Angèle Kremer Marietti
Groupe d’Études et de Recherches
Épistémologiques, Paris
Auguste Comte
Épistémologie et Politique Positives
(Paru dans Hommage à Oscar Haac, sous la direction
de Gunilla Haac, Paris, L'Harmattan, Collection "Commentaires philosophiques",
2003)
La logique des systèmes
Auguste Comte a mis en évidence l’existence d’une histoire
des logiques humaines en soulignant le lien nécessaire et réciproque
des systèmes et des institutions de signes, que sont les langues et les
sciences, avec les systèmes de société. L’histoire
humaine globale était déjà pour Comte essentiellement une
histoire sociale sur laquelle il voyait agir l’impact des logiques humaines
fondamentales, logiques ou systèmes, qu’il reconnaissait pour être
la logique des sentiments, la logique des images et la logique des signes.
Parce qu'il reliait étroitement la
vie intellectuelle à la vie sociale, Auguste Comte ne pouvait
séparer son projet de société d'une
épistémologie fondamentale. Et, s'il entreprit et accomplit une
oeuvre encyclopédique, c'est parce qu'il considérait les
problèmes politiques, sociaux et culturels comme étant
étroitement liés à notre capacité de les
résoudre, et pour lui cette capacité était elle-même
politique, sociale et culturelle.
Il y a donc une interrelation
constante et permanente chez Comte entre la spéculation et l'action.
Auguste Comte 1'affirme très tôt dans la lettre à Valat du
28 septembre 1819
[1], alors qu'il est
âgé de 21 ans : il ne concevrait pas un travail scientifique qui
n'aurait aucune finalité d'utilité humaine, et inversement, pour
lui les travaux politiques devaient donner prise à
l'intelligence.
Avant que son projet encyclopédique ne se
développât jusqu'à devenir le
Cours de philosophie
positive, Comte élabora diverses propositions de concours qu'il
soumettait aux penseurs contemporains auprès desquels il sollicitait une
participation active. Il rédigea ainsi avec l'approbation de Saint-Simon
quelques plans de recherches qu'il intitula du nom de
« Programmes », tel le
Programme d'un travail sur les
rapports des sciences théoriques avec les sciences
d'application[2] qu'il
proposa au public en 1817. De 1817 à 1820, Comte mit ainsi sur pied un
certain nombre de travaux préparatoires dont on peut dire qu'ils se
continuèrent après 1820 sous une autre forme qui leur valut dans
une édition ultérieure le titre d'
Opuscules de philosophie
sociale[3]. Il désignera le
troisième de ces opuscules, rédigé en 1822 et revu en 1824,
comme étant son « opuscule fondamental », le
Plan
des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la
société, car il y exposait déjà la fameuse loi
des trois états accompagnée d'une ébauche de classification
des sciences. Enfin, dans les séances de son « Cours oral de
philosophie positive »
[4],
qu'il prononça dès 1826 devant un public scientifique, il eut le
loisir d'établir une revue générale des sciences positives
admises a l'époque. Son plan d'enseignement suivait une classification ou
une hiérarchie des sciences, qu'il allait désormais utiliser comme
un système-clé ou une grille de concepts. Il allait y prendre
appui pour déterminer, selon la loi des trois états, la
nécessité historique et logique de la nouvelle discipline
conçue de tous les points de vue sociaux, historiques et politiques,
et se présentant comme la finalité de
l'épistémologie des sciences positives : la
Sociologie.
Mais cette sixième science,
considérée comme la « dernière » en
1839 au Tome IV du
Cours de philosophie positive, devait être
suivie explicitement en 1852 d’une septième science, la
Morale
[5], présentée au
premier chapitre du tome Il du
Système de politique positive.
Comte tirait la nécessité de la science morale d'une
considération qui lui était propre: à savoir que l'ordre
individuel, concerné par la morale abstraite, est au cœur de la
sociologie où il se trouve subordonné à l'ordre social,
tout comme l'ordre social est subordonné à l'ordre vital, comme ce
dernier est subordonné à l'ordre matériel. Ces
successives subordinations n'excluaient pas pour lui la
spécificité ni l'originalité propres à ces
différents ordres ni aux sciences concernées. Le septième
degré de la série des sciences « aboutit,
écrivait Comte, à l'homme envisagé de la manière la
plus précise »
[6]. En
effet, le double poids de l'ordre matériel et de l'ordre vital est
réellement supporté par l'homme à travers l'ordre social
qui contribue à les modifier ; aussi, du point de vue de cette
septième science, l'ordre individuel devient « le
régulateur immédiat de nos
destinées »
[7], en
même temps qu'il éprouve la pression de tous les ordres à
travers l'ordre social auquel il est subordonné.
L'association
du théorique et du pratique remonte aux premières
réflexions
[8] de 1816, alors
que Comte se prénommait encore Isidore, et qu'il était
élève de l'Ecole Polytechnique. Depuis son adolescence jusque dans
l'opuscule fondamental de 1822, comme ensuite dans le dernier tome du
Cours
de philosophie positive en 1842, comme dans le
Discours sur l'ensemble
du positivisme en 1848, ainsi que dans le
Système de
politique positive de 1851 à 1854, et surtout enfin
dans ses derniers écrits jusqu'à sa mort en 1857, Auguste Comte a
toujours résolument tenu à relier les travaux théoriques
à la finalité pratique de la réorganisation sociale, ayant
observé que le développement de l'intelligence humaine est
solidairement impliqué dans l'histoire des sociétés, et que
l'intelligence est même d'autant plus développée que
l'altruisme est plus
prononcé
[9].
Spéculation
épistémologique et spéculation pragmatique se relient donc
étroitement dans le positivisme comtien. Si la réflexion tend
à y guider l'action, c'est parce qu'elle s'est prioritairement
inspirée de la nécessité d'envisager l'action.
Considérant la sociologie non pas comme
objectivisante, mais
comme la discipline théorique concernant la subjectivité
réelle de l'humanité, Auguste Comte a promu la méthode
anthropologique qui était la sienne à un statut qu'il
définissait comme « subjectif », c'est-à-dire
qu'il situait au-delà de l'observation
matérialisante qui
avait, d'ailleurs, il est vrai, permis de le dégager. Dès lors,
toute l'épistémologie comtienne sera centrée sur la prise
en considération et la mise en valeur des phénomènes
sociaux – les plus « nobles » de tous, disait Comte
– et que l'état général des sciences fondamentales
semblait devoir permettre de reconnaître comme relevant enfin d'une
science ayant place légitime dans le système des sciences
positives jusque-là reconnues. Cette épistémologie met en
avant les hommes et non plus le monde. Elle a son effet propre sur la
hiérarchie des sciences positives qu'elle renverse (Astronomie,
Physique, Chimie et Biologie) soumise jusque-là à la
nécessaire présidence mathématique, pour la mettre sous la
présidence de la Sociologie. Une fois le principe de socialité
admis par les savants, Comte envisageait la perspective d’une
« anthropologie »
[10],
ainsi qu’il l'affirmait dans le
Catéchisme positiviste
(1852). À la différence de celle de Hegel qui montre que ce qui
s’affirme finit par se nier et mourir, l’anthropologie de Comte
considère que « ce qui se trouve d’abord figé et
‘aliéné’ de l’histoire générale
est lui-même transfiguré, mais positivement, et
intégré à cette histoire
générale »
[11].
Si, pour Comte la scientificité devait être « sociale »,
inversement, la société devait être résolument « scientifique »
ou, plus précisément, reconnue comme étant en conformité
avec son degré propre de scientificité. Ce qui veut dire que la
scientificité est, d’après Comte, sociale du point de vue
d’un principe sémiotique abstrait, parce que la société
relève de la constitution des différents systèmes de signes
qui lui sont propres, sans qu’elle n’en soit ni la cause ni l’effet,
mais bien selon une réciprocité d’action jouant entre société
et systèmes de signes. La scientificité obéirait également
à un principe d'homologie : en effet, proche du principe sémiotique,
il règne dans le positivisme un principe d'homologie. Avec la loi des
trois états, les deux principes de sémiologie et d’homologie
permettent d'appliquer la norme scientifique d'unification théorique,
qui sera également repérable chez Poincaré si l’on
se réfère à son ouvrage
La science et l'Hypothèse[12],
et qui, à elle-seule, pourrait justifier un troisième principe,
le principe même de la classification, ainsi, d’ailleurs, que Duhem
[13]
le reconnaîtra. De plus, le principe d'homologie appartient logiquement
à une thèse épistémologique générale
qui ne sera formulée que plus tard par Henri Poincaré, et selon
laquelle
aucune hypothèse isolée ne peut être légitimement
prise en considération pour être contrôlée[14]
: car, seul l'ensemble des hypothèses est habilité à
subir le contrôle de l'expérience. Relativement au principe d'homologie,
nous pouvons remarquer que l'homologie des concepts, qui est à l'œuvre
dans la pensée de Comte, correspond strictement à l'homologie
de structure et de processus qu'il observe entre l'homme et le monde. C’est
d’ailleurs ce qui implique une continuité fondamentale entre le
monde et l’homme, continuité au sein de laquelle les phénomènes
les plus grossiers (relevant des sciences cosmologiques) expliquent les phénomènes
les plus nobles (relevant des sciences humaines) : Comte n'a jamais cessé
de l'énoncer. Très curieusement, sans cette explication de type
holistique commandant l'homologie des concepts, l'accès légitime
au niveau de la Morale abstraite eût été impossible. Car
la référence à un système d'ensemble obéissant
au principe d'homologie a été pour Comte une nécessité
théorique praticable universellement, et par conséquent un critère
de vérification à partir duquel il lui était logiquement
possible d’apprécier les expérimentations et leurs conclusions.
Le projet politique
C’est ainsi que Comte abordait le projet politique. Parce qu'il pensait
à l'instar de Francis Bacon que la puissance humaine au sens large est
proportionnée à la connaissance
[15],
et qu'il suivait sa propre maxime : « Science, d'où prévoyance;
prévoyance, d'où action », Auguste Comte ne pouvait
dissocier le projet politique de son projet encyclopédique. Comte reliait
sa sémiotique à la loi des trois états, et, en particulier,
aux trois sous-états théologiques. En effet, la logique des sentiments
relève du fétichisme ; la logique des images dépend du
polythéisme ; et la logique des signes (linguistiques, arithmétiques
et mathématiques) relève du monothéisme. La supériorité
du fétichisme consistait pour Comte dans le fait qu'il avait fondé
le langage, le « penseur fétichiste » étant
pour lui plus proche de la réalité phénoménale que
le « rêveur théologiste »
[16].
Mais le théologisme enseigna à considérer « des
existences purement idéales »
[17]
sans lesquelles l’humanité n'aurait pu constituer le domaine scientifique.
En outre, si l’on se réfère à l’idée
comtienne que les états mentaux de l'humanité ont leur assise
dans l'état social correspondant, il est impossible au positiviste de
faire abstraction de la société qui a permis un état intellectuel
défini : pour Comte il existe une marche conjointe de l'homme et de la
société, qui est corrélative au développement de
l'intelligence : si, pour lui, « les idées mènent
le monde », elles peuvent le faire grâce aux structures sociales
qui permettent leur existence effective.
Le projet de société du positivisme de Comte
passe donc par une étude des formes diverses du savoir, par celle des
stades les plus anciens comme les plus avancés de la
société et de la science, mais encore par la connaissance des
diverses formes de civilisation. Science et société vont de pair
intimement. Auguste Comte souligne que l'étude de la statique sociale
fait ressortir le principe de solidarité des éléments qui
composent la société, un principe qui donne la cohésion
nécessaire à la réalisation des systèmes sociaux.
Quant à l'étude de la dynamique sociale, elle met en valeur le
principe de continuité des sociétés. Enfin, le positivisme
estime que nos actions doivent être dirigées par le principe de
l'harmonie de la théorie et de la pratique, qui inspire également
l'harmonie de la connaissance du milieu qui entoure l'homme avec sa
réaction à ce milieu. Voilà qui explique parfaitement
comment la connaissance ménage la puissance sur le monde
extérieur.
Certes, Auguste Comte aurait pu s'en tenir à
considérer les applications de la science abstraite dans ce qu'il
appelait les « sciences d'application », ou les
conséquences de ces dernières dans ce que nous appelons
l'industrie. Mais l'activité industrielle consécutive à la
science positive ne suffirait pas, à elle seule, pour constituer un
projet de société : on voit clairement que, s’il s'en
était contenté, Comte n'aurait conçu qu'un positivisme
superficiel, sans aucun égard à la réalité profonde
de l'homme. Or, tous les domaines lui étaient familiers ; et, en ce
qui concerne une connaissance complète et précise de l'homme,
Comte affirmait que la Morale pouvait systématiser la connaissance de
notre nature individuelle en combinant le point de vue biologique et le point
de vue sociologique.
Dans l'ordre de cette science morale, Comte
apportait la base essentielle avec son
tableau cérébral,
établi en 1851 grâce à la méthode classificatoire. A
partir de ce tableau devait se dégager le principe de l'action de l'homme
dans la société : « Agir par affection et penser pour
agir »
[18]. De la
phrénologie de Gall, Comte ne retenait que la distinction entre l'esprit
et le cœur : il disait que leur harmonie constituait l'âme. La
règle de la société positive, qui serait donc l'amour,
s'appuierait sur une donnée humaine, c'est-à-dire sur ce qu'il est
possible de demander à l'être humain de développer, au moins
dans la juste mesure où il en possède les bases.
En
exigeant l'amour, la règle transcende l'égoïsme naturel dans
l'altruisme. Le tableau cérébral montre à l'évidence
que la spéculation et l'action sont dominées par
l’affection, et que le consensus social total dépend par
conséquent de la vie affective. Comte reconnaît en l’humain
la permanence de l'affectivité qu’il exprime par une formule
frappante : «
On se lasse de penser et même d'agir, jamais on
ne se lasse
d'aimer »
[19]. Entre
l'égoïsme complet et le pur altruisme, Comte a pu dégager,
à partir d'un processus de décomposition
binaire
[20], I'échelle de
toutes les affections intermédiaires. La méthode analytique
employée est une méthode inhérente à la taxinomie
habituelle de Comte ; elle lui permet de constater que l'altruisme,
« quand il est énergique, se montre toujours plus propre que
l'égoïsme à diriger et stimuler I'intelligence, même
chez les animaux »
[21]. La
théorie cérébrale devait représenter l'ordre
fondamental de notre organisation naturelle, applicable dans l'existence
sociale.
La Statique sociale de Comte traite du jeu dynamique des
forces sociales qui sont à l'œuvre en permanence dans les
sociétés humaines. En ce qui concerne la société
occidentale, la puissance matérielle est celle du nombre (le
Prolétariat) et de la richesse (les Entrepreneurs); la puissance
intellectuelle n’est autre que l'esprit, esthétique et scientifique
; le sentiment, c’est le cœur, masculin et féminin. Un
principe aristotélicien régit ces forces différentes : la
séparation des offices (séparation des pouvoirs temporel et
spirituel, séparation des sexes) et la combinaison des efforts avec une
convergence délibérée vers l’unité
sociale.
La propriété, la famille et le langage sont
les éléments nécessaires de la statique sociale qui doit
son unité à la religion, synthèse du
dogme,
c’est-à-dire l'unité philosophique des théories
scientifiques, du
culte qui règle les sentiments et du
régime qui règle la conduite : le culte et le régime
formant le domaine subjectif de l'amour, lui-même subordonné au
dogme, constituant le domaine objectif. L'harmonie entre la statique et la
dynamique sociales s'énonce dans le principe du progrès
conçu comme le développement de l'ordre. Le postulat de l'harmonie
est posé dans la perspective de ce qui règle et rallie,
c'est-à-dire la religion : celle-ci doit « lier le dedans, et
le relier au dehors »
[22].
Au delà des conclusions du
Cours,
considéré
comme étant l'édification du système des systèmes
scientifiques, Comte propose, avec le
Système de politique
positive, l'édification nouvelle d'une synthèse politique
inspirée par la religion représentant l'unité
complète vers laquelle tend la synthèse.
La religion
positiviste n’est autre qu’une sur-théorie de l'unité
immédiatement applicable ; aussi permet-elle l'intervention directe
de l'homme dans la dynamique historique et sociale. C'est dans la religion
« démontrée », autrement dit dans la religion
de I'Humanité fondée sur les connaissances cosmologiques et
humaines, que Comte apporte sa réponse à la question politique,
car il juge la société civile incapable, de son simple fait,
d'offrir cette réponse. Aussi Comte dénonce-t-il
l'incapacité de la société civile qui n'est jamais que le
terrain des divergences mentales et morales. La même critique se trouvait
chez Hegel qui limitait la finalité de la société civile
à la satisfaction des besoins. Tandis que l'État
hégélien transcende la société civile
égoïste par une idée morale objective, c’est vers la
réalité supérieure de l'Humanité,
c'est-à-dire une idée morale subjective, que Comte veut orienter
les volontés. Comte écrit, en effet :
« l'Humanité se décompose, d'abord en Cités, puis
en Familles, mais jamais en
individus »
[23]. Familles
et Patries seront toujours les préambules nécessaires de
I'Humanité
[24]. Sous le
rapport de la constitution, c’est ce qui caractérise le
Grand-Être défini comme « l'ensemble continu des
êtres
convergents »
[25]. La
morale positive est instituée dans la perspective de l'Avenir
humain
[26] pour déterminer la
discipline de l'existence humaine. L 'altruisme, qui fonde la
société positiviste, relève du même principe
d'amitié ou de
philia dont Aristote faisait le ciment de la
cité antique.
En confiant, dans un premier temps du
scénario politique, le Pouvoir temporel aux prolétaires, Comte
s'en remet directement à ceux qui sont disposés à
« l'union
universelle »
[27]. Depuis
1842, Comte prévoyait le Pouvoir spirituel comme devant être la
véritable classe philosophique ; il lui décernait alors le
titre de « Comité positif occidental » et le
concevait déjà comme une « Eglise positive ».
Alors Comte le destinait « à conduire la
régénération intellectuelle et morale des
sociétés modernes ». Il prévoyait de lui
adjoindre l'aide du Prolétariat : du moins, quand celui-ci aurait
terminé la dictature de transition vers le positivisme. Auxiliaire du
Pouvoir spirituel,
le Prolétariat veillerait à ce que
le Pouvoir temporel respecte les principes généraux du
régime social.
Pour l'économie positive, Comte
ambitionnait qu'elle ne fût rien d'autre que la «
systématisation universelle et continue du travail
humain »
[28], aussi le travail était-il appelé à se
systématiser dans la perspective de la postérité. Comte
voyait dans la capitalisation ce qui devait garantir la
« sociocratie » ; et celle-ci devait impliquer la
collaboration des classes sociales sur le modèle de la relation des
fonctions et des organes. Dans cette perspective, la théorie
économique positiviste se résume à deux lois
économiques, qui sont : 1)
chaque homme peut produire
au-delà de ce qu'il consomme ; 2)
les matériaux
obtenus peuvent se conserver au-delà du temps qu'exige leur
reproduction[29]. L'institution du capital était justifiée par la
prépondérance du travail humain sur la consommation. Ayant une
origine et une destination sociales, les capitaux feraient de chaque citoyen
actif l'agent de tous les autres : chacun fonctionnant surtout pour autrui en
application des devises positivistes telles que « Vivre pour
autrui » et « Vivre au grand jour ». Quant
à l'obligation de tous, elle naîtrait simplement du consensus
social.
A partir des sentiments altruistes, Auguste Comte réussissait à
fondre en une seule les trois obligations : morale, juridique et politique.
A celles-ci s'ajoutait implicitement l'obligation économique de travailler
pour produire, avec la tâche de conserver le plus longtemps possible le
fruit du travail. La solidarité elle-même ne devait pouvoir suffire
que dans la perspective de la continuité.
Le positivisme complet
Après 1852, grâce à l'augmentation du Subside Positiviste
qui lui permettait de vivre décemment, Auguste Comte put se consacrer
entièrement à ses travaux et représenter le Sacerdoce de
la religion de l'Humanité. Dès lors, il insista tout particulièrement
sur la morale et la politique, qu'il mettait au premier plan. Comte avait fait
admettre à ses adeptes que la classe active devait nourrir la classe
contemplative. Ainsi commença ouvertement la « seconde partie de
la grande révolution ». L'autonomie de pensée du philosophe
et celle du mouvement positiviste se confortaient l'une l'autre. Depuis la parution,
en juillet 1851, du premier tome du
Système de politique positive,
Auguste Comte jugeait qu'il avait terminé la partie philosophique de
son œuvre, et qu'il en avait commencé la partie « religieuse »,
c'est-à-dire la morale et la politique conjuguées. Dans l'intention
de Comte, le
Système de politique positive devait terminer la
Révolution française. La solution se résumait pour lui
dans les mots : « Ordre et Progrès », qu'il fallait
étroitement unir dans la conciliation radicale de l'ordre et du progrès,
l'ordre seul n'étant pour Comte que « rétrogradation » et,
le progrès seul, qu'« anarchie ». La mission
positiviste serait de réaliser, au contraire, une « harmonie
nécessaire »
entre la rétrogradation et l'anarchie
présentes. Comte se disait fort de répondre aux besoins du peuple
en donnant satisfaction aux pauvres tout en rassurant les riches. À chacun
de ses disciples, il préconisait d'être conséquent, de ne
pas s'en tenir à la théorie, mais d'y joindre la pratique, autrement
dit la « religion de l'Humanité ». Aussi dénonçait-il
l' « impuissance pratique »
et l'
« instabilité
théorique », qui étaient l'apanage des « positivistes
incomplets », tous ceux qui refusaient de se rallier à l'action
morale et politique, bref, à la religion positive. Il s'agissait pour
les positivistes d'assumer la réorganisation occidentale tout entière.
Dans la
Cinquième Circulaire[30],
datée du 22 janvier 1854, Comte évoquait les tâches qui
lui restaient encore à accomplir : développer le sacerdoce et
organiser le Comité permanent conçu en 1842.
Les forces sociales
matérielles représentées à la fois par le
Prolétariat et les Conservateurs empiriques (c'est-à-dire les
patrons d'entreprises et les ingénieurs), devaient pouvoir se combiner.
Il était exclu de concevoir un peuple isolé, éloigné
de la grande fraternité humaine. La considération de
l'unité spirituelle était l’idée qui devait faire
prévaloir l'ensemble des affaires humaines par delà les partis
comme par delà les frontières. Alors qu'elle avait
été surtout intellectuelle, la Révolution moderne de 1789
se compléterait ainsi par la reconstruction de la discipline
spirituelle. Autrement dit, le positivisme social devait accomplir et
compléter le positivisme intellectuel. Comte expliquait par la notion
effective de
progrès la raison du succès qu'avait obtenu le
positivisme intellectuel qui avait surtout insisté sur cet aspect de la
modernité ; quant au positivisme social que Comte voulait promouvoir, il
ne pourrait atteindre sa parfaite finalité sociale que dans la
perspective d’une reconstruction de 1'
ordre spirituel. Aussi,
contre le matérialisme théorique privilégiant
l’exclusivité des sciences cosmologiques, il fallait
désormais assurer la préséance des sciences humaines et
sociales, c’est-à-dire la Sociologie et la
Morale.
Véritable bilan moral et politique, la
Septième
Circulaire[31] évoquera
en 1856 la grande trilogie que constituent désormais les trois
étapes du
Cours de philosophie positive, du
Système
de politique positive et du
Synthèse subjective
(ou « Système universel des conceptions propres à
l'état normal de l'Humanité »). Le mal moderne avait
pour Comte son remède dans la religion de l'Humanité. Celle-ci
confirmait la solidarité de la science et de la société,
celle des individus et des formes de société (Humanité,
cités, familles), enfin la solidarité de chacun des peuples envers
l'ensemble des peuples de la planète.
On pourrait
suggérer les difficultés rencontrées par Comte à la
poursuite d’un effort permanent pour unifier dans la société
contemporaine ce qui était désuni entre les partis de l'ordre et
les partis du progrès. Mais Comte ne souhaitait pas une action de
propagande publique. Il comptait sur l'histoire de longue durée. Il
limitait ce qu'aujourd'hui on appellerait son « action
politique » à donner des conseils, et il encourageait ses
disciples à faire de même. En 1854, le noyau essentiel de la
doctrine positiviste consistait « à
connaître l'état réel afin de l'améliorer autant
que possible » (lettre à Papot du 6 juillet
1854)
[32]. Pour Comte, la solution
des grands problèmes politiques passait par le positivisme qui pouvait
éviter les grandes vagues du communisme qu'il sentait prêtes
à déferler sur l'Europe: c'est du moins ce qui transparaît
dans sa correspondance des années 1853 et 1854.
Comte avait
cru voir la fin du désordre parlementaire dans le coup d'Etat suivi du
plébiscite en décembre 1851. Il avait pensé que
c’était là un premier pas de fait, dans la pratique et dans
les mentalités, vers la dictature temporelle souhaitée par le
positivisme. Mais ensuite il blâma sévèrement et
publiquement le plébiscite de 1852 aboutissant à la proclamation
de l'Empire. Il est vrai que Comte ne croyait pas à la
souveraineté du peuple. S’il considérait la
souveraineté divine comme « rétrograde », il
considérait la souveraineté du peuple comme
« anarchique ». Le 12 septembre 1852, il avait, dans sa
lettre à Barbès
[33],
rédigé une note développée dans laquelle il
exprimait comment il voyait ce qu'il appelait la « Marche naturelle de
l'empirisme
révolutionnaire » :
«
1. Le
Gouvernement français doit être républicain et non
monarchique (Crise de février 1848). 2. La République
française doit être sociale et non politique (Crise de juin
1848). 3. La République sociale doit être dictatoriale
et non parlementaire (Crise de décembre 1851). 4. La
République dictatoriale doit être temporelle et non spirituelle,
d'après une entière liberté d'exposition et même de
discussion (Crise de...1853). 5. Avènement décisif
du triumvirat systématique qui caractérise la dictature
temporelle annoncée par le positivisme, dès 1847, comme le vrai
Gouvernement préparatoire propre à la transition organique
(Paisible évolution de...185...). »
[34]Pour finir, disons
que, souhaitant rendre « le progrès moins
anarchique » et « l'ordre moins
rétrograde », Comte aurait voulu que la devise
républicaine ne comportât que les deux termes de Liberté et
de Fraternité, le terme d'Égalité représentant
à ses yeux autant le pur individualisme que l'envie et la
cupidité. En résumé, les positions morales et politiques de
Comte se réfèrent explicitement à trois valeurs :
l'autorité morale, la supériorité intellectuelle, mais
aussi la prépondérance matérielle, indispensable à
l'efficacité des deux précédentes. Comte ne concevait la
dictature temporelle que dans cet esprit, puisqu’il la voyait
« maintenir dignement l'ordre matériel au milieu du
désordre intellectuel et
moral »
[35]. Sans doute
cette politique était-elle sévère, Comte la proposait comme
un programme politique transitoire, visant à maintenir l'ordre
matériel, à seconder le développement industriel et
à respecter le mouvement intellectuel. L'avènement de la
discipline religieuse était supposé devoir finir l'ère des
divagations en fixant les convictions communes.
[1] Auguste Comte,
Correspondance générale et Confessions, 1814-1840. Textes
établis et présentés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro
et Pierre Arnaud, Paris, La Haye, Mouton, 1973, pp. 62-65.
[2] Auguste Comte,
Écrits de jeunesse 1816-1828, suivis du Mémoire sur la
Cosmogonie de Laplace 1835. Textes établis et présentés
par Paulo E. de Berrêdo Carneiro, et Pierre Arnaud, Paris, La Haye :
Mouton, 1970.
[3] Selon
l’édition de 1883, chez E. Leroux Editeur à Paris. On
retrouve ces mêmes textes dans : Auguste Comte,
Écrits de
jeunesse 1816-1826 suivis du Mémoire sur la cosmogonie de Laplace
1835, op. cit. Voir, de même, les éditions
séparées de certains de ces opuscules :
Sommaire
appréciation de l’ensemble du passé moderne
(Paris : Aubier, 1971) et
Plan des travaux scientifiques
nécessaires pour réorganiser la société
(Paris : Aubier, 1970, republié chez L’Harmattan, 2002),
chacune avec introduction et notes par A. Kremer Marietti.
[4] Le premier cours de Comte
correspond globalement à ce que sera la première leçon de
son
Cours de philosophie positive (à part quelques modifications).
On peut lire ce premier cours professé oralement dans
La Revue
Encyclopédique de Novembre 1829, sous le titre :
« Discours d’ouverture du Cours de philosophie positive de M.
Auguste Comte, Ancien Élève de l’École
Polytechnique :
Exposition du but de ce cours Ou
Considérations générales sur la nature et
l’importance de la philosophie positive ».
[5] Cf. Angèle Kremer
Marietti, « Auguste Comte et l’éthique de
l’avenir », in
Revue Internationale de Philosophie,
n°1/1998, pp. 157-177.
[6]
Système de politique positive, IV tomes, 1851-1854 (sigle SPP).
Voir SPP, II, p. 55.
[7]
Ibid.
[8] « Mes
réflexions », juin 1816,
Écrits de jeunesse, p.
417-431.
[10] Cette anthropologie finale
a été la perspective de nos travaux ; nous renvoyons à
: Angèle Kremer Marietti,
L’anthropologie positiviste
d’Auguste Comte. Entre le signe et l’histoire (1982), Paris,
L’Harmattan, 1999 ;
Le projet anthropologique d’Auguste
Comte (1980), Paris L’Harmattan, 1999 ;
Le concept de science
positive.
Ses tenants et ses aboutissants dans les structures
anthropologiques du positivisme, Paris, Klincksieck, 1983 ;
« L’anthropologie physique et morale en France et ses
implications idéologiques », in
Histoires de
l’anthropologie : XVIè-XIXè siècles, Britta
Rupp-Eisenreich (dir.), Paris, Klincksieck, 1984, 319-352.
[11] Cf. A. Kremer Marietti,
« L’anthropologie physique et morale... », in
Histoires de l’anthropologie, op. cit., note 10, p.
344.
[12] Henri
Poincaré,
La science et l’hypothèse (1902),
Préface de Jules Vuillemin, Collection Science de la nature, Paris,
Flammarion, 1968. On y voit, par exemple, que le raisonnement par induction
complète permet de couvrir sous un même principe une
infinité de jugements arithmétiques particuliers, comme de
produire des vérités non contenues analytiquement dans les
prémisses des raisonnements. D’où la méfiance de
Poincaré (on retrouve la méfiance analogue chez Comte) envers
logicisme et formalisme. De même, l’induction physique, qui
relève de l’expérience, présuppose, selon
Poincaré, l’uniformité et la simplicité de la nature,
seulement probables, impliquant l’ hypothèse de la
continuité et de l’unité de la nature.
[13] Pierre Duhem,
La
théorie physique. Son objet, Sa structure. 2è édition
revue et augmentée (1èr éd. 1905), Paris, Marcel
Rivière, 1914. Pour Duhem, la théorie physique est la
représentation économique des lois expérimentales et leur
classification ; elle développe les ramifications du raisonnement
déductif reliant les principes aux lois expérimentales.
L’ordre logique de rangement des lois est comme « le reflet de
l’ordre ontologique » (p. 35). Poincaré lui-même
écrit, dans
la Science et l’hypothèse, op. cit.,
p.188 : « les phénomènes anciennement connus se
classent de mieux en mieux » et il propose la classification des
problèmes de probabilité
(p.195-198).
[14] Thèse
plus connue sous le nom de « thèse de Duhem » ;
également sous le nom de « thèse de
Duhem-Quine ».
[15]
Principe de Bacon : « Scientia et potentia humana in idem
coincidunt » (Aphorisme 3 du livre I du
Novum Organum).
[16] SPP, II,
85.
[17] SPP, IV,
24.
[18] SPP, I, 688.
[19] SPP, I,
690.
[20] SPP, I,
692-693.
[21] SPP, I,
693.
[22] SPP, II,
18.
[23] SPP, IV, 31.
[24] SPP, IV, 32.
[25] SPP, IV,
30.
[26] Termes apparaissant
dans le titre de SPP, IV (« Tableau Synthétique de
l’Avenir
humain »).
[27] SPP,
I, 384.
[28] SPP, IV,
327.
[29] SPP, II,
151-152
[30] Auguste Comte,
Correspondance générale et Confessions, Tome VII 1853-1854.
Textes établis par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et
présentés par Angèle Kremer-Marietti, Paris :
École des Hautes Études en Sciences Sociales, Librairie
Philosophique J. Vrin, 1987 : pp.
178-185.
[31] Auguste Comte,
Correspondance générale et Confessions, Tome VIII
1855-1857. Textes établiés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro
et présentés par Angèle Kremer-Marietti, Paris :
École des Hautes Études en Sciences Sociales, Librairie
Philosophique J. Vrin, 1990 : pp. 187-202.
[32] Correspondance
générale et Confessions, Tome VII : pp. 227-229. Voir p.
228.
[33] Auguste Comte,
Correspondance générale et Confessions, Tome VI 1851-1852.
Textes établis par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et
présentés par Paul Arbousse-Bastide, Paris : École des
Hautes Études en Sciences Sociales, Librairie Philosophique J. Vrin,
1984 : pp. 357-363.
[34]
Ibid., p. 361.
[35] SPP, III,
602-603.