DOGMA

Angèle Kremer Marietti

L'épistémologie de Sir Karl Popper, est-elle irrésistible ?

(Conférence donnée au Centre Universitaire de Luxembourg, le 19 décembre 2002, à l'invitation de la Société luxembourgeoise de Philosophie)


1. La personnalité philosophique de Popper

Popper (1902-1994) a soutenu une thèse de philosophie en 1928, après l’obtention d’un diplôme d'enseignement primaire en 1925 ; puis, en 1929, il a été habilité à enseigner les mathématiques et la physique dans l'enseignement secondaire.
Le Cercle de Vienne était un cercle d’intellectuels réunis autour de la personnalité de Moritz Schlick, et auquel participaient Rudolf Carnap (1891-1970), Otto Neurath (1882-1945), Viktor Kraft (1880-1975), Hans Hahn (1879-1934), et Herbert Feigl (1902-1988). Les membres du Cercle s’étaient donné l’objectif d'unifier les sciences et d’éliminer la métaphysique en partant du fait qu’ils considéraient les propositions métaphysiques sans signification aucune. Ils s’inspiraient des conceptions de Russell et de Wittgenstein en vue de formaliser le savoir scientifique. Popper s’opposait à la philosophie du Cercle de Vienne, appelée le positivisme logique ou l’empirisme logique ou encore le néopositivisme, en particulier en ce qui concernait la théorie de la signification d’une proposition logique et la théorie de la vérification dans les sciences. La critique de cette philosophie fait l’objet du premier livre de Popper, Logik der Forschung (1934) qui a été traduit en anglais sous le titre The Logic of Scientific Discovery (1959).

En 1937, peu de temps après la publication de son livre, Popper avait accepté un poste à l’université de Cantorbery en Nouvelle-Zélande, il y resta toute la durée de la deuxième guerre mondiale. Popper avait déjà été invité à parler de son ouvrage en Angleterre en 1935, il y est revenu définitivement en 1946 pour enseigner d’abord à la London School of Economics, puis, à l’Université de Londres (1949) où il occupa la chaire de Logique et de méthode scientifique jusqu’à sa retraite en 1969. La Reine l’avait fait chevalier en 1965.
Généralement considéré comme le plus grand philosophe des sciences du 20ème siècle, Karl Popper est aussi un philosophe social et politique d’envergure. Il s’est ouvertement opposé à toutes les formes de scepticisme, de conventionnalisme, et de relativisme dans les domaines scientifiques et éthiques. Critique du totalitarisme, il a défendu ce qu’il appelait la « société ouverte » qu’il pensait non utopique mais prévenue contre l’historicisme, le collectivisme, et tous les aspects de l’idéologie totalitaire.

L’une des caractéristiques de la pensée de Popper est l’immense portée de son influence intellectuelle. Il a été apprécié par de nombreux scientifiques comme rarement les philosophes l’ont été avant lui : en effet, l’intérêt qu’il a suscité chez les scientifiques est véritablement sans précédent ; parmi ses relations scientifiques, on compte Percy Bridgman (1882-1961), Erwin Schrödinger (1887-1961), Alfred Landé (1888-1975), Dennis Gabor (1900-1979), Hermann Bondi (1919) ; sans oublier Jacques Monod (1910-1976), qui a préfacé en 1973 la version française de La logique de la découverte scientifique.

Durant ses années d’études, Popper s’était déclaré marxiste pendant une courte période, soldée par une déception relative au caractère doctrinaire du mouvement communiste. Toutefois, il a retenu du marxisme l’importance des données économiques, la notion de la lutte de classes et l'intérêt pour l’histoire. L'annexion de l'Autriche par le Reich allemand, que Popper avait vu venir, l’a conduit très tôt sur les chemins de l’exil, étant donné son origine juive : aussi a-t-il défendu le libéralisme démocratique et critiqué toutes les formes de totalitarisme dans des ouvrages tels que La pauvreté de l’historicisme (1944) et La société ouverte et ses Ennemis (1945). La manière dont le marxisme rendait compte de l'histoire n’était pas scientifique pour Popper. Popper avait d’abord cru que le marxisme était scientifique parce que Marx avait semblé postuler une théorie prédictive. Cependant, les prévisions de Marx ne se confirmant pas, la théorie supposée scientifique avait dégénéré dans un dogme pseudo-scientifique. Du point de vue épistémologique, son expérience concernant la psychanalyse de Freud fut pour Popper analogue à celle du marxisme  dans la mesure où il jugeait l’une et l’autre irréfutables, donc non scientifiques.

Surtout, Popper a été frappé par l’esprit critique d’Einstein dont il entendit à Vienne une conférence sur la théorie de la relativité. À ses yeux, la principale différence, en particulier entre les théories de Freud et d’Einstein tenait au fait que la théorie d'Einstein était risquée, car les conséquences qu’on pouvait en tirer étaient très improbables selon la physique newtonienne dominante ; et, si elles s'avéraient être fausses, la théorie tout entière s’avérerait être fausse : c’est ce que Popper appelait la « falsification ». Tout au contraire, rien ne pourrait jamais contredire la théorie psychanalytique : aussi celle-ci lui paraissait-elle relever davantage de la pensée mythique que de la science véritable. En particulier, la psychanalyse ne pourrait jamais être prédictive : ce qu’elle avance ne pouvant pas être assez précis pour comporter des implications négatives ; par conséquent, pour Popper les théories psychanalytiques échappaient à une réfutation par l’expérience.

On voit déjà que la thèse épistémologique principale,  la falsifiabilité des théories qui est devenue pour Popper le critère de démarcation entre science et non-science, renvoie à une expérience existentielle vécue par Popper. Or, cette thèse qui fait l’originalité de l’épistémologie de Popper en constitue aussi, à mon avis, le point faible. Globalement elle implique qu’une théorie incompatible avec de possibles observations empiriques est scientifique et, réciproquement, qu’une théorie compatible avec (ou conforme à) toutes les observations possibles est non scientifique. De plus, une théorie « infalsifiable » donc non scientifique à un moment donné peut devenir falsifiable et par conséquent scientifique, à la faveur d’un quelconque développement. Certes, Popper reconnaît que les explications proposées par la pensée mythique ont joué dans le passé un rôle relatif à la compréhension de la réalité.

2. Popper et la crise de l’épistémologie

Donc, le premier et grand livre de Popper s’intitule en français, d’après la traduction à partir de l’anglais, La Logique de la découverte scientifique. Originairement, en allemand, il s’intitulait La logique de la recherche : ce qui est assez curieux étant donné la différence que l’on fait depuis Aristote et, de nouveau, depuis la philosophie analytique, entre la découverte et la justification, car on ne voit pas vraiment où se situe Popper avec sa « logique de la découverte » : raconte-t-il l’histoire d’un fragment particulier de connaissance (ce qui concernerait le contexte de la découverte), ou bien explique-t-il les raisons qu’on peut avoir pour accepter ce fragment de connaissance (ce qui concernerait le contexte de justification). Dans le premier cas, il s‘agirait de l’ordre des choses, dans le second, de l’ordre des raisons. En principe, la « logique de la connaissance »[1] aurait dû fournir, selon l’affirmation de Popper, une analyse logique de la procédure scientifique, c’est dire qu’elle devrait concerner la justification nécessaire à accepter tout système théorique valable.

2.1 Le point de départ logique de Popper : sa critique de l’induction

Or, que voyons-nous, dès le chapitre premier  ? Comme l’énonce le titre du chapitre, nous voyons Popper examiner « certains problèmes fondamentaux », et il commence par le plus épineux de tous en même temps que le plus indispensable : le problème de l’induction ! Sans doute l’induction est-elle un procédé qui peut paraître hasardeux, mais c’est bien celui qui permet d’avancer dans les sciences. Popper rappelle, dès le départ, que les sciences empiriques se caractérisent « par le fait qu’elles utilisent des ‘méthodes’ dites ‘inductives’ »[2]. Popper doute qu’il soit logique de justifier une inférence d’énoncés universels à partir d’énoncés singuliers aussi nombreux soient-ils [3]. Dès les premières pages apparaît donc le fameux exemple des cygnes blancs à propos duquel il écrit : « peu importe le grand nombre de cygnes blancs que nous puissions avoir observé, il ne justifie pas la conclusion que tous les cygnes sont blancs ». C’est pourquoi il pose d’une manière générale la question de savoir si les inférences inductives sont justifiées. Or, telle qu’il la pose, cette question relèverait de la logique pure, c’est-à-dire qu’elle est hors de toute référence à l’expérience ; or, Popper prétend formaliser le passage d’une instance observée à une nouvelle instance non observée : naturellement, cette formalisation ne peut convenir au passage de l’inobservé à l’observé, qui est le propre de l’induction. Il faudrait, selon Popper, commencer par établir la validité du principe d’induction, qui ne peut être une vérité purement logique, Popper lui-même l’affirme.

Déjà en 1912, Bertrand Russell avait répondu à toutes ces difficultés concernant l’induction : ce n’est pas l’existence de quelques cygnes noirs en Australie ni même celle de toute une classe de cygnes noirs qui peut ruiner le principe d’induction : et même si on ne peut le prouver, ce principe n’en existe pas moins pour Russell, qui ajoute qu’on ne peut pas le réfuter non plus. Or, c’est à quoi Popper s’est attaché dans son premier livre : à réfuter ce principe ! Il est ensuite revenu à la charge plusieurs fois : en 1963 dans Conjectures et réfutations et en 1971 dans l’article de la Revue internationale de philosophie[4] intitulé « La connaissance conjecturale : ma solution du problème de l’induction » (on retrouve d’ailleurs cet article comme premier chapitre du livre de 1972, intitulé La connaissance objective[5]).

2.2 Qu’est-ce que l’induction ?

Je rappelle rapidement qu’il existe plusieurs sortes d’induction : l’une par généralisation empirique directe, c’est l’induction dite sans rigueur que les logiciens appellent une « projection de prédicats » ; mais c’est en fait, plus scientifiquement, le passage du particulier au général, forme qui se divise en trois types que refuse Popper :

  1. un processus donné se déroulera de la même façon en même temps et en même lieu (les mêmes causes produisent les mêmes effets) ;
  2. une classe d’objets étant reconnue, la loi valide pour un ou plusieurs cas le sera pour tous les cas de cette classe ;
  3. selon la continuité de la Nature, la loi valant pour certains cas vaut pour tous les cas similaires.
L’induction intervient à maintes reprises au cours des processus de pensée concernant le monde intérieur ou extérieur : c’est la perception d’une « essence » ; c’est aussi l’analogie, l’une des principales sources d’hypothèses en histoire des sciences. On a encore l’induction par réformes de théories, c’est l’induction amplifiante qui passe d’un nombre limité de cas observés à une relation causale généralisée ; enfin, il y a les inductions statistiques aptes à engendrer des jugements de probabilité qui se traduisent en prédictions contrôlables par l’observation : en particulier, la probabilité inductive comporte un degré de probabilité déterminé par une relation entre un ensemble donné (E) de preuves empiriques et une hypothèse donnée (C) ; le degré de probabilité de C correspondra à un degré de confirmation. Et c’est à très juste raison que Hume (1739-1740) avait nié qu’il y eût des connexions nécessaires enregistrées par l’observation et les jugements particuliers portant sur des cas non observés (pas de relation de cause à effet). Si Hume était donc sceptique en ce qui concerne les sciences de la nature et le caractère nécessaire des lois scientifiques, sa critique radicale de l’induction n’impliquait pas, comme Kant l’avait conclu, son scepticisme relativement à la connaissance des choses de la nature : en fait, Hume, qui croyait fermement dans les raisonnements mathématiques, avait confiance dans le calcul des probabilités à travers lequel une connaissance des phénomènes restait toujours possible. Je fais remarquer au passage que Hume, le prétendu sceptique, avait cependant une bonne opinion de l’histoire du point de vue de sa puissance cognitive ; il disait même qu’en histoire la connaissance des causes n’est pas seulement la plus satisfaisante, mais qu’elle est la plus forte, et surtout la plus instructive « puisque c’est par cette connaissance seule que nous avons la possibilité de contrôler les événements et de gouverner l’avenir »[6].

À propos du problème de l’induction, je dirai en deux mots qu’il a été, pour ainsi dire, sauvé de la condamnation poppérienne par Goodman (Fact, Fiction and Forecast, 1954), Scheffler (The Anatomy of Inquiry, 1963 ; Science and Subjectivity 1967), Quine, et Nagel (The Structure of Science, 1961)[7].

Quant à Popper, il utilise la critique de Hume pour la critiquer sévèrement, car il la juge insuffisante, mais surtout il reprend cependant les arguments de Hume pour les durcir à sa manière. Aussi Popper affirmera  ce qui suit :
  1. qu’on ne peut justifier par des « raisons empiriques » l’affirmation qu’une théorie universelle est vraie, c’est-à-dire par le fait qu’on admet la vérité de certains énoncés expérimentaux ;
  2. mais qu’on peut justifier par des « raisons empiriques » l’affirmation qu’une théorie explicative est vraie ou l’affirmation qu’elle est fausse ;
  3. enfin qu’on peut justifier quelquefois par des « raisons empiriques » une préférence, du point de vue de leur vérité ou de leur fausseté, en faveur de certaines théories universelles concurrentes : ce qui veut dire que certains énoncés expérimentaux permettent de réfuter certaines théories concurrentes.
On peut traduire plus simplement ces trois déclarations :
  1. non, il n’est pas possible d’admettre la vérité de certains énoncés expérimentaux ;
  2. oui, il est possible d’admettre la vérité de certains énoncés expérimentaux pour justifier l’affirmation d’une théorie universellement vraie ou d‘une théorie universellement fausse ;
  3. oui et non, certains énoncés expérimentaux permettent de réfuter certaines des théories concurrentes, mais pas toutes.
Donc , Popper découvre dans le problème logique de l’induction des difficultés qui vont bien au-delà de ce problème :
  1. la question de la validité ou non des lois universelles relatives à certains énoncés expérimentaux ;
  2. au lieu de s’en tenir comme Hume, à la question de savoir si nous sommes ou non justifiés à raisonner à partir de cas dont nous avons l’expérience sur des cas dont nous n’avons pas l’expérience, Popper demande plutôt si les cas antérieurs restent acquis ;
  3. Popper veut relier le problème de l’induction au problèmes des lois universelles ou des théories scientifiques, car il considère toutes les lois ou théories comme hypothétiques ou conjecturales.

Cette position relative à l’induction dépasse donc largement le problème de l’induction ; en fait, ce qui intéresse Popper dans l’induction, c’est qu’il y voit la possibilité de s’appuyer sur un raisonnement qui n’est pas fiable à 100 pour 100 pour lui permettre de développer une méfiance radicale quant aux théories scientifiques déjà admises, sans compter envers celles qui restent encore à venir. Son enquête sur le problème de l’induction par laquelle a commencé son premier livre a donc dégénéré en un soupçon bien plus grave : il en ressort manifestement que pour lui toute théorie scientifique n’est que conjecture. Il suggère ainsi une incertitude généralisée qui sera reprise par un grand nombre d’épistémologues contemporains et qui portent prétendument sur la question de savoir comment faire pour repérer une théorie meilleure qu’une autre ? En effet, aujourd’hui encore, et surtout durant les dernières décennies depuis la publication du livre de Kuhn sur les révolutions scientifiques, tout le monde se demande à quoi on peut bien reconnaître une « bonne théorie » parmi plusieurs candidates. Sans doute, Popper avait répondu : découvrir le point par lequel une théorie échoue permet d’avancer une théorie qui réussit là où la précédente a échoué ; mais celle-ci pose à ses yeux un nouveau problème : celui de réussir là où la précédente a échoué. Et c’est précisément à ce point de la réflexion poppérienne que nous voyons intervenir le « réfutationnisme », du moins la considération des réfutations : généralement, une théorie valide ne l’est pas seulement à cause de ses succès, mais aussi à cause des nouveaux tests dont elle est l’objet au cours des tentatives de réfutation. Toutefois, une théorie non réfutée peut néanmoins être fausse. Certes, pour Popper une théorie non réfutée est meilleure qu’une théorie réfutée, la raison en est qu’elle explique tout ce que la théorie réfutée expliquait et davantage, mais elle ne sera qu’éventuellement vraie, tant qu’elle n’aura pas été elle-même réfutée, et alors elle sera falsifiée, donc suspecte. Le théoricien sera toujours en quête de nouveaux tests pour découvrir la mieux testable des théories. Popper définit la « nouvelle (bonne) théorie » comme celle qui doit expliquer ce que l’ancienne expliquait mais en la corrigeant. Par exemple, pour Popper, la théorie d’Einstein explique et contredit celle de Newton. En particulier, il voit une possibilité de bilan d’évaluation dans l’idée de corroboration. Par toutes ces questions, nous touchons au fameux « falsificationnisme » de Popper.

2.3 Le falsificationnisme de Popper

En fait, le véritable sceptique en matière de théorie de la connaissance n’est pas Hume, mais Popper ! Il n’y a rien de positif (si tant est qu’il y en ait) chez Popper qui ne résulte de méthodes négatives. On retient donc déjà que toute discussion critique relative à une théorie est nécessairement faite de tentatives de réfutations. Il reste peut-être au théoricien de faire des choix « pragmatiques rationnels », mais en sachant qu’ils ne seront jamais définitifs. Cependant, là encore, on sait qu’aucune théorie n’est vraie du point de vue de l’action pratique ; toutefois, il existe certainement une théorie qui soit mieux testée que toutes les autres. Le choix qu’on fera sera « rationnel » mais non pas rationnel au sens où il serait fondé sur de bonnes raisons de s’attendre à ce qu’il aboutisse à une réussite pratique. Car il n’existe pas de telles bonnes raisons et notre théorie de la connaissance est loin d’être aussi fiable que nous le souhaiterions ! On voit que, de même qu’Einstein disait qu’il est inintelligible que le monde soit intelligible (mais pour Einstein le monde était donc intelligible), pour Popper, dans le monde que notre science atteint, la connaissance comme la vie semblent d’une « improbabilité infinie ».

Notre connaissance dite objective ne proviendrait d’après Popper que de notre connaissance subjective, et en particulier les inductivistes ne pourraient distinguer l’une de l’autre, puisque croyance et inductivisme vont ensemble pour Popper. C’est ainsi que pourrait se justifier son « falsificationnisme ». Il faut tout de suite dire deux mots sur ce terme barbare : comme la plupart des traducteurs et commentateurs de Popper, je n’utilise pas, à propos de Popper, les termes « falsifier », « falsification » et leurs dérivés, dans le sens français qui leur est propre (falsifier, c’est en principe faire volontairement du faux), mais dans le sens que donne Popper aux termes anglais originaires ainsi admis en français : dès lors, « falsifier » devient le contraire de « vérifier ».

Donc, pour Popper, le critère du statut scientifique d’une théorie s’énonce en trois mots exprimés ouvertement dans Conjectures et réfutations, et ces mots sont les suivants : « falsifiabilité, ou réfutabilité, ou testabilité ». Certes, tous les chercheurs en sciences de la nature - et on peut même dire tous les chercheurs - pratiquent une manière de contredire une théorie pour tester si elle résiste à la contradiction, et donc pour voir si elle est vraie. Quant à la réfutation, même si elle est un passage obligé de la démarche scientifique, elle ne suffit pas, à elle seule, à faire avancer les sciences. Il y faut encore les procédés de vérification et de confirmation. Ce que je dis là est valable non seulement dans les sciences mais encore dans les opérations courantes du sens commun : nous contrôlons autant que possible avant d’adopter une quelconque solution. Or, le refus de toute crédibilité concernant la vérification est ce qui caractérise l’épistémologie de Popper qui, certes, n’est pas une épistémologie relativiste, mais qui par ce refus inspire ou confirme les positions relativistes qui aboutissent à déprécier tout travail scientifique comme étant seulement lié à des circonstances sociales ou autres mais non purement intellectuelles et rationnelles. Certes, entre Popper et les relativistes contemporains, il y eut Kuhn et Feyerabend, également Lyotard, à partir desquels il était possible de penser le relativisme.

De plus, la réfutabilité exige que les théories scientifiques soient axiomatisées. Par conséquent, outre le parti-pris de la réfutation, il y a également un autre parti-pris dans l’épistémologie de Popper, c’est le formalisme. Bien qu’il soit un ferme critique de l’École de Vienne qui était portée au formalisme - entre autres avec Carnap - Popper semble vouloir leur montrer à tous qu’il est, lui aussi, capable de codifier ou de formaliser les résultats scientifiques. Surtout, l’École de Vienne présentait, aux yeux de Popper, le défaut d’être inductiviste ; et son autre défaut était son rejet total de l’histoire des sciences. À propos du formalisme, la vérité est donc que le critère de réfutabilité exige l’axiomatisation des théories scientifiques : ce qui est loin d’être le cas universel. Actuellement comme du temps peu éloigné qui était celui de Popper, il est impossible de codifier la recherche scientifique, et cela, tout simplement parce que cette recherche comporte à tous les niveaux de réalité une part énorme de procédés empiriques ou expérimentaux. De plus, Popper prétendait orienter selon des prescriptions normatives les méthodes des chercheurs dans des disciplines dont il n’était pas lui-même spécialiste : un philosophe ou un historien des sciences n’est pas habilité pour imposer des normes aux chercheurs.

Je prétends donc que la falsification poppérienne demande à être examinée et critiquée comme « le problème de Popper » concernant ses procédés épistémologiques, tout comme Popper lui-même a examiné « le problème de Hume » en critiquant sa critique de l’induction. Le fait que la dite réfutation ignore toute possibilité de confirmation est un cas très particulier et très grave pour l’avenir de la science. En effet, Popper n’a jamais voulu que ce qu’il appelle « corroboration » tienne lieu de confirmation. Ce qui nous met dans l’étrange situation dans laquelle on peut déclarer invalides des théories, sans jamais en déclarer aucune qui soit valide. De plus, il y a des tentatives de réfutation qui échouent ; donc il n’y a pas de falsifications qui soient certaines. Notons au passage que, curieusement, Popper fut le premier à expliciter qu’une décision pouvait émaner du consensus en ce qui concerne les réactions d’une communauté scientifique, comme le pensera Kuhn. Popper écrit au chapitre V, section 29, de La logique de la découverte scientifique :

« Chaque fois que nous soumettons une théorie à des tests, qui la corroborent ou qui la falsifient, nous devons  nous arrêter à un énoncé de base que nous décidons d’accepter.[...]
Il est assez facile de voir que nous en arrivons ainsi à ne nous arrêter qu’à une espèce d’énoncé particulièrement facile à soumettre à des tests. Ceci revient en effet à s’arrêter à des énoncés sur l’acceptation ou le rejet desquels les divers chercheurs peuvent s’entendre. Et s’ils ne s’entendent pas, ils poursuivront tout simplement leurs tests ou les recommenceront tous. S’ils n’obtiennent pas plus de résultats de cette manière, nous pourrions alors dire que les énoncés en question ne pouvaient pas être soumis à des tests intersubjectifs ou, qu’après tout, ils ne traitaient pas d’événements observables. »[8]

J’ai déjà évoqué au passage qu’il était possible de voir dans Kuhn une confirmation des affirmations de Popper : on pourrait même voir, comme ici, plus nettement dans Popper des anticipations de Kuhn ; et cela apparaît également au chapitre IV, section 19, de La logique de la découverte scientifique consacré à la falsifiabilité, dans lequel Popper critique le conventionnalisme en suggérant la notion de « crise scientifique » et la façon d’y remédier :

« Chaque fois que le système ‘classique’ sera menacé par les résultats de nouvelles expériences qui pourraient, selon mon point de vue, être interprétés comme des falsifications, le système paraîtra être ébranlé aux yeux d’un conventionnaliste. Il dissipera les incohérences pouvant s’être manifestées, soit en rendant responsable notre maîtrise insuffisante du sujet traité, soit en suggérant l’adoption ad hoc de certaines hypothèses auxiliaires, voire de certains ajustements de nos instruments de mesure. »[9]

Communauté scientifique, crise scientifique présagent déjà Kuhn ; on aura également noté la notion de « système classique » qui désigne au fond ce que Kuhn appellera la « science normale.

Mais ce qui est très grave, c’est l’obnubilation de Popper à l’égard de la vérification ou de la confirmation : du point de vue de Popper il reste que le critère de démarcation entre une hypothèse scientifique et une pseudo-hypothèse est bel et bien constitué par la réfutabilité et donc la falsification, et non par la vérifiabilité ni la confirmabilité. De même encore, Popper fait une distinction difficile à comprendre entre le critère de falsifiabilité pour le caractère empirique d’un système d’énoncés[10] et les règles de la falsification.

Popper est l’auteur d’un texte qui affirme que les théories scientifiques ne sont pas absolument vérifiables mais qu’elles ne sont pas absolument falsifiables non plus ! Dans la traduction anglaise de sa grande œuvre, Popper écrit « les falsifications ne sont jamais absolues ». On peut donc s’interroger sur l’avantage heuristique de son épistémologie falsificationniste : car il est clair que pour un chercheur qui veut avancer dans ses recherches, rien n’a d’intérêt que lié à la réussite et, pour lui, la falsification paraît de beaucoup moins certaine que la vérification. Aussi, quand Popper, parlant des « meilleures théories », affirme qu’elles ne peuvent se démontrer fausses, on s’interroge de savoir comment ces « meilleures théories » ont pu voir le jour : sûrement pas avec la méthode de découverte scientifique poppérienne ! Mais est-ce qu’il est prévu dans cette épistémologie qu’il y ait de « meilleures théories » (meilleures que les mauvaises) ou de simplement bonnes ? Si, attendant avec des théories falsifiées que surviennent des théories alternatives, le poppérien se méfie déjà de ces dernières, on ne le voit pas rejoindre le lot des chercheurs authentiques qui visent davantage à vérifier qu’à falsifier, ou,  du moins, qui falsifient dans l’espoir de pouvoir ensuite vérifier. Une théorie de la falsification doit pouvoir commencer quelque part et finir quelque part. Sinon, à quoi sert-elle exactement ? Il y eut des confirmations scientifiques spectaculaires comme la prédiction de Neptune par la théorie de Newton, mais elle ne fut jamais pour Popper qu’un essai rigoureux de falsification !

On voit que ce qui joue à la place de l’induction, ce sont pour Popper des indices de vérisimilitude, un concept se rapportant à la comparaison entre les théories. La « vérisimilitude » est définie par The Oxford Dictionary of Philosophy , que je traduis ici : «Dans quelle mesure une hypothèse approche de la vérité. Le premier abord de la notion, qui est dû à Popper, identifie celle-ci avec la proportion à laquelle une théorie capture toute la vérité [...]. » - La fin de l’article souligne le caractère délicat de cette notion, étant donné que la vérisimilitude des théories peut varier avec les variations du langage dans lequel elle est conçue.

À cause du comportement anormal de l’orbite de Mercure, on pouvait dire que la théorie de Newton était falsifiée ; alors que l’anomalie a été vue en 1915 comme une conséquence de la théorie de la relativité générale d’Einstein. On peut donc récapituler : l’existence de Neptune « corrobore » la théorie de Newton, qui est falsifiée par l’orbite de Mercure qui, à son tour, corrobore la théorie d’Einstein. Popper appelle « corroborée » une théorie qui passe avec succès des tests de falsification, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit « confirmée ». La corroboration établit des relations de compatibilité et d’incompatibilité ; Popper explique :

« Nous interprétons l’incompatibilité comme une falsification de la théorie. Mais la seule compatibilité ne doit pas nous autoriser à attribuer à la théorie un degré positif de corroboration : le simple fait qu’une théorie n’a pas encore été falsifiée ne peut évidemment être considéré comme suffisant. En effet, rien n’est plus facile que de construire un nombre quelconque de systèmes théoriques compatibles avec n’importe quel système donné d’énoncés de base acceptés.» [11]

Alors même qu’il est question chez Popper d’une approche de la vérité ou encore d’indices de vérisimilitude, les concepts de Vrai et de Faux n’ont pas cours dans son épistémologie ni vraisemblablement dans sa logique (celle-ci serait alors une logique sans vrai ni faux !). En effet, Popper a pu évoquer la contradiction qu’il voyait entre les prédictions et la base empirique d’une falsification, sans toujours expliciter le lien logique entre les premières et la seconde. Toutefois, sans dire qu’une théorie est fausse, il admet qu’elle est en contradiction avec un certain ensemble d’énoncés de base acceptés[12] ; dès lors, sa constatation doit bien avoir pour conséquence de ne pas tenir pour valide une théorie en contradiction avec les faits, puisque les énoncés de base doivent bien concerner des faits. D’ailleurs, explicitement, Popper affirme qu’on n’a pas besoin de dire qu’une théorie est « fausse » : « Il n’est pas nécessaire de dire que la théorie est ‘fausse’ ; nous pouvons dire qu’elle est en contradiction avec un certain ensemble d’énoncés de base acceptés »[13]. Il s’exprime ainsi dans un contexte dans lequel les concepts de ‘vrai’ ou de ‘faux’, sans être interdits dans sa logique scientifique[14], peuvent pourtant être évités. Popper veut les éviter pour n’avoir pas à revenir sur une vérité qui, proclamée hier, serait déclarée fausse aujourd’hui :

« Lorsque nous estimons qu’un énoncé est corroboré ou qu’il ne l’est pas, il s’agit aussi d’une évaluation logique et donc également d’une évaluation intemporelle : nous tenons en effet qu’il existe une relation logique déterminée entre un système théorique et un certain système d’énoncés de base acceptés » [15]

En somme « corroboré » remplacerait « vrai », de même que « falsifié » remplacerait « faux », mais dans des conditions temporelles différentes. Comme Popper l’écrit un peu plus loin : « Nous tenons en effet qu’il existe une relation logique déterminée entre un système théorique et un certain système d’énoncés de base acceptés ». Popper explicite donc bien ici le lien logique entre les prédictions et la base empirique. Popper rattache aussi d’ailleurs clairement dans « une relation logique déterminée » certains énoncés de base à des conclusions falsifiées. Il écrit de même :

« Je dirai même que certains énoncés sont hypothétiques compte tenu du fait que l’on peut en dériver des conclusions (à l’aide d’u système théorique) dont la falsification peut entraîner leur propre falsification.»[16]

En fin de compte, il apparaît clairement que la « falsification » n’a aucun sens discriminatif ; et si « faux » ni « vrai » n’est un terme utilisé, alors que signifie l’épistémologie poppérienne du point de vue de la recherche scientifique ? Surtout, pourquoi s’occuper de « falsification » s’il n’y a jamais de vérification préalable ou conclusive qui soit définitive ? Les chercheurs scientifiques pensent généralement vérification et falsification non pas d’un point de vue philosophique se voulant original et situé certainement à l’extérieur de leurs recherches, mais uniquement dans la perspective des résultats positifs généralement souhaités pour toute recherche quelle qu’elle soit. Disons-le, la falsification ne crée pas de théorie, elle en détruit plutôt. Et en ce qui concerne les niveaux d’universalité ou les degrés de précision, Popper affirmait qu’il fallait dériver l’énoncé le moins universel du plus universel. On peut se demander simplement comment faire pour parvenir à des énoncés universels dont on déduirait des énoncés sans jamais s’aider de l’induction ? Mieux encore, comment faire pour parvenir à des énoncés déjà reconnus les plus précis et les plus universels, quand on croit avec Popper que ce résultat ne sera jamais l’effet d’une falsification. On peut comprendre que la non falsifiabilité ne soit pas suffisante à faire admettre une théorie ; mais comme rien ne permet de confirmer cette dernière, on ne voit pas comment la science pourrait jamais s’édifier sur cette base unique : la solution poppérienne est décidément insuffisante pour les scientifiques.

Si l’on fait le bilan du falsificationnisme, on peut relever qu’il n’y a pas de falsification certaine et qu’il n’y a pas de vérification du tout ; qu’il n’y a de théories ni vraies ni fausses ; qu’il existe des vérifications inattendues  comme celle de l’existence de Neptune, calculée par l’Anglais John Couch Adams et le Français Urbain Le Verrier, observée par l’Allemand Johann Galle  ; qu’il peut donc y avoir de « merveilleuses corroborations » et « d’excessives improbabilités », selon les expressions sceptiques de Popper qualifiant à sa manière ce genre d’événements scientifiques.

En ce qui concerne directement la validité des théories scientifiques, je pense que Popper n’a jamais établi rien d’autre que ce qui suit :

  1. il n’y a pas de théorie vraie ;
  2. il y a des théories falsifiées ;
  3. il y a des théories non encore falsifiées.

 

3. Du popperisme au relativisme

Je vais évoquer rapidement la notion de relativisme cognitif qui a été parfaitement définie par Sokal et Bricmont dans leur livre, Impostures intellectuelles, comme étant « toute philosophie qui prétend que la validité d’une affirmation est relative à un individu et/ou à un groupe social »[17]. Leur livre porte en partie sur l'imposture manifeste que représente le mauvais usage des formules physico-mathématiques employées à titre de signifiants inadéquats avec l’intention de donner l’apparence de la " science " ; mais il porte en partie aussi sur la critique du relativisme cognitif et sur la critique de cette volonté de priver la science de toute objectivité pour en faire un domaine, nullement universel et nécessaire comme il se devrait. Pour ma part, je pense que les deux thèmes se recoupent facilement par la cohérence qu’il peut y avoir entre la désinvolture manifestée à l’endroit de la signification des formules scientifiques avec une interprétation minimaliste de la science qui en résulte et qui est celle du relativisme cognitif.

Ces auteurs ont eu le mérite de dresser un réquisitoire contre l’épistémologie de Popper qu’ils ont accusé d’avoir, du moins historiquement, entraîné Kuhn et Feyerabend dans leurs réactions, en entraînant eux-mêmes le courant relativiste.

Je propose qu’on voie d’abord ce que Sokal et Bricmont reprochent à Popper :
1) Il s’agit tout d’abord du statut de l’induction scientifique que Popper rejette totalement, alors que les prédictions qui découlent de l’inférence de l’observé à l’inobservé, ainsi que le rappellent Sokal et Bricmont[18], sont nécessaires en tout cas à de nombreuses pratiques issues de la science théorique, pour ne citer que la médecine. Mais les auteurs soulignent qu’encore aujourd’hui ce sont en général ses succès[19] qui font qu’on adopte une théorie scientifique comme étant vraie, ce qui implique certes qu’elle ne soit pas fausse ; mais elle peut néanmoins être seulement probable ou vérifiée : or, Popper refusait de considérer ces derniers cas.
2) Seconde difficulté de l’épistémologie poppérienne signalée par Sokal et Bricmont : le principe de la falsification étant admis – et rien n’empêche de le pratiquer – il n’en reste pas moins vrai que les auteurs remarquent que " la falsification d’une théorie est bien plus compliquée qu’il n’y paraît "[20], car " les propositions scientifiques ne sont pas falsifiables une par une "[21] ; et, de plus, des hypothèses additionnelles sont toujours nécessaires. Les auteurs affirment que si une théorie a résisté à une falsification, le scientifique va la considérer comme partiellement confirmée. Ils font, en outre, remarquer qu’il n’existe pas, dans la pratique scientifique, de « critères absolus » de rationalité en dehors de toutes circonstances, et cette absence implique aussi qu’il n’y a pas de justification générale, comme Popper le voudrait, du principe de l’induction : tout simplement, écrivent-ils, certaines inductions sont justifiées et d’autres ne le sont pas. Ils affirment encore : quelques inductions sont plus raisonnables que d’autres.
Quine avait, au Colloque organisé à Paris en 1983 autour du Cercle de Vienne [22], réitéré ses positions à propos de Carnap : elles demeurent valables également en ce qui concerne Popper. Parlant de la science, Quine écrit en effet : " il n'y a pas de raisons bien claires pour séparer ses composantes énoncé par énoncé "[23].
3) Troisième difficulté soulignée par Sokal et Bricmont à l’encontre du falsificationnisme de Popper : il ne prévoit pas, comme cela se montre nécessaire au cours de la recherche scientifique, de mettre de côté, en réserve pour un certain temps, certaines observations contradictoires. Au contraire, Popper prétend avoir de bonnes raisons de s’en débarrasser.
4) En conclusion, Sokal et Bricmont nous rappellent que " [l]a science est une entreprise rationnelle, mais difficile à codifier "[24]. D’où, la nécessité d’une clarification épistémologique nuancée que nous donnent ces deux auteurs.

J’ai d’ailleurs lu récemment un éditorial de Jean Bricmont dans la revue de l’AFIS, dans lequel il préconise un usage nuancé de Popper, parce qu’il fait une remarque très juste (et qui vaut la peine d’être mentionnée) :

« une autre idée de Popper :  lorsque la théorie fait des prédictions qui s’avèrent être fausses, elle doit tout simplement être abandonnée [...]. Mais alors on se heurte à un nouveau problème : est-ce que les vraies sciences se plient à ce critère ? Popper le pense et donne comme exemple la déflexion[25] de la lumière (venant d’étoiles lointaines) par le soleil : les théories de la gravitation de Newton et d’Einstein prédisent des résultats différents pour ce phénomène. L’observation est en accord avec la théorie d’Einstein, donc sa théorie est acceptée et remplace celle de Newton. Mais les choses sont rarement aussi simples. Pour se limiter aux théories de la gravitation, on savait, longtemps avant Einstein, que l’orbite de la planète Mercure n’obéissait pas exactement aux lois de Newton. D’un point de vue poppérien, la théorie était dès lors falsifiée et aurait dû être rejetée. Pourtant, ce n’est que lorsque est apparue la théorie d’Einstein qui prédisait correctement l’orbite de Mercure, que ce fait a été considéré comme ‘falsifiant’ la théorie de Newton.»[26]

Ce que souligne Bricmont dans son article (d’ailleurs, comme Sokal et Bricmont dans leur livre), c’est qu’il est très difficile de savoir quand une théorie est falsifiée. Chaque expérience scientifique implique de nombreuses hypothèses auxiliaires. Pour revenir au mouvement de Mercure, Bricmont dit qu’il y aurait pu y avoir une autre explication, par exemple l’influence d’une planète inconnue. En particulier, en ce qui concerne un critère de séparation précis pour séparer science et non-science, Bricmont montre qu’il est très difficile d’en trouver un. La falsification n’y suffit pas : trop stricte, elle ne « garde » plus les sciences ; et, trop large, elle n’élimine pas les pseudo-sciences.

Surtout, d’après Sokal et Bricmont, ce qui est grave chez Popper, c’est l’influence qu’il a exercée par contre-coup sur Feyerabend et Kuhn, qui eux-mêmes ont entraîné beaucoup de monde derrière eux. Avec eux déjà, mais surtout avec leurs successeurs relativistes, la méthode scientifique n’a plus rien de spécifique ; les relativistes pensent qu’il n’y a pas de différence entre science et non-science. Il faut, au contraire, remarquer que les sciences véritables évoluent constamment, et que leurs conséquences sont énormes. Certes, Popper n’est pas relativiste ; mais, pour Sokal et Bricmont,

« [i]l constitue néanmoins un bon point de départ, en premier lieu parce qu’une grande partie des développements modernes en épistémologie (Kuhn, Feyerabend) s’est faite en réaction à lui ; en second lieu, parce que, bien que nous soyons en profond désaccord avec certaines conclusions auxquelles arrivent des critiques tels que Feyerabend, il est vrai qu’une bonne partie de nos problèmes remontent à certaines ambiguïtés ou inexactitudes contenues dans La Logique de la découverte scientifique de Popper. »[27]

Enfin, il faut rappeler, à travers son falsificationnisme, le refus, permanent de la part de Popper, de reconnaître la possibilité d’une science certaine ; ce refus est lié à l’abandon de la vérification. Tout cela étant combiné a conduit à une véritable crise de l’épistémologie en suscitant des réactions irrationnelles. Certes, Quine avait déjà apporté une pierre à l’édifice relativiste en affirmant sa thèse de la sous-détermination des théories par les faits : thèse que Sokal et Bricmont admettent toutefois en la nuançant, du moins en rappelant la nécessité pour le chercheur de sélectionner activement les explications rivales selon leur vraisemblance. Mais c’est surtout Kuhn et Feyerabend qui pouvaient « justifier » à leur manière le relativisme : Kuhn en apportant sa thèse de l’incommensurabilité des paradigmes concurrents aggravée du fait que notre expérience du monde est conditionnée par la théorie ; Feyerabend en déclarant du point de vue de la méthode que « tout est bon ».

Sokal et Bricmont avancent qu’un principe heuristique ou simplement de vérification élémentaire consiste à confronter la théorie aux preuves empiriques et de tenter de formuler la relation existant entre les données empiriques et la théorie  : c’est ce que refuse Popper par principe ; et l’on sait qu’un tel refus peut induire une mauvaise interprétation de la science de la part de non scientifiques à tendances relativistes. Contre cette position, Sokal et Bricmont proposent également au chercheur d’être particulièrement conscient d’avoir des arguments si puissants pour défendre une théorie qu’il serait déraisonnable de la mettre en doute ; aussi de supposer qu’une bonne théorie encore inconnue est toujours possible ; enfin de retenir qu’aucune théorie ne peut rendre compte de tous les faits.
Étant donné que le scientifique refuse par principe autant solipsisme que scepticisme radical, sa connaissance du monde est subordonnée à ses sens et la représentation qui en résulte, liée à l’opération de la raison, est une construction intellectuelle, qui n’a rien cependant d’artificiel et dont la vocation est d’être objective si le scientifique suit la leçon empiriste et par conséquent rejette toute vérité a priori. Les controverses scientifiques verront leur solution légitime dans la présentation des preuves empiriques satisfaisantes.

Contre leur présentation de l’épistémologie de Popper, il y eut des critiques ; entre autres celle de Hans-Joachim Niemann[28], de l’Université de Bamberg, qui tenta de répondre successivement aux divers arguments de Sokal et Bricmont tout en approuvant leurs attaques contre les auteurs français à la mode qu’ils citent. Niemann commence par critiquer leur manière d’étudier l’expansion dans le monde du relativisme épistémologique : il répond que Popper, dans un Appendice de 1961, aurait lui-même critiqué le relativisme auquel il voulait que sa philosophie fût un remède. Surtout, Niemann n’admet pas le point de vue historique de Sokal et Bricmont concernant les effets de la lecture de Popper par Feyerabend et Kuhn, mais il reconnaît le rapport évident de ces derniers avec le relativisme postmoderne. Niemann refuse catégoriquement qu’on puisse parler du langage de Popper comme d’un langage inintelligible ou obscur et, d’ailleurs, refuse d’admettre toute critique concernant Popper : c’est pour lui « faux d’une manière inquiétante ». Lui-même s’oppose à la lecture de commentateurs de Popper non poppériens (tels que Stove, Putnam, Laudan, Newton-Smith). Et il pense que les « positivistes » (auxquels il compte à tort Sokal et Bricmont) croient dans des « vérités absolues » : ce qui est certainement faux, puisque Comte n’affirmait qu’une seule vérité absolue, à savoir que « tout est relatif », mais non dans le sens du relativisme actuel qui est plutôt nihiliste que positiviste.


[1] Karl Popper, La logique de la découverte scientifique (1959, 1968), préface de Jacques Monod, tr. de l’anglais par Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, Paris, Payot, 1973 ; voir p. 23.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Dans les numéros 95-96, fasc. 1-2 de 1971.
[5] Karl R. Popper, La connaissance objective, trad. intégrale de l’anglais et préfacé par Jean-Jacques Rosaot, Paris : Aubier, 1991.
[6] Enquête sur l’entendement humain, 3è section.
[7] En effet,  si l’on admet avec Goodman (Fact, fiction and forecast, 1954), que les règles et les inférences déductives particulières sont simultanément justifiées par le fait qu’elles sont mises en accord les unes avec les autres, de même, une inférence inductive est justifiée par sa conformité aux règles générales et une règle générale l’est par sa conformité aux inférences inductives acceptées : c’est là un cercle vicieux non dénué de vertu. Selon Scheffler, ce qui s’applique alors c’est un large principe de conservation : qu’il s’agisse de prédicats (c’est la projection des caractéristiques des cas observés proposée par Goodman), de schèmes conceptuels (Quine) ou de modèles (Nagel).
[8] La Logique de la, découverte scientifique, p. 103-104.
[9] Op. cit, p. 78.
[10] Op. cit., p.85.
[11] Op. cit., chapitre X, section 82, p. 271.
[12] Op. cit., chapitre X, section 84, p. 280.
[13] Op. cit., chapitre X, section 84, p. 281.
[14] Op. cit., chapitre X, section 84, p. 280 « cela ne signifie certes pas qu’il nous est interdit d’utiliser les concepts ‘vrai’ et ‘faux’ ou que leur utilisation crée quelque difficulté particulière.»
[15] Op. cit., chapitre X, section 84, p. 281.
[16] Op. cit., chapitre III, section 18, p. 74.
[17] Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997 ; nous citons la réédition, Paris, Le Livre de Poche, 1999 ; voir p. 91.
[18] Impostures intellectuelles, p. 105.
[19] Impostures intellectuelles, p. 106.
[20] Ibid.
[21] Impostures intellectuelles, p. 108.
[22] Voir la publication des communications in Le Cercle de Vienne, Doctrines et Controverses, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986 ; L’Harmattan, 2001.
[23] Très justement, Sokal et Bricmont (op. cit., p. 108) citent l’article de Quine " Two dogmas of empiricism " du livre, From a Logical Point of View (1953), 2è éd. révisée, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 1980, p. 40-42  : "  Prise collectivement, la science a une double dépendance, à la fois par rapport au langage et par rapport à l’expérience ; mais cette dualité ne peut être répétée de façon significative dans les énoncés scientifiques pris un à un ". Ils citent également un passage de l’avant-propos de la 2è édition du livre de Quine : " le contenu empirique est partagé par des groupes d’énoncés et ne peut pas, pour l’essentiel, être réparti parmi ces énoncés. Mais, en pratique, ce groupe d’énoncés n’est jamais l’ensemble de la science ".
[24] Impostures intellectuelles, p. 111.
[25] Déflexion : modification de la direction d’un écoulement d’un faisceau de particules.
[26] Afis Science et pseudo-science, Octobre 2002, N° 254.
[27] Impostures intellectuelles, p. 103.
[28] Hans-Joachim Niemann, « Die ‘Krise in der Erkenntnistheorie’. Sokal, Bricmont und die wissenschaftlichen Standards in der Philosophie », in Conceptus, XXXII 1999, Nr. 80, 1-35.

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