ANGELE KREMER-MARIETTI

ÉPISTÉMOLOGIE ET DÉONTOLOGIE DES IMPOSTURES INTELLECTUELLES DE SOKAL ET BRICMONT

(Paru dans Éthique et Épistémologie. Autour du livre Impostures Intellectuelles de Sokal et Bricmont, Paris, 2001, L'Harmattan, collection «Épistémologie et Philosophie des Sciences » )

Il y eut un pavé dans la mare : la publication, dans une revue d’études sociales de renommée mondiale, d’une parodie écrite par Alan Sokal, professeur de physique à l’Université de New York. La parodie fut publiée comme si elle n’en était pas une. C’est dire, pour les responsables de la revue qui l’acceptèrent, que la publication fut ce qu’on peut appeler une " bévue ". Dorénavant, l’article peut être présenté comme le modèle de ce qu’il ne faut pas faire en épistémologie ni dans les sciences humaines et sociales.

Autre événement, la parution d’un livre clair et documenté [1], écrit et publié cette fois par Alan Sokal et Jean Bricmont, professeur de physique théorique et mathématique à l’Université de Louvain-la-Neuve. Par ce livre, les auteurs ont voulu mettre l’accent sur une caractéristique (ou une mode ?), en tout cas assez répandue dans certains ouvrages de sciences humaines et sociales à grand tirage pour les encombrer, et qui sont le fait de quelques ténors des disciplines humaines et sociales. Il s’agit de l’effet d’un penchant qui pousse certains spécialistes en sciences humaines et sociales à user intempestivement de notions, formules ou allusions prétendument scientifiques, mais qui n’ont l’apparence scientifique que pour le lecteur non averti. En tout cas, ce lecteur doit se contenter de ne rien comprendre à toutes ces formules physico-mathématiques, car il n’y a rien à y comprendre. Ce traitement rend le lecteur incapable de juger ce qu’on lui donne à lire. Mais ne lit-on pas généralement pour s’instruire ? D’où la perversité évidente de l’utilisation de formules faussement appropriées.

Ce travers d’écriture, de pensée ou de mentalité s’est d’abord répandu en France peut-être par un pur jeu de style, par pédantisme ou préciosité, par élitisme, en tout cas aussi par goût pour les formules scientifiques même incomprises. Aux Etats-Unis, ces auteurs français jouissent d’une notoriété fondée autant sur leurs titres universitaires que sur leurs succès de librairie. Et c’est là que cet accommodement avec la science prend une valeur toute particulière : une telle désinvolture tolérée à l’endroit de la science ne peut que relever d’un mépris à l’endroit de la rationalité, de l’universalité et de l’objectivité scientifiques. Une question peut se poser : pour avoir toléré ces pratiques, étions-nous inconsciemment devenus ‘postmodernes’ ? En tout cas, il faudra certainement analyser le ‘postmodernisme’ en tant qu’attitude philosophique qui permet tout et son contraire.

1. L’éthique nécessaire à l’épistémologie.

Quoi qu’il en soit, Alan Sokal et Jean Bricmont ont osé mettre en évidence ce mode d’expression pour le moins étrange. Non qu’ils aient une quelconque prévention contre les métaphores utilisées dans l’intérêt d’éclaircir un texte difficile, ni contre l’analogie quand elle est équilibrée et symétriquement fondée. D’ailleurs, pourquoi ne pas user d’une métaphore mathématique, si la formule est d’abord bien comprise et ensuite bien appliquée à partir d’une méthode qui justifie son emploi ? Rien ni personne ne s’y oppose : Sokal et Bricmont non plus. Et, je rappellerai que dans son ouvrage consacré à la connaissance philosophique, Gilles Granger [2] apprécie pardessus tout la métaphore mathématique ; naturellement, quand celle-ci convient parfaitement, comme ce fut le cas dans l’usage que firent des mathématiques Platon et Wittgenstein.

En tout cas, la révélation que suscita la diffusion du livre de Sokal et Bricmont eut l’effet majeur de déclencher une série de réactions démesurées, à bien des égards comparables à une levée de boucliers de type tribal ou clanique. Il semblait que quelques professeurs de philosophie et surtout de plus nombreux sociologues se fussent reconnu la mission sacrée de répondre à des observations qui étaient pourtant objectivement fondées et impossibles à réfuter ; ils prétendirent que toutes ces citations pseudo-scientifiques, avaient à leur manière un " sens ", " faisaient sens ", ou relevaient d’un " champ de vérité " très subtil qui ne pouvait qu’échapper à des physiciens étrangers à de tels exercices !

Dès lors - non seulement après " l’affaire Sokal " mais encore après la publication du livre de Sokal et Bricmont - la philosophie tout entière et les sciences sociales semblaient ainsi devoir basculer dans le vaste camp de l’herméneutique : le sens qui était dit glorieusement y régner pouvait justifier à lui seul tous les abus imaginables. Or, je ferai remarquer que cette priorité du ‘sens’ sur la vérité - ou même du ‘champ de vérité’ sur le discours vrai - relève déjà d’une attitude ‘postmoderne’, c’est-à-dire d’une attitude qui s’autorise pathétiquement toutes les licences. De telles réactions prouvent que le livre de Sokal et Bricmont nous met en demeure de clarifier ce que doit être aujourd’hui la philosophie au-delà des philosophies contemporaines qui nous habituèrent plus souvent aux effets de style qu’à une pensée rigoureuse  : là-dessus il faudra bien qu’un jour nous revenions également. Non pas seulement sur ce que peut être la philosophie, mais aussi sur ce qu’elle doit être. Premier point positif pour la philosophie : le livre de Sokal et Bricmont s’affirme là comme un symptôme que les philosophes auront à élucider dans l’urgence.

Ce qui faisait le plus défaut à cette levée de boucliers, c’était l’observation de la teneur éthique et épistémologique de l’ouvrage ; celle-ci n’a guère été mentionnée, encore moins analysée. Une discussion strictement éthique ni même épistémologique n’a pu ni s’engager ni se poursuivre sur le plan de l’argumentation logique, même si elle a eu ici ou là une sorte de commencement. De plus, et tout au contraire, l’analyse proprement philosophique - s’il y en eut - a porté généralement sur une herméneutique sophistiquée du livre de Sokal et Bricmont au lieu de s’appuyer sur une lecture directe et nette, sans présupposer on ne sait quelles intentions machiavéliques de la part des auteurs. Le processus de ce qui voulut être une " lecture du soupçon " fut tel que les critiques crurent ou plutôt voulurent comprendre ce que les auteurs leur semblaient " laisser entendre " plutôt que ce qu’ils entendaient signifier réellement. On interprétait ensuite ce qui n’était en fait qu’une intuition subjective vague due à ce type de lecture, en un prétendu argument objectif et direct ; tout cela n’était en fait que le montage d’une argumentation reconstruite de toutes pièces, ensuite abusivement critiquée comme si elle appartenait effectivement au corps de l’ouvrage et surtout à l’intention de ses auteurs.

Or, que font Sokal et Bricmont ? Ils condamnent, textes à l’appui, une attitude qui consiste dans l'appropriation inintelligente et la diffusion erronée de termes et de symboles abstraits, détournés du sens qui leur est propre au sein de la terminologie scientifique dont ils émanent et où leur signification opère en toute légalité. On pourrait certes imaginer qu’un nouveau Prévert puisse jouer avec de telles formules. Or, ces procédés pseudo-scientifiques se rapportent à une conduite qui ne se veut en rien ludique, mais sérieuse et " scientifique " à sa manière, alors qu’elle est éloignée du moindre précepte d'honnêteté intellectuelle, traditionnellement enseigné et appliqué dans toute recherche dite de valeur scientifique, aussi bien en philosophie que dans les sciences humaines et sociales. Ces abus inconsidérés ont finalement constitué un ensemble d’artifices, d’ailleurs autant pseudo-scientifiques que pseudo-littéraires, qui ne pouvaient que desservir les disciplines dans lesquelles ils furent introduits. Celles-ci étaient-elles supposées s’enrichir par ce moyen  ? On peut douter de cette perspective. Une érudition superficielle et fausse n'est rien d'autre qu'une "véritable intoxication verbale"[3], comme le soulignent Sokal et Bricmont. À l’évidence, ces pratiques ne sont rien que des "jeux de langage"  qui se transforment vite en objets de suspicion ; elles n'ont rien à voir avec un discours théorique rigoureux - et on ne peut les prendre pour un exercice poétique, leur seul effet manifeste étant de confondre le lecteur.

2. Les fondements épistémologiques du livre de Sokal et Bricmont.

C’est sur le désir d’aborder sérieusement la teneur des Impostures intellectuelles que le programme de cet ouvrage s’est progressivement constitué dans ses composantes diverses. L’analyse et la discussion sont donc ouvertes. Si je viens de souligner le caractère antipédagogique - et même pour moi profondément antidémocratique - des usages dénoncés, je voudrais aussi mettre en évidence les fondements épistémologiques des positions philosophiques des auteurs, telles qu’elles apparaissent dans tout l’ouvrage et surtout dans le chapitre 3.

Jean Bricmont et Alan Sokal ont rappelé dans la préface de la seconde édition française que, sous une seule couverture, il fallait trouver deux livres. L'un porte sur l'imposture manifeste que représente le mauvais usage des formules physico-mathématiques employées à titre de signifiants inadéquats avec l’intention de donner l’apparence de la " science ". L’autre est un livre d’épistémologie fondé sur la critique du relativisme cognitif et surtout du parti pris de priver la science de toute objectivité pour en faire un domaine, non plus universel et nécessaire, mais, disons-le, ‘postmoderne’. Pour ma part, je pense que les deux thèmes se recoupent facilement par la cohérence qu’il peut y avoir entre la désinvolture manifestée à l’endroit de la signification scientifique des formules et l’interprétation minimaliste de la science qui en résulte et qui est aussi celle du relativisme cognitif : car le laxisme de ce dernier laisse ouverte la voie à toutes les fantaisies ‘postmodernes’ pour justifier indirectement le mauvais usage des formules physico-mathématiques. Le livre de Sokal et Bricmont m’apparaît comme le signe et le symptôme d’une philosophie en difficulté, surtout si elle persiste dans la voie qu’elle s’est laissé facilement indiquer ; il est nécessairement aussi le signe d’une épistémologie en dérive ayant à son tour des prolongements philosophiques désastreux.

Sans doute une question philosophique récente a-t-elle été de se demander quels sont les modèles rationnels susceptibles d'expliquer le changement scientifique : les philosophes Popper, Lakatos et Laudan, qui s'y sont dévoués, y ont échoué ; et Laudan l’a, pour sa part, publiquement reconnu. Dans un ouvrage de 1981 [4] et dans un article [5] qui paraîtra prochainement dans la revue suisse Facta Philosophica [6], Newton-Smith fait le point sur la question ; il conclut dans son article en affirmant : " C’est une chose de maintenir que la science progresse. C’est une autre chose d’avoir un compte-rendu suffisant de la nature de ce progrès ".

Il faut se rappeler qu’auparavant, avec le Cercle de Vienne et le positivisme logique, l’épistémologie s’était lancée dans la formalisation des sciences et en particulier de la physique : l’ambition du projet dépassa rapidement ses propres virtualités. En réaction au projet du Cercle de Vienne, Popper s’était lui-même attaché à dégager ce qu’il appelait " la logique de la recherche scientifique " selon le titre allemand de son premier ouvrage, modifié par la suite en " logique de la découverte scientifique ". D’ailleurs, Sokal et Bricmont expliquent parfaitement comment quelques idées de Popper sont acceptables du point de vue de la recherche, alors que d’autres, surtout si elles sont exagérées, sont au contraire inacceptables de ce même point de vue. En tout cas, un principe s’impose aux deux auteurs : qu’une opinion ne puisse être réfutée n’implique en rien qu’elle soit vraie [7].

Ainsi, en lieu et place de la vérification pour critère de démarcation entre les théories scientifiques et non scientifiques, si la falsifiabilité et la falsification proposées par Popper démontrent que ni l’astrologie ni la psychanalyse ne sont une science, elles ne s’avèrent être acceptables que jusqu'à un certain point en ce qui concerne les théories scientifiques. Le schéma de la falsifiabilité et de la falsification, sans être radicalement mauvais, génère, du point de vue de la recherche, de grandes difficultés que soulignent justement Sokal et Bricmont.

  1. Il s’agit tout d’abord du statut de l’induction scientifique que Popper rejette totalement, alors que les prédictions qui découlent de l’inférence de l’observé à l’inobservé, ainsi que le rappellent Sokal et Bricmont [8], sont nécessaires à de nombreuses pratiques issues de la science théorique, pour ne citer que la médecine. De plus, les auteurs soulignent qu’encore aujourd’hui ce sont en général ses succès [9] qui font qu’on adopte une théorie scientifique comme étant vraie, ce qui implique certes qu’elle ne soit pas fausse ; mais elle peut néanmoins être seulement probable ou vérifiée : or, Popper refusait de considérer ces derniers cas.
  2. Seconde difficulté de l’épistémologie popperienne signalée par Sokal et Bricmont : le principe de la falsification étant admis – et rien n’empêche de le pratiquer – il n’en reste pas moins vrai que " la falsification d’une théorie est bien plus compliquée qu’il n’y paraît " [10], car " les propositions scientifiques ne sont pas falsifiables une par une " [11] ; et, de plus, des hypothèses additionnelles sont toujours nécessaires. Quine avait, au Colloque organisé à Paris en 1983 autour du Cercle de Vienne [12], réitéré ses positions à propos de Carnap : elles demeurent valables également en ce qui concerne Popper. Parlant de la science [13], Quine écrit en effet : " il n'y a pas de raisons bien claires pour séparer ses composantes énoncé par énoncé " [14].
  3. Troisième difficulté soulignée par Sokal et Bricmont à l’encontre du falsificationnisme de Popper : il ne prévoit pas, comme cela se montre nécessaire au cours de la recherche scientifique, de mettre de côté, en réserve pour un certain temps, certaines observations contradictoires. Au contraire, Popper prétend avoir de bonnes raisons de s’en débarrasser.
  4. En conclusion, Sokal et Bricmont nous rappellent que " [l]a science est une entreprise rationnelle, mais difficile à codifier " [15]. D’où, la nécessité d’une clarification épistémologique nuancée qui est celle de Sokal et Bricmont et que certains caricaturent volontairement, ignorant la nuance, tout comme la plupart des  épistémologues contemporains mis en cause.

Car, en contrepartie, et surtout en réaction à l’épistémologie de Popper, d’autres philosophes ont alors cherché d'autres explications et ils ont laissé place à un discours faisant l’impasse sur la création scientifique proprement dite ou ramenant celle-ci à une conséquence directe du contexte social. Popper contribua curieusement à ce que l’épistémologie fût en crise [16] en suscitant des réactions radicalement opposées aux siennes. Ainsi, une réaction à la notion popperienne de réfutabilité a été la fameuse thèse de Duhem-Quine. La position holistique de Duhem - qui date du début du siècle - était, en effet, étroitement liée à son refus catégorique de l'inductivisme. Quine reprit les deux conceptions pour les impliquer dans ladite ‘thèse Duhem-Quine’ selon laquelle une hypothèse scientifique isolée ne peut être réfutée tant que d'autres hypothèses auxiliaires seront nécessaires pour en tirer des conséquences empiriques.

Mieux encore, le rationalisme de Popper ouvrit la voie à quelques irrationalismes tenaces. En effet, à partir des concepts de ‘paradigme’ et de ‘révolutions scientifiques’ (au pluriel), Kuhn mais surtout ses interprètes déduisirent une position sociologisante de l’activité scientifique. La fameuse devise ‘Anything goes’ de Feyerabend fut l’une des conséquences de l’interprétation qui fut faite aux révolutions scientifiques kuhniennes ; elle procédait d’un dadaïsme épistémologique qui d’ailleurs n’était pas permanent chez Feyerabend. Et, même s’il peut y avoir un rapport global entre la science et la société comme Auguste Comte l’a constaté dans l’histoire humaine, il serait aberrant de vouloir convertir l’épistémologie en un sociologisme ou en un historicisme pur et simple, qu’il soit continu ou discontinu, d’ailleurs pas plus qu’il ne faudrait la ramener à un logicisme strict comme le prétendait le Cercle de Vienne.

Thomas Samuel Kuhn lui-même a justement défini l'examen historique dit ‘internaliste’ comme traitant "la substance de la science en tant que connaissance", tandis que l'examen rival ‘externaliste’ observe les activités scientifiques comme des éléments à caractère social au sein d'une culture - ce dernier point de vue étant indifféremment celui d'une sociologie ou d'une histoire, conçues d’un point de vue externe, point de vue qui peut, certes, compléter le premier mais sans prétendre s’y substituer : une conclusion qui ne contredit pas la position de Sokal et Bricmont  et que j’ai moi-même défendue au colloque sur la sociologie des sciences de 1990. J’ajouterai que j’ai moi-même constaté que quelques observations de Feyerabend concernant l’histoire des sciences ont encore une valeur positive et ne présentent rien de dadaïste.

Il demeure donc qu’en toute équité relative à un examen sérieux de l’activité scientifique, il serait catastrophique et totalement aberrant de laisser tomber l’aspect purement intellectuel du travail du chercheur. Et telle est la position légitime des physiciens Sokal et Bricmont qui ne refusent pas le principe d’une étude sociologique ni historique de la science dans la mesure où elle respecte et admet aussi la nécessité d’une étude strictement épistémique.

En France, l'épistémologie était, jusqu'à Bachelard et Canguilhem, de nature positiviste, voire physicaliste, puisque, derrière les positions de Comte et de Duhem, l’épistémologie se présentait généralement comme une logique des sciences et s'identifiait à une histoire naturelle des théories. Cette épistémologie avait pour méthode et pour finalité de traiter la science comme la science traite les phénomènes. Auguste Comte voyait dans une théorie scientifique un fait général reliant les faits particuliers. Pierre Duhem faisait des théories la classification des lois scientifiques portant sur les faits scientifiques. C'est également de ce type d'approche qu’ont procédé toutes les recherches dans le domaine de la classification des sciences ; celle-ci se développait sur le modèle de la théorie générale des classifications, propre à la zoologie et à la botanique. Comte l'indique dès la première leçon de son Cours de philosophie positive ; ensuite, dans la trente-sixième leçon, il justifie l’emploi du terme ‘hiérarchie’, pour mieux souligner " une considération prépondérante, commune à tous les cas, et graduellement décroissante de l'un à l'autre " [17]. Ainsi le voulait la méthode positive appliquée à la philosophie des sciences. Elle allait selon la volonté exprimée par Comte, du sens commun à la science sans solution de continuité, selon la même universalité de la raison, identique chez tous les hommes comme l’avait affirmé Descartes.

Ce n’est pas par hasard si, au moment où il rédigeait ses notes sur les leçons mathématiques de Comte, Michel Serres suggérait déjà une thérapie utile et nécessaire à contrecarrer un certain charlatanisme issu des années 70, habile à faire " passer quelques non-sens pour scientifiques ". En effet, quelques années avant Sokal et Bricmont, Serres constatait avec justesse  : " Dans une collectivité trop vite assurée que la science était en rupture avec le bon sens, il est arrivé, en effet, que certain charlatanisme, retournant avec habileté le précepte nouveau, ait fait passer quelques non-sens pour scientifiques " [18].

Nous sommes là au cœur du double problème éthique et épistémologique qui nous occupe. Alors que le bon sens est selon Descartes la chose du monde la mieux partagée, faire du non-sens la science, c’est aussi, d’un point de vue moral et politique, vouloir tromper son prochain et ne pas lui donner ses chances de comprendre ni d’apprendre. De plus, l’épistémologie impliquée dans l’ouvrage d’Alan Sokal et de Jean Bricmont repose également sur l’affirmation que la science n'est pas fondamentalement en rupture avec le bon sens, et que point n’est besoin de se mettre au diapason d’on ne sait quel amphigouri de la pensée pour le généraliser ensuite dans les secteurs des sciences humaines et sociales. Ainsi qu’il en est chez Descartes et chez Comte, tout comme au siècle des Lumières, on peut considérer que la suite est sans coupure du sens commun à la science, même si la complexité s’est faite nécessairement plus grande - mais encore faut-il comprendre précisément ce qu’elle signifie. Car si des développements logiques ou des raisonnements mathématiques, nouveaux et plus complexes, se sont imposés, ils n’auraient eux-mêmes pas été possibles sans le point de départ de la logique classique et des mathématiques classiques. La complexité n’est pas née ex nihilo.

De plus, les sciences ne sont pas d'emblée probabilistes ou déterministes. Lorsqu’elles sont déterministes, elles comportent toujours, du fait de l'ignorance des conditions initiales dans laquelle se trouve parfois le chercheur, des modèles probabilistes utiles à la représentation. Sokal et Bricmont évoquent cet état de fait et cette volonté de précision, par exemple à l’endroit de ceux qui voudraient généraliser le thème de l'indéterminisme qu'ils verraient résulter des progrès de la science du début du XXe siècle. Et, ce qui en résulte effectivement, c'est moins l'indéterminisme proprement dit que le déterminisme statistique qui peut d’ailleurs s’appliquer aux sciences humaines et sociales. Le scrupule intellectuel commande donc de ne pas prétexter la complexité pour faire passer l’absurdité, dissimulée, de surcroît, sous le plus " pompeux verbiage " ou sous d’ " irrationnelles exagérations " [19] : et je reprends à dessein ici certaines expressions comtiennes. Inutile d’ajouter qu’Auguste Comte dénonçait non seulement le pompeux verbiage, mais encore la " métaphore pédantesque ", et " l’emploi exagéré des métaphores " qu’il attribuait, comme l’avait fait Hume avant lui, à la métaphysique. Et nous tenons là une base ferme de l’épistémologie inhérente au livre des Impostures intellectuelles.

S’il existe, pour Sokal et Bricmont, une " continuité méthodologique entre la connaissance scientifique et la connaissance ordinaire " [20], néanmoins il y a, dans la physique fondamentale, comme le soulignent les auteurs, des concepts qui échappent à l’intuition ou qui sont difficilement reliables aux notions du sens commun. Ce sont, expliquent-ils, précisément ces concepts théoriques qui provoquent les discussions épistémologiques à propos de leur signification réaliste ou antiréaliste (c’est-à-dire instrumentaliste ou pragmatiste). Or, il ne s’agit pas ici de verser de Charybde en Scylla ; contrairement à l’image qu’on a voulu donner d’eux, Sokal et Bricmont n’interdisent pas la nuance ; tout au contraire.

3. Quel avenir pour les sciences humaines ?

Sokal et Bricmont redoutent, à juste raison, les conséquences pernicieuses d’un relativisme épistémologique dont les sciences humaines et sociales ont fait leur doctrine derrière certains épistémologues du siècle. C’est ce relativisme dont ils ont observé l’extension surtout aux Etats-Unis, mais qui sévit en France également. En effet, l'anthropologue ou le sociologue, sans doute animé, au départ, de cette sympathie décrite par Rousseau, s’est mis tout à coup à généraliser son attitude : il a fini par admettre que "les théories scientifiques modernes ne sont que des mythes ou des narrations parmi d'autres" [21] ; c’est ainsi qu’il impose " l’idée selon laquelle les affirmations de fait - qu’il s’agisse des mythes traditionnels ou des théories scientifiques modernes - ne peuvent être considérées comme vraies ou fausses que ‘par rapport à une certaine culture‘ " [22]. Si cette attitude anthropologique est légitime à la base, elle ne l’est plus quand elle se généralise en épistémologie relativiste caractérisée par le refus de reconnaître, ainsi que l’écrivent Sokal et Bricmont, " la force des arguments empiriques qui peuvent être avancés en faveur d’un système ou d’un autre " [23]. Le relativisme d’aujourd’hui  qu’est-il d’autre, sinon " toute philosophie qui prétend que la validité d’une affirmation est relative à un individu et/ou à un groupe social " [24]. Ce n’est autre en fait qu’un scepticisme radical ; or, il est fondamentalement " en contradiction avec l’idée que les scientifiques se font de leur pratique " [25]. Car on oublie trop facilement que ce que les scientifiques cherchent, c’est à obtenir " une connaissance objective du monde " [26].  Sinon, la science de quoi serait-elle science ?

Je rappellerai à nouveau l’étude de Gilles Gaston Granger sur la connaissance philosophique, et selon qui la philosophie n’est ni une science ni l’un des beaux-arts, comme nous le savions déjà. Il nous enseigne qu’alors que la science construit des modèles abstraits des phénomènes, la philosophie, elle, n’explique pas, n’explique rien. S’il en est ainsi, quel est le véritable problème ? Nous vivons à une époque où, sous l’influence de quelques lectures de Marx, de Nietzsche et de Freud, la philosophie s’est peu à peu fait connaître en tant qu’herméneutique : c’est la prise de conscience de ce que Paul Ricœur a justement appelé le " conflit des interprétations ".

Droysen et Dilthey avaient auparavant posé le problème de l’interprétation sur la base de la distinction entre ‘expliquer’ et ‘comprendre’, en portant l’interprétation sur le terrain de l’histoire à propos du problème épistémologique que posait (et que pose toujours) l’objectivité dans les sciences humaines et sociales. Or, aujourd’hui, le problème reste entier. Ensuite, Heidegger, sur le terrain de la philosophie, assimila herméneutique et ontologie. Là-dessus, Gadamer reprenait le chemin d’une herméneutique de la compréhension tout en revenant aux problèmes posés par Dilthey sur la spécificité et l’objectivité des sciences humaines ; il voyait, comme Dilthey, que ce qui conditionne la réflexion de l’homme est son enracinement dans l’histoire. Enfin, Habermas, Apel et Adorno s’engagèrent dans la critique de ce qui n’était pour eux que l’objectivisme naïf de la méthodologie positiviste.

C’est là que la discussion en était restée. Évoquer la crise actuelle de l’épistémologie, telle que la remarquent Sokal et Bricmont, ou l’impasse des débats philosophiques restés inachevés, n’est pour moi qu’une manière réaliste d’indiquer l’état global de la situation dans les sciences humaines et sociales qui partagent actuellement les mêmes questionnements de fond.

Si Sokal et Bricmont étaient des " philosophes ", on leur aurait accorderait le droit de vouloir sortir de la crise ou de l’impasse épistémologique dans laquelle nous sommes philosophiquement engagés - et qu’ils savent repérer du point de vue d’une science véritablement en action. Il n’y a pas là le moindre soupçon de scientisme, si ce n’est dans l’imaginaire de ceux, qui, répugnant au changement, les soupçonnent abusivement. De plus, je ne vois rien dans leur livre qui porterait Sokal et Bricmont à exclure le dialogue avec les philosophes et les spécialistes en sciences humaines et sociales. Au contraire, je pense sincèrement que la méditation de ce livre – pour certains sans doute trop clair et trop direct - devrait permettre, aux philosophes professionnels et aux spécialistes des sciences humaines et sociales, chacun dans leur discipline, une discussion portant sur les problèmes fondamentaux.

Notes :

1.) Cf. Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997 ; Id, Paris, Le Livre de Poche, 1999, deuxième édition précédée d’une nouvelle préface. Nous nous référerons généralement à la seconde édition, sauf indication contraire.

2.) Cf. Gilles-Gaston Granger, Pour la connaissance philosophique, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 199.

3.) Impostures intellectuelles, p. 38.

4.) W. H. Newton-Smith, The Rationality of Science, London, New York, Routledge and Kegan Paul, 1981.

5.) Titre de l’article : " The Rationality of Science : Why bother ? "

6.) En 2001, Facta Philosophica publiera un dossier sur la Sociologie des Sciences avec les signatures de David Bloor, Jean Bricmont, Anibal Frias, Angèle Kremer Marietti, W. H. Newton-Smith, Bernhard Plé, Isabelle Stengers.

7.) Impostures intellectuelles, p. 94.

8.) Op. cit., p. 105.

9.) Op. cit. , p. 106.

10.) Ibid.

11.) Op. cit., p. 108.

12.) Nous renvoyons aux Journées internationales, Créteil-Paris, 29-30 septembre - 1er octobre 1983, organisées par Jan Sebestik et Antonia Soulez. Voir la publication des communications in Le Cercle de Vienne, Doctrines et Controverses, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986.

13.) Cf. W. V. Quine, "Le combat positiviste de Carnap", in Le Cercle de Vienne, op. cit., p. 179.

14.) Très justement, Sokal et Bricmont (op. cit., p. 108) citent l’article de Quine " Two dogmas of empiricism " du livre, From a Logical Point of View (1953), 2è éd. révisée, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 1980, p. 40-42  : "  Prise collectivement, la science a une double dépendance, à la fois par rapport au langage et par rapport à l’expérience ; mais cette dualité ne peut être répétée de façon significative dans les énoncés scientifiques pris un à un ". Ils citent également un passage de l’avant-propos de la 2è édition du livre de Quine : " le contenu empirique est partagé par des groupes d’énoncés et ne peut pas, pour l’essentiel, être réparti parmi ces énoncés. Mais, en pratique, ce groupe d’énoncés n’est jamais l’ensemble de la science ".

15.) Impostures intellectuelles, p. 111.

16.) Un sous-titre du chapitre 3 des Impostures intellectuelles est le suivant p. 102 : " L’épistémologie en crise ".

17.) Auguste Comte, Cours de philosophie positive (notre sigle : CPP), Deuxième Leçon (1830), vol. I, Paris, Hermann, 1975. Cf. CPP, I, p. 594, note : " J’emploie à dessein cette expression pour mieux marquer que je ne saurais concevoir de classification vraiment philosophique là on l'on ne serait point parvenu à saisir préalablement une considération prépondérante, commune à tous les cas, et graduellement décroissante de l'un à l'autre. Elle est, ce me semble, la condition fondamentale imposée par la théorie générale des classifications [...]. "

18.) CPP, I, 32è leçon, p. 524, note 7.

19.) SPP, II, p. 222.

20.) Impostures intellectuelles (1999), p. 97, note 60.

21.) Impostures intellectuelles (1997), p. 195.

22.) Impostures intellectuelles (1999), p. 286.

23.) Impostures intellectuelles (1999), p. 286.

24.) Op. cit., p. 91.

25.) Op. cit., p. 92.

26.) Ibid.