Annie Petit
(Université Paul-Valéry —Montpellier, France)
"La relation du corps à l'esprit"
selon Henri Bergson[*]
(Paru dans Entre le corps et l’esprit. Approche interdisciplinaire
du ‘Mind-Body problem’, Collection Psychologie et Sciences
humaines, Pierre Mardaga, 1995, pp. 53-78.)
"Essai sur la relation du corps à l'esprit" est le sous-titre choisi par
Bergson pour Matière et Mémoire (1896), cet enjeu philosophique
directeur de l'ouvrage étant aussi constamment souligné dans les
intitulés des chapitres (chap. I : Le rôle du corps ; chap. II :
La mémoire et le cerveau ; chap. III : La mémoire et l'esprit ;
chap. IV : Ame et corps). C'est donc bien évidemment ce second livre de
Bergson que l'on doit reprendre pour comprendre son approche de la question désignée
aujourd'hui comme "the mind-body problem". Mais bien d'autres textes s'y confrontent
: Bergson l'aborde en fait dès son premier livre, l'Essai sur les données
immédiates de la conscience (1889), par l'exploration de la "conscience",
la critique des interprétations de la psychophysique, et l'appel à une
psychologie attentive au qualitatif ; par la suite, il revient souvent sur ces
questions - Le Rire (1900) les reprend, elles sont l'occasion de débats à la
Société de philosophie sur "Le parallélisme psycho-physique
et la métaphysique positive" (1901)[1],
elles sont le thème d'articles comme "Le cerveau et la pensée :
une illusion philosophique" (1904)[2], "L'âme
et le corps" (1912)[3],
auxquels il faut ajouter les conférences données en Angleterre
(1911)[4] et à Madrid
(1916)[5]. La compréhension
des relations corps-âme est ainsi l'une des préoccupations constantes,
essentielles de Bergson. Qu'on peut même dire fondatrice de ses questionnements,
comme il l'a lui-même déclaré :
"Je m'étais proposé - il y a quelque douze ans de cela - le problème
suivant : 'Qu'est-ce que la physiologie et la pathologie actuelles enseigneraient
sur l'antique question des rapports du physique et du moral, à un esprit
sans parti pris, décidé à oublier toutes les spéculations
auxquelles il a pu se livrer sur ce point, décidé aussi à négliger,
dans les affirmations des savants, tout ce qui n'est pas la constatation pure
et simple des faits'." (Débat de 1901 sur "Le parallélisme psycho-physique
et la métaphysique positive", Mélanges, p.480).
De cette déclaration on doit aussi retenir la décision bergsonienne
d'articuler ses positions philosophiques sur l'examen attentif des expériences
et informations scientifiques : la question des rapports du physique et du moral,
du corps et de l'âme, pose en même temps celle des rapports entre
métaphysique spéculative et sciences. Lorsqu'ils débattaient
de ses thèses, les contemporains de Bergson argumentaient beaucoup sur
leur prétendue adéquation à l'actualité scientifique[6].
Les philosophes qui s'y sont ensuite particulièrement intéressés
n'ont jamais manqué de les confronter à ce que la physiologie et
la pathologie ont depuis apporté : ainsi Vladimir Jankélévitch[7],
qui signale et souligne complaisamment "tous les appuis que la neurologie moderne
a fournis aux anticipations bergsoniennes"[8] ;
ainsi Maurice Merleau-Ponty[9],
qui est, lui, plus réservé[10] ;
récemment, Jean-Pierre Changeux[11] se
pose en critique radical au nom d'une "biologie moderne de l'esprit" où il
voit "l'exact contrepied" des thèses de Bergson[12],
tandis que Jean-Didier Vincent[13],
tout en jugeant que la neurophysiologie disqualifie bien des conceptions bergsoniennes,
leur reconnait cependant le mérite de susciter d'importantes réflexions
philosophiques. Sans prétendre ici juger des pertinences actuelles neurophysiologique
et/ou philosophique des thèses de Bergson, il s'agit au moins de préciser
leur compréhension et leurs enjeux.
Or dans les différentes lectures précédemment évoquées,
une expression, j'allais dire une étiquette, est souvent au coeur des
débats : celle de "spiritualiste". Elle engendre, semble-t-il, bien des équivoques.
Pour notre part, nous voudrions insister sur le fait que Bergson ne s'est jamais
présenté comme tel ; au contraire, et surtout pour ce dont il est
question ici, il a toujours présenté "spiritualisme" et "matérialisme" comme
devant être rejetés à la fois, pour des raisons opposées
et symétriques. L'attention portée par Bergson au "cérébral",
c'est-à-dire au matériel du "mental" et les fonctions essentielles
qu'il lui donne sont d'ailleurs révélatrices. Mais il faut même
souligner qu'il porte une attention au "corps" à laquelle on n'a peut-être
pas assez prêté attention. Disons autrement : le "mind-body problem" n'est
seulement traité par Bergson comme "mind-brain problem" ; il nous semble
partiel et dommageable de les lire ainsi. Dans notre première partie,
nous analyserons donc la place très importante et le rôle très
positif que Bergson donne au corps et au cerveau.
Dans notre deuxième partie nous analyserons les thèses bergsoniennes
sur la relation du corps à l'esprit, à partir de la seule étiquette
que Bergson ait lui-même revendiqué : celle de "dualisme". Le titre
dual de Matière et mémoire le proclame, et l'Avant-propos donné à la
septième édition le réaffirme d'emblée :
"Ce livre affirme la réalité de l'esprit, la réalité de
la matière, et essaie de déterminer le rapport de l'un à l'autre
sur un exemple précis, celui de la mémoire. Il est donc nettement
dualiste. Mais d'autre part, il envisage corps et esprit de telle manière
qu'il espère atténuer beaucoup, sinon supprimer, les difficultés
théoriques que le dualisme a toujours soulevées..." (MM, p.1).
Il s'agit donc de comprendre l'originalité du dualisme bergsonien. Pour
le dire vite ici, il faut voir comment pour Bergson son "dualisme" s'oppose à tout "parallélisme" ;
et comment , au contraire, il prétend rendre compte de "solidarités", "contacts", "points
d'intersection", "points d'attache", "point de jonction", "confluents", voire
même de "passages graduels" et "transitions possibles" entre les deux réalités
dont la radicale différence de nature est cependant affirmée.
Dans notre troisième partie, nous proposons d'examiner les difficultés
que présentent les positions bergsoniennes, en nous aidant d'ailleurs
des analyses critiques qui en ont été faites, par les sympathisants
comme par les adversaires.
I - Eloge du corps et du cerveau
Il y a quelque paradoxe, voire quelque provocation, à vouloir d'abord
repérer dans les textes d'un philosophe passant d'ordinaire pour un un
cas-type de "spiritualiste" ce qui relève d'un intérêt porté au
corps. Pourtant, les oeuvres bergsoniennes l'expriment de manière constante
et approfondie.
- Lorsque l'Essai sur les données immédiates de la conscience s'ouvre
sur une interrogation sur les "états psychologiques" et les "états
de conscience" dont il essaie de comprendre l'évaluation des "intensités",
il faut voir comment les analyses du psychique sont étroitement mêlées à celles
de leurs conditions physiques : ainsi dans l'analyse des sentiments, comme celles
du désir, de la joie, de la tristesse, de la passion, de l'émotion
esthétique, des sentiments moraux, etc., qui occupent les premières
pages du premier chapitre, Bergson ne manque jamais de souligner les "symptômes
physiques" qui interviennent - effets de "sympathie physique", de "contagion
physique", mouvements plus ou moins aisés, sortes de paralysie ou incitation
aux manifestations imitatives, etc.[14].
Dans l'analyse des sensations, pour lesquelles Bergson choisit le paradigme de
l'effort musculaire, il montre combien le corps est intéressé,
et comme, de plus, il décrit "le sentiment de l'effort comme centripète
et non centrifuge"[15],
il le fait partir du corps et non d'une pensée intériorisée
; pour les états intermédiaires, il souligne aussi les phénomènes
physiologiques et mouvements qui les accompagnent[16].
De même pour les "états complexes" - sensations affectives et représentatives
- Bergson les montre liées à des "ébranlements organiques",
mouvements, phénomènes physiques, bref, à des "expressions
corporelles", et il précise qu'il faut bien tenir compte, par-delà l'idée
d'"expression" d'un intéressement corporel déterminant[17].
Il n'est donc pas question pour Bergson de nier la part du corporel dans les
phénomènes psychiques : au contraire même puisqu'il attribue
l'idée douteuse d'une intensité des états psychologiques
aux confusions faites hâtivement entre l'analyse des "états psychiques" et
celle des conditions physiques et organiques qui les accompagnent et peut-être
même les engendrent. Quant à la critique de la psychophysique, n'est-elle
pas fondée sur la revendication d'une prise en compte de l'expérience
complexe du corps vécu, et la protestation contre son aplatissement réducteur
aux calculs et données numériques ? On laissera là l'Essai,
car les chapitres ultérieurs abordent des questions qui nous concernent
moins ici. On signalera cependant que les concepts et expressions utilisés
par Bergson dans le chapitre II sont déjà significatifs d'une implicite
décision de renouveler la position traditionnelle de la question des rapports âme
et corps : on ne retrouve guère en effet ces concepts sous la plume de
Bergson, qui préfère ici parler d'"états de conscience" ou
de niveaux du "moi"[18].
Par ailleurs, on soulignera qu'au chapitre III Bergson rencontre déjà et
discute âprement l'hypothèse du "parallélisme des deux séries
physique et psychologique" et des correspondances prétendues rigoureuses
entre un état cérébral donné et un état psychologique
déterminé[19] ;
mais c'est dans le cadre d'une interrogation générale sur le déterminisme
et la liberté et non dans celui d'une interrogation sur les rapports âme
et corps, sur quoi se focalise les analyses de Matière et mémoire. -
Dans Matière et mémoire on peut dire aussi que le corps est amplement
et favorablement considéré. Priorité lui est d'ailleurs
donnée dans les titre et sous-titre de l'ouvrage[20].
Et le premier chapitre lui est consacré ("Le rôle du corps"). Mon
corps, dit Bergson, est cette image qui tranche sur toutes les autres, il est
le type de ce par quoi du nouveau se produit dans l'univers[21].
Or Bergson s'était mis dans une situation quasi-cartésienne de
doute et d'innocence radicales[22] :
ainsi le corps - rencontré comme "perceptions" et "affections" - semble
tenir le rôle du "cogito" chez Descartes, celui de l'immédiate certitude à laquelle
s'accrocheront l'enchaînement des examens philosophiques de plus en plus
larges et approfondis. Ainsi les premières pages de Matière et
mémoire font de l'expérience du corps percevant, sentant, agissant,
une expérience fondatrice, la conscience étant même parfois
présentée comme supplémentaire voire superflue[23].
Forçons à peine : l'homme bergsonien se définirait non comme
un "je pense", mais d'abord comme un "je sens", "j'éprouve" et "j'agis"[24].
Et Bergson souligne volontiers les puissances originales du corps humain pour
lequel il n'affiche aucun mépris[25].
La suite de l'ouvrage, on le sait et on le reverra, donne au corps et à la
matière des limites, refuse d'en faire surgir la conscience, d'y voir
le producteur de la pensée, s'élève contre les réductionnismes
et réclame la reconnaissance d'une spécificité spirituelle.
Mais Bergson le fait à partir d'une exploration très précise
de la physiologie, de la neurologie et de la pathologie corporelle et cérébrale
: examen des montages complexes du système nerveux, nerfs, système
médullaire, système cérébral, reprises des expériences,
etc. Pas question pour le philosophe d'en traiter théoriquement. De plus,
lors même qu'il dénie au corps et au cerveau les puissances que
d'autres leur accordent, Bergson leur en octroie d'importantes voire indispensables.
Ainsi les fameuses métaphores - celle du cerveau "espèce de bureau
téléphonique central" (MM, p.26), celle du corps "conducteur" (MM.
p.81, 82)[26] ou encore
celle du cerveau metteur en scène du spirituel, le "jouant", le mimant"[27] -
que l'on a coutume, et raison, de lire comme des illustrations du rôle
restrictif donné au corps et au cerveau, sont aussi à lire comme
des affirmations de ce rôle[28].
Bergson se garde bien de faire du corps un pur agencement de nerfs et de matériel
excitable, un simple ensemble d'éléments anatomiques[29] ;
en analysant par contre ses facultés complexes et son "pouvoir sensori-moteur",
il en dit l'importance dans la construction de la personnalité[30].
On soulignera enfin que dans sa présentation du rôle du corps et
du cerveau dans la perception, Bergson en fait aussi les instruments des développements
et progressions des êtres qui disposent de circuits nerveux plus compliqués[31] :
Vladimir Jankélévitch, en analyste judicieux, a particulièrement
souligné comment les analyses bergsoniennes, montrant ce que le système
cérébral des vertébrés supérieurs apporte
de possibilités de détours et de diversification des voies, faisaient
somme toute du cerveau un "instrument de sursis" et "par là même
instrument de liberté"[32].
Cette vision somme toute positive du rôle du corps et du cerveau est par
ailleurs à rapprocher de la manière dont, lors même que Bergson
défend la réalité propre d'un esprit d'une nature toute
différente de la matière, il reproche fermement au spiritualistes "l'étrange
aveuglement" qui les fait dépouiller la matière de ses qualités
sensibles (p.75-76). Croirait-on ce relatif éloge du corps réservé au
premier chapitre de Matière et mémoire ? Les autres ne le démentent
pas. Du corps et de ses puissances il est partout question : il est l'acteur
de la mémoire-habitude (p.83-86)[33] ;
il est ce qui "produit la réaction appropriée, l'équilibre
avec le milieu, l'adaptation en un mot, qui est la fin générale
de la vie" (p.89) ; il est aussi l'agent de ces automatismes qui nous permettent
si souvent de gagner en efficacité (p.101) ; lorsque Bergson dénonce
les erreurs ordinairement faites dans l'interprétation de la reconnaissance
et de l'attention, il les attribue à une "méconnaissance de la
fonction véritable du corps" (p.117) ; Bergson fait aussi du corps ce
qui m'intègre au présent, l'organe de l'actuel et du réel
(p.153)[34], "le lieu
de passage" et "le trait d'union" entre moi et le monde (p.168-169)[35],
enfin l'organe de cette "attention à la vie" dont il loue l'équilibre,
admire la très fine structure et son efficacité (p.193-194) : "Notre
corps, avec les sensations qu'il reçoit d'un côté et les
mouvements qu'il est capable d'exécuter de l'autre est donc bien ce qui
fixe notre esprit, ce qui lui donne du lest et l'équilibre. L'activité de
l'esprit déborde infiniment la masse des souvenirs accumulés, comme
cette masse de souvenirs déborde infiniment elle-même les sensations
et les mouvements de l'heure présente ; mais ces sensations et ces mouvements
conditionnent ce qu'on pourrait appeler l'attention à la vie et c'est
pourquoi tout dépend de la cohésion dans le travail normal de l'esprit,
comme dans une pyramide qui se tiendrait debout sur sa pointe" (souligné par
l'auteur).
Bien d'autres textes de Bergson formulent éloges du corps et du cerveau,
et les lient aussi à certaines réticences explicites envers le
spiritualisme ou pour le moins certains de ses formes traditionnelles. Ainsi,
répondant à Belot en 1901[36],
Bergson précise longuement le "double tort" de l'ancien spiritualisme
: "arbitraire" et "infécond" ; d'où son propre abord des problèmes
par l'examen des manifestations les plus complexes de la matière : par
le fait physiologique cérébral (Mélanges, p.475-477) ; et
un éloge paradoxal du triomphe de la pensée chez l'homme "grâce à ce
merveilleux instrument qu'est le cerveau humain" : "La supériorité de
cet instrument me paraît tenir tout entière à la latitude,
pour ainsi dire indéfinie, qui lui est laissée, de monter des mécanismes
qui feront échec à d'autres mécanismes. Il compose, non
pas une fois pour toutes, mais continuellement, des habitudes motrices dont il
délègue ensuite l'exercice aux centres inférieurs. La faculté que
possède l'animal de contracter des habitudes motrices est limitée.
Mais le cerveau de l'homme lui confère le pouvoir d'apprendre un nombre
indéfini de 'sports'. C'est avant tout un organe de sport, et, de ce point
de vue, on pourrait définir l'homme comme un 'animal sportif' " (Mélanges,
p. 486).
Au cours de ce débat de 1901, Bergson fait d'ailleurs d'excellentes mises
au point contre ceux qui prétendent voir en ses théories un spiritualisme
dédaigneux des conditions physiques, cérébrales et matérielles
du psychique : ainsi le précise-t-il à Belot :
"Je n'ai pas le plus léger doute sur ce point : je suis entièrement
convaincu qu'entre le fait psychologique et l'activité cérébrale
il y a une certaine relation, une correspondance d'un certain genre ... mais
qu'il n'y a parallélisme en aucune manière" (Mélanges, p.
473)[37]. De ces précisions
sur l'enjeu exact des combats de Bergson contre la psychophysiologie, certains
psychophysiologistes contemporains auraient sans doute eu aussi intérêt à s'informer[38]. Dans
les textes de 1904 quand Bergson reprend ses critiques contre le parallélisme
psycho-psysiologique, on remarquera que, tout en menant le double combat et contre
ceux qui le défendent du point de vue de l'idéalisme et contre
les partisans du réalisme, il est particulièrement et prioritairement
critique contre les "idéalistes" : Bergson trouve qu'ils accordent décidément
trop peu au corps et au cerveau, ne savent pas même rendre compte de leur
nécessité pour au moins susciter les souvenirs (voir ES, p. 196-198).
De l'Evolution créatrice, et bien que cet ouvrage ne soit pas le plus
intéressant pour le problème qui nous occupe ici, on retiendra
cependant les thèmes plusieurs fois développés d'une priorité du
vivre sur le penser[39],
la réaffirmation du corps comme comme un objet privilégié[40],
l'affirmation des exigences de l'existence organique, corporelle et matérielle
préalable à nos aspirations à connaître[41],
et bien sûr la définition de l'homme comme homo faber avant et plutôt
que comme sapiens[42].
Ce livre présente aussi des éloges du cerveau humain et la reprise
des critiques des impertinents mépris spiritualistes du corps[43]:"Le
cerveau humain est fait, comme tout cerveau pour monter des mécanismes
moteurs et pour nous laisser choisir parmi eux, à un instant quelconque
celui que nous mettrons en mouvement par un jeu de déclic. Mais il diffère
des autres cerveaux en ce que le nombre de mécanismes qu'il peut monter,
et par conséquent le nombre des déclics entre lesquels il donne
le choix est indéfini. Or, du limité à l'illimité il
y a toute la distance du fermé à l'ouvert. Ce n'est pas une différence
de degré, mais de nature" (EC, p.263-264). "La grande erreur des doctrines
spiritualistes a été de croire qu"en isolant la vie spirituelle
de tout le reste, en la suspendant dans l'espace aussi haut que possible au-dessus
de terre, elle la mettaient à l'abri de toute atteinte ; comme si elles
ne l'exposaient pas simplement ainsi à être prise pour un effet
de mirage. Certes, elles ont raison d'écouter la conscience quand la conscience
affirme la liberté humaine ; - mais l'intelligence est là aussi
qui dit que la cause détermine son effet, que le même conditionne
le même, que tout se répète et que tout est donné.
Elles ont raison de croire à la réalité absolue de la personne
et à son indépendance vis-à-vis de la matière ; -
mais la science est là qui montre la solidarité de la vie consciente
et de l'activité cérébrale. Elles ont raison d'attribuer à l'homme
une place privilégiée dans la nature, de tenir pour infinie la
distance de l'animal à l'homme ; - mais l'histoire de la vie est là qui
nous fait assister à la genèse des espèces par voie de transformation
graduelle et qui semble ainsi réintégrer l'homme dans l'animalité.
Quand un instinct puissant proclame la survivance probable de la personne, elles
ont raison de ne pas fermer l'oreille à sa voix ; - mais s'il existe ainsi
des 'âmes' capables d'une vie indépendante, d'où viennent-elles
? quand, comment, pourquoi entrent-elles dans ce corps que nous voyons, sous
nos yeux, sortir très naturellement d'une cellule mixte empruntée
aux corps des deux parents ? " (EC, p.268-271).
Dans tous les textes où Bergson revient sur les rapports du corps et de
l'âme, et fussent-ils particulièrement axés sur l'âme,
comme le sont par exemple les conférences d'Angleterre et de Madrid, il
n'est jamais question pour lui de négliger l'importance de la relation
au corps. Il l'illustre même par une abondance de métaphores[44],
et il ne cache pas les multiples expériences de l'"évidence" d'une "solidarité"[45].
Et lors même qu'il reprend contre les parallèlistes et les matérialistes
ses thèses du cerveau "organe de pantomine", ce n'est pas sans redire
l'importance vitale qu'il lui reconnait[46].
Les grandes conférences reprises dans l'Energie spirituelle, répètent
elles aussi les liens de la conscience et du cerveau[47],
insistent sur tout ce que, pour l'homme, celle-ci a gagné au développement
de celui-là[48]. Enfin à ce
florilège de références montrant combien le "spiritualiste" Bergson
est attentif au corps, déplorant même que notre esprit s'en veuille
trop souvent détaché et le dédaigne, nous en ajouterons
quelques-unes empruntées à son dernier livre Les Deux sources de
la morale et de le religion : là encore Bergson use volontiers de comparaisons
empruntées au monde organique pour faire comprendre, au moins en première
approche des phénomènes que l'on fait souvent ressortir d'un monde
spirituel tout autre - ainsi pour la comparaison entre les pressions d'une morale
de l'obligation et celles des systèmes organiques (chap.I) ; ainsi de
ses refus multiples d'une "conception purement intellectualiste de l'âme" (par
ex. p.27, 34-35 ...), de son application à faire reconnaître dans
la sensibilité une part au moins "d'excitation physique" et d'"infra-intellectuel" (p.40-41),
et de l'"instinctif" et du "biologique" dans bien des phénomènes
moraux et religieux (p.49, 53-54, 93, 103, 127, 172 ...), de ses recommandations à baser
les analyses du psychologique et du spirituel de l'homme sur celle des structures
et fonctions de son corps[49] ;
ainsi Bergson stigmatise-t-il l'orgueil de notre intelligence "qui ne veut pas
reconnaître son assujettissement originel à des nécessités
biologiques" (p.168-169)[50].
II - Le dualisme bergsonien : irréductibilités et solidarités
Si, pour corriger les présentations parfois caricaturales du "spiritualisme" bergsonien,
nous avons pris soin de souligner l'attention portée au corporel et à ses
rôles, il ne s'agit cependant pas de présenter des outrances symétriques.
La position de Bergson est, selon ses proclamations réitérées,
celle d'un net et irréductible dualisme.
Bergson est dualiste, et ce dualisme s'exprime en doubles combats. On n'en finirait
pas de recenser les textes qui le précise. Lorsqu'il pose les problèmes
et circonscrit ses champs d'analyse, Bergson le fait pour ainsi dire constamment
en se situant par rapport à des opposés qu'il pense pouvoir renvoyer
dos à dos : réalisme et idéalisme, matérialisme et
spiritualisme, expériences de psychologues et spéculations de métaphysiciens,
empirisme et dogmatisme, mécanisme et dynamisme ... [51]. Pour
la question du "mind-body problem", le dualisme bergsonien est essentiellement
combat contre tout "épiphénoméniste" et contre tout "parallélisme" :
"Que l'on considère, en effet, la pensée comme une simple fonction
du cerveau, et l'état de conscience comme un épiphénomène
de l'état cérébral, ou que l'on tienne les états
de pensée et les états du cerveau pour deux traductions, en deux
langues différentes, d'un même original, dans un cas comme dans
l'autre on pose en principe que, si nous pouvions pénétrer à l'intérieur
d'un cerveau qui travaille et assister au chassé-croisé des atomes
dans l'écorce cérébrale est faite, et si, d'autre part,
nous possédions la clef de la psychophysiologie nous saurions tout le
détail de ce qui se passe dans la conscience correspondante" '(MM, Avant-propos
de 1911, p.4).
Le combat bergsonien contre l'"épiphénoménisme" est clair
: faire ainsi de la conscience une sorte de "phosphorescence" qui suit les mouvements
moléculaires de la matière nerveuse, revient à un monisme
matérialiste. Ce combat était en grande partie celui de l'Essai
sur les données immédiates de la conscience, de ses refus de "mesurer
l'intensité d'une sensation par celle de l'amplitude, la complication
ou l'étendue des mouvements moléculaires" (p.5), de confondre les
qualités et les grandeurs, de réduire les changements des états
de conscience à ceux de leurs causes extérieures, bref, de traduire
le psychique par du physique et de ramener ce qui est de l'ordre d'une conscience
qui dure à de l'espace où tout est déterminé[52].
Bergson reprend ce combat dans Matière et mémoire[53] ;
mais il n'y est pas l'enjeu capital : il s'agit moins de combattre les réductions
de la conscience au physique, de l'âme au corps, que, comme le sous-titre
le dit, de méditer la "relation du corps à l'esprit". Le débat
central de Matière et mémoire porte ainsi sur le "parallélisme" et
ses différentes interprétations[54].
Les objecteurs contemporains de Bergson ne s'y trompaient d'ailleurs pas[55].
Et Bergson prend aussi soin de repréciser les termes et enjeux des débats[56].
Rappelons aussi que le texte de 1904 sur "Le cerveau et la pensée" (ES,
chap.VII) prend le problème sous l'angle exclusif du parallélisme,
et que, lorsqu'en 1912 Bergson reprend le problème de "L'âme et
du corps", il distingue clairement les deux niveaux possibles de questions, pour
choisir tout aussi clairement de traiter essentiellement celle du parallélisme[57]. Dans
cette perspective quelles sont donc les positions de Bergson ? Elles sont certes
polémiques. En gros, il dénonce dans bien des thèses parallèlistes
des hypothèses qui, se parant bien vite d'une valeur scientifique, lui
semblent plutôt relever de métaphysiques qui s'ignorent, et qui
en cumulent parfois de contradictoires[58].
Les corrélations entre psychique et physiologique lui paraissent fréquemment
affirmées avec une rigueur que dément l'expérience attentive.
Pour sa part, Bergson s'applique à souligner différences de nature
et écarts, là où les relations sont souvent présentées
comme correspondances terme à terme. Dans Matière et mémoire Bergson
insiste ainsi sur la dualité de la perception - dont il rend compte par
le corps, circuits nerveux, intervention cérébrale, solidaires
de l'action pour laquelle elle est faite, et des mouvements qui la prolongent
- et de la mémoire - pour laquelle il allégue multiples expériences
normales et pathologiques à l'encontre de l'interprétation du souvenir
comme perception affaiblie, ou celle de la perception comme souvenir renforcé.
Et, par-delà les polémiques, Bergson s'efforce alors d'analyser
l'originalité des faits : dans la perception, il souligne les aspects
de préparation à agir dans le monde matériel où elle
s'insère, et la manière dont elle limite ses visées en fonction
de leur intérêt vital ; dans la mémoire, pour la confection,
la survivance et le rappel des souvenirs, il conteste fermement une causalité ou/et
une localisation physiologiques[59].
Le thème directeur et constant de Bergson est le refus de faire des états
psychiques et mentaux, des dessins, équivalences, traductions, productions
ou effets des états physiques et nerveux. Les métaphores dont Bergson
fait de si fréquentes variations le disent et le répètent à l'envi
: on ne saurait confondre le télégraphiste et le message, le cadre
et le tableau, le bateau et son amarre, le vêtement et le clou auquel il
est accroché ... Cette dernière métaphore a été choisie
par Bergson pour la présentation de ses thèses dans l'Avant-propos
tardif de Matière et mémoire : "Il y a solidarité entre
le vêtement et le clou auquel il est accroché, car si l'on arrache
le clou, le vêtement tombe. Dira-t-on, pour cela, que la forme du clou
dessine la forme du vêtement ou nous permette en aucune façon de
la pressentir ? Ainsi, de ce que le fait psychologique est accroché à un état
cérébral, on ne peut conclure au 'parallélisme' des deux
séries psychologique et physiologique" (MM., 1911, p.4-5)[60]. Voici
aussi une formulation plus conceptuelle de la "relation entre le fait psychologique
et son substrat cérébral" telle que Bergson la résume en
1901 :
"Ce n'est ni la détermination absolue de l'un de ces états par
l'autre, ni l'indétermination complète de l'un par rapport à l'autre,
ni la production de l'un par l'autre, ni la simple concomitance, ni le parallélisme
rigoureux, ni, je le répète, aucune des relations qu'on peut obtenir a
priori en maniant des concepts abstraits ou en les composant entre eux. C'est
une relation sui generis, que je formulerai (d'ailleurs très incomplètement)
de la manière suivante : Etant donné un état psychologique,
la partie jouable de cet état, celle qui se traduirait par une attitude
du corps ou par des actions du corps, est représentée dans le cerveau
; le reste en est indépendant et n'a pas d'équivalent cérébral.
De sorte qu'à un même état cérébral donné peuvent
correspondre bien des états psychologiques différents, mais non
des états quelconques. Ce sont des états psychologiques qui ont
tous en commun le même "schéma moteur". Dans un même cadre
pourraient tenir beaucoup de tableaux, mais non pas tous les tableaux ... Ainsi
la pensée est relativement libre et indéterminée par rapport à l'activité cérébrale
qui la conditionne, celle-ci n'exprimant que les articulations motrices de l'idée,
et les articulations pouvant être les mêmes pour des idées
absolument différentes. Et pourtant ce n'est pas la liberté complète,
ni l'indétermination absolue, puisqu'une idée quelconque, prise
au hasard ne présenterait pas les articulations voulues" (Mélanges,
1901, p. 481-482 ; c'est l'auteur qui souligne).
Dans ces propositions plus ou moins imagées du dualisme bergsonien, l'important
est, certes, l'affirmation des différences de nature entre ce qui relève
de l'esprit, de l'âme et de la pensée, et ce qui relève du
corps, du cérébral et de la matière, mais aussi l'enquête,
la recherche active, la méditation sur leurs "rapports" et leurs "solidarités" qui
posaient tant de problèmes dans le dualisme classique (voir MM, p.1).
D'où dans Matière et mémoire le choix des questions qui
posent le problème des "points de contacts" et des "possibilités
pour l'esprit et la matière d'agir l'un sur l'autre" ; et les réponses
par les analyses des effets de "tension", de "resserrement", de "contraction" sur
l'action ou de "relâchement", de "dilatation", d'"expansion" qui fait jouer
la vie mentale sur des "tons différents", de "hauteurs différentes",
selon l'"extériorisation" ou l'"intériorisation" (voir MM, p.7,
114-116, 159-164, 168-172, 180-181, 188-192)[61] ;
et d'où la conclusion de l'ouvrage se félicitant d'avoir substitué au "dualisme
vulgaire" inapte à rendre compte des relations, un dualisme affiné et
informé qui, maintenant la distinction, fait comprendre l'union possible
(MM, p.246 et sv.) : "Nous avons essayé d'établir que... les difficultés
s'atténuent dans un dualisme qui, partant de la perception pure où le
sujet et l'objet coïncident, pousse le développement de ces deux
termes dans leurs durées respectives, - la matière, à mesure
qu'on continue plus loin l'analyse, tendant à n'être plus qu'une
succession de moments infiniment rapides qui se déduisent les uns des
autres et par là s'équivalent ; l'esprit étant déjà mémoire
dans la perception, et s'affirmant de plus en plus comme un prolongement du passé dans
le présent, un progrès, une évolution véritable"... "Ainsi,
entre la matière brute et l'esprit le plus capable de réflexion,
il y a toutes les intensités possibles de la mémoire, ou, ce qui
revient au même, tous les degrés de liberté. Dans la première
hypothèse, celle qui exprime la distinction de l'esprit et du corps en
termes d'espace, corps et esprit sont comme deux voies ferrées qui se
couperaient à angle droit ; dans la seconde, les rails se raccordent selon
une courbe, de sorte qu'on passe insensiblement d'une voie à l'autre".
Ainsi les modalités nouvelles que Bergson veut donner au dualisme n'impliquent
rien moins qu'une compréhension renouvelée de la matière
- pas question de la réduire à l'étendue cartésienne
- et du corps - pas question d'en faire un pur mécanisme ; mais aussi
de l'esprit - auquel il ne faut pas dénier des possibilités de
matérialisation - et de l'âme - qu'il ne faut pas voir comme activité purement
spéculative détachée de toutes les nécessités
de l'action. Bref, le dualisme bergsonien, refusant les réductions, les
confusions, et dénonçant leurs formes subreptices, défend
fermement qu'entre les deux réalités, il y a des "solidarités" expérimentables,
des "contacts", "points d'intersection", "points d'attache", "point de jonction", "confluents",
où se repèrent "passages graduels" et "transitions possibles".
Et quant à l'importance pour Bergson de ces questions de relations et
solidarités, il s'explique on ne peut plus clairement en 1901 :
"Ce qui est intéressant, instructif, fécond, c'est le dans quelle
mesure ? On ne gagne rien à constater que deux concepts tels que ceux
d'esprit et de matière, sont extérieurs l'un à l'autre.
On pourra faire, au contraire, des découvertes importantes si l'on se
place au point où deux concepts se touchent, à leur frontière
commune, pour étudier la forme et la nature du contact. Il est vrai que
la première opération a toujours séduit les philosophes,
parce que c'est un travail dialectique qu'on fait tout de suite sur de pures
idées, au lieu que la seconde est une opération pénible
qui ne peut s'accomplir que progressivement sur des faits, sur l'expérience
- l'expérience étant précisément le lieu où les
concepts se touchent et s'interpénètrent. C'est à ce travail
très long et très difficile que j'ai convié les philosophes
.... J'ai d'abord envisagé les manifestations de la matière non
pas dans ce qu'elles ont de plus simple, c'est-à-dire dans les faits physiques,
mais dans leur forme la plus complexe, dans le fait physiologique. Et ce n'est
pas le fait physiologique en général que j'ai retenu, mais le fait
cérébral. Pas même le fait cérébral en général,
mais tel fait bien déterminé et localisé, celui qui conditionne
une certaine fonction de la parole. Je montais ainsi de complication en complication,
jusqu'au point où l'activité de la matière frôle celle
de l'esprit. Alors, de simplification en simplification, j'ai fait descendre
l'esprit aussi près que j'ai pu de la matière. J'ai laissé de
côté les idées pour n'envisager que les images ; des images,
je n'ai retenu que les souvenirs, des souvenirs en général que
les souvenirs de mots, des souvenirs de mots que les souvenirs tout à fait
spéciaux que nous conservons du son des mots : j'étais cette fois à la
frontière, je touchais presque le phénomène cérébral
en lequel se continue la vibration sonore. Et pourtant il y avait un écart.
Ce n'était plus, il est vrai, cet écart abstrait qu'on peut affirmer a
priori entre deux concepts tels que ceux de conscience et de mouvement : de l'exclusion
réciproque de deux concepts, je le répète, on ne peut rien
tirer. C'était une relation concrète et vivante". (Mélanges,
p.477-478).
Il reste cependant que le dualisme bergsonien, par-delà l'affirmation
des différences de nature qui devraient interdire les comparaisons, et
quelles que soient les prises en considération attentives de ce qui relève
du corps, du cérébral et de la matière, accorde, disons,
quelque meilleure qualité ontologique à ce qui relève de
l'esprit, de l'âme et de la pensée.
L'Essai sur les données immédiates de la conscience défend
sur ce point une position assez radicale : refusant la possibilité de
mesurer pour les états de conscience des "intensités" dont seule
la matérialité physiologique serait susceptible, il établit
la complicité de ceux-là et de la durée, véritable
dimension de la réalité[62].
Le dualisme de Matière et mémoire et des textes ultérieurs
semble aussi donner beaucoup plus au spirituel qu'à la matérialité du
cerveau et du corps. Les multiples métaphores qu'affectionnent Bergson
insistent sur la manière dont la vie spirituelle "dépasse" "déborde" très
largement la vie cérébrale cantonnée en d'étroites
limites lors même qu'elles admettent certaine "correspondance" ou certain "synchronisme".
Au cerveau "organe de pantomine, et de pantomine seulement", au cerveau central
téléphonique, conducteur, aiguilleur de voies, régisseur
de théâtre, ou autre (voir MM, p.6, 7, 26, 111, 144 etc.), est réservé des
rôles instrumentaux, d'exécutants, qui n'ont point le panache des
rôles créateurs reconnus à la pensée. Pire, non seulement
ils n'ont en aucune façon une action efficiente, ni directe, ni transitive,
sur la vie psychique, qu'ils ne savent qu'imiter, miner, et où ils n'engendrent
rien, mais leur rôle est en fait surtout négatif : limitatif, restrictif[63].
Les textes ultérieurs confirment le très clair parti pour une conception
de l'esprit "débordant" la matière, particulièrement illustré par
les métaphores théâtrales ou symphoniques souvent mobilisées
: "C'est ainsi que les changements de place des divers acteurs, à tous
les moments d'une scène, sont consignés sur le livret du régisseur.
Mais ces changements de place ne représentent qu'une très petite
partie du jeu des acteurs. Et si le cerveau entretient avec la pensée
une relation de ce genre, il s'ensuit qu'il ne peut pas y avoir parallélisme
ou équivalence entre l'activité cérébrale et la pensée
(Mélanges, 1901, p.484). - "Celui qui pourrait regarder à l'intérieur
d'un cerveau en pleine activité, suivre le va-et-vient des atomes et interpréter
tout ce qu'ils font, celui-là saurait sans doute quelque chose de ce qui
se passe dans l'esprit, mais il n'en saurait que peu de choses. Il en connaîtrait
tout juste ce qui est exprimable en gestes, attitudes et mouvements du corps,
ce que l'état d'âme contient d'action en voie d'accomplissement,
ou simplement naissante : le reste lui échapperait. Il serait vis-à-vis
des pensées et des sentiments qui se déroulent à l'intérieur
de la conscience dans la situation du spectateur qui voit distinctement tout
ce que les acteurs font sur la scène, mais n'entend pas un mot de ce qu'ils
disent. Sans doute le va-et-vient des acteurs, leurs gestes et leurs attitudes,
ont leur raison d'être dans la pièce qu'ils jouent ; et si nous
connaissons le texte, nous pouvons prévoir à peu près le
geste ; mais la réciproque n'est pas vraie et la connaissance des gestes
ne nous renseigne que fort peu sur la pièce, parce qu'il y a beaucoup
plus dans une fine comédie que les mouvements par lesquels on la scande.
Ainsi, je crois que si notre science du mécanisme cérébral était
parfaite, et parfaite aussi notre psychologie, nous pourrions deviner ce qui
se passe dans le cerveau pour un état d'âme déterminé ;
mais l'opération inverse serait impossible, parce que nous aurions le
choix, pour un même état du cerveau, entre une foule d'états
d'âme différents, également appropriés. Je ne dis
pas, notez-le bien, qu'un état d'âme quelconque puisse correspondre à un état
cérébral donné : posez le cadre, vous n'y placerez pas n'importe
que tableau ... Mais il y a une multitude de tableaux différents qui tiendraient
aussi bien dans ce cadre ; et par conséquent le cerveau ne détermine
pas la pensée ; et par conséquent la pensée, en grande partie
du moins, est indépendante du cerveau" (ES, p.42-43). - "L'activité cérébrale
est à l'activité mentale ce que les mouvements du bâton du
chef d'orchestre sont à la symphonie. La symphonie dépasse de tous
côtés les mouvement qui la scandent ; la vie de l'esprit déborde de
même la vie cérébrale" (ES, p.47 ; nous soulignons)[64].
Enfin, il reste à préciser une dernière signification importante
de l'intérêt pris par Bergson aux problèmes de la relation
du corps à l'esprit. Il n'y va rien moins que d'une conception de la science,
de ses méthodes, de ses possibilités. Il s'agit de bien voir que
les combats de Bergson contre les épiphénoménismes et les
parallélismes ne sauraient être présentés comme des
combats contre la science[65] :
ils plaident plutôt pour son développement. Nous avons plus haut
souligné combien par exemple Bergson est loin de nier l'importance des
recherches scientifiques sur les localisations cérébrales, jugeant
même qu'on doit chercher à les affiner. Il y a aussi bien des textes
donnant sans équivoque l'aval aux études de psycho-physiologie,
et Bergson dit même qu'on ne saurait leur assigner de limites :
"Il était de l'intérêt de la physiologie ... de procéder
comme si elle devait, quelque jour, nous donner la traduction physiologique intégrale
de l'activité psychologique : à cette condition elle pouvait aller
de l'avant, et pousser toujours plus loin l'analyse des conditions cérébrales
de la pensée. C'était et ce peut-être encore un excellent
principe de recherche, qui signifiera qu'il ne faut pas trop se hâter d'assigner
des limites à la physiologie, pas plus d'ailleurs qu'à aucune autre
investigation scientifique" (ES, 1904, p.192).
En fait, on peut, on doit même dire que Bergson estime la science au point
même d'en faire non seulement une pourvoyeuse de matériaux pour
la réflexion philosophique, mais d'une certaine manière un modèle.
A condition de ne pas la concevoir trop étroitement, à condition
de lui permettre de s'ouvrir à d'autres modes de recherches que ceux auxquels
la restreint l'antique modèle mathématique. Ainsi les combats de
Bergson contre la science, sont ciblés : ils sont surtout dénonciations
de certaines conceptions, de celles qui n'arrivent guère à se dégager
des modèles mathématiques et mécaniques, alors que la complexité des
problèmes psychologiques exigeraient des approches nouvelles empiriques
et souples[66].
Nous évoquerons pour conclure quelques uns des commentaires auxquels la
conception bergsonienne des rapports du corps à l'esprit a donné lieu.
L'admiration enthousiaste de V. Jankélévitch est fermement déclarée
sur la question qui nous occupe ici :
"Pour la première fois le livre de Matière et mémoire, qui
est peut-être le plus génial dans tout l'oeuvre de Bergson, étudie
la conscience comme engagée dans un organisme dont elle paraît dépendre
et qui la manifeste au-dehors" (Henri Bergson, p.80 - ce sont les premières
lignes du chapitre sur "L'âme et le corps").
Jankélévitch repère bien cependant quelques "graves difficultés".
Ainsi le "schème moteur" dont Bergson fait "le rendez-vous du spirituel
et du physique", lui paraît être une "idée ingénieuse" mais
plutôt une réponse par "métaphore" qu'une explication claire (Op.
cit., p.116-117). Ainsi relève-t-il aussi quelque embarras touchant la
cohérence même de la doctrine, lorsqu'il s'agit d'accorder Matière
et mémoire aux conclusions de l'Essai. Il y aurait une tout autre présentation
de la mémoire : l'Essai nous incitait à la "soustraire à la
coalition des forces négatives, l'espace, le langage, les concepts" pour
viser le "face à face avec l'esprit" ; mais Matière et mémoire en
ferait plutôt "la grande gêneuse", ce par quoi "l'esprit se gêne
lui-même dans l'acte de connaissance" (Op. cit. p.118-119)[67].
La difficulté lui semble cependant surmontée car "l'extension reconquiert
dans Matière et mémoire cette immédiateté que l'Essai réservait
aux données d'une conscience attentive à son propre écoulement" (Op.
cit. p.123). Pour Jankélévitch, Bergson est donc partisan que "l'esprit
généreux ne reste pas confiné dans une mémoire blasée",
et veuille "sortant de lui-même, rencontrer autre chose que sa propre image" (Op.
cit. p.131). On rapprochera de ces propos la manière dont Jankélévitch
approuve que Bergson décrive "une dynamique vivante qui nous met en contact
avec le milieu extérieur" (p.93), apprécie son insistance sur les
richesses de la vie spirituelle, sur toutes ses "choses subtiles et délicates" (p.94) et
trouve dans sa philosophie un remarquable équilibre : "La pureté de
l'objet et la pureté du sujet sont donc solidaires l'un de l'autre, et
le bergsonisme serait déjà bienfaisant puisqu'il nous montre que
l'idéalisme véritable ne va pas sans un réalisme scrupuleux.
On mesure, à ce seul fait, l'ignorance des critiques qui reprochent à Bergson
de dissoudre les problèmes au lieu de les résoudre et qui lui imputent
un 'dilettantisme' aussi funeste à l'action qu'à la théorie.
C'est tout le contraire. Le bergsonisme place très haut le 'sens du réel'
et fournit vraiment la justification philosophique du réalisme" (Henri
Bergson, p.99).
Une certaine ironie de l'histoire de la philosophie veut que le "réalisme" de
Bergson, si prisé par Jankélévitch, soit justement ce que
d'autres lui reprochent sévèrement.
Ainsi G. Politzer qui n'y voit qu'une parade philosophique" fort inefficace :
"Ce que Bergson fait, ce n'est pas la restitution de la réalité,
mais le remplacement d'une mythologie par une autre mythologie"[68]. Et
Politzer de stigmatiser Bergson pour en être resté aux abstractions
de la psychologie classique, pour n'avoir pas su prendre en considération
l'individu concret et singulier.
Sur un mode moins pamphlétaire, Merleau-Ponty présente aussi de
sévères critiques :
"Il y a cécité de Bergson à l'être
propre de la conscience, à sa structure intentionnelle. Même difficulté pour
expliquer ce qu'est le moi qui perçoit : Bergson se le représente
comme un mélange de perception et de souvenir, la condensation d'une
multiplicité de mouvements, une 'contraction' de la matière...
Il aurait fallu montrer que le corps est impensable sans la matière,
car il y a une intentionnalité du corps, et que la conscience est impensable
sans le corps, car le présent est corporel. Bergson a entrevu une philosophie
du monde perçu, non réaliste dans son intention première,
mais gâtée par le passage au réalisme qui considère
le percipi comme un moindre esse... Ce dépassement simultané du
réalisme et de l'idéalisme, un moment entrevu, avorte. Ayant
choisi de prendre le monde comme un spectacle, Bergson a sombré dans
le réalisme et réalisé le sujet par soustraction. Le sujet
en meurt". (L'Union de l'âme et du corps..., 11° leçon, p.81-83
; l'auteur souligne).
Ainsi pour Merleau-Ponty, la conscience de Bergson est trop peu au monde, elle
manque d'insertion ; parallèlement il lui reproche une conception du corps "plutôt
comme un existant présent que comme une réalité temporelle" (L'Union
de l'âme et du corps..., 12° leçon, p.90). Enfin, Merleau-Ponty
reproche à Bergson une insuffisante réflexion sur la complexité de
l'existence :
"Bergson ne parle jamais de sa conscience ; il n'aperçoit
pas la différence fondamentale de texture entre le partes extra partes et
l'être qui se sait. posant le problème de façon insuffisamment
aiguë, il n'en donne qu'une solution insuffisante. Bergson nous conduit
toujours au bord d'une intuition qu'il n'effectue pas. au lieu de placer dans
le monde des germes de conscience et de laisser dans la conscience des traces de
matérialité, il eût fallu saisir la conscience comme histoire
et foisonnement ; il eût fallu, dans la perception extérieure,
montrer que l'exigence de connexion et l'exigence de présentation sont
liées, faire apparaître la connexion à travers l'horizon de
la perception, qui n'exclut pas un certain 'bougé' " (L'Union de l'âme
et du corps..., 14° leçon, p.100-101 ; l'auteur souligne ).
On reconnait là l'argumentation d'un philosophe qui s'est voulu toujours
attentif aux modes d'existence ambigus d'une "conscience incarnée".
Ainsi les conceptions de Bergson sur le "mind-body problem" ont-elles été lues
de façon contradictoire. Pour certains, il a su redonner à l'esprit
et au corps un équilibre perdu ; pour d'autres, il n'a pas suffisamment
compris la conscience et son incarnation, et il en a effacé les dimensions
concrètes et personnelles ; pour d'autres encore, il a trop, et même
tout donné à la conscience, et n'a rien, ou presque rien, compris
au cerveau ... Ces jugements contradictoires prouvent au moins que les conceptions
de Bergson sont stimulantes, et qu'était utile l'éclairage auquel
nous avons espérer contribuer.
[*] Textes de Bergson cités
d'après les éditions PUF : Essai sur les données immédiates
de la conscience (1889) = EDIC ; Matière et mémoire (1896) = MM ; L'Evolution
Créatrice (1907) = EC ; L'Energie spirituelle (1919) = ES ; Les Deux sources
de la morale et de la religion (1932) = DSMR ; La Pensée et le mouvant,
(1934) = PM . Les autres textes - documents, correspondance, pièces diverses
... sont citées d'après Mélanges, PUF, 1972.
[1]- Présentés
dans le volume de Mélanges, p.463-504.
[2]- Texte repris dans L'Energie
spirituelle, chap. VII : Communication au Congrès de philosophie de Genève,
publiée dans la Revue de métaphysique et de morale sous le titre "Le
paralogisme psycho-physiologique". Voir aussi la reprise des discussions occasionnées
par cette conférence dans le volume de Mélanges, p.643-648.
[3]- Texte repris dans L'Energie
spirituelle, chap. II.
[4]- Présentées
dans dans le volume de Mélanges, p.944- 959.
[5]- Présentées
dans dans le volume de Mélanges, p.1200-1235.[6]-
Les objections de Belot s'y réfèrent constamment (voir le débat
de 1901,Mélanges, p.462-472, 488-489 et 496-497.
[7]-Voir dans Henri Bergson,
Paris, PUF, 1959, le chap. III : "L'âme et le corps", p.80-131. Ce texte
date en fait de 1931, du Bergson paru dans la collection "Les grands philosophes" dont
l'ouvrage de 1959 est une refonte complétée.
[8]- Op. cit. p.92. Pour
Jankélévitch, Bergson a "devancé la plupart des biologistes" tant
dans ses thèses critiques (refus des systèmes parallélistes,
critique des localisations cérébrales, et dénonciation du
subjectivisme : voir par ex. p.86, 87,107), que dans l'interprétation
positive des fonctions du système nerveux et du cerveau en particulier,
celles des pathologies cérébrales, du phénomène de
la perception, de la conception des plans et niveaux de la vie mentale... (voir
par ex. p.82, 90-91, 93, 95, 100-101, 103-105).
[9]-Voir dans La Structure
du comportement (1942) quelques références dans la première
partie du dernier chapitre sur "Les relations de l'âme et du corps et le
problème de la conscience perceptive" ; mais voir surtout L'Union de l'âme
et du corps chez Malebranche, Biran et Bergson, Notes prises au cours de Maurice
Merleau-Ponty à l'Ecole Normale Supérieure recueillies et rédigées
par Jean Deprun, Vrin, 1968 - les 11ème à 16ème leçons
sont consacrées à Bergson.
[10]- Dans La Structure
du comportement, Merleau-Ponty, qui dénonce les explications réalistes
de la perception, trouve que "Bergson use encore de ce langage" (p.209) ; dans
ses leçons de 1947-48, tout en analysant "le neuf et le positif" de Matière
et mémoire et en y recensant de nombreuses "intuitions valables" et "vues
intéressantes" (voir par ex. p.81, 84-85, 96), il dénonce des "équivoques",
des "artifices", des "ambiguïtés", un "manque d'articulation des
deux plans décrits" et bien d'autres "faiblesses" (par ex. p.81, 84,.86,
88, 94-96,101). - Dans ces cours, Merleau-Ponty reste tout de même très
critique ; mais d'autres textes expriment une sympathie accrue : voir par exemple,
dans Eloge de la philosophie et autres essais, Gallimard, 1960, la Leçon
inaugurale au Collège de France de 1953, (p.15-40), et l'article "Bergson
se faisant" de 1959, (p.288-308 - l'article est repris aussi dans Signes, Gallimard,
1960, p.229-241).
[11]- Voir L'Homme neuronal, Paris,
Fayard, 1983,
[12]- Op. cit. p.161
- Nous avons analysé quelques aspects de la polémique de Changeux
contre Bergson dans un article sur "La Philosophie bergsonienne : aide ou entrave
pour la pensée biologique contemporaine? "Uroboros, Revista Internacional
de filosofia de la biologia, Mexico, vol. I, n°2, 1991, p.177-199. On remarquera
que si pour Changeux Bergson est le cas-type du "spiritualiste" nébuleux,
il fut pourtant souvent jugé comme un "naturaliste" impénitent
et accusé de "biologisme" - V. Jankélévitch le rappelle
: voir Henri Bergson, p.82, 103
[13]- Cf." L'âme
et le corps, une leçon de philosophie donnée par Bergson", Théâtre
national de la Colline, 24 janvier 1994, avec le débat entre Jean-Didier
Vincent et Isabelle Stengers - diffusé sur France-Culture, [14]-
Voir le bilan de ces analyses : "Il n'y a guère de passion ou de désir,
de joie ou de tristesse, qui ne s'accompagne de symptômes physiques" (EDIC,
p.15).
[15]- Voir EDIC, p.15-19.
[16]- Voir EDIC, p.20-23
: "Eliminez toute trace d'ébranlement organique, toute vélléité de
contraction musculaire : il ne restera de la colère qu'une idée...".
[17]- Voir EDIC, p.24-37.
[18]- Voir EDIC, chap.
II, p.93-104.
[19]- Voir EDIC, p.110-113.
Voir aussi p.115 où Bergson rencontre et critique l'interprétation
de la conscience comme épiphénomène. [20]-
Cet ordre est important comme le souligne l'aveu du dernier chapitre : "C'est
pour définir le rôle du corps dans la vie de l'esprit que nous avions
entrepris ce travail" (MM, p.200).
[21]- Voir les deux premières
pages du chap. I - La notion d'"image" que Bergson emploie ici est source de
nombreuses difficultés et discussions : certains ont voulu y voir la marque
d'un idéalisme grevant toutes les analyses ultérieures. Or Bergson
s'est lui-même clairement expliqué sur l'emploi de ce terme "au
sens le plus vague que l'on puisse prendre" (MM, p.11) choisi précisément
pour ne pas entrer d'emblée dans les affrontements de l'idéalisme
et du réalisme ; il a reprécisé cet emploi dans l'Avant-propos
de la septième édition ("par image, nous entendons une certaine
existence qui est plus que ce que l'idéaliste appelle une représentation,
mais moins que ce que le réaliste appelle une chose ..." MM, p.1-2 ).
Voir aussi les analyses de Paul Naulin, "La conscience et la notion d'"image" dans Bergson
: Naissance d'une philosophie, PUF, 1990, p.97-109.
[22]- Rappelons les premiers
mots du chapitre : "Nous allons feindre pour un instant que nous ne connaissons
rien des théories de la matière et des théories de l'esprit,
rien des discussions ..." (MM, p.11).
[23]- Voir ainsi p.12
: "J'interroge enfin ma conscience sur le rôle qu'elle s'attribue dans
l'affection : elle répond qu'elle assiste en effet, sous forme de sentiment
ou de sensation à toutes les démarches dont je crois prendre l'initiative,
qu'elle s'éclipse et disparaît au contraire dès que mon activité,
devenant automatique, déclare ainsi n'avoir plus besoin d'elle".
[24]- On rappellera aussi
que dans l'article sur "L'âme et le corps" de 1912, l'être de notre
corps est pour Bergson le point de départ de "l'expérience immédiate
et naïve du sens commun" (ES, p.30).
[25]- Voir par exemple
sa présentation du corps comme "centre d'action" : "Mon corps est donc
dans l'ensemble du monde matériel, une image qui agit comme les autres
images, recevant et rendant du mouvement, avec cette seule différence
peut-être que mon corps paraît choisir, dans une certaine mesure,
la manière de rendre ce qu'il reçoit" ; voir aussi la manière
dont Bergson décrit son pouvoir d'organisation des perceptions, et comment
il s'irrite de ce que les représentations de la perception comme une vue
photographique des choses congédie en fait brusquement le corps et le
cerveau (voir MM., p.14-20 et 35-37, etc.). A voir aussi la manière dont
Bergson invite à se placer d'emblée dans l'univers matériel
(ibid., p.65) et comment l'un des sens qu'il donne à ses critiques symétriques
de l'idéalisme et du réalisme est leur inaptitude à rendre
compte de la matière (ibid., p.70-75).
[26]- "Le corps interposé entre
les objets qui agissent sur lui et ceux qu'il influence, n'est qu'un conducteur,
chargé de recueillir les mouvements et de les transmettre, quand il ne
les arrête pas, à certains mécanismes moteurs, déterminés
si l'action est réflexe, choisis si l'action est volontaire" (MM. p.81).
[27]- Jankélévitch
a particulièrement insisté sur ces idées et commenté le
fréquent recours de Bergson à la notion de jeu "dont on peut dire
qu'il l'a entièrement renouvelée" (voir Henri Bergson , p.84-86).
[28]- Voir MM., p.26-27
: "Son rôle est de 'donner la communication' ou de la faire attendre. Il
n'ajoute rien à ce qu'il reçoit ; mais comme tous les organes perceptifs
y envoient leurs derniers prolongements, et que tous les mécanismes moteurs
de la moelle et du bulbe y ont leurs représentants attitrés, il
constitue bien réellement un centre, où l'excitation périphérique
se met en rapport avec tel ou tel mécanisme moteur, choisi et non plus
imposé. D'autre part, comme une multitude énorme de voies motrices
peuvent s'ouvrir dans cette substance, toutes ensemble, à un même ébranlement
venu de la périphérie, cet ébranlement a la faculté de
se diviser à l'infini, et par conséquent de se perdre en réactions
motrices innombrables, simplement naissantes. Ainsi, le rôle du cerveau
est tantôt de conduire le mouvement recueilli à un organe de réaction
choisi, tantôt d'ouvrir à ce mouvement la totalité des voies
motrices pour qu'il y dessine toutes les réactions possibles dont il est
gros et pour qu'il s'analyse lui-même en se dispersant. En d'autres termes,
le cerveau nous paraît être un instrument d'analyse par rapport au
mouvement recueilli et un instrument de sélection par rapport au mouvement
exécuté". Voir aussi p.43-44 : "Que la matière puisse être
perçue sans le concours d'un système nerveux, sans organes des
sens, cela n'est pas théoriquement inconcevable ; mais c'est pratiquement
impossible, parce qu'une telle perception ne servirait à rien. Elle conviendrait à un
fantôme, non à un être vivant, agissant ... On peut donc dire
que le détail de la perception se moule exactement sur celui des nerfs
dits sensitifs, mais que la perception a sa véritable raison d'être
dans la tendance du corps à se mouvoir". Voir encore p.46-47 : "Il y a
d'abord l'ensemble des images ; il y a, dans cet ensemble, des 'centres d'action'
contre lesquels les images intéressantes semblent se réfléchir
; c'est ainsi que les perceptions naissent et que les actions se préparent.
Mon corps est ce qui se dessine au centre de mes perceptions ; ma personne est
l'être auquel il faut rapporter ces actions. Les choses s'éclaircissent
si l'on va ainsi de la périphérie de la représentation au
centre ... Tout s'obscurcit au contraire, et les problèmes se multiplient,
si l'on prétend aller, avec les théoriciens, du centre à la
périphérie. D'où vient alors cette idée d'un monde
extérieur construit artificiellement, pièce à pièce,
avec des sensations inextensives dont on ne comprend ni comment elles arriveraient à former
une surface étendue, ni comment elle se projetteraient ensuite en dehors
de mon corps ? Pourquoi veut-on, contre toute apparence, que j'aille de mon moi
conscient à mon corps, puis de mon corps aux autres corps, alors qu'en
fait je me place d'emblée dans le monde matériel en général
? ".
[29]- C'est par exemple
le sens de l'analyse de la sensation affective, MM, chap. I, p.52-57 : voir la
conclusion : "Nous avons considéré le corps vivant comme une espèce
de centre d'où se réfléchit sur les objets environnants
l'action que ces objets exercent sur lui : en cette réflexion consiste
la perception extérieure. Mais ce centre n'est pas un point mathématique
: c'est un corps exposé, comme tous les corps de la nature, à l'action
des causes extérieures qui menacent de le désagréger...
Il ne se borne pas à réfléchir l'action du dehors ; il lutte,
et absorbe ainsi quelque chose de cette action. Là serait la source de
l'affection. On pourrait donc dire, par métaphore, que si la perception
mesure le pouvoir réflecteur du corps, l'affection en mesure le pouvoir
absorbant".
[30]- Voir par ex. p.62-63
: "Ma perception... adopte mon corps pour centre. Et elle y est amenée
justement par la double faculté que ce corps possède d'accomplir
des actions et d'éprouver des affections, en un mot par l'expérience
du pouvoir sensori-moteur d'une certaine image, privilégiée entre
toutes les images ... Il y a donc dans l'ensemble des images, une image favorisée,
perçue dans ses profondeurs et non plus simplement à sa surface,
siège d'affection en même temps que source d'action : c'est cette
image particulière que j'adopte pour centre de mon univers et pour base
physique de ma personnalité" .
[31]- voir MM, p.24-26.
[32]- Voir Henri Bergson,
p.81-83. [33]- Celle
qui "se dépose dans le corps, une série de mécanismes tout
montés, avec des réactions de plus en plus nombreuses et variées
aux excitations extérieures, avec des répliques toutes prêtes à un
nombre sans cesse croissant d'interpellations possibles" (MM, p.86).
[34]- "Placé entre
la matière qui influe sur lui et la matière sur laquelle il influe,
mon corps est un centre d'action, le lieu où les impressions reçues
choisissent intelligemment leur voie pour se transformer en mouvements accomplis
; il représente donc bien l'état actuel de mon devenir, ce qui,
dans ma durée, est en voie de formation".
[35]- Voir MM, p.168-169
- Ce que Bergson illustre par le schéma fameux du cône de souvenirs
qui en son sommet S, représentant mon présent, touche le plan mobile
de ma représentation actuelle de l'univers. A rapprocher du texte annonciateur
p.82-83 : "Nous pouvons parler du corps comme d'une limite mouvante entre l'avenir
et le passé, comme d'une pointe mobile que notre passé pousserait
incessamment dans notre avenir". [36]-
Celui-ci interprétait les thèses de Bergson comme une "hypothèse
spiritualiste", et se demandait d'ailleurs leur réel intérêt
par rapport au spiritualisme traditionnel (Voir Mélanges, p.465, 471).[37]-
On verra plus loin comment Bergson résume plus loin cette "relation entre
le fait psychologique et son substrat cérébral. [38]-
Ceci aurait par exemple peut-être pu éviter à J.-P. Changeux
de présenter Bergson comme un "unitariste" (Voir L'Homme neuronal, p.31). [39]-
Voir par exemple dans l'Introduction la présentation de "la faculté de
comprendre comme une annexe de la faculté d'agir" (EC, p.IV).
[40]- "Le corps qui exercera
cette action, le corps qui, avant d'accomplir des actions réelles, projette
déjà sur la matière le dessin des ses actions virtuelles,
le corps qui n'a qu'à braquer ses organes sensoriels sur le flux du réel
pour le faire cristalliser en formes définies et créer ainsi tous
les autres corps, le corps vivant enfin est-il un corps comme les autres ?" (EC,
p.12, souligné par l'auteur).
[41]- Voir par ex. EC,
p.215 : "Le corps vivant lui-même est déjà construit pour
extraire des situations successives où il se trouve les similitudes qui
l'intéressent, et pour répondre ainsi aux excitations par des réactions
appropriées. Mais il y a loin d'une attente et d'une réaction machinale
du corps à l'induction proprement dite qui est une opération intellectuelle".
En gros pour Bergson dans l'Evolution créatrice, nous sommes corps vivant,
avant que d'être esprit intelligent ou/et pensée intuitive ; voir
aussi les analyses précises faites du "schéma animal" (chap.II,
p.121-127).
[42]- EC, p.138-140.
Rappelons par ailleurs que du point de vue de l'ontologie générale
et de la manière dont Bergson envisage la genèse du monde son "spiritualisme" n'est
pas aussi évident qu'on l'a parfois dit : certes l'élan vital est
le plus souvent identifié avec un "large courant de conscience", mais
qui aurait "pénétré dans la matière" - ce qui lui
suppose au moins une coexistence voire une préexistence, et ne permet
pas de la voir simplement comme une retombée une condensation de l'élan
spirituel créateur (voir EC, fin du chap. II, p.182-186, à confronter
au chap. III, p.248-253. Mêmes remarques à propos de l'article "La
conscience et la vie", ES, p.12, 19-23 ; et de la "cosmogonie" rapidement réévoquée
au début du chap. III de DSMR, p.222-224.
[43]- Par ex. EC, p.263-264
et 268-271. [44]- Voir
par exemple dans les conférences d'octobre 1911 : "Nevertheless, it was
incontestable that the entire psychical life was allied in a certain manner to
the activity of the brain" ... "The cerebral organ of the memory was therefore
very probably an organ in wchich was set up the mechanism of movement, the mechanism
which allowed our body to place itself in the attitude proper to the situation
of the moment... The rôle of the brain was simply to direct (orienter)
the mind towards action. It was only that, but that was enormous because all
our mental life depended upon it. The brain was the point of attachment between
the soul and reality, and it was that point which was cut or very much damaged
in the case of the greater number of the insane" ... "They had now arrived at
the conclusion that the body played a double part in relation to the mind. On
one side, it limited the mind as one put blinkers on a horse to force it to look
in front of it. The brain, limiting the field of vision of the mind by forcing
to concentrate itself on the life, prevented it from wandering ; it gave to the
mind ballast and equilibrium. So that we compared the relations of the body to
the mind to the relation that the point of a knife has to the knife itself. the
relation that prow of a vessel has to the vessel itself. The prow is the part
in which the vessel fines itself down to a point, the point which marks the direction
of the vessel at each moment and which enables it to go forward through the waves.
Similary tje brain, or, to speak more generally, the body, is that by which the
mind contracts itself in order to penetrate the billows of the reality" (Mélanges,
p.953, 954, 955-956).
[45]- Voir par exemple
dans les Conférences de Madrid de 1916 : "La matière dont est fait
notre cerveau se compose d'éléments, de molécules, d'atomes,
etc., en mouvement continuel, et ce mouvement continuel est déterminé par
les lois de la mécanique. La solidarité entre l'âme, dont
nous parlons, et le cerveau, est évidente. Il suffit de respirer du chloroforme
pour que la conscience se dissipe. Il suffit d'absorber de l'alcool pour que
la conscience s'exalte. Une intoxication passagère modifie donc la conscience.
Une intoxication durable comme celle qui est probablement à la racine
de la plupart des maladies mentales, produit dans l'esprit un désordre
permanent" (Mélanges, p.1205) et Bergson de dire qu'il a choisi de méditer
les phénomènes de la mémoire des mots et de leur pathologie
car ce sont "les seuls cas où nous sommes certains que les troubles de
l'esprit correspondent à des lésions déterminées
du cerveau ... L'activité du cerveau consiste à faire communiquer
l'esprit avec la réalité, c'est un organe qui oblige l'esprit à tenir
compte de la réalité" (Ibid., p.1209).
[46]- "Grâce au
cerveau, la pensée adhère à la vie et prête attention à l'acte
qu'elle va réaliser. supposez que l'une ou l'autre partie du cerveau soit
lésée. qu'arrive-t-il ? Qu'il se trouve dans la même situation
qu'un bateau, amarré au port, dont les amarres seraient coupées
ou dénouées. le bateau va et vient au gré des flots" (Mélanges,
p.1211). A signaler aussi comment dans la conférence sur "La Personnalité" Bergson
tient à prendre en compte la "personnalité physique" qui, dit-il, "ne
laisse pas de traduire, dans une certaine mesure, la personnalité morale" (Ibid.,
p.1216).
[47]- "La conscience
est incontestablement liée au cerveau chez l'homme" ("La conscience et
la vie", ES, p.7) ; "Que nous dit l'expérience ? Elle nous montre que
la vie de l'âme, ou si vous aimez mieux la vie de de la conscience, est
liée à la vie du corps, qu'il y a solidarité entre elles" ("L'âme
et le corps", ES, p.36).
[48]- "Chez l'être
conscient que nous connaissons le mieux, c'est par l'intermédiaire d'un
cerveau que la conscience travaille. Jetons un coup d'oeil sur le cerveau humain,
et voyons comment il fonctionne. Le cerveau fait partie d'un système nerveux
qui comprend, outre le cerveau lui-même, une moelle, des nerfs, etc. Dans
la moelle sont montés des mécanismes dont chacun contient, prête à se
déclencher, telle ou telle action compliquée que le corps accomplira
quand il le voudra ; c'est ainsi que les rouleaux de papier perforé, dont
on munit un piano mécanique, dessinent par avance les airs que jouera
l'instrument ... Mais il y a des cas où l'excitation, au lieu d'obtenir
immédiatement une réaction plus ou moins compliquée du corps
en s'adressant à la moelle, monte d'abord au cerveau, puis redescend,
et ne fait jouer le mécanisme de la moelle qu'après avoir pris
le cerveau pour intermédiaire. Pourquoi ce détour ? à quoi
bon l'intervention du cerveau ? Nous le devinerons sans peine si nous considérons
la structure générale du système nerveux. Le cerveau est
en relation avec les mécanismes de la moelle en général,
et non pas avec tel ou el d'entre eux ; il reçoit aussi des excitations
de toute espèce, et non pas seulement tel ou tel genre d'excitation. C'est
donc un carrefour, où l'ébranlement venu par n'importe quelle voie
sensorielle peut s'engager sur n'importe quelle voie motrice. C'est un commutateur,
qui permet de lancer le courant reçu d'un point de l'organisme dans la
direction d'un appareil de mouvement désigné à volonté.
Dès lors, ce que l'excitation va demander au cerveau quand elle fait son
détour, c'est évidemment d'actionner un mécanisme moteur
qui ait été choisi, et non plus subi. La moelle contenait un grand
nombre de réponses toutes faites à la question que les circonstances
pouvaient poser ; l'intervention du cerveau fait jouer la plus appropriée
d'entre elles. Le cerveau est un organe de choix" ("La conscience et la vie",
1911, ES, p.8-9 ; l'auteur souligne). "S'agit-il de la faculté de vouloir
? Le cerveau est le point d'où part le signal et même le déclenchement.
La zone rolandique, où l'on a localisé le mouvement volontaire,
est comparable en effet au poste d'aiguillage d'où l'employé lance
sur telle ou telle voie le train qui arrive ; ou encore c'est un commutateur,
par lequel une excitation extérieure donnée peut être mise
en communication avec un dispositif moteur pris à volonté" ... "Le
cerveau, justement parce qu'il extrait de la vie de l'esprit tout ce qu'elle
a de jouable en mouvement et de matérialisable, justement parce qu'il
constitue ainsi le point d'insertion de l'esprit dans la matière, assure à tout
instant l'adaptation de l'esprit aux circonstances,, maintient sans cesse l'esprit
en contact avec des réalités. ...le cerveau est l'organe d'attention à la
vie" ("L'âme et le corps", 1912, ES, p.44, 47 - c'est l'auteur qui souligne).
[49]- "L'homme peut sans doute rêver ou philosopher, mais il doit vivre
d'abord : nul doute que notre structure psychologique ne tienne à la nécessité de
conserver et de développer la vie individuelle et sociale. Si la psychologie
ne se règle pas sur cette considération, elle déformera
nécessairement son objet. Que dirait-on du savant qui ferait l'anatomie
de organes et l'histologie des tissus sans se préoccuper de leur destination
... Considérons alors ... la découpure naturelle que nous avons
appelée "fabulation" ... Un besoin ... peut-être individuel, en
tout cas social, a dû exiger de l'esprit ce genre d'activité. Demandons-nous
quel était le besoin. ... " (DSMR, p.111-112)
[50]- Voir aussi son
analyse de la genèse de la religion et de la magie (DSMR, chap.II) : "La
vérité est que la religion, étant coextensive à notre
espèce, doit tenir à notre structure. Il suffit pour cela de replacer
l'homme dans l'ensemble des vivants, et la psychologie dans la biologie" ; et
Bergson de renvoyer à l'analyse de ce ce qui se passe pour un animal autre
que l'homme (p.185-186).
[51]- Pour ne donner que quelques exemples dans le texte qui est pour notre
question le plus essentiel, voir dans.MM, p.20-24, 54, 70, 72, 74, 76, 150, 155,
158, 201, 204, 206, 229, 237, 238-251, et voir la manière dont Bergson
tire lui-même le bilan dans son chapitre "Résumé et conclusion".
Auxquels s'ajoute quelques polémiques sur des problèmes qui ne
se rapportent pas directement aux questions traitées ici, par ex. sur
nominalisme et conceptualisme (MM, p.174-176).
[52]- Ceci aboutit ainsi à la
critique du déterminisme physique dans le chap.III : "On se représente
des mouvements moléculaires s'accomplissant dans le cerveau : la conscience
s'en dégagerait parfois, sans qu'on sache comment, et en illuminerait
la trace à la manière d'une phosphorescence. Ou bien on songera à ce
musicien invisible qui joue derrière la scène pendant que l'acteur
touche un clavier dont les notes ne résonnent point : la conscience viendrait
d'une région inconnue se superposer aux vibrations moléculaires,
comme la mélodie aux mouvements rythmés de l'acteur. Mais, à quelque
image que l'on se reporte, on ne démontre pas, on ne démontrera
jamais que le fait psychologique soit déterminé nécessairement
par le mouvement moléculaire. Car dans un mouvement on trouvera la raison
d'un autre mouvement, mais non pas celle d'un état de conscience... Le
mécanisme le plus radical est celui qui fait de la conscience un épiphénomène,
capable de venir s'ajouter, dans des circonstances données à certains
mouvements moléculaires. mais si le mouvement moléculaire peut
créer de la sensation avec un néant de conscience, pourquoi la
conscience ne créerait-elle pas du mouvement à son tour, soit avec
un néant d'énergie cinétique et potentielle, soit en utilisant
cette énergie de la matière ?" (EDIC, p.111-115 ; souligné par
l'auteur). L'utilisation critique de la métaphore du corps-clavier se
retrouve dans MM, p.144.
[53]- Voir par exemple
la critique d'une telle interprétation réductrice dans MM, p.19,
23, 75. etc.
[54]- Dès l'Essai Bergson, qui reconnaissait cette position comme
celle de grands philosophes, la posait déjà comme plus fine et
plus pertinente que celle des tenants de l'épiphénoménisme
: "A supposer en effet que la position, la direction et la vitesse de chaque
atome de matière cérébrale fussent déterminés à tous
les moments de la durée, il ne s'ensuivrait en aucune manière que
notre vie psychologique fût soumise à la même fatalité.
Car il faudrait d'abord prouver qu'à un état cérébral
donné correspond un état psychologique déterminé rigoureusement,
et cette démonstration est encore à faire .On ne songe pas à l'exiger,
le plus souvent, parce que ... le parallélisme des deux séries
physiques et psychologiques a été constaté dans un nombre
de cas assez considérable ... Mais étendre ce parallélisme
aux séries elles-mêmes dans leur totalité, c'est trancher
a priori le problème de la liberté. Cela est permis assurément,
et les plus grands penseurs n'ont point hésité à le faire
; mais aussi, comme nous l'annoncions d'abord, ce n'est pas pour des raisons
d'ordre physique qu'ils affirmaient la correspondance rigoureuse des états
de conscience aux modes de l'étendue. Leibnitz l'attribuait à une
harmonie préétablie, sans admettre qu'en aucun cas le mouvement
pût engendrer la perception, à la manière d'une cause produisant
son effet. Spinoza disait que les modes de la pensée et les modes de l'étendue
se correspondent, mais sans jamais s'influencer : ils développeraient,
dans deux langues différentes, la même éternelle vérité.
Mais la pensée du déterminisme physique, telle qu'elle se produit
dan notre temps, est loin d'offrir la même clarté, la même
rigueur géométrique". (EDIC, p.110-111). On retrouve l'attribution
des l'origine de la doctrine paralléliste aux philosophes du XVIIe siècle
dans ES, p.39-40. Rappelons aussi que c'est par la mise en question des thèses
parallélistes, datées de Descartes et des cartésiens, que
s'ouvrent les conférences de 1916 en Angleterre sur "L'âme" (voir Mélanges,
p.949, 956-957); .
[55]- Voir la manière
dont Belot pose le débat en 1901 à la Société de
philosophie : "Il convient de bien distinguer la doctrine du parallélisme
de cette forme moderne du matérialisme qui s'appelle l'épiphénoménisme.
On les confond quelquefois ; il est cependant clair que l'une est la négation
de l'autre, puisque l'épiphénoménisme exclut la constante
corrélation entre le physique et le moral, et qu'en admettant l'apparition
et la disparition arbitraire de la conscience, il lui enlève toute réalité.
Dans la théorie du parallélisme, au contraire, on peut sans doute
dire que l'âme traduit le corps ; mais on pourra tout aussi justement dire
que le corps exprime l'âme" (Mélanges, p.471).
[56]- "Je crois que si
M. Belot veut bien faire l'historique de la question, il reconnaîtra que
l'idée d'une correspondance entre le moral et le physique remonte bien
en effet à la plus haute antiquité, mais non l'idée d'un parallélisme.
Qu'il y ait une correspondance, c'est-à-dire en somme une relation entre
le cerveau et la pensée, qui le conteste ? Aurais-je, en ce qui me concerne,
consacré plusieurs années à interroger les faits sur la
nature de cette relation, si j'avais un seul instant douté qu'elle existât
? Mais autre chose est de croire qu'une relation existe, autre chose d'affirmer
que cette relation est celle d'un parallélisme rigoureux, ou, en d'autres
termes, qu'un interprête autorisé pourrait lire, dans les mouvements
moléculaires ou autres de la substance cérébrale, tout ce
qui se passe à l'intérieur de la pensée. Je suis bien convaincu
que nous ne pensons jamais sans un substrat d'activité cérébrale
; mais j'estime que cette activité cérébrale peut être
identique pour des pensées tout à fait différentes (quoique
non pas quelconques, je le répète) : toutes ces pensées
ont quelque chose de commun, un même "schéma moteur' " (Mélanges,
1901, p.498 ; l'auteur souligne).
[57]- ES, chap.II. Voici
comment Bergson présente alors ce qu'il appelle ici "la thèse matérialiste" : "La
conscience se surajoute comme une phosphorescence ; elle est semblable à la
trace lumineuse qui suit et dessine le mouvement de l'allumette qu'on frotte,
dans l'obscurité, le long d'un mur. Cette phosphorescence s'éclairant
pour ainsi dire elle-même, crée de singulières illusions
d'optique intérieure ; c'est ainsi que la conscience s'imagine modifier,
diriger, produire les mouvements dont elle n'est que le résultat ; en
cela consiste la croyance à une volonté libre. La vérité est
que si nous pouvions, à travers le crâne, voir ce qui se passe dans
le cerveau qui travaille, si nous disposions, pour en observer l'intérieur,
d'instruments capables de grossir des millions de millions de fois autant que
ceux de nos microscopes qui grossissent le plus, si nous assistions ainsi à la
danse des molécules, atomes et électrons dont l'écorce cérébrale
est faite, et si, d'autre part, nous possédions la table de correspondance
entre le cérébral et le mental, je veux dire le dictionnaire permettant
de traduire chaque figure de la danse en langage de pensée et de sentiment,
nous saurions aussi bien que la prétendue 'âme' tout ce qu'elle
pense, sent et veut, tout ce qu'elle croit faire librement alors qu'elle le fait
mécaniquement. Nous le saurions même beaucoup mieux qu'elle car
cette soi-disant âme consciente n'éclaire qu'une petite partie de
la danse intra-cérébrale, elle n'est que l'ensemble des feux follets
qui voltigent au-dessus de tels ou tels groupements privilégiés
d'atomes, au lieu que nous assisterions à la danse intra-cérébrale
tout entière. Votre 'âme consciente' est tout au plus un effet qui
aperçoit des effets ; nous verrions, nous, les effets et les causes" (ES,
1912, p.33-34). Expliquant que "dans l'état actuel de la science, nous
n'entrevoyons même pas la possibilité de vérifier" de tels
propos, Bergson juge que ce sur quoi l'expérience peut apporter quelque éclaircissement
est la "doctrine paralléliste" dont la discussion occupe tout le reste
de l'article. p.37 et svv.).
[58]- Le texte de 1904
sur "Le cerveau et la pensée : une illusion philosophique" mène
la critique essentiellement de ce point de vue : il dénonce l'incohérence
logique des "systèmes de notation" et le dérapage d'une métaphysique à l'autre
(ES, p.193 et sv. ; idée reprise dans ES, p.49).
[59]- Voir surtout MM.,
chap. II et III, et la synthèse de ces critiques et analyses dans ES,
p.51 : "Rien de plus simple que leur explication. Les souvenirs sont là,
accumulés dans le cerveau sous forme de modifications imprimées à un
groupe d'éléments anatomiques : s'ils disparaissent de la mémoire,
c'est que les éléments anatomiques où ils reposent on sont
altérés ou détruits. Nous parlions tout à l'heure
de clichés, de phonogrammes : telles sont les comparaisons qu'on trouve
dans toutes les explications cérébrales de la mémoire :
les impressions faites par les objets extérieurs subsisteraient dans le
cerveau comme sur la plaque sensibilisée ou sur le disque phonographiques.
A y regarder de près, on verrait combien ces comparaisons sont décevantes.
Si vraiment mon souvenir visuel, d'un objet, par exemple, était une impression
laissée par cet objet sur mon cerveau, je n'aurais jamais le souvenir
d'un objet, j'en aurais des milliers, j'en aurais des millions ; car l'objet
le plus stable change de forme, de dimension, de nuance, selon le point d'où je
l'aperçois " (p.51-52). Il faut donc bien voir le sens des critiques bergsoniennes
des localisations, que l'on caricature si l'on n'en comprend pas l'enjeu précis
: Bergson se refuse en effet à voir le cerveau comme un "dépositaire
de souvenirs", mais l'interrogation sur les localisations lui semble bien être
une question sérieuse et féconde. Voir par ex. les propos de 1901
: "Pour ce qui est de la localisation cérébrale, je n'ai pas songé un
seul instant à la mettre en doute, puisque je ne l'ai envisagée,
au contraire, que là où elle prouvée rigoureusement, dans
les fonctions de la parole. La question se posait pour moi sous une tout autre
forme. Il s'agissait de déterminer la signification exacte des faits de
localisation là où la localisation est certaine ... J'ai été acheminé à cette
conclusion que le cerveau emmagasine des 'schèmes moteurs' des images
et des idées..." (Mélanges, p.483-484). [60]-
Une variante plus détaillée est donnée dans la conférence
sur "L'âme et le corps" : "Un vêtement est solidaire du clou auquel
il est accroché ; il tombe si l'on arrache le clou ; il oscille si le
clou remue ; il se troue, il se déchire, si la tête du clou est
trop pointue ; il ne s'ensuit pas que chaque détail du clou corresponde à un
détail du vêtement, ni que le clou soit l'équivalent du vêtement
; encore moins s'ensuit-il que le clou et le vêtement soit la même
chose. Ainsi la conscience est incontestablement accrochée à un
cerveau mais il ne résulte pas de là que le cerveau dessine tout
le détail de la conscience, ni que la conscience soit une fonction du
cerveau " (ES, 1912, p.36-37).
[61]- Jankélévitch apprécie beaucoup les analyses bergsoniennes
de l'organisation verticale de l'esprit, la profondeur et l'épaisseur
qu'elles lui donnent : voir Henri Bergson, p.89-90, 103, 122. Il les jugent particulièrement
pertinentes pour la compréhension de l'activité d'intellection
dans l'article sur "L'effort intellectuel", dans ES, chap.VI.
[62]- La généalogie ontologique de L'Evolution créatrice développe
aussi l'harmonie de l'esprit, la pensée avec la durée qui est l'essence
même du monde selon Bergson.
[63]- Voir aussi la reprise
par Bergson du mot de Ravaisson - que "la matérialité mette en
nous de l'oubli" (cité dans MM, p.198). Voir aussi les analyses du corps "filtre", "écran", "empêchement
de percevoir" dans DSMR, p.335-336.
[64]- Voir aussi ES, 1912, p.57 : "C'est dire que l'esprit déborde
le cerveau de toutes parts, que l'activité cérébrale ne
répond qu'à une infime partie de l'activité mentale". Voir
encore dans les conférences de 1916 la reprise des métaphores montrant
que le cerveau n'exprime qu'une infime partie de le vie mentale(Mélanges,
p.1210-1211, 1216-1217).
[65]- J.-P. Changeux
nous semble sur ce point aussi avoir gravement mécompris et caricaturé Bergson.
[66]- Voir par ex. Mélanges, 1901, p.474, 480, 482, 485, 490, 494-496
; 1916, p.1201-1202, 1208 ; MM, p.8, 135-136, 138, 148-152, 205-209, DSMR, p.333-336
... Nous avons ailleurs développé quelques analyses des rapports
ambivalents de Bergson à la science : voir "La diffusion des sciences
comme soci philosophique : Henri Bergson", dans Cahiers d'Histoire et de Philosophie
des sciences, n°24, 1988, p.15-32, et "Henri Bergson : la surface et la
profondeur", dans Bergson, Naissance d'une philosophie, PUF, 1990, p.71-83.
[67]- Jankélévitch signale aussi de l'un à l'autre livre
une tout autre interprétation du symbolisme (Op. cit. p.117-119).
[68]- Georges Politzer, La Fin d'une parade philosophique : le Bergsonisme,
J.J. Pauvert, 1967, p.57. Sur la question qui est en jeu ici voir surtout p.57 à 61.
