(Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques, Paris)
(Paru dans RES PUBLICA de Juin
2001)
La visée des sciences comme objet d’étude est le projet
commun de quelques disciplines telles que la philosophie des sciences, l’épistémologie,
la théorie de la connaissance, la sociologie des sciences et l’histoire
des sciences.
Toutefois, hors du projet d’étudier les sciences en tant que telles
et pour elles-mêmes, afin d’en dégager objets et méthodes,
théories et concepts, mérites et limites, l’intérêt
pour les sciences a parfois tourné à un pillage inconsidéré
- les abus mathématiques de Lacan en sont le meilleur exemple mais pas
le pire à mon avis - si ce n’est à un sabordage désespérant :
l’exemple en est le relativisme postmoderne. Loin d’être
généralement contenue par des commentaires raisonnables <1>,
une manière désinvolte de se comporter à l’égard
de la science a été confirmée et amplifiée du fait
de quelques commentateurs orchestrant les effets autant de l’ « affaire
Sokal »<2> que du livre de Bricmont/Sokal <3>.
Même si Sokal mit le « feu aux poudres », la fameuse
« affaire » consiste moins dans l’audace de la publication
de l’article-canular publié par Alan Sokal que dans les réactions
qui se sont enchaînées. Ainsi, pour la majeure partie, l’ « affaire »
est l’œuvre des sociologues qui, par leurs gloses, lui donnèrent
substance, « construisant » leur « fait social
scientifique » et y participant déjà à titre
d’acteurs ! D’où, rendus manifestes les dangers épistémologiques
spécifiques à la sociologie... Le livre-combat fut jugé
nécessaire ; autour de ce noyau, les auteurs acceptèrent
de dialoguer par le monde dès qu’y paraissait une traduction nouvelle
de leur ouvrage.
Qu’il s’agisse de l’« affaire » ou du
« livre », on peut suspecter les causes de la levée
de boucliers de n’être pas toutes philosophiques ... ni épistémologiques,
ni cognitives, ni sociologiques, ni historiques. Empreintes d’une pusillanimité,
les réactions ont semblé ne jamais devoir cesser, tant elles étaient
passionnelles. On en remarque encore quelques retombées <4>.
Du point de vue d’une réflexion philosophique, il demeure que
l’ « affaire » et le « livre »
permettent que puissent se ressentir plus vivement les problèmes
théoriques posés par la connaissance scientifique, objet d’étude
diversement abordé par la philosophie des sciences, l’épistémologie,
la théorie de la connaissance, la sociologie des sciences et l’histoire
des sciences.
1. Philosophie des sciences, Épistémologie, Théorie
de la connaissance, Sociologie des Sciences, Histoire des Sciences...
« Épistémologie » et « philosophie
des sciences » sont deux concepts très proches et parfois difficiles
à distinguer dans l’usage actuel du langage philosophique. À
la rubrique ‘épistémologie’ dans le Dictionnaire qu’il
dirige, Dominique Lecourt écrit indifféremment : «la
philosophie des sciences – ou épistémologie – »
<5>. Sans doute peut-on adopter la précision apportée par
Robert Nadeau qui fait de l’épistémologie la « branche
de la philosophie des sciences qui étudie de manière critique
la méthode scientifique, les formes logiques et modes d’inférence
[...] utilisés en science, de même que les principes, concepts
fondamentaux, théories et résultats des diverses sciences, et
ce, afin de déterminer leur origine logique » <6>. Conçue
dans le prolongement de cette perspective, l’épistémologie
serait destinée à traiter des fondements de la science, alors
que deux autres catégories de la philosophie des sciences d’après
Nadeau chercheraient, l’une, à dégager « le rôle
de la science dans la société » et, l’autre, « le
monde dépeint par la science » <7>.
Avec Denis Vernant <8>, c’est la philosophie des sciences qui se
trouve convertie à l’épistémologie, avec toutefois
des distinctions : 1. les crises des fondements ; 2. l’élucidation
des propositions scientifiques ; 3. les épistémologies régionales ;
4. les épistémologies historiques ; 5. enfin des recherches
particulières : d’ordre historique, telle l’archéologie
du savoir de Foucault ; ou psychologique, telle l’épistémologie
génétique de Piaget. Sous ces divers aspects, épistémologie
et philosophie des sciences se superposent soit totalement (Lecourt) soit partiellement
(Nadeau, Vernant) et sont donc difficilement définissables séparément.
En tout cas, il semblerait que ni la philosophie des sciences ni l’épistémologie
ne soient une « théorie de la connaissance », même
si l’une et l’autre présupposent cette dernière. Il
est vrai, par ailleurs, que le terme «épistémologie »
- mais surtout l’anglais « epistemology » - soit souvent
pris pour le signifiant du signifié ‘théorie de la
connaissance’. L’objet de toute théorie de la connaissance
est de définir et d’analyser le processus de la connaissance ;
selon Piaget, ce processus est abordé soit dans une disposition « métascientifique »
(je dirais : « déterminante »), soit dans une
critique parascientifique (je dirais : «réfléchissante » en
pensant aux positions de Nietzsche, Bergson ou Husserl), soit selon un examen
directement et exclusivement scientifique, que je dirais encore « déterminant »
<9>.
Sylvain Auroux <10>, qui évoque l’approche de Piaget, en
situe les précédents modes énoncés : le premier,
comme étant « théorie de la science » ou « épistémologie » et
le troisième, (par rapport auquel se situait Piaget) comme relevant des
sciences cognitives ; quant au second mode d’approche, son examen
se situerait au-delà ou en-deçà des faits empiriques :
il serait lié à une réflexion ou à une pensée
dont l’objet ne serait pas nécessairement réel du moins
pas dans le sens propre au « réalisme empirique »
déjà souligné et reconnu nécessaire à la
science par Kant lui-même. On notera donc que l’épistémologie
réapparaît maintenant, non plus au sein de la « philosophie
des sciences », mais bien de la « théorie de la connaissance ».
Les amalgames paraissent inévitables, étant donné que la
pensée est libre de circuler d’un point à un autre ;
seulement, la question se pose de savoir ou de pouvoir distinguer entre épistémologie
et théorie de la connaissance. Mais il est vrai que toute philosophie
des sciences renvoie à une théorie de la connaissance sous-jacente
et débouche sur une conclusion épistémologique.
À ces trois approches de la science il faut ajouter et savoir en distinguer
deux autres : la « sociologie des sciences » et l’
« histoire des sciences ». Souvent imbriquées l’une
dans l’autre, ces deux disciplines peuvent être internes ou externes.
Internes, elles ménagent les processus scientifiques et les considèrent
en eux-mêmes en prenant soin des méthodes poursuivies par les différentes
sciences ; externes, elles ramènent tout le cheminement scientifique
à un unique effet culturel ou historicosocial.
La sociologie des sciences a été parfaitement inventoriée
dans ses tenants et ses aboutissants par Bernard-Pierre Lécuyer <11>.
Elle est aussi clairement présentée par Michel Dubois dans un
ouvrage de synthèse très fouillé <12>, dont l'ambition
est la représentation d'ensemble des aspects les plus significatifs de
cette discipline (social studies of science) qui analyse les formes de
communication s'établissant entre les chercheurs, le rôle des normes
professionnelles auxquelles ils se soumettent, sans négliger la manière
dont se règlent la préparation des publications et même
les comportements dans le laboratoire. Cette sociologie des « acteurs
scientifiques » ou de la « communauté scientifique »
définit cette dernière en tant qu’ « unité
normative ».
R. K. Merton avait déjà défini les quatre impératifs
de l'ethos scientifique : l'universalisme, le communalisme, le désintéressement,
et le scepticisme organisé. Là-dessus, Kuhn fit de la communauté
scientifique une " unité paradigmatique " en théorisant
l'incommunicabilité entre communautés scientifiques dont chacune
manifeste un caractère à la fois informatif, normatif, sémantique
et ontologique. L'incommensurabilité ou la rupture entre les paradigmes
devait être comprise soit comme générale, soit comme partielle.
Michel Dubois développe et explique les aspects du succès kuhnien
au sein de la communauté des sociologues des sciences. Mais il existe
une tendance opposée qui conçoit la communauté scientifique
comme "transactionnelle" : elle est due à Hagstrom, et inspirée
en partie par Merton, tandis que Bourdieu propose une étude marxisante,
dont Latour et Woolgar retiendront l'idée de marché entretenant
le jeu de l'offre et de la demande ; d'où, les variations des théories
de la crédibilité et de l'intérêt avec Hagstrom,
Bourdieu, Latour et Woolgar.
L’histoire des sciences, d’abord purement intellectuelle, a pris
des développements nouveaux, de type sociologique, mettant en évidence
« l’importance de la dimension temporelle dans le travail scientifique »
<13> ainsi qu’en témoignent les propositions actuelles et
les échanges qui font l’objet du dossier du numéro 102 de
la revue Le Débat avec, entre autres articles, celui de Dominique
Pestre, «Les sciences et l’histoire aujourd’hui »,
proposant la notion d’expérience en tant que « processus
de fabrication/maturation/stabilisation d’une série d’énoncés
à travers la manipulation d’objets » <14>. Cette
orientation s’oppose totalement à celle qui avait été
conçue par Carl G. Hempel, pour qui l’explication scientifique
et la reconstruction rationnelle, propres aux sciences naturelles ou sociales,
se ramenaient à la preuve mathématique, modèle théorétique
invoqué par Hempel : le mode historique lui-même étant
compris comme nomologique du fait des généralisations conformes
auxquelles il se rattacherait. Alors, naturelles ou historiques, pour Hempel
les sciences empiriques obéiraient toutes à une méthodologie
unique.
On ne peut nier toutefois l’existence d’oscillations d’un
processus historique structurant le développement des sciences, même
si les sciences se pensent généralement dans la stabilité
et la pérennité de l’universel. Aussi, une double épistémologie
internaliste/externaliste <15> ne semble pas une aberration conceptuelle,
à condition que les chercheurs « externalistes »
ne refusent pas la légitimité des « internalistes »
qu’ils ont tendance à mettre en doute, alors que les « internalistes »,
en général, acceptent volontiers une approche complémentaire
qui soit « externaliste ».
Mais ce serait malheureusement perdre tout espoir de connaître la véritable
philosophie inhérente aux sciences constituées aussi bien que
se constituant, que de vouloir ramener l’activité du chercheur
scientifique à n’être que l’effet d’un déterminisme
social tel qu’il serait réduit à « penser subjectivement »
selon les circonstances et conditions émanant de la société
à laquelle il doit son éducation, et sans jamais ne pouvoir « déterminer
objectivement » comment le monde est effectivement, selon la
visée légitime de la science de la nature (nature humaine comprise).
Mais c’est à quoi aboutit la vision excessivement ou même
exclusivement sociologiste de la qualité propre du scientifique ainsi
que du travail qui est le sien dans ce qui ne serait plus que la « construction »
de la science.
Est-ce le sociologue des sciences qui voulut impressionner l’historien
des sciences qui dormait en lui ? Ou inversement ? Mais quand l’un
fit remarquer à l’autre les « paradigmes »
qui s’étaient imposés à son examen, alors, d’un
commun accord ils crurent savoir comment l’histoire des sciences s’était
faite et comment elle allait désormais toujours se faire et évoluer
de paradigme en paradigme, dans l’arbitraire d’une évolution
qui semblait désormais devoir être tout sauf rationnelle. C’était
négliger que les émergences nouvelles étaient bel et bien
liées à quelque aspect de la réalité non encore
observé jusque-là et qui imposait désormais à son
égard un comportement intellectuel qui lui soit adéquat et/ou,
plus généralement, une nouvelle disposition à l’endroit
du monde.
2. Le concept de philosophie des sciences
Certes, le philosophe pourrait avoir pour office ultime d'expliciter ce que
les sciences peuvent impliquer du point de vue épistémologique
strict, de méditer, par exemple, sur les catégories de substance
et de fonction - comme le fit Cassirer dans le domaine de la philosophie
mathématique <16> - ; ou de remplacer la catégorie
de substance par celle de processus - comme le proposait Whitehead
dans le domaine de la philosophie de la nature prise dans toute son extension
<17> - ; ou de suivre la manifestation et la conceptualisation des
formes, opérée par la science qui géométrise,
abstrait et idéalise - comme le proposait récemment René
Thom <18> - ; enfin de rectifier/adapter la table kantienne des catégories
de la raison - comme le fait Jean Petitot <19>. La philosophie des
sciences a là une mission délicate qui est de dégager l’épistémologie
permise par les sciences dans leur activité. Pour exercer sa spécialité,
le philosophe des sciences ne pourrait se passer de connaître tout à
la fois les sciences et les philosophies.
Dans mon ouvrage Philosophie des sciences de la nature <20>, j’ai
présenté sous ce rapport le concept de philosophie des sciences
comme offrant plusieurs possibilités. Si la philosophie des sciences
se donne pour tâche de clarifier la plupart des concepts et des théories
scientifiques, elle offre le travail de préciser la signification des
termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances
qui sont les leurs à leur époque, et tels que ‘force’,
‘vitesse’, ‘accélération’, ‘particule’,
‘onde’, ‘chaos’ <21>, etc... Elle incorpore alors
certains énoncés au bénéfice d'une critériologie
capable de répondre, pour tout système scientifique, aux
questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon
à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement
la recherche scientifique considérée ; précisément
: 1. quelles sont les procédures : les conditions théoriques
et pratiques des théories invoquées débouchant sur les
œuvres ; 2. quel est, pour le système considéré,
le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la
validité des concepts.
Combiner rationalités scientifiques et régularités-légalités
de la nature, s'enquérir des procédures adoptées par
les scientifiques ainsi que des résultats qu'elles entraînent nous
relient au problème de l'avancement des sciences, concernant leur
implication dans leur propre histoire. La question des procédures nécessaires
demeure interne à toutes les disciplines, et les problèmes que
celles-ci soulèvent ne sont pris en compte par le philosophe que dans
la limite de leur réalisation effective dans l'histoire interne des sciences.
Toute science pose la question de la représentation adéquate des
entités physiques et de leurs relations réciproques. C'est néanmoins
dans l'ordre strict de l'effectuable que chaque discipline nous informe sur
le mode de cette effectuabilité.
Ayant pour fondamental objet de connaître les méthodes et leurs
objets, les processus adoptés et leurs résultats, le philosophe
des sciences doit saisir les démarches qui sous-tendent le discours scientifique.
Il a pour finalité d'écrire dans une perspective philosophique
<22> tout en respectant l'histoire interne des sciences. C'est pourquoi
le point de vue adopté devrait donner à l'histoire interne un
rôle privilégié ; or celle-ci manifeste non pas une rationalité
a priori, mais une rationalité intentionnelle et expérimentale,
disons un « faire » raisonnable qui est le propre de la
recherche scientifique couronnée par la théorie ... Comment
la science s'est-elle faite ? Comment la science se fait-elle actuellement
? Telle est la double question que se pose (ou doit se poser) légitimement
le philosophe des sciences.
3. Réponses historiques de la science réelle
Les précédentes questions impliquent évidemment que l’on
reconnaisse l’existence de la science et sa validité universelle
<23>. La science procède en expliquant une chose en fonction d'une
autre, soit en fonction de l'ensemble des lois physiques, soit, et autant que
possible, en fonction des conditions initiales. À tous les sceptiques
et solipsistes modernes ou postmodernes qui hésitent à reconnaître
l’existence légitime de la « science réelle »
établissant comment est réellement le monde, il faut dire
que la science peut résoudre, entre autres, le problème historique
par excellence : celui de la naissance de l’univers dans lequel ils
vivent !
