La correspondance fait partie
intégrante de l’œuvre philosophique qu’elle rend plus
vivante à travers un dialogue établi entre le philosophe et ses
contemporains. La correspondance établit ce dialogue entre deux
pensées : elle offre l’occasion à chacun de
s’exprimer dans un discours au second degré ou d’un second
type, afin de dévoiler un sens caché à soi-même et
aux autres, suite à une réception qui rend l’objectivation
de la pensée possible pour une seconde fois. Tel est le cas de La
correspondance entre John Stuart Mill et Auguste Comte, qui fut
publiée une première fois par Lucien Levy Bruhl en 1899 et qui
vient d’être rééditée en 2007 par les soins
d’Angèle Kremer Marietti dans une de ses collections aux Editions
L’Harmattan.
Cette correspondance entre Mill et
Comte est d’abord précieuse parce qu’elle nous donne
l’occasion de lire un texte de Mill en français, adressé au
fondateur du positivisme sans passer par une traduction qui risque de
léser le sens véritable que Mill aurait exprimé dans sa
langue. Elle l’est ensuite parce qu’elle nous renseigne sur la
pensée de deux philosophes du XIXème siècle, ouverts sur
les difficultés respectives de leur pays et de leur époque, et qui
tentent par deux pensées, différentes et par moments
opposées, de proposer des solutions à travers leur philosophie ou
à travers leur engagement, qu’il soit politique (Mill) ou
pédagogique (Comte).
Enfin, cette correspondance est
précieuse parce qu’elle relate des événements
importants de la vie privée des deux mais qui ont eu un impact important
sur leur pensées respectives. Au fil de notre lecture, nous
découvrons le moment de la genèse des idées,
accompagnée d’une vive émotion où le vécu se
traduit en pensée, où la pensée cristallise le vécu
et lui donne une dimension objective. Ainsi les deux philosophes n’ont
cessé d’affirmer l’importance du sentiment, du cœur
auprès de l’esprit, illustrant ainsi le lien intime entre vie
privée et vie intellectuelle. Auguste Comte et John Stuart Mill ont
vécu une relation amoureuse qui a influencé leur pensée qui
serait incompréhensible sans le recours à leur vie privée
et au drame qui l’a assaillie.
La perte de Clotilde de Vaux
pour Comte n’est pas un événement d’ordre
privé ; ce fut l’occasion d’une transformation de sa
philosophie relativement aussi bien au sentiment qu’au statut politique et
moral de la femme. Mill vivra la meme tragédie que Comte, lorsqu’il
perdra Harriet Taylor quelques années plus tard, et qu’il
rapportera, dans son Autobiographie et dans De la Liberté ,
la reconnaissance qu’il lui a vouée dans son évolution
intellectuelle. La lettre de Comte, qui date du 6 Mai 1846 et qui est
particulièrement autobiographique, trace le projet d’un
catéchisme positiviste. Le terme « culte » à
propos de l’amour que Comte voue à Clotilde apparaît
déjà dans cette lettre et constitue ce qui sera ensuite le culte
de l’humanité : il sera vivement critiqué par Mill
dans son ouvrage Auguste Comte et le positivisme .
Les vies
intellectuelles et privées, qui sont relatées à travers
cette correspondance Mill/Comte tout au long de ces six années de
1841 à 1847, suivent des chemins bien particuliers et finissent par
se séparer avant de transcrire la rupture qui aura lieu, une vingtaine
d’années plus tard, dans une autre forme de discours qui
n’est plus le dialogue mais la critique, en un mot le jugement qui place
le juge dans une position supérieure par rapport au suspect. Ce tournant
que prendra la relation entre les deux philosophes est déjà
tracé par la correspondance dans son évolution. Au début,
c’est Mill qui a sollicité Comte et qui souhaité
établir ce lien de communication. Mais, au fil des lettres , il y a
inversion des rôles, et c’est Comte qui sollicite Mill à lui
écrire et à répondre à ses lettres alors que Mill
devient plus distant, plus froid, plus indifférent
Cette
correspondance, qui ne visait à
l’origine « qu’un échange d’idées
philosophiques » comme le reconnaît Mill, se transforme en un
lieu où la pensée de chacun des deus interlocuteurs
s’affirme et se renforce, soit à l’occasion d’une
position commune comme c’est le cas à propos de la critique de
Bentham, soit à l’occasion d’une position
séparée comme celle relative à
l’égalité entre les femmes et les hommes. Fervent
défenseur des droits des femmes, Mill a su résister à
l’influence de Comte.
À la fin, on peur rappeler que la
réédition de La correspondance John Stuart Mill et Auguste
Comte par L’Harmattan est un outil important pour celui qui
s’intéresse à un genre de philosophie vivante, où
ceux qui parlent sont des philosophes avec leurs problèmes et avec leur
difficultés ; de même, cette correspondance est un outil de
travail pour qui veut étudier le positivisme anglais et français
au XIXè siècle, qui a vu le jour dans deux cultures et dans deux
pays européens différents par leur mode de vie, de penser et de
sentir, représentés par deux de leurs grands philosophes, Auguste
Comte et John Stuart Mill.