DOGMA

Angèle Kremer Marietti


Préface ou l'histoire d'un nihilisme pratique

Le nihilisme est ici le principal et unique personnage mis en scène et accusé à travers des porte-parole nombreux et divers. Ses variétés sont identifiées, répertoriées, analysées, commentées et jugées. Il est escorté de slogans postmodernes les plus en vogue, parfois les plus conformistes.

Spontanément, les textes parlent donc, derrière lesquels, au fond, les auteurs finalement se taisent. Les textes parlent, mais surtout agissent efficacement : détruisent inexorablement.
L'imposture est le masque obligé des tentatives de communiquer la parole nihiliste ; mais celle-ci depuis longtemps ne désespère plus Billancourt.

Moins théorique que pratique, le nihilisme a ses stratégies propres. Des méthodes de destruction et de divinisation.
Ni pour le meilleur ni pour le pire, puisqu'on y joue son va-tout. Terreur ou liberté absolue.
Cercle reposant en soi et fermé sur soi, dans une intégration plus que morbide avec la limite comme problème.

À force de nier toute domination soupçonnée, le moi s'est lui-même évanoui, perdu, se portant disparu à jamais, dispersé : arraisonné, déraisonné.
Les valeurs renversées, échouées sur la plage, n'en finissent pas de mourir : encore et toujours. Tandis que, quelque part, on fait le mort. Le sujet gît.

Mais de nouvelles fêtes recommencent, invitant à d'autres émulations de l'être ou du néant. L'hypocondrie généralisée, d'une part, mais critiquée, d'autre part, ne mène qu'à des joies banales, voire sordides.
Seul, un philosophe existentialiste pourrait encore de sa lanterne magique éclairer les voies obscurcies.

Le moi est en proie au dysfonctionnement, et se met en pièces ; alors, un individu peut croire «devenir Dieu» dans l'acte d'un autocommentaire sur fond d'un auto hermétisme. Le sens est en bataille. L'artifice autorise l'effervescence et le bouillonnement de la fusion.

S'exterminer soi-même en s'adonnant au paradoxe labyrinthique, s'hypostasier en déchaînant le sens, manipuler l'énergie de l'extase en sombrant dans le désastre. Le logos philosophique se croit tout permis à condition de ne plus être et d'accepter de se détruire en se réalisant.

L'altération permanente est devenue le dernier travail de l'artiste. La neutralité de l'absence détient la dernière hypostase du sujet.
La mort « normale » de l'humanité hante certains anges exterminateurs
suscités par l'imaginaire nihiliste.
Les enfants de Nietzsche se multiplient, mais sans se reconnaître les uns les autres tant ils se diversifient.

La mort n'en finit pas d'apparaître pour le « faux défunt » qui erre.
Le lointain « s'é-loigne » ! Les disciples prennent leur tour de garde. L'errance est erreur et terreur. Le réel semble y acquérir un sens nouveau : un trompe-l'oeil montrant et voilant ce qu'il est.
L'hyperréalité va effacer le réel.

D'où le tableau de Nietzsche délirant et mourant de rire à Turin ; ou celui de Borges «s'é-loignant» à son tour ; ou de Foucault lisant Borges. L'énonciation a l'utilité de construire une anatomie exsangue, celle de choses qui n'existeraient pas, comme la «folie» de «l'histoire de la folie». Les mots construiraient, constitueraient de toutes pièces les choses et surtout la folie.

La déraison, souvent sollicitée comme «liberté absolue», est tout à coup déviée, déréalisée entre les effets de la désignation et ceux de la description. Les fous, qui disent la vérité, deviennent les «insensés» qu'on enferme pour ne plus les voir ni les entendre. Alors le délire change de camp : de cette ancienne «liberté absolue» on finit par penser qu'elle est «liberté animale».

Quel rôle la folie joue-t-elle dans l'oeuvre de nihilisme, sinon celui d'achever l'oeuvre ? Quelle oeuvre ? Sinon la préméditation du crime contre l'humanité qui fait l'objet du présent livre en son entier ? Les stratégies divergentes convergent vers cette même finalité. Si elles ne se ressemblent pas, les destructions se succèdent toutes sans pitié aucune.

Les rires demeurent inextinguibles.


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