietti. Que les artistes créent arrière ou extra mondes, libre à eux de nous faire entrevoir d'autres mondes qui un jour peuvent nous échoir. L'homme bionique, pourquoi pas ? Mais quel que soit l'intérêt de ces parcours en perspective possible, tant que nous sommes sur cette terre et que nous y vivons, «la mission du scientifique est précisément de connaître toutes les conditions qui nous sont naturellement données et qui nous sont indispensables pour vivre ou, au contraire, que nous devons combattre pour survivre». L'homme, d'abord, est à comprendre. Et serait-il modifiable qu'il convient de le connaître parfaitement afin qu'il soit «sainement » modifié, et non «monstrueusement». ( p. 297, 298)
Si l'on s'en tient, d'ailleurs, à une forme de rigueur conceptuelle, qui ne confond pas la «réalité» avec un «réalisme immédiat», mais la pose comme «réalité inférée» suivant l'incitation de Bachelard, deux dépassements s'inscrivent comme obligés : celui de la «substitution des métaphysiques intuitives et immédiates» par les «métaphysiques discursives objectivement rectifiées» mettant fin et à un réalisme et à un rationalisme «fermé», reconnaissant, du coup, une sorte d'«impureté» métaphysique «entraînée par le double sens de la preuve scientifique qui s'affirme dans l'expérience aussi bien que dans le raisonnement, à la fois dans un contact avec la réalité et dans une référence à la raison» ; et celui de la science concevant que «l'observation scientifique de la réalité [préexiste] à l'intervention des dispositifs comme à celle de la pensée conceptuelle et [qu'elle est] toujours une observation armée, médiatisée conceptuellement ou techniquement».(p. 308, 312)
«Armé»face à... mais aussi grâce à la réalité , «armé» contre... mais aussi avec la réalité ... tel se présente l'esprit philosophique et scientifique qui en finit avec la conception (avec le vœu?) d'une connaissance triomphante de l'ÊTRE sous toutes ses formes, qui en finit avec la prétention d'accéder à la VÉRITÉ qui parle, mais esprit qui n'est pas pour autant, relativiste, sceptique, voire nihiliste... À cet égard A. Kremer-Marietti se réfère à Nietzsche qui, pour avoir mis en question les trois concepts de « finalité, unité, vérité-être » qui donnaient alors véritablement «leur pleine valeur au monde et à l'homme dans le monde», qui pour avoir nié qu'il en soit ainsi, et dit que cette évidence ne reposait que sur le désir «'à tout prix'» des hommes de croire à la vérité de l'être des choses, fut taxé – du moins par le tout venant – de nihiliste invétéré, ou comme participant à ce «nihilisme européen» auquel lui-même avait consacré une étude. Or, dans cette étude Nietzsche dénonce justement l'attitude qui déclare le monde «sans valeur» parce que les valeurs de finalité, d'unité et d'être étaient suspectées de n'avoir plus, en toute certitude, la valeur que les philosophes leur avait prêtée. Et cette attitude, il la déplore, car «par là on ne vise ni n 'atteint rien» sous le prétexte, erroné logiquement, de «dévaluer le tout» après avoir «'dévalué' ces trois catégories». Quant aux scientifiques eux-mêmes, ils ne sont pas épargnés par cette «faille métaphysique» qui les coupe de la «plénitude» d'être et de savoir. À la prétention d'établir le «vrai» et le «faux» des choses, il faut substituer le simple fait qu'elles «sont» ou «ne sont pas». Aussi Nietzsche espère-t-il «sérieusement» la venue des «‘philosophes du dangereux peut-être dans toutes les acceptions du terme’» qu'il voit d'ailleurs «‘monter’» en «‘la nouvelle génération’». (p. 164, 163, 165, 163)

Ce principe d'incertitude serait-il comparable à l'option des «relativistes contemporains» ? A. Kremer-Marietti défend cette position nietzschéenne d'«épistémologie réfléchissante», qui procède davantage d'une «détermination existentielle que d'une décision intellectuelle», de leur être associée. Si scepticisme il y a, il est «issu» «des relativismes schopenhauerien et comtien» adossés au «relativisme kantien», selon lesquels «l'esprit n'atteint qu'une vérité relative» aux catégories appartenant à «nos facultés», à «notre constitution biologique» et aux «conditions d'existence». Ce relativisme, en tout cas, «n'assimile pas la science au mythe». Au contraire, Nietzsche est particulièrement sensible à l'influence de l'esprit scientifique sur l'esprit en général des hommes : «‘les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche [...] si ces méthodes venaient à se perdre [ on ne pourrait] empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l'absurdité’». Et A. Kremer Marietti de constater que plus on avance dans la lecture de Nietzsche (dont elle est en plusieurs livres une rare spécialiste) plus on est conscient que son «épistémologie réfléchissante» a «ciblé» et mis en relief» l'ensemble des grands problèmes qui ont jalonné l'histoire de la philosophie et l'histoire des sciences, bref, de l'humanité en entier ; et plus on est frappé aussi de ce que, à l'instar de Socrate, cette quête et ce réquisitoire manifestent comme une «obsessionnelle volonté de ‘dire la vérité’», dans la réflexion intensive sur «le problème de la science, le problème universel de l'art, le problème de la tragédie en général et le problème de la tragédie de la vie humaine en particulier, le problème de la civilisation, enfin le problème même du sens». En ce sens, Nietzsche contribue sans conteste à la question de la recherche de la vérité et du «qu'est-ce que connaître?», posée et traitée en tous ces registres par A. Kremer-Marietti dans son ouvrage Epistémologiques, Philosophiques, Anthropologiques. (p. 164, 167, 166, 170, 174, 175)
Que «ni faux», «ni vrai» ne ressortent de l'épistémologie de Sir Karl Popper, A. Kremer-Marietti n'est pas prête à accepter sa/cette thèse renforcée par «l'argument d'autorité» que lui vaut sa notoriété intellectuelle – «véritablement sans précédent» – auprès de nombreux scientifiques. (Rappelons la méfiance préconisée à l'endroit de cet argument dans le cinquième précepte de A. Sokal et de J. Bricmont). Analysant donc en détail ce qui établit pour Popper «le critère de démarcation entre science et non-science, à savoir : la «‘falsifiabilité, ou réfutabilité, ou testabilité’», et de là, saisissant que «pour lui toute théorie scientifique n'est que conjecture», A. Kremer-Marietti ne peut qu'en conclure qu'il «suggère ainsi une incertitude généralisée» et que, parti de Hume, en fin de compte «le véritable sceptique en matière de théorie de la connaissance», ce «n'est pas Hume, mais Popper!». Du coup, il ne reste aux malheureux théoriciens que des «choix ‘pragmatiques rationnels’», sans poids définitif, condamnés à «une ‘improbabilité infinie’». Certes, si «le refus de toute crédibilité» accordée à tout type de vérification ne signe pas strictement une épistémologie relativiste, il confirme cependant «les positions relativistes qui aboutissent à déprécier tout travail scientifique comme étant seulement lié à des circonstances sociales, ou autres, mais non purement intellectuelles et rationnelles». S'en tenant au-delà des querelles d'écoles, A. Kremer-Marietti se distancie épistémologiquement du «relativisme cognitif» en général et, par là, de Popper en particulier, en se fondant sur la critique de «cette volonté de priver la science de toute objectivité pour en faire un domaine nullement universel et nécessaire».(p. 284, 274, 280, 278, 279,280, 285)
De cette distanciation, A. Kremer-Marietti discute à esprit ouvert avec Thierry Simonelli, psychanalyste et spécialiste de la philosophie allemande, en un entretien électronique du 16 septembre 2002 qui ne manque pas de sel philosophique – tout à fait bienvenu ! – et de réponses sans ambages apportées à des questions sans faux-semblants. Thierry Simonelli s'interroge, en effet, sur Popper, et interroge A. Kremer-Marietti sur sa lecture de Popper. Lecture qui, pour nous, se signale, il est vrai, comme personnelle et distincte de la cohorte des suiveurs d'idées qui encensent à tout vent l'apparition d'idées et de critiques nouvelles à style scientifique souvent abscons, dont, de ce fait, ils n'ont pas forcément une idée claire !
Sa lecture, A. Kremer-Marietti, s'en explique. D'abord référée aux positions de A. Sokal et de J. Bricmont avec qui elle est en accord parce qu'ils reconnaissent honnêtement que la science «avance sûrement sans aucun absolu», elle s'est placée ensuite «au point de vue d'un chercheur dans les sciences» qui, s'il/elle s'appuie sur l'épistémologie de Popper, ne peut procéder à aucune recherche scientifique proprement dite, car jamais il ne donne l'occasion de s'arrêter sur quelque chose de «‘certain’». Se pointent alors des questions sur la possibilité ou non d'une «logique scientifique», sur «la part d'intuition» existant dans le travail scientifique, sur l'acceptation de «critères stricts de scientificité», sur la dérive de la science en idéologie, la science qui suit en cela le style philosophique qui ne sait pas décrocher de l'absolu, etc. Questions auxquelles A. Kremer-Marietti émet des réponses pour ainsi dire à bout portant, avec une sagacité non dépourvue de grâce ironique... réponses, que nous laissons en suspens pour le plaisir de la découverte... à lire ! (p. 363,364)
Cela dit, A. Kremer-Marietti, toujours animée de ce respect kantien face aux idées quelque peu réfléchies, face aux penseurs scientifiques et philosophiques, reconnaît en toute sincérité que – selon elle – l'échec de Popper ne se situe que du côté de son épistémologie philosophique, et qu'il «écrivit un discours philosophique magnifique (intéressant par lui-même) en abordant de grands thèmes humanistes». Propos salué en sa forme de discussion et de critique par Thierry Simonelli : «J'ai beaucoup aimé cette manière d'opposer non pas une autre philosophie à celle de Popper, mais de faire sentir l'abîme qui sépare sa philosophie de la pratique concrète de la recherche scientifique». (p. 368)

Et comment A. Kremer-Marietti pourrait-elle terminer un tel entretien sans un clin d'œil d'éthique épistémologique aux philosophes qui se soucient d'épistémologie ? Le voilà ! : Ne pas, à l'instar de Popper, «se mêler de fixer des normes aux scientifiques». (p. 368)



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