DOGMA

Angèle Kremer Marietti

(Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques, Paris)

ABORDER LES SCIENCES NON LES SABORDER :
UNE SCIENCE DE LA SCIENCE EST-ELLE POSSIBLE  ?

(Paru dans RES PUBLICA de Juin 2001)



La visée des sciences comme objet d’étude est le projet commun de quelques disciplines telles que la philosophie des sciences, l’épistémologie, la théorie de la connaissance, la sociologie des sciences et l’histoire des sciences.

Toutefois, hors du projet d’étudier les sciences en tant que telles et pour elles-mêmes, afin d’en dégager objets et méthodes, théories et concepts, mérites et limites, l’intérêt pour les sciences a parfois tourné à un pillage inconsidéré - les abus mathématiques de Lacan en sont le meilleur exemple mais pas le pire à mon avis - si ce n’est à un sabordage désespérant : l’exemple en est le relativisme postmoderne. Loin d’être généralement contenue par des commentaires raisonnables <1>, une manière désinvolte de se comporter à l’égard de la science a été confirmée et amplifiée du fait de quelques commentateurs orchestrant les effets autant de l’ « affaire Sokal »<2> que du livre de Bricmont/Sokal <3>.

Même si Sokal mit le « feu aux poudres », la fameuse « affaire » consiste moins dans l’audace de la publication de l’article-canular publié par Alan Sokal que dans les réactions qui se sont enchaînées. Ainsi, pour la majeure partie, l’ « affaire » est l’œuvre des sociologues qui, par leurs gloses, lui donnèrent substance, « construisant » leur « fait social scientifique » et y participant déjà à titre d’acteurs ! D’où, rendus manifestes les dangers épistémologiques spécifiques à la sociologie... Le livre-combat fut jugé nécessaire  ; autour de ce noyau, les auteurs acceptèrent de dialoguer par le monde dès qu’y paraissait une traduction nouvelle de leur ouvrage.

Qu’il s’agisse de l’« affaire » ou du « livre », on peut suspecter les causes de la levée de boucliers de n’être pas toutes philosophiques ... ni épistémologiques, ni cognitives, ni sociologiques, ni historiques. Empreintes d’une pusillanimité, les réactions ont semblé ne jamais devoir cesser, tant elles étaient passionnelles. On en remarque encore quelques retombées <4>. Du point de vue d’une réflexion philosophique, il demeure que l’ « affaire » et le « livre » permettent que puissent se ressentir plus vivement les problèmes théoriques posés par la connaissance scientifique, objet d’étude diversement abordé par la philosophie des sciences, l’épistémologie, la théorie de la connaissance, la sociologie des sciences et l’histoire des sciences.

1. Philosophie des sciences, Épistémologie, Théorie de la connaissance, Sociologie des Sciences, Histoire des Sciences...

« Épistémologie » et « philosophie des sciences » sont deux concepts très proches et parfois difficiles à distinguer dans l’usage actuel du langage philosophique. À la rubrique ‘épistémologie’ dans le Dictionnaire qu’il dirige, Dominique Lecourt écrit indifféremment : «la philosophie des sciences – ou épistémologie –  » <5>. Sans doute peut-on adopter la précision apportée par Robert Nadeau qui fait de l’épistémologie la « branche de la philosophie des sciences qui étudie de manière critique la méthode scientifique, les formes logiques et modes d’inférence [...] utilisés en science, de même que les principes, concepts fondamentaux, théories et résultats des diverses sciences, et ce, afin de déterminer leur origine logique » <6>. Conçue dans le prolongement de cette perspective, l’épistémologie serait destinée à traiter des fondements de la science, alors que deux autres catégories de la philosophie des sciences d’après Nadeau chercheraient, l’une, à dégager « le rôle de la science dans la société » et, l’autre, « le monde dépeint par la science » <7>.

Avec Denis Vernant <8>, c’est la philosophie des sciences qui se trouve convertie à l’épistémologie, avec toutefois des distinctions : 1. les crises des fondements ; 2. l’élucidation des propositions scientifiques ; 3. les épistémologies régionales ; 4. les épistémologies historiques ; 5. enfin des recherches particulières : d’ordre historique, telle l’archéologie du savoir de Foucault ; ou psychologique, telle l’épistémologie génétique de Piaget. Sous ces divers aspects, épistémologie et philosophie des sciences se superposent soit totalement (Lecourt) soit partiellement (Nadeau, Vernant) et sont donc difficilement définissables séparément.

En tout cas, il semblerait que ni la philosophie des sciences ni l’épistémologie ne soient une « théorie de la connaissance », même si l’une et l’autre présupposent cette dernière. Il est vrai, par ailleurs, que le terme «épistémologie » - mais surtout l’anglais « epistemology » - soit souvent pris pour le signifiant du signifié  ‘théorie de la connaissance’. L’objet de toute théorie de la connaissance  est de définir et d’analyser le processus de la connaissance ; selon Piaget, ce processus est abordé soit dans une disposition « métascientifique » (je dirais : « déterminante »), soit dans une critique parascientifique (je dirais : «réfléchissante » en pensant aux positions de Nietzsche, Bergson ou Husserl), soit selon un examen directement et exclusivement scientifique, que je dirais encore « déterminant » <9>.

Sylvain Auroux <10>, qui évoque l’approche de Piaget, en situe les précédents modes énoncés : le premier, comme étant « théorie de la science » ou « épistémologie » et le troisième, (par rapport auquel se situait Piaget) comme relevant des sciences cognitives ; quant au second mode d’approche, son examen se situerait au-delà ou en-deçà des faits empiriques : il serait lié à une réflexion ou à une pensée dont l’objet ne serait pas nécessairement réel du moins pas dans le sens propre au « réalisme empirique » déjà souligné et reconnu nécessaire à la science par Kant lui-même. On notera donc que l’épistémologie réapparaît maintenant, non plus au sein de la « philosophie des sciences », mais bien de la « théorie de la connaissance ». Les amalgames paraissent inévitables, étant donné que la pensée est libre de circuler d’un point à un autre ; seulement, la question se pose de savoir ou de pouvoir distinguer entre épistémologie et théorie de la connaissance. Mais il est vrai que toute philosophie des sciences renvoie à une théorie de la connaissance sous-jacente et débouche sur une conclusion épistémologique.

À ces trois approches de la science il faut ajouter et savoir en distinguer deux autres : la « sociologie des sciences » et l’ « histoire des sciences ». Souvent imbriquées l’une dans l’autre, ces deux disciplines peuvent être internes ou externes. Internes, elles ménagent les processus scientifiques et les considèrent en eux-mêmes en prenant soin des méthodes poursuivies par les différentes sciences ; externes, elles ramènent tout le cheminement scientifique à un unique effet culturel ou historicosocial.

La sociologie des sciences a été parfaitement inventoriée dans ses tenants et ses aboutissants par Bernard-Pierre Lécuyer <11>. Elle est aussi clairement présentée par Michel Dubois dans un ouvrage de synthèse très fouillé <12>, dont l'ambition est la représentation d'ensemble des aspects les plus significatifs de cette discipline (social studies of science) qui analyse les formes de communication s'établissant entre les chercheurs, le rôle des normes professionnelles auxquelles ils se soumettent, sans négliger la manière dont se règlent la préparation des publications et même les comportements dans le laboratoire. Cette sociologie des « acteurs scientifiques » ou de la «  communauté scientifique » définit cette dernière en tant qu’ « unité normative ».

R. K. Merton avait déjà défini les quatre impératifs de l'ethos scientifique : l'universalisme, le communalisme, le désintéressement, et le scepticisme organisé. Là-dessus, Kuhn fit de la communauté scientifique une  " unité paradigmatique " en théorisant l'incommunicabilité entre communautés scientifiques dont chacune manifeste un caractère à la fois informatif, normatif, sémantique et ontologique. L'incommensurabilité ou la rupture entre les paradigmes devait être comprise soit comme générale, soit comme partielle. Michel Dubois développe et explique les aspects du succès kuhnien au sein de la communauté des sociologues des sciences. Mais il existe une tendance opposée qui conçoit la communauté scientifique comme "transactionnelle" : elle est due à Hagstrom, et inspirée en partie par Merton, tandis que Bourdieu propose une étude marxisante, dont Latour et Woolgar retiendront l'idée de marché entretenant le jeu de l'offre et de la demande ; d'où, les variations des théories de la crédibilité et de l'intérêt avec Hagstrom, Bourdieu, Latour et Woolgar.

L’histoire des sciences, d’abord purement intellectuelle, a pris des développements nouveaux, de type sociologique, mettant en évidence « l’importance de la dimension temporelle dans le travail scientifique » <13> ainsi qu’en témoignent les propositions actuelles et les échanges qui font l’objet du dossier du numéro 102 de la revue Le Débat avec, entre autres articles, celui de Dominique Pestre, «Les sciences et l’histoire aujourd’hui », proposant la notion d’expérience en tant que « processus de fabrication/maturation/stabilisation d’une série d’énoncés à travers la manipulation d’objets » <14>. Cette orientation s’oppose totalement à celle qui avait été conçue par Carl G. Hempel, pour qui l’explication scientifique et la reconstruction rationnelle, propres aux sciences naturelles ou sociales, se ramenaient à la preuve mathématique, modèle théorétique invoqué par Hempel : le mode historique lui-même étant compris comme nomologique du fait des généralisations conformes auxquelles il se rattacherait. Alors, naturelles ou historiques, pour Hempel les sciences empiriques obéiraient toutes à une méthodologie unique.

On ne peut nier toutefois l’existence d’oscillations d’un processus historique structurant le développement des sciences, même si les sciences se pensent généralement dans la stabilité et la pérennité de l’universel. Aussi, une double épistémologie internaliste/externaliste <15> ne semble pas une aberration conceptuelle, à condition que les chercheurs « externalistes » ne refusent pas la légitimité des « internalistes » qu’ils ont tendance à mettre en doute, alors que les « internalistes », en général, acceptent volontiers une approche complémentaire qui soit « externaliste ».

Mais ce serait malheureusement perdre tout espoir de connaître la véritable philosophie inhérente aux sciences constituées aussi bien que se constituant, que de vouloir ramener l’activité du chercheur scientifique à n’être que l’effet d’un déterminisme social tel qu’il serait réduit à « penser subjectivement » selon les circonstances et conditions émanant de la société à laquelle il doit son éducation, et sans jamais ne pouvoir « déterminer objectivement » comment le monde est effectivement, selon la visée légitime de la science de la nature (nature humaine comprise). Mais c’est à quoi aboutit la vision excessivement ou même exclusivement sociologiste de la qualité propre du scientifique ainsi que du travail qui est le sien dans ce qui ne serait plus que la « construction » de la science.

Est-ce le sociologue des sciences qui voulut impressionner l’historien des sciences qui dormait en lui ? Ou inversement ? Mais quand l’un fit remarquer à l’autre les « paradigmes » qui s’étaient imposés à son examen, alors, d’un commun accord ils crurent savoir comment l’histoire des sciences s’était faite et comment elle allait désormais toujours se faire et évoluer de paradigme en paradigme, dans l’arbitraire d’une évolution qui semblait désormais devoir être tout sauf rationnelle. C’était négliger que les émergences nouvelles étaient bel et bien liées à quelque aspect de la réalité non encore observé jusque-là et qui imposait désormais à son égard un comportement intellectuel qui lui soit adéquat et/ou, plus généralement, une nouvelle disposition à l’endroit du monde.

2. Le concept de philosophie des sciences

Certes, le philosophe pourrait avoir pour office ultime d'expliciter ce que les sciences peuvent impliquer du point de vue épistémologique strict, de méditer, par exemple, sur les catégories de substance et de fonction - comme le fit Cassirer dans le domaine de la philosophie mathématique <16> - ; ou de remplacer la catégorie de substance par celle de processus - comme le proposait Whitehead dans le domaine de la philosophie de la nature prise dans toute son extension <17> - ; ou de suivre la manifestation et la conceptualisation des formes, opérée par la science qui géométrise, abstrait et idéalise - comme le proposait récemment René Thom <18> - ; enfin de rectifier/adapter la table kantienne des catégories de la raison - comme le fait Jean Petitot <19>. La philosophie des sciences a là une mission délicate qui est de dégager l’épistémologie permise par les sciences dans leur activité. Pour exercer sa spécialité, le philosophe des sciences ne pourrait se passer de connaître tout à la fois les sciences et les philosophies.

Dans mon ouvrage Philosophie des sciences de la nature <20>, j’ai présenté sous ce rapport le concept de philosophie des sciences comme offrant plusieurs possibilités. Si la philosophie des sciences se donne pour tâche de clarifier la plupart des concepts et des théories scientifiques, elle offre le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs à leur époque, et tels que ‘force’, ‘vitesse’, ‘accélération’, ‘particule’, ‘onde’, ‘chaos’ <21>, etc... Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une critériologie capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée ; précisément : 1. quelles sont les procédures : les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées débouchant sur les œuvres ; 2. quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts.

Combiner rationalités scientifiques et régularités-légalités de la nature, s'enquérir des procédures adoptées par les scientifiques ainsi que des résultats qu'elles entraînent nous relient au problème de l'avancement des sciences, concernant leur implication dans leur propre histoire. La question des procédures nécessaires demeure interne à toutes les disciplines, et les problèmes que celles-ci soulèvent ne sont pris en compte par le philosophe que dans la limite de leur réalisation effective dans l'histoire interne des sciences. Toute science pose la question de la représentation adéquate des entités physiques et de leurs relations réciproques. C'est néanmoins dans l'ordre strict de l'effectuable que chaque discipline nous informe sur le mode de cette effectuabilité.

Ayant pour fondamental objet de connaître les méthodes et leurs objets, les processus adoptés et leurs résultats, le philosophe des sciences doit saisir les démarches qui sous-tendent le discours scientifique. Il a pour finalité d'écrire dans une perspective philosophique <22> tout en respectant l'histoire interne des sciences. C'est pourquoi le point de vue adopté devrait donner à l'histoire interne un rôle privilégié ; or celle-ci manifeste non pas une rationalité a priori, mais une rationalité intentionnelle et expérimentale, disons un « faire » raisonnable qui est le propre de la recherche scientifique couronnée par la théorie ... Comment la science s'est-elle faite ? Comment la science se fait-elle actuellement ? Telle est la double question que se pose (ou doit se poser) légitimement le philosophe des sciences.

3. Réponses historiques de la science réelle

Les précédentes questions impliquent évidemment que l’on reconnaisse l’existence de la science et sa validité universelle <23>. La science procède en expliquant une chose en fonction d'une autre, soit en fonction de l'ensemble des lois physiques, soit, et autant que possible, en fonction des conditions initiales. À tous les sceptiques et solipsistes modernes ou postmodernes qui hésitent à reconnaître l’existence légitime de la « science réelle » établissant comment est réellement le monde, il faut dire que la science peut résoudre, entre autres, le problème historique par excellence : celui de la naissance de l’univers dans lequel ils vivent !

La récession des galaxies, découverte par Hubble en 1929, permet de parler de l’expansion de l’Univers, tandis que la découverte du rayonnement fossile par Penzias et Wilson en 1965 tend à prouver que l'Univers a eu un commencement. À partir d’une énergie concentrée dans un espace plus petit que celui d’un atome actuel, une gigantesque explosion s’est produite, il y a environ 18 milliards d'années : le Big Bang ! En 1992, une image de la totalité du ciel a été prise par COBE, le satellite explorant les micro-ondes cosmiques : elle montre que le Big Bang qui créa l’univers, loin d’être uniforme, comprenait de multiples fluctuations. Après l’explosion originaire, il y eut l'apparition de particules élémentaires : électrons, neutrinos, photons. Des protons et des neutrons se sont formés et ont pu se regrouper avec des électrons pour figurer atomes et molécules. La condensation des atomes permit ensuite la formation des étoiles, par le moyen de l’attraction gravitationnelle. Liées gravitationnellement, les étoiles ont formé les galaxies. Beaucoup d'observations confirment cette théorie : dans l’espace-temps, les galaxies semblent s'éloigner du même point initial qui serait le Big Bang, c'est ce qu’on appelle « l'expansion de l'univers ». Et il existe des milliards de galaxies formées de milliards d’étoiles.
Il fallut attendre le début du vingtième siècle pour que l’équivalence matière-énergie soit établie par la formule d’Einstein E=mc², formule qui fut vérifiée au milieu du vingtième siècle grâce aux accélérateurs de particules. La théorie de la relativité restreinte supposait une vitesse limite maximum qui ne pouvait être dépassée : celle de la lumière dans le vide (environ 300'000 km/sec) : on dut dorénavant donner une description des objets de l'Univers dans l’espace-temps. Une des conséquences en astronomie est le fait que la lumière d'une étoile lointaine a mis un temps important pour nous parvenir; nous l'observons donc dans le passé ! Grâce à la théorie quantique de la lumière, il est maintenant possible de donner une analyse détaillée des propriétés de la lumière et de ses interactions avec les atomes. Mais auparavant les scientifiques avaient compris que les étoiles évoluaient dans l’espace-temps de notre Univers.
Dès 1054, les astronomes chinois et japonais purent observer l’apparition soudaine d’une étoile, une ‘nova’ ; le même phénomène se reproduisit en 1572 : Brahé en fit le rapport. Étoile devenue brutalement lumineuse, la nova a été finalement expliquée comme étant une explosion et comme se produisant au nombre de 20 par année. On parle de ‘supernova’ quand une étoile subit une ‘super-explosion’ : ainsi, en 1987 observa-t-on une supernova exceptionnelle, non pas directement dans notre galaxie mais dans son voisinage : le Grand Nuage de Magellan, éloigné de notre galaxie de 170.000 années-lumière <24>. Les astronomes se demandèrent ce qu’il restait après l’explosion :  en 1844, Rosse observa les restes de l’explosion de 1054  : des filaments nébuleux en expansion autour d'une région sombre dont le centre pouvait comprendre une étoile naine déjà observée par Bessel en 1834. En 1924, Eddington remarqua que plus une étoile était massive plus elle était lumineuse. Une étoile comme notre Soleil provient de la condensation de poussières et de gaz sous la force de la gravité, montant jusqu’à la température de 15 millions de degrés : point de fusion nucléaire, auquel chaleur et lumière peuvent se diffuser à partir du centre de l’étoile, aussi longtemps que dure en elle la matière. Des astronomes de Toulouse et de Besançon ont observé la galaxie Markarian 712 : celle-ci vient de subir, il y a 3 à 4 millions d'années, une brusque flambée de formation d'étoiles. Les quelques centaines d'étoiles de Wolf-Rayet détectées dans cette galaxie montrent qu'une proportion exceptionnelle d'étoiles massives sont nées au cours de cet événement.
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1 année de lumière correspond à la distance parcourue par la lumière en une année =
9'460'000'000'000'000 mètres = 9.46 1015 m.
Le Soleil est la seule étoile située à moins d'une année de lumière de la Terre (le Soleil se trouve à 8 minutes de lumière de la Terre).

Remarques épistémologiques et conclusion provisoire

Ainsi, pour accéder aujourd'hui à une notion vraie de la nature, nous devons faire l'effort de nous introduire dans les différents domaines scientifiques fondamentaux et tels que mécanique classique, mécanique quantique, astronomie, cosmologie, mais encore biologie, sciences cognitives, et bien d'autres... Les antiques questions que posèrent les philosophes vont donc trouver progressivement, laborieusement, leurs réponses scientifiques jusqu'à laisser entrevoir qu'un jour sera sans doute connue la science totale de la nature.

Cette unité profilée de la science qui semble devoir se confirmer au-delà d'une diversité croissante rejoint elle aussi une antique hypothèse philosophique qui n'en finit pas et de se vérifier et de se diversifier. De toutes ces sciences, qui s'alignent dans l'histoire humaine et se manifestent dans leur propre histoire, il ressort chaque fois précisément et différemment une philosophie qui n'en finit pas non plus de se réaliser. En effet, chaque fois s'implique une philosophie appelée à se préciser et à se rectifier dans une approximation toujours plus grande de la vérité scientifique qui se formule dans sa relation indéfectible à la réalité du monde et de l'homme. L'entreprise d'établir une philosophie des sciences à la fois dans une permanence liée aux multiplicités de sa croissance temporelle et dans une continuité sujette aux discontinuités de son apparence, donc une philosophie des sciences s'ajustant au mieux à l'être même des sciences, devait donc s'appuyer sur une définition du concept de philosophie des sciences.

Ce concept mobilise nécessairement les concepts de science et de philosophie, et chacun des deux s'actualise dans une histoire des sciences comme dans une histoire des philosophies. L'idéal pour une philosophie des sciences serait de pouvoir combiner autant les rationalités scientifiques que les régularités-légalités de la nature à travers l'examen des procédures adoptées par les scientifiques et compte tenu des résultats qu'entraînent leurs méthodes.

On ne peut dire que la philosophie ait eu une réplique appropriée aux enquêtes, souvent discordantes, qui furent celles d'un Koyré, d'un Kuhn, ou même d'un Popper (dont le type de rationalisme détermina la réaction irrationnelle d’un Feyerabend), et pas davantage à celles de Gerald Holton <25> ou de Bas van Fraassen. Il faut reconnaître, toutefois, que les recherches de ces  « épistémologues » n'exclurent en aucun cas ni les éléments mathématiques nécessaires à l'activité scientifique ni les observations empiriques fondamentales; en outre, ils mirent à découvert l'importance de l'histoire des sciences à laquelle il faudrait ajouter celle des philosophies implicites de cette histoire <26>.

De plus, les considérations de ces épistémologues ne permettent pas d’éviter les questions kantiennes - qui fondent l’épistémologie si l’on en croit l’un des premiers utilisateurs du terme, qui la définissait en 1922 comme une science dans le prolongement de la Critique de la raison pure et instituant « la critique de la valeur de la science » <27>. Or, ce que Kant appelle « transcendantal » concerne les conditions a priori de la connaissance et ce qu’il appelle « l’imagination transcendantale » n’est autre qu’une imagination nécessaire à l'édification de la science sur la base globale de la sensibilité (les sense data, qualia, et autres sensibilia) orientée vers le monde. Tout simplement, l'a priori désigne ce qui est relatif au travail interne, l’a posteriori au travail externe : les deux points de vue sont appelés à se compléter nécessairement au lieu de s'exclure comme on veut le croire. La question de fait vise le travail interne, celui de l’esprit-cerveau et des connaissances empiriques qu'il encadre et articule, tandis que la question de droit interroge sur la validité scientifique des formules. Kant justifiait l’énoncé d’une proposition ontologique qui soit universelle et nécessaire. Il reste que la nécessité fait toujours question.

Toutes les hypothèses propres au système des connaissances empiriques participent au double caractère théorique et observationnel. Que les termes de la description soient théoriques ou observationnels, le langage scientifique est nécessairement toujours, d'une façon ou d'une autre, “chargé de théorie” <28>. Comprise à partir de ces points de repère formellement définis, la recherche s'oriente vers le ‘but’ épistémologique d'expliquer ou de représenter et de prévoir, la prévision jouant souvent le rôle de vérifier les hypothèses, dans la mesure où toujours elle confirme l'aspect procédural <29> de l'activité scientifique comme prioritaire par rapport à son aspect purement déclaratif. La vérité est la correspondance d'une représentation énoncée avec son objet, le phénomène ou le référent. Relativement à un objet empirique particulier, le problème est de savoir comment je peux le connaître raisonnablement. Le problème épistémologique réside dans ce ‘comment’. Pour que mon discours soit scientifique ou véridique, il faut que mes représentations, qui se traduisent conceptuellement sous forme de propositions, correspondent point par point aux phénomènes ou à un objet-référent. Pour les scientifiques, cette correspondance va de soi, selon une philosophie implicite qui est, à quelque degré que ce soit, réaliste et donc universelle.


Notes

1. Commençons par l’excellent ouvrage de Jacques Bouveresse (1999), Prodiges et vertiges de l´analogie. De l´abus des belles-lettres dans la pensée (Paris, Seuil, collection : Raisons d´agir). Voici quelques publications françaises parmi les commentaires : Wacquant J.D. (1997a), “Les dessus de l'’affaire Sokal’ I. Une parodie postmoderne en actes” (Liber, n° 30, mars). Wacquant J.D. (1997b), “Les dessus de l' «affaire Sokal », II. Petit précis d'alchimie postmoderne” (Liber, n° 31, juin) - Jeanneret Y. (1998), L'affaire Sokal ou la querelle des impostures (Paris, PUF) - Jurdant B. dir. (1998), Impostures scientifiques (Paris, La Découverte/Alliage) - Khalfa J. (1998), “Mathémagie : Sokal, Bricmont et les doctrines informes” (Les Temps Modernes, n° 600, juillet-août-septembre : 220-249) - Kremer-Marietti A. et al. (2001), Éthique et épistémologie autour du livre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont (Paris, L’Harmattan) - Kremer-Marietti, A. et al. (2001), La Sociologie des Sciences, in Facta Philosophica, 2001/II. Notons une réaction dénonçant et rectifiant les abus d’interprétation : Jean Bricmont et Alan Sokal, “Reply to Turnbull, Krips, Dusek and Fuller”, in Metascience, Novembre 2000.
2. Il s'agit du canular de Alan Sokal, "Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique", d'abord publié dans Social Text 46-47 (printemps-été 1996), puis en Appendice A du volume de Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Éditions Odile Jacob, pp. 211-252 ; Le Livre de Poche, pp. 305-367. Sokal avouait ensuite dans une autre revue, Lingua Franca, que ce qu'il avait publié dans Social Text était un canular : Sokal A., (1996), “A physicist experiments with cultural studies”, Lingua Franca, 6 (4), may/june : 62-64. Voir les commentaires des deux auteurs sur la parodie dans l’Appendice B du livre. Voir également : Jean Bricmont, "La vraie signification de l'affaire Sokal", Le Monde, 14 janvier 1997 : 15 ; Alan Sokal, "Pourquoi j'ai écrit ma parodie", Le Monde, 31 janvier 1997 : 15 ; Jean-Jacques Salomon, "L'éclat de rire de Sokal" , Le Monde, 31 janvier 1997 : 15. - Alan Sokal (1998), « What the Social Text affair does and does not prove”, in A House Built on Sand: Exposing Postmodernist Myths About Science, édited by Noretta Koertge, pp. 9-22; New York: Oxford University Press. Le dossier est repris dans The Sokal Hoax : The Sham That Shook the Academy, by the editors of Lingua Franca. University of Nebraska Press, Septembre 2000.
3 Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, 276 pages, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997. Réédition dans Le Livre de Poche, 1999.
4. Cf. Yves Jeanneret, «Décontamination intellectuelle : l’expérimentation échoue », L’Aventure humaine, N°8, Paris, PUF, 1999.
5. Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences  sous la direction de Dominique Lecourt, Paris, PUF, 1999, p. 365, 2è colonne.
6. Robert Nadeau, Vocabulaire technique et analytique de l’épistémologie, Paris, PUF, 1999, p. 209.
7. Vocabulaire technique et analytique de l’épistémologie, rubrique ‘Philosophie des sciences’, p.486.
8. Article ‘Épistémologie‘, in Les Notions philosophiques. Dictionnaire. Tome 1, p. 813, 1ère col. ; in Encyclopédie Universelle, Tome II, Paris, PUF, 1990.
9. Voir mon article « Entre ‘réfléchir’ et ‘déterminer’ : Retour au livre de Sokal et Bricmont », in Éthique et épistémologie autour du livre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont.
10. Article ‘Connaissance (théorie de la)’, Notions philosophiques, op. cit., p.419
11. Voir  les articles de Bernard-Pierre Lécuyer : « La sociologie des sciences », in Encyclopédie philosophique universelle : L’Univers philosophique, Paris, PUF, 1989, 942-948 ; « Sociologie de la connaissance et sociologie de la science », in Sociologie de la science, sous la direction de Angèle Kremer-Marietti (1998), Sprimont, Belgique : Pierre Mardaga éditeur, p. 17-45.
12. Michel Dubois, Introduction à la sociologie des sciences et des connaissances scientifiques, Paris, Presses Universitaires de France, 321 pages, 1999.
13. Le Débat, n°102, Paris, Gallimard, novembre-décembre 1998, p.57.
14. Ibid.
15. Voir mon article « Épistémologie individuelle, épistémologie sociale », in A. Kremer-Marietti, et al. (1998) op. cit., p. 243-262 (dont les termes du titre ne doivent pas induire en erreur : « individuelle » et « sociale » sont mis ici pour « internaliste » et « externaliste »).
16. Cf. Ernst Cassirer, Substance et fonction : éléments pour une théorie du concept (1910),traduit de l'allemand par Pierre Caussat, Paris, Les Éditions de Minuit, 1977.
17. Cf. Alfred North Whitehead, Processus et réalité (1929), trad. de l'anglais par Daniel Charles, Maurice Elie, Michel Fucjs et al., Paris, Gallimard, 1995.
18. Cf. René Thom, Paraboles et catastrophes. Entretiens sur les mathématiques, la science et la philosophie. Paris, Flammarion, Collection "Dialogues", 1983.
19. Cf. Jean Petitot, La philosophie transcendantale et le problème de l'objectivité, Paris, Osiris, 1992.
20. Cf. Angèle Kremer-Marietti (1999), Philosophie des sciences de la nature, Paris, PUF.
21. Cf. Jean Bricmont, “Science of chaos or chaos in science?”, Physicalia Magazine, 17 (1995), 3-4, pp.159-208. Dans cet article, Jean Bricmont s’oppose à certaines erreurs d’interprétation de la science du chaos provenant non seulement de philosophes mais encore de scientifiques.
22. Cf. Edward M. MacKinnon, Scientific Explanation and Atomic Physics, Chicago and London, The University of Chicago Press, 1982, p. 3.
23. Comme conséquence intellectuelle et morale de la validité universelle de la science, on peut citer la Déclaration sur la science et l’utilisation du savoir scientifique (Conférence Mondiale sur la Science, UNESCO, 1er juillet 1999) dont nous retenons parmi les propositions :  « Le développement continu des connaissances scientifiques sur l'origine, le fonctionnement et l'évolution de l'univers et de la vie fournit à l'humanité des approches conceptuelles et pratiques qui exercent une influence profonde sur ses comportements et ses perspectives. »
24. Référence UNIL (Université de Lausanne) : 1 année de lumière = distance parcourue par la lumière en une année = 9'460'000'000'000'000 mètres = 9.46 1015 m.
Le Soleil est la seule étoile située à moins d'une année de lumière de la Terre (le Soleil se trouve à 8 minutes de lumière de la Terre).
La Société internationale de droit américain créée en 1974, Télescope Canada-France-Hawaii est constituée par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS France, 42,5%), le National Research Council of Canada (NRCC Canada, 42,5%) et l'Université d'Hawaï (USA, 15%). La construction a été financée à parts égales par le CNRS et le NRCC. L'Université d'Hawaï a fourni le terrain et l'infrastructure d'accès. Le télescope fonctionne depuis 1980.
De même, The European Southern Observatory est une organisation européenne intergouvernementale pour la recherche astronomique. Huit nations en sont les membres ; son quartier général se situe à Garching, près de Munich en Allemagne.
Société privée de droit français, l'Institut de Radioastronomie Millimétrique a été créé en 1979. Y participent : le Centre national de la recherche scientifique (47 %), la Max-Planck-Gesellschaft, Allemagne (47 %) et l'Instituto geográphico nacional, Espagne (6 %).
25. Cf. Angèle Kremer-Marietti (1986), “Thematic Analysis”, Encyclopedia of Library and Information Science, Vol. 41, Marcel Dekker, New York, p.332-339.
26. C’est ce que j’ai voulu signifier avec mon ouvrage Philosophie des sciences de la nature.
27. Voir Jules de Gaultier de Laguionie, La philosophie officielle et la philosophie, Paris, Alcan, 1922, p. 110.
28. C'est ce que rappelle un historien des sciences, David Knight (1986), The Age of Science, Oxford, Basil Blackwell, pp.149-150 : "Scientific language is theory-laden : in using it, one is taught to see the world in a particular way. This happens to some extent with ordinary languages [...]. In the physical sciences the degree of abstraction and theory-loading is much greater. In a developed science, pure description if not impossible is very rare."
29. Cf. Ian Hacking (1963), Representing and Intervening, Cambridge University Press,

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