DOGMA


Angèle Kremer Marietti

 

KARL POPPER ET LA CRISE DE L'ÉPISTÉMOLOGIE

Réponse au Professeur Hans-Joachim NIEMANN

 

Je suivrai strictement, en les commentant (à travers les sections 1-13 dont certains des titres seront regroupés), les arguments de Hans-Joachim NIEMANN, professeur de philosophie à l'Université de Bamberg (Allemagne), qui lui-même répond, dans un article intitulé « 'L'épistémologie en crise', SOKAL, BRICMONT et les standards scientifiques dans la philosophie »[1], aux diverses remarques critiques faites par Alan SOKAL, professeur de physique à l'Université de New York, et Jean BRICMONT, professeur de physique théorique à l'Université Catholique de Louvain, dans leur livre intitulé Impostures intellectuelles (Paris, Odile Jacob, 1997 ; Le Livre de Poche, 1999) à l'endroit de l'épistémologie de POPPER.

 

Le professeur NIEMANN commence par approuver la critique de SOKAL/BRICMONT relative aux auteurs français à la mode qu'ils citent dans leur livre [2], qui peut être considéré à juste titre comme visant à dénoncer l'extension du relativisme en Europe et aux États-Unis. La critique de SOKAL/BRICMONT concerne donc avant tout  les négligences, les incompétences et/ou les malhonnêtetés, manifestées par certains « penseurs postmodernes » dans leur mauvais usage de la science en général.

SOKAL/BRICMONT veulent aussi montrer comment s'est répandu le relativisme épistémologique. NIEMANN pense qu'ils ne le font pas en reconstituant rationnellement la problématique des penseurs concernés - et en particulier le désir de ceux-ci de servir la tolérance au détriment de la croyance dans des vérités absolues. Notons que, pour NIEMANN, ce qui s'oppose au relativisme épistémologique, c'est la croyance dans l'existence de vérités absolues ; or, nous savons que la notion d'absolu concernant la méthode ou même attribuée à la vérité n'est pas ce qui caractérise les sciences contemporaines ni par conséquent l'épistémologie de  SOKAL et BRICMONT qui ne sont pas les défenseurs de la vérité absolue, malgré ce que croient certains épistémologues !

Donc, pour NIEMANN, SOKAL/BRICMONT veulent expliquer historiquement le relativisme moderne ou postmoderne. Aussi parviennent-ils à ce que NIEMANN appelle un « résultat surprenant » qu'il veut analyser dans son article. En effet, le relativisme qui se reflète dans les oeuvres des postmodernes incriminés aurait eu pour point de départ une réaction devant l'ambiguïté et les inexactitudes de l'oeuvre principale de POPPER [p.3], selon SOKAL/BRICMONT qui écrivent :

« Bien sûr, Popper n'est pas un relativiste, au contraire. Il constitue néanmoins un bon point de départ, en premier lieu parce qu'une grande partie des développements modernes en épistémologie (Kuhn, Feyerabend) s'est faite en réaction à lui ; en second lieu, parce que, bien que nous soyons en profond désaccord avec certaines conclusions auxquelles arrivent des critiques tels que Feyerabend, il est vrai qu'une bonne partie de nos problèmes remontent à certaines ambiguïtés ou inexactitudes contenues dans La Logique de la découverte scientifique de Popper. » [3]

Les défauts de POPPER, associés à son refus de reconnaître la possibilité d'une science certaine, ont donc conduit à une « crise de l'épistémologie » car les nombreuses critiques adressées à son oeuvre auraient entraîné un courant irrationaliste. D'après NIEMANN, ce sont là les griefs fondés sur une faute d'interprétation qui aurait déjà trente ans d'âge, et que POPPER aurait déjà réfutée en son temps. A cette image qu'il juge défigurée de l'épistémologie de POPPER s'ajouterait pour NIEMANN une fausse généalogie du postmodernisme ainsi qu'une stratégie manquée : ce qui manifesterait que SOKAL/BRICMONT, qui, selon NIEMANN, acceptent les « standards scientifiques » comme évidents en ce qui concerne les sciences de la nature, les tiennent pour superflus quand il s'agit de la philosophie.

Or, nous devons noter ce point particulier ' et, semble-t-il, fondamental à ses yeux ' de la réaction de NIEMANN : cette notion de « standards scientifiques », déjà assez peu explicite dans les sciences de la nature. S'agit-il de règles générales de procédure, d'un certain canon de la méthode ou d'un mode particulier de procéder ? En effet, pourquoi n'y en aurait-il pas ? Mais on peut s'interroger sur l'idée étrange d'introduire des « standards scientifiques » en philosophie : quel en serait le sens ? Cela voudrait-il dire, par exemple, qu'on ne devrait plus revenir sur ce qui aurait été une fois réfuté dans l'histoire de la philosophie ? Et l'argumentation en philosophie serait-elle épuisée une fois pour toutes ? Ou bien encore, une prétendue « faute d'interprétation » à propos d'une doctrine philosophique pourrait-elle être évitée si des « standards scientifiques » étaient rigoureusement suivis ? Surtout ' et c'est peut-être le plus important ' , cette notion à laquelle semble tenir le professeur NIEMANN est loin d'être clairement définie dans les sciences de la nature; en tout cas, elle est loin d'être évidente aux scientifiques : dépend-elle finalement de l'éthique ou de l'épistémologie ? En tout cas, elle demanderait tout un développement à elle seule.

On aurait aimé que cette expression ait été davantage précisée et surtout, en particulier, qu'en ait été annoncées les déterminations explicites. Telle qu'elle est employée, elle pourrait n'avoir d'autre sens que celui d'un « code des bons usages » : ce que personne ne saurait refuser à condition d'en connaître les règles précises.


1. Les fautes de Popper et leurs conséquences

NIEMANN admet le rapport évident de KUHN et de FEYERABEND avec le relativisme postmoderne et il pense qu'il a été possible dans la succession temporelle. Longtemps avant LYOTARD [p.4], KUHN et FEYERABEND mirent en question la capacité de la science à choisir des théories selon des critères objectifs et par conséquent à douter de sa capacité à parvenir à des connaissances vraies. Pour KUHN, l'indécidabilité des théories alternatives viendrait de leur incompatibilité ; pour FEYERABEND, la science ne serait rien d'autre qu'un mythe ; enfin, pour LYOTARD, elle ne serait rien de plus qu'une « narration » parmi d'autres. Rien ne s'oppose donc à faire de KUHN et de FEYERABEND les pères de la pensée postmoderne contemporaine comme le font explicitement SOKAL/BRICMONT.

Quant à voir dans POPPER, pour ainsi dire, le grand-père de tous les relativistes postmodernes parce qu'il aurait involontairement entraîné KUHN et FEYERABEND sur la mauvaise voie et, de ce fait, occasionné la pensée relativiste de la dernière décennie, cela paraît « curieux » à NIEMANN pour diverses raisons qu'il expose, et qui sont les suivantes :

POPPER aurait critiqué le relativisme dans un Appendice de 1961 [4] : il a alors déclaré que le relativisme intellectuel et moral était la maladie philosophique du siècle ;
sa philosophie serait précisément un remède à cette maladie du siècle. Aussi NIEMANN s'élève-t-il contre cette accusation qui met POPPER au même rang que les penseurs postmodernes.

POPPER se retrouve, en effet, dans la compagnie relativiste (ou postmoderne) de KUHN, FEYERABEND, LACAN, KRISTEVA, IRIGARAY, LATOUR, LYOTARD, BAUDRILLARD, DELEUZE, GUATTARI, et VIRILIO, puisque il est accusé d'avoir causé (serait-ce indirectement) le relativisme postmoderne. SOKAL/BRICMONT lui reprochent également de s'être exprimé de façon inintelligible ; et, sans doute, la mauvaise interprétation de son oeuvre provient-elle, pour eux, de l'inintelligibilité de son expression peu claire. Sur cette allusion, NIEMANN demande jusqu'à quel point un « scientifique » peut être jugé responsable d'avoir été mal compris, à moins qu'il n'ait délibérément adopté un langage obscur. Au sujet de la langue inintelligible, son argument majeur sera que POPPER s'est toujours explicitement opposé à une expression confuse ; et il n'admet pas davantage que SOKAL/BRICMONT puissent reprocher à POPPER d'avoir commis une succession d'erreurs dans son épistémologie.

NIEMANN va donc relever ces deux types de reproches en faveur desquels il remarque que SOKAL/BRICMONT n'apportent aucune citation de POPPER [p.5] : mais il faut dire que lui-même restera, dans l'ensemble de son article, avare en citations du maître ; si, toutefois, dans l'ensemble les références à l'oeuvre ne manquent pas, elles sont loin d'être toujours très explicites relativement à ce qu'elles devraient prouver.

Remarquons déjà que les deux arguments ne sont eux-mêmes pas sans faille. Critiquer le relativisme n'empêcherait malheureusement pas un philosophe de voir sa propre philosophie provoquer le relativisme, que ce soit par succession directe ou détournée. S'opposer à une expression confuse n'empêche pas non plus la confusion. Les positions d'un philosophe contre l'obscurité ou la confusion ne peuvent lui éviter de pratiquer une expression confuse ou si complexe qu'elle risque de masquer les véritables problèmes. Au cas où POPPER n'aurait pas eu la lecture qu'il méritait, sa défense n'exigerait-elle pas une lecture plus proche du texte et une interprétation plus précise de son oeuvre très complexe ?

En l'occurrence, NIEMANN pense que SOKAL/BRICMONT confondent les problèmes non résolus avec une représentation non clarifiée. Que certaines des thèses de POPPER aient été souvent critiquées (sa méthode de la falsification[1], ses critères de la vérisimilitude[2], son traitement de l'induction, ou son intérêt pour le « monde trois », monde de la pensée objective ou raison), cela ne relèverait pas pour lui nécessairement du fait des ambiguïtés ou des inexactitudes de sa philosophie : cela signifierait simplement que les problèmes qu'il a posés restent encore ouverts. Sans doute...

NIEMANN pense que la lecture fallacieuse de KUHN et de FEYERABEND ne fait plus l'ombre d'un doute : pour lui, la mauvaise lecture des « postmodernes » est évidente ; et d'ailleurs il pense qu'elle est commune à SOKAL/BRICMONT qui accepteraient sans les contester les versions de David STOVE, Larry LAUDAN, Hilary PUTNAM et W.H. NEWTON-SMITH ' dont lui-même se méfie. Quant à lui, NIEMANN préfère s'orienter vers l'exposé de David MILLER, distingué défenseur du rationalisme critique de POPPER et renvoyer aux travaux d'un autre poppérien de renom, Hans ALBERT [p. 6].

Donc, POPPER, qui a toujours veillé à ce que ses écrits soient bien lus, aurait été cependant mal lu alors que tout ce qu'il a écrit ne pouvait guère être mieux écrit... Et, mal lire Popper ' volontairement ou involontairement ? ' c'était pour SOKAL/BRICMONT faire admettre que les fautes de POPPER avaient pu entraîner les critiques exagérées de KUHN et de FEYERABEND, ceux qui allaient être à l'origine de la pensée postmoderne. Dès lors, KUHN et FEYERABEND devaient leur relativisme à l'effet d'une réaction exagérée aux écrits de POPPER : mais KUHN et FEYERABEND avaient-ils vraiment besoin d'une mauvaise interprétation de POPPER pour pouvoir développer leurs théories irrationnelles ? Étaient-ils à même de pouvoir réagir rationnellement ? NIEMANN en doute [p.7].

A propos de la mauvaise interprétation possible des écrits de POPPER, il faut dire que ce ne serait pas la première fois dans l'histoire de la philosophie qu'un philosophe serait mal compris, et pas seulement de ses détracteurs. De toute façon, une mauvaise interprétation ne se combat pas par les supposées véritables intentions de l'auteur, mais bien par l'explication extensive de ses textes.

Lui-même, NIEMANN attribue curieusement à SOKAL/BRICMONT d'avoir écrit que POPPER devait avoir été « entêté » ( stubborn ) de ne pas croire que le soleil se lèverait demain. Or « stubborn » apparaît dans l'expression qu'ils emploient de « stubborn opponent » à propos de la notion de confirmation [5] : comme l'écrivent SOKAL/BRICMONT, POPPER était en effet un « opposant farouche » de la confirmation ' et, en effet, ne lui substituait-il pas la « corroboration », dont le rôle n'est pas de confirmer ? Popper proposait plutôt des exemples correspondant à des essais rigoureux et infructueux de réfutation.

Autre interprétation personnelle de Niemann : lorsque POPPER remplace la vérification incertaine par la falsification, il s'agirait pour lui d'une falsification certaine dans l'esprit de SOKAL/BRICMONT. Étant donné qu'aucun scientifique ne rejette une théorie à la première expérience qui la contredit, SOKAL/BRICMONT « doivent » d'après lui penser que POPPER se serait trompé en supposant une falsification stricte : aussi NIEMANN conteste-t-il cette version possible de la pensée de SOKAL/BRICMONT, qui est la sienne propre et qui est erronée.


2. Les suites postmodernes de la contrainte liée à la méthode

NIEMANN souligne surtout que SOKAL/BRICMONT incriminent le fait que les épistémologues modernes (ceux du Cercle de Vienne, POPPER et d'autres) aient poursuivi la « formalisation de la méthode scientifique » [p.8]. Il explique qu'en ce qui concerne POPPER dans cette entreprise de formalisation ou d'abstraction, il s'agissait simplement pour lui « de rendre la méthode scientifique plus facilement critiquable, améliorable, et de la rendre applicable à d'autres secteurs de l'activité humaine.» Et, parce qu'ils développent l'idée qu'il est impossible d'écrire une Logique de l'enquête policière, SOKAL/BRICMONT sembleraient ipso facto refuser l'idée même de la Logique de la recherche (Logik der Forschung[3]) de POPPER [p.9]. En vérité, SOKAL/BRICMONT affirment que la codification de la recherche scientifique est totalement impossible à l'heure actuelle. Et, s'ils s'opposent, en particulier, à la formalisation de la méthode scientifique, c'est qu'ils considèrent comme fondamentales les démarches empiriques de la science réelle, que généralement les philosophes sont rares à connaître autrement que par ouï-dire.

NIEMANN excuse POPPER, en expliquant que la  formalisation ne signifie pas pour POPPER l'établissement d'une méthode fixe et déterminée, mais plutôt une discussion critique de toutes les méthodes utilisées. D'après lui, la relation de KANT à NEWTON se retrouve identique dans celle de POPPER à EINSTEIN, avec même une avance de POPPER sur KANT ! [p.10] Remarquons, toutefois, que cette avance de POPPER sur KANT est ce qu'il y a de moins certain si l'on tient compte de textes tels que la Théorie du ciel de KANT, ainsi que d'ailleurs de nombreux passages de sa Critique de la raison pure ou de ses Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, qui dépassent largement (et favorablement) certaines positions de NEWTON [6]. On ne peut rien dire de tel en ce qui concerne le rapport de la philosophie de POPPER aux théories d' EINSTEIN.

Et NIEMANN, qui veut nettement et, certes, à juste raison, distinguer POPPER de FEYERABEND, affirme cependant que POPPER a, longtemps avant FEYERABEND, lui-même enseigné l'analogue du fameux «  anything goes » ; il cite pour le prouver cette proposition tirée de la préface de La Logique de la découverte scientifique et opposée aux analystes du langage : « les philosophes sont aussi libres que d'autres d'utiliser, dans leur recherche de la vérité, n'importe quelle méthode » [7] ; il veut dire : la méthode de leur choix ' mais n'est-ce pas là une affirmation partagée par tous les philosophes, et qui n'a rien à voir avec la formule expéditive de FEYERABEND ?

NIEMANN rapproche ensuite étrangement de celle de FEYERABEND l'épistémologie d'EINSTEIN qui se vantait d'être un « opportuniste sans scrupules », à l'opposé de « l'épistémologue systématique » qui n'a qu'une idée : défendre son système envers et contre tous. NIEMANN prétend que SOKAL/BRICMONT font le même rapprochement : ne critiquent-ils pas POPPER et non FEYERABEND d'avoir provoqué le relativisme [p.11] ? NIEMANN n'en démord pas : la formalisation critique de POPPER ne peut être accusée d'avoir provoqué le relativisme postmoderne.


3. Les réactions irrationnelles à l'épistémologie de Popper.

Aussi NIEMANN commente-t-il ce passage du livre en question, Impostures intellectuelles : « une partie de l'épistémologie du vingtième siècle (le Cercle de Vienne, POPPER et d'autres) a tenté de formaliser la démarche scientifique; -- l'échec partiel de cette tentative a mené à un scepticisme radical » [8] : texte qui met en cause le falsificationisme de POPPER ; pour le défendre, NIEMANN prétend invoquer des règles non écrites de critique scientifique. Il dénonce lui-même ce qu'il appelle les fausses tentatives d'interpréter littéralement POPPER [p.12]. Là-dessus, il revient sur ce qu'il appelle les « standards scientifiques » dont il se fait une parade contre les arguments de SOKAL/BRICMONT. Lui-même n'évoquera guère les thèses de STOVE, PUTNAM, LAUDAN, et NEWTON-SMITH : comme si elles étaient par avance frappées de nullité ! Mais il répond exceptionnellement toutefois à une remarque de STOVE sur le progrès, pour affirmer que POPPER voulait « proposer des méthodes pour accroître le savoir et pour trouver un critère d'établissement du progrès scientifique » [p.13]. Voilà qui viendrait d'une bonne intention...

Cependant, nous devons remarquer que proposer des méthodes pour, à la fois, accroître le savoir et trouver un critère d'établissement du progrès scientifique, c'est là un programme difficile à suivre relativement à la science contemporaine, surtout si l'on n'est pas soi-même un spécialiste d'une science particulière. Et ce ne peut être, sans prétention ridicule, le programme ni d'un épistémologue ni d'un philosophe des sciences. Seul le scientifique spécialisé est capable de trouver les méthodes qui conviennent à la recherche dans sa propre discipline et, par conséquent, à la poursuite du progrès scientifique dans son ensemble ; n'est-ce pas son travail direct ? Quant au philosophe, rien ni personne ne l'empêche de réfléchir sur les méthodes du scientifique, du moins sur celles qui sont connues de lui ; en tout cas, il n'a pas à ordonner les méthodes que les spécialistes doivent suivre dans le détail de leurs recherches. Or, il semble, tout au contraire, que POPPER ait voulu établir pour la recherche scientifique un programme prescriptif et normatif : vraisemblablement, il sortait de son domaine de compétence.


4. Une théorie falsifiée doit-elle être abandonnée ?

Alors qu'il refuse de voir en POPPER l'ancêtre du relativisme postmoderne mais qu'il a pris POPPER comme le devancier de FEYERABEND, NIEMANN le présente maintenant comme le devancier de KUHN [p.14] : il le voit en effet comme celui qui a défini la falsification à partir des réactions d'une « communauté scientifique » [p.14]. Notons, toutefois, que le fait de penser qu'une communauté scientifique soit nécessairement d'accord sur l'état et le contenu de sa discipline n'implique pas directement de légitimer les concepts kuhniens de paradigme et d'incompatibilité. Toutefois, parmi les références de NIEMANN, l'une d'entre elles pourrait paraître adéquate à cette relation, encore qu'elle décrive un comportement normal ; celle-ci :

« Ceci revient en effet à s'arrêter à des énoncés sur l'acceptation ou le rejet desquels les divers chercheurs peuvent s'entendre. Et s'ils ne s'entendent pas, ils poursuivent tout simplement leurs tests ou les recommenceront tous »[9].

Pour cette assimilation partielle des thèses de POPPER à des solutions kuhniennes, je citerais plutôt le chapitre IV de La Logique de la découverte scientifique consacré à la falsifiabilité (section 19) et dans lequel POPPER critique le conventionalisme en suggérant la notion de « crise scientifique » et certains moyens d'y remédier :

« Chaque fois que le système 'classique' du jour sera menacé par les résultats de nouvelles expériences qui pourraient, selon mon point de vue, être interprétés comme des falsifications, le système paraîtra être ébranlé aux yeux d'un conventionaliste. Il dissipera les incohérences pouvant s'être manifestées, soit en rendant responsable notre maîtrise insuffisante du sujet traité, soit en suggérant l'adoption ad hoc de certaines hypothèses auxiliaires, voire de certains ajustements de nos instruments de mesure.
 [... ] Mais l'édification d'une nouvelle structure, l'audace qui fait notre admiration, équivalent pour le conventionaliste à la 'ruine totale de la science', selon l'expression de Dingler .» [10]

Surtout, d'après NIEMANN, POPPER n'a écrit nulle part ce qu'écrivent SOKAL/BRICMONT à propos de lui : « si les observations contredisent les prédictions, il s'ensuit que la théorie est fausse et doit être rejetée » [11]. NIEMANN affirme qu'il ne s'agit même pas ici, de la part de SOKAL/BRICMONT, d'une  simplification [12] de l'épistémologie de POPPER, mais plutôt d'une perversion de cette épistémologie ! De telles affirmations qu'il juge erronées auraient enhardi SOKAL/BRICMONT à reconnaître leur suite logique dans l' « incommensurabilité » de KUHN et le « anything goes » de FEYERABEND !

NIEMANN admet que POPPER ait pu évoquer la contradiction entre les prédictions et la base empirique d'une falsification, mais il n'aurait pas explicité de lien logique entre les premières et la seconde ! Il faut cependant reconnaître que la proposition de POPPER citée par NIEMANN :  « Il n'est pas nécessaire de dire que la théorie est 'fausse', mais nous pouvons dire que la théorie est en contradiction avec un certain ensemble d'énoncés de base acceptés » [13] a bien pour conséquence de ne pas tenir pour valide une théorie en contradiction avec les faits, puisque les « énoncés de base » concernent les faits. Et c'est pourquoi, sans devoir mériter de la part de NIEMANN l'accusation de positivistes, SOKAL/BRICMONT écrivent à propos de l'épistémologie de POPPER :

« On ne peut jamais prouver qu'une théorie est vraie car elle fait, en général, une infinité de prédictions empiriques dont on ne peut tester qu'un sous-ensemble fini ; mais on peut néanmoins prouver qu'une théorie est fausse car il suffit pour cela d'une seule observation (fiable) qui la contredise » [14].

En effet, NIEMANN fait allusion à certains « positivistes » et à leur croyance dans l'existence de « vérités absolues » ; et il écrit :

« En tout cas, quiconque croit de façon irréfléchie dans la vérité absolue des observations pourrait croire logiquement que des données empiriques absolument vraies contredisant la théorie devraient conduire à un refus de la théorie. POPPER n'a pas représenté cette conception, mais l'a combattue comme aucune autre. Que cette conception positiviste ne trouve plus aujourd'hui aucun défenseur, devrait être son mérite avant tout ». Or, SOKAL et BRICMONT se sont défendus d'être des « positivistes » dans ce sens-là ; et surtout de croire dans des «vérités absolues ».

Cette interprétation de NIEMANN est courante chez certains épistémologues qui ne distinguent guère d'autres alternatives ; pour eux, les positivistes sont sujets à des croyances absolues...  

Pour la seconde partie de la phrase, NIEMANN va jusqu'à répondre que POPPER a toujours dit le contraire [p. 15]. Mais il faudrait citer les textes qui le prouvent. Or, d'une manière générale et confirmée, POPPER n'a jamais affirmé autre chose que ce qui suit :

il n'y a aucune théorie qui soit vraie
il y a des théories qui sont falsifiées ou réfutées.

Et, si POPPER ne dit pas explicitement qu'elles sont « fausses », il est clair que dire les théories « falsifiées » implique qu'elles ne méritent plus toute notre confiance.

Et, si, selon la méthode de POPPER, on cherche, non pas, certes, à vérifier mais plutôt à falsifier l'exposé de la philosophie de POPPER que font SOKAL/BRICMONT, l'argumentation devrait être plus complète et révéler ce qui commande dans la pratique l'usage des concepts 'vrai' et 'faux' chez POPPER. En particulier, la citation proposée gagnerait à être située dans son contexte, car lorsque POPPER écrit exactement : « Il n'est pas nécessaire de dire que la théorie est 'fausse' ; nous pouvons dire qu'elle est en contradiction avec un certain ensemble d'énoncés de base acceptés », il s'exprime ouvertement dans un contexte dans lequel les concepts de 'vrai' et de 'faux', sans être interdits dans sa logique de la science (il affirme lui-même qu'ils ne sont pas interdits [15]), peuvent pourtant être évités. POPPER veut les éviter pour n'avoir pas à revenir sur une vérité qui, proclamée hier, serait déclarée fausse aujourd'hui :

« Lorsque nous estimons qu'un énoncé est corroboré ou qu'il ne l'est pas, il s'agit aussi d'une évaluation logique et donc également d'une évaluation intemporelle : nous tenons en effet qu'il existe une relation logique déterminée entre un système théorique et un certain système d'énoncés de base acceptés » [16].

Pour POPPER - précisément dans le même chapitre X de La logique de la découverte, (section 84), par ailleurs cité par NIEMANN - « corroboré » remplace « vrai », de même que « falsifié » remplace « faux », mais dans des considérations temporelles différentes : 'vrai' et 'faux' étant jugés par lui « non empiriques ». Et POPPER écrit explicitement : « nous tenons en effet qu'il existe une relation logique [17] déterminée entre un système théorique et un certain système d'énoncés de base acceptés ». Donc, du moins dans ce texte, POPPER est loin de s'être gardé d'expliciter un lien logique entre les prédictions et la base empirique : il rattache, dans « une relation logique déterminée », certains énoncés de base à des conclusions falsifiées. POPPER n'écrit-il pas : « Je dirai même que certains énoncés sont hypothétiques compte tenu du fait que l'on peut en dériver des conclusions (à l'aide d'un système théorique) dont la falsification peut entraîner leur propre falsification » - et cela se trouve explicitement dans un passage également proche d'un autre passage par ailleurs cité par NIEMANN (loc. cit., chap. III, section 18).

Si, en fin de compte, comme il apparaît, la « falsification » n'a aucun sens discriminatif, et si « faux » est un terme qui n'est guère usité, alors que signifie l'épistémologie poppérienne du point de vue de la recherche scientifique ? Surtout, pourquoi s'occuper de « falsification » s'il n'y a jamais de vérification préalable qui soit légitime ?


5. Vérification certaine, falsification incertaine ?

NIEMANN reprend d'ailleurs la phrase de SOKAL/BRICMONT : « en abandonnant la vérification, on paye un prix très élevé ; de plus, on n'obtient pas ce qui nous est promis, car la falsification est bien moins certaine qu'il ne paraît. » [18]

Naturellement, SOKAL/BRICMONT pensent vérification et falsification, non pas d'un point de vue philosophique propre au cadre systématique de POPPER ' et qui se situe véritablement à l'extérieur de la recherche scientifique proprement dite ' mais bien dans la perspective des résultats positifs généralement souhaités pour toute recherche. Remarquons que cela ne veut pas dire précisément qu'ils pensent que POPPER ait parlé de « falsification certaine », mais au contraire, cela rend manifeste que, du point de vue d'une méthode de recherche, la falsification peut être jugée moins certaine que la vérification, c'est-à-dire, en un mot, moins fructueuse, surtout si elle ne signifie rien de décisif à proprement parler, du point de vue heuristique.

Par conséquent, même si NIEMANN signale que POPPER n'a pas directement conçu de « falsification certaine » [p.16, note 57], du point de vue de POPPER il reste que le critère de démarcation entre une hypothèse scientifique et une pseudo-hypothèse est bel et bien constitué par la réfutabilité et donc la falsification, et non par la vérifiabilité ni la confirmabilité. Or, il faut remarquer qu'il existe une condition essentielle que les poppériens ont sous-estimée  : en effet, il se trouve que le critère de réfutabilité exige que les théories scientifiques soient axiomatisées - ce qui se trouve fort éloigné d'être le cas universel. En outre, il existe un autre fait important qui a été négligé par les poppériens : la physique contemporaine donne aux hypothèses scientifiques la forme d'énoncés statistiques ou probabilistes, genre d'énoncés pour lequel le réfutationisme de POPPER est totalement inefficace.

L'argumentation de NIEMANN renvoie d'ailleurs à des manifestations de la doctrine de POPPER qui vont dans un sens contradictoire à ses thèses les plus connues : un texte de 1930 cité par NIEMANN affirme que « les théories scientifiques ne représentent pas des systèmes vérifiables ; mais elles ne sont pas non plus falsifiables » [p.16]. Selon cette proposition, les théories scientifiques ne seraient donc ni vérifiables ni falsifiables ! NIEMANN explique que POPPER voulait dire que les théories ne sont « pas absolument falsifiables », mais cela ne veut-il pas dire aussi qu'elles ne sont « pas absolument vérifiables » puisque la proposition comporte aussi bien le terme 'vérifiable' que le terme 'falsifiable'. Jusque dans la traduction anglaise de sa grande oeuvre, POPPER écrira qu'il ne peut y avoir de réfutation définitive d'une théorie [p.17]: « les falsifications ne sont jamais absolues » [19]. On peut alors s'interroger sur l'avantage heuristique qu'il peut y avoir à préconiser des réfutations plutôt que des confirmations, puisque les réfutations ne permettent pas davantage de poser des jalons fermes dans le progrès du savoir.


6. La falsification certaine ne fonctionne pas
7. La falsification est bien plus compliquée

À titre d'illustration, NIEMANN cite POPPER écrivant sur lui-même : « POPPER a toujours affirmé... que...les meilleures théories des sciences empiriques ne peuvent être démontrées fausses » [p.18). Soulignons que POPPER écrit précisément : « les meilleures théories » dont il faut espérer normalement qu'elles ne soient pas fausses... Mais on pourrait aussi poser une première question : comment ont-elles été reconnues « les meilleures », puisque ni la vérification ni la « falsification certaine » n'existent, et par conséquent ne peuvent donc fonctionner ?

C'est d'ailleurs après avoir écrit « la falsification est bien moins certaine qu'il n'y paraît » [20] que SOKAL/BRICMONT écrivent « la falsification d'une théorie est bien plus compliquée qu'il n'y paraît » [21]. D'où le commentaire de NIEMANN  qui répète derrière SOKAL/BRICMONT qu'une théorie ne se présente pas toute seule à l'opération de falsification : elle est toujours accompagnée d'un grand nombre de conditions marginales et d'hypothèses auxiliaires [p.19]. Or, un problème se pose : celui de savoir quelles sont les théories ou les propositions à rejeter ; et c'est ce que demande aussi NIEMANN.

Comme l'écrivent SOKAL/BRICMONT, « les propositions scientifiques ne sont pas falsifiables une par une, car pour arriver à en déduire une quelconque prédiction empirique, on doit faire un grand nombre d'hypothèses additionnelles »[22]. Je pense que c'est probablement pour cette raison que POPPER évoquait des « niveaux d'universalité » et des « degrés de précision ». En ce qui concerne les niveaux d'universalité et les degrés de précision [23], POPPER donnait aussi une solution qui consistait à dériver l'énoncé le moins universel ou le moins précis du plus universel ou du plus précis. Là encore, il faut remarquer la chance que nous avons de pouvoir nous trouver devant des énoncés déjà reconnus les plus précis et les plus universels, quand on croit avec Popper que ce résultat ne sera jamais l'effet d'une falsification !

La position de NIEMANN persiste à montrer que l'épistémologie de POPPER est si compliquée qu'elle échappe au reproche majeur qu'il refuse, et selon lequel ce sont les défaillances de POPPER qui sont à compter comme ayant été particulièrement efficaces dans la généalogie du postmodernisme...


8. Les théories ne se laissent pas contrôler séparément
9. La science peut vivre avec des théories falsifiées

Que les théories ne soient pas « falsifiables une par une »[24], ainsi que l'écrivent SOKAL/BRICMONT, c'est ce que QUINE a le mieux démontré à travers son holisme [p. 20]. En tout cas, SOKAL/BRICMONT trouvent que certaines expressions de la pensée de QUINE leur conviennent mieux que d'autres, car elles sont moins radicales ; telle celle-ci : « le contenu empirique est partagé par des groupes d'énoncés et ne peut pas, pour l'essentiel, être réparti parmi ces énoncés. Mais, en pratique, ce groupe d'énoncés n'est jamais l'ensemble de la science. » [25] Or, nous rappelle NIEMANN, 37 ans avant SOKAL et BRICMONT, POPPER s'était déjà expliqué avec la thèse de QUINE ; et il y avait même répondu de la même façon qu'eux, 65 ans avant eux [26] !

Ainsi, que les théories soient falsifiées n'entraîne pas qu'elles soient systématiquement rejetées même si telle pourrait être la volonté profonde du poppérien, c'est ce que NIEMANN exprime in extenso : « Un poppérien pourrait vivre avec des théories falsifiées ; mais il ne le veut généralement pas » [p.22]. Du moins doit-il en être ainsi, nous explique NIEMANN, aussi longtemps qu'aucune autre théorie alternative ne se présente. Si tel était le cas, le poppérien rejoindrait le chercheur authentique qui vise davantage à vérifier qu'à « falsifier » ou, du moins, qui ne « falsifie » qu'en vue de vérifier ;  mais vérifier n'est nullement l'intention du poppérien.

SOKAL/BRICMONT évoquent, par exemple, une difficulté telle que l'orbite de Mercure « falsifiant » la théorie de NEWTON, cependant retenue dans le domaine de la science malgré la falsification évidente : « si l'on tient compte du contexte, on peut très bien soutenir qu'il est rationnel de procéder ainsi, au moins durant un certain temps, sinon toute science serait impossible » [27]. Pour pallier de telles inconvénients et sauver les hypothèses en péril, POPPER avait proposé des remèdes : il invitait soit à réfléchir à l'ensemble du système (était-ce en vue de pressentir une quelconque crise  ou révolution scientifique ?), soit même à user d'hypothèses ad hoc (que les scientifiques évitent autant que possible). C'est précisément, nous rappelle NIEMANN, ce qu'enseigne La Logique de la découverte scientifique. Donc, conclut-il, il ne peut y être question ni d'ambiguïtés ni d'inexactitudes. Toutefois, une question peut alors se poser : où la théorie de la falsification commence-t-elle et surtout où finit-elle ? Avant tout : à quoi sert-elle exactement ?


10. S'approcher de la vérité grâce à des vérifications inattendues
11. D'autant plus de vérisimilitude qu'il y a plus de vrai vraisemblable

À propos de « vérifications inattendues » [p. 23], NIEMANN cite ce qu'écrivent SOKAL/BRICMONT :

 « Par ailleurs, l'histoire montre que ce qui fait accepter une théorie scientifique, ce sont surtout ses succès [...]. De plus, la crédibilité de cette théorie s'est trouvée renforcée par des prédictions telles que le retour de la comète de Halley en 1759 et par des découvertes spectaculaires telles que celle de Neptune en 1846 [...] » [28]

NIEMANN commente ces exemples de la sorte : POPPER refuserait de prendre pour une vérification réussie  la prédiction de Neptune par la théorie de NEWTON et sa découverte effective. POPPER prenait en effet la prédiction d'un phénomène - dont il jugeait qu'il était totalement « invraisemblable » - non pas comme une vérification, mais bien comme un essai rigoureux de falsification !

Rappelons toutefois que POPPER, en particulier dans Misère de l'historicisme (1956), distinguait entre prédiction et prophétie : la première se faisant en termes conditionnels c'est-à-dire avec à la base des conditions initiales, et la seconde étant l'expression catégorique d'une conjecture. Quand on connaît les conditions des prédictions ici évoquées (le calcul et l'observation), peut-on raisonnablement confondre soit la prédiction du retour de la comète de HALLEY, soit l'existence de Neptune - calculée par John Couch ADAMS et Urbain LE VERRIER, observée par Johann GALLE - avec une simple prophétie ? Certes, non.

Ou encore, peut-on dire que la confirmation de la théorie de NEWTON soit due à une  vérification « inattendue », alors que la théorie de NEWTON est à l'origine de calculs appuyés par des observations, calculs et observations permettant de prédire des événements qui la vérifient ? C'est la réalisation de la prédiction qui constitue ici l'expérimentation de la validité de la théorie. POPPER identifie le caractère « inattendu » d'un événement à une connaissance d'une « faible probabilité » [29]. Mais peut-on invoquer les notions d'inattendu ou d'invraisemblable en ce qui concerne la découverte de Neptune ? Si oui, il faudrait étendre ces notions à toutes les connaissances dont l'humanité a fait progressivement l'acquisition sur la base de son ignorance initiale : toute nouvelle connaissance est, en effet, de ce point de vue, inattendue ou invraisemblable comparée à l'ignorance initiale, mais elle ne l'est plus du tout si on la pense relativement aux efforts qui l'ont provoquée : les calculs et les observations.

Il est étrange que l'on puisse taxer d' « improbabilité » le fait observé qu'une planète jusque-là inobservée puisse être découverte dans l'espace où la plaçaient précisément certains calculs (en l'occurrence ceux de LE VERRIER et d'ADAMS [30] ) ! Or, c'est ce que fit POPPER qui en même temps taxa de « merveilleuse corroboration » de la théorie de NEWTON les prédictions conduisant à la découverte de Neptune, et cela uniquement parce qu'elles concernaient une « excessive improbabilité » ! Là encore, « improbabilité » ne renvoie pas à un calcul mathématique de probabilité mais bien à l'état psychologique d'ignorance dans lequel se trouve quiconque avant toute connaissance nouvelle.

En conclusion, au lieu d'une induction, ce que NIEMANN voit dans la même perspective que POPPER, ce sont des indices de vérisimilitude [p.24], concept qui se rapporte à la comparaison entre les théories [p.25 et p.26]. En effet, il se réfère alors à une autre histoire de planète, celle qui opposa les théories de NEWTON et d'EINSTEIN. Il s'agit de l'orbite de Mercure [p.24], à propos de laquelle SOKAL/BRICMONT écrivent :« Mais nous ne sommes pas au bout des difficultés du poppérisme. En le suivant à la lettre, on devrait dire que la théorie de NEWTON était falsifiée depuis longtemps par le comportement anomal de l'orbite de Mercure » [31]. On expliquera plus tard l'anomalie (en 1915) « comme une conséquence de la théorie de la relativité générale d'EINSTEIN » [32].

Dans le langage de POPPER, d'une part, la théorie de NEWTON est « corroborée » par l'existence de Neptune ; d'autre part, elle se révèle « falsifiée » par l'orbite de Mercure qui corrobore la théorie d'EINSTEIN. Pour NIEMANN, cette « contradiction » devrait éloigner à jamais toute tentation théorique de se référer à l'induction. Et il insiste surtout pour souligner que la découverte de Neptune ne saurait, en aucun cas, être classée sous la rubrique de l'induction ; et cela, entre autres raisons, à cause de la sous-détermination des théories par les faits [p.25].

SOKAL/BRICMONT confirment la sous-détermination : « il y a toujours un grand nombre, même une infinité de théories compatibles avec les faits, et cela, quels que soient les faits, et quel que soit leur nombre » [33]. Pour NIEMANN, cette sous-détermination qu'exprime la thèse de Duhem-Quine avait déjà été pressentie par POPPER (en 1930-1933 [34]) ! Pour faire face à ce problème, SOKAL/BRICMONT proposent de confronter la théorie aux preuves empiriques :

en disposant d'arguments si forts en faveur d'une théorie que la mettre en doute serait déraisonnable ;
en supposant qu'une bonne théorie encore inconnue est encore possible, si bien que la théorie existante ne jouit plus que d'une « probabilité subjective faible » [35] ;
en constatant qu'il n'existe « aucune théorie plausible qui rende compte de tous les faits existants » [36].

NIEMANN s'étonne que les scientifiques veuillent formuler la relation existant entre les données et la théorie : cette relation est pourtant une opération élémentaire qui semble indispensable à l'épistémologie classique. Comme par ironie, il souligne que la théorie puisse être « devenue plus probable au moins subjectivement » selon ce qu'il interprète de SOKAL et BRICMONT qui écrivent plus précisément :

« Lorsqu'une théorie se soumet à un test de falsification sans être réfutée, un scientifique considérera qu'elle est partiellement confirmée et lui accordera une vraisemblance ou une probabilité subjective plus grande. » [37]

N'est-ce pas la démarche scientifique courante ' apparemment inconnue des philosophes poppériens ? Mais sans doute le statut de la vérité poppérienne est tel qu'une concordance ne puisse être qu' « inattendue » (unerwartete Zusammenpassen) (p.26) !


12. La « nouvelle méthode de l'induction »

SOKAL et BRICMONT sont heureusement reconnus pour n'être pas les seuls à ne pas comprendre la notion poppérienne de corroboration [p. 26]. Les deux physiciens écrivent :

«Notons que POPPER dit qu'une théorie est 'corroborée', lorsqu'elle passe avec succès des tests de falsification. Mais le sens de ce terme n'est pas clair : il ne peut pas être simplement synonyme de 'confirmée', sinon toute la critique poppérienne de la démarche inductive perdrait son sens. Voir PUTNAM (1974) [38], pour une discussion plus détaillée »[39].

C'est pourquoi NIEMANN rappelle, en se référant au chapitre X de La Logique de la découverte scientifique, qu' « une hypothèse est corroborée quand elle a résisté à l'épreuve des tests » [p. 27]. POPPER y explique quelles relations de compatibilité et d'incompatibilité la corroboration peut établir :

« Nous interprétons l'incompatibilité comme une falsification de la théorie. Mais la seule compatibilité ne doit pas nous autoriser à attribuer à la théorie un degré positif de corroboration : le simple fait qu'une théorie n'a pas encore été falsifiée  ne peut évidemment être considéré comme suffisant. En effet, rien n'est plus facile que de construire un nombre quelconque de systèmes théoriques compatibles avec n'importe quel système donné d'énoncés de base acceptés. » [40]

On peut comprendre que la non falsifiabilité ne soit pas suffisante à faire admettre une théorie ; mais comme rien ne permet de confirmer cette dernière, on ne voit pas comment la science pourrait jamais s'édifier : la solution poppérienne est décidément insatisfaisante pour les scientifiques.

NIEMANN note que l'exemple d'induction que donnent SOKAL et BRICMONT porte sur l'application de la science, lorsqu'ils citent médecins et ingénieurs [41] et il en déduit que SOKAL et BRICMONT confondent science et technique ! Il prétend même ne trouver aucune théorie de l'induction chez SOKAL et BRICMONT, alors qu'il a dû lire leurs affirmations propres à situer et à résoudre le problème : 

« Les historiens, les détectives et les plombiers ' en fait, tous les êtres humains utilisent les mêmes méthodes d'induction, de déduction et d'évaluation des données que les physiciens ou les biochimistes. » [42]
«[ ...] il ne peut y avoir de réponses à des questions telles qu'une justification générale du principe d'induction (autre problème légué par Hume). Il y a des inductions qui sont justifiées et d'autres qui ne le sont pas ou, pour nuancer une fois de plus, des inductions qui sont plus raisonnables et d'autres qui le sont moins. » [43]
«Évidemment,  toute induction est une inférence de l'observé à l'inobservé et aucune inférence de ce type n'est justifiable en utilisant seulement la méthode déductive. » [44]

Or, POPPER privilégiait la déduction au détriment de l'induction. Quant à NIEMANN, il tire sa conclusion en relevant que la « nouvelle théorie de l'induction » consiste à affirmer que « quelques inductions sont justifiées et d'autres ne le sont pas » [p. 29] !


13. Les standards scientifiques

L'article de NIEMANN se termine par un catalogue énumérant les « standards scientifiques » : il y en a 18 qui concernent le comportement surtout dans le domaine de l'herméneutique : mais laquelle ? Il faut reconnaître que toutes ces propositions mériteraient d'être examinées séparément les unes et les autres, toutefois sur la base d'une question : pour quelles fins ? D'une part, s'agit-il d'aider à la découverte ou à la justification ? D'autre part, s'agit-il d'aider à l'éthique ou à l'épistémologie ?

En fait, il semble que ce soit tantôt pour une raison et tantôt pour une autre que soient invoqués les principes énumérés et qui sont des principes : de précision, de fondation, de convenance ou de proportionnalité ; de même, les règles de circonspection, d'objectivité, d'empirisme, de preuve, d'intelligibilité, ou de compétence. Principes et règles auxquels je ne pense pas que SOKAL/BRICMONT aient jamais failli, même s'ils sont néanmoins accusés de n'avoir pas renforcé l'argument faible de l'adversaire quand ce fut le cas !


 

NOTES


1) 'Die 'Krise in der Erkenntnistheorie'. SOKAL, BRICMONT und die wissenschaftlichen Standards in der Philosophie ' (Conceptus, XXXII 1999, Nr.80, 1-35).
2) Hans-Joachim NIEMANN cite Impostures intellectuelles dans la traduction anglaise : Fashionable Nonsense : Intellectuals' Abuse of Science. New York : Picador, USA, 1998. Il existe une traduction allemande : Eleganter Unsinn ' Wie die Denker der Postmoderne die Wissenschaften mi'brauchen. München : C.H. Beck, 1999.
3) Impostures intellectuelles (1997), Paris : Le Livre de Poche, 1999 ; je cite cette édition, p. 103.
4) The Open Society and its Enemies (1945), 12è éd. Routledge and Kegan Paul, Londres, 1977.
5) Impostures intelectuelles,1999, p. 105 ; éd. américaine, p. 63.
6) C'est ce que j'ai démontré, entre autres, dans : Angèle KREMER MARIETTI, Philosophie des sciences de la nature, Paris, PUF, 1999.
7) Karl POPPER, La Logique de la découverte scientifique (1935), Paris, Payot, 1973, Préface à l'édition anglaise (1959), p. 12.
8) Impostures intellectuelles, p.102 ; éd. américaine, p. 60.
9) Karl POPPER, La Logique de la découverte scientifique, ch. V (section 29, 2è §) p. 104.
10) Op. cit., p. 78.
11) Impostures intellectuelles, p.104 ; éd. américaine, p. 62.
12) SOKAL et BRICMONT savent parfaitement qu'ils simplifient les thèses de POPPER ; cf. op. cit., p. 104, note 68 : «Néanmoins, rien de ce qui suit ne dépendra de ces simplifications ». 
13) Karl POPPER, La Logique de la découverte scientifique, ch. X (section 84, 2è §), p. 280.
14) Impostures intellectuelles, p. 104.
15) La Logique de la découverte scientifique, ch. X (section 84), p. 280 : « Ceci ne signifie certes pas qu'il nous est interdit d'utiliser les concepts 'vrai' et 'faux' ou que leur utilisation crée quelque difficulté particulière. »
16) Op. cit., ch. X (section 84), p. 281.
17) Je souligne.
18) Impostures intellectuelles, p.104.
19) Voir, cités par NIEMANN : K. POPPER, The Logic of Scientific Discovery, London, Hutchinson, 1959, l'Index à 'Disproof': 'No conclusive disproof of a theory can be produced'; de même, K POPPER, Die beiden Grundprobleme der Erkenntnistheorie (1930-33), Tübingen, Mohr-Siebeck, p. 354.
20) Impostures intellectuelles, p.104.
21) Op. cit., p. 106.
22) Op. cit., p. 108.
23) K. POPPER, La Logique de la découverte scientifique, section 36, p. 123.
24) Impostures intellectuelles, p. 108.
25) Op. cit., p. 108, note 77 ; éd. américaine, p. 66, note 74.
26) Il s'agit respectivement d' un article de 1960, « Vérité, rationalisme et la croissance de la connaissance » et, globalement, de La Logique de la découverte scientifique.
27) Impostures intellectuelles, p. 110 ; éd. américaine, p. 67.
28) Op. cit., p. 106 ; éd. américaine, p. 63-64.
29) Voir Karl POPPER, Realism and the Aim of Science [1956], Edited by W.W. Bartley, III, Totowa, NJ : Rowman and Littlefield, 1983, p. 238.
30) Op. cit., p. 247.
31) Impostures intellectuelles, p. 110 ; éd. américaine, p. 67.
32) Op. cit., éd. française, p. 110, note 79.
33) Op. cit., éd. française, p. 113. ; éd. américaine, p. 69.
34) Cité par NIEMANN ; cf. Karl POPPER, Die beiden Grundprobleme der Erkenntnistheorie.
35) Impostures intellectuelles, p.114 ; éd. américaine, p. 71.
36) Ibid, éd. française.
37) Impostures intellectuelles, p.104 ; éd. américaine, p. 62.
38) Hilary PUTNAM, 'The 'corroboration' of theories', in The Philosophy of Karl POPPER, vol.1, éd. par Paul A. Schilpp, LaSalle, Illinois, USA, Open Court Publishing Company, p. 221-240.
39) Impostures intellectuelles, p 105, note 69.
40) Karl POPPER, La Logique de la découverte scientifique, ch. X (section 82), p. 271.
41) Impostures intellectuelles, p.106 ; éd. américaine, p. 63.
42) Impostures intellectuelles, p.97.
43) Impostures intellectuelles, p.101.
44) Impostures intellectuelles, p.105.


[1] Comme la plupart des traducteurs et commentateurs français des textes de Popper, je n'utilise pas les termes 'falsifier', 'falsification' et leurs dérivés, dans le sens français qui leur est propre, mais dans le sens que donne Popper aux termes anglais originaires ainsi traduits.
[2] La « vérisimilitude » est définie par The Oxford Dictionary of Philosophy : « The extent to which a hypothesis approaches the truth. The first approach to the notion, due to Popper, identifies this with the extent to which a theory captures the whole truth : a theory T will have more verisimilitude than a rival T just in case T implies more truths and fewer falsities than T. But the formal development of the notion has proved extremely tricky, especially as the verisimilitude of theories is apt to vary with variations in the language in which they are couched.'
[3] Titre allemand original de Logique de la découverte scientifique.

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