DOGMA

Angèle Kremer Marietti

Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques, Paris

Auguste Comte

Épistémologie et Politique Positives

(Paru dans Hommage à Oscar Haac, sous la direction de Gunilla Haac, Paris, L'Harmattan, Collection "Commentaires philosophiques", 2003)


La logique des systèmes

Auguste Comte a mis en évidence l’existence d’une histoire des logiques humaines en soulignant le lien nécessaire et réciproque des systèmes et des institutions de signes, que sont les langues et les sciences, avec les systèmes de société. L’histoire humaine globale était déjà pour Comte essentiellement une histoire sociale sur laquelle il voyait agir l’impact des logiques humaines fondamentales, logiques ou systèmes, qu’il reconnaissait pour être la logique des sentiments, la logique des images et la logique des signes.

Parce qu'il reliait étroitement la vie intellectuelle à la vie sociale, Auguste Comte ne pouvait séparer son projet de société d'une épistémologie fondamentale. Et, s'il entreprit et accomplit une oeuvre encyclopédique, c'est parce qu'il considérait les problèmes politiques, sociaux et culturels comme étant étroitement liés à notre capacité de les résoudre, et pour lui cette capacité était elle-même politique, sociale et culturelle.

Il y a donc une interrelation constante et permanente chez Comte entre la spéculation et l'action. Auguste Comte 1'affirme très tôt dans la lettre à Valat du 28 septembre 1819[1], alors qu'il est âgé de 21 ans : il ne concevrait pas un travail scientifique qui n'aurait aucune finalité d'utilité humaine, et inversement, pour lui les travaux politiques devaient donner prise à l'intelligence.

Avant que son projet encyclopédique ne se développât jusqu'à devenir le Cours de philosophie positive, Comte élabora diverses propositions de concours qu'il soumettait aux penseurs contemporains auprès desquels il sollicitait une participation active. Il rédigea ainsi avec l'approbation de Saint-Simon quelques plans de recherches qu'il intitula du nom de « Programmes », tel le Programme d'un travail sur les rapports des sciences théoriques avec les sciences d'application[2] qu'il proposa au public en 1817. De 1817 à 1820, Comte mit ainsi sur pied un certain nombre de travaux préparatoires dont on peut dire qu'ils se continuèrent après 1820 sous une autre forme qui leur valut dans une édition ultérieure le titre d'Opuscules de philosophie sociale[3]. Il désignera le troisième de ces opuscules, rédigé en 1822 et revu en 1824, comme étant son « opuscule fondamental », le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, car il y exposait déjà la fameuse loi des trois états accompagnée d'une ébauche de classification des sciences. Enfin, dans les séances de son « Cours oral de philosophie positive »[4], qu'il prononça dès 1826 devant un public scientifique, il eut le loisir d'établir une revue générale des sciences positives admises a l'époque. Son plan d'enseignement suivait une classification ou une hiérarchie des sciences, qu'il allait désormais utiliser comme un système-clé ou une grille de concepts. Il allait y prendre appui pour déterminer, selon la loi des trois états, la nécessité historique et logique de la nouvelle discipline conçue de tous les points de vue sociaux, historiques et politiques, et se présentant comme la finalité de l'épistémologie des sciences positives : la Sociologie.

Mais cette sixième science, considérée comme la « dernière » en 1839 au Tome IV du Cours de philosophie positive, devait être suivie explicitement en 1852 d’une septième science, la Morale[5], présentée au premier chapitre du tome Il du Système de politique positive. Comte tirait la nécessité de la science morale d'une considération qui lui était propre: à savoir que l'ordre individuel, concerné par la morale abstraite, est au cœur de la sociologie où il se trouve subordonné à l'ordre social, tout comme l'ordre social est subordonné à l'ordre vital, comme ce dernier est subordonné à l'ordre matériel. Ces successives subordinations n'excluaient pas pour lui la spécificité ni l'originalité propres à ces différents ordres ni aux sciences concernées. Le septième degré de la série des sciences « aboutit, écrivait Comte, à l'homme envisagé de la manière la plus précise »[6]. En effet, le double poids de l'ordre matériel et de l'ordre vital est réellement supporté par l'homme à travers l'ordre social qui contribue à les modifier ; aussi, du point de vue de cette septième science, l'ordre individuel devient « le régulateur immédiat de nos destinées »[7], en même temps qu'il éprouve la pression de tous les ordres à travers l'ordre social auquel il est subordonné.

L'association du théorique et du pratique remonte aux premières réflexions[8] de 1816, alors que Comte se prénommait encore Isidore, et qu'il était élève de l'Ecole Polytechnique. Depuis son adolescence jusque dans l'opuscule fondamental de 1822, comme ensuite dans le dernier tome du Cours de philosophie positive en 1842, comme dans le Discours sur l'ensemble du positivisme en 1848, ainsi que dans le Système de politique positive de 1851 à 1854, et surtout enfin dans ses derniers écrits jusqu'à sa mort en 1857, Auguste Comte a toujours résolument tenu à relier les travaux théoriques à la finalité pratique de la réorganisation sociale, ayant observé que le développement de l'intelligence humaine est solidairement impliqué dans l'histoire des sociétés, et que l'intelligence est même d'autant plus développée que l'altruisme est plus prononcé[9].

Spéculation épistémologique et spéculation pragmatique se relient donc étroitement dans le positivisme comtien. Si la réflexion tend à y guider l'action, c'est parce qu'elle s'est prioritairement inspirée de la nécessité d'envisager l'action. Considérant la sociologie non pas comme objectivisante, mais comme la discipline théorique concernant la subjectivité réelle de l'humanité, Auguste Comte a promu la méthode anthropologique qui était la sienne à un statut qu'il définissait comme « subjectif », c'est-à-dire qu'il situait au-delà de l'observation matérialisante qui avait, d'ailleurs, il est vrai, permis de le dégager. Dès lors, toute l'épistémologie comtienne sera centrée sur la prise en considération et la mise en valeur des phénomènes sociaux – les plus « nobles » de tous, disait Comte – et que l'état général des sciences fondamentales semblait devoir permettre de reconnaître comme relevant enfin d'une science ayant place légitime dans le système des sciences positives jusque-là reconnues. Cette épistémologie met en avant les hommes et non plus le monde. Elle a son effet propre sur la hiérarchie des sciences positives qu'elle renverse (Astronomie, Physique, Chimie et Biologie) soumise jusque-là à la nécessaire présidence mathématique, pour la mettre sous la présidence de la Sociologie. Une fois le principe de socialité admis par les savants, Comte envisageait la perspective d’une « anthropologie »[10], ainsi qu’il l'affirmait dans le Catéchisme positiviste (1852). À la différence de celle de Hegel qui montre que ce qui s’affirme finit par se nier et mourir, l’anthropologie de Comte considère que « ce qui se trouve d’abord figé et ‘aliéné’ de l’histoire générale est lui-même transfiguré, mais positivement, et intégré à cette histoire générale »[11].

Si, pour Comte la scientificité devait être « sociale », inversement, la société devait être résolument « scientifique » ou, plus précisément, reconnue comme étant en conformité avec son degré propre de scientificité. Ce qui veut dire que la scientificité est, d’après Comte, sociale du point de vue d’un principe sémiotique abstrait, parce que la société relève de la constitution des différents systèmes de signes qui lui sont propres, sans qu’elle n’en soit ni la cause ni l’effet, mais bien selon une réciprocité d’action jouant entre société et systèmes de signes. La scientificité obéirait également à un principe d'homologie : en effet, proche du principe sémiotique, il règne dans le positivisme un principe d'homologie. Avec la loi des trois états, les deux principes de sémiologie et d’homologie permettent d'appliquer la norme scientifique d'unification théorique, qui sera également repérable chez Poincaré si l’on se réfère à son ouvrage La science et l'Hypothèse[12], et qui, à elle-seule, pourrait justifier un troisième principe, le principe même de la classification, ainsi, d’ailleurs, que Duhem[13] le reconnaîtra. De plus, le principe d'homologie appartient logiquement à une thèse épistémologique générale qui ne sera formulée que plus tard par Henri Poincaré, et selon laquelle aucune hypothèse isolée ne peut être légitimement prise en considération pour être contrôlée[14] : car, seul l'ensemble des hypothèses est habilité à subir le contrôle de l'expérience. Relativement au principe d'homologie, nous pouvons remarquer que l'homologie des concepts, qui est à l'œuvre dans la pensée de Comte, correspond strictement à l'homologie de structure et de processus qu'il observe entre l'homme et le monde. C’est d’ailleurs ce qui implique une continuité fondamentale entre le monde et l’homme, continuité au sein de laquelle les phénomènes les plus grossiers (relevant des sciences cosmologiques) expliquent les phénomènes les plus nobles (relevant des sciences humaines) : Comte n'a jamais cessé de l'énoncer. Très curieusement, sans cette explication de type holistique commandant l'homologie des concepts, l'accès légitime au niveau de la Morale abstraite eût été impossible. Car la référence à un système d'ensemble obéissant au principe d'homologie a été pour Comte une nécessité théorique praticable universellement, et par conséquent un critère de vérification à partir duquel il lui était logiquement possible d’apprécier les expérimentations et leurs conclusions.

Le projet politique

C’est ainsi que Comte abordait le projet politique. Parce qu'il pensait à l'instar de Francis Bacon que la puissance humaine au sens large est proportionnée à la connaissance[15], et qu'il suivait sa propre maxime : « Science, d'où prévoyance; prévoyance, d'où action », Auguste Comte ne pouvait dissocier le projet politique de son projet encyclopédique. Comte reliait sa sémiotique à la loi des trois états, et, en particulier, aux trois sous-états théologiques. En effet, la logique des sentiments relève du fétichisme ; la logique des images dépend du polythéisme ; et la logique des signes (linguistiques, arithmétiques et mathématiques) relève du monothéisme. La supériorité du fétichisme consistait pour Comte dans le fait qu'il avait fondé le langage, le « penseur fétichiste » étant pour lui plus proche de la réalité phénoménale que le « rêveur théologiste »[16]. Mais le théologisme enseigna à considérer « des existences purement idéales »[17] sans lesquelles l’humanité n'aurait pu constituer le domaine scientifique. En outre, si l’on se réfère à l’idée comtienne que les états mentaux de l'humanité ont leur assise dans l'état social correspondant, il est impossible au positiviste de faire abstraction de la société qui a permis un état intellectuel défini : pour Comte il existe une marche conjointe de l'homme et de la société, qui est corrélative au développement de l'intelligence : si, pour lui, « les idées mènent le monde », elles peuvent le faire grâce aux structures sociales qui permettent leur existence effective.

Le projet de société du positivisme de Comte passe donc par une étude des formes diverses du savoir, par celle des stades les plus anciens comme les plus avancés de la société et de la science, mais encore par la connaissance des diverses formes de civilisation. Science et société vont de pair intimement. Auguste Comte souligne que l'étude de la statique sociale fait ressortir le principe de solidarité des éléments qui composent la société, un principe qui donne la cohésion nécessaire à la réalisation des systèmes sociaux. Quant à l'étude de la dynamique sociale, elle met en valeur le principe de continuité des sociétés. Enfin, le positivisme estime que nos actions doivent être dirigées par le principe de l'harmonie de la théorie et de la pratique, qui inspire également l'harmonie de la connaissance du milieu qui entoure l'homme avec sa réaction à ce milieu. Voilà qui explique parfaitement comment la connaissance ménage la puissance sur le monde extérieur.

Certes, Auguste Comte aurait pu s'en tenir à considérer les applications de la science abstraite dans ce qu'il appelait les « sciences d'application », ou les conséquences de ces dernières dans ce que nous appelons l'industrie. Mais l'activité industrielle consécutive à la science positive ne suffirait pas, à elle seule, pour constituer un projet de société : on voit clairement que, s’il s'en était contenté, Comte n'aurait conçu qu'un positivisme superficiel, sans aucun égard à la réalité profonde de l'homme. Or, tous les domaines lui étaient familiers ; et, en ce qui concerne une connaissance complète et précise de l'homme, Comte affirmait que la Morale pouvait systématiser la connaissance de notre nature individuelle en combinant le point de vue biologique et le point de vue sociologique.

Dans l'ordre de cette science morale, Comte apportait la base essentielle avec son tableau cérébral, établi en 1851 grâce à la méthode classificatoire. A partir de ce tableau devait se dégager le principe de l'action de l'homme dans la société : « Agir par affection et penser pour agir »[18]. De la phrénologie de Gall, Comte ne retenait que la distinction entre l'esprit et le cœur : il disait que leur harmonie constituait l'âme. La règle de la société positive, qui serait donc l'amour, s'appuierait sur une donnée humaine, c'est-à-dire sur ce qu'il est possible de demander à l'être humain de développer, au moins dans la juste mesure où il en possède les bases.

En exigeant l'amour, la règle transcende l'égoïsme naturel dans l'altruisme. Le tableau cérébral montre à l'évidence que la spéculation et l'action sont dominées par l’affection, et que le consensus social total dépend par conséquent de la vie affective. Comte reconnaît en l’humain la permanence de l'affectivité qu’il exprime par une formule frappante : « On se lasse de penser et même d'agir, jamais on ne se lasse d'aimer »[19]. Entre l'égoïsme complet et le pur altruisme, Comte a pu dégager, à partir d'un processus de décomposition binaire[20], I'échelle de toutes les affections intermédiaires. La méthode analytique employée est une méthode inhérente à la taxinomie habituelle de Comte ; elle lui permet de constater que l'altruisme, « quand il est énergique, se montre toujours plus propre que l'égoïsme à diriger et stimuler I'intelligence, même chez les animaux »[21]. La théorie cérébrale devait représenter l'ordre fondamental de notre organisation naturelle, applicable dans l'existence sociale.

La Statique sociale de Comte traite du jeu dynamique des forces sociales qui sont à l'œuvre en permanence dans les sociétés humaines. En ce qui concerne la société occidentale, la puissance matérielle est celle du nombre (le Prolétariat) et de la richesse (les Entrepreneurs); la puissance intellectuelle n’est autre que l'esprit, esthétique et scientifique ; le sentiment, c’est le cœur, masculin et féminin. Un principe aristotélicien régit ces forces différentes : la séparation des offices (séparation des pouvoirs temporel et spirituel, séparation des sexes) et la combinaison des efforts avec une convergence délibérée vers l’unité sociale.

La propriété, la famille et le langage sont les éléments nécessaires de la statique sociale qui doit son unité à la religion, synthèse du dogme, c’est-à-dire l'unité philosophique des théories scientifiques, du culte qui règle les sentiments et du régime qui règle la conduite : le culte et le régime formant le domaine subjectif de l'amour, lui-même subordonné au dogme, constituant le domaine objectif. L'harmonie entre la statique et la dynamique sociales s'énonce dans le principe du progrès conçu comme le développement de l'ordre. Le postulat de l'harmonie est posé dans la perspective de ce qui règle et rallie, c'est-à-dire la religion : celle-ci doit « lier le dedans, et le relier au dehors »[22]. Au delà des conclusions du Cours, considéré comme étant l'édification du système des systèmes scientifiques, Comte propose, avec le Système de politique positive, l'édification nouvelle d'une synthèse politique inspirée par la religion représentant l'unité complète vers laquelle tend la synthèse.

La religion positiviste n’est autre qu’une sur-théorie de l'unité immédiatement applicable ; aussi permet-elle l'intervention directe de l'homme dans la dynamique historique et sociale. C'est dans la religion « démontrée », autrement dit dans la religion de I'Humanité fondée sur les connaissances cosmologiques et humaines, que Comte apporte sa réponse à la question politique, car il juge la société civile incapable, de son simple fait, d'offrir cette réponse. Aussi Comte dénonce-t-il l'incapacité de la société civile qui n'est jamais que le terrain des divergences mentales et morales. La même critique se trouvait chez Hegel qui limitait la finalité de la société civile à la satisfaction des besoins. Tandis que l'État hégélien transcende la société civile égoïste par une idée morale objective, c’est vers la réalité supérieure de l'Humanité, c'est-à-dire une idée morale subjective, que Comte veut orienter les volontés. Comte écrit, en effet : « l'Humanité se décompose, d'abord en Cités, puis en Familles, mais jamais en individus »[23]. Familles et Patries seront toujours les préambules nécessaires de I'Humanité[24]. Sous le rapport de la constitution, c’est ce qui caractérise le Grand-Être défini comme « l'ensemble continu des êtres convergents »[25]. La morale positive est instituée dans la perspective de l'Avenir humain[26] pour déterminer la discipline de l'existence humaine. L 'altruisme, qui fonde la société positiviste, relève du même principe d'amitié ou de philia dont Aristote faisait le ciment de la cité antique.

En confiant, dans un premier temps du scénario politique, le Pouvoir temporel aux prolétaires, Comte s'en remet directement à ceux qui sont disposés à « l'union universelle »[27]. Depuis 1842, Comte prévoyait le Pouvoir spirituel comme devant être la véritable classe philosophique ; il lui décernait alors le titre de « Comité positif occidental » et le concevait déjà comme une « Eglise positive ». Alors Comte le destinait « à conduire la régénération intellectuelle et morale des sociétés modernes ». Il prévoyait de lui adjoindre l'aide du Prolétariat : du moins, quand celui-ci aurait terminé la dictature de transition vers le positivisme. Auxiliaire du Pouvoir spirituel, le Prolétariat veillerait à ce que le Pouvoir temporel respecte les principes généraux du régime social.

Pour l'économie positive, Comte ambitionnait qu'elle ne fût rien d'autre que la « systématisation universelle et continue du travail humain »[28], aussi le travail était-il appelé à se systématiser dans la perspective de la postérité. Comte voyait dans la capitalisation ce qui devait garantir la « sociocratie » ; et celle-ci devait impliquer la collaboration des classes sociales sur le modèle de la relation des fonctions et des organes. Dans cette perspective, la théorie économique positiviste se résume à deux lois économiques, qui sont : 1) chaque homme peut produire au-delà de ce qu'il consomme ; 2) les matériaux obtenus peuvent se conserver au-delà du temps qu'exige leur reproduction[29]. L'institution du capital était justifiée par la prépondérance du travail humain sur la consommation. Ayant une origine et une destination sociales, les capitaux feraient de chaque citoyen actif l'agent de tous les autres : chacun fonctionnant surtout pour autrui en application des devises positivistes telles que « Vivre pour autrui » et « Vivre au grand jour ». Quant à l'obligation de tous, elle naîtrait simplement du consensus social.

A partir des sentiments altruistes, Auguste Comte réussissait à fondre en une seule les trois obligations : morale, juridique et politique. A celles-ci s'ajoutait implicitement l'obligation économique de travailler pour produire, avec la tâche de conserver le plus longtemps possible le fruit du travail. La solidarité elle-même ne devait pouvoir suffire que dans la perspective de la continuité.

Le positivisme complet

Après 1852, grâce à l'augmentation du Subside Positiviste qui lui permettait de vivre décemment, Auguste Comte put se consacrer entièrement à ses travaux et représenter le Sacerdoce de la religion de l'Humanité. Dès lors, il insista tout particulièrement sur la morale et la politique, qu'il mettait au premier plan. Comte avait fait admettre à ses adeptes que la classe active devait nourrir la classe contemplative. Ainsi commença ouvertement la « seconde partie de la grande révolution ». L'autonomie de pensée du philosophe et celle du mouvement positiviste se confortaient l'une l'autre. Depuis la parution, en juillet 1851, du premier tome du Système de politique positive, Auguste Comte jugeait qu'il avait terminé la partie philosophique de son œuvre, et qu'il en avait commencé la partie « religieuse », c'est-à-dire la morale et la politique conjuguées. Dans l'intention de Comte, le Système de politique positive devait terminer la Révolution française. La solution se résumait pour lui dans les mots : « Ordre et Progrès », qu'il fallait étroitement unir dans la conciliation radicale de l'ordre et du progrès, l'ordre seul n'étant pour Comte que « rétrogradation » et, le progrès seul, qu'« anarchie ». La mission positiviste serait de réaliser, au contraire, une « harmonie nécessaire » entre la rétrogradation et l'anarchie présentes. Comte se disait fort de répondre aux besoins du peuple en donnant satisfaction aux pauvres tout en rassurant les riches. À chacun de ses disciples, il préconisait d'être conséquent, de ne pas s'en tenir à la théorie, mais d'y joindre la pratique, autrement dit la « religion de l'Humanité ». Aussi dénonçait-il l' « impuissance pratique » et l' « instabilité théorique », qui étaient l'apanage des « positivistes incomplets », tous ceux qui refusaient de se rallier à l'action morale et politique, bref, à la religion positive. Il s'agissait pour les positivistes d'assumer la réorganisation occidentale tout entière. Dans la Cinquième Circulaire[30], datée du 22 janvier 1854, Comte évoquait les tâches qui lui restaient encore à accomplir : développer le sacerdoce et organiser le Comité permanent conçu en 1842.

Les forces sociales matérielles représentées à la fois par le Prolétariat et les Conservateurs empiriques (c'est-à-dire les patrons d'entreprises et les ingénieurs), devaient pouvoir se combiner. Il était exclu de concevoir un peuple isolé, éloigné de la grande fraternité humaine. La considération de l'unité spirituelle était l’idée qui devait faire prévaloir l'ensemble des affaires humaines par delà les partis comme par delà les frontières. Alors qu'elle avait été surtout intellectuelle, la Révolution moderne de 1789 se compléterait ainsi par la reconstruction de la discipline spirituelle. Autrement dit, le positivisme social devait accomplir et compléter le positivisme intellectuel. Comte expliquait par la notion effective de progrès la raison du succès qu'avait obtenu le positivisme intellectuel qui avait surtout insisté sur cet aspect de la modernité ; quant au positivisme social que Comte voulait promouvoir, il ne pourrait atteindre sa parfaite finalité sociale que dans la perspective d’une reconstruction de 1'ordre spirituel. Aussi, contre le matérialisme théorique privilégiant l’exclusivité des sciences cosmologiques, il fallait désormais assurer la préséance des sciences humaines et sociales, c’est-à-dire la Sociologie et la Morale.

Véritable bilan moral et politique, la Septième Circulaire[31] évoquera en 1856 la grande trilogie que constituent désormais les trois étapes du Cours de philosophie positive, du Système de politique positive et du Synthèse subjective (ou « Système universel des conceptions propres à l'état normal de l'Humanité »). Le mal moderne avait pour Comte son remède dans la religion de l'Humanité. Celle-ci confirmait la solidarité de la science et de la société, celle des individus et des formes de société (Humanité, cités, familles), enfin la solidarité de chacun des peuples envers l'ensemble des peuples de la planète.

On pourrait suggérer les difficultés rencontrées par Comte à la poursuite d’un effort permanent pour unifier dans la société contemporaine ce qui était désuni entre les partis de l'ordre et les partis du progrès. Mais Comte ne souhaitait pas une action de propagande publique. Il comptait sur l'histoire de longue durée. Il limitait ce qu'aujourd'hui on appellerait son « action politique » à donner des conseils, et il encourageait ses disciples à faire de même. En 1854, le noyau essentiel de la doctrine positiviste consistait « à connaître l'état réel afin de l'améliorer autant que possible » (lettre à Papot du 6 juillet 1854)[32]. Pour Comte, la solution des grands problèmes politiques passait par le positivisme qui pouvait éviter les grandes vagues du communisme qu'il sentait prêtes à déferler sur l'Europe: c'est du moins ce qui transparaît dans sa correspondance des années 1853 et 1854.

Comte avait cru voir la fin du désordre parlementaire dans le coup d'Etat suivi du plébiscite en décembre 1851. Il avait pensé que c’était là un premier pas de fait, dans la pratique et dans les mentalités, vers la dictature temporelle souhaitée par le positivisme. Mais ensuite il blâma sévèrement et publiquement le plébiscite de 1852 aboutissant à la proclamation de l'Empire. Il est vrai que Comte ne croyait pas à la souveraineté du peuple. S’il considérait la souveraineté divine comme « rétrograde », il considérait la souveraineté du peuple comme « anarchique ». Le 12 septembre 1852, il avait, dans sa lettre à Barbès[33], rédigé une note développée dans laquelle il exprimait comment il voyait ce qu'il appelait la « Marche naturelle de l'empirisme révolutionnaire » :

« 1. Le Gouvernement français doit être républicain et non monarchique (Crise de février 1848).
2. La République française doit être sociale et non politique (Crise de juin 1848).
3. La République sociale doit être dictatoriale et non parlementaire (Crise de décembre 1851).
4. La République dictatoriale doit être temporelle et non spirituelle, d'après une entière liberté d'exposition et même de discussion (Crise de...1853).
5. Avènement décisif du triumvirat systématique qui caractérise la dictature temporelle annoncée par le positivisme, dès 1847, comme le vrai Gouvernement préparatoire propre à la transition organique (Paisible évolution de...185...). » [34]

Pour finir, disons que, souhaitant rendre « le progrès moins anarchique » et « l'ordre moins rétrograde », Comte aurait voulu que la devise républicaine ne comportât que les deux termes de Liberté et de Fraternité, le terme d'Égalité représentant à ses yeux autant le pur individualisme que l'envie et la cupidité. En résumé, les positions morales et politiques de Comte se réfèrent explicitement à trois valeurs : l'autorité morale, la supériorité intellectuelle, mais aussi la prépondérance matérielle, indispensable à l'efficacité des deux précédentes. Comte ne concevait la dictature temporelle que dans cet esprit, puisqu’il la voyait « maintenir dignement l'ordre matériel au milieu du désordre intellectuel et moral »[35]. Sans doute cette politique était-elle sévère, Comte la proposait comme un programme politique transitoire, visant à maintenir l'ordre matériel, à seconder le développement industriel et à respecter le mouvement intellectuel. L'avènement de la discipline religieuse était supposé devoir finir l'ère des divagations en fixant les convictions communes.


[1] Auguste Comte, Correspondance générale et Confessions, 1814-1840. Textes établis et présentés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et Pierre Arnaud, Paris, La Haye, Mouton, 1973, pp. 62-65.
[2] Auguste Comte, Écrits de jeunesse 1816-1828, suivis du Mémoire sur la Cosmogonie de Laplace 1835. Textes établis et présentés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro, et Pierre Arnaud, Paris, La Haye : Mouton, 1970.
[3] Selon l’édition de 1883, chez E. Leroux Editeur à Paris. On retrouve ces mêmes textes dans : Auguste Comte, Écrits de jeunesse 1816-1826 suivis du Mémoire sur la cosmogonie de Laplace 1835, op. cit. Voir, de même, les éditions séparées de certains de ces opuscules : Sommaire appréciation de l’ensemble du passé moderne (Paris : Aubier, 1971) et Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (Paris : Aubier, 1970, republié chez L’Harmattan, 2002), chacune avec introduction et notes par A. Kremer Marietti.
[4] Le premier cours de Comte correspond globalement à ce que sera la première leçon de son Cours de philosophie positive (à part quelques modifications). On peut lire ce premier cours professé oralement dans La Revue Encyclopédique de Novembre 1829, sous le titre : « Discours d’ouverture du Cours de philosophie positive de M. Auguste Comte, Ancien Élève de l’École Polytechnique : Exposition du but de ce cours Ou Considérations générales sur la nature et l’importance de la philosophie positive ».
[5] Cf. Angèle Kremer Marietti, « Auguste Comte et l’éthique de l’avenir », in Revue Internationale de Philosophie, n°1/1998, pp. 157-177.
[6] Système de politique positive, IV tomes, 1851-1854 (sigle SPP). Voir SPP, II, p. 55.
[7] Ibid.
[8] « Mes réflexions », juin 1816, Écrits de jeunesse, p. 417-431.
[9] SPP, I, 693.
[10] Cette anthropologie finale a été la perspective de nos travaux ; nous renvoyons à : Angèle Kremer Marietti, L’anthropologie positiviste d’Auguste Comte. Entre le signe et l’histoire (1982), Paris, L’Harmattan, 1999 ; Le projet anthropologique d’Auguste Comte (1980), Paris L’Harmattan, 1999 ; Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme, Paris, Klincksieck, 1983 ; « L’anthropologie physique et morale en France et ses implications idéologiques », in Histoires de l’anthropologie : XVIè-XIXè siècles, Britta Rupp-Eisenreich (dir.), Paris, Klincksieck, 1984, 319-352.
[11] Cf. A. Kremer Marietti, « L’anthropologie physique et morale... », in Histoires de l’anthropologie, op. cit., note 10, p. 344.
[12] Henri Poincaré, La science et l’hypothèse (1902), Préface de Jules Vuillemin, Collection Science de la nature, Paris, Flammarion, 1968. On y voit, par exemple, que le raisonnement par induction complète permet de couvrir sous un même principe une infinité de jugements arithmétiques particuliers, comme de produire des vérités non contenues analytiquement dans les prémisses des raisonnements. D’où la méfiance de Poincaré (on retrouve la méfiance analogue chez Comte) envers logicisme et formalisme. De même, l’induction physique, qui relève de l’expérience, présuppose, selon Poincaré, l’uniformité et la simplicité de la nature, seulement probables, impliquant l’ hypothèse de la continuité et de l’unité de la nature.
[13] Pierre Duhem, La théorie physique. Son objet, Sa structure. 2è édition revue et augmentée (1èr éd. 1905), Paris, Marcel Rivière, 1914. Pour Duhem, la théorie physique est la représentation économique des lois expérimentales et leur classification ; elle développe les ramifications du raisonnement déductif reliant les principes aux lois expérimentales. L’ordre logique de rangement des lois est comme « le reflet de l’ordre ontologique » (p. 35). Poincaré lui-même écrit, dans la Science et l’hypothèse, op. cit., p.188 : « les phénomènes anciennement connus se classent de mieux en mieux » et il propose la classification des problèmes de probabilité (p.195-198).
[14] Thèse plus connue sous le nom de « thèse de Duhem » ; également sous le nom de « thèse de Duhem-Quine ».
[15] Principe de Bacon : « Scientia et potentia humana in idem coincidunt » (Aphorisme 3 du livre I du Novum Organum).
[16] SPP, II, 85.
[17] SPP, IV, 24.
[18] SPP, I, 688.
[19] SPP, I, 690.
[20] SPP, I, 692-693.
[21] SPP, I, 693.
[22] SPP, II, 18.
[23] SPP, IV, 31.
[24] SPP, IV, 32.
[25] SPP, IV, 30.
[26] Termes apparaissant dans le titre de SPP, IV (« Tableau Synthétique de l’Avenir humain »).
[27] SPP, I, 384.
[28] SPP, IV, 327.
[29] SPP, II, 151-152
[30] Auguste Comte, Correspondance générale et Confessions, Tome VII 1853-1854. Textes établis par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et présentés par Angèle Kremer-Marietti, Paris : École des Hautes Études en Sciences Sociales, Librairie Philosophique J. Vrin, 1987 : pp. 178-185.
[31] Auguste Comte, Correspondance générale et Confessions, Tome VIII 1855-1857. Textes établiés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et présentés par Angèle Kremer-Marietti, Paris : École des Hautes Études en Sciences Sociales, Librairie Philosophique J. Vrin, 1990 : pp. 187-202.
[32] Correspondance générale et Confessions, Tome VII : pp. 227-229. Voir p. 228.
[33] Auguste Comte, Correspondance générale et Confessions, Tome VI 1851-1852. Textes établis par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et présentés par Paul Arbousse-Bastide, Paris : École des Hautes Études en Sciences Sociales, Librairie Philosophique J. Vrin, 1984 : pp. 357-363.
[34] Ibid., p. 361.
[35] SPP, III, 602-603.