Rafika Ben Mrad
Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Sfax
Les principes et les causes dans les Analytiques Seconds d’Aristote
Si nous commençons plutôt par
l’approche des principes que par celle des causes, c’est que
d’un côté Aristote semble leur consacrer le premier livre
des Analytiques Seconds et ne traite des causes qu’au
deuxième livre ; d’un autre côté, les principes
paraissent envelopper les causes ou les déborder . Cela se marque,
à notre avis, par le fait que les Analytiques Seconds,
s’ouvrent et se ferment sur la considération des principes :
« Tout enseignement donné ou reçu par la voie du
raisonnement vient d’une connaissance préexistante ».
Ainsi commencent les Analytiques Seconds. « ..., et la science
tout entière se comporte à l’égard de
l’ensemble des choses comme l’intuition à
l’égard du principe » ; telle est la phase par
laquelle Aristote clôt ce traité.
Mais si nous suivons l’enchaînement de ces
deux considérations, celle du commencement et celle de la fin, il semble
que nous devrions parler d’abord de la nécessité de partir
de prémisses premières ou principes, pour dérouler toute
connaissance démonstrative vraie ; puis en second lieu, de la
question du mode d’appréhension spécifique de ces principes.
Autrement dit, nous devrions parler de la fonction des principes et ensuite de
leur connaissance.
Or, il nous semble qu’on peut mieux étudier
le statut des principes en distinguant trois niveaux : d’abord celui
de leu nature et de leurs espèces, puis le niveau de leur saisie et enfin
celui où on peut faire apparaître leurs fonctions. Cette
manière de procéder nous paraît plus convenable,
d’autant plus que c’est à ce troisième niveau,
c’est-à-dire, celui des rôles des principes, que leurs
corrélations avec les causes semblent le plus se
concentrer.
A/ Nature et espèces des
principes :
1- La nature des
principes :
Dans un texte célèbre celui du
deuxième chapitre des Réfutations Sophistiques, Aristote
écrit : « il y a quatre genres d’arguments
dans la discussion ; les arguments didactiques, dialectiques, critiques et
éristiques. Sont didactiques, les arguments qui concluent à
partir de principes propres à chaque discipline et non des opinions de
celui qui répond ; sont dialectiques les arguments qui
concluent à partir de prémisses probables, à la
contradictoire de la thèse donnée ; critiques, ceux
qui raisonnent à partir de prémisses qui semblent vraies à
celui qui répond et que doit nécessairement connaître celui
qui se donne pour posséder la science ; sont
éristiques enfin , les arguments qui concluent, ou paraissent
conclure, à partir de prémisses, probables en apparence mais qui,
en réalité, ne le sont
pas ».
Nous citons ce texte important non pas pour
étudier les quatre genres d’argumentation dont parle Aristote ici,
mais pour examiner la nature des différents principes qui leurs
conviennent puisque Aristote distingue les quatre procédés
d’argumentation selon la nature des principes sur lesquels ils se basent.
Ainsi les arguments didactiques partent de principes propres à chaque
branche de la connaissance alors que les trois autres procédés
d’argumentation n’utilisent pas des principes propres. Il faudrait
dire plutôt qu’ils usent de principes généraux. Nous
devons cependant mettre à part les raisonnements dialectiques que nous
étudierons dans notre deuxième partie et qui ne portent pas sur
des êtres mais sur des raisonnements ou, plutôt, qui cherchent
à justifier des principes. Et puisque nous nous limitons ici
essentiellement aux Analytiques Seconds qui s’intéressent
presque exclusivement à la structure de la science et à ses
fondations, notre attention doit s’orienter avant tout vers
l’argumentation didactique qui s’appuie sur des
« principes propres à chaque science ». Mais nous
verrons que ces principes propres ne peuvent réellement
s’établir sans un ultime recours aux principes communs et aux
raisonnements dialectiques qui les justifient.
Les
Analytiques Seconds nous donnent, en
effet, une caractérisation détaillée des principes qui
conviennent à la science. La science, nous dit Aristote, doit partir de
principes qui soient «
vrais, premiers, immédiats et, par
rapport à la conclusion, mieux connus, antérieurs et jouant le
rôle de causes ; ainsi seront-ils en outre principes propres de ce
qu’on démontre
[1].
Analysant ce texte, Granger montre qu’il fait
ressortir trois groupes de caractères :
« primitivité absolue, primitivité relative, et
propriété ».
[2].
À la primitivité absolue,
appartiennent les caractères de vérité et le fait
d’être premiers. Aristote précise en disant «premiers
et indémontrables».
À la primitivité relative,
c’est-à-dire, par rapport aux conclusions, appartiennent les
caractéristiques de causalité et d’antériorité
qui sont associées par Aristote. Car les principes sont antérieurs
parce qu’il sont des causes.
Dans le livre cinq de la Métaphysique,
Aristote étudie les différents sens du terme
antérieur : il en distingue trois :
l’antériorité désigne d’abord une position
définie par rapport à un point de repère fixe appelé
premier ou principe ; en général ce qui est plus
rapproché du principe est dit antérieur, et ce qui est plus
éloigné postérieur ; le rapport
d’antériorité suppose donc, dans ce cas, le choix
préalable d ’un principe, choix qui peut être
suggéré par la nature ou arbitraire.
Ce second type d’antériorité est
l’antériorité selon la connaissance, qui est aussi
désignée comme antériorité prise absolument ;
elle se divise en antériorité selon le discours ou selon la
sensation : dans le second, l’individuel. Enfin le troisième
type d’antériorité est l’antériorité
selon la nature ou l’essence : en ce sens, sont dites
antérieures « toutes les choses qui peuvent exister
indépendamment d’autres choses tandis que les autres choses ne
peuvent exister sans elles ».
Tous ces sens d’antériorité
s’appliquent parfaitement aux principes.
La propriété enfin est
présentée dans ce texte comme conséquence des autres
caractères. En effet, le caractère causal de la priorité de
nature des principes garantit leur propriété dans le domaine
où ils sont vérifiés.
Les principes sont propres dans la mesure où ils
sont susceptibles de fournir une connaissance nécessaire. C’est
pour cette raison que les propos de Granger nous semblent tout à fait
juste quand il affirme que « seuls sont principes au sens fort, les
principes d’une science déterminée »
[3]. Car seuls ces principes propres
à une science peuvent jouer pour elle le rôle de point de
départ véritable. La nature des principes du savoir
démonstratif ( arké-epistémoniké) étant ainsi
précisée, il faut maintenant passer à l’étude
de leurs espèces.
2- Les espèces des principes :
Les principes se divisent en principes communs, qui
débordent les domaines particuliers de chaque science : les
axiomes ; et en principes propres à chaque genre de
savoir : les thèses, qui comprennent les hypothèses et les
définitions.
a- Les principes communs :
l’axiome
L’axiome est un principe dont la possession
«
est indispensable à qui veut apprendre n’importe
quoi » [4]. Ce
principe est donc extrêmement général et commun à
toutes les sciences ou à plusieurs d’entre elles. Il s’agit
en effet d’une universalité déterminée, comme le
précise Aristote
« Parmi les principes dont on se sert dans
la science démonstrative, les uns sont propres à chaque science et
les autres communs. Mais c’est une communauté de proportion ( kat
analogian ), étant donné que leur utilité est
limitée en genre tombant sous la science en question... ; les
principes communs sont des propositions telle que : si de choses
égales on ôte des choses égales, les restes sont
égaux »
[5].
Nous voyons donc que ces principes communs ne sont pas
absolument généraux. En effet, pour Aristote une
démonstration scientifique doit partir de prémisses propres et
proportionnées à l’objet à démontrer. Or la
démonstration consiste à prouver qu’une
propriété appartient en vertu de l’essence à son
sujet sinon nous ne pouvons obtenir qu’une démonstration
« par accident ».
Pour démontrer, il faut donc veiller à ne
pas passer d’un genre à un autre. Cela veut dire que, quand il
s’agit de science portant sur des genres vraiment distincts, leurs
principes ne peuvent être les mêmes.
Ainsi les axiomes, pour remplir leur rôle de
prémisses apodictiques, doivent-ils convenir à chaque
catégorie d’objets de science. Aristote nous donne un exemple
très clair : le principe
« Si on retranche de
quantités égales des quantités
égales les restes sont
égaux » est commun à toutes les sciences
mathématiques, pourtant, il n’est utile en arithmétique que
pour les nombres, et, en géométrie, que pour les grandeurs
spatiales »[6].
Mais cet axiome, considéré comme
s’appliquant au domaine mathématique seulement, est, en
réalité, un principe absolument général. Il est du
genre des choses que l’on doit savoir avant d’apprendre quoi que ce
soit. Ce qui nous conduit à penser que les axiomes peuvent se ramener
finalement au principe de contradiction qui joue le rôle de principe des
principes, comme l’explique Aristote dans le livre quatre de la
Métaphysique[7] :
« Celui qui connaît les êtres en tant
qu’êtres doit être capable d’établir les
principes les plus fermes de tous les êtres ... Et le principe le plus
ferme de tous est le suivant : il est impossible que le même attribut
appartienne et n’appartienne pas en même temps, au même sujet
et sous le même rapport...
C’est la raison pour laquelle toute
démonstration se ramène à ce principe comme à une
ultime vérité, car il est par nature un point de départ
même pour tous les autres axiomes».
Une difficulté pourtant se pose : comment
Aristote peut-il affirmer à la fois que ces principes sont absolument
universels et qu’ils servent comme prémisses dans des
démonstrations particulières ?
Nous croyons que, pour résoudre cette
difficulté, il faut distinguer le contenu formel de l’axiome et sa
matière. En effet,
le contenu formel de l’axiome reste
toujours le même mais sa matière change suivant les
différentes branches du savoir. Chaque science particulière
s’adapte donc le mieux à la matière qu’elle
étudie. Et la philosophie première, qui étudie
l’être en tant qu’être, s’intéressera aussi
aux axiomes qui sont à la base de chaque discipline en tant que lois de
toute pensée de l’être. Elle découvrira alors que tous
les axiomes convergent vers le principes de contradiction
[8].
b- Les principes propres :
l’hypothèse et la définition
Les paragraphes neuf et dix du livre un des
Analytiques Seconds, traitent des principes propres à la
démonstration. Aristote ouvre le paragraphe neuf en disant :
« Il est clair qu’une chose ne peu être
démontrée qu’à partir de ses principes
propres », et il ajoute qu’il ne suffit pas que les
prémisses soient « vraies, indémontrables et
immédiates », il faut qu’elles soient propres
à la chose à démontrer aussi, c’est-à-dire
appropriées à la conclusion. Dans le paragraphe dix, Aristote
distingue l’hypothèse et le postulat de l’axiome en ce sens
que l’axiome c’est « ce qui est
nécessairement par soi et qu’on doit nécessairement
croire ». Puis, il distingue l’hypothèse du
postulat : « Le postulat est ce qui est contraire à
l’opinion de l’élève (l’enseigné)
démontrable mais posé et utilisé sans
démonstration ». Quand aux définitions,
« elles ne sont pas des hypothèses (car elles ne
prononcent rien sur l’existence ou la non existence)... Les
définitions requièrent seulement d’être comprises, et
cela n’est certes pas le fait de
l’hypothèse».
Commençons par
l’hypothèse : la signification de ce mot est un peu
difficile à préciser. Dans le passage que nous venons de citer,
Aristote donne au mot hypothèse le sens restreint de principe
apodictique propre, alors que dans d’autres passages
[9], c’est une proposition que
l’on admet comme point de départ d’un syllogisme. En tous
cas, Aristote distingue bien l’hypothèse qui est un principe
propre, du principe de contradiction particulière. Et lorsque
Aristote dit que l’hypothèse est un principe apodictique, il
veut parler plutôt des thèses. D’autre part, quand
l’hypothèse est une prémisse non apodictique, elle
possède toujours une certaine vraisemblance.
. Si l’enseignant demande à
l’élève de lui accorder comme point de départ
d’un syllogisme une proposition qui lui paraît fausse ou sur
laquelle il n’a aucune opinion, cette prémisse ne serait pas alors
un hypothèse mais un postulat, comme nous l’a indiqué
Aristote dans le paragraphe dix (ci-dessus cité). Ainsi nous pouvons dire
que l’hypothèse se situe entre l’axiome (dont elle ne
possède pas l’évidence immédiate) et le postulat
(dont le caractère plus ou moins arbitraire lui est
étranger).
L’hypothèse est une proposition,
c’est-à-dire un discours qui affirme ou qui nie quelque chose. Elle
est donc un jugement et elle ne peut avoir la valeur de certitude absolue comme
les axiomes.
En ce qui concerne les
définitions, elles
sont elles aussi des principes propres. Elles se distinguent des
hypothèses parce que celles-ci cherchent à savoir si une chose
existe ou pas, alors que celles-là cherchent à savoir ce
qu’est cette chose. En effet, la définition qui explique
l’essence ne dit pas si son objet existe. Il est cependant
nécessaire de savoir si cet objet existe car «la science ne
travaille pas sur des objets imaginaires mais sur des choses
réelles»
[10]. De
là, il s’ensuit qu’hypothèses et définitions
sont souvent complémentaires ou, plus exactement, les définitions
sont souvent complémentaires ou, plus exactement, la définition
s’appuie sur l’hypothèse, car une définition dont on
ne sait pas si son objet existe reste une pure explication de mots,
c’est-à-dire, une définition nominale. Et dans ce cas
l’hypothèse ne peut pas être un principe proprement
scientifique. Contrairement à cette définition nominale, la
définition réelle, qui s’appuie sur
l’hypothèse, manifeste l’essence d’une chose
existante.
La théorie aristotélicienne de la
définition par genre et différence est très connue et ne
nous intéresse pas particulièrement ici. Délimiter
l’objet à définir par un ensemble de caractères
ordonnés, allant du plus général au particulier, de
manière que cet ensemble s’applique exclusivement à cet
objet et en manifeste l’essence, telle est pour Aristote la tâche de
celui qui construit une définition.
Ce bref examen de la nature et des espèces des
principes où nous avons essayé de suivre les textes des
Analytiques seconds, ne peut encore nous donner une idée
exacte de leur statut. L’esquisse du mode de leur appréhension nous
mènera à l’étude de leurs fonctions.
Mais ce n’est qu’en voyant ces principes
à l’œuvre dans la démonstration, que nous comprendrions
peut-être mieux ce qu’ils sont véritablement et quels
rôles Aristote donne à ces prémisses premières.
B- Appréhension des principes :
Quoique ce ne soit qu’à la fin des
Analytiques Seconds qu’Aristote traite du mode
d’appréhension des principes, il est préférable
d ’examiner d’abord les modes spécifiques par lesquels
on saisit les principes avant de chercher à déterminer leurs
fonctions.
Aristote écrit :
« notre
doctrine à nous, est que toute science n’est pas
démonstrative mais que celle des propositions immédiates est au
contraire indépendante de la démonstration.(...). S’il faut
en effet, connaître les prémisses antérieures
d’où la démonstration est tirée et si la
régression doit s’arrêter au moment où l’on
atteint les vérités immédiates, ces vérités
sont nécessairement indémontrables »
[11].
Dans ce texte, le Stagirite nous dit que les
procédés par lesquels nous pouvons connaître les principes,
ne sont pas démonstratifs, mais relèvent d’un autre genre.
Lequel ?
A vrai dire, notre passage ne l’explicite pas et
le désigne, tout au plus, négativement, c’est-à-dire,
par rapport à la connaissance démonstrative et en affirmant que la
saisie des principes ne se fait pas précisément par
démonstration. On a l’impression que ce qui intéresse
Aristote ici, c’est de dénoncer la régression à
l’infini. Or l’impossibilité d’une régression
à l’infini amène nécessairement là poser des
termes absolument premiers : une prémisse non déduite qui est
le principe indémontré de la démonstration . C’est ce
qui fait qu’Aristote donne une définition négative des
principes en général : «
j’entends par
principes dans chaque genre ces vérités dont l’existence est
impossible à démontrer »
[12] .
Le problème qui se pose dans la question de
l’appréhension des principes est donc
le
problème
fondamental
du commencement, problème qui
relève de l’essence même de la philosophie. Nous allons voir
comment Aristote va débattre de ce problème ; quelles sont
les difficultés qu’il soulève à ce propos et quelle
est la solution qu’il entrevoit dans le cadre de la recherche de la saisie
spécifique des principes.
Le thème du commencement impliqué
par la question de l’appréhension des principes est tellement
important dans les Analytiques Seconds, qu’il inspire toute la
question du savoir qui reste leur préoccupation centrale. Ce thème
apparaît dès la première phrase de ce Traité :
Tout enseignement donné ou reçu par la voie du raisonnement
vient d’une connaissance préexistante». Aristote nous dit
qu’il y a là un problème analogue à celui de
l’aporie que Ménon opposait à Socrate : «on
ne peut apprendre ni ce qu’on sait, puisqu’on le sait
déjà, ni ce qu’on ne sait pas, puisqu’on ignore alors
quelle chose il faut apprendre ». On sait que Socrate répond
par la théorie de la réminiscence, en acceptant que ce
savoir n’a jamais commencé, mais qu’il était
déjà là. Dans les Analytiques Seconds, Aristote
rejette cette pseudo-solution en critiquant la théorie selon laquelle
notre disposition à connaître les principes n’est pas acquise
mais innée et connaturelle en quelque sorte, c’est-à-dire,
latente mais d’une façon encore confuse. Aristote nous dit :
comment le principe, qui est ce par quoi tout le reste est connu, serait-il lui
même confusément connu ? Pour lui, la connaissance vraie se
déroule selon un ordre logique et chronologique à la fois :
aucune démonstration n’est possible si elle ne présuppose la
vérité de ses prémisses. Le propre du syllogisme est de
s’appuyer sur une vérité
antécédente.
Mais si la démonstration est ce qui a toujours
déjà commencé, il n’y aura pas de
démonstration possible des commencements : les prémisses du
premier syllogisme seront « premières et
indémontables »
[13]. Tel est le sens du passage
que nous avons cité au début. Seulement, nous nous trouvons ici
devant un paradoxe qu’Aristote ne cherche pas à dissimuler. Au
contraire, il insiste sur ce qu’il a d’inévitable et de
problématique à la fois: les prémisses sont
premières
quoique indémontrables ; mais elles sont
aussi premières parce qu’indémontrables.
Nous avons vu, dans l’examen de la nature des
principes, en quel sens il faut comprendre la primauté ou
l’antériorité des prémisses (ou principes) :
elles doivent être, causes de la conclusion et plus connues qu’elle.
Il nous reste à savoir comment le principe est connu.
En effet, si le
principe est le fondement de
toute connaissance démonstrative (ce qui implique qu’il soit plus
connu que ce qu’il permet de connaître), et si, pourtant, il
n’est pas objet de science puisque toute science démontre à
partir de principes déjà connus, il faut bien qu’il
relève d’un mode différent de la science et supérieur
à elle :
Si nous ne possédons en dehors de la science
aucun autre genre de connaissance, il reste que c’est
l’intuition, le (Noûs) qui sera le commencement de la
science ». Aristote veut échapper à l’aporie
suivante : si toute déduction est déduction à partir
de quelque chose, qui n’est pas elle-même déduite, faut-il
admettre alors que le savoir tire son origine du non- savoir et se
détruise ainsi lui-même ? Or, on ne peut échapper
à cette conséquence désastreuse qu’en admettant un
mode de savoir supérieur à la science elle-même et qui est
le
Noûs ou
intuition
[14]. Mais sur ce
Noûs [15] ou
intuition Aristote ne s’explique pas beaucoup. C’est ce qui rend
difficile la tâche des commentateurs.
Analysant cette question en fonction du
«
problème de l’être chez
Aristote », Aubenque écrit :
« L’intuition n’est que le corrélat cognitif du
principe, son mode d’être connu : il est ce sans quoi le
principe ne peut être connu,
Si du moins il est
connaissable ». (C’est l’auteur qui souligne) . Mais
– ajoute l’auteur – rien ne nous dit qu’il soit en fait
connaissable ».
[16]. En
effet, se référant à quelques textes plutôt allusifs
de
l’Ethique à Nicomaque, Aubenque tend à affirmer
que les principes exigent une connaissance plus qu’humaine, divine.
Pour notre part, il nous suffit de dire ici : nous
n’avons ni l’intention, ni les moyens surtout de discuter cette
interprétation qui fait partie d’une étude aussi magistrale
et aussi forte, faite par ce grand commentateur d’Aristote qu’est
Aubenque. Mais notre étonnement devant cette interprétation reste
intact, car Aristote affirme à différentes reprises qu’il y
a une connaissance des principes et qu’elle relève du Noûs
: « puisque à l’exception de
l’intuition, aucun genre de connaissance ne peut être plus vrai que
la science, c’est une intuition qui appréhendera les principes...
Et l’intuition est principe du principe lui-même, et la science tout
entière se comporte à l’égard de l’ensemble des
choses comme l’intuition à l’égard du
principe ». Voilà comment se termine le texte des
Analytiques Seconds. Aristote ne nous explique pas, en fait, comment se
fait d’une façon précise la saisie des principes par
l’intuition.
Comment se fait-il que, pour cette question si
fondamentale qu’est l’appréhension des principes, Aristote ne
lui consacre qu’un seul chapitre : le chapitre dix-neuf du livre deux
de ce Traité ? Et comment se fait-il, surtout, qu’il ne
nous donne, dans ce chapitre, que quelques indications brèves et
allusives concernant cette question si essentielle ?
En fait, ces difficultés se doublent d’un
problème plus grave, qui traverse tout ce dernier chapitre des
Analytiques Seconds. En effet, si vers la fin de ce chapitre, Aristote
pose la nécessité de l’existence d’une connaissance
des principes qui doit être supérieure à la connaissance
démonstrative en affirmant que c’est l’intuition, toute la
première partie de ce même chapitre affirme, au contraire,
qu’il revient à l’induction et à la définition
de saisir ces principes. Comment concilier ces vues différentes
d’Aristote ?
Au début de ce chapitre, le Stagirite
écrit :
« il est évident qu’il nous est
nécessaire de connaître les principes par
induction »[17].
Si nous remontons de ce chapitre final des
Analytiques seconds vers le
chapitre vingt trois du livre deux des
Analytiques premiers, où
Aristote traite de l’induction et de son rôle dans la connaissance
des principes, nous trouverons une description par laquelle Aristote cherche
à expliquer comment de la sensation on s’achemine vers
l’induction qui nous permet de saisir l’universel et le principe.
L’induction est en effet présentée ici sous la forme
d’un syllogisme de la troisième figure, Syllogisme qu’Hamelin
[18] développe en utilisant
un exemple célèbre donné par
Aristote :«
L’homme, le cheval, le mulet vivent longtemps,
l’homme, le cheval, le mulet, sont tous les animaux sans fiels. Tous les
animaux sans fiel vivent longtemps ». La particularité de
ce syllogisme réside, aux yeux d’Hamelin, dans le fait qu’il
ne procède pas par le moyen terme ou la
cause
« l’induction, nous dit-il, est une
opération relative à nous et dans laquelle il n’y a pas de
moyen terme
véritable »[19].
Autrement dit, cette induction ne relève pas d’une
intelligibilité absolue mais d’une intelligibilité relative.
Mais il reste à savoir comment concilier l’idée
aristotélicienne selon laquelle «
c’est
l’intuition qui appréhende les principes » et son
autre idée, maintes fois affirmée aussi, selon laquelle :
«
il est évident qu’il nous est nécessaire de
connaître les principes par induction » ? Hamelin croit
résoudre le problème par cette formule un peu
étrange : « induire c’est se servir de la sensation
comme d’une intuition rationnelle ». Or il nous semble que cette
explication de Hamelin est un peu vague et dissimule la difficulté
beaucoup plus qu’elle ne la résoud. N’y a-t-il pas une
discontinuité manifeste entre l’induction qui va du particulier au
général et l’intuition qui est immédiate et
même a-priori ? N’assiste-t-on pas à un véritable
saut dans ce même chapitre dix-neuf des
Analytiques seconds, en
passant des déclarations d’Aristote concernant la connaissance des
principes par l’induction à celles où il dit que seule
l’intuition, parce que supérieure à la connaissance
démonstrative, est capable de saisir les
principes ?
D’ailleurs, il est remarquable que, concernant
l’induction elle-même, l’attitude d’Aristote n’est
pas tout à fait claire et homogène : puisque, d’un
côté, nous trouvons des passages qui vont dans le sens de
l’idée, l’induction permet la saisie des principes, et
d’un autre côté, nombreux sont aussi les passages
[20] où Aristote
dénie ce rôle à l’induction
« celui
qui fait une induction, ne peut arriver à montrer ce qu’est une
chose... parce que, avec la connaissance des particuliers, il montre seulement
que tout est
ainsi »[21].
Ceci veut dire que l’induction n’atteint que l’existence et
non l’essence, le factuel et non le nécessaire. Comment a-fortiori
l’induction peut-elle atteindre ce qui doit être supérieur
à la science, à savoir les principes ? il faut en tous cas
distinguer
l’universel auquel peut donner lieu l’induction et
l’universel au sens de principe. Alors, en effet, que ce dernier offre
une explication rationnelle, l’universel de l’induction est
plutôt le général. L’un est au dessus de la science
l’autre en dessous d’elle. J.M. Le Blond a bien vu toutes ces
différences. Il en conclut qu’il y a là « un
véritable malaise chez Aristote qui ne parvient, ni dans l’une ni
dans l’autre de ces perspectives, à répondre aux exigences
qu’il a
posées »
[22].
Qu’il y ait un certain embarras chez Aristote dans ce chapitre dix-neuf
des
Analytiques Seconds, plusieurs commentateurs, l’ont bien
souligné. Aubenque et Le Blond, pour ne citer que ces deux des plus
importants commentateurs actuels d’Aristote. Ces divergences Aubenque, qui
ne traite pas du rapport de l’induction et des principes, les trouve dans
l’attitude d’Aristote à l’égard de
l’intuition dont il dit qu’elle est capable de saisir les
principes.
En effet, cet auteur distingue la possibilité de
droit et la possibilité de fait à propos de la
saisie des principes par l’intuition : l’appréhension de
ces principes est nécessaire mais elle est en fait irréalisable.
Nous avons vu comment il finit par affirmer « que rien ne dit que le
principe soit en fait connaissable ». Mais il faut remarquer
qu’Aubenque entend le mot principe au sens de principe absolument premier
dont s’occupe la science de l’être en tant
qu’être. Or il n’est pas certain qu’Aristote, qui
emploie le mot principe d’une façon indifférenciée
dans le chapitre dix-neuf des Analytiques seconds, ait en vue
cette sorte de principe seulement.
Il est vrai aussi, comme nous l’avons
indiqué, qu’Aristote n’est pas explicite sur cette question
et que l’effort considérable d’Aubenque pour comprendre ses
intentions profondes arrive bien à garder au Stagirite la puissance de la
réflexion problématique contrairement à tous ceux qui ont
exagérément systématisé Aristote en cherchant,
à tout prix à rendre absolument cohérentes ses
différentes attitudes.
Mais si ce malaise aristotélicien est bien
réel parce qu’il relève « des pénibles
recherches » comme le dit le Stagirite, la volonté de
cohérence nous semble aussi manifeste. En effet, Aristote voudrait
établir la science sur des principes fermes et infaillibles
d’où l’exigence que la connaissance de ces principes doit
relever d’une connaissance supérieure à celle de la science.
Mais la pratique de la science peut ne pas s’accorder tout à fait
avec cette exigence. Les principes, dans la pratique réelle de la
science, peuvent ne pas être donnés au début du travail,
d’une façon immédiate et infaillible. C’est
plutôt de cette pratique elle-même que se dégageront peu
à peu ces principes, pour constituer, en retour, les cadres
d’analyse pour une vraie connaissance démonstrative. Nous verrons
comment il reviendra au philosophe essentiellement, ou plus
précisément, à celui qui dirige son regard vers
l’Être en tant qu’Être, de traiter des premiers
principes et des premières causes. Mais alors et alors seulement, la
science s’ouvrira à cet horizon philosophique pour y penser et
justifier ses propres fondements.
C/ Fonctions des principes
Une science est pour Aristote le développement
démonstratif autorisé par son rattachement à un ensemble de
principes dont nous venons d’étudier la nature et les
espèces ainsi que le mode de leur appréhension. Il nous faut,
à présent, chercher à déterminer quels rôles,
ces principes peuvent jouer pour et dans le savoir. Mais comme il nous est
nécessaire de reprendre cet examen avec l’étude des
rôles des causes, nous nous limiterons ici à une approche
générale des fonctions des principes en partant de ces deux
questions :
1°/ Pourquoi certains principes doivent-ils
être absolus ? et quelle est alors leur fonction
spécifique ?
2°/ Quels rôles, Aristote attribue-t-il
aux principes propres ?
« Il est impossible de parcourir des
séries à
l’infini »[23].
Ainsi toute démonstration chez Aristote doit avoir un
caractère tout à fait
finitiste. En effet s’il
n’y a pas de prémisses premières, principes et que le
raisonnement procède à l’infini, il n’y a pas de
science car les propositions sont connues par les antérieures, ce
qui exige la position de prémisses absolument
premières.
L’on voit alors que la fonction principale de ces
principes absolument premiers est d’ordre architectonique,
c’est-à-dire que leur rôle consiste à délimiter
un ensemble de connaissances démonstratives appartenant à un genre
déterminé, en fournissant les règles de clôture de
son champ de savoir. Pour Aristote, en effet, la science procède selon un
fil conducteur en disposant les êtres selon leur ordre réel et en
limitant son parcours aux frontières des régions qui doivent
être homogènes. C’est d’ailleurs sur cette
homogénéité de chaque système déductif
qu’Aristote insiste tant, en montrant comment cette
homogénéité est très étroitement liée
à l’existence de principes véritablement premiers. Citons un
texte très explicite à cet égard :
« une science est une, si elle concerne un seul genre et
tout ce qui est composé à partir de ces éléments
premiers..., ce qu’on vérifie en remontant aux
indémontrables ; ces indémontrables doivent, en effet,
appartenir au même genre que les conséquences
démontrées par
eux »[24].
Mais ce caractère architectonique de tout
système déductif prend chez Aristote une double signification
puisque les principes premiers garantissent l’unicité
contenue de chaque science tout en fondant chaque connaissance sur une
vérité absolument première. Ces
vérités absolument premières et indémontrables, ces
axiomes, sont donc des règles de pensée ou des conditions de
possibilité de toute pensée qui cherche à
connaître un ou plusieurs objets. Quand Aristote dit « il
n’est pas possible d’affirmer et de nier en même
temps... », nous comprenons qu’il s’agit là
du principe de non-contradiction qui ne sert pas tant comme
prémisse d’un syllogisme démonstratif que comme
règle de raisonnement, qui sous-tend tout
démonstration.
L’axiome n’est donc pas une proposition qui
se situe au niveau d’un être particulier :
« il
y a trois éléments dans la démonstration : en premier
lieu, ce que l’on prouve, à savoir la conclusion,
c’est-à-dire un attribut appartenant par soi à un certain
genre ; en second lieu, les axiomes : les axiomes sont le point de
départ de la démonstration ; en troisième lieu ,
le genre, le sujet dont la démonstration fait apparaître les
attributs
nécessaires »[25].
Démontrer c’est donc prouver qu’une
propriété appartient par soi à un sujet, et ceci se fait
à l’aide de certains principes généraux ou axiomes.
L’axiome qui est un principe commun à toutes les sciences ou du
moins à plusieurs d’entre elles »
est indispensable
à qui veut apprendre n’importe quoi ». Or, on peut
dire que tous les axiomes se ramènent d’une façon ou
d’une autre au principe de contradiction qui est comme le principe des
axiomes eux-mêmes :
toute démonstration se ramène
à ce principe comme à une ultime vérité car il est,
par nature, un point de départ, même pour tous les autres axiomes
[26] ». Ce principe
et ceux qui lui sont équivalents, (par exemple le principe du
tiers-exclu) s’appliquent à tout le domaine du connaissable). S.
Mansion
[27] croit déceler
à propos de ces axiomes, ou principes communs, un problème
qu’elle formule ainsi : comment des
principes
aussi
universels peuvent-ils être prémisses
dans des démonstrations particulières ?
A ce problème qu’elle se pose ainsi, elle
trouve la solution suivante :
« pour être utilisable
dans les sciences particulières, les premiers principes de la raison
doivent revêtir une forme adaptée à chaque genre de savoir.
Le contenu formel de l’axiome reste toujours le même, mais sa
matière est empruntée, pour chaque discipline, aux concepts
particuliers qu’elle met en
œuvre...
Entendus de cette façon, les
axiomes sont susceptibles d’être prémisses dans des
démonstrations»[28].
En fait, Aristote affirme, il est vrai, d’une
part, que tous les axiomes se ramènent au principe de contradiction, et
d’autre part que le principe est en général une
prémisse de
raisonnement
[29]. S. Mansion a
donc raison de chercher à voir comment l’axiome peut respecter ces
deux caractères presque antinomiques. L’interprétation
qu’elle propose nous semble tout à fait acceptable. Mais nous
croyons qu’en ce qui concerne les axiomes généraux de la
pensée, s’ils sous-tendent réellement les
démonstrations, ils ne font pas pour autant partie de ces
démonstrations : ils relèvent plutôt de
l’implicite que de l’explicite. Ils sont des conditions de
possibilités de toute pensée, mais ils ne sont pas eux-mêmes
présents dans la démonstration. Cette seconde
interprétation nous paraît mieux rendre compte des attitudes
d’Aristote à cet égard, et surtout de la distinction
qu’il fait entre principes communs et principes
propres.
Les principes qui jouent le rôle de point de
départ dans la science sont plutôt les principes propres. Quant aux
principes communs, les axiomes, ils sont des propositions
générales «
à l’aide desquelles se fait la
démonstration»
[30].
Aristote ne dit pas ici qu’ils font partie (comme prémisses) du
raisonnement mais qu’ils sont des outils indispensables au raisonnement.
Ils seraient selon l’expression heureuse de G.G Granger « des
instruments méta-théoriques de la
science »
[31].
En effet, cherchons à mettre au clair les traits
spécifiques de la science aristotélicienne comprise comme
système déductif en la distinguant de l’idée moderne
d’un système axiomatiquement constitué, « le
substitut de l’idée moderne d’une recherche
méta-théorique »
[32].
En ce sens que l’investigation aristotélicienne à propos de
ces principes communs tendrait à rendre possible un choix raisonné
de thèses ainsi qu’à fonder les principes de chaque science
particulière.
Vues justes mais qui ne doivent pas nous faire oublier
les
liens intimes entre science et philosophie ou science et étude de
l’être en tant qu’être. Car les principes communs,
même s’ils ne portent sur aucun être particulier, restent
toujours des principes communs à un ensemble d’êtres ou de
genres d’êtres. Ils ne peuvent donc être des principes
purement formels. Granger est le premier à le souligner quand il conclut
en disant : « un principe n’est donc pas pour Aristote un
terme ou une formule simplement posés comme indispensables à la
compréhension des termes ou propositions qui vont suivre ; encore
doivent-ils engendrer des faits. Par où l’on voit
déjà combien sa théorie de la science est
étrangère à la pensée formalisante
contemporaine »
[33]. La
détermination des rôles que peuvent jouer les principes propres
nous aidera encore à clarifier la fonction principale de ces principes
communs.
Nous avons vu que, parmi les caractéristiques
essentielles par lesquelles le texte des Analytiques seconds, que nous
avons cité, cherche à définir les principes, il y a la
notion de propriété. En effet, en plus d’être
vrais, premiers, immédiats, mieux connus que la conclusion,
antérieurs et jouant le rôle de causes, ces principes doivent
être aussi propres à ce qu’on
démontre.
La science, contrairement à
l’éristique et à la dialectique qui partent de principes
impropres ou très généraux, s’appuie, elle, sur des
principes propres. C’est même là une idée centrale
pour la compréhension de la science chez Aristote. Pourtant dans ce texte
Aristote présente la caractéristique de propriété
comme la dernière marque de ces principes c’est-à-dire,
qu’il la pose comme la conséquence des autres traits
spécifiques de ces principes et plus précisément
après leur caractère causal. C’est à partir de
là que nous allons voir en quel sens les principes sont causes.
Mais avant d’approfondir les rapports entre les principes et les causes
comme nous espérons le faire dans la deuxième partie de notre
étude, nous pouvons déjà relever ici les fonctions de ces
principes propres en commençant par celle de causalité. En effet,
seuls sont principes au sens de causes les principes propres car ils sont
susceptibles de fournir une connaissance de vrais enchaînements de
nécessités. Ce sont donc eux, et non les principes communs, qui
constituent des points de départ véritables pour les connaissances
démonstratives. Qu’ils doivent être possédés
par celui qui apprend la science (ce sont les thèses) en posant que
quelque chose est ou n’est pas (ce sont les hypothèses) ou
qu’ils doivent poser l’essence de quelque chose (ce sont les
définitions) ; qu’ils constituent le sujet-même de
chaque science (ce sont les genres) ou seulement les propriétés du
genre ; tous ces principes sont propres en un sens ou en un autre. Et
chacun à sa façon joue le rôle de prémisse dans une
démonstration apodictique.
Certes, les principes communs leurs sont
antérieurs en quelque sorte et les supportent, mais eux-mêmes sont
antérieurs et premiers dans la démonstration – en tant que
telle. Ceci nous permet de voir pourquoi ils sont les véritables causes,
au sens de moyen terme dans un syllogisme ou au sens de la causalité
physique et métaphysique. Ils constituent, pour ainsi dire, la
médiation nécessitante entre les principes communs qui restent
souvent implicites mais qui en tant que principes absolument premiers rendent
possible la démonstration strictement finitiste (annulant la
régression à l’infini) et la conclusion nécessaire du
raisonnement démonstratif.
Si les principes communs sont les conditions de la
possibilité de connaissance de l’Être, les principes propres
peuvent être considérés comme conditions nécessaires
et suffisantes pour la connaissance d’un être ou d’un fait ou
de quelques êtres. En effet, la spécificité des principes
propres c’est qu’ils exigent que la démonstration porte sur
un genre déterminé. L’unité du genre et la position
d’axiomes premiers garantissent ensemble
l’homogénéité de chaque champ particulier de savoir
démonstratif. D’où l’on voit que toute science pour
Aristote est un système déductif formé par un ensemble de
propositions démontrées ou démontrables dont le genre et
les principes propres y garantissent l’unité. Il reste à
préciser et à approfondir ce rôle de causalité
qu’ont, surtout, les principes propres. Pourquoi Aristote semble-t-il
tantôt identifier principe et cause, tantôt les distinguer
nettement ? Si, par exemple, comme il le dit dans la
Métaphysique, «
principe et cause sont
corrélatifs »
[34], peut-on conclure que leur
notion est la même ? De plus, si les principes propres peuvent
être dits, sans difficultés, causes, les principes communs
peuvent-ils, eux, prétendre à ce rôle de
causalité ? Enfin comment les rapports apparemment complexes entre
principes et causes exigent-ils d’être revus, en dernière
analyse, dans le cadre du rapport qu’Aristote instaure entre la science au
sens strict et la science qui s’occupe de l’Être en tant
qu’Être ? Celle du philosophe, qui est celui qui connaît
les êtres en tant qu’êtres et qui est capable
d’établir les principes et les causes les plus fermes de tous les
êtres ?
[35]
[1] -
An . Sec, I, 2, 71 b –21.
[2] - G.G
GRANGER : La théorie aristotélicienne de la
science. AUBIER – Montaigne- Paris 1976 – P
73.
[3] - Ibid. P
76
[4] - An Sec I, 2, 72
a – 16-17.
[5] -
Ibid, I, 10, 76, a – 37 -
41
[6] -
N’oublions pas que pour ARISTOTE géométrie et
arithmétique constituent deux genres
incommunicables.
[7] -
Méta, IV, 3.
[8]
- Mais il nous semble que le sens du mot axiome a chargé quelque
peu chez ARISTOTE : d’abord proche de la signification technique
propre aux mathématiques, ce sens s’est élargi
jusqu’à représenter un principe commun à toutes les
sciences.
[9] - Cf en
particulier : An .Pr, I, 1 , An . Sec I, 19 ; Phys II,
3.
[10] - An .
Sec, I, 10, 766 – 35-
36.
[11] - An . Sec,
I, 72 b, 15-20
[12] -
Cf. An Sec , I, 2, 72 a
5.
[13] - Ibid, II,
19, 100 b 13
[14] -
Il est remarquable qu’Aristote s’exprime de la façon dans
l’Ethique à Nicomaque : « Il reste que ce soit
l’intuition qui appréhende les principes ». On a
l’impression que c’est seulement d’une façon
régressive qu’il cherche à déterminer ce mode de
l’appréhension des principes. Cf . Eth. Nic. VI, 114106.
[15] - IBN ROCHED,
dans son célèbre commentaire des Analytiques Seconds traduite ce
NOUS par le mot Aql ce qui tend à enlever la connotation platonicienne
à ce terme. Cf. IBN ROCHED : « Le commentaire du livre
« AL BORHANE » (LA DEMONSTRATION). Ed. M. Kassem – Le
Caire 1982 p
182-183.
[16] -
AUBENQUE P.Le problème de l’être chez ARISTOTE PUF. 2
Ed. 1966 – p 56-
ss.
[17]- An, sec, II,
19, 100 b, 3.
[18]-
HAMELIN. O : « Le Système
d’ARISTOTE » 2ème ed. Paris, pp
254-259
[19]- Ibid – p.
258.
[20]-
Cf en particulier An. Sec. I, 24, 86 a 5 et I, 18, 81 b
5.
[21]- An Sec II, 7,
92 b 37.
[22] LE BLOND
, J.M. Logique et méthode chez ARISTOTE,
2ème Ed. Vrin 1970 – p.
146
[23]-An. Sec – I, 2, 72 b, 10 et Méta
II, 2 994 a, 1-15.
[24]- Ibid I,
87 a 38.
[25]- Ibid,
I. 7, 75 à 39 b
2.
[26]- Méta,
IV, 3, 1005 b
30.
[27]- MANSION S. « Le
jugement d’existence chez ARISTOTE » Vrin
1976 p 147 et
148.
[28]- Ibid p
148.
[29]- An. Sec.
I., 3, 72 b,
15-20.
[30]- An. Sec,
I, 32, 88 b 28.
[31]-
G.G. GRANGER, Op. cit p
.77.
[32]- Ibid p
74.
[33]- Ibid p
75.
[34]- Méta.
IV, 2 1003 b
23-25
[35]- Ibid, 3,
1005 b 10-15