ANGELE KREMER-MARIETTI
ÉPISTÉMOLOGIE ET DÉONTOLOGIE DES IMPOSTURES INTELLECTUELLES DE SOKAL ET BRICMONT
(Paru dans Éthique et Épistémologie. Autour du livre Impostures Intellectuelles de Sokal et Bricmont, Paris, 2001, L'Harmattan, collection «Épistémologie et Philosophie des Sciences » )
Il y eut un pavé dans la mare : la publication, dans une revue détudes sociales de renommée mondiale, dune parodie écrite par Alan Sokal, professeur de physique à lUniversité de New York. La parodie fut publiée comme si elle nen était pas une. Cest dire, pour les responsables de la revue qui lacceptèrent, que la publication fut ce quon peut appeler une " bévue ". Dorénavant, larticle peut être présenté comme le modèle de ce quil ne faut pas faire en épistémologie ni dans les sciences humaines et sociales.
Autre événement, la parution dun livre clair et documenté [1], écrit et publié cette fois par Alan Sokal et Jean Bricmont, professeur de physique théorique et mathématique à lUniversité de Louvain-la-Neuve. Par ce livre, les auteurs ont voulu mettre laccent sur une caractéristique (ou une mode ?), en tout cas assez répandue dans certains ouvrages de sciences humaines et sociales à grand tirage pour les encombrer, et qui sont le fait de quelques ténors des disciplines humaines et sociales. Il sagit de leffet dun penchant qui pousse certains spécialistes en sciences humaines et sociales à user intempestivement de notions, formules ou allusions prétendument scientifiques, mais qui nont lapparence scientifique que pour le lecteur non averti. En tout cas, ce lecteur doit se contenter de ne rien comprendre à toutes ces formules physico-mathématiques, car il ny a rien à y comprendre. Ce traitement rend le lecteur incapable de juger ce quon lui donne à lire. Mais ne lit-on pas généralement pour sinstruire ? Doù la perversité évidente de lutilisation de formules faussement appropriées.
Ce travers décriture, de pensée ou de mentalité sest dabord répandu en France peut-être par un pur jeu de style, par pédantisme ou préciosité, par élitisme, en tout cas aussi par goût pour les formules scientifiques même incomprises. Aux Etats-Unis, ces auteurs français jouissent dune notoriété fondée autant sur leurs titres universitaires que sur leurs succès de librairie. Et cest là que cet accommodement avec la science prend une valeur toute particulière : une telle désinvolture tolérée à lendroit de la science ne peut que relever dun mépris à lendroit de la rationalité, de luniversalité et de lobjectivité scientifiques. Une question peut se poser : pour avoir toléré ces pratiques, étions-nous inconsciemment devenus postmodernes ? En tout cas, il faudra certainement analyser le postmodernisme en tant quattitude philosophique qui permet tout et son contraire.
1. Léthique nécessaire à lépistémologie.
Quoi quil en soit, Alan Sokal et Jean Bricmont ont osé mettre en évidence ce mode dexpression pour le moins étrange. Non quils aient une quelconque prévention contre les métaphores utilisées dans lintérêt déclaircir un texte difficile, ni contre lanalogie quand elle est équilibrée et symétriquement fondée. Dailleurs, pourquoi ne pas user dune métaphore mathématique, si la formule est dabord bien comprise et ensuite bien appliquée à partir dune méthode qui justifie son emploi ? Rien ni personne ne sy oppose : Sokal et Bricmont non plus. Et, je rappellerai que dans son ouvrage consacré à la connaissance philosophique, Gilles Granger [2] apprécie pardessus tout la métaphore mathématique ; naturellement, quand celle-ci convient parfaitement, comme ce fut le cas dans lusage que firent des mathématiques Platon et Wittgenstein.
En tout cas, la révélation que suscita la diffusion du livre de Sokal et Bricmont eut leffet majeur de déclencher une série de réactions démesurées, à bien des égards comparables à une levée de boucliers de type tribal ou clanique. Il semblait que quelques professeurs de philosophie et surtout de plus nombreux sociologues se fussent reconnu la mission sacrée de répondre à des observations qui étaient pourtant objectivement fondées et impossibles à réfuter ; ils prétendirent que toutes ces citations pseudo-scientifiques, avaient à leur manière un " sens ", " faisaient sens ", ou relevaient dun " champ de vérité " très subtil qui ne pouvait quéchapper à des physiciens étrangers à de tels exercices !
Dès lors - non seulement après " laffaire Sokal " mais encore après la publication du livre de Sokal et Bricmont - la philosophie tout entière et les sciences sociales semblaient ainsi devoir basculer dans le vaste camp de lherméneutique : le sens qui était dit glorieusement y régner pouvait justifier à lui seul tous les abus imaginables. Or, je ferai remarquer que cette priorité du sens sur la vérité - ou même du champ de vérité sur le discours vrai - relève déjà dune attitude postmoderne, cest-à-dire dune attitude qui sautorise pathétiquement toutes les licences. De telles réactions prouvent que le livre de Sokal et Bricmont nous met en demeure de clarifier ce que doit être aujourdhui la philosophie au-delà des philosophies contemporaines qui nous habituèrent plus souvent aux effets de style quà une pensée rigoureuse : là-dessus il faudra bien quun jour nous revenions également. Non pas seulement sur ce que peut être la philosophie, mais aussi sur ce quelle doit être. Premier point positif pour la philosophie : le livre de Sokal et Bricmont saffirme là comme un symptôme que les philosophes auront à élucider dans lurgence.
Ce qui faisait le plus défaut à cette levée de boucliers, cétait lobservation de la teneur éthique et épistémologique de louvrage ; celle-ci na guère été mentionnée, encore moins analysée. Une discussion strictement éthique ni même épistémologique na pu ni sengager ni se poursuivre sur le plan de largumentation logique, même si elle a eu ici ou là une sorte de commencement. De plus, et tout au contraire, lanalyse proprement philosophique - sil y en eut - a porté généralement sur une herméneutique sophistiquée du livre de Sokal et Bricmont au lieu de sappuyer sur une lecture directe et nette, sans présupposer on ne sait quelles intentions machiavéliques de la part des auteurs. Le processus de ce qui voulut être une " lecture du soupçon " fut tel que les critiques crurent ou plutôt voulurent comprendre ce que les auteurs leur semblaient " laisser entendre " plutôt que ce quils entendaient signifier réellement. On interprétait ensuite ce qui nétait en fait quune intuition subjective vague due à ce type de lecture, en un prétendu argument objectif et direct ; tout cela nétait en fait que le montage dune argumentation reconstruite de toutes pièces, ensuite abusivement critiquée comme si elle appartenait effectivement au corps de louvrage et surtout à lintention de ses auteurs.
Or, que font Sokal et Bricmont ? Ils condamnent, textes à lappui, une attitude qui consiste dans l'appropriation inintelligente et la diffusion erronée de termes et de symboles abstraits, détournés du sens qui leur est propre au sein de la terminologie scientifique dont ils émanent et où leur signification opère en toute légalité. On pourrait certes imaginer quun nouveau Prévert puisse jouer avec de telles formules. Or, ces procédés pseudo-scientifiques se rapportent à une conduite qui ne se veut en rien ludique, mais sérieuse et " scientifique " à sa manière, alors quelle est éloignée du moindre précepte d'honnêteté intellectuelle, traditionnellement enseigné et appliqué dans toute recherche dite de valeur scientifique, aussi bien en philosophie que dans les sciences humaines et sociales. Ces abus inconsidérés ont finalement constitué un ensemble dartifices, dailleurs autant pseudo-scientifiques que pseudo-littéraires, qui ne pouvaient que desservir les disciplines dans lesquelles ils furent introduits. Celles-ci étaient-elles supposées senrichir par ce moyen ? On peut douter de cette perspective. Une érudition superficielle et fausse n'est rien d'autre qu'une "véritable intoxication verbale"[3], comme le soulignent Sokal et Bricmont. À lévidence, ces pratiques ne sont rien que des "jeux de langage" qui se transforment vite en objets de suspicion ; elles n'ont rien à voir avec un discours théorique rigoureux - et on ne peut les prendre pour un exercice poétique, leur seul effet manifeste étant de confondre le lecteur.
2. Les fondements épistémologiques du livre de Sokal et Bricmont.
Cest sur le désir daborder sérieusement la teneur des Impostures intellectuelles que le programme de cet ouvrage sest progressivement constitué dans ses composantes diverses. Lanalyse et la discussion sont donc ouvertes. Si je viens de souligner le caractère antipédagogique - et même pour moi profondément antidémocratique - des usages dénoncés, je voudrais aussi mettre en évidence les fondements épistémologiques des positions philosophiques des auteurs, telles quelles apparaissent dans tout louvrage et surtout dans le chapitre 3.
Jean Bricmont et Alan Sokal ont rappelé dans la préface de la seconde édition française que, sous une seule couverture, il fallait trouver deux livres. L'un porte sur l'imposture manifeste que représente le mauvais usage des formules physico-mathématiques employées à titre de signifiants inadéquats avec lintention de donner lapparence de la " science ". Lautre est un livre dépistémologie fondé sur la critique du relativisme cognitif et surtout du parti pris de priver la science de toute objectivité pour en faire un domaine, non plus universel et nécessaire, mais, disons-le, postmoderne. Pour ma part, je pense que les deux thèmes se recoupent facilement par la cohérence quil peut y avoir entre la désinvolture manifestée à lendroit de la signification scientifique des formules et linterprétation minimaliste de la science qui en résulte et qui est aussi celle du relativisme cognitif : car le laxisme de ce dernier laisse ouverte la voie à toutes les fantaisies postmodernes pour justifier indirectement le mauvais usage des formules physico-mathématiques. Le livre de Sokal et Bricmont mapparaît comme le signe et le symptôme dune philosophie en difficulté, surtout si elle persiste dans la voie quelle sest laissé facilement indiquer ; il est nécessairement aussi le signe dune épistémologie en dérive ayant à son tour des prolongements philosophiques désastreux.
Sans doute une question philosophique récente a-t-elle été de se demander quels sont les modèles rationnels susceptibles d'expliquer le changement scientifique : les philosophes Popper, Lakatos et Laudan, qui s'y sont dévoués, y ont échoué ; et Laudan la, pour sa part, publiquement reconnu. Dans un ouvrage de 1981 [4] et dans un article [5] qui paraîtra prochainement dans la revue suisse Facta Philosophica [6], Newton-Smith fait le point sur la question ; il conclut dans son article en affirmant : " Cest une chose de maintenir que la science progresse. Cest une autre chose davoir un compte-rendu suffisant de la nature de ce progrès ".
Il faut se rappeler quauparavant, avec le Cercle de Vienne et le positivisme logique, lépistémologie sétait lancée dans la formalisation des sciences et en particulier de la physique : lambition du projet dépassa rapidement ses propres virtualités. En réaction au projet du Cercle de Vienne, Popper sétait lui-même attaché à dégager ce quil appelait " la logique de la recherche scientifique " selon le titre allemand de son premier ouvrage, modifié par la suite en " logique de la découverte scientifique ". Dailleurs, Sokal et Bricmont expliquent parfaitement comment quelques idées de Popper sont acceptables du point de vue de la recherche, alors que dautres, surtout si elles sont exagérées, sont au contraire inacceptables de ce même point de vue. En tout cas, un principe simpose aux deux auteurs : quune opinion ne puisse être réfutée nimplique en rien quelle soit vraie [7].
Ainsi, en lieu et place de la vérification pour critère de démarcation entre les théories scientifiques et non scientifiques, si la falsifiabilité et la falsification proposées par Popper démontrent que ni lastrologie ni la psychanalyse ne sont une science, elles ne savèrent être acceptables que jusqu'à un certain point en ce qui concerne les théories scientifiques. Le schéma de la falsifiabilité et de la falsification, sans être radicalement mauvais, génère, du point de vue de la recherche, de grandes difficultés que soulignent justement Sokal et Bricmont.
Car, en contrepartie, et surtout en réaction à lépistémologie de Popper, dautres philosophes ont alors cherché d'autres explications et ils ont laissé place à un discours faisant limpasse sur la création scientifique proprement dite ou ramenant celle-ci à une conséquence directe du contexte social. Popper contribua curieusement à ce que lépistémologie fût en crise [16] en suscitant des réactions radicalement opposées aux siennes. Ainsi, une réaction à la notion popperienne de réfutabilité a été la fameuse thèse de Duhem-Quine. La position holistique de Duhem - qui date du début du siècle - était, en effet, étroitement liée à son refus catégorique de l'inductivisme. Quine reprit les deux conceptions pour les impliquer dans ladite thèse Duhem-Quine selon laquelle une hypothèse scientifique isolée ne peut être réfutée tant que d'autres hypothèses auxiliaires seront nécessaires pour en tirer des conséquences empiriques.
Mieux encore, le rationalisme de Popper ouvrit la voie à quelques irrationalismes tenaces. En effet, à partir des concepts de paradigme et de révolutions scientifiques (au pluriel), Kuhn mais surtout ses interprètes déduisirent une position sociologisante de lactivité scientifique. La fameuse devise Anything goes de Feyerabend fut lune des conséquences de linterprétation qui fut faite aux révolutions scientifiques kuhniennes ; elle procédait dun dadaïsme épistémologique qui dailleurs nétait pas permanent chez Feyerabend. Et, même sil peut y avoir un rapport global entre la science et la société comme Auguste Comte la constaté dans lhistoire humaine, il serait aberrant de vouloir convertir lépistémologie en un sociologisme ou en un historicisme pur et simple, quil soit continu ou discontinu, dailleurs pas plus quil ne faudrait la ramener à un logicisme strict comme le prétendait le Cercle de Vienne.
Thomas Samuel Kuhn lui-même a justement défini l'examen historique dit internaliste comme traitant "la substance de la science en tant que connaissance", tandis que l'examen rival externaliste observe les activités scientifiques comme des éléments à caractère social au sein d'une culture - ce dernier point de vue étant indifféremment celui d'une sociologie ou d'une histoire, conçues dun point de vue externe, point de vue qui peut, certes, compléter le premier mais sans prétendre sy substituer : une conclusion qui ne contredit pas la position de Sokal et Bricmont et que jai moi-même défendue au colloque sur la sociologie des sciences de 1990. Jajouterai que jai moi-même constaté que quelques observations de Feyerabend concernant lhistoire des sciences ont encore une valeur positive et ne présentent rien de dadaïste.
Il demeure donc quen toute équité relative à un examen sérieux de lactivité scientifique, il serait catastrophique et totalement aberrant de laisser tomber laspect purement intellectuel du travail du chercheur. Et telle est la position légitime des physiciens Sokal et Bricmont qui ne refusent pas le principe dune étude sociologique ni historique de la science dans la mesure où elle respecte et admet aussi la nécessité dune étude strictement épistémique.
En France, l'épistémologie était, jusqu'à Bachelard et Canguilhem, de nature positiviste, voire physicaliste, puisque, derrière les positions de Comte et de Duhem, lépistémologie se présentait généralement comme une logique des sciences et s'identifiait à une histoire naturelle des théories. Cette épistémologie avait pour méthode et pour finalité de traiter la science comme la science traite les phénomènes. Auguste Comte voyait dans une théorie scientifique un fait général reliant les faits particuliers. Pierre Duhem faisait des théories la classification des lois scientifiques portant sur les faits scientifiques. C'est également de ce type d'approche quont procédé toutes les recherches dans le domaine de la classification des sciences ; celle-ci se développait sur le modèle de la théorie générale des classifications, propre à la zoologie et à la botanique. Comte l'indique dès la première leçon de son Cours de philosophie positive ; ensuite, dans la trente-sixième leçon, il justifie lemploi du terme hiérarchie, pour mieux souligner " une considération prépondérante, commune à tous les cas, et graduellement décroissante de l'un à l'autre " [17]. Ainsi le voulait la méthode positive appliquée à la philosophie des sciences. Elle allait selon la volonté exprimée par Comte, du sens commun à la science sans solution de continuité, selon la même universalité de la raison, identique chez tous les hommes comme lavait affirmé Descartes.
Ce nest pas par hasard si, au moment où il rédigeait ses notes sur les leçons mathématiques de Comte, Michel Serres suggérait déjà une thérapie utile et nécessaire à contrecarrer un certain charlatanisme issu des années 70, habile à faire " passer quelques non-sens pour scientifiques ". En effet, quelques années avant Sokal et Bricmont, Serres constatait avec justesse : " Dans une collectivité trop vite assurée que la science était en rupture avec le bon sens, il est arrivé, en effet, que certain charlatanisme, retournant avec habileté le précepte nouveau, ait fait passer quelques non-sens pour scientifiques " [18].
Nous sommes là au cur du double problème éthique et épistémologique qui nous occupe. Alors que le bon sens est selon Descartes la chose du monde la mieux partagée, faire du non-sens la science, cest aussi, dun point de vue moral et politique, vouloir tromper son prochain et ne pas lui donner ses chances de comprendre ni dapprendre. De plus, lépistémologie impliquée dans louvrage dAlan Sokal et de Jean Bricmont repose également sur laffirmation que la science n'est pas fondamentalement en rupture avec le bon sens, et que point nest besoin de se mettre au diapason don ne sait quel amphigouri de la pensée pour le généraliser ensuite dans les secteurs des sciences humaines et sociales. Ainsi quil en est chez Descartes et chez Comte, tout comme au siècle des Lumières, on peut considérer que la suite est sans coupure du sens commun à la science, même si la complexité sest faite nécessairement plus grande - mais encore faut-il comprendre précisément ce quelle signifie. Car si des développements logiques ou des raisonnements mathématiques, nouveaux et plus complexes, se sont imposés, ils nauraient eux-mêmes pas été possibles sans le point de départ de la logique classique et des mathématiques classiques. La complexité nest pas née ex nihilo.
De plus, les sciences ne sont pas d'emblée probabilistes ou déterministes. Lorsquelles sont déterministes, elles comportent toujours, du fait de l'ignorance des conditions initiales dans laquelle se trouve parfois le chercheur, des modèles probabilistes utiles à la représentation. Sokal et Bricmont évoquent cet état de fait et cette volonté de précision, par exemple à lendroit de ceux qui voudraient généraliser le thème de l'indéterminisme qu'ils verraient résulter des progrès de la science du début du XXe siècle. Et, ce qui en résulte effectivement, c'est moins l'indéterminisme proprement dit que le déterminisme statistique qui peut dailleurs sappliquer aux sciences humaines et sociales. Le scrupule intellectuel commande donc de ne pas prétexter la complexité pour faire passer labsurdité, dissimulée, de surcroît, sous le plus " pompeux verbiage " ou sous d " irrationnelles exagérations " [19] : et je reprends à dessein ici certaines expressions comtiennes. Inutile dajouter quAuguste Comte dénonçait non seulement le pompeux verbiage, mais encore la " métaphore pédantesque ", et " lemploi exagéré des métaphores " quil attribuait, comme lavait fait Hume avant lui, à la métaphysique. Et nous tenons là une base ferme de lépistémologie inhérente au livre des Impostures intellectuelles.
Sil existe, pour Sokal et Bricmont, une " continuité méthodologique entre la connaissance scientifique et la connaissance ordinaire " [20], néanmoins il y a, dans la physique fondamentale, comme le soulignent les auteurs, des concepts qui échappent à lintuition ou qui sont difficilement reliables aux notions du sens commun. Ce sont, expliquent-ils, précisément ces concepts théoriques qui provoquent les discussions épistémologiques à propos de leur signification réaliste ou antiréaliste (cest-à-dire instrumentaliste ou pragmatiste). Or, il ne sagit pas ici de verser de Charybde en Scylla ; contrairement à limage quon a voulu donner deux, Sokal et Bricmont ninterdisent pas la nuance ; tout au contraire.
3. Quel avenir pour les sciences humaines ?
Sokal et Bricmont redoutent, à juste raison, les conséquences pernicieuses dun relativisme épistémologique dont les sciences humaines et sociales ont fait leur doctrine derrière certains épistémologues du siècle. Cest ce relativisme dont ils ont observé lextension surtout aux Etats-Unis, mais qui sévit en France également. En effet, l'anthropologue ou le sociologue, sans doute animé, au départ, de cette sympathie décrite par Rousseau, sest mis tout à coup à généraliser son attitude : il a fini par admettre que "les théories scientifiques modernes ne sont que des mythes ou des narrations parmi d'autres" [21] ; cest ainsi quil impose " lidée selon laquelle les affirmations de fait - quil sagisse des mythes traditionnels ou des théories scientifiques modernes - ne peuvent être considérées comme vraies ou fausses que par rapport à une certaine culture " [22]. Si cette attitude anthropologique est légitime à la base, elle ne lest plus quand elle se généralise en épistémologie relativiste caractérisée par le refus de reconnaître, ainsi que lécrivent Sokal et Bricmont, " la force des arguments empiriques qui peuvent être avancés en faveur dun système ou dun autre " [23]. Le relativisme daujourdhui quest-il dautre, sinon " toute philosophie qui prétend que la validité dune affirmation est relative à un individu et/ou à un groupe social " [24]. Ce nest autre en fait quun scepticisme radical ; or, il est fondamentalement " en contradiction avec lidée que les scientifiques se font de leur pratique " [25]. Car on oublie trop facilement que ce que les scientifiques cherchent, cest à obtenir " une connaissance objective du monde " [26]. Sinon, la science de quoi serait-elle science ?
Je rappellerai à nouveau létude de Gilles Gaston Granger sur la connaissance philosophique, et selon qui la philosophie nest ni une science ni lun des beaux-arts, comme nous le savions déjà. Il nous enseigne qualors que la science construit des modèles abstraits des phénomènes, la philosophie, elle, nexplique pas, nexplique rien. Sil en est ainsi, quel est le véritable problème ? Nous vivons à une époque où, sous linfluence de quelques lectures de Marx, de Nietzsche et de Freud, la philosophie sest peu à peu fait connaître en tant quherméneutique : cest la prise de conscience de ce que Paul Ricur a justement appelé le " conflit des interprétations ".
Droysen et Dilthey avaient auparavant posé le problème de linterprétation sur la base de la distinction entre expliquer et comprendre, en portant linterprétation sur le terrain de lhistoire à propos du problème épistémologique que posait (et que pose toujours) lobjectivité dans les sciences humaines et sociales. Or, aujourdhui, le problème reste entier. Ensuite, Heidegger, sur le terrain de la philosophie, assimila herméneutique et ontologie. Là-dessus, Gadamer reprenait le chemin dune herméneutique de la compréhension tout en revenant aux problèmes posés par Dilthey sur la spécificité et lobjectivité des sciences humaines ; il voyait, comme Dilthey, que ce qui conditionne la réflexion de lhomme est son enracinement dans lhistoire. Enfin, Habermas, Apel et Adorno sengagèrent dans la critique de ce qui nétait pour eux que lobjectivisme naïf de la méthodologie positiviste.
Cest là que la discussion en était restée. Évoquer la crise actuelle de lépistémologie, telle que la remarquent Sokal et Bricmont, ou limpasse des débats philosophiques restés inachevés, nest pour moi quune manière réaliste dindiquer létat global de la situation dans les sciences humaines et sociales qui partagent actuellement les mêmes questionnements de fond.
Si Sokal et Bricmont étaient des " philosophes ", on leur aurait accorderait le droit de vouloir sortir de la crise ou de limpasse épistémologique dans laquelle nous sommes philosophiquement engagés - et quils savent repérer du point de vue dune science véritablement en action. Il ny a pas là le moindre soupçon de scientisme, si ce nest dans limaginaire de ceux, qui, répugnant au changement, les soupçonnent abusivement. De plus, je ne vois rien dans leur livre qui porterait Sokal et Bricmont à exclure le dialogue avec les philosophes et les spécialistes en sciences humaines et sociales. Au contraire, je pense sincèrement que la méditation de ce livre pour certains sans doute trop clair et trop direct - devrait permettre, aux philosophes professionnels et aux spécialistes des sciences humaines et sociales, chacun dans leur discipline, une discussion portant sur les problèmes fondamentaux.
1.) Cf. Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997 ; Id, Paris, Le Livre de Poche, 1999, deuxième édition précédée dune nouvelle préface. Nous nous référerons généralement à la seconde édition, sauf indication contraire.
2.) Cf. Gilles-Gaston Granger, Pour la connaissance philosophique, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 199.
3.) Impostures intellectuelles, p. 38.
4.) W. H. Newton-Smith, The Rationality of Science, London, New York, Routledge and Kegan Paul, 1981.
5.) Titre de larticle : " The Rationality of Science : Why bother ? "
6.) En 2001, Facta Philosophica publiera un dossier sur la Sociologie des Sciences avec les signatures de David Bloor, Jean Bricmont, Anibal Frias, Angèle Kremer Marietti, W. H. Newton-Smith, Bernhard Plé, Isabelle Stengers.
7.) Impostures intellectuelles, p. 94.
8.) Op. cit., p. 105.
9.) Op. cit. , p. 106.
10.) Ibid.
11.) Op. cit., p. 108.
12.) Nous renvoyons aux Journées internationales, Créteil-Paris, 29-30 septembre - 1er octobre 1983, organisées par Jan Sebestik et Antonia Soulez. Voir la publication des communications in Le Cercle de Vienne, Doctrines et Controverses, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986.
13.) Cf. W. V. Quine, "Le combat positiviste de Carnap", in Le Cercle de Vienne, op. cit., p. 179.
14.) Très justement, Sokal et Bricmont (op. cit., p. 108) citent larticle de Quine " Two dogmas of empiricism " du livre, From a Logical Point of View (1953), 2è éd. révisée, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 1980, p. 40-42 : " Prise collectivement, la science a une double dépendance, à la fois par rapport au langage et par rapport à lexpérience ; mais cette dualité ne peut être répétée de façon significative dans les énoncés scientifiques pris un à un ". Ils citent également un passage de lavant-propos de la 2è édition du livre de Quine : " le contenu empirique est partagé par des groupes dénoncés et ne peut pas, pour lessentiel, être réparti parmi ces énoncés. Mais, en pratique, ce groupe dénoncés nest jamais lensemble de la science ".
15.) Impostures intellectuelles, p. 111.
16.) Un sous-titre du chapitre 3 des Impostures intellectuelles est le suivant p. 102 : " Lépistémologie en crise ".
17.) Auguste Comte, Cours de philosophie positive (notre sigle : CPP), Deuxième Leçon (1830), vol. I, Paris, Hermann, 1975. Cf. CPP, I, p. 594, note : " Jemploie à dessein cette expression pour mieux marquer que je ne saurais concevoir de classification vraiment philosophique là on l'on ne serait point parvenu à saisir préalablement une considération prépondérante, commune à tous les cas, et graduellement décroissante de l'un à l'autre. Elle est, ce me semble, la condition fondamentale imposée par la théorie générale des classifications [...]. "
18.) CPP, I, 32è leçon, p. 524, note 7.
19.) SPP, II, p. 222.
20.) Impostures intellectuelles (1999), p. 97, note 60.
21.) Impostures intellectuelles (1997), p. 195.
22.) Impostures intellectuelles (1999), p. 286.
23.) Impostures intellectuelles (1999), p. 286.
24.) Op. cit., p. 91.
25.) Op. cit., p. 92.
26.) Ibid.